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Histoire & Sociétés Rurales

2001/1 (Vol. 15)


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Minoritaires au moment de la Révocation de l’édit de Nantes, les communautés protestantes du centre et du nord de la France ont souvent disparu en milieu urbain, mais elles ont su davantage résister dans les campagnes au xviiie siècle. On connaît les mulquiniers de Thiérache et du Vermandois, les vignerons de Nanteuil-lès-Meaux en Brie et de Mer en Blaisois, les journaliers de Guillonville en Dunois [1][1] Lippold, 1995 ; Martin, 1987 ; De Felice, 1885 ; Constant,.... De petites communautés réformées ont réussi à traverser le xviiie siècle, malgré les persécutions, les conversions et l’émigration vers les pays du Refuge ou des villes du royaume. Tel fut le cas, en Berry, des protestants d’Asnières-lès-Bourges [2][2] Boisson, 1998..

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Sur la question, l’historiographie reste dominée par les travaux de Philippe Joutard, Robert Sauzet ou Yves Krumenacker, qui ont étudié des régions où les protestants étaient majoritaires, voire très bien implantés. S’intéresser à une communauté minoritaire et clandestine pose de nombreux problèmes de sources. Tout d’abord, afin de savoir qui est réformé, il est nécessaire de reconstituer les familles entre la Révocation de l’édit de Nantes et la fin de l’Ancien Régime, à partir des actes d’abjurations, des registres paroissiaux et des déclarations de mariage qui suivent l’édit de tolérance de 1787. Une fois identifiés, les protestants des campagnes ne trouvent un éclairage historique qu’en élargissant au maximum le corpus documentaire, en particulier à travers les fonds judiciaires, fiscaux, ecclésiastiques et notariaux. Un dernier danger accompagne ce type de recherches : les sources sont souvent représentées sous l’angle catholique, puisqu’elles émanent justement du juge, du curé ou du notaire. Il faut donc se demander quel est le degré de déformation de la vérité. Y a-t-il concordance entre les propos d’un protestant mourant relaps et le témoignage écrit du curé ?

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Situé au nord de Bourges, le village qui nous retient fait partie de la paroisse urbaine Saint-Privé, mais il s’est développé à l’extérieur des remparts. Dans la seconde moitié du xviie siècle, Asnières compte une population supérieure à 1 000 habitants ; elle atteint 2 000 âmes à la fin de l’Ancien Régime [3][3] Bouquin, 1982.. Les habitants se consacrent à une activité principale : le travail de la vigne. C’est dans ce cadre qu’une communauté protestante vit et résiste. Vers 1685, quelque 300 réformés résident à Asnières, soit environ 30 % de la population du village. Un siècle plus tard, ils ne sont plus que 200 (10 %). Or, dans le Berry, la plupart des Églises réformées, composées principalement de notables, disparurent après la Révocation, comme Issoudun, Argenton-sur-Creuse, Henrichemont, La Charité-sur-Loire et Gien. Seules trois communautés avaient une assise populaire plus importante, et résistèrent pendant tout le xviiie siècle : Sancerre, Châtillon-sur-Loire et Asnières-les-Bourges.

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À partir de l’exemple d’Asnières, on réfléchira sur le degré de résistance des communautés rurales protestantes après la Révocation de l’édit de Nantes. Dans cette perspective, trois aspects complémentaires nous semblent importants : les conditions de la survie confessionnelle d’une minorité en milieu rural ; l’éventuelle présence de fondements économiques d’un protestantisme rural ; la coexistence confessionnelle entre les communautés catholique et protestante.

Les conditions d’une survie confessionnelle en milieu rural

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Pour qui se penche sur les communautés protestantes du centre de la France, il apparaît que les vignerons d’Asnières ont pu survivre et résister au xviiie siècle grâce à certaines caractéristiques générales : une grande autonomie religieuse au xviie siècle, une répression moins importante qu’ailleurs, un faible encadrement catholique et une émigration négligeable. Toutes ces conditions se rencontrent dans d’autres communautés rurales composées de vignerons, d’artisans ou de simples journaliers.

L’autonomie de la communauté avant 1685

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La communauté protestante d’Asnières apparaît dans les sources à la fin des années 1550, mais nous ne connaissons ni les raisons du succès du calvinisme ni les modalités de son développement [4][4] Gueneau, 1982.. En 1559, une femme de Bourges se rend au village afin de demander les services d’une sage-femme réformée. Toutefois, la conversion des vignerons d’Asnières semble étroitement liée à la présence de réformés dans la ville de Bourges où, au xvie siècle, deux conditions favorables sont réunies : l’existence d’une Université et la protection, auprès des premiers groupes de réformés, de Marguerite de Navarre, duchesse de Berry. Au cours des guerres de Religion, les violences se multiplient à Bourges : en 1572, la ville est touchée par la « saison » de la Saint-Barthélemy. Les abjurations sont légion, mais beaucoup préfèrent émigrer à Genève. Les protestants d’Asnières sont épargnés. Ainsi, à la fin du xvie siècle, peu de familles pratiquent le culte réformé dans la ville même de Bourges. Quand l’article 11 de l’édit de Nantes interdit le culte dans les lieux d’évêchés ou d’archevêchés, en 1598, aucune Église calviniste ne peut s’installer à Bourges, et c’est à Issoudun, capitale du Bas-Berry, que les protestants berruyers doivent se rendre.

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Au début du xviie siècle, la communauté d’Asnières se retrouve quelque peu isolée, mais elle est rattachée à une Église polycéphale créée dans le Haut-Berry, preuve d’un certain dynamisme du calvinisme dans la région, lié à Maximilien de Béthune. En 1602, le ministre de Henri IV achète le château de Sully-sur-Loire et, dans les années suivantes, il s’implante en Berry. C’est dans la principauté de Boisbelle qu’il choisit de construire une ville en l’honneur de son souverain, Henrichemont. En 1617, Sully-sur-Loire, Henrichemont et Aubigny-sur-Nère reçoivent un pasteur commun, en raison de la faiblesse des effectifs. Celui-ci se fixe à Sully, ne prévoyant que huit visites par an à Henrichemont et douze à Aubigny, plus proche. En 1623, la communauté d’Asnières-les-Bourges rejoint cette Église. Vers 1640, les protestants étant peu nombreux à Sully, le pasteur s’installe à Henrichemont, bien situé entre Aubigny et Asnières [5][5] Sully-sur-Loire est à environ 80 km d’Asnières ; Henrichemont.... Ainsi, la communauté d’Asnières n’a jamais eu de pasteur résidant au village, ce qui a préservé une certaine autonomie.

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La composition socioprofessionnelle de la communauté allait dans ce sens. Dans la seconde moitié du xviie siècle, les réformés d’Aubigny (5 feux) et d’Henrichemont (23 feux) sont principalement marchands, avocats, artisans de luxe, sans oublier les deux pasteurs. Sur Asnières, tout change : dans les 72 familles du village, tous les hommes sont vignerons. Les liens des réformés d’Asnières avec leurs corréligionnaires sont lâches ; aucun mariage n’unit les familles de vignerons avec celles des marchands ou des officiers. C’est plutôt vers les deux communautés ligériennes de Châtillon-sur-Loire et Sancerre, composées elles aussi d’éléments populaires, que les relations se dirigent.

La répression

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Dans les années qui précèdent la Révocation de l’édit de Nantes, les protestants d’Asnières sont peu touchés par les persécutions. La législation royale cherche à restreindre l’exercice de la confession réformée en s’attaquant surtout aux pasteurs et aux temples, et à réduire le nombre de protestants en interdisant aux calvinistes certaines professions. Or, le temple et le pasteur sont à Henrichemont et les vignerons ne peuvent être limités dans l’exercice de leur profession, à l’inverse des officiers ou des artisans. La situation est tout à fait originale dans la mesure où, dans les autres communautés de la région (Issoudun, Argenton-sur-Creuse, Gien, Sancerre, La Charité-sur-Loire, Châtillon-sur-Loire), les persécutions, orchestrées principalement par les curés, les intendants mais aussi les laïcs catholiques, sont courantes.

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De septembre à décembre 1685, 266 protestants se convertissent au catholicisme, soit sûrement plus de 80 % de la communauté réformée. La forte proportion d’abjurations s’explique d’une part par la proximité de Bourges, siège de l’intendance et de l’archevêché – la pression sur les protestants d’Asnières a dû être très grande, mais aucune dragonnade n’est mentionnée –, d’autre part, par la volonté d’apparaître comme soumis à la législation, alors qu’en réalité ils demeurent opiniâtres. Si certaines communautés abjurent collectivement, comme à Sancerre où l’intendant et l’archevêque de Bourges se rendent au début du mois de novembre, les protestants d’Asnières vont en famille à la chapelle Sainte-Anne du village ou à l’église paroissiale. C’est là une des forces du groupe ; la cellule familiale ne se désunit pas quand il faut accomplir cet acte douloureux.

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De la Révocation à la fin de l’Ancien Régime, les protestants d’Asnières subissent peu de persécutions [6][6] D’autres communautés de vignerons peuvent subir davantage... : enfermement d’enfants à l’hôpital général de Bourges en 1699 ; deux procès contre des cadavres en 1700 ; un homme arrêté en 1725 pour possession de livres interdits et de lettres de Genève [7][7] Arch. nat., O1 372, lettre à Bouville, intendant d’Orléans,... ; une femme condamnée en 1770 pour avoir incité un malade de Bourges à mourir dans la rpr[8][8] Arch. dép. Cher, B 1240. ; la même année, deux protestants recherchés pour la tenue d’assemblées [9][9] Ibid., C 42. ; et enfin, l’arrestation d’un prédicateur en 1787 [10][10] Bouquin, 1982, p. 684-688..

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Chronologiquement, la répression à Asnières correspond aux principales périodes de persécutions que connaît le Berry. Jusqu’à la mort de Louis XIV, les mesures contre les protestants sont toujours plus importantes en temps de paix (1686-1688 et 1697-1700), même si elles ne disparaissent pas totalement en temps de guerre : il n’est donc pas étonnant d’avoir retrouvé des enfermements d’enfants en 1699 et deux procès contre des cadavres en 1700. Les années comprises entre la guerre de la Ligue d’Augsbourg et celle de Succession d’Espagne sont les plus répressives : sur 43 cas de procès contre des cadavres relevés entre 1685 et 1715, 17 ont lieu lors des trois années de paix de la fin du xviie siècle. Ensuite, après la promulgation de l’importante déclaration de 1724, qui reprend les mesures de Louis XIV, partout on constate une recrudescence des persécutions. Enfin, passé 1770, dans la généralité de Bourges, alors que dans de nombreuses régions, comme le Poitou, la tolérance a été conquise [11][11] Krumenacker, 1998., les protestants de Sancerre, Châtillon-sur-Loire et Asnières retrouvent un climat d’intolérance. La reprise des persécutions se constate aussi dans d’autres communautés rurales, comme en Brie [12][12] Le pasteur Charmuzy est arrêté en chaire à Nanteuil-lès-Meaux,.... En Dunois, des assemblées, réunissant principalement des journaliers, sont dénoncées en 1778 par le curé de la paroisse de Guillonville ; à cette occasion, l’intendant d’Orléans, Cypierre, est prié de « s’attacher à ceux qui seront les plus capables d’ôter aux religionnaires cette idée de tolérance qui paraît être le principal motif de leur conduite actuelle » [13][13] Boisson, 1998, p. 167.. Près d’un siècle après la Révocation, pourquoi le pouvoir s’attaque-t-il ainsi à ces communautés rurales ? Les protestants pratiquent leur culte de plus en plus ouvertement, ce que le clergé ne supporte pas.

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Les réformés d’Asnières bénéficient d’une relative tolérance à condition de restreindre le culte aux seuls membres de leur communauté. Ainsi doit-on comprendre l’action en justice menée contre Anne Lécloppé, accusée le 3 octobre 1770 d’« avoir exhorté et engagé ledit Lebel à ne pas quitter la religion protestante », alors que, selon les propos du curé, ce lapidaire réformé de la ville de Bourges « avait envie de mourir dans la religion catholique, apostolique et romaine ». Elle est condamnée « à être rasée et de suite renfermée à l’hôpital général de cette ville ou autre maison de force à ce destinée pendant le temps et espace de trois années ». La condamnation intervient alors que de nombreux protestants d’Asnières meurent dans la foi réformée, sans être déclarés relaps par le curé. Anne Lécloppé est arrêtée parce qu’elle agit dans la ville même de Bourges, là où les autorités refusent tout prosélytisme. En 1787, pourtant l’année de la promulgation de l’édit de tolérance, après la plainte du syndic d’Asnières, une assemblée est interrompue. Le prédicateur, Delval, est arrêté et emprisonné à Bourges. N’est-ce pas la présence d’un prédicateur étranger qui serait à l’origine de l’intervention, et non la tenue d’une assemblée ? Si les protestants d’Asnières ne pratiquent leur culte qu’à l’intérieur de leur village et sans inviter des horsains, le pouvoir local ferme les yeux.

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Dans ces persécutions, les intendants jouent un rôle clé, tel Dey de Séraucourt, à la tête de la généralité de Bourges de 1682 à 1699. En 1686, comme les Nouveaux Convertis (nc) « s’acquittent mal de leurs devoirs », il souhaite envoyer une compagnie de dragons [14][14] Arch. nat., G7 125, lettre du 25 mai 1686.. En 1699, il fait enfermer 92 protestants à l’hôpital général de Bourges : ce sont vraisemblablement des nc de l’ensemble de la généralité et en particulier de Sancerre, mais il devait probablement y avoir dans ce nombre des protestants d’Asnières. Au même moment, il propose d’ôter les enfants aux pères et mères protestants « s’ils sont convaincus de négliger de les envoyer régulièrement aux catéchismes et instructions ». Les filles doivent être placées dans des couvents, les garçons chez les curés et, si la pension n’est pas payée, les enfants envoyés à l’hôpital général [15][15] Lemoine, 1902, p. 342-343.. Les intendants de la fin du xviiie siècle ont un comportement différent. En octobre 1770, le secrétaire d’État Bertin s’inquiète auprès de l’intendant Dupré de Saint-Maur, de la tenue d’assemblées à Asnières « dans un bâtiment appartenant à Louis Petit, […] et le nommé Clavier y faisait les fonctions de ministre ». Il demande l’arrestation des deux hommes. Dans sa réponse, le commissaire départi joint « le procès-verbal de la brigade de la maréchaussée de Bourges par lequel il paraît qu’il ne lui a pas été possible jusqu’à présent d’arrêter ces deux particuliers » ; il précise qu’il a donné l’ordre de continuer les recherches. En fait, Dupré de Saint-Maur juge cette arrestation inutile :

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« Le bourg d’Asnières, qui est dépendant de la ville de Bourges et de la paroisse Saint-Privé, en est éloigné d’une grande demi-lieue. Il est presque entièrement habité par des protestants qui sont les plus paisibles et les plus laborieux de tous les habitants du Berry. Il est vrai qu’ils s’assemblent quelquefois pour l’exercice de leur religion, mais ces assemblées sont de si peu de conséquences qu’il n’y a point de suite à en craindre. […] En attendant, il me paraît dur de vexer des citoyens tranquilles qui portent sans murmure beaucoup plus que leur contingent dans les charges publiques. »

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Cet « intendant éclairé » [16][16] Bordes, 1961, p. 71. se fait l’avocat des protestants d’Asnières et accuse « le zèle de quelques catholiques auquel des motifs d’animosité et de vengeance particulière ont peut-être eu plus de part que l’esprit de religion » [17][17] Il faut modérer la clémence de cet intendant : la même.... De fait, les intendants de Bourges n’ont jamais véritablement cherché à supprimer le calvinisme dans ce village, situé pourtant si près du siège de leur généralité. Ils se désintéressent même du problème dans la mesure où la communauté a peu de relations avec les autres centres protestants de la région et que son influence sur la ville ne peut être que limitée en raison de sa structure socio-professionnelle.

Le faible encadrement catholique et l’échec de la politique de conversion

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Seul le clergé tente de convertir sincèrement les nc d’Asnières, mais c’est un échec. L’encadrement catholique est très faible dans le village, simple annexe de la paroisse Saint-Privé de Bourges. En 1685, curé et vicaire n’y résident point. Cette année-là, le curé de la paroisse demande la venue des Filles de la Charité, spécialisées dans l’enseignement destiné aux protestants. Arrivent alors au village sœur Marthe de La Valette, originaire de Loches et née de parents calvinistes, avec deux autres religieuses : leur séjour est de courte durée, et elles préfèrent fonder à Bourges même une nouvelle maison. En 1699, le curé de Saint-Privé obtient de l’archevêque l’établissement d’un vicaire résidant à Asnières. Ce dernier avait le droit de célébrer la messe dans la chapelle Sainte-Anne et d’y administrer certains sacrements [18][18] Bouquin, 1982, p. 712-715.. Mais la chapelle s’avère trop petite ; le 3 août 1727, l’assemblée des habitants, en présence du curé de la paroisse, constate :

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« La chapelle d’Asnières estant d’une trop petite étendue, incapable de pouvoir contenir tous ceux qui assistent au service divin et n’y ayant point de logement pour loger le desservant, il serait à propos de trouver un moyen pour agrandir ladite chapelle et construire un logement pour le desservant. »

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Un devis est demandé, mais les travaux ne sont pas effectués [19][19] Arch. dép. Cher, E 4290.. Dans beaucoup d’autres communautés rurales l’encadrement religieux est insuffisant : de simples villages comme Guillonville en Dunois, ou Mer en Blaisois, n’ont qu’un curé ; à Châtillon-sur-Loire, le curé est aidé par un vicaire, mais aucun établissement religieux n’est installé dans le bourg.

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Devant la persistance du culte calviniste, les curés font preuve d’un certain désarroi. En 1740, le curé de Saint-Privé dresse le constat suivant :

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« L’Église et l’État ont fait une infinité de règlements pour obliger ses peuples à se rendre assidus à leurs paroisses, à écouter la voix de leurs pasteurs et recevoir de leurs mains les sacrements. On a ajouté les menaces et les châtiments aux exhortations afin de vaincre la dureté de leurs cœurs et de surmonter la résistance des rebelles. Je crois que la religion se persuade par douceur […]. Cependant, il est quelquefois avantageux de les [la rigueur et la violence] employer pour arrester les troubles d’un schisme séditieux pour réunir tous les peuples surtout d’un même royaume […]. Nous avons le chagrin de voir toutes ces ordonnances très mal observées par le plus grand nombre de nos paroissiens qui se disent catholiques et transgressées visiblement par plusieurs des habitants qui composent ce village. Ils ne rougissent point de s’appeler religionnaires réformés contre tous les principes de la religion et contre les lois du royaume. Ils ne paraissent presque jamais à nos instructions. Ils y envoient encore moins leurs enfants. Ils ne demandent jamais les sacrements, ni dans le temps de Pâques, ni pendant leurs maladies, ils n’observent aucune loi de l’Église sur l’abstinence, le jeûne, la célébration des fêtes et de leurs mariages qui ne sont souvent que des concubinages scandaleux. Nous avons employé tous les moyens que la prudence et la charité nous ont inspirés pour les engager à les mieux pratiquer, mais toujours obstinés à rendre inutile le zèle que nous avons pour leur salut [20][20] Arch. dép. Cher, I1.. »

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Ce curé, comme bien d’autres, se trouve pris entre deux attitudes contradictoires [21][21] Celui de Châtillon-sur-Loire au début du xviiie siècle,.... Il souhaite convertir les protestants par la douceur et la charité, mais il désire aussi que les lois du royaume soient appliquées avec plus de rigueur, alors qu’il se rend très bien compte de l’inutilité des persécutions. Il est vrai que les archevêques de Bourges, particulièrement Léon Potier de Gesvres (1694-1729) et François-Jérôme de Roye de La Rochefoucauld (1729-1757) estiment que leur activité pastorale doit être consacrée en priorité aux anciens catholiques ; il faut que ces derniers consolident leur foi, puissent servir d’exemple auprès des nc et surtout qu’ils ne soient pas tentés de rejoindre la confession calviniste [22][22] C’est aussi ce que constate Louis Châtellier en Alsace :....

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Le comportement des curés et des vicaires n’est peut-être point exempt de reproche. En 1770, l’intendant de Bourges écrit au secrétaire d’État Bertin :

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« Je crois avoir indiqué à M. l’Archevêque le meilleur moyen de ramener ces malheureux [les nc d’Asnières] dans le sein de l’Église catholique, c’est d’établir une cure dans ce bourg qui est assez considérable et d’y envoyer quelque ecclésiastique honnête, charitable et surtout qui ne soit point fanatique [23][23] Arch. dép. Cher, C 42.. »

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Toutefois, des conversions ont réellement lieu, bien qu’il soit difficile d’apprécier leur sincérité. Il existe tout d’abord des conversions qui ne semblent pas feintes : elles sont peu nombreuses ; seulement quatre sont inscrites dans les registres paroissiaux, mais il est possible que les protestants qui se convertissent sincèrement quittent le village en raison de l’hostilité que devaient leur exprimer ceux qui étaient restés fidèles à leur confession. Un couple se convertit en 1769, ainsi que Marie-Anne Peaudecerf qui souhaite, en 1778, épouser un catholique. Certaines jeunes filles entrent volontairement dans un couvent. Marguerite Lécloppé, qui abjure en 1778, « a pris l’habit de religieuse le 4 décembre 1781 et a fait profession le 4 décembre 1782 en qualité de sœur converse dans l’abbaye royale de Saint-Laurent de Bourges » [24][24] Arch. com. Bourges, bms, paroisse Saint-Privé, acte.... Mais beaucoup d’autres abjurations apparaissent mitigées ou simulées.

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Ces dernières surviennent surtout avant les noces. À Asnières, 31 mariages de couples protestants sont enregistrés par le curé entre le 9 janvier et le 31 janvier 1758. Après chaque acte de mariage, le curé ajoute :

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« Les parties nous ayant donné des preuves suffisantes de la sincérité de leur retour en l’Église Catholique, Apostolique et Romaine par leur assiduité à en (leurs devoirs) remplir depuis longtemps » [25][25] Arch. com. Bourges, bms de la paroisse Saint-Privé.

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Comment croire à la sincérité de ces conversions ? Le clergé ne peut être dupe devant de tels comportements. Pourquoi alors accepter les abjurations ? C’est probablement en raison de l’opposition des curés aux mariages illégitimes. Pour leur part, les protestants considèrent ces abjurations comme nulles et ne cherchent qu’à légaliser leur union et légitimer leurs enfants.

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Si le culte calviniste se maintient au village, l’opiniâtreté des vignerons protestants n’en est pas seule responsable. Les autorités civiles et religieuses, à l’exception notable de la plupart des curés de la paroisse Saint-Privé, n’ont pas cherché à combattre cette communauté, à la fois isolée car à l’écart de Bourges, et peu influente auprès de la population berruyère. Ils avaient les yeux fixés davantage sur des communautés où les notables jouaient un rôle important, comme Sancerre ou Gien, ou encore Corbigny dans le Morvan. L’attitude des intendants et des archevêques de Bourges n’a pu que conforter la résistance des vignerons protestants.

Une émigration faible

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Si l’émigration, vers l’intérieur ou les pays étrangers, caractérise le comportement de nombreux protestants autour de 1685, la communauté d’Asnières-les-Bourges est peu touchée : elle n’a donc pas été trop affaiblie démographiquement par cette dispersion [26][26] On constate aussi une faible émigration à Nanteuil-lès-Meaux,..., à la différence d’autres communautés, plus urbaines, comme Gien, Aubusson ou Vitry-le-François.

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Bien des protestants du Berry ont recherché refuge vers Orléans et Paris. On retrouve ainsi tout au long du xviiie siècle des familles réformées originaires de La Charité-sur-Loire et de Gien à Orléans, et d’autres de Châtillon-sur-Loire, Sancerre et Aubusson à Paris : principalement des marchands et des artisans. Beaucoup participent au culte de la chapelle de l’ambassade des Provinces-Unies où ils se marient, quand ce n’est pas dans celle de l’ambassade de Suède. Dans tous ces registres, nulle trace des protestants d’Asnières.

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Entre les trois principales communautés de la région qui résistent au xviiie siècle – Sancerre, Châtillon-sur-Loire et Asnières –, des mouvements de population existent, mais ils sont très limités. À Asnières, sur les 43 déclarations de mariage qui suivent l’édit de 1787, seuls deux d’entre eux unissent un habitant du village à un horsain, originaire dans les deux cas de Sancerre [27][27] Arch. dép. Cher, 3 E 120.. À la même époque, à Châtillon-sur-Loire, aucun protestant n’élit un conjoint d’Asnières ; à Sancerre, sur 84 déclarations de mariage, on n’en trouve qu’un seul [28][28] Arch. com. Châtillon-sur-Loire, registres paroissiaux ;....

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Les départs vers les pays étrangers sont aussi faibles que les migrations intérieures. Pour la fin du règne de Louis XIV, les différentes sources ne donnent qu’une vingtaine de départs, soit moins de 10 % des effectifs de la communauté : c’est là que la proportion des départs est la plus faible [29][29] La plupart des noms ont été obtenus grâce à la banque.... À Sancerre et Châtillon, ce ne sont pas plus de 10 % à 15 % des protestants qui émigrent. La faiblesse des départs vers l’étranger apparaît comme un élément déterminant de la survie de ces minorités. En revanche, la communauté de Gien perd le tiers de ses effectifs à cause de l’émigration. Les résultats d’Asnières tiennent à deux facteurs. D’une part, comme dans toute communauté rurale, l’attachement à la terre est fort [30][30] On peut ainsi rejoindre les conclusions d’Alain Molinier... ; et, à la différence d’artisans, comme les maîtres tapissiers d’Aubusson, l’intégration professionnelle de vignerons en Europe du Nord paraît difficile. D’autre part, la relative faiblesse des persécutions n’a pas obligé les protestants à quitter leur village et la communauté s’est maintenue.

Le protestantisme rural a-t-il une spécificité économique ?

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Malgré leurs différences confessionnelles, les habitants d’Asnières sont d’abord des vignerons et ils appartiennent à une même communauté villageoise. Il faut donc s’interroger sur ce qui unit et différencie, sur le plan économique, les deux communautés religieuses et se demander si l’opposition religieuse ne cache pas une opposition sociale.

Un cadre commun : le village, la coutume et l’extension du terroir

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Comme pour de nombreuses régions viticoles, Asnières est un village « aéré » [31][31] Durand, 1979, p. 333. : il s’est développé en hameaux le long des différents chemins qui traversent le village. Les premiers groupes de maisons se sont élevés autour de la Place des Ormes, de la chapelle et du communal de la Grande Aujonnière, communal autour duquel de nombreuses familles protestantes résident. Toutefois, à la suite de l’augmentation de la population, de nouveaux hameaux se sont développés : à l’Ouest, la Petite Aujonnière, deuxième communal important, au Sud-Est, le Petit Chaillou, au Nord-Ouest, les Claudes, et au Sud-Ouest, les Chênes. L’habitat s’ordonne autour de cours communes qui forment « une sorte d’impasse incomplète, largement ouverte en avant sur un chemin, général ou particulier, et bordée plus ou moins incomplètement de maisons » [32][32] Bouquin, 1982, p. 176.. Ces cours sont d’une largeur très inégale et les bâtiments qui les entourent rarement alignés. La Petite Aujonnière comprend cinq cours, le Petit Chaillou, quatre. Les ouvertures principales des maisons donnent sur cette cour, qui aboutit en arrière soit directement aux ouches, soit à un sentier. L’ouche est l’enclos qui sert de jardin et de verger, attenant à la maison et entouré de haies. Les dépendances sont composées de greniers et surtout de celliers où reposent les fûts de vin. En raison de la forte humidité du sol, il n’y a pas de caves. Enfin, des granges, souvent communes, s’élèvent au bord ou à l’intérieur des cours : les bas-côtés, « les lassées », sont compartimentés. La structure de l’habitat favorise donc la cohésion familiale ; elle détermine même les « centres de fixation » des communautés familiales.

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Les vignerons d’Asnières suivent les obligations fixées par la coutume du Berry [33][33] Bourdot de Richebourg, Nouveau coutumier général, Paris,.... Son application oblige les deux confessions à coexister pour certaines occasions. On prévoit la surveillance des vignes pour lutter contre les vols et les détériorations : « Les vignerons et autres commis à la garde des vignes n’entreront dedans en quelque sorte que ce soit, si ce n’est pour prises de personnes ou des bestes qui y seraient entrées ». Depuis le xvie siècle, le dimanche avant la Sainte-Anne, l’assemblée de la paroisse Saint-Privé se réunit pour nommer les garde-vignes, les messiers. Un arrêt du parlement de Paris du 28 mai 1694 précise leurs fonctions : ils veillent « à la conservation des grains et autres fruits et enfin des vignes, jusqu’à ce que la récolte soit faite ». L’hiver, des dégradations sont aussi commises par des personnes qui, pour se chauffer, dérobent sarments ou échalas ; le rôle des messiers est alors étendu à cette saison en 1697 [34][34] Bouquin, op. cit., p. 501-502.. La nomination de messiers réformés peut être le signe d’une entente entre les deux communautés.

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La culture de la vigne connaît un succès sans précédent au xviiie siècle, malgré les efforts des autorités pour la limiter [35][35] Ibid., p. 475-476. À propos de l’Alsace au xviiie siècle,.... En 1703, en raison de la mévente du vin de Bourges, toute plantation est interdite, sous peine de 1 000 livres d’amende [36][36] Bouquin, 1982, p. 497-498.. Les pertes occasionnées par la crise climatique de 1709-1710 nous échappent, mais il est probable que la hausse des prix poussa les vignerons d’Asnières à replanter rapidement et surtout à étendre leurs plantations. Cette expansion s’explique aussi par la croissance de la population – un doublement au xviiie siècle – et l’habitude qui s’affirme de plus en plus de boire du vin dans les classes populaires, le vin d’Asnières étant surtout destiné à une consommation locale [37][37] Lachiver, 1988, p. 331.. L’arrêt du 5 juin 1731, qui interdit dans le royaume de planter de nouvelles vignes, n’a fait que limiter l’expansion dans les décennies suivantes. Mais cette progression touche toutes les terres cultivées par les habitants d’Asnières, aussi bien autour du village que dans les paroisses voisines, notamment Fussy et Vasselay (tableau 1).

Tableau 1 - L’extension des cultures au dernier siècle de l’Ancien Régime

Usage du sol

Fin du xviie siècle

Fin du xviiie siècle

Ouches

54 ha

70 ha

Terres labourables

161 ha

213 ha

Prés

28 ha

66 ha

Vignes

201 ha

316 ha

Total

444 ha

665 ha

Catholiques et protestants et leur rapport à la terre

38

Asnières se situe dans une région où la règle générale est le partage égalitaire. Les nombreux actes de partage passés chez les notaires Régnaud et Souplet, aussi bien par les protestants que les catholiques, l’attestent. Il en résulte un morcellement du patrimoine entre les différents héritiers. Selon Bernard Derouet, l’égalité successorale est responsable d’une plus grande mobilité des personnes : « Ce qui caractérise cette mobilité, c’est une importance souvent considérable des déplacements à petite ou moyenne distance, d’un hameau à un autre de la commune, ou entre deux communes voisines » [38][38] Derouet, 1989, p. 173-206.. Chez les protestants, cette mobilité ne s’observe pas : les familles réformées restent concentrées tout au long du xviiie siècle dans les plus anciens hameaux du village, en particulier autour du communal de la Grande Aujonnière, et ne s’installent pas dans les nouveaux quartiers. La différence peut s’expliquer par la constitution, au moment de la signature des contrats de mariage, de communautés familiales de grande taille.

39

Les contrats de mariage, catholiques ou protestants, instituent tous une communauté familiale réunissant le plus souvent les deux époux. Toutefois, certains créent des communautés plus larges avec parents et enfants. En janvier 1780, deux frères, Louis et Pierre Peaudecerf, épousent deux sœurs, Marie et Catherine Dautry. Le contrat, commun aux deux couples, prévoit que les quatre époux doivent former une communauté de « sept portions » avec Jean Habert, beau-père de Louis et Pierre Peaudecerf, Marie Clavier, leur mère, et Philippe Habert, leur demi-frère [39][39] Arch. dép. Cher, E 6738.. Le 29 janvier 1782, Pierre Clavier, fils de Pierre Clavier Pifon et de Jeanne Berthault, et Catherine Lançon, fille de Jean Lançon et d’Anne Couillard, reçoivent, de leurs parents, 100 livres « en dot de mariage » ; ils doivent habiter chez les parents du futur pour vivre en communauté familiale avec eux et les cinq autres enfants [40][40] Arch. dép. Cher, E 6740.- Le 2 novembre 1734, après.... Ces deux exemples montrent l’existence de communautés « à structure polynucléaire, c’est-à-dire de groupes domestiques formés de l’agrégation à un seul foyer de plusieurs noyaux familiaux simples » [41][41] Derouet, 1989.. Ce sont les protestants qui paraissent conclure de telles communautés familiales. Mais ce sont aussi des communautés de travail. Les contrats renforcent la cohésion familiale et religieuse.

Une opposition économique ?

40

Différents documents fiscaux éclairent la position économique des protestants. C’est le cas de la capitation de 1750 [42][42] Arch. com. Bourges, CC 37. (tableau 2).

Tableau 2 - Catholiques et protestants dans la hiérarchie fiscale

Quotité de taille

Catholique

Protestants

Ensemble

Moins de 4 livres

62

20

82

De 4 à 10 livres

16

14

30

De 10 à 20 livres

6

25

31

Plus de 20 livres

10

10

Total

84

69

153

41

Le tableau est malheureusement incomplet : des quartiers du village, peuplés uniquement de catholiques, manquent. Toutefois, il donne des premières indications. En 1750, les catholiques paient en très grande majorité moins de quatre livres de capitation. Ils sont même 30 à verser moins d’une livre ; aucun ne règle plus de 13 livres. En revanche, si quelques protestants sont présents dans les tranches inférieures, ce sont eux qui monopolisent les plus élevées. Les 25 contribuables imposés de 13 à 57 livres semblent tous réformés [43][43] Comparant les fortunes des catholiques et des protestants.... Mais, en raison de la division confessionnelle des familles, de l’imprécision et des lacunes du document, on peut penser que certains catholiques paient plus de 13 livres.

42

Cependant, cette position économique n’est-elle pas le résultat d’une pression fiscale plus forte sur les réformés ? Certains indices inciteraient à répondre affirmativement. Rappelons la phrase de l’intendant de Bourges, Dupré de Saint-Maur, dans son mémoire sur les protestants d’Asnières en 1770 : « En attendant, il me paraît dur de vexer des citoyens tranquilles qui portent sans murmure beaucoup plus que leur contingent dans les charges publiques ». Dans son ouvrage sur Asnières, Paul Bouquin note que les assemblées villageoises élisent chaque année deux collecteurs pour lever les impôts. La tradition veut que ce soit un catholique et un réformé. Ce partage des responsabilités a été institué, semble-t-il, pour éviter les injustices confessionnelles, c’est-à-dire de faire porter sur la minorité religieuse une part d’impôts trop importante. Or, l’auteur constate que dans les années 1770 ce sont désormais deux catholiques qui sont élus par l’assemblée villageoise d’Asnières. Les protestants se désintéressent-ils de cette élection ? ou bien, au contraire, la majorité catholique cherche-t-elle à les évincer de cette fonction afin de les imposer davantage ?

43

La répartition des terres entre catholiques et protestants permet une première réponse. Ne représentant que 10 % à 15 % de la population du village, les protestants semblent détenir une part importante des terres. À partir du rôle d’imposition du vingtième pour l’année 1762, on a déterminé quelle était cette répartition des terres [44][44] Arch. dép. Cher, C 240.. La principale difficulté est venue, comme d’habitude, des noms portés par les habitants : des Clavier, des Paré, des Peaudecerf ou des Lançon se rencontrent aussi bien parmi les catholiques que les protestants. Néanmoins, il est possible de résoudre cette difficulté quand le collecteur note le surnom donné au contribuable ou s’il donne des renseignements généalogiques. Ces réserves faites, les résultats semblent nets (tableau 3).

Tableau 3 - Répartition de la propriété selon la confession

Nature de propriété

Catholiques

Protestants

Vignes

112 arpents

44 arpents

Terres

235 boisselées

109 boisselées

Ouches

81 boisselées

33,5 boisselées

44

En vignes, en terres labourables comme en ouches, les protestants détiennent environ 30 % de la superficie : pareille situation peut expliquer l’impression qu’ils sont davantage imposés que les catholiques. Il semble donc qu’il n’y ait pas de discrimination religieuse.

45

À la fin de l’Ancien Régime, sur 75 contrats de mariage conclus entre 1780 et 1789 chez Régnaud et Souplet [45][45] Ibid., E 6738 à E 6747 ; ibid., E 6822 à E 6831., les deux principaux notaires ayant dans leur clientèle des vignerons d’Asnières, la dot est mentionnée à 61 reprises (tableau 4).

Tableau 4 - Distribution des dots selon l’appartenance religieuse

Catholiques

Protestants

De 20 à 50 livres

14

0

De 50 à 100 livres

18

12

Plus de 100 livres

7

10

Total

39

22

46

De nouveau, les plus faibles dots sont le fait des couples catholiques ; et pour les dots supérieures à 100 livres, les protestants l’emportent en nombre. S’il n’y a pas de discrimination fiscale, on perçoit au moins une forte jalousie de la part des familles catholiques les plus pauvres à l’égard des protestants. En 1770, l’intendant n’écrit-il pas que les protestants sont « les plus laborieux de tous les habitants du Berry » ? Opposant les paysans catholiques aux anabaptistes alsaciens, Jean-Michel Boehler constate que c’est la « réussite » des uns qui leur vaut « l’inimitié » des autres [46][46] Boehler, 1995, p. 1387..

La recherche d’une cohésion sociale

47

En plusieurs circonstances, les N[ouveaux]C[onvertis] d’Asnières attestent qu’ils appartiennent d’abord à la communauté villageoise, le lien confessionnel semblant secondaire bien que toujours présent. En 1697, alors que la répression reprend, un conflit oppose vignerons catholiques et protestants du village [47][47] Arch. dép. Cher, I1.. Des habitants d’Asnières, tous nc, s’adressent au prévôt de Bourges. L’origine de l’affaire provient de la désignation des garde-vignes ; habituellement, sur les cinq messiers, deux sont protestants :

48

« Au préjudice de quoi, les habitants de ladite paroisse s’estant assemblés le vingt et un juillet mil six cent quatre-vingt-dix-sept à la porte de leur église pour procéder à la nomination des garde-vigne dans l’étendue du vignoble d’Asnières, au lieu de suivre l’ancien usage, en auraient nommé cinq des anciens catholiques. »

49

Sur intervention du prévôt, une deuxième assemblée se réunit et deux garde-vignes protestants sont nommés. Cependant, en 1699, l’assemblée désigne cinq anciens catholiques. Les nc demandent au prévôt d’ordonner la réunion d’une nouvelle assemblée. Le syndic de la paroisse, un catholique, explique :

50

« Qu’il ne pouvait faire autre chose que ce qu’il a fait, c’est-à-dire de faire publier que les habitants de ladite paroisse eussent à s’assembler le dimanche de devant la Sainte-Anne dernière pour nommer des vigners, à laquelle assemblée se seraient trouvés plusieurs habitants qui auraient nommé cinq anciens catholiques pour la garde des vignes de ladite paroisse. Mais comme les demandeurs ne font aucun exercice de catholique et qu’ils ne vont point à l’église et par conséquent n’assistent point au service, ne s’estant trouvés à ladite assemblée, ils ne se peuvent plaindre de ce qu’il n’y en a eu aucun d’eux nommés avec d’autant plus de raison qu’il n’y a plus de distinction à faire entre eux et les anciens catholiques, ayant lesdits nouveaux catholiques fait abjuration de la Religion Prétendue Réformée. »

51

Pour les nc, cet ancien usage n’a pas été établi selon une différence religieuse :

52

« C’est plutost par rapport aux domiciles des partyes et à leur condition et ce n’est point au défendeur [le syndic] en sa dite qualité à examiner si lesdits demandeurs font les fonctions de véritable catholique ou non. Il est certain qu’ils s’acquittent de leur debvoir le mieux qu’il leur est possible, mais ce n’est pas ce qui doibt décider la question quant à l’appel. »

53

S’il fait apparaître des tensions entre les deux communautés confessionnelles, le conflit révèle surtout l’opposition entre les deux secteurs de la paroisse, l’un compris dans la ville de Bourges, moins rurale et plus anti-protestante, et l’autre autour du village d’Asnières, où se trouvent les nc mais aussi de nombreux catholiques. Pour ne mécontenter aucune des deux parties, une solution est trouvée :

54

« Ayant eu égard à l’abondance de l’année et à la grande quantité des vignes qu’il y a dans la paroisse, il en sera par nous nommés d’office trois autres habitants du village d’Asnières avec les cinq autres nommés par ladite assemblée pour veiller conjointement à la garde et conservation desdites vignes. »

55

À la prochaine assemblée qui doit désigner les garde-vignes, le prévôt recommande que tous les habitants soient convoqués « au son de la cloche » et « ceux du village d’Asnières pourront estre choisis comme les autres habitants de ladite paroisse, sans distinction ».

56

S’agit-il de s’opposer à un seigneur que catholiques et protestants font bloc. En 1734, le seigneur des Colombiers, qui établit le dénombrement de sa censive et dîmerie d’Asnières, fait lire le texte au prône de la messe en l’église de Saint-Privé. Soixante-dix propriétaires du village d’Asnières, catholiques et protestants, s’opposent à la déclaration [48][48] Arch. dép. Cher, E 1749.. En 1755, le fils du précédent seigneur demande le paiement de redevances auxquelles il prétendait sur les héritages des habitants d’Asnières. Lors d’une assemblée villageoise, 56 vignerons se réunissent et désignent six représentants, trois catholiques et trois protestants [49][49] Ibid., E 8073 et C 689..

57

L’usurpation des communaux peut aussi générer des tensions. Des mesures sont prises en 1720 contre des vignerons accusés d’empiètement. Ce sont des nc qui sont condamnés : Daniel Peaudecerf, dit Solognot, aurait usurpé une demie boisselée de terre dans le communal de la Grande Aujonnière pour en faire un jardin ; Jean Peaudecerf, dit Ratichon, a construit sur un chemin un cellier pour mettre une cuve ; un nommé Berthault, dit Bonne Année, « a fait un jardin et fosses à faire rouir le chanvre dans ledit communal de la Grande Aujonnière ». En 1737, une assemblée des paroissiens de Saint-Privé réaffirme, sans que l’on en connaisse les causes exactes, que « les places, les communaux de la Petite et de la Grande Aujonnière et autres places qui sont audit Asnières sont communs à tous les habitants de temps immémorial » de même que tous les arbres, tant ormes qu’autres [50][50] Ibid., E 5219.. En 1769, le fermier des chanoines du chapitre cathédral, un nc nommé Peaudecerf, dit Ratichon, est accusé « d’anticipation » sur les biens communaux du village [51][51] Ibid., C 21..

58

Toutefois, la principale affaire éclate en 1780. Le matin du 18 juin, une assemblée des habitants d’Asnières se réunit « à la réquisition de François Maillet, vigneron, syndic ». Cinquante-deux propriétaires, majoritairement catholiques, comparaissent pour dénoncer les usurpations.

59

« Depuis quelques années, les riverains de la commune de la Grande Aujonnière envahissent ladite commune par jardin ou construction de bâtiments, qu’il paraît qu’ils le font de manière à ne plus laisser de commune dans quelques années, puisque depuis peu de temps, Louis Petit le jeune, Louis Berthault Touleau, Jean Berthault Gagny, Jean Berthault le Carabin, les héritiers de Jean Clavier Philippon, ledit Pierre Tisserat et un Jean Peaudecerf dit Gamelle ont fait plusieurs constructions sur ladite commune de la Grande Aujonnière, qui la diminuent sensiblement, qu’ils l’ont fait sans en donner avis aux habitants et sans leur consentement ni permission de personne. »

60

L’assemblée demande donc à ces vignerons, tous nc, de détruire les murs construits et de rétablir les lieux en pâturage [52][52] Arch. dép. Cher, Souplet, E 6822.. L’après-midi, le notaire Souplet dresse le procès-verbal d’une deuxième assemblée des habitants. Elle se tient à l’initiative de l’un des accusés, Pierre Tisserat [53][53] Ibid., qui conteste la réunion du matin car « la majeure partie des habitants n’était point prévenue ». Tisserat demande que la nouvelle assemblée se déplace à la Grande Aujonnière, lieu du litige. Malgré l’opposition du syndic, il se rend sur le communal, accompagné d’une partie des participants. Il demande alors aux propriétaires de se prononcer sur la légalité de la construction qui lui est reprochée. Trois, tous catholiques, estiment que le bâtiment doit être détruit. Trente-trois, en très grande majorité des protestants, le soutiennent, précisant que « le lieu où il construit ne peut être d’aucune utilité pour le public ni pour les bestiaux, attendu que c’est tout au bout de la Grande Aujonnière, qu’il ne gêne en aucune manière le passage, que tous les riverains de la Grande Aujonnière qui ont jardin et bâtiments de ce côté le fassent tous sur l’alignement de Pierre Tisserat ». Peut-on y voir un conflit confessionnel ? Il semble que ce soit le cas au départ. En effet, les participants aux deux assemblées se distinguent nettement par leur appartenance religieuse : ce sont surtout des catholiques qui viennent le matin, des protestants, l’après-midi. Cependant, la coupure n’est pas si tranchée, dans la mesure où les deux assemblées ont réuni des vignerons des deux confessions. Pierre Tisserat est finalement condamné. Manifestement, il a utilisé la communauté protestante pour conserver le terrain usurpé sur le communal de la Grande Aujonnière, d’autant que ce sont surtout ses coreligionaires qui sont possessionnés tout autour. Cependant, ces derniers ne l’ont pas soutenu jusqu’au bout.

61

L’hypothèse est confirmée par les démêlés de la communauté villageoise d’Asnières avec Jean Peaudecerf, dit Saint-Doulchard, vigneron protestant qui aurait reçu une autorisation pour construire un bâtiment « de 40 pieds ou environ de long sur 22 pieds de large, sur un terrain à lui appartenant situé audit village sur le chemin allant de Bourges à Asnières » [54][54] Ibid.. En avril 1781, il conclut un marché d’ouvrage avec un maçon afin « de continuer le bâtiment qu’il a commencé » [55][55] Arch. dép. Cher, Souplet, E 6823. Acte du 17 avril.... Entre la communauté villageoise et Jean Peaudecerf un procès s’engage. Cette fois-ci, dès le début, le syndic trouve le soutien de l’ensemble des habitants, quelle que soit leur confession. Lors de l’assemblée du 6 avril 1783, 63 propriétaires sont présents, aussi bien catholiques que protestants. La solidarité confessionnelle n’existe pas : c’est le lien communautaire entre les habitants du village qui prime. L’assemblée précise :

62

« Tous les habitants et propriétaires ont été d’avis de suivre l’instance pendante au Parlement contre ledit Peaudecerf jusqu’à l’arrêt définitif, de poursuivre également jusqu’à sentence et arrêt définitif tout particulier qui fera la moindre entreprise et invasion tant sur la commune de la Grande et Petite Aujonnière que sur les autres appartenances audit village, et pour éviter dans la suite de semblables procès et constituer l’état desdits communaux, de faire lever le plan de tous les communs dudit village, les faire arpenter, borner, de faire procès verbal du tout [56][56] Ibid., Souplet, E 6825. Acte du 6 avril 1783.. »

63

Malgré les contestations des usurpateurs, la plantation des vingt-huit bornes a lieu en septembre 1784 [57][57] Ibid., Souplet, E 6826..

64

On a ainsi peut-être trop tendance à interpréter chaque conflit comme une opposition religieuse entre les deux communautés d’Asnières ; il faut relativiser ces affaires car, si la confession des vignerons peut jouer un rôle, les tensions qui existent dans cette communauté villageoise sont tout à fait courantes en cette fin d’Ancien Régime [58][58] Saint Jacob, 1960..

65

Dans d’autres régions, comme la Picardie, la solidarité villageoise transcende le clivage confessionnel. Un protestant de Grouches arrêté en 1766 à l’instigation du curé de sa paroisse est-il enfermé ? il reçoit le soutien de la population, très majoritairement catholique. À la fin de l’Ancien Régime, les habitants d’Essômes, près de Château-Thierry, sans distinction de confession, entreprennent une action en justice contre un impôt dont ils s’estiment victimes [59][59] Lippold, 1995..

La coexistence confessionnelle entre deux communautés

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En dépit de l’opposition confessionnelle, les deux communautés coexistent donc sans trop de heurts, suivant des modalités à la fois religieuses et culturelles.

La résistance religieuse des vignerons protestants

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Entre la Révocation et les années 1770, notre ignorance est totale sur l’organisation du culte protestant sur place, mais la communauté existe bien, les preuves en sont multiples. En 1743, dans son État spirituel de la paroisse Saint-Privé, le curé en apporte un témoignage saisissant :

68

« Ce petit troupeau s’est toujours maintenu si ferme dans sa secte que malgré les différentes missions qu’on a faites cy devant dans ce village, les unes apostoliques, les autres à la dragonne, malgré les différents sacrements qu’ils ont reçus, malgré les abjurations et les promesses solennelles de renoncer à leurs erreurs, on n’a vu aucune conversion, si ce n’est de quelques familles qui se sont réunies d’elles-mêmes [60][60] Arch. dép. Cher, 82 G 1-2.. »

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À compter des années 1770, l’ancienne province synodale d’Orléanais-Berry est desservie par un seul pasteur, qui réside habituellement à Orléans, loin de Bourges. Les ministres successifs ont visité les communautés de la région, mais leur influence ne peut qu’être faible sur ces huguenots. Ces derniers ont donc maintenu une organisation calviniste autonome pendant tout le xviiie siècle, qui ne faisait que reprendre une tradition propre au siècle précédent, alors que le pasteur d’Henrichemont n’effectuait que de rares passages.

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En 1770, les assemblées ne font plus aucun doute : le 16 septembre, quelque 200 personnes sont réunies [61][61] Ibid., C 42. Lettre de Bertin à l’intendant de Bourges.... Ceci n’a rien d’exceptionnel, comme le prouve une lettre de l’intendant :

71

« Il est vrai qu’ils s’assemblent quelques fois pour l’exercice de leur religion, mais ces assemblées sont de si peu de conséquences qu’il n’y a point de suite à en craindre » [62][62] Ibid., C 42. Lettre du 14 novembre 1770..

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Les réunions se tiennent dans le village, à la vue de tous les catholiques. Le 25 mai 1787, on surprend une nouvelle assemblée forte, selon les témoins catholiques, de 300 ou 400 personnes [63][63] Bouquin, 1982, p. 684-688.. Le culte est dirigé par Claude Delval, d’origine picarde, ouvrier tisserand demeurant à Bourges. L’homme s’est souvent déplacé à l’intérieur du royaume : de la Picardie, il a rejoint la Champagne, puis la région de Meaux, avant de se fixer à Sancerre où il a travaillé près de six mois ; ce sont les villes à communautés protestantes qui semblent déterminer ses choix. Installé à Bourges depuis quatre mois, il se rend au culte d’Asnières et tient le rôle de prédicant. Les effectifs paraissent bien élevés : 300 ou 400, cela signifierait que la moitié des participants ne serait pas d’Asnières ; c’est impossible dans la mesure où les communautés les plus proches, Châtillon-sur-Loire et Sancerre, organisent régulièrement des assemblées. Emprisonné, Delval obtient le soutien du pasteur d’Orléans, Lombard, qui demande à Rabaut Saint-Étienne d’intervenir auprès de Malesherbes : « L’usage des protestants, quand ils n’ont point de ministres est de célébrer leur culte à leur manière ordinaire. On punit en Berry ce qui se pratique paisiblement ailleurs » [64][64] Ibid.. Cependant, ce n’est pas tant la tenue d’une assemblée ou l’absence de ministre qui est à l’origine de cette affaire, mais la présence d’un prédicateur étranger au village.

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Jusqu’à la Révolution, le culte réformé se maintient, sans qu’aucune organisation religieuse n’apparaisse. Le phénomène s’explique surtout par la situation de la communauté à l’écart de la ville de Bourges, la grande autonomie des protestants du village et une certaine bienveillance des autorités locales. Grâce à la cohésion de ces familles de vignerons, le culte se célèbre régulièrement. C’est bien là l’essentiel. Mais les relations ente les deux communautés confessionnelles sont en fait très nombreuses.

Une frontière mal définie entre les deux confessions

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Si l’identification confessionnelle des habitants d’Asnières ne pose pas de difficultés en général, la question est plus délicate pour une minorité. Certains itinéraires familiaux révèlent la complexité des sentiments religieux. La famille Ferry offre un exemple significatif. Le père, Isaïe Ferry, apparaît comme un marchand catholique quand la population d’Asnières abjure en novembre 1685, alors que sa première femme, Jeanne Paré, d’une famille de vignerons, est protestante. Ils se sont mariés le 16 juin 1679 au temple d’Issoudun. Notre homme a donc abjuré la religion protestante entre 1679 et 1685. L’acte de décès de Jeanne Paré n’ayant pas été retrouvé, il est probable qu’elle soit morte protestante et qu’elle ait été enterrée secrètement une nuit dans une vigne ou un jardin. En 1695, Isaïe épouse en secondes noces Élisabeth Peaudecerf, dont la foi protestante ne peut être prouvée. En 1734, Isaïe Ferry meurt catholique. De son premier mariage, il a au moins trois filles, dont Jeanne et Élisabeth, qui se marient en 1702 avec deux vignerons protestants, Charles et François Clavier. Du second mariage, deux autres filles qui épousent encore deux vignerons protestants, les frères François et Jean Berthault. Mais le fils, Étienne, paraît catholique : il est parrain en 1731 et le curé ajoute à son sujet qu’il fait son « devoir de catholique » ; en 1734, il épouse Jeanne Petit qui est qualifiée de « nouvelle convertie », mais pas lui. Étienne Ferry meurt pourtant protestant en 1769, ainsi que son épouse, quatre ans plus tard. Il semble donc que les deux mères soient protestantes et maintiennent leurs filles dans le calvinisme, alors que le fils est élevé dans la religion du père après la Révocation, la foi catholique. Mais ce schéma peut se modifier. Des membres de la famille hésitent entre les deux confessions. En 1743, Anne Ferry, veuve de François Berthault,

« fait abjuration des erreurs du calvinisme dans lesquelles elle a paru vivre pendant environ vingt ans, n’observant aucune pratique de la religion catholique pendant cet espace de temps qu’elle a vécu avec son mari. Depuis sa mort, elle a témoigné un désir sincère de se réunir à l’Église. Après deux années d’épreuves et d’instructions pendant lesquelles elle a pratiqué tous les exercices de la religion Catholique, nous avons admis ladite Anne Ferry à la participation des divins sacrements qu’elle n’avait pas reçus depuis vingt deux ans. »

Veuve de François Clavier, puis de Jean Lançon, Élisabeth Ferry n’hésite pas à proclamer, dans son testament : « Comme étant dans la foy catholique, apostolique et romaine, a recommandé son âme à Dieu, à la bienheureuse Vierge Marie et à tous les saints et saintes du Paradis ». Il est probable que dans d’autres familles des hommes et des femmes hésitent entre les deux confessions.

Les protestants et l’état civil

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Les registres paroissiaux, notre source d’identification essentielle, mettent souvent en lumière les relations entre les catholiques, du moins le curé et le vicaire, et la communauté réformée. En effet, c’est le prêtre qui nous permet de qualifier un villageois de protestant quand il annote les actes. Il peut tout d’abord préciser l’appartenance religieuse en écrivant à la suite des noms : « nc », « protestant », « huguenot », « de la rpr ». Les mentions sont parfois plus vexatoires : quand un enfant est baptisé, il lui arrive d’être qualifié de « bâtard » ; et à la suite du nom de ses parents, le curé de stigmatiser : « vivant dans un scandaleux concubinage » ou « non mariés en face de l’église ». À la fin du xviiie siècle, ces expressions se raréfient, marque d’une meilleure coexistence : pour un baptême, les curés différencient protestants et catholiques en ajoutant seulement que ces derniers sont bien : « né[s] d’un légitime mariage ». La présence des protestants dans les registres paroissiaux montre qu’ils acceptent selon certaines conditions les sacrements catholiques et que le curé veut bien les administrer. Or, à la même époque, les synodes du Désert recommandent aux religionnaires de ne recevoir aucun sacrement catholique.

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Parmi les actes inscrits dans les registres paroissiaux, le baptême est celui qui pose à priori le moins de problèmes : le sacrement catholique est accepté par les calvinistes. Quant aux curés, ils ne refusent pas de baptiser les enfants nés de couples protestants. En dépit des interdictions des synodes du Désert, les protestants d’Asnières font baptiser leurs enfants par le curé, comme dans de nombreuses autres régions de la France du nord. Dans notre village, la pratique s’interrompt en 1788 avec l’application de l’édit de tolérance ; mais dans certaines régions rurales reculées de la généralité d’Amiens, elle se poursuit jusqu’en 1792, en raison des visites peu fréquentes du ministre. Et dans toutes les communautés rurales du Bassin parisien, les baptêmes au Désert paraissent rares et tardifs [65][65] Lippold, 1995.. Quant au choix des parrains et marraines, il n’existe pas de véritable règle : certains sont des nc, mais le plus souvent ils sont catholiques, étant choisis par le curé lui-même.

Les protestants et le mariage catholique

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Pour se marier, la procédure habituelle suivie par les protestants français au xviiie siècle est de conclure un contrat devant le notaire. Il s’y ajoute, pour ceux qui le peuvent, une célébration religieuse obtenue à l’étranger, dans une chapelle d’ambassade ou par un pasteur clandestin.

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Ici, la réalité est quelque peu différente. Tous les réformés passent un contrat de mariage. En 1740, le curé note que les mariages « ne sont souvent que des concubinages scandaleux ». Il propose de condamner plus fortement les couples qui ne respectent pas les lois, « spécialement celles qui regardent la célébration des mariages » [66][66] Arch. dép. Cher, I1.. Trois ans plus tard, son successeur écrit :

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« Nous avons dans cette ville un notaire fameux qu’on appelle le curé d’Asnières. Il fait volontiers des contrats de mariage en faveur de ces gens-là quoi qu’il sache bien que l’Église est peu disposée à les admettre et que souvent ils ne s’y soient point présentés auparavant. Mais il a soin de les revêtir de toutes les formalités civiles et canoniques qui peuvent le mettre à couvert. D’ailleurs on ne lui fait aucun reproche. Ainsi, tout passe impunément. En conséquence de ces contrats, nos gens vivent publiquement en concubinage [67][67] Ibid., 82 G 1-2.. »

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La personne visée, « le curé d’Asnières », est sans aucun doute le notaire de Bourges Louis Pontois, qui exerce sa charge entre 1723 et 1744 ; même condamné par les curés, ce comportement est bien banal. Son père, Pierre Pontois, acceptait aussi de conclure de tels contrats.

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Ces pratiques peuvent se tourner contre les protestants. En 1778, le Mémoire concernant les mariages des protestants du village d’Asnières, de la paroisse de Saint Privé les Bourges révèle une situation tendue entre catholiques et réformés [68][68] Ibid., I1.. Marie-Anne Peaudecerf est au cœur de cette affaire. Âgée de 28 ans en 1778, « elle a eu le malheur de naître de parents non moins grossiers et non moins entêtés dans leurs grossières erreurs » [69][69] Ibid.. Un premier contrat de mariage est conclu avec Antoine Paré, dont elle a une fille âgée de 7 ans en 1778 [70][70] Il s’agit d’Anne Paré, baptisée le 13 janvier 1771.... Veuve, elle se marie, toujours par simple contrat passé devant notaire, avec Étienne Berthault, qui meurt huit jours plus tard [71][71] La déclaration de décès d’Antoine Paré, dit Joli Cœur,.... Par la suite, « elle a eu le malheur de commettre une faute avec un catholique qui était son domestique, dont elle a eu un enfant ». Selon le curé d’Asnières, Morin, « aussitôt que les protestants se sont aperçus qu’elle était enceinte, ils ont craint qu’elle voulut se faire catholique afin d’épouser le catholique ». Son père l’aurait alors forcée, « par menaces et par mauvais traitements », d’épouser, par contrat de mariage, Jacques Tisserat, « du mesme village et la mesme secte » [72][72] Arch. dép. Cher, Régnaud, E 6734, contrat du 2 mai.... Ce dernier se déclare le père de Madeleine qui est baptisée le 30 août 1776. Deux raisons peuvent expliquer le refus du mariage avec le père de l’enfant : l’une sociale, sa condition de domestique, l’autre religieuse, sa confession catholique. D’après le contexte, il faut privilégier la deuxième origine. Cependant, Marie-Anne Peaudecerf, « ne pouvant souffrir dans sa maison ledit Jacques Tisserat, ne voulant le regarder comme son mari, ne voulant prendre aucun soin de lui, s’est attirée de la part de Tisserat de mauvais traitements ». Un contrat de séparation intervient entre les deux époux [73][73] Arch. dép. Cher, Régnaud, E 6375. L’accord précise.... L’affaire se complique quand Marie-Anne Peaudecerf, convertie au catholicisme, souhaite épouser le père de son enfant. Est-ce possible ? Oui, selon le curé. Il expose trois raisons. Tout d’abord le contrat de mariage, passé avec Jacques Tisserat, est « nul et invalide », les clauses n’ont pas été respectées ; il doit être suivi de la célébration « en face d’église ». Ensuite, « ceux qui entreprennent de contracter mariage autrement qu’en la présence de leur curé devant deux ou trois témoins, le Saint Concile (de Trente) les rend inhabiles à contracter de la sorte ». Enfin, après avoir condamné ces « scandaleux mariages », le curé constate que les contrats étant passés souvent dans la maison paternelle et au milieu de la famille, les enfants sont « sans défense, sans ressource, sont exposés à être forcés à donner leur consentement ». Le notaire et l’huissier « ne disconviennent pas que ladite Peaudecerf a été forcée par son père à passer ledit contrat de mariage ». Le curé obtient gain de cause : Marie-Anne Peaudecerf abjure le 17 mai 1778. Le mois suivant, le 27 juin, elle épouse Jean-Baptiste Maillet, bien que les protestants aient « fait tout ce qu’ils ont pu pour casser le mariage, pour inquiéter ladite Marie-Anne Peaudecerf, ou du moins le prieur curé de Saint Privé ».

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Si bien des couples protestants du royaume refusent le mariage catholique – comme à Sancerre ou Châtillon-sur-Loire –, ce n’est point le cas des huguenots d’Asnières [74][74] Il faut souligner la diversité des attitudes des communautés.... Toutefois, ils ne se présentent pas devant le curé dans les jours qui suivent le contrat notarié, mais souvent quelques années plus tard. L’acceptation du sacrement semble être une décision collective, c’est une génération qui accepte, ensemble et en même temps, le mariage catholique ; ainsi, les curés de la paroisse Saint-Privé de Bourges célèbrent 43 mariages entre janvier 1702 et janvier 1705, de nouveau 43 de novembre 1733 à novembre 1734, et 31 en février 1758. La génération suivante voit ses unions légitimées par les déclarations de l’édit de tolérance. Entre ces différentes périodes, les mariages des nc ne sont pas absents, mais ils restent extrêmement rares. Et ce sont dix à douze mariages de couples catholiques que le curé unit chaque année au cours du xviiie siècle.

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L’acceptation relative du mariage catholique ne surprend pas. Nous avons souligné à plusieurs reprises que les protestants d’Asnières ne cherchent pas à résister quand la pression des autorités, administratives, judiciaires ou ecclésiastiques, se fait trop forte. La concentration des mariages dans un temps qui peut être court, un mois en 1758, illustre la cohésion de la communauté réformée qui accepte ce sacrifice tout en demeurant soudée. Au demeurant, les protestants n’interprètent pas ces mariages comme des sacrements catholiques mais comme de simples enregistrements de leur état civil.

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Les curés exigent que les couples vivent séparés lors de la préparation et des instructions qui précèdent le mariage catholique ; mais la présence à l’église des deux futurs époux est souvent difficile à obtenir dans ces occasions. Le 7 octobre 1721, le curé célèbre le mariage de Pierre Berthault et de Marie Dautry. Le vicaire de la chapelle Sainte-Anne d’Asnières constate qu’il a vu Marie Dautry « y faire son devoir de catholique le jour de la fête de tous les Saints et le jour de Noël 1720 et les jours de Jeudi saint, de Pâques et de Pentecôte et Saint-Privé 1721, qui sont les jours seulement où je l’ai vu. À l’égard dudit Pierre Berthault, son promis, il n’est pas venu à connaissance qu’il ait fait son devoir ». Le curé témoigne que Pierre Berthault

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« assiste de temps en temps à la messe paroissiale et que, luy ayant demandé pourquoi il ne venait aussi souvent que je l’avais souhaité, il m’a répondu que sa santé l’en a empêché plusieurs fois et que, quelques autres fois, ses affaires l’appelaient au cœur de la ville les jours de fêtes ou de dimanches, il entendait la messe dans la premières église où il en trouvait. Pour ce qui est de Marie Dautry, sa prétendue, elle est assez exacte à la messe paroissiale et si, quelques fois, elle manque, elle assure qu’elle en entend une basse dans l’église des révérends pères jésuites à Bourges [75][75] Arch. dép. Cher, I1. La lettre du vicaire est du 15.... »

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De l’un comme de l’autre le curé peut difficilement vérifier les propos. Néanmoins, les ecclésiastiques ne se laissent pas tromper aisément. Dans un document non daté, l’archevêque de Bourges demande au curé « de différer la publication des bans et le mariage de Marie Lécloppé, fille de Pierre, qui s’est appliquée à faire croire sa conversion » [76][76] Ibid., I1.. Mais pourquoi alors accepter les mariages d’une génération entière, alors qu’il est impossible de croire à la sincérité de leurs convictions religieuses ? Le curé d’Asnières s’en explique très bien dans un mémoire écrit en 1743 :

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« Cependant des pasteurs sont forcés par les lois de les recevoir à la bénédiction nuptiale lorsqu’ils ont fait quelque temps un retour vers l’église. Pour peu qu’on ait de discernement, on s’aperçoit aisément dans le temps des épreuves et des instructions qu’on leur fait, qu’on ne peut compter sur leur prétendu changement […]. Je n’en ai fait dans cinq ans que quatre de ces unions, dont deux étaient commencées du temps de mon prédécesseur. J’ai tout lieu de m’en repentir quoique je n’aie rien fait que par le conseil de Monseigneur et d’autre personnes prudentes et éclairées. Voici le parti que j’avais résolu de prendre si j’étais resté plus longtemps dans cette cure. Ne marier aucun que par force et après des sommations juridiques. Ce parti n’est cependant point conforme à l’usage et à la politique du royaume […]. Car nos gens (les nc) en multiplient volontiers le nombre [de sacrilèges] par des confessions réitérées, mesme après leur mariage pendant deux ou trois mois […]. Enfin, après six mois, tous disparaissent et ne se présentent plus à l’église. On va les chercher, on les presse de tenir les paroles solennelles qu’ils ont données, ils n’en tiennent aucun compte parce qu’ils ne craignent point l’exécution des lois civiles portées contre les relaps [77][77] Ibid., 82 G 1-2. Des témoignages similaires existent.... »

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Ces mariages révèlent aussi l’importance des unions consanguines : de nombreux couples sont obligés de demander auprès de l’archevêque une dispense de mariage, systématiquement accordée. Peu convolent à l’extérieur du groupe. Le choix du conjoint est donc très limité en raison de règles religieuses, sociales et géographiques ; et il faut aussi prendre en compte de probables mésententes familiales. La cohésion de leur communauté les oblige à des mariages consanguins. C’est un problème qu’exposent parfaitement Louis Clavier et Marie Clavier en 1758 en reprenant un argumentation très classique dans ce type de demande :

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« Disant que la petitesse du lieu où ils demeurent et où la plupart des habitants sont parents ou alliés, les oblige de s’épouser malgré la proximité qui est entre eux, leur étant impossible de trouver d’autres parties convenables qui ne soient dans les mesmes circonstances qu’une raison encore plus puissante et plus absolue les contrarie d’effectuer promptement leur engagement, parce que l’interêt de la suppliante est tellement lié à cet établissement que son état et sa fortune en dépendra et que s’il venait à se rompre, elle n’oserait jamais espérer de se marier à d’autres [78][78] Arch. dép. Cher, 2 G 125. Dispense du 7 janvier 1758..... »

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Les dispenses abondent. En 1702, sur vingt-trois mariages, sept couples au moins en obtiennent une. En 1733-1734, ce sont onze dispenses qui sont accordées sur un total de quarante-trois mariages. Ce phénomène n’est cependant pas caractéristique des vignerons d’Asnières, même s’il y est plus développé. En effet Marcel Lachiver constate, chez les vignerons, un attachement au pays, « l’enracinement », et une forte homogamie socio-professionnelle. Ce sont eux qui demandent le plus de dispenses de consanguinité, avec les pêcheurs et les bouchers [79][79] Lachiver, 1988, p. 240-243. Une étude menée sur près....

Des sépultures catholiques et protestantes

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Les sépultures des nc se déroulent soit selon les rites catholiques, soit clandestinement en suivant des pratiques protestantes. Les huguenots ne s’opposent pas à ce que leurs enfants, c’est-à-dire ceux qui n’ont jamais reçu le sacrement de l’Eucharistie, soient enterrés selon des rites catholiques. De toute façon, les curés ne sont pas présents au moment de leur décès et, s’ils le sont, ils ne cherchent pas à leur administrer les derniers sacrements. Mais, certains curés peuvent exprimer des réticences quand ils sont confrontés à ces inhumations. En 1731, le curé de la paroisse Saint-Privé de Bourges écrit au vicaire général de l’archevêché :

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« On vient de m’avertir qu’un enfant âgé de neuf ans est décédé à Asnières. Comme il est de père et de mère protestants, je prends la liberté de vous écrire pour vous prier de m’envoyer vos ordres. Si le corps de cet enfant doit être enterré en terre sacrée ou non. Son père convient qu’il n’allait ni à l’école ni au catéchisme. »

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La réponse est claire :

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« Dès lors que cet enfant a été baptisé, qu’il n’a point fait profession de la doctrine de Calvin et qu’on a seulement remarqué une négligence à son devoir de chrétien, vous ne devez pas cependant le priver de sépulture ecclésiastique » [80][80] Arch. dép. Cher, I1. Les deux lettres datent du 27....

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Le curé obéit.

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En ce qui concerne les adultes, il est difficile de savoir pourquoi ils meurent catholiques. Différents cas sont possibles. Tout d’abord, dans les années 1685-1715, alors que la répression est plus forte, mourir catholique conjure le risque de voir ses biens confisqués : cela facilite la transmission successorale malgré des convictions plus ou moins calvinistes. La raison paraît essentielle, même s’il est impossible de mesurer son importance. Ensuite, malgré le faible nombre de morts condamnés comme relaps, les protestants d’Asnières doivent savoir que dans les autres communautés, certains de leurs coreligionnaires sont traînés sur la claie : la crainte d’une telle condamnation n’est pas à écarter dans leur choix. Enfin, d’autres raisons peuvent être évoquées : de sincères conversions avant de mourir existent, d’autant que se convertir jeune ou adulte signifiait l’exclusion de la communauté familiale et confessionnelle ; certains hésitent aussi souvent entre les deux confessions, comme on l’a vu avec la famille Ferry, et peuvent se convertir avant de mourir.

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Le nc mort protestant est généralement enterré de nuit, discrètement, dans une vigne ou un jardin ; peu de personnes participent à la sépulture. Ces pratiques sont connues de tous et paraissent tolérées. Pendant tout le xviiie siècle, elles sont maintenues la nuit, surtout afin de ne pas heurter les catholiques et entraîner de possibles émotions populaires ; mais l’hostilité à l’égard des nc se manifeste davantage chez les fidèles catholiques que parmi les autorités. Le nombre de protestants enterrés dans ces conditions est difficile à connaître. Dans notre village, à la suite de la déclaration royale du 9 avril 1736 qui demande au juge du lieu de tenir un registre de ceux qui décèdent dans la religion protestante, deux documents, couvrant l’un les années 1739-1743, l’autre la période 1749-1788, ont été conservés [81][81] Ibid., B 1762 ; Arch. com. Bourges, GG 112.. Le premier dénombre 38 décès, soit en moyenne 7,6 décès par an [82][82] La répartition annuelle est très inégale : quatre en... ; le second en comprend 154, soit 3,85 par an en moyenne, toutefois six d’entre eux ne concernent pas des vignerons d’Asnières, mais des artisans protestants résidant dans la ville même de Bourges. Ces documents ne donnent donc que des résultats partiels ; d’une part, l’âge n’est que rarement mentionné, mais le plus jeune a 14 ans ; d’autre part, pendant le demi-siècle qui s’étend de l’édit de Fontainebleau à la déclaration de 1736, l’habitude a été prise d’inhumer les corps discrètement et de nuit, les nc d’Asnières ne se sont peut-être pas senti obligés de procéder à cette démarche administrative.

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L’étude des baptêmes, mariages et sépultures montre l’originalité de cette communauté de vignerons protestants qui s’adapte aux conditions imposées par le pouvoir, sans respecter la législation royale ni les recommandations des synodes du Désert. Elle fonctionne avec une grande autonomie, ce qui permet de s’interroger sur le protestantisme de ces vignerons : ils se disent calvinistes, mais leur foi est-elle celle des autres réformés du royaume ?

L’atténuation d’une fracture culturelle

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Deux critères sont habituellement utilisés pour opposer les deux communautés confessionnelles : l’alphabétisation et la prénomination. L’accès à l’écriture est faible à Asnières. Ainsi, en janvier 1758, 31 couples de nc acceptent de se marier à l’église. Seuls 5 hommes savent signer (16,1 %). Aucune femme n’en est capable ou ne veut écrire son nom. Trente ans plus tard, les registres de l’édit de tolérance permettent d’obtenir des résultats comparables. Sur un total de 84 personnes, 43 hommes et 41 femmes, 6 hommes signent mais aucune femme, soit un taux d’alphabétisation de 7 % (14 % pour les hommes). Au même moment, d’après les registres de mariages, moins de 10 % des hommes et de 5 % des femmes catholiques signent.

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D’après l’enquête de Maggiolo, le département du Cher fait partie des départements sans ou à faible croissance du taux d’alphabétisation au xviiie siècle. Le taux pour les hommes – 28 % à la fin du xviie siècle – y diminue même. Le démarrage de l’alphabétisation s’effectue, dans ce département, après 1854 [83][83] Furet et Ozouf, 1977, p. 41.. Concernant les femmes, les résultats de la même enquête soulignent que « là où l’alphabétisation a largement démarré au xviie siècle, celle des femmes est en situation de rattrapage relatif dès le xviiie siècle. Là où il est encore faible, celle des femmes, presque inexistante, ne subit pas l’effet d’entraînement » [84][84] Ibid., p. 42.. Cette faible alphabétisation rappelle celle d’autres communautés protestantes de vignerons ; à Nanteuil-lès-Meaux, entre 1700 et 1720, 64 % des hommes signent leur acte de mariage, mais seulement 4 % des femmes [85][85] Martin, 1987, p. 31-33. ; en 1788-1789, à Sancerre, aucun des 15 vignerons, ni leurs femmes, ne signent leur réhabilitation de mariage ; à Châtillon-sur-Loire, pour les mêmes actes il n’y a que 6 des 42 vignerons, et autant de femmes [86][86] Boisson, 1998, p. 372-375.. Parmi les exemples cités, l’alphabétisation masculine à Nanteuil reste une exception.

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Malgré un taux d’alphabétisation un peu plus élevé, les protestants d’Asnières ne se distinguent pas véritablement de leurs homologues catholiques. Déjà au xviie siècle le retard existait par rapport à d’autres communautés protestantes de la région en raison de l’isolement relatif du village, peu visité par le pasteur d’Henrichemont, composé uniquement de vignerons et délaissé même par les autorités catholiques.

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Les prénoms vétéro-testamentaires sont aussi considérés comme un signe de protestantisme. Mais à Asnières, seulement 15 % des hommes portent des prénoms bibliques en 1685 : sur un éventail de 118 hommes, 14 s’appellent Daniel et 4 Abraham. Les résultats sont encore inférieurs pour les femmes, dont 5 seulement ont un tel prénom : Suzanne (2 cas), Judith (2) et Rachel (1). Jean, Pierre et Daniel rassemblent plus de 64 % des hommes ; Marie, Jeanne et Anne, plus de 70 % des femmes. Un siècle plus tard, à la différence de certaines communautés poitevines [87][87] Krumenacker, op. cit., p. 478-480., les prénoms vétéro-testamentaires ont quasiment disparu ici. Cet effacement tout au long du xviiie siècle, souligne le peu d’importance que les vignerons d’Asnières attachent à ce qui pourrait être considéré comme une forme de résistance. La principale explication réside dans les prénoms des parrains et des marraines, les curés imposant souvent des catholiques. Environ 57 % des hommes s’appellent Jean (24 cas sur un total de 68) et Pierre (15), les autres, à l’exception de François et de Louis (6 cas chacun), ne sont donnés qu’à une ou deux reprises. Le « sanctoral » berrichon ou diocésain est très discret : un Étienne et un Sylvain. Plus de 60 % des femmes présentes sur les registres de l’édit de tolérance s’appellent Marie et Jeanne. Le plus original est la présence de quatre Solange, prénom à forte connotation catholique car sainte Solange est la patronne du Berry. Dans les années 1780, les enfants nés de parents catholiques portent les mêmes prénoms, aussi bien chez les garçons que chez les filles. La seule différence notable, et qui se comprend aisément, est la part plus importante des saints locaux : Étienne et Sylvain représentent, à eux deux, 10 % des baptisés, Solange, 8 %. Ainsi, ni l’alphabétisation ni la prénomination ne permettent de distinguer les communautés protestante et catholique d’Asnières à la fin du xviiie siècle. Seule la foi oppose les deux groupes.

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Cet aspect de la question est difficile à étudier pour deux raisons ; d’une part, aucun document précis sur la communauté d’Asnières ne permet de connaître précisément la foi des vignerons protestants ; d’autre part, en raison de la faible alphabétisation, l’accès à l’écrit parmi les huguenots est naturellement limité. Mais des livres interdits circulent même à Asnières puisque Louis Berthault, habitant de ce village, est trouvé en 1725 en possession de « plusieurs livres hérétiques » alors qu’il revient de Genève [88][88] Arch. nat., O1 372. Lettre de Bouville, intendant d’Orléans,.... Les quelques protestants alphabétisés doivent disposer de livres et les autorités ne se font aucune illusion à ce sujet. Le faible accès à l’écrit montre l’importance de la transmission orale dans une communauté rurale.

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* * *

105

La communauté réformée d’Asnières-les-Bourges s’est donc maintenue tout au long du xviiie siècle parce que plusieurs conditions le permettaient : tout d’abord, dès le xviie siècle, son fonctionnement est très autonome en raison des visites peu fréquentes des pasteurs d’Henrichemont ; l’interdiction du culte après 1685 n’a pas bouleversé leur organisation. Ensuite, les huguenots du village ont, semble-t-il, moins subi de persécutions ; les autorités civiles et religieuses ont toujours cherché à persécuter davantage les notables protestants de la région, persuadées qu’elles sont que si les notables se convertissent, les vignerons et les artisans les imiteront. Or, cela n’a pas été le cas. Les intendants ont été aussi influencé par l’isolement de cette communauté réformée. Les vignerons d’Asnières, comme dans beaucoup de communautés rurales, n’ont pas émigré vers d’autres villes du royaume ou à destination des pays étrangers : la communauté n’est pas affaiblie par ces mouvements de population. Enfin, il apparaît clairement que le clergé est responsable du maintien de cette communauté réformée : l’encadrement religieux est insuffisant dans ce village et les archevêques de Bourges n’ont jamais réellement cherché à ramener ces huguenots dans le giron de l’Église catholique.

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Mais les vignerons protestants d’Asnières n’affirment pas constamment leur différence confessionnelle et se comportent tout d’abord comme des membres d’une communauté villageoise. Professionnellement, ils ressemblent aux autres vignerons. Leur principale différence économique est la fortune : les protestants possèdent plus de terres que les catholiques et les plus pauvres du village sont tous catholiques. C’est un des principaux éléments qui rend intelligible le sentiment anti-protestant, sentiment qui s’exprime peu ouvertement au xviiie siècle mais qui perdure à la fin de l’Ancien Régime.


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Notes

[*]

Université du Maine, Faculté des Lettres, Langues et Sciences Humaines, avenue Olivier Messiaen, 72085 Le Mans Cedex 09.

[1]

Lippold, 1995 ; Martin, 1987 ; De Felice, 1885 ; Constant, 1981.

[2]

Boisson, 1998.

[3]

Bouquin, 1982.

[4]

Gueneau, 1982.

[5]

Sully-sur-Loire est à environ 80 km d’Asnières ; Henrichemont n’est plus qu’à 30 km.

[6]

D’autres communautés de vignerons peuvent subir davantage de persécutions : c’est le cas à Nanteuil-lès-Meaux au moment de la Révocation. Mais il est vrai que l’évêque du diocèse de Meaux est Bossuet.

[7]

Arch. nat., O1 372, lettre à Bouville, intendant d’Orléans, du 15 août 1725.

[8]

Arch. dép. Cher, B 1240.

[9]

Ibid., C 42.

[10]

Bouquin, 1982, p. 684-688.

[11]

Krumenacker, 1998.

[12]

Le pasteur Charmuzy est arrêté en chaire à Nanteuil-lès-Meaux, en 1771 ; il meurt en prison 9 jours après son arrestation.

[13]

Boisson, 1998, p. 167.

[14]

Arch. nat., G7 125, lettre du 25 mai 1686.

[15]

Lemoine, 1902, p. 342-343.

[16]

Bordes, 1961, p. 71.

[17]

Il faut modérer la clémence de cet intendant : la même année, il fait arrêter un prédicant de Sancerre dont l’interpellation, au cours d’une assemblée, tourne à l’émeute. La communauté de Sancerre lui apparaît plus dangereuse en raison de son ouverture et de l’influence qu’elle peut avoir. Mais, en 1775, à la suite de rapports alarmants rédigés par le subdélégué de Sancerre, la réponse de l’intendant est plus nuancée : « Il ne faut point employer contre ces gens-là une violence ouverte, elle n’eut d’autre succès que celui de les endurcir dans leur erreur et de les porter à la révolte. C’est en leur donnant avec douceur des conseils sur la grande circonspection avec laquelle ils doivent se conduire, en leur présentant les dangers auxquels ils s’exposent et en leur faisant sentir au besoin que l’on serait obligé de sévir contre eux, que vous parviendrez à ralentir leur zèle ».

[18]

Bouquin, 1982, p. 712-715.

[19]

Arch. dép. Cher, E 4290.

[20]

Arch. dép. Cher, I1.

[21]

Celui de Châtillon-sur-Loire au début du xviiie siècle, Étienne Bigant, a les mêmes états d’âme (Boisson, 1998, p. 215-219). En 1691, à la fin de ses mémoires, le curé de Villiers-le-Bel évoque « les misères du siècle » qu’il a pu connaître lors de son ministère : guerres, peste, famine, « chagrins de la taille », pauvreté, et « les contradictions de la part des hérétiques » : Buffévent, 1990.

[22]

C’est aussi ce que constate Louis Châtellier en Alsace : Chatellier, 1981.

[23]

Arch. dép. Cher, C 42.

[24]

Arch. com. Bourges, bms, paroisse Saint-Privé, acte d’abjuration du 17 mai 1778.

[25]

Arch. com. Bourges, bms de la paroisse Saint-Privé.

[26]

On constate aussi une faible émigration à Nanteuil-lès-Meaux, autre communauté protestante de vignerons (Zuber, 1988).

[27]

Arch. dép. Cher, 3 E 120.

[28]

Arch. com. Châtillon-sur-Loire, registres paroissiaux ; Arch. dép. Cher, registres paroissiaux de Sancerre.

[29]

La plupart des noms ont été obtenus grâce à la banque de données informatique sur le Refuge huguenot établie par Michelle Magdelaine.

[30]

On peut ainsi rejoindre les conclusions d’Alain Molinier sur le Vivarais : « Le petit nombre des départs peut s’expliquer par le fait que le protestantisme vivarois est un protestantisme de la paysannerie, dont l’attachement au terroir a pu motiver une abjuration du bout des lèvres et sans valeur à ses yeux : sa persistance tout au long du xviiie siècle le montre » (Molinier, 1985, p. 253).

[31]

Durand, 1979, p. 333.

[32]

Bouquin, 1982, p. 176.

[33]

Bourdot de Richebourg, Nouveau coutumier général, Paris, 1724, t. 3, p. 963-964.

[34]

Bouquin, op. cit., p. 501-502.

[35]

Ibid., p. 475-476. À propos de l’Alsace au xviiie siècle, Jean-Michel Boehler parle de « vignomanie » (Boehler, 1995, p. 701).

[36]

Bouquin, 1982, p. 497-498.

[37]

Lachiver, 1988, p. 331.

[38]

Derouet, 1989, p. 173-206.

[39]

Arch. dép. Cher, E 6738.

[40]

Arch. dép. Cher, E 6740.- Le 2 novembre 1734, après la mort de son mari, Isaïe Ferry, Élisabeth Peaudecerf établit avec son fils, Étienne, et sa belle-fille, Jeanne Petit, « une communauté de tous biens, meubles, acquêts et conquêts, immeubles qu’ils, ou l’un d’eux, feront pendant que ladite communauté subsistera, de laquelle communauté Élisabeth Peaudecerf sera maîtresse exécutive » (ibid., Pontois, E 4297).

[41]

Derouet, 1989.

[42]

Arch. com. Bourges, CC 37.

[43]

Comparant les fortunes des catholiques et des protestants en Alsace, Jean-Michel Boehler fait des observations comparables, en particulier pour les plus pauvres, aussi catholiques : « ramassis de garçons de ferme et valets de labour catholiques, tous manants » (Boehler, 1995, p. 1008).

[44]

Arch. dép. Cher, C 240.

[45]

Ibid., E 6738 à E 6747 ; ibid., E 6822 à E 6831.

[46]

Boehler, 1995, p. 1387.

[47]

Arch. dép. Cher, I1.

[48]

Arch. dép. Cher, E 1749.

[49]

Ibid., E 8073 et C 689.

[50]

Ibid., E 5219.

[51]

Ibid., C 21.

[52]

Arch. dép. Cher, Souplet, E 6822.

[53]

Ibid.

[54]

Ibid.

[55]

Arch. dép. Cher, Souplet, E 6823. Acte du 17 avril 1782.

[56]

Ibid., Souplet, E 6825. Acte du 6 avril 1783.

[57]

Ibid., Souplet, E 6826.

[58]

Saint Jacob, 1960.

[59]

Lippold, 1995.

[60]

Arch. dép. Cher, 82 G 1-2.

[61]

Ibid., C 42. Lettre de Bertin à l’intendant de Bourges en date du 31 octobre 1770.

[62]

Ibid., C 42. Lettre du 14 novembre 1770.

[63]

Bouquin, 1982, p. 684-688.

[64]

Ibid.

[65]

Lippold, 1995.

[66]

Arch. dép. Cher, I1.

[67]

Ibid., 82 G 1-2.

[68]

Ibid., I1.

[69]

Ibid.

[70]

Il s’agit d’Anne Paré, baptisée le 13 janvier 1771 à la chapelle Sainte-Anne d’Asnières.

[71]

La déclaration de décès d’Antoine Paré, dit Joli Cœur, date du 24 septembre 1772. Il était vigneron et laboureur et âgé de vingt-et-un ans. La déclaration est faite par Louis Peaudecerf, dit Gamelle, son beau-père (Arch. com. Bourges, GG 112). Arch. dép. Cher, Régnaud, E 6371. Contrat de mariage du 28 septembre 1773. Arch. com. Bourges, GG 112. La déclaration de décès date du 12 octobre 1773.

[72]

Arch. dép. Cher, Régnaud, E 6734, contrat du 2 mai 1776.

[73]

Arch. dép. Cher, Régnaud, E 6375. L’accord précise que « la demande a été formée par Anne Peaudecerf contre son mari en séparation de corps et de biens, à raison des sévices et mauvais traitements qu’elle prétend avoir été sur elle exercée ».

[74]

Il faut souligner la diversité des attitudes des communautés rurales face au mariage : diversité géographique, mais aussi chronologique. Ainsi, les vignerons de Nanteuil-lès-Meaux acceptent le mariage catholique jusqu’à la fin du règne de Louis XIV, puis le refusent : certains, comme à Sancerre ou Châtillon-sur-Loire vont se marier en Angleterre, en Suisse, ou dans les chapelles des ambassades. En Picardie, la proximité des calvinistes hollandais dans les places de la Barrière (Namur, Ypres, Tournai) permet aux huguenots d’être mariés dans la confession réformée. Des couples du Val de Loire vont même se marier près de Rouen grâce à la complaisance d’un curé : mais ces mariages ne sont pas valides car non autorisés par le curé de leur paroisse.

[75]

Arch. dép. Cher, I1. La lettre du vicaire est du 15 septembre 1721, celle du curé du lendemain.

[76]

Ibid., I1.

[77]

Ibid., 82 G 1-2. Des témoignages similaires existent ailleurs : en 1749, un journalier charentais explique qu’il « n’a point fait profession de la religion catholique parce qu’il n’y a jamais été élevé ; il y a vingt ans qu’il s’est marié ; c’est le curé de sa paroisse qui luy a donné la bénédiction nuptiale […] Avant d’être marié, il a fait profession de la religion catholique, assisté à la messe, aux offices divins, s’est confessé et a reçu la communion mais, après qu’il a été marié, il n’a plus fait aucun acte de religion catholique […] Personne ne l’a engagé à abandonner la religion catholique mais, comme ses parents n’y avaient été point été élevés, il a cru qu’il pouvait à leur exemple professer la religion protestante » (Higounet, 1973, p. 208-209).

[78]

Arch. dép. Cher, 2 G 125. Dispense du 7 janvier 1758. L’arrière-grand-père de Louis Clavier et le grand-père de Marie Clavier étaient frères.

[79]

Lachiver, 1988, p. 240-243. Une étude menée sur près de 250 villages du Vexin français, entre 1770 et 1788, a permis de montrer que près de 20 % des mariages nécessitaient une dispense. Endogamie confessionnelle et homogamie professionnelle se rencontrent aussi à Nanteuil-lès-Meaux. Cet aspect est aussi évoqué par Jean-Michel Boehler qui note que « la ségrégation religieuse limite les possibilités d’exogamie et entrave les rapports de voisinage » (Boehler, 1995 p. 151-152).

[80]

Arch. dép. Cher, I1. Les deux lettres datent du 27 septembre 1731.

[81]

Ibid., B 1762 ; Arch. com. Bourges, GG 112.

[82]

La répartition annuelle est très inégale : quatre en 1739, cinq en 1740, dix-neuf en 1741, trois en 1742 et sept en 1743. La forte augmentation des décès en 1741 s’explique principalement par la crise démographique que connaît le royaume.

[83]

Furet et Ozouf, 1977, p. 41.

[84]

Ibid., p. 42.

[85]

Martin, 1987, p. 31-33.

[86]

Boisson, 1998, p. 372-375.

[87]

Krumenacker, op. cit., p. 478-480.

[88]

Arch. nat., O1 372. Lettre de Bouville, intendant d’Orléans, du 15 août 1725.

Résumé

Français

Sous l’Ancien Régime, une communauté protestante s’est constituée à Asnières, village situé près de Bourges dans lequel la population se consacre au travail de la vigne. Après la Révocation de l’édit de Nantes, les protestants résistent en raison de leur fonctionnement autonome, d’une répression moins importante qu’ailleurs, d’un faible encadrement catholique et d’une émigration réduite. Les deux communautés réussissent à cœxister professionnellement, malgré quelques tensions qui s’expliquent surtout par un niveau de fortune plus élevé chez les huguenots. La cœxistence est aussi religieuse : le culte calviniste se maintient, mais les protestants acceptent la baptême catholique et, sous certaines conditions, le mariage à l’église ; l’attitude face à la mort les oppose davantage. Les vignerons protestants d’Asnières constituent un des exemples des communautés rurales réformées qui résistent au xviiie siècle.

Mots-clés

  • Asnières-lès-Bourges
  • Berry
  • protestants
  • vignerons

English

Under the Old Regime, a protestant community organized itself in Asnières, a small village near the city of Bourges. In this village, most people devoted themselves to the growing of vineyards. After the revocation of the Edict of Nantes, the protestants kept resisting for several reasons : their specific and independent way of life, a less important religious persecution in the area, the insufficient number of catholic priests, and a level of emigration lower than elsewhere. From a stricktly professional point of view, the two communities succeeded in coexisting depite some tensions that can mainly be explained by the superior wealth of the huguenot families. As far as religion is concerned, they both coexisted as well. The calvinist worship still went on, but the protestants accepted catholic baptism and, under special circumstances, wedding services. However, they steadfastly maintained they refusal to conform when it came to the behavior and beliefs with which death should be faced. The Asnières protestant wine growers provide one example among others of a reformed rural community which was still resisting in the 18th century.

Keywords

  • Asnières-lès-Bourges
  • Berry
  • protestants
  • wine growers

Pour citer cet article

Boisson Didier, « Une communauté protestante au xviiie siècle. Les vignerons d'Asnières-lès-Bourges », Histoire & Sociétés Rurales, 1/2001 (Vol. 15), p. 37-66.

URL : http://www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2001-1-page-37.htm


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