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Histoire & Sociétés Rurales

2001/1 (Vol. 15)


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L’inventaire des paysages ruraux est une entreprise sans fin, que le renouvellement des méthodes de recherche invite à pousser toujours plus loin, en multipliant et en approfondissant les perspectives et les angles d’approche. Il y a peu, c’est la dimension agraire, enserrée dans le réseau du parcellaire, avec sa part d’inertie et ses dynamiques inégales, qui retenait particulièrement l’attention des historiens des campagnes, comme le soulignait l’éditorial de notre douzième livraison [1][1] Histoire et Sociétés Rurales, 12, 2e semestre 1999,.... Aujourd’hui, tout en avalisant une certaine « résilience » dans l’évolution des trames paysagères, L’Étude des paysages – et surtout de leurs « formes » – que promeut Gérard Chouquer, cherche à construire une discipline nouvelle en dehors des approches traditionnelles, aussi bien historiques que géographiques (compte rendu de Philippe Leveau).

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Dans la présente livraison, grâce au travail de Rémy Pech, le témoignage du viticulteur Ernest Morin sur la reconstitution d’un vignoble anéanti par le phylloxera vient prolonger la série inaugurée dans Histoire et Sociétés Rurales par le cahier de Gilbert Clain [2][2] Ibid., 3, 1er semestre 1995, p. 303-334. : on saisit à quel point le plant de vigne est une construction, où le travail du cultivateur entre dans l’intimité même des phénomènes naturels. La lutte opiniâtre et victorieuse menée contre l’insecte destructeur nous rappelle aussi la part d’artifice dans la distinction que nous faisons trop souvent entre flore et faune, et entre culture et élevage.

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C’est à ce dernier que notre revue donne aujourd’hui son importance. Il n’y a guère de doute que, depuis une décennie, le lancinant problème de l’esb nous a appris à être attentif aux problèmes si complexes de la production par les sociétés rurales de leurs partenaires animaux. Le hasard de la recherche veut que l’article de François Vallat soit publié au moment où une épizootie de fièvre aphteuse vient bousculer à nouveau les idées toutes faites sur la modernité de notre agriculture : les informations précises qu’il apporte, en particulier sur cette maladie, permettront de rectifier bien des contrevérités répandues dans les médias. Mais son intérêt est autre que circonstanciel, et justifie à nouveau notre insistance à construire dans la longue durée une histoire des sociétés rurales : il existe une histoire des maladies animales et des épizooties, de même qu’il y a une histoire des réactions de la société et des mesures de prévention. L’épizootie de 2001 s’inscrit donc comme un chapitre nouveau d’une histoire commencée sans doute avec la domestication et la sélection des espèces. Plus singulière encore est l’histoire de la création du veau de lait, analysée par Olivier Fanica. La viande blanche et tendre, si appréciée des consommateurs parisiens, qui y reconnaissent les qualités d’innocence et d’authenticité du petit de la vache, sacrifié avant d’avoir commencé sa croissance, s’y dévoile comme un produit de luxe, voué peu à peu à une consommation urbaine de masse, élaboré au cœur d’un système agro-pastoral d’une grande complexité, où la production laitière et le chemin de fer tiennent une place essentielle. Il en résulte, sur deux siècles, un étonnant déplacement géographique de cette spécialisation de l’ouest vers l’est du Bassin parisien. Dans le tableau qui se construit ainsi, où la vie, la mort et les déplacements des animaux comptent tant, l’article de Jean Michel Derex vient apporter une contribution particulière – même si, ici encore, la présence obsédante et troublante des inondations dans notre actualité vient lui donner une singulière pertinence. Les zones humides, qu’une histoire classique, fondée sur le primat de la céréaliculture, condamnait à l’assèchement au fur et à mesure que la civilisation puis la modernité s’étendaient dans l’espace rural, y sont les espaces privilégiés d’activités spécialisées, comme par exemple l’engraissement du veau de rivière, venu des vallées de Basse-Normandie.

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Lieux bénis de la pluri-activité, où les animaux, par le biais de l’élevage, de la pêche et de la chasse surgissent de partout, les espaces humides offrent aussi des milieux propices à la définition du lien communautaire, autre thème-clé de ce numéro. On ne cherchera pas ici à en donner une vision mythologique : un article et deux dossiers de sources viennent simplement en montrer l’aspect changeant, parfois ambigu, et en illustrer la présence constante dans les campagnes. Particulièrement significatif est le cas de la communauté protestante d’Asnières-lès-Bourges, dont Dider Boisson scrute finement l’évolution aux xviie et xviiie siècles. Ce petit groupe, qui traverse sans se désagréger les persécutions consécutives à la révocation de l’Édit de Nantes, constitue un observatoire saisissant des divers modes d’attachement communautaire qui tissent la société d’Ancien Régime, de la fraternité confessionnelle à la collectivité des usagers. Pour l’époque médiévale, les documents proposés par Pierre Bauduin et Stéphane Boissellier confirment cette variété du lien communautaire, qu’il soit imposé et réglé, comme dans les villes neuves de Normandie orientale, ou revendiqué face aux pouvoirs seigneuriaux, dans le cas du Portugal. Ces deux contributions concernent des régions où communes et chartes de franchises sont rares, et où notre documentation émane pour l’essentiel des administrations royales et seigneuriales. Dans un contexte où les relations de pouvoir hiérarchisé sont les plus nettement marquées, elles mettent en lumière le tissu de relations entre individus et groupes dominés, qui forment le véritable gage de la continuité des communautés. Hôtes des hospitaliers ou communautés maures apparaissent ici comme les sujets de leur propre histoire, et non plus comme de simples objets de la domination seigneuriale.

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De même qu’on ne peut espérer décrire les terroirs et les écosystèmes sans donner à tous leurs composants, végétaux et animaux, et à leurs relations fluctuantes, une attention égale, de même, on ne parviendra à décrire les sociétés rurales qu’en donnant à tous leurs membres, dominants et dominés, une complète reconnaissance. Dans la recherche des liens entre espace et pratiques sociales, nos horizons s’ouvrent, brusquement : les thèses récemment soutenues par Christine Rendu sur l’estivage pyrénéen et par Emmanuel Garnier sur les forêts vosgiennes apportent, parmi d’autres, des contributions originales, sur des échelles de temps et d’espace inverses, en mettant en pleine lumière l’intérêt de l’archéologie et de l’histoire environnementale (comptes rendus d’Aline Durand et d’André Ferrer). Le travail d’Annie Antoine sur Le Paysage de l’historien, qui légitime enfin une approche non géographique de l’espace rural repère, dans le bocage du xviiie siècle, l’inscription des relations sociales (compte rendu de Frédérique Pitou).

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Dans cette construction, un va-et-vient constant entre recherches individuelles et entreprises collectives favorise une histoire sans schématisme ni arrogance. Stimulées par les secondes, les premières restent nécessaires : même pluri- ou trans-disciplinaire, le progrès scientifique réclame toujours à chaque chercheur comme à chaque discipline, sa contribution spécifique : c’est pourquoi nous souhaitons bon vent à Ghislain Brunel, parti préparer sa propre moisson, et dont la présence près du gouvernail a été si fortifiante depuis la création de notre revue. Des apports nouveaux sont également bienvenus et c’est avec plaisir que nous accueillons à bord les amis archéologues, dans le souci, jamais ralenti, de donner à notre entreprise un sens toujours plus étendu.

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Sur l’histoire des sociétés rurales, les angles d’approche sont légion. De cette pluralité naît la richesse de la recherche. Le lecteur pourra en mesurer la vitalité en parcourant les comptes rendus de notre livraison, que nous avons dû arrêter à… 62 ! Si le volume des recensions, ouvert des « derniers chasseurs-cueilleurs » du Mésolithique (compte rendu d’Olivier Büchsenschutz) aux enseignements à tirer des ultimes tempêtes du xxe siècle (compte rendu d’Yves Petit-Berghem), signale la marche efficace de la recherche ruraliste, il dit aussi l’importance des collaborations désormais réunies : de ce foisonnement scientifique, Histoire et Sociétés Rurales retire un allant incontestable.

Notes

[1]

Histoire et Sociétés Rurales, 12, 2e semestre 1999, p. 7-10.

[2]

Ibid., 3, 1er semestre 1995, p. 303-334.

Pour citer cet article

Arnoux Mathieu, Moriceau Jean-Marc, « Fléaux naturels et sociétés rurales. La nouveauté d'une histoire sans cesse recommencée», Histoire & Sociétés Rurales 1/2001 (Vol. 15) , p. 7-9
URL : www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2001-1-page-7.htm.


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