2001
Histoire & Sociétés Rurales
Études
Les épizooties en France de 1700 à 1850
Inventaire clinique chez les bovins et les ovins
François Vallat
[*]
Après avoir examiné les sources imprimées concernant les épidémies des bovins et des ovins de 1700 à 1850 et l’évolution du mot épizootie depuis 1765, on présente une analyse chronologique et spatiale des maladies animales. Au xviiie siècle, dominé par quatre vagues successives de peste bovine, s’oppose la première moitié du xixe siècle, confrontée à la banalisation de la fièvre aphteuse, de la péripneumonie contagieuse, et de la clavelée. Le glossanthrax, inquiétant mais sans graves conséquences, disparaît spontanément vers la fin du xviiie siècle. D’autres épizooties sont prises en compte en raison du rôle significatif qu’elles ont joué dans certaines régions : le charbon, la pourriture et la gale du mouton, ainsi que la maladie rouge de Sologne.Mots-clés :
élevage, épizooties, bœuf, mouton.
After a review of the literature on bovine and ovine epidemics from 1700 to 1850, we examine the successive meanings of the word épizootie since its first use in 1765. The major contagious epizootics are introduced by disease. A chronology and the distribution throughout the country is given for each disease. The xviiith Century, which was dominated by four devastating waves of Cattle Plague is compared to the first half of the xixth Century, when Foot and mouth disease, Pleuro-pneumonia and Sheep-pox became more common and widespread. Glossanthrax, of some concern, but mostly inconsequential, disappeared spontaneously towards the end of the xviiith Century. Other epizootics are taken in account due to their significant presence in certain regions e.g. Anthrax, Pourriture, Mange of the sheep as well as Maladie Rouge in Sologne.Keywords :
animal husbandry, epizooties, ox, sheep.
Confronté, lors du dépouillement d’archives, à des documents rapportant une contagion animale, le chercheur ne dispose pas de grille de référence susceptible de l’éclairer rapidement sur la nature, l’extension géographique et la gravité de la maladie rencontrée. Il faut admettre que, jusqu’ici, les travaux sur l’histoire de l’élevage français se sont surtout intéressés aux implications sociologiques des épizooties, considérant probablement que l’aspect médical devait rester du ressort des vétérinaires
[1]. Cette restriction regrettable vaut pour toute l’histoire de la médecine : les pathologies et les thérapeutiques n’ont guère préoccupé les historiens. Elle nous prive d’éléments d’appréciation : c’est cette lacune que le présent article tente de combler
[2].
Nous exploitons ici avant tout des sources imprimées, savantes ou vétérinaires, antérieures à 1875. Il se trouve que les auteurs anciens attachaient une grande importance à l’histoire des maladies, alors que la profession vétérinaire, après sa conversion aux idées de Pasteur, s’est résolument tournée vers l’avenir et n’a plus cherché dans un passé désormais marqué par l’obscurantisme médical, que des anecdotes démonstratives
[3]. Après avoir évoqué les problèmes d’interprétation que posent les documents relatifs aux maladies animales, les notions de contagion et d’épizootie seront discutées. On passera ensuite rapidement en revue les principales épizooties françaises de 1700 à 1850, en essayant de préciser leur nature et leur extension. Les limites chronologiques adoptées n’ont qu’une signification méthodologique ; elles sont choisies pour des raisons pratiques, en fonction de la richesse des sources. Avant 1700, celles-ci sont trop peu parlantes pour se prêter à un commentaire. Après 1850, commence l’ère de la médecine expérimentale, pour laquelle une histoire des épizooties doit prendre en compte les polémiques scientifiques, et l’entreprise deviendrait trop considérable.
Notre enquête se limitera aux bovins et aux ovins, espèces majeures des productions animales. La restriction semble se justifier : les équidés, qui ont en particulier souffert de la grippe et de la morve, sortent du cadre rural, car les effectifs urbains et militaires ont été atteints en priorité. Quant aux animaux de basse-cour – volailles et lapins –, la littérature de cette période s’étend encore peu sur leur pathologie. Le porc n’est cité que pour ses affections communes avec les ruminants (charbon, fièvre aphteuse). C’est encore un animal assez sauvage, d’abord difficile, qui suscite peu de soins :
« Aussi, quand un porc tombe malade, s’empresse-t-on de considérer sa maladie comme mortelle, sans se donner la peine de l’examiner, et l’on se fonde sur ce dicton-ci : Porc malade, porc crevé, dicton qui est sans cesse dans la bouche des possesseurs de ces animaux [4]. »
Enfin, si les traités classiques d’agriculture n’omettent pas les abeilles et les vers à soie, la propagation de leurs maladies contagieuses fait très rarement l’objet de publications. Rappelons que la pébrine, dont la sériciculture française ne se releva pas, n’apparût qu’en 1853.
Une identification difficile
L’évolution des sources imprimées
Avant 1700 et comparées aux épidémies humaines, les grandes contagions animales ont laissé une documentation restreinte : peu ou pas de dénombrement avant ou après mortalité, ni de références imprimées. Jusque-là chroniques ou almanachs ne rapportent les maladies des bestiaux qu’en relation avec d’autres calamités, comme un surplus inévitable de malheur à une saison catastrophique, une épidémie humaine, une inondation ou encore au passage d’une armée. Les descriptions restent parfois trop vagues pour identifier une maladie contagieuse, alors même que la mortalité pourrait tout aussi bien être attribuée à une pénurie alimentaire aggravée de parasitoses.
Vers 1730 : un intérêt nouveau pour l’élevage
Un changement s’opère à partir des années 1730. André J. Bourde l’associe au mouvement agronomique :
« L’enquête sur les animaux ruraux que les [agronomes] inaugurent (et qui est incomparablement plus détaillée et plus complète que les notations sommaires des auteurs rustiques du xviie siècle) forme un corps imposant de littérature doctrinale [5]. »
Les études systématiques sur les épizooties en font évidemment partie. Des rapports significatifs émanent des médecins des généralités qui étendent aux animaux domestiques leurs comptes rendus d’épidémies. Les contagions les plus inquiétantes motivent le déplacement de personnalités réputées, comme François Boissier de Sauvages ou Félix Vicq d’Azyr, pour lequel Turgot crée, en 1776, après ses travaux sur la peste bovine de 1774, la Commission des épidémies, noyau de la future Société royale de Médecine. Les observations de ces médecins, publiées dans les annales des sociétés savantes, servent de base aux réglementations et aux « instructions » officielles.
Sur la demande des autorités locales, les écoles vétérinaires naissantes (Lyon, 1762, Alfort, 1765) envoient dans les régions atteintes des élèves dont la formation se limite pourtant à la pathologie du cheval
[6]. Arrivés souvent après une vague de mortalité – réveil passager d’une maladie d’ordinaire endémique –, et guidés à distance par le directeur de l’école, les artistes vétérinaires ne préconisent que des méthodes d’hygiène convenues, parfois hors de portée des éleveurs. Leurs « succès » providentiels, qui justifient l’existence encore fragile des écoles vétérinaires, seront plus tard consignés dans les
Instructions et observations sur les maladies des animaux, rééditées à des fins d’enseignement jusque dans les années 1820. En revanche, le créateur et directeur des écoles, Claude Bourgelat, conseille avec clairvoyance les ministres Bertin et Turgot. Les mesures de police sanitaire qu’il préconise, de plus en plus sévères de 1774 à 1777 quant à la séquestration et l’abattage, étonnent par leur audace. C’est à lui que fait appel Nicolau, confronté en 1763 à une contagion charbonneuse dans le Brouageais.
En dépit des apparences, ces textes décrivent de façon assez incomplète la progression exacte des épizooties. La raison tient sans doute au faible nombre des observateurs, à leur mobilité réduite et surtout au fait qu’ils ont dû, pour rapporter ce qu’ils n’ont pas vu, interroger des témoins peu fiables car sans formation médicale. Si les sources imprimées renseignent en détail sur les événements survenus dans un territoire plus ou moins circonscrit, elles ne donnent pour le reste que des indications globales sur la présence de la maladie dans un « pays », une province, ou pis encore, une région indéfinie du territoire, le Nord, le Midi, etc. En vain chercherait-on à suivre comme le choléra ou la peste de l’homme une épizootie ancienne dans sa progression détaillée de village en village.
C’est cette impression de phénomène grave mais trop fugace pour laisser de son passage une trace bien définie, qui ressort des ouvrages de synthèse de Dionys Barberet (1766), Jean-Jacques Paulet (1775), et Johann Christian Heusinger (1847), qui reprennent chronologiquement les publications européennes et en transcrivent de larges citations. Les localisations géographiques restent vagues. Ainsi Heusinger rapporte pour 1704 une épizootie sur les chevaux « en Alsace, en Allemagne et aux Pays-Bas […] que l’on croyait contagieuse […] de manière qu’il fut défendu d’importer des chevaux en Angleterre. » Quelles régions d’Allemagne ? Le texte ne le précise pas, ni surtout la progression suivie par la maladie. Jusqu’à la période pastorienne, les auteurs n’octroyaient à la contagion, dont ils contestaient l’importance, qu’une place secondaire dans la genèse des maladies, d’où un désintérêt relatif pour les chemins empruntés par les épizooties.
Jusque vers 1850 : des données surtout théoriques
Dans la première moitié du
xixe siècle, la parution de périodiques vétérinaires (dès 1824 pour le
Recueil d’Alfort) laisserait espérer que l’on puisse mieux suivre les grandes contagions animales : hélas, une place prépondérante y est donnée aux débats théoriques qui intéressent davantage l’histoire corporative. La réglementation prévoit pourtant un compte rendu minimal de chaque contagion. Onésime Delafond rappelle qu’après extinction de l’épizootie, le vétérinaire en adressera un tableau général à l’autorité départementale ; il y ajoutera un rapport sur les lésions constatées lors des autopsies (ces mesures étaient déjà conseillées cinquante ans plus tôt par la Société royale de Médecine)
[7]. Les journaux professionnels font peu de cas de cette littérature énumérative. Mais certains articles content par le menu la propagation d’une maladie dans un canton ou un arrondissement, zone d’action d’un praticien. En l’occurrence, les rapports circonstanciés des déplacements d’animaux en fonction des ventes (foires, voyage vers un lieu de consommation) ou de l’estive, prennent valeur de documents.
Enfin, les manuels vétérinaires de police sanitaire comme ceux d’Onésime Delafond (1838) et de Jean Reynal (1873) contiennent des synthèses historiques et proposent une collection complète des textes réglementaires classés par ordre de parution.
La maladie contagieuse : une notion fluctuante
Aux xviie et xviiie siècles
Pour les auteurs des xviie et xviiie siècles, la maladie animale survient souvent en même temps qu’une contagion humaine, même si leur nature diffère. Ce que les auteurs retiennent, c’est qu’à des évènements climatiques exceptionnels, les bêtes, tout comme les hommes, répondent par des pathologies hors du commun. L’épizootie est une maladie contagieuse, certes, mais qui prend naissance chez un ou plusieurs individus en raison d’influences atmosphériques et alimentaires. Le « virus », au sens très vague de poison, sécrété par ce ou ces premiers malades, se communique ensuite au groupe entier. Il s’agit bien de « génération spontanée » du principe pathogène.
S’il rappelle « que le caractère spécifique de la maladie est la contagion », Philippe-Étienne Lafosse l’attribue « à plusieurs accidens » : les « exhalaisons malfaisantes des terreins », les « effluences malignes qui sortent des animaux attaqués », mais aussi l’insalubrité des écuries, le voisinage des mares, les aliments gâtés
[8]. La plupart des auteurs ajoutent des facteurs de sensibilité individuels : tempérament, race, âge, etc. Comme le rappelle Félix Vicq d’Azyr :
« Ce n’est point assez, et tous les médecins en conviennent, que l’existence des virus soit démontrée et que l’on s’expose à son contact pour en être affecté. Il faut de plus qu’il y ait dans le corps qui court ces risques une certaine aptitude, une certaine analogie que l’on ne peut définir. Cette disposition peut être particulière à quelques sujets, ou générale à presque tous les habitans d’un pays : l’air et la position des différens climats doivent beaucoup influer sur ces causes prédisposantes ; et lorsque, par un accord funeste, plusieurs se réunissent, on voit la contagion avancer à grands pas, et attaquer à la fois un grand nombre d’individus [9]. »
En 1778, le médecin Louis Lepecq de la Clôture érigera cette façon de voir en système, avec ses « constitutions épidémiques ».
Aussi ne doit-on pas s’étonner qu’après une saison exceptionnellement sèche ou pluvieuse, naisse en plusieurs endroits du territoire une maladie très semblable dans des localités ayant en commun le sol, l’altitude, ou le régime des vents. Si la maladie réapparaît de loin en loin presque pareille à elle-même, c’est davantage en raison d’une nouvelle conjonction des facteurs climatiques que par la rémanence du « virus » chez certains animaux ou dans quelque réservoir.
Autre conséquence de cette pathogénie : la maladie n’a pas d’existence propre. Réponse des organismes aux influences extérieures, elle naît et renaît toujours différente puisque les conditions qui l’ont produite varient sensiblement chaque fois. Les savants observateurs trouvaient donc normal que les symptômes se transforment d’une épizootie à l’autre, si bien que les synonymies que nous nous efforçons de trouver n’auraient pas toujours eu de justification à leurs yeux : tel « perce-langue » ressemblait au « chancre-volant » d’une autre épizootie. Ce n’était pas la même maladie, mais une autre, d’espèce très voisine.
Au xixe siècle
Au
xixe siècle, l’idée de contagion que les grandes pandémies avaient si bien ancrée dans les mentalités, connaît au sein du corps médical une étonnante défaveur : c’est l’époque des doctrines physiologiques, celles des « solidistes » et des « humoristes », de Brown, de Rasori, de Pinel, et surtout de Broussais. Si près de la capitale, les vétérinaires d’Alfort ne résisteront pas à la mode et nieront farouchement toute contagion. Seul aspect positif de cette médecine : l’intérêt porté aux lésions
post-mortem, et leur comparaison avec les symptômes observés du vivant de l’animal. C’est avant tout par ce moyen terre-à-terre que la médecine vétérinaire établit les bases d’une nosologie qui lui avait fait défaut jusque-là. Les relations d’épizooties, où l’on retrouve encore les obligatoires préliminaires topographiques et météorologiques, doivent alors faire part égale à l’observation inquiète du moindre oubli et aux considérations théoriques qui assureront la reconnaissance des pairs
[10].
De l’épidémie à l’« épizootie » : deux siècles d’incertitude sémantique
Cette fluctuation des opinions n’a pas été sans faire varier jusqu’à la signification même des termes « épidémie » et « épizootie ». Les malentendus remontent d’ailleurs à leur origine : « épidémie » figure dans la collection hippocratique avec le sens de « [maladie] qui survient dans un pays [dêmos] », sans allusion claire à la contagion. Les médecins de la Grèce antique, itinérants et confrontés avant tout au paludisme, avaient privilégié l’étude « des lieux, de l’air et des eaux », si importants dans cette affection. Les « pestes » humaines qui survinrent par la suite suggérèrent à la plupart des auteurs que « dêmos » devait plutôt s’entendre selon sa seconde acception : « population d’un pays », une épidémie devenant dès lors une « [maladie] qui survient dans un effectif local » avec comme sous entendu, et c’est là le sujet de désaccord, la contagion.
C’était encore l’avis de nombreux auteurs médicaux du
xviiie siècle, et lorsque, en 1765, Bourgelat créa le mot
épizootie
[11], ce fut bien pour parler de maladies contagieuses (mais l’acception de ce mot, calqué sur
épidémie, reste classique et inclut les causes accidentelles).
« Les maladies contagieuses sont celles qui se répandent par communication et qui se propagent d’un corps à un autre de plusieurs manières : à une certaine distance par le moyen de l’air ; de proche en proche par la voie des selles, brides, couvertures, harnois, jougs, qui ont servi à l’animal malade, et par contact, c’est-à-dire, par attouchement immédiat. Toutes les maladies contagieuses ne sont pas épidémiques ou épisootiques (sic). On appelle de ce dernier nom celles qui attaquent indistinctement pendant un espace de tems plus ou moins long, et dans une étendue de pays non limitée, une quantité plus ou moins considérable d’animaux d’une même espece, et quelquefois d’especes différentes, dépendant toujours d’une cause accidentelle, commune et générale. On dit maladie épisootique d’ἑπι super ζωον, animal, comme on dit épidémie, d’ἑπι super δκμος, populus. Il est donc des maladies contagieuses qui ne sont qu’endémiques, sporadiques, etc. » [12]
Les doctrines médicales du xixe siècle ayant plus ou moins évacué la contagion du déroulement des maladies, la définition de l’épidémie revient naturellement à son sens hippocratique le plus étroit : Littré, philologue et lexicographe indiscuté – qui avait entrepris par ailleurs des études de médecine –, en donne une définition conforme aux idées de l’époque ; il omet les contaminations dans les causes des maladies :
« Épidémie : Maladie qui atteint en même temps et dans le même lieu un grand nombre de personnes à la fois et qui dépend d’une cause commune et générale survenue accidentellement, telle que l’altération de l’air, des aliments, etc. »
« Épizootie : Maladie qui affecte un grand nombre d’animaux à la fois : ce terme répond à épidémie. »
Dans le dernier quart du xixe siècle, le triomphe de la microbiologie rendit à la contagion sa prééminence et la culture populaire n’a jamais cessé, à tort, de considérer les épidémies comme des maladies contagieuses : l’actuel « Petit Larousse » va même jusqu’à dénoncer comme « abusif » d’entendre le mot épidémie comme « l’apparition subite et rapide de nombreux cas d’une maladie non infectieuse. » Quant à l’épizootie, elle devient exclusivement « une maladie contagieuse qui atteint un grand nombre d’animaux. »
Ces définitions sont récusées par les épidémiologistes modernes, qui ont à analyser les phénomènes pathologiques des populations quels qu’ils soient, des intoxications aux carences, sans omettre les suicides. La lexicologie médicale contemporaine retrouve presque mot pour mot le texte de Littré, en supprimant seulement toute allusion aux causes
[13] :
« Épizootie : maladie qui frappe simultanément un grand nombre d’animaux de même espèce ou d’espèces différentes. »
Aussi envisagerons-nous les maladies épizootiques en deux groupes : maladies contagieuses, maladies non contagieuses.
Les épizooties contagieuses
La peste bovine
Appelée jusqu’au xixe siècle typhus contagieux des bêtes à cornes, la peste bovine est provoquée par un virus proche de celui de la rougeole de l’homme, responsable d’une mortalité très élevée. Pendant plusieurs jours de forte fièvre, l’animal ne mange pas, il larmoie, son pelage est hérissé. Les trois à cinq jours qui suivent voient apparaître les symptômes : inflammation puis ulcération nécrotique de toutes les muqueuses. La conjonctivite s’aggrave. Le jetage, la salivation deviennent abondants, purulents. Des lésions cutanées envahissent les aines, les flancs, l’encolure. L’attaque des muqueuses digestives provoque une diarrhée profuse. Après une chute brusque de la température et l’aggravation des symptômes, la mort survient en une journée.
La maladie sévissait en permanence dans le bassin de la Caspienne. L’approvisionnement des armées slaves et allemandes a ramené le virus en Occident lors de chaque conflit européen, avec le bétail hongrois, rustique et excellent marcheur
[14]. Pour mémoire, le territoire français avait déjà été atteint en 1610 (Alsace), et de 1625 à 1645, pendant la guerre de Trente Ans qui généralisa l’épizootie à une grande partie de l’Europe.
La mortalité de 1714
[15]
La maladie débute en 1709, lorsque l’armée de Charles XII prend ses quartiers d’hiver en Ukraine. Gagnant la Hongrie en 1711, elle arrive la même année en Italie du Nord, passe du Piémont en Suisse puis en Dauphiné en 1714, remonte dans le nord de la France
[16] et enfin s’étend au Midi. Les pertes auraient égalé celles de l’Italie, soit 80 000 victimes. Le fléau disparaît d’Europe occidentale où aucun pays n’a été épargné, en 1717
[17]. L’action des autorités, qui se limite à l’expérimentation de remèdes populaires, s’avère dérisoire jusqu’à ce que soient prises des mesures de police sanitaire :
« Tandis qu’à Paris, un état-major composé du procureur général au Parlement, du lieutenant général de Police et de l’Intendant, prenait des mesures pour protéger la Capitale, le contrôleur général envoyait aux intendants des généralités contaminées, circulaire sur circulaire pour faire interdire toute communication avec les régions atteintes. Il ordonna aussi l’enterrement des bêtes mortes, à six pieds et avec la peau ; mais cette mesure qui, bien que mal respectée, fit monter le prix du cuir, fut rapportée en décembre 1714. Il ordonna enfin la présence de contrôleurs aux abattages [18]. »
Les mesures d’isolement, faute de financement, n’eurent pratiquement aucun effet. En beaucoup d’endroits, on se limita à surveiller les viandes de boucherie. La mortalité était pourtant très importante, dépassant parfois 90 %
[19].
La secousse de 1742-1748
Cette épizootie, qui représenta, selon François-Hilaire Gilbert, « une des épidémies qui ont laissé les plus longs et les plus tristes souvenirs » aurait pris « son origine dans la Bohême, parmi les bêtes à cornes formant l’approvisionnement de l’armée française occupée au siège de Prague ». Elle atteignit la France par deux voies : la première mena le virus en Hongrie, en Styrie, en Carinthie, Tyrol et Bavière, Italie du Nord, Alpes et midi de la France. La seconde vague emprunta le centre de l’Allemagne, passa en Hollande, dans la Province de Luxembourg, puis arriva par l’Alsace en Franche-Comté, Lorraine (1742), Flandre, Picardie, « d’où elle parvint aux portes de Paris et dans plusieurs provinces du centre de la France »
[20]. Elle sévit de 1745 à 1746 dans la France entière et s’éteignit au début de 1748
[21]. L’Auvergne échappa au fléau grâce à des mesures d’isolement sévères que l’intendant et ses subdélégués firent appliquer sans défaillance aux frontières de la province de la fin de 1744 jusqu’en 1749
[22].
Les pestes de 1769 à 1779
•
1769-1770. Partie de la Turquie d’Europe, l’épizootie arrive en Flandre française et en Artois
[23] à partir de la Hollande qui devient source régulière d’infection pour la France du Nord durant les dix années suivantes. D’avril 1769 à fin mars 1770 : 220 919 bêtes malades dont 61 681 sont mortes
[24]. La France méridionale est indemne jusqu’en 1774
[25].
•
1771. Laonnais, Picardie, Artois
[26].
• 1772. Artois, Soissonnais et Nord-Est.
•
1773. Généralités de Lille, Soissons, Rouen, Châlons, Valenciennes, Amiens, et l’Artois : « On regarde comme fort heureux [la guérison] de la moitié ou du tiers des animaux attaqués »
[27]. Dans cette région où le bétail est mieux entretenu que partout ailleurs, Raulin, envoyé en août à La Groise, près de Landrecies, et dans la châtellenie de Bouchain, près de Denain, note avec clairvoyance que les animaux les plus beaux souffrent davantage de l’épizootie :
« Les bêtes les plus grasses résistent moins que les maigres, on peut toujours tirer avec certitude un pronostic moins avantageux des premières que des autres [28]. »
• 1774. Partie de Bayonne, l’infection du Sud-Ouest a été attribuée à tort à des peaux vertes en provenance de Hollande. La stupeur qu’elle répand dans cette région jusque-là épargnée se lit dans l’abondance des archives qui nous sont parvenues.
« On conduisit à Saint-Martin, à la foire de la Saint-Jean, un grand nombre de bestiaux infectés. Les maquignons ajoutèrent au mal déjà fait, en vendant également des bestiaux suspects à la foire de Saint-Justin. On croit que ces bestiaux venaient de Dax, où la maladie avoit pénétré du côté de Bayonne. Le Béarn étoit déjà infecté par la pointe qui avoisine le pays de Labour. Depuis cette foire, la maladie s’est répandue dans la Chalosse, dans le Marsan, dans le Tursan, dans le Béarn, dans le pays de Soule et le Basque ; de-là elle a gagné les montagnes de Basse Navarre, et différentes vallées qui sont au midi du Béarn. Du Marsan, elle a passé à Gondrin ; de Gondrin à Mont-Réal, à Sos, à Poudenas, qui est dans le Condomois, à Condom enfin ; de-là à Lectoure, et dans la Loumagne. Du Béarn, elle a pénétré dans la Bigorre, dans l’Armagnac et dans l’Estarac, d’où elle est venue à Toulouse par Gimont et par l’isle Gourdain. Des bestiaux qui avoient été amenés du Condomois par le port Sainte Marie à la foire de Créon, dans l’entre-deux-mers, l’ont porté à Libourne et à Bordeaux. De Libourne enfin, elle s’étoit avancée en Saintonge et dans la Périgord. Telle est la marche de la maladie qui, depuis le mois de juillet 1774, n’a pas cessé un instant de dévaster les Provinces méridionales [29]. »
L’épizootie s’étend ensuite à toute la France, sauf la Bretagne, la Vendée, et une partie de la Normandie. En 1775, « à peine sur soixante malades s’il s’en guérissait un, lorsqu’on n’employait aucun traitement »
[30].
« Le nombre de bestiaux qui périt fut si grand que dans quelques contrées du midi, autrefois couvertes de bêtes à cornes, c’était à peine si on en trouvait assez après l’épizootie pour cultiver les champs. La perte en bestiaux fut estimée à 150 000 » [31].
En Béarn, à la fin de 1775, dans les subdélégations de Morlaàs, Pau, Oloron, Sauveterre et Orthez, 110 966 bêtes auraient péri sur 126 862, soit 87,4 %
[32]. Mais Félix Vicq d’Azyr signale que, vers la fin de l’épizootie, la maladie devient sporadique
[33]. La peste bovine s’éteint d’elle-même lorsque ne restent que des survivants guéris, tous immunisés. Sur les indications de Vicq d’Azyr, un ensemble cohérent de mesures sanitaires est institué pour la première fois : abattage indemnisé à raison du tiers de la valeur des animaux, désinfection, recensement et isolement
[34]. Nouvelles en France, ces mesures s’inspiraient d’expériences étrangères. Au cours de l’épizootie de 1709 dans la région de Mantoue, le célèbre médecin Giovanni-Mario Lancisi avait déjà préconisé abattage, enfouissement des cadavres, interdiction de déplacement du bétail et inspection des viandes destinées à la consommation. Ces directives avaient fait l’objet d’un édit Papal mais n’avaient pu être appliquées. L’Angleterre, en revanche, avait en 1714 éradiqué la peste bovine par de semblables dispositions assorties d’indemnités à l’abattage. Vicq d’Azyr, fort de ses appuis à Paris, se fait une haute idée de l’action à mener sur le terrain :
« Marche et occupation des personnes préposées pour la désinfection
1°. La puissance militaire est celle dont on a droit d’attendre dans cette occasion de l’activité, du désintéressement et des succès. Il sera bon d’employer trois différens corps de troupes, le premier formera un grand cordon extérieur, le second marchera dans l’intérieur des provinces circonscrites et prendra soin d’y faire exécuter les ordres donnés relativement à la désinfection ; le troisième sera distribué en détachemens qui resteront dans les chefs-lieux des cantons infectés pour y faire tuer les bestiaux qui, après la première expédition, seront attaqués de l’épizootie.
2°. Les personnes préposées pour la désinfection d’une paroisse seront, 1°. Un élève de l’école vétérinaire ou un maréchal instruit, ou un chirurgien de campagne, s’il veut bien en prendre la peine ; 2°. Un nombre suffisant de soldats, l’Infanterie est sur-tout préférable ; 3°. Des paysans que l’on emploiera selon le besoin et qui seront soumis aux ordres des premiers. […]
5°. La maladie une fois constatée, on commandera des paysans pour faire des fossés ; pendant que les uns seront occupés à tuer et à enterrer, les autres le seront à désinfecter les étables, afin de ne perdre aucun moment d’un temps aussi précieux » [35].
Mais les résultats ne semblent pas toujours à la hauteur des moyens employés, comme le précise la lettre de l’évêque de Tarbes à Trudaine, du 21 juillet 1775 :
« Je croyais, Monsieur, la province de Bigorre préservée de la contagion de ses voisins. Elle avait été étouffée dans cinq communautés qui en avoient été infectées, nous les avions sacrifiées pour sauver les autres. Nous avions dédommagé amplement les propriétaires, et la vigilance de notre administration qui avait prospéré pendant six mois ; la désinfection commencée en Béarn, en Armagnac, semblait nous annoncer l’éloignement de tout danger.
Nous avions remis, il y a six semaines la province saine et sauve entre les mains des détachements militaires qui étaient arrivés. Nos espérances, Monsieur, viennent d’être détruites. La maladie a pénétré à l’extrémité de la vallée de Campan. L’administration a été au secours de cette intéressante partie de la province. Nous avions fait assommer tout ce qui était malade et suspect, nous l’avons payé en entier, et depuis plus de six semaines, le mal n’a pas reparu à Campan : si cette belle vallée eut été ravagée, la province était perdue ; c’est la pépinière de nos bestiaux, c’est elle qui ne vit que de son laitage et du commerce de son beurre : nous avions repris courage et espérance. Mais, Monsieur, cet affreux fléau vient de gagner nos montagnes : trop de facilité pour la compascuité et les communications, un peu de désaccord entre l’administration de notre province et Messieurs les militaires qui ne connaissent ni le Pays ni nos montagnes, nous exposent au plus grand danger et menacent nos vallées d’un ruine entière ; car elles n’ont ni commerce, ni culture, ni ressources [36]. »
L’absence d’indemnisation pour les bovins assommés en 1774 provoque indignation et récriminations. La lettre des Syndics généraux des États de Béarn à Ménard de Cornichard, en témoigne, le 29 avril 1777 :
« Le roi fit payer le tiers des bestiaux assommés depuis le 30 janvier 1775. Sa Majesté annonça qu’elle autoriserait un emprunt pour indemniser les propriétaires qui avaient perdu leurs bestiaux en 1774 et qu’elle accorderait des remises sur les impositions pour rembourser le capital et les arrérages. Les États acceptèrent ce bienfait avec reconnaissance, mais l’emprunt n’a pas eu lieu, parce que les dépenses considérables occasionnées par les progrès de l’épizootie n’ont pas permis de charger les finances du roi du remboursement qui avait été annonçé. Les États se réduisent à demander une indemnité du sixième seulement de la valeur des pertes faites en 1774 [37]. »
La perte de 1774 étant estimée à environ trois millions, le sixième représentait une allocation de 500 000 livres, à raison de 100 000 livres par an, à prélever sur les impositions de la province. Après un retard intentionnel, la requête des États de Béarn sera refusée :
« Le Béarn et la Navarre sont des provinces abonnées, elles trouvent dans la modération de leurs impôts un soulagement réel qui leur fait supporter plus facilement les pertes qu’elles éprouvent [38]. »
En 1777, on considérera même les indemnités versées en 1775 comme une avance partiellement remboursable. Autour de Pau, les animaux abattus en 1775 ont été payés au tiers de leur valeur, soit : vaches : 8 à 38 L, très important écart qui suggère pour certains animaux, un état physiologique déplorable ; génisses : 6 à 11 L ; veaux : 8 à 10 L (mais souvent associés à leur mère, autour de 36 L) ; bœufs : 26 à 36 L ; fosse pour l’enfouissement des cadavres : simple : 2 L 10 s ; double : 5 L. Un arrêt du Conseil du 21 mars 1777 ordonne le recouvrement de l’excédent attribué à des estimations exagérées. Les rôles de remboursement révèlent la simplicité de la réestimation : pour les vaches indemnisées la première fois à concurrence de 22 L, la valeur retenue est de 18 L ; l’indemnisation des bœufs et des veaux ne donne lieu à aucun recouvrement. Pour les vaches dont le remboursement dépassait 22 L, c’est ce prix seul qui est retenu. L’estimation de la fosse simple tombe à 2 L, celle de la fosse double, à 3 L
[39].
Soixante ans plus tard, Onésime Delafond
[40], spontanéiste convaincu, s’opposera farouchement à l’abattage, considérant qu’à son époque, ce que nous nommerions la logistique restait insuffisante pour une pratique aussi lourde. Afin d’appuyer sa démonstration, c’est cette épizootie du Sud-Ouest qu’il prendra comme exemple, car l’assommement n’avait jamais été appliqué à une telle échelle. Le tableau qu’il dresse du résultat des mesures préconisées par Félix Vicq d’Azyr et Claude Bourgelat ne plaide pas en leur faveur : le Condomois et la Bigorre ne furent assainis que quelques mois ; la maladie ne fut éteinte en Béarn que par endroits ; quant à l’Agenais, où l’éradication avait réussi, il se réinfecta bientôt par la Garonne… Vicq d’Azyr en personne semble lui donner raison :
« Que l’on se garde bien d’une loi aussi sévère, lorsqu’on n’a pas les moyens de la faire exécuter partout et en même temps ; alors au lieu d’un projet utile on exécuterait une suite de vexations aussi onéreuses à l’État qu’elles sont à charge aux particuliers [41]. »
Au demeurant, nous savons maintenant qu’abattre les seuls bovins en épargnant les espèces moins sensibles mais cependant réceptives comme les ovins, les caprins et les porcins, compromet l’efficacité de cette pratique.
•
1775-1776. Flandre et Artois
[42]. Le 6 mai 1776, Félix Vicq d’Azyr, envoyé pour enquête, écrit au Contrôleur général une lettre où il met sévèrement en cause l’incurie des États d’Artois
[43]. Un arrêt du Conseil du 27 juin précise quelles sont les autorités chargées de l’exécution des mesures, ce qui n’avait pas été fait jusque là. Quelques abattages sont entrepris mais c’est d’elle-même que l’épizootie s’éteindra
[44].
•
1779. Picardie. « Sur 648 bêtes malades, 385 sont mortes » soit 59 %
[45].
La poussée de 1796
De 1792 à 1815, la peste bovine sévit dans l’Europe entière à divers degrés. Elle entre en France en 1796 :
« Le typhus se manifesta parmi les bœufs formant les convois de l’armée française, occupant alors les bords du Rhin. La maladie, qu’on ne regarda pas d’abord comme contagieuse, se propagea avec une effrayante rapidité à toutes les bêtes à cornes du Bas-Rhin. Bientôt elle envahit l’Alsace, la Lorraine, la Belgique, la Picardie, les Vosges et la Franche-Comté. De ce dernier point, elle pénétra dans la Suisse, revint en France par la Bourgogne et arriva jusqu’aux portes de Paris.
Partout où elle séjourna, cette épizootie typhoïde fit périr un grand nombre de bestiaux. Dans le seul département du Bas-Rhin, la mortalité fut de 11 043 bêtes, et pour les 27 départements de la France qu’elle attaqua, la perte fut estimée approximativement à 130 000 bêtes [46]. »
De 1814 à 1870 : dans les fourgons de l’étranger
« En 1814 et 1815, les armées coalisées arrivèrent en France traînant après elles des approvisionnements nombreux de bœufs hongrois et allemands affectés ou infectés par le typhus contagieux. Bientôt ces bestiaux communiquèrent la maladie aux bêtes à cornes de notre pays, et presque tous les départements, excepté ceux occupés par l’armée française dite de la Loire, furent infectés par le typhus, qui y fit de grands ravages [47]. »
« C’étaient les bœufs hongrois, ces colosses, que traînaient à leur suite les armées du Nord qui, en 1814, inondèrent la France. Leurs grandes cornes étaient dirigées latéralement avec la pointe relevée ; leur robe réfléchissait un gris cendré et offrait de petites tresses minces bien prononcées, et, soit par l’effet de la constitution, ou de la fatigue, ou de l’insuffisance de nourriture, leur maigreur était extrême. Sans paraître atteints du typhus, ils répandaient la contagion typhoïde [48]. »
Les décisions d’assommement, appliquées au début de 1815 par les préfets du Rhin, de la Loire et du Rhône furent suspendues dès le mois de mars en raison des événements politiques (retour de Napoléon de l’île d’Elbe). L’épizootie déclinera d’elle même
[49].
Après deux alertes, en 1865 à Wattrelos et Eperlecques – jugulées cette fois grâce à une excellente police sanitaire –, la France connut une dernière et très importante épizootie de peste bovine en 1870, à la suite de l’entrée des troupes allemandes sur le territoire. Maladie majeure jusqu’en 1815, la peste bovine a suscité les textes réglementaires fondamentaux sur les épizooties. Jamais sa contagiosité n’a été mise en doute.
La fièvre aphteuse
Très contagieuse, cette maladie virale, qui atteint les ruminants et le porc, se caractérise par une éruption vésiculeuse sur les muqueuses et sur la peau : dans la bouche, entre les onglons, sur la mamelle, d’où les dénominations française surlangue et claudication, anglaise foot and mouth disease, et allemande Maul- und Klauen-seuche. Les lésions du pied, régulièrement observées, permettent de distinguer rétrospectivement la fièvre aphteuse des autres maladies s’attaquant à la seule muqueuse buccale. En français, elle s’appelle surtout cocotte. C’est à Francisco Toggia, qui l’observe en 1799 dans le Piémont, que nous devons son nom actuel.
Les aphtes buccaux se résolvent spontanément en quelques jours mais cette affection, en dépit d’une mortalité toujours inférieure à 2 %, occasionne des pertes énormes dues à l’amaigrissement, au repos forcé pour les bêtes de travail, victimes d’altérations ongulaires, à la baisse de lactation, à l’interdiction des foires. Les auteurs du
xixe siècle estimaient la mortalité à seulement 2 à 5‰, mais les veaux, plus sensibles, mouraient parfois davantage. La fièvre aphteuse frappe moins violemment les animaux mal entretenus ; les bêtes en bon état sont celles qui présentent les formes graves
[50]. L’amélioration des conditions d’élevage a sans doute renforcé l’impact de cette maladie dans le courant du
xixe siècle.
Les premières poussées (1763 ?-1813)
« Il paraît que, pendant l’année 1763 et au commencement de 1764, les aphtes formèrent le caractère essentiel de l’épizootie qui régna sur les chevaux et sur les bêtes à cornes dans presque toute la France et principalement dans l’Auvergne, le Périgord et à Paris et dans les environs, où Lafosse l’observe parmi les chevaux, dont elle fit périr plusieurs » [51].
Il est impossible de reconnaître la fièvre aphteuse dans l’article de Huzard, d’autant que les chevaux sont atteints et qu’aucune lésion du pied n’est rapportée chez les ruminants. On a très probablement affaire à des cas de
glossanthrax, cette maladie ayant alors atteint une grande partie du royaume. En revanche, une épizootie de fièvre aphteuse a réellement sévi en Allemagne et en Moravie pendant l’année 1764
[52]. Les contagions d’aphtes sur les bovins de la généralité de Moulins, rapportées par Jean-François Barailon pour les années 1765, 1776 et 1785, ne sauraient être assimilées à de la fièvre aphteuse
[53]. En revanche l’association de lésions buccales et podales, décrite en Lorraine en 1779, évoque bien la maladie. S’agissait-il de l’extension d’une épizootie allemande
[54] ? Elle n’a cependant pas gagné l’intérieur du pays.
C’est de 1809 à 1813 que sévit la première épizootie de fièvre aphteuse que l’on puisse considérer comme certaine : Haut-Rhin, Ardennes, Vosges, dans la capitale et aux environs d’Alfort, vallée d’Auge, Rhône, Corrèze, Pyrénées, et « plusieurs autres contrées de France »
[55].
En revanche, la France échappe à l’épizootie qui atteint, en 1827-1828, l’Italie, l’Allemagne et la Suisse.
La pandémie de 1834-1842
Une contagion générale s’étend de la Russie à l’extrême Ouest de l’Europe. 1834-1835 : Vosges ; août-septembre 1838 : Alsace (existe encore en 1839, dans le Haut-Rhin, sous la forme enzootique) ; octobre 1838 : Lorraine ; décembre 1838 et premier semestre 1839 : Paris et environs ; 1839-1840 : Lyon ; 1839-1842 : Vallée d’Auge ; 1840-1842 : s’étend au Bessin (cantons de Balleroy, Trévières, Isigny) indemne jusqu’ici
[56]. La maladie progresse très lentement en Bretagne pour atteindre le Finistère (Quimperlé) en 1842 seulement.
Il a fallu attendre les années 1960 pour que la fièvre aphteuse disparaisse du territoire. Notons que si les deux foyers apparus récemment en France ont suscité autant d’émotion et de légitimes mesures préventives, c’est surtout en raison de l’arrêt, depuis 1991, de la vaccination des bovins. Auparavant, les alertes de 1974, 1979, et 1981, quoique fort onéreuses, sont passées presque inaperçues. Sans compter les épizooties du xxe siècle, celle de 1871 aurait frappé 700 000 animaux, mais la contagion de 1893-1898 a dépassé toutes les autres en intensité. La chronologie qui précède suggère que la maladie n’est apparue en France que tardivement, à partir de 1809, alors qu’à deux reprises, elle a sévi à l’Est de nos frontières sans les atteindre, en 1764 et en 1827. L’Angleterre, plus protégée encore que la France, ne l’a connue qu’en 1839. On a vu dernièrement combien le trafic aérien a mis à mal cette sécurité insulaire. Des hypothèses fantaisistes ont cherché à expliquer ce phénomène en supposant que la fièvre aphteuse ne s’était développée qu’après l’effacement de la peste bovine, ce que dément la coexistence des deux maladies en Europe centrale. On a prétendu aussi que les auteurs anciens confondaient les symptômes des deux maladies, éventualité bien peu probable pour les raisons évoquées plus haut.
La péripneumonie contagieuse des bovins
[57]
Maladie due à un type particulier de la bactérie Mycoplasma mycoides, elle est marquée par la fièvre, la toux, l’anorexie, une respiration douloureuse. Sur un troupeau neuf, la morbidité atteint 90 %, la mortalité 50 %. Des survivants, 25 % restent porteurs, les autres guérissent. Les lésions, limitées à la cavité thoracique, sont caractéristiques : dans les interstices des lobes pulmonaires, encombrés de dépôts fibrineux, la plèvre est épaissie. À la coupe, le poumon congestionné présente ainsi la « marbrure » classique – l’aspect de « fromage de tête ». À l’extérieur de l’organisme, le germe meurt rapidement ; aussi l’infection s’étend plus vite à l’étable qu’à l’herbe. La contamination se faisant principalement par l’aérosol respiratoire, on comprend que le microbe se transmettait aisément dans l’air confiné et saturé d’humidité des étables où le cheptel montagnard passait de longs hivers.
La péripneumonie, maladie de montagne
Rien ne laisse supposer que cette maladie ait été importée à l’époque moderne : Johann Christian Heusinger, qui n’envisage, rappelons-le, que les épizooties, ne la mentionne au
xviie siècle, ni en France ni à l’étranger (la nature de la « pulmonie » de 1693, en Hesse, restant indéterminée). Mais on peut penser que, jusqu’à la fin du
xviiie siècle, la péripneumonie contagieuse a évolué à bas bruit, sans attirer l’attention en Allemagne méridionale, en Suisse et en Franche-Comté. En 1744, Helvétius la signalait en Franche-Comté
[58] :
« De toutes les fièvres inflammatoires qui attaquent les bestiaux, la plus commune est celle qui est accompagnée d’une inflammation du poulmon, à laquelle les païsans on donné le nom de murie » [59].
Vingt ans plus tard, Bourgelat confirmait l’existence de la péripneumonie dans cette province en insistant sur son caractère sporadique
[60]. Bien que les documents fassent défaut pour certaines régions, tous les massifs montagneux seront plus ou moins infectés pendant la première moitié du
xixe siècle (Suisse, Jura, Dauphiné, et aussi désormais les Vosges et l’Auvergne). Les deux travaux que nous citerons, malgré leur date tardive, illustrent bien le mode de contagion de la maladie.
Pour l’Ardèche, Tisserant écrit en 1849 :
« L’épizootie que je viens d’étudier dans le département de l’Ardèche n’y est point nouvelle. Depuis 1847 elle exerce de cruels ravages dans les cantons de Burzet, Montpezat, Coucouron, etc. Je crois pouvoir évaluer à plus de cinq mille le nombre de victimes qu’elle y a faites dans les trois années qui viennent de s’écouler (1846-1849).
Les documents que j’ai consultés ne font pas remonter au-delà de 1842 la première apparition de la péripneumonie épizootique dans le département de l’Ardèche ; mais je puis établir […] qu’en 1839, elle s’était déjà montrée sur le vaste plateau désigné plus particulièrement sous le nom de « la Montagne » […]
La capacité des étables est fort variable. J’en ai trouvé qui avaient plus de 20 m3 par chaque bête adulte. […] Mais dans la montagne proprement dite, et surtout dans les communes d’Usclades (Usclades et Rieutord, au sud du Mont Gerbier des Joncs), Sagnes (Sagnes et Goudoulet), Sainte-Eulalie, je n’ai souvent trouvé, pour chaque animal adulte, que 8 à 10 m (m3). Rien ne peut donner une idée de la malpropreté et de la mauvaise tenue des étables de montagne […].
Dans les années 1847, 1848, 1849, l’épizootie s’est toujours montrée dans les étables où avaient été introduites des bêtes bovines étrangères soit que ce bétail provînt de la Canougue ou du Gévaudan, soit qu’il ait été acheté à quelque propriétaire ou fermier de la montagne […].
Il y a un quart de siècle (c. 1825), une partie du remorquage des bateaux sur le Rhône se faisait encore avec des bœufs tirés de la Franche-Comté, du Dauphiné, de l’Auvergne. Ce service commençait, chaque année, au printemps et cessait en automne. La plupart des bœufs qui en étaient chargés allaient passer l’hiver dans des lieux où les fourrages étaient à bas prix, soit pour y être engraissés, soit pour y attendre économiquement la reprise des travaux. Les domaines de la montagne recevaient leur contingent. Dans les deux hivers de 1826 et de 1827, le bétail de presque toutes les étables de la montagne où les bœufs de remonte étaient venus hiverner, fut décimé, mais le mal resta confiné dans les étables [61]. »
Le travail de Charles-Auguste Yvart fait l’historique des contagions auvergnates : la maladie est signalée en 1822 dans le Puy-de-Dôme
[62]. Après 1840, elle s’étend dans le Cantal, en Aveyron et en Lozère. Dans le Cantal : Allanches, puis Marcenat en décembre 1840 ; ensuite tout l’arrondissement de Murat. Pendant l’hiver 1843, arrondissement d’Aurillac (Yolet) ; au printemps, les bestiaux envoyés à la montagne de la Fage communiquent la maladie à ceux de Vic-sur-Cère (le Comblat). En 1844, c’est le tour de la région de Pleaux puis, en 1845, celui de Mauriac. En 1850-1851, l’épidémie reste très meurtrière à Murat comme à Aurillac.
En Aveyron : en 1842, à partir de Canet (-de-Salars), la vente d’animaux contamine Mouyrazès (Moyrazès), puis remonte la vallée de l’Aveyron (Druelle) et arrive jusqu’aux environs de Rodez, en mars 1844. En juin les bestiaux du domaine du Calcomier (à Rodez) transportent la maladie dans les pâturages d’Aubrac où elle existe encore en 1851.
L’épizootie des montagnes d’Aubrac fait périr, en 1845-1846 : 1/3 des malades ; en 1847-1848 : 4/5 ; en 1848-1849 : 1/4. À Curières, de 1847 à 1849, 540 bêtes sont perdues sur 1400. Laguiole est atteint en 1848. Enfin la Lozère (canton de Nasbinals) est infectée en 1845 depuis la montagne d’Aubrac.
Ainsi le contage se fait en estive (en particulier pendant la nuit, dans les « claies » qui servent de parcage) et la maladie ne s’exprime pleinement qu’à l’étable. En mai 1849, le maire de Murat acquiert plusieurs bêtes à cornes de la commune de Chelades (Cheylade) « afin de compléter le chargement de montagne »
[63]. Trois jours après leur arrivée dans les pâturages d’été, fin mai, la maladie se déclare mais ne tue que trois animaux (des porteurs asymptomatiques jusque-là, dont le voyage a précipité la fin). La mortalité ne prend des proportions considérables qu’après le retour en stabulation : du 8 octobre jusqu’au mois de février, perte de 50 têtes sur 140. Après avoir envahi le troupeau de montagne, la maladie se déclare sur les bœufs et les vaches de labour restés au domaine, qui meurent en partie. Les autres sont vendus
[64].
L’extension de la péripneumonie aux régions de plaine
Elle semble avoir coïncidé avec les grands mouvements de bestiaux qui se sont produits, à partir de 1789-1792, avec la suppression des entraves commerciales et surtout les déplacements d’animaux pour les besoins des armées de la République
[65]. La maladie règnera désormais dans le Nord, et dans certaines provinces de Hollande et de Belgique, importée avec les animaux dans les étables des nourrisseurs de Paris, dans les pays de grande culture, et chez les engraisseurs dont les stabulations permanentes reproduisaient les conditions de confinement qui caractérisaient auparavant l’élevage montagnard.
On signale la péripneumonie près de Saint-Florentin (Yonne)
[66] et près de Paris en 1790, dans la Nièvre, entre Decize et Luzy, à partir de 1796
[67] ; dans le Nord (Avesnes) à partir de 1822 (due à l’arrivée de bœufs franc-comtois destinés à l’engraissement, de même qu’en 1823, 1824 et 1825)
[68] ; en 1827, aux environs de Lille, puis Dunkerque, Hazebrouck, Douai, Valenciennes, Cambrai, pour revenir à Avesnes ; en Hollande en 1833 ; dans la vallée de Bray
[69], à partir de 1830 (confirmée en 1840-1841) ; en Belgique en 1837 ; dans le Pas-de-Calais en 1840
[70] ; en Angleterre en 1841 ; aux environs de Colmar, vers 1845
[71].
Les inoculations préventives jusque-là dangereuses et mal conduites, sont codifiées en 1852 par le belge Louis Willems. Les expériences faites sur 7 000 animaux en Belgique, en Hollande et en France (dans le Nord et le Pas-de-Calais), confirment leur bien fondé. Cependant, si cette pratique empêche les lésions pulmonaires de se produire, elle n’éradique pas la maladie, bien au contraire. Plus tard, seul l’abattage en viendra à bout.
La clavelée ou variole ovine
Maladie due à un
Pox-virus, on l’appelle claveau jusqu’en 1820, où le terme est retenu pour désigner le produit inoculé lors de la clavelisation
[72]. En effet, la similitude de la clavelée avec la variole humaine a motivé, dès le
xviiie siècle – en particulier dans le midi de la France – des essais de clavelisation analogues à la variolisation (inoculation du « virus » pur). La maladie dure en tout deux à quatre semaines. Elle débute par une fièvre élevée, un écoulement des yeux et du nez. Les agneaux peuvent mourir à ce stade, sans autres signes, avant qu’apparaissent les lésions cutanées classiques sur les régions dépourvues de laine ainsi que sur les muqueuses (clavelée grave, dite « irrégulière »). La mortalité atteint dans ce cas 50 %. Mais une forme bénigne existe (clavelée « régulière »), dans laquelle les pertes n’excèdent pas 5‰. La physionomie des épizooties de clavelée varie beaucoup avec la résistance des animaux et la saison. En général, dans un troupeau, elle procède par bouffées toutes les quatre semaines (« lunées »), après avoir frappé un petit nombre d’animaux
[73]. Cependant, comme la fièvre aphteuse, responsable elle aussi d’une faible mortalité, la clavelée présente de lourdes conséquences économiques.
Sans doute d’origine méditerranéenne, la maladie est alors bien installée dans les régions à moutons. La résistance du virus à la dessiccation favorise sa dispersion par le vent, sa persistance dans les toisons, les locaux, voire les pâturages. Les animaux guéris ou clavelisés peuvent rester contagieux. Ici encore la transhumance et les déplacements vers les grandes villes consommatrices jouent un rôle prédominant dans la dissémination.
Mais comme il s’agit d’une maladie endémique capable çà et là de brusques flambées, il est rarement possible d’observer de véritables épizooties nationales, passant d’une région à l’autre. Tout au plus peut-on deviner qu’à partir du
xixe siècle, l’intensification des échanges a renforcé la fréquence des contagions : en 1830, « cette maladie est tellement répandue dans toute l’Europe qu’elle y règne constamment et est même devenue enzootique [aux environs des capitales et] dans les régions de commerce intense »
[74]. Des années néfastes se distinguent cependant : Rougier de La Bergerie avance pour l’année 1819 une évaluation des pertes de plus d’un million de têtes
[75].
Les « épizooties » relevées consciencieusement par Louis Hurtrel d’Arboval suggèrent une répartition spatiale identique à celle du troupeau ovin
[76]. De 1746 à 1822, des 35 références, 10 concernent la Picardie, la Champagne, l’Île-de-France, la Beauce et la Brie ; 5 le Nord, le Pas-de-Calais, la Somme ; 6 les Alpes, la Provence ; 7 les Pyrénées, l’Aude, la Haute-Garonne, le Gers et le Tarn ; 7 les autres départements.
Le « glossanthrax » ou charbon de langue
Cette maladie des équidés et des ruminants évoque, par ses manifestations, des pathologies nécrotiques provoquées par Fusobacterium necrophorum, probablement en association avec un agent inconnu, peut-être un virus ; elle a disparu en tant qu’épizootie dès le début du xixe siècle, certainement à la suite d’une amélioration des conditions d’élevage. Nous devons sa dernière description à un médecin d’Aurillac qui a observé quelques cas en avril 1838.
Celui-ci rapporte qu’au début, l’état général est bon, les yeux ne sont pas larmoyants. Sur la langue, ulcères à fond lardacé, à rebords calleux, dans les cas les plus bénins. Ils ont quelquefois pris la forme d’ulcères transversaux, profonds, parfois fistuleux qui ont rongé la langue en peu de jours et occasionné en partie sa chute. Chez plusieurs sujets : tumeur brunâtre plus ou moins saillante sous la langue, près du filet ; les fausses membranes épaisses et calleuses forment un bourrelet qui recouvre un ulcère baveux, noirâtre, plus ou moins profond. « Au sommet de cette tumeur, deux trous que l’on croirait fistuleux car déprimés en godets (comme dans un furoncle). Cette tumeur constitue le glossanthrax »
[77].
La fièvre s’installe lorsque les ulcères ont progressé : prostration, inrumination, anorexie, tarissement. Si la gangrène laryngo-pharyngée se déclare : convulsions et mort. Parfois la tuméfaction de la langue était telle que celle-ci ne pouvait tenir dans la bouche. L’œdème mandibulaire était fréquent. La maladie semble répondre à l’antisepsie locale.
La première mention de cette affection remonte à 1682 dans le Lyonnais, le Dauphiné, puis dans « plusieurs provinces françaises ». Cette épizootie de charbon de langue avait auparavant parcouru la Suisse, la Hollande, l’Allemagne et la Pologne. Le Journal des Savants, rapporte l’observation de cas français :
« Il se formait sous la langue une vessie noire ou violette qui faisait escarre en 5 à 6 heures. L’escarre tombait bientôt et dès lors la bête mourrait. En quelques-unes qu’on a ouvertes on a trouvé les entrailles pourries, et la langue de la plupart s’est trouvée gangrenée et on en a vu même tomber en pièces. [Le remède] qui a le mieux réussi, est d’avoir frotté cette vessie qui se formait sur la langue avec une pièce d’argent jusqu’au sang. Après cela on lavait la plaie avec du vinaigre dans lequel on avait mis du poivre et du sel. Ce mal était si contagieux qu’il se gagnait aisément par le seul attouchement de ce qui avait approché la partie affectée. Un homme a perdu la vie pour s’être servi d’une cueillere dont on avait raclé la langue d’un bœuf malade [78]. »
Jusqu’en 1802, plusieurs épizooties sont ensuite survenues :
1713. Lors de l’épizootie de 1763, le subdélégué de Saint-Just-en-Chevalet, près de Roanne, note que « sur la fin de 1713, […] les bestiaux de ces montagnes furent pareillement attaqués de la mesme maladie »
[79] mais la suite passa sans doute inaperçue en raison de la peste bovine de 1714, autrement plus grave.
1731-1732. Presque générale en France
[80], la maladie est étudiée dans le Languedoc par François Boissier de Sauvages
[81] qui, dans sa
Nosologia methodica lui donne le nom de « glossanthrax
[82] ».
1762. Le « chancre volant » ou « maladie de la langue » fait périr plus de 400 bœufs en Basse-Normandie « dans les mêmes circonstances [qu’en 1731], c’est-à-dire après un hiver froid et sec, et un été encore plus sec »
[83]. En réalité, la maladie est venue d’Allemagne en Lorraine en avril 1762. En mai, l’Argonne et la Champagne sont prises, et bientôt l’Île-de-France et la Normandie.
1763. En février, le glossanthrax atteint les ruminants et les chevaux de la généralité de Moulins, passe dans celles de Limoges, Poitiers, La Rochelle en avril. Vers l’ouest, il s’étend dans le Berry, la Touraine dès la fin d’avril, puis en Bretagne. Vers le Midi, le mal gagne le Lyonnais en mars, l’Auvergne, la généralité de Montauban, enfin, en juillet, le Dauphiné. À l’est, Vosges, Alsace et Franche-Comté sont frappées en juin
[84].
1780. Fontainebleau. Une autre épizootie parcourt le Velay, le Forez, le Lyonnais, le Beaujolais, la Bresse, et enfin le Bugey, sans tuer un seul animal! En 1781, récidive en Velay, Forez, Lyonnais, Beaujolais, puis en Dauphiné, sur les équidés et les bovins
[85].
1802, août et septembre : Dordogne et Haute-Garonne
[87].
Au
xviiie siècle, la définition des « charbons » n’avait pas la précision que les bactériologistes lui ont donné : dans le cas du « glossanthrax », il ne s’agissait que d’une infection nécrotique de la langue, qui pouvait donner la mort si elle s’étendait à la gorge. Comme François Boissier de Sauvages, Philibert Chabert a inclus la maladie dans sa liste – à vrai dire hétéroclite – des « charbons »
[88]. Après la disparition de cette affection, tous les auteurs ont repris le texte de Chabert, assimilant parfois glossanthrax et
esquinancie gangreneuse (ou
estrangillon : une angine mortelle que les anciens auteurs avaient cependant bien différenciée).
Le rapprochement du glossanthrax et des maladies charbonneuses soulève cependant plusieurs objections : la première concerne la grande contagiosité du glossanthrax, unanimement reconnue par les contemporains (les épizooties se propageaient d’une région à l’autre et Vicq d’Azyr parle de peste charbonneuse), loin d’être caractéristique des affections charbonneuses. La seconde tient au faible nombre de cas mortels dans certaines épizooties, ce que les vétérinaires rapportaient avec complaisance, en attribuant les guérisons à leur traitement. Or les différents charbons ne sauraient céder à des soins locaux puisque les lésions qu’ils occasionnent se situent d’abord en profondeur : centrées sur le ganglion lymphatique régional, dans le charbon bactéridien, localisées au centre d’une masse musculaire dans le charbon symptomatique. Enfin les charbons atteignent d’emblée l’état général, alors que pour soigner à temps le glossanthrax, les propriétaires étaient invités à « visiter plusieurs fois par jour la bouche de leurs animaux », car l’ulcération de la langue avait déjà bien progressé lorsque survenaient les premiers symptômes généraux.
La disparition du glossanthrax épizootique est admise par Onésime Delafond en 1838 :
« Des épizooties de cette maladie ont fait de grands ravages dans le siècle passé. Elle a été moins fréquente dans notre siècle. »
De même Pierre-Benjamin Gellé, en 1840 :
« Je n’ai point eu l’occasion d’observer le glossanthrax à l’état épizootique, je l’ai vu quelquefois compliquer quelques maladies charbonneuses (diagnostic probablement abusif sur l’extension d’un charbon de la gorge ou sur une myosite clostridienne de la langue) ; j’ai eu aussi à traiter un bœuf qui en fut spontanément atteint. »
Les épizooties « non contagieuses »
Les charbons
Les maladies suivantes, qui ont pu avoir autrefois un caractère explosif dans une localité apparaissent très rarement de nos jours sous la forme épizootique, au moins en France. Ce sont les « maladies de sang », ou maladies charbonneuses
[89]. Encore à naître, la bactériologie ne les avait pas encore différenciées en fièvre charbonneuse, charbon symptomatique, gangrènes gazeuses, etc.
La fièvre charbonneuse
Charbon bactéridien, dû à
Bacillus anthracis, la fièvre charbonneuse est commune à tous les animaux domestiques et à l’homme chez lequel elle provoque, entre autres, la pustule maligne. Très occasionnellement contagieuse, elle correspond à une anadémie : les animaux contractent le charbon sur les « champs maudits », les « montagnes maudites », que l’enfouissement de cadavres a définitivement infectés. C’est donc une maladie locale récurrente, qui s’exprime de préférence « les années où le printemps et le commencement de l’été ont été très pluvieux et où l’été et l’automne ont été remarquables par de grandes et longues chaleurs »
[90].
En effet, la bactéridie remonte avec la nappe phréatique puis s’incorpore à la terre que les animaux ingèrent en broutant l’herbe sèche et rase. La fièvre charbonneuse, le plus souvent fatale en 48 heures, se manifeste sous la forme d’une septicémie fébrile avec ou sans « tumeurs », accumulations de sang entourées d’œdème, centrées sur un ganglion lymphatique. Les hémorragies, à coloration noirâtre, ont donné son nom à la maladie. L’ouverture des cadavres montre une rate très volumineuse, gorgée de sang noir incoagulable, qui justifiait le terme populaire de « sang de rate », réservé plus tard à la maladie chez le mouton.
Philibert Chabert cite plusieurs exemples d’épizooties de charbon bactéridien traitées par les élèves d’Alfort : ainsi – 4
e observation – en 1780, à Puicolet et à Montmirail, la maladie, qui est enzootique dans ces deux paroisses et reparaît chaque année en été, prend une extension inaccoutumée en raison de la sécheresse exceptionnelle ; 196 bêtes (bœufs, mulets et ânes) ont déjà succombé lorsque arrive l’élève
[91].
Vers 1785, on s’inquiète de la « maladie des montagnes » qui chaque année se déchaîne à la « montée » des troupeaux auvergnats dans les montagnes de Besse-en-Chandesse et du Luguet et qui finit par faire abandonner ces pâturages. Meunier, venu d’Alfort, et le médecin Brieude sont consultés en vain. Philibert Chabert, sollicité par l’intendant, prodigue instructions et conseils en 1786 et 1787
[92]. Aux mêmes endroits, des mortalités sont encore déplorées en 1789 par Petit, vétérinaire à Ardes (Puy-de-Dôme) sur les sommets du Luguet, de la Godivelle, du Paillasson, etc. Les cadavres enterrés sans soin sont la raison encore ignorée de la pérennisation de l’infection :
« Lorsqu’il meurt un animal, quelle que soit la cause de la mort, on l’écorche et on le laisse quelquefois plusieurs jours ainsi dépouillé avant de l’enfouir ; le plus souvent on l’enterre sans précaution, à peine le recouvre-t-on d’un peu de terre, et souvent les extrémités outre-passent la superficie du sol. On n’apporte pas une plus grande précaution dans le choix du lieu qu’on destine à cet usage, et j’en ai vu qui étaient enterrés dans l’endroit même où le troupeau passe la nuit, ou dans une partie du pâturage qu’il consomme [93]. »
Sévissant toujours sur le mode épizootique, le charbon de montagne du Cantal et du Puy-de-Dôme motivera, en 1868, l’envoi sur place d’une commission de professeurs
[94].
On ne peut enfin passer sous silence l’infection constante de la Beauce et du Pays chartrain, si bien étudiée par Onésime Delafond
[95].
Le charbon symptomatique
Dû au germe anaérobie Clostridium chauvoei, il provoque dans les masses musculaires d’énormes abcès à contenu gazeux, d’où son nom actuel de Myosite clostridienne. Très circonscrites et souvent inféodées à des terrains inondables, les épizooties occasionnent en été de fortes mortalités. Les animaux succombent d’ordinaire en 12 à 36 heures.
Autrefois, chaque localisation de la maladie sur le corps de l’animal justifiait une appellation différente. Chabert en cite presque deux pages
[96].
Avant-Cœur, et
Anti-Cœur, termes utilisés depuis le Moyen Âge par les maréchaux, désignent l’atteinte du poitrail
[97].
1757 : En juillet, l’
Avant-Cœur sévit dans plus de 60 paroisses de la Brie. Selon Audoin de Chaignebrun, il passe des cerfs de la forêt très marécageuse de Crécy (la-Chapelle), aux moutons, aux bovins, aux chevaux et aux ânes. Porcs, et hommes contractent la maladie par ingestion
[98].
1763 : Dans les marais de Brouage près de Marennes, le charbon symptomatique est observé par Nicolau, médecin local
[99] :
« Les paroisses, où la maladie des bestiaux exerçe sa fureur, sont situées aux environs d’un terrain bas de l’étendue de près de trois lieues. Il formait autrefois une vaste et belle saline, où la mer s’introduisait au moyen d’un canal, nommé le Havre de Brouage ».
Nicolau décrit en détail les « enfoncemens du terrein », vestiges des anciens marais salants, qui deviennent des « cloaques » et dont « les exhalaisons fétides […] infectent l’atmosphère, et rendent les habitans à la fin de l’été sujets aux fièvres intermittentes, putrides et malignes ». « Le tout présente une grande prairie grasse et marécageuse qui nourrit les bêtes destinées aux boucheries, aux voitures et à la culture ».
« En juin, et au commencement de juillet, l’épidémie régnante se manifesta sur les troupeaux de brebis qu’elle a ravagés dans certains endroits, jusqu’au point de n’en laisser aucune […]. La mortalité des bœufs, des jumens et autres animaux, a principalement ravagé deux paroisses depuis la fin de juillet. Elle s’étend maintenant de toutes parts, quoiqu’avec moins de carnage dans certains lieux que dans d’autres. »
La maladie s’y montre toujours, exactement semblable, en 1852
[100].
1777 : Béarn, Navarre, Bigorre, Nébouzan.
Des correspondants de la Société royale de Médecine, à Mont-de-Marsan, Castres, Lavaur, Réalmont et Couze-en-Sarladais, envoient des mémoires concernant pour les uns des cas de charbon symptomatique, pour d’autres de fièvre charbonneuse, dont l’été chaud a augmenté l’incidence. Dans cette région récemment ravagée par la peste bovine, la moindre apparence de contagion ne pouvait que susciter l’inquiétude. Un des mémoires admet cependant que la même affection sévissait l’année précédente sous la forme enzootique
[101]. Aucune de ces épizooties n’a tué plus de cent animaux.
Ces trois exemples suffisent à montrer le caractère essentiellement local de la maladie. On passera sous silence un nombre considérable d’observations de charbon symptomatique, dont l’énumération n’apporterait rien de plus.
Onésime Delafond précisait que la gravité des « maladies charbonneuses » ne saurait être comparée à celle de la peste bovine :
« La durée de leur règne ne s’est jamais prolongée au delà d’une année ; jamais, non plus, leur présence n’a occasionné de grands ravages, d’énormes dépenses » [102].
Cependant ces maladies, sous leurs formes endémiques, ont certainement eu une influence désastreuse sur l’élevage.
Les maladies parasitaires
Il peut sembler surprenant de rencontrer parmi les épizooties des maladies que la thérapeutique moderne a reléguées au rang d’affections bénignes ou chroniques. Mais ici nous nous rangerons à l’avis des auteurs anciens.
La pourriture ou cachexie aqueuse
Il s’agit de la
fasciolose hépato-biliaire ou distomatose ou « douve du foie » du mouton, sous sa forme chronique
[103]. C’est essentiellement une maladie de pâturage, liée à l’absorption, avec la végétation des parcs ou l’eau des mares, de formes larvaires enkystées de
Fasciola hepatica. Bien que non contagieuse, elle frappe la quasi-totalité des ovins d’une même exploitation, et revêt, de ce fait, un caractère endémique et même épizootique, lorsque les conditions climatiques favorisent le développement exogène du parasite (lié essentiellement à son hôte intermédiaire, le mollusque gastéropode hygrophile
Limnea truncatula). C’est une maladie d’allure saisonnière, dont les manifestations s’accusent à l’automne et en hiver. La forme chronique est caractérisée cliniquement par une anémie lente aboutissant à la cachexie. La mort survient en général à partir de février sur des animaux amaigris, essoufflés, et « déguenillés », car la sécheresse de la peau laisse la laine se détacher par plaques. Les œdèmes sont généralisés (l’accumulation « d’eau dans le bas-ventre » s’appelait
eneaussement). En raison de la position basse de la tête pendant les heures de pâture, une infiltration œdémateuse intermandibulaire apparaît le soir,
la bouteille, terme qui désigne souvent la maladie (de même que
la gouëtre, la ganache, l’hydropisie, la bourse, la game, la gamure, la ganuge, la tare, la falourde, la pouille, la tarière, le mane, la primure, les mites, la nébladure). On parlait aussi de la
douve, des
doges, du
foie douvé
[104].
La relation de la maladie avec le parasite responsable semble avoir été connue depuis longtemps : en 1379, Jehan de Brie la connaissait déjà et, même sans pouvoir l’expliquer clairement, il reconnaissait le danger des endroits marécageux, bas et humides :
« Car alors naît et croît dans les marais une petite herbe très dangereuse, avec une petite feuillette ronde et bien verte, que l’on appelle dauve ; les brebis ont très envie de la manger, mais elle leur est trop nuisible et dommageable. En effet, dès qu’elles en ont goûté et l’ont avalée en leurs entrailles, la dauve est de telle nature qu’elle y demeure et se colle au foie de la bête et entraînent la mort par l’infection de ladite dauve. […] Car la dauve détruit le foie, or le foie est l’un des trois membres principaux où gît la vie, après le cœur et le cerveau [105]. »
En 1770, l’abbé Carlier ne dira rien de plus :
« Les rivières qui débordent déposent sur les terres un sédiment vaseux, d’où pullulent des herbes abondantes et très agréables à la vue. L’apparence est trompeuse : le berger qui se laisse prendre à cet appât verra bientôt son troupeau devenir la victime de son ignorance. L’hydropisie et la pourriture ne tarderont pas à faire d’affreux ravages » [106].
Il est évident que les hivers succédant à une année pluvieuse pouvaient voir des régions entières atteintes de mortalité, comme en 1743, où périssent tous les ovins du territoire d’Arles
[107]. En 1761, c’est le tour du Boulonnais, où la pourriture sévit du mois d’octobre au printemps suivant :
« [Les] cantons bas, humides, marécageux, tels les fonds de Bainctun (Baincthun), Carly, Esques (Isques) et en général tous ceux qui ont été inondés en mai 1761, ont souffert les plus grandes pertes ; tandis que dans les lieux élevés, secs et sablonneux et surtout le long des dunes de Camiers, Danes (Dannes), Ambleteuse, les troupeaux ont été généralement préservés de la maladie » [108].
L’enquête de l’an III révèle l’ampleur des ravages causés par la pourriture : les plaintes dont elle fait l’objet sont les plus nombreuses parmi celles que suscitent alors les épizooties
[109].
La gale du mouton
On la nomme aussi
rogne, mais dès le début du
xixe siècle, ce terme est réservé à la gale du porc. « Contagieuse sans être toujours épizootique […], de toutes les maladies causées par l’arrêt de l’insensible transpiration, la
gale est celle qui est la moins à redouter »
[110]. C’est évidemment la gale du mouton, par les pertes en laine qu’elle occasionne, qui retient le plus l’attention des vétérinaires. En France, ceux-ci n’admettront l’existence des acariens en cause, prouvée par l’Allemand Heinrich Walz en 1809, que tardivement. La sensibilité des troupeaux augmente en cas de mauvais état général : lorsque les bêtes sont « vieilles, débiles et maigres […], la maladie se manifeste […] sur un grand nombre d’animaux et s’étend rapidement sur une grande surface de la peau. »
« On a remarqué […] que les moutons de la race mérinos et les métis de cette race, dont la peau est fine, la toison épaisse et fournie, y sont plus exposés que toutes les autres races européennes, et surtout que celles des races dont la laine est grosse et la toison peu fournie » [111].
On devine que la « mérinisation » du troupeau français, au début du
xixe siècle, n’a pas contribué à la disparition de cette maladie. En 1862, celle-ci aurait encore attaqué un trente-cinquième des moutons en France, occasionnant, en plus du manque à gagner en laine, perte de croissance, avortements, et mortalités
[112].
Contrairement à toutes les maladies envisagées ici, la gale a connu très tôt des traitements d’une certaine efficacité. C’est ainsi qu’au milieu de formules inutiles, Frédéric Hastfer et l’abbé Carlier citent les préparations à base de soufre, l’huile de cade (d’usage courant dans le sud), le jus de tabac et les décoctions d’ellébore, autant de thérapeutiques dont la valeur est aujourd’hui confirmée
[113].
Mais ces remèdes avaient trop souvent l’inconvénient d’abîmer la laine et il était préférable de les appliquer après la tonte. Aussi le « bain arsenical » de l’abbé Tessier, à base d’anhydride arsénieux et de sulfate de fer, resta longtemps d’une grande utilité
[114] : malgré l’usage, pour sa préparation, d’une forme hautement toxique d’arsenic, son innocuité fut reconnue et il fut adopté (surtout dans le nord du pays), car il n’endommageait pas les toisons et il avait