2001
Histoire & Sociétés Rurales
Études
Parti paysan et société rurale dans la France d’après guerre
L’exemple du Cantal (1945-1962)
Gilles Richard
[*]
En septembre 1945, Paul Antier créa le Parti paysan d’union sociale pour succéder au Parti agraire de Fleurant-Agricola d’avant guerre. Dans un pays qui comptait alors encore plus d’un tiers d’actifs agricoles, ce parti méconnu fut un des lieux essentiels où s’élabora une nouvelle conception de l’agriculture, soumettant la petite paysannerie propriétaire issue de la Révolution aux impératifs de la « modernisation » accélérée de l’économie. L’étude du Cantal, fief électoral de Camille Laurens, ancien syndic national adjoint de la Corporation paysanne devenu un des principaux leaders du ppus, permet de prendre la mesure d’un des grands enjeux de la vie politique et sociale dans la France d’après-guerre.
In September 1945, Paul Antier founded the ppus (Farmer’s Social Union Party), which replaced Fleurant-Agricola’s pre-war Agrarian Party. Though not very well known, the ppus played a key role in a country where working farmers still accounted for a third of the workforce, by elaborating a new conception of agriculture which required small farmers turned landowners after the French Revolution to adapt to the demands of a quickly growing « modern » economy. The study of the French département of Cantal, the elctoral stronghold of Camille Laurens, one of the prominent leaders of the ppus and former deputy administrator of the Corporation paysanne (a 1940 Vichy institution), provides an opportunity to examine basic political and social issues in post-war France.
Keywords :
Camille Laurens, Cantal, élevage, Parti Paysan d’Union Sociale (ppus), paysannerie, politiquebreeding, Camille Laurens, Cantal, Farmer’s Social Union Party (ppus), peasantry, policy.
Lors des élections législatives qui suivirent la Libération de la France, le 21 octobre 1945, les électeurs et électrices du Cantal désignèrent leurs trois députés à l’Assemblée nationale constituante. Parmi eux, Camille Laurens, ancien syndic national adjoint de la Corporation paysanne sous le régime de Vichy, et dont la liste « républicaine d’action paysanne et sociale » emporta le plus grand nombre de suffrages.
Le 20 décembre, son élection fut invalidée par 252 voix contre 4, à l’issue d’un long débat de cinq heures au Palais-Bourbon sur la motion déposée par l’abbé Pierre Grouès, député du
mrp, et soutenue par les communistes et les socialistes, lui reprochant d’avoir été décoré de la Francisque pendant la guerre. Malgré cela, Camille Laurens se représenta le 2 juin 1946 et fut réélu avec quelques milliers de suffrages supplémentaires. Ce score fut confirmé le 10 novembre suivant lors du scrutin législatif qui suivit l’adoption de la nouvelle constitution. Signalé en cinq lignes dans
L’Année politique, 1944-1945
[1], cet épisode de la vie parlementaire à la Libération pouvait paraître tout à fait secondaire. Ne concernait-il pas un département très largement rural et en plein déclin démographique, comptant moins de 0,5 % de la population du pays ? Pourtant, ce qui venait de s’y produire était intéressant à plus d’un titre pour qui voulait saisir dans toute sa complexité l’histoire de la France d’après guerre.
Le choix des électeurs cantaliens rappelait tout d’abord qu’en 1945, les trois grands partis qui se réclamaient de la Résistance – pcf, sfio et mrp – ne couvraient qu’imparfaitement le champ politique national. Subsistaient à côté d’eux le courant radical-socialiste et la droite « modérée », aux visages divers – un visage agrarien dans le Massif central – mais unanimement méfiante, sinon hostile, à l’égard des démocrates-chrétiens en plein essor. Les débarquements alliés de 1944, le renversement de l’État français et la prise du pouvoir par les résistants ne représentèrent pas une rupture brutale et absolue avec la période précédente. Si la refondation de la République s’accompagna de réformes profondes en matière économique et sociale, bien des hommes et des institutions de l’avant-guerre restèrent en place. Ainsi, Camille Laurens, syndicaliste agrarien avant 1940, était-il devenu responsable de la Corporation paysanne avant de se transformer en dirigeant du nouveau parti paysan.
La société française d’alors ressemblait davantage à celle du début du siècle qu’à celle d’aujourd’hui. Bien que l’industrialisation plus que séculaire eût déjà profondément bouleversé bon nombre d’équilibres anciens, il n’en subsistait pas moins plusieurs millions de petits propriétaires indépendants, lointains héritiers de la grande redistribution des richesses provoquée par la Révolution. Ne pouvait-on pas d’ailleurs – autre signe de cette ambivalence – répartir les 40 millions d’habitants recensés en mars 1946, en deux moitiés presque égales : 53 % de citadins, 47 % de ruraux ? Ce fut précisément cette situation qui inspira Paul Antier lorsqu’en 1945, il décida de relancer le Parti agraire d’avant-guerre, rebaptisé Parti paysan d’union sociale et bientôt relayé par des centaines d’élus locaux sur tout le territoire ainsi que par un petit groupe parlementaire au Palais-Bourbon, auquel Camille Laurens adhéra sur-le-champ. Sur ce parti, il n’existe à ce jour aucune étude d’ensemble. Mais le Cantal offre un terrain d’observation privilégié pour en décrire les traits principaux. Ce département d’Auvergne fut en effet un de ceux où ce parti de notables influencés par l’idéologie agrarienne s’implanta le plus solidement au sein d’une société majoritairement rurale, structurée autour du groupe des petits paysans propriétaires, de laquelle émergèrent en retour quelques-uns des dirigeants nationaux du parti les plus en vue.
Fondé sur le dépouillement exhaustif des rapports des préfets du Cantal entre 1947 et 1962
[2], cet article se propose de faire le point sur le
ppus cantalien : son hégémonie politique dans le département tout d’abord ; son enracinement et ses relais dans la société ensuite ; son déclin rapide dans les premières années de la
ve République enfin. Faire prendre conscience, à partir de cette étude de cas, de l’importance d’un parti méconnu, voire ignoré, mais qui compta dans la vie politique des années cinquante, donnera peut-être en outre l’envie à quelques lecteurs de pousser plus avant les investigations…
Dix années d’hégémonie politique du ppus dans le Cantal (1945-1955)
Avant de comprendre les raisons de l’hégémonie politique du ppus dans le Cantal après 1945, il est nécessaire d’en prendre la mesure exacte.
Un tiers de l’électorat derrière Camille Laurens
Il y eut d’abord le succès de la liste « républicaine d’action paysanne et sociale » – liste d’union des droites – en octobre 1945, quand fut désignée la première Assemblée nationale constituante de la Libération (tableau 1).
Tableau 1
Élections 1re Assemblée nat. constituante (21 oct. 1945)
Inscr. : 121 756; vot. : 89 923; expr. : 88 083
PCF 1 élu 1. Clément
Lavergne 16 530 voix 2. Lucien Goutel 18,75 % des suff. expr
3. Robert Navarre SFIO 28 519 32,40 % 1 élu 1. Maurice
Montel (d.s., c.g. et m. Ruines-en-Margeride) 2. Jacques Meyniel
(c.m. Aurillac) 3. Jules Wattez* (c.g. Salers) Radicaux 1. Paul
Bastid (d.s.) 12 852 2. Roger Alheinc (c.g. Allanche) 14,60 %
3. Gaston Gineste (m. Chaussenac) Paysans 30 182 34,25 % 1 élu
1. Camille Laurens 2. Henri Joannon, MRP 3. François Brun
(adj. m. Le Monteil), radical indép. * Selon les résultats officiels
publiés par la Documentation française. Selon
AUBERT, 1969, p. 100 : Montel, Jouve, Meyniel). N.-B. : noms en
italique : candidats élus
Ni la formation d’une liste d’union udsr-radicaux-mrp en juin 1946, lors de l’élection de la seconde Assemblée nationale constituante, la première ayant vu son projet constitutionnel rejeté par référendum, ni celle d’une liste mrp homogène en novembre, quand fut élue l’Assemblée nationale prévue par la constitution adoptée le mois précédent, n’influèrent véritablement sur le score de Camille Laurens (tableaux 2, 3 et 4). La première ne prit des voix qu’aux socialistes, la seconde ôta certes des suffrages aux paysans mais ils compensèrent à peu près ces pertes en ralliant une large fraction des électeurs radicaux.
Tableau 2
Élections 2e Assemblée nat. constituante (2 juin 1946)
Inscr. : 118 700; vot. : 92 531; expr. : 91 239
PCF 1 élu 1. Clément
Lavergne 19 447 2. Lucien Goutel 21,30 % 3. Robert Navarre
SFIO 1 élu 1. Jacques Meyniel 20 396 2. Géraud
Jouve (c.g. Riom-ès-Montagnes) 22,35 % 3. Antoine Dancy*
Rasst des républicains 1. Antoine Avinin (d.s. Seine),
UDSR 18 210 2. Gaston Gineste, radical 19,95 % 3. François Laparra,
MRP Paysans 1 élu 1. Camille Laurens 33 186 2. Jean
Julien (c.g. et m. Chaudes-Aigues) 36,40% 3. François
Brun * Baptiste Dancy, selon AUBERT, 1969, p. 118
Tableau 3
Élections législatives – 10 nov. 1946
Inscr. : 119 861; vot. : 88 865; expr. : 87 435
PCF 21 764 1 élu 1.Clément
Lavergne 2.Lucien Goutel 24,90 % 3.Robert Navarre SFIO 21 235
24,30 % 1 élu 1.Géraud Jouve 2.Pierre Terrisse
(c.g. Aurillac-Nord, adj. m. Aurillac) 3.René Amarger
MRP 12 206 13,95 % 1.Henri Escaravage 2.Arsène Chassang
3.Madeleine Aubin Paysans 32 230 1 élu 1.Camille Laurens 2.Jean
Julien 36,85 % 3.Georges Rolland, modéré
Tableau 4
Élections au Conseil de la République– 8 déc. 1946
Inscr. : 436; vot. : 435; expr. : 435
(en italique : score des candidats élus)
PCF Maurice Dage 89 voix SFIO Jean
Lambert (c.g. Vic-s/Cère) 113 Radicaux Gaston Gineste
31 MRP Pierre Daniaud 11 Radical indép. Hector Peschaud
(c.g. Murat) 191
Vint ensuite l’accord avec Hector Peschaud, radical indépendant, lors de l’élection au Conseil de la République, seconde assemblée prévue par la constitution d’octobre 1946, mais dotée de pouvoirs très inférieurs à ceux de l’ancien Sénat. Élu grâce au soutien actif des amis de Camille Laurens, il s’inscrivit au groupe paysan du Palais du Luxembourg. En 1948 eut lieu le renouvellement du Conseil selon un mode de scrutin qui renouait avec celui pratiqué sous la iiie République. La liste soutenue par le ppus l’emporta aisément (tableau 5).
Tableau 5
Élections au Conseil de la République – 7 nov. 1948.
Inscr. : 624; vot. : 619; expr. : 616
1er t. 2d t. PCF Jean Sardenne 27
— Germain Malroux 26 13 SFIO Armand Monboisse (c.g.
St-Mamet) 167 245 Pierre Parra (c.g. Pleaux) 155 —
Radicaux Louis Abel 125 — Paul Piales 116 —
Paysans Hector Peschaud 310 — Paul Piales 298 361
Ces nouveaux succès s’expliquaient par le rapport des forces à l’échelon des municipalités et du conseil général. Si au printemps 1945, une petite moitié des communes, dont les plus peuplées, avaient vu la victoire des listes soutenues par le Comité départemental de Libération
[3], une centaine d’autres avaient désigné des maires modérés. Les élections municipales de l’automne 1947 confirmèrent cet état de choses, sans percée gaulliste mais avec quelques gains pour le
ppus. Au conseil général, la
sfio dominait avec 11 des 23 sièges en septembre 1945 (cf. carte n° 1 pour le découpage des cantons). Une opposition modérée y existait cependant, forte de ses positions dans l’arrondissement de Saint-Flour et menée par Hector Peschaud. En mars 1949, la
sfio conserva la présidence de l’assemblée départementale, mais son recul était amorcé
[4].
Les élections législatives de juin 1951 marquèrent l’apogée du ppus dans le Cantal puisque, grâce à l’apparentement conclu avec les listes radicale, udsr et mrp, il emporta la totalité des sièges auxquels le Cantal avait droit au Palais-Bourbon.
Dans la foulée, le
ppus conquit la présidence du conseil général à l’issue des élections cantonales d’octobre 1951 : Hector Peschaud remplaça le docteur Alfred Basset,
sfio
[5] (tableau 6). Les élections municipales d’avril-mai 1953 furent un succès pour les paysans qui gagnèrent notamment la mairie d’Aurillac : Paul Piales remplaça le socialiste Henri Tricot
[6]. Après le décès d’Alphonse Dommergue le 14 avril 1954, une série d’élections partielles eurent lieu, toutes remportées par le
ppus : Louis Thioleron succéda à l’ancien député aux postes de maire de Saint-Flour et de conseiller général de Saint-Flour-Nord ; Antony Joly, ancien maire d’Aurillac de 1941 à 1944, alla quant à lui siéger au Palais-Bourbon (tableau 7). Après les élections cantonales d’avril 1955, Hector Peschaud fut reconduit dans ses fonctions de président du conseil général. En juin de la même année, lors du scrutin de renouvellement du Conseil de la République, les deux sénateurs paysans sortants furent réélus dès le premier tour.
Tableau 6
Élections législatives – 17 juin 1951
Inscr. : 113 814; vot. : 85 042; expr. : 82 640
PCF 1. Lucien Goutel 13 990 2. Robert
Navarre 16,95 % 3. Jean Jaulhac SFIO 1.Géraud Jouve
17 875 2.Germain Guibert (c.g. Monsalvy) 21,95 % 3.René Amarger
Radicaux (*) 5 978 1. Louis Abel 2. Alexandre Teisseidre (m.Tanavelle)
7,25 % 3. Henri Lapeyre (m. St-Chamant) UDSR (*) 5 761 6,95 %
1. Augustin Chauvet (c.g. Salers, m. Anglards-de-Salers) 2.François
Fau (m. La Ségalassière) 3.Jean Chassang (c.m.
Cézens) MRP (*) 7 370 1. Henri Escaravage 2. Henri Joannon
8,90 % 3. Raymond Vergne (adj. m. Aurillac) Paysans (*) 26 383
31,90 % 3 élus 1. Camille Laurens 2. Alphonse Dommergue
(c.g. St-Flour-Nord, m. St-Flour) 3. Georges Rolland (c.m. Mauriac)
RPF 1. Raymond Réthoré** 5 283 6,40 % 2. Louis
Bayard (c.m. Vitrac) 3. Louis Brunhes *Listes apparentées.
Le système des apparentements était un aménagement
de type majoritaire du mode de scrutiny proportionnel en vigueur
depuis 1945. Simple déclaration d’entente entre
listes volontaires, l’apparentement leur permettait, si
elles emportaient ensemble plus de 50% des voix, de se partager
entre elles seules la totalité des sièges du département,
privant ainsi les listes non apparentées de toute représentation.
**Député radical de Charente avant la guerre.
Il avait voté les pleins pouvoirs le 10 juillet 1940.
Tableau 7
Élections législatives partielle de 1954
Candidats 1er tour 29 août
2d tour 12 sept. Inscr. : 113 723 Inscr. : 113 670 Expr. : 52 478
Expr. : 60 296 PCF : Lucien Goutel 9 305 12 771 SFIO : Jacques
Meyniel 9 200 13 231 UDSR : Augustin Chauvet 6 896 –
MRP : Henri Joannon 8 736 12 794 Paysans (CNIP): 11 347 22
130 Antony Joly Divers droite * 6994 – * dont : François
de Castellane (3 661) ; Georges Pinneau (1 093) ; Henri Pougnet
(1 002) ; autres : Philippe Amis, Albert Beaughon, Jean Enjalbert.
Au milieu des années cinquante, le ppus dans le Cantal était donc maître de la majorité des conseils municipaux, dont celui du chef-lieu, ainsi que du conseil général, et il monopolisait la représentation parlementaire du département (tableau 8). Ses dirigeants étaient unis par une même vision du monde, forgée dans les combats politiques depuis le milieu des années trente.
Tableau 8
Élections au Conseil de la République – 19 juin 1955
Inscr. : 623; vot. : 623; expr. : 620
PCF Robert Navarre 12 Jean Sardenne
11 SFIO Armand Monboisse 152 François Marquet 106 Radicaux
Paul Bastid 164 Jean Brunel (m. St-Poncy) 121 Paysans Paul Piales
(m. Aurillac) 343 Hector Peschaud 323 Candidat « Rép.
radic. indép. » Jean Palut 4
Des notables maréchalistes hostiles au Front populaire
Né en 1906 à Lacroix-Barrez-en-Aveyron, Camille Laurens s’était installé entre les deux guerres comme exploitant agricole au Trioulou, dans le canton de Maurs, aux confins des départements de l’Aveyron et du Lot. Séduit par les idées agrariennes, il gravit rapidement les échelons de l’Union nationale des syndicats agricoles, héritière du vieux syndicat de la « Rue d’Athènes » et dirigée par Jacques Le Roy Ladurie
[7]. Dans le contexte de la contre-offensive générale des classes dirigeantes contre le Front populaire, se tint à Caen les 5 et 6 mai 1937 le congrès de l’
unsa à l’issue duquel Camille Laurens devint secrétaire de la Fédération régionale du Massif central et responsable de son journal,
L’Effort paysan. Il noua des liens avec la Fédération républicaine et libérale du Massif central que présidait Jacques Bardoux
[8] et intervint plus ou moins directement dans la vie politique
[9]. Tout naturellement, Camille Laurens, ancien combattant du corps expéditionnaire de Narvik rentré en France
via le Maroc à l’automne 1940, apporta son soutien enthousiaste au jeune État français qui, par la loi du 2 décembre 1940 « relative à l’organisation corporative de l’agriculture », répondait aux vœux de nombreux militants agrariens. Il devint au début de 1941 le délégué régional de la Corporation paysanne. En juin 1942, il accompagna Jacques Le Roy Ladurie, ministre de l’Agriculture dans le gouvernement de Pierre Laval, venu visiter un buron cantalien. Quand la Corporation fut réformée par la loi du 16 décembre 1942, il en devint le syndic national adjoint, représentant la petite et moyenne paysannerie du Sud de la France, aux côtés du syndic national, Adolphe Pointier, grand céréalier de la Somme et ancien président de l’Association générale des producteurs de blé, aux avant-postes dans la lutte contre l’
onib instauré par le gouvernement de Léon Blum en 1936
[10].
Son adhésion aux valeurs de l’État français ne faisait aucun doute comme l’atteste par exemple cet extrait d’un éditorial qu’il signa dans l’Effort paysan le 18 janvier 1941 :
« […] Aux leviers de commande à Aurillac comme à Vichy, des hommes nouveaux, sympathiques aux Paysans et à leurs Syndicats, nous demandent d’abandonner nos querelles et nos égoïsmes pour ne penser qu’au salut de la Nation. Notre besogne est essentielle ; le ravitaillement du pays dépend de notre labeur, de notre discipline et de notre honnêteté. Nous élevant au-dessus de nous-mêmes, avec tous les Français dont l’avenir est accroché à nos sillons, nous suivons le Maréchal sur cette route de France qu’il a choisie et qui, grâce à nos efforts, nous conduira au renouveau » [11].
Camille Laurens sut pourtant à partir de 1943 prendre quelques distances vis-à-vis du pouvoir tout en conservant son admiration pour le chef de l’État
[12]. A la Libération, il ne fut pas sérieusement inquiété. Condamné au titre de ses fonctions nationales à une peine d’inéligibilité de cinq ans dans les organisations syndicales agricoles, il fut aussi à la fin août 1944 placé en résidence surveillée pendant quelques mois dans son village natal où son frère cadet, Robert, était exploitant agricole
[13]. Il n’avait eu aucune fonction politique an sens strict de 1940 à 1944 et ne subit donc aucune interdiction sur ce plan. Il conservait une grande notoriété dans la paysannerie cantalienne. Il put ainsi dès 1945 poursuivre son combat contre le « péril marxiste » en prenant la tête de la liste d’union des droites face aux trois listes de gauche lors des premières élections législatives de l’après-guerre
[14].
Il ne faudrait cependant pas interpréter l’élection de Camille Laurens comme le résultat de sa seule popularité acquise pendant dix années de militantisme au sein des organisations agricoles et lui permettant de surmonter le discrédit sensé s’attacher dans la France libérée à tout homme ayant soutenu Vichy et son chef. Il y eut immédiatement en effet, aux côtés du nouveau député du Cantal, un groupe de notables profondément maréchalistes qui accédèrent bientôt aux responsabilités politiques. Ils empêchaient de qualifier le « cas Laurens » de simple exception confirmant la règle qui eût voulu que seuls des résistants patentés fussent élus en 1945.
Paul Piales avait été proposé par le préfet François Coldefy
[15] pour remplacer le maire d’Aurillac, le docteur Chanal, radical-socialiste proche de Paul Bastid et hostile au nouveau régime. Mais il était pour l’heure prisonnier en Allemagne. D’où la nécessité de faire appel à Antony Joly, moins populaire mais aussi fidèle au Maréchal. Il fut nommé le 25 mars 1941
[16]. Paul Piales rentra d’Allemagne deux mois plus tard, au double titre d’ancien combattant de 1914-1918 et père de famille nombreuse. Très fatigué, il refusa à Antony Joly, venu l’accueillir à la gare, de le remplacer, n’acceptant que le poste de premier adjoint. Commerçant important d’Aurillac comme le maire
[17], il devint aussi président de la commission des affaires patronales mise en place par Georges Cazaud en mars 1942 puis, en juillet, président de la Chambre de commerce et d’industrie. À partir de novembre 1942, la ville fut occupée par une garnison allemande. Ni Antony Joly, ni Paul Piales ne firent de zèle en faveur de la Collaboration renforcée entre Vichy et le
iiie Reich. Ils furent simplement démis de leurs fonctions à la Libération et le docteur Chanal retrouva son poste. Toujours estimés par une fraction non négligeable des habitants d’Aurillac, ils retrouvèrent sans trop de difficultés des fonctions électives : Paul Piales devint sénateur en 1948 puis maire du chef-lieu ; Antony Joly fut élu député à l’occasion du scrutin législatif partiel de 1954. Quant à Georges Rolland, notaire modéré, conseiller municipal de Mauriac à partir de 1947, et Alphonse Dommergue, notaire lui aussi, maire et conseiller général de Saint-Flour dès la Libération, ils avaient été maréchalistes et attentistes pendant la guerre, en rien engagés, ni de près ni de loin, dans la Résistance. Au total, ces notables représentaient un courant d’opinion important, essentiellement hostile aux socialo-communistes, avant comme après les événements de l’été 1944.
Reste à aborder le cas d’Hector Peschaud. Son père avait été député du département de 1898 à 1902 puis sénateur de 1912 à 1921. Médecin, membre du parti radical, il était lui-même devenu maire de Murat en 1929 puis conseiller général. Dès 1936, il avait pris ses distances vis-à-vis de Paul Bastid et du comité d’Aurillac ralliés au Front populaire. Comme bien des notables de la mouvance radicale indépendante
[18], il avait été maintenu en fonction en 1940. Habile manœuvrier, il donna quelques gages à la Résistance tout en se gardant bien de toute prise de position compromettante. En juin 1942, il accepta de siéger au conseil départemental mais en novembre 1943, il s’arrangea pour ne pas faire partie d’un voyage de maires cantaliens invités à Vichy. Au printemps 1944, lors des dures représailles qui frappèrent la ville de Murat après une action spectaculaire de la Résistance, il fit partie des 115 otages conduits à Clermont-Ferrand
[19]. Démis à la Libération, il retrouva ses fonctions de conseiller général dès 1945 et de maire en 1947, se présentant en républicain modéré, proche de ses concitoyens aux heures les plus sombres et hostile aux actions inconsidérées de la Résistance qui avaient attiré le malheur sur des dizaines d’innocents. Sollicité par le parti radical renaissant pour être candidat en juin 1946, il avait décliné l’offre. Contacté ensuite par Camille Laurens, il avait accepté un accord : candidat sous l’étiquette de « radical indépendant », il s’était inscrit, une fois élu, au petit groupe paysan du Conseil de la République. Il incarnait l’évolution d’une fraction importante des radicaux depuis 1936. Hostile au Front populaire, sensible à l’intense propagande antimarxiste des droites, il avait suivi un chemin différent de celui de Paul Bastid, ministre de Léon Blum, député et président du conseil général jusqu’en 1940, embarqué sur le paquebot « Massilia » et résistant de la première heure mais loin du Cantal. Quand Paul Bastid voulut retrouver sa place dans le département, avec le soutien du
pcf qui, ici comme ailleurs, tentait de rallier, sur la base de la Résistance, l’aile gauche du parti radical, Hector Peschaud franchit le pas et rallia Camille Laurens. Ultime conséquence du choix fait dix ans plus tôt.
Une intégration réussie dans le cnip
La vie politique cantalienne, bien que spécifique, ne se déroulait pas en vase clos. Comme ailleurs, les partis, avec leurs militants, leurs programmes, leurs élus, s’intégraient dans les grands courants nationaux. Si la chose semblait évidente pour les communistes, les socialistes, les radicaux ou les républicains populaires, il n’en allait toutefois pas exactement de même pour les paysans. Quand Camille Laurens fut triomphalement élu à l’automne 1945, il adhéra au groupe parlementaire du ppus qui, à la différence des autres partis précédemment cités, était tout sauf une des grandes forces politiques du moment.
Le
ppus avait été officiellement créé en septembre 1945 par Paul Antier, le seul des sept députés du groupe agraire indépendant d’avant-guerre qui ne fût pas inéligible à la Libération
[20]. Après les élections municipales du printemps 1945, en pleine campagne pour les cantonales et dans la perspective des prochaines législatives, le nouveau parti se donnait pour tâche de regrouper les élus locaux de l’ancien Parti agraire de Fleurant-Agricola afin de reprendre le combat en faveur d’un projet de société conçu autour de la paysannerie et de ses intérêts supposés communs, mais plus que jamais menacés par la victoire des socialo-communistes. Les débuts furent difficiles comme le prouva notamment l’invalidation de Camille Laurens déjà évoquée. Bien peu de députés : 11 en octobre 1945, 9 en juin 1946, 8 en novembre auxquels s’ajoutèrent en décembre 5 conseillers de la République. Plusieurs changements de nom du groupe parlementaire : « paysan », « républicain d’action paysanne et sociale », du « Centre républicain d’action paysanne et sociale », du « Centre républicain indépendant d’action paysanne et sociale ». Des hésitations permanentes quant à la stratégie à adopter, décelables à travers les apparentements à géométrie variable du groupe au Palais-Bourbon entre 1945 et 1948
[21] : successivement avec l’
udsr, les
ri le
mrp et le groupe gaulliste dit « d’action républicaine ». Trois hommes jouaient un rôle de premier plan : Paul Antier, député de la Haute-Loire, président du parti et du groupe au Palais-Bourbon, directeur de l’hebdomadaire
L’Unité paysanne, un titre qui à lui seul résumait l’idéologie agrarienne ; Camille Laurens, député du Cantal, à la tête d’un réseau de relations très étendu au sein du monde syndical agricole du fait de ses fonctions passées ; Jacques Bardoux enfin, député du Puy-de-Dôme, ancien parlementaire de la
iiie République dont l’envergure politique nationale donnait aux paysans les contacts nécessaires au développement de leur parti.
Au printemps 1947, Camille Laurens mit sur pied une fédération cantalienne du
ppus pour consolider sa position. Tenant congrès chaque année, dotée à partir de septembre d’un hebdomadaire,
Le Journal du Cantal, elle était une association de fait, sans statuts déposés officiellement. Elle n’en avait pas moins une existence bien réelle et une influence indéniable, regroupant selon le préfet 900 membres en 1950
[22], pour la plupart élus locaux et cadres de la
fdsea
[23], autant que les fédérations radicale,
mrp et
rpf additionnées, ce dernier parti étant au demeurant fort peu implanté dans le département.
À partir de l’automne 1948, le rôle de Camille Laurens dans la vie politique s’accrut subitement. À la différence de Paul Antier, il comprit assez vite l’impossibilité pour le
ppus de développer sa stratégie de façon totalement autonome. Le rapport des forces au Parlement, les mutations rapides de l’économie nationale sous l’aiguillon de l’État modernisateur, les aspirations de larges secteurs de la société, tout poussait au dépassement d’une vision agrarienne étroite et à l’intégration dans un courant politique beaucoup plus large que le seul courant agraire. À l’occasion des élections au Conseil de la République de novembre 1948, qui marquèrent un coup d’arrêt à l’expansion électorale du
rpf en même temps que le renouveau des modérés et des radicaux, Camille Laurens entra en contact avec Roger Duchet. Ce sénateur de la Côte-d’Or était en train de créer de toutes pièces le Centre national des républicains indépendants, aux structures souples et au programme résolument tourné vers l’avenir, foncièrement anticommuniste, ni républicain populaire ni gaulliste
[24]. Pour le secrétaire général du
cnri, la réussite ne pouvait passer que par l’alliance étroite avec le parti radical, afin de bâtir un grand parti conservateur appuyé sur les classes moyennes anciennes et nouvelles. Fut-ce la raison qui, dès le départ, permit aux deux hommes – un ancien radical rallié aux modérés en Côte-d’Or, un agrarien associé aux radicaux indépendants dans le Cantal – d’être sur la même longueur d’onde ? Quoi qu’il en fût, Camille Laurens devint dès lors le plus proche collaborateur politique de R. Duchet, ainsi que le cheval de Troie du
cnri en plein essor, installé au cœur même du
ppus.
De novembre 1948 à novembre 1951, la ligne de conduite arrêtée par les deux hommes fut méthodiquement suivie. Le groupe paysan au Conseil de la République se rattacha administrativement à celui des
ri
[25] et Hector Peschaud en devint le président inamovible. En avril 1949, un intergroupe indépendant et paysan fut créé, sous la présidence de Paul Reynaud. Quand Roger Duchet lança l’hebdomadaire
France indépendante en avril 1950, Camille Laurens en devint le principal collaborateur parlementaire, chargé des pages agricoles
[26]. En octobre, il remplaça Paul Antier à la présidence du groupe au Palais-Bourbon et fut à ce titre un des principaux négociateurs de l’accord de février 1951 qui prévoyait des listes d’union entre indépendants et paysans aux élections législatives de juin
[27] et la création d’un comité directeur du
cnri élargi à des parlementaires paysans pour consolider l’union et préparer à terme l’intégration du
ppus dans le Centre national devenu « des indépendants et paysans »
[28]. Le scrutin du 17 juin 1951 fut un succès pour les modérés : le groupe des
ri passa de 25 à 54, celui des paysans
[29] de 30 à 44. Consécration de l’œuvre patiente et méthodique de Camille Laurens, en août 1951, il entra au gouvernement comme secrétaire d’État à l’Agriculture, sous la tutelle de Paul Antier, ministre en titre, puis en novembre, il devint ministre à part entière, remplaçant le président du
ppus. Il demeura en place jusqu’en juin 1953, dans les gouvernements de René Pleven, Edgar Faure, Antoine Pinay et René Mayer.
Dès lors, le ppus, inclus dans le cnip, connut une série de crises internes qui se terminèrent à chaque fois par un recul de Paul Antier. Au-delà des ambitions rivales des protagonistes, deux conceptions de l’agriculture s’affrontaient. Pour le président du parti, la paysannerie devait continuer de former un tout organique. La participation à la vie parlementaire n’était conçue que comme un moyen parmi d’autres d’exercer une pression sur le pouvoir pour en obtenir des avantages supplémentaires. Pour Camille Laurens au contraire, il fallait désormais penser l’agriculture comme un élément de l’économie nationale et en tirer toutes les conséquences. Quand le 23 juillet 1952 Antoine Pinay, en accord avec son ministre de l’Agriculture, refusa d’augmenter une nouvelle fois le prix du quintal de blé, il indiqua clairement quel était l’ordre des priorités. L’expansion industrielle et la paix sociale dans les villes primaient : les paysans devaient produire davantage et moins cher, et fournir, par l’exode rural, la main-d’œuvre qui manquait aux usines. Ceux qui sauraient s’adapter seraient récompensés par l’entrée de plain-pied dans la modernité et la croissance de leurs revenus, dopée par les exportations agricoles vers les pays voisins. Dès 1952, Camille Laurens s’attacha à définir une Europe agricole ou « pool vert ». A l’échelle du pays, les jeux étaient faits. P. Antier échoua finalement en 1957 sur les rivages du poujadisme et disparut l’année suivante de la vie politique. Mais pour Camille Laurens, une question lancinante se posait désormais : comment concilier ses engagements nationaux et les aspirations de ses électeurs cantaliens ? Après avoir pris la mesure du ppus et de son évolution nationale sous la houlette de l’ancien syndic national adjoint de la Corporation paysanne, il faut maintenant revenir en Auvergne et y suivre au plus près l’évolution de la paysannerie dans les années d’après guerre.
Fondements et relais d’une hégémonie politique
Comme pour toute force politique enracinée durablement, comprendre l’hégémonie exercée par le ppus cantalien sous la ive République oblige à tourner le regard vers la société départementale, sa composition, les tensions qui la parcouraient, les aspirations et les relais sur lesquels le parti pouvait prendre appui
Le porte-parole des paysans propriétaires
Les Cantaliens avaient beaucoup souffert de la guerre, même s’ils n’avaient pas subi de bombardements et si l’occupation par la Wehrmacht, à partir de novembre 1942, avait été moins pesante qu’ailleurs. Comme dans tous les départements, les souffrances avaient aussi été inégalement réparties. Pour les paysans propriétaires, groupe social dominant dans le Cantal, quel bilan dresser des quatre années d’occupation
[30] ? Absence d’environ 7 000 prisonniers de guerre, actifs agricoles pour plus des trois quarts ; participation à l’hébergement et au ravitaillement de très nombreux réfugiés – plus de 60 000 à l’été 1940, encore plus de 5 000 en 1941, plus de 15 000 en 1944 ; réquisitions agricoles grandissantes pour l’Allemagne nazie ; violentes représailles subies par les habitants des zones rurales où se concentraient au printemps 1944 les grands maquis, pour la plupart rattachés à l’Armée secrète, beaucoup moins aux Francs-tireurs et partisans français ou à l’Organisation de résistance de l’armée
[31] : autant d’éléments qui avaient affecté la paysannerie cantalienne. Pourtant, du fait même de sa place dans l’économie départementale, elle avait moins que d’autres catégories sociales subi les rigueurs de l’Occupation. Sans bien sûr chercher le moins du monde à entretenir le mythe des paysans tous enrichis par le marché noir dont les profits se seraient accumulés dans les lessiveuses, force est de constater que la pratique généralisée de l’élevage dans le Cantal les mettaient en situation moins défavorable pour survivre que les mineurs du bassin houiller de Champagnac, par exemple, sous-alimentés et surexploités, acculés dès 1941 à des grèves défensives que même les inspecteurs des renseignements généraux ne jugeaient pas injustifiées
[32].
Pour tous les habitants, la Libération fut d’abord un soulagement. Mais bien vite, le nouveau pouvoir – le Comité départemental de Libération et la nouvelle administration préfectorale mise en place en septembre 1944 – fut conduit à prendre des décisions qui ne firent pas l’unanimité. Dans l’esprit des résistants victorieux, majoritairement citadins, souvent dans la mouvance sfio, la priorité allait aux villes – Aurillac avant tout – dont il fallait assurer le ravitaillement afin de garantir un niveau de vie décent et faciliter le maintien de l’ordre public. Tout en supprimant la Corporation paysanne, le nouveau préfet, Maurice Rolland, avocat lyonnais proche d’Antoine Avinin, en accord complet avec le cdl présidé par Jean Lépine, maintint le système de réquisitions et de taxations, non plus au profit de l’occupant mais à celui des zones urbaines. En même temps, sous l’impulsion de Jean Jaulhac, militant communiste et responsable syndical des ouvriers agricoles, la cgt développa une action tous azimuts auprès des salariés des campagnes, encore nombreux. La guerre leur avait été très défavorable. Nombre de propriétaires avaient profité du contexte socio-politique de l’État français et de l’Occupation pour freiner la hausse des salaires alors que les prix s’étaient envolés. D’où une réelle misère des ouvriers agricoles et leur réceptivité à la propagande cégétiste pour l’augmentation du pouvoir d’achat ou contre le recours aux prisonniers de guerre allemands, concurrents déloyaux sur le marché du travail. Les effectifs de la fédération cgt des salariés de l’agriculture firent un bond spectaculaire. Au printemps et à l’été 1945, le retour des prisonniers de guerre français accrut encore le divorce avec les nouvelles autorités. Ruraux dans leur grande majorité, étrangers le plus souvent aux idéaux et aux enjeux de la Résistance, profondément marqués par l’esprit ancien combattant, ils gonflèrent le nombre des mécontents dans les campagnes.
Ce fut dans ce contexte que les anciens cadres de la Corporation redressèrent la tête. Ils reprirent, en l’adaptant aux circonstances, le thème de la nécessaire organisation professionnelle paysanne pour faire face à l’État inquisiteur et au danger que les socialo-communistes étaient accusés de faire peser à terme sur la propriété elle-même. Dès octobre 1944,
L’Effort paysan, l’ancien journal de l’
unsa
[33], reparut sous un nouveau titre, à peine modifié,
L’Essor paysan. À partir de l’été 1945, la Confédération générale agricole et ses différentes composantes se mirent progressivement en place. À leur tête, Clément Bardet, ancien président du syndicat agrarien de la commune de Saint-Etienne-de-Maurs et du canton de Maurs
[34] avant la guerre puis syndic de la Corporation sous Vichy. Bientôt, les attaques virulentes des partis de gauche contre Camille Laurens produisirent l’effet contraire de celui qui était escompté : il apparut aux yeux de bien des petits propriétaires comme un martyr de la cause paysanne. Quatre jours avant le scrutin législatif, il gagna d’ailleurs le procès en diffamation qu’il avait intenté au quotidien
Le Cantal libre, organe du
cdl
[35]. Les agrariens des années trente avaient finalement triomphé des vicissitudes de la Libération et ce fut à la demande explicite du conseil départemental de la
cga qu’une liste paysanne fut constituée en octobre 1945.
Encore fallait-il, pour qu’elle s’imposât, trouver la tactique politique la mieux adaptée à la situation. Les difficultés du courant démocrate-chrétien à constituer une liste spécifique facilitèrent grandement la tâche de Camille Laurens.
Le soutien décisif de l’abbé Lissorgues
Dans sa thèse sur les élections législatives dans le Cantal, Jean Aubert a soutenu l’idée que le
mrp fut avant tout gêné en 1945 par le manque d’une forte personnalité pour prendre la tête de la fédération départementale
[36]. Plutôt que la cause, cela semble la conséquence d’une situation qui, pour être saisie dans toute sa complexité, nécessite d’étudier le clergé cantalien et ses engagements politiques avant et après la Libération.
Si la pratique religieuse dans le département avait commencé à fléchir sensiblement depuis la fin du Second Empire, elle restait au début du
xxe siècle très supérieure à la moyenne nationale : 50 % des hommes allaient à la messe tous les dimanches et 75 % « faisaient leurs Pâques »
[37]. Des différences assez nettes existaient en même temps entre les quatre arrondissements. Celui de Saint-Flour, où se trouvaient l’évêché et la majorité des établissements congréganistes, et dans une moindre mesure celui de Murat
[38] possédaient le taux de pratique le plus élevé. Ils fournissaient aussi les gros contingents d’électeurs des droites. Les passions, toutefois, n’étaient pas aussi exacerbées que dans d’autres régions de France. Ainsi, la circonscription de Saint-Flour avait-elle désigné le vicomte Stanislas de Castellane en 1928 et en 1932, mais il siégeait au groupe des républicains de gauche. À l’inverse, la région de la Châtaigneraie, au Sud d’Aurillac, à forte pratique religieuse, votait pour les radicaux, mais toujours modérés sur la question de la laïcité
[39]. Le clergé n’en représentait pas moins dans le Cantal une des principales structures d’encadrement de la population. Messes, pèlerinages, écoles, associations diverses, journaux : les vecteurs de son influence étaient nombreux. Au premier rang probablement, l’hebdomadaire
La Croix du Cantal, édité à Aurillac et dirigé par l’abbé Marcelin Lissorgues
[40], était le journal servi au plus grand nombre d’abonnés dans le département.
Dès l’été 1940, La Croix du Cantal s’était faite le thuriféraire du nouveau régime et de son projet de Révolution nationale. Ainsi, cet extrait de l’éditorial du 15 août 1942, bien accordé à l’air du temps :
« Il y a dans chacune de nos communes trois autorités : le syndic de la Corporation paysanne, le président de la Légion, le maire. Ces trois hommes, qui doivent être des chefs, ne sont pas issus du suffrage universel, sauf les maires dont leur (sic) loyalisme à l’égard du chef de l’État a mérité le maintien[…]. L’autorité appartient au préfet. C’est auprès de la Légion que l’autorité doit s’informer » [41].
L’influence de Marcelin Lissorgues avait encore augmenté après le décès, le 18 mars 1942, de M
gr Auguste Lecœur, évêque de Saint-Flour, doyen de l’épiscopat français. Il fallut attendre le 8 janvier 1943 pour qu’un successeur lui fût trouvé en la personne du chanoine Henri Pinson, curé de Vierzon dans le Cher. Acquis aux thèses de la démocratie chrétienne, issu d’un milieu totalement étranger à celui du Cantal, il ne parvint jamais à imposer son autorité. Il accompagna positivement le changement de pouvoir à l’été 1944, mais toujours avec une grande prudence
[42].
Le 12 août 1944,
La Croix du Cantal cessa de paraître en application de l’ordonnance de la France libre sur la presse. Marcelin Lissorgues ne fut cependant pas inquiété. Au
cdl, les représentants de la mouvance communiste insistaient pour tendre la main aux catholiques, et dans l’ensemble le souci de réconciliation nationale était fort au sein des nouvelles autorités, sauf à l’égard des ultracollaborationnistes. En septembre, les nouveaux journaux issus de la Résistance se multipliant, Marcelin Lissorgues demanda que l’interdiction de
La Croix fût levée. Le délégué départemental à l’Information plaida au niveau régional pour qu’un nouveau journal catholique parût sous un nouveau titre et avec un nouveau directeur, Marcelin Lissorgues étant seulement admis à participer à la rédaction. Brûlant les étapes, celui-ci lança le 28 octobre 1944 un nouvel hebdomadaire, intitulé
La Voix du Cantal. Sans autorisation. Indignation au
cdl. Interventions ambiguës de Jean Letourneau,
mrp, directeur de la presse au ministère de l’Information : il souhaitait donner à son parti naissant une tribune d’expression dans le département. Attitude ambiguë aussi de M
gr Henri Pinson qui soutint Marcelin Lissorgues, tout en lui conseillant en privé d’adoucir son style, toujours polémique. Entêtement de ce dernier, assuré du soutien de ses abonnés
[43]. Finalement, en septembre 1945, le délégué départemental à l’Information rédigea un rapport franchement hostile et le mois suivant, une procédure judiciaire fut entamée devant le tribunal de Riom. La procédure, lente, n’empêcha pas l’inculpé de continuer d’écrire chaque semaine jusqu’à ce qu’elle aboutît en février 1947 à une condamnation à un an de prison, assortie d’une peine d’indignité nationale à vie
[44]. Entre temps, Marcelin Lissorgues et son dense réseau de relations au sein du monde catholique cantalien, outrés d’avoir été « lâchés » par Jean Letourneau, avaient décidé d’apporter leur total soutien à Camille Laurens avec qui quatre années d’engagements maréchalistes communs créaient de fortes connivences.
Parallèlement, le
mrp était en train de naître dans le Cantal. L’initiative était venue de Madeleine Aubin, ancienne secrétaire de Paul Bastid avant la guerre, résistante et déléguée aux femmes à l’échelon national du Mouvement. L’évêque, bien que plein de sympathie pour le
mrp, hésita en octobre 1945 à lui apporter son soutien affiché. Il ne voulait pas aggraver les tensions au sein du clergé départemental alors que débutait la procédure judiciaire déjà évoquée et qu’il n’avait aucun contrôle réel sur Marcelin Lissorgues. Tout cela aida Camille Laurens à imposer sa candidature et à tenir en lisière les démocrates-chrétiens qui auraient pu lui faire une dangereuse concurrence. Il profita des atermoiements de l’évêché pour négocier un accord avec Henri Joannon, pharmacien à Murat, conseiller municipal jusqu’en 1943, président départemental de l’Action catholique et, au titre de déporté comme otage au printemps 1944
[45], président de la Fédération cantalienne des déportés politiques. Authentiquement résistant
[46], il apportait une caution bien utile à l’ancien syndic national adjoint de la Corporation. Farouchement anticommuniste, il n’avait pas hésité, par souci d’efficacité, à rallier la liste républicaine d’action paysanne et sociale.
Quand Camille Laurens fut invalidé, Henri Joannon le remplaça au Palais-Bourbon et s’inscrivit au groupe du
mrp. Il n’en avait pas moins créé un certain trouble parmi les républicains populaires cantaliens. Ils fondèrent au début de 1946 une fédération départementale qui mit plus ou moins sur la touche l’éphémère député
[47]. Faute de forces suffisantes, François Laparra, son président, choisit de participer à la liste de rassemblement républicain, le 2 juin 1946, conduite par Antoine Avinin (
udsr). Mais en s’associant au radical et résistant Gaston Gineste, deuxième de liste, le
mrp accrut un peu plus le trouble chez les électeurs catholiques qui votèrent massivement pour Camille Laurens. En novembre 1946, une liste
mrp à part entière fut enfin constituée. Cette fois-ci, M
gr Henri Pinson sortit de sa réserve. Il fit interdire la vente des journaux dans les églises pendant la campagne électorale, privant ainsi
La Voix du Cantal, acquise au député paysan, d’une partie de son influence. Mais la liste républicaine populaire, après les péripéties de l’année écoulée, n’avait pu être composée qu’avec des candidats fort peu implantés dans le département
[48]. Son score, sans être négligeable, ne gêna pas la liste du
ppus qui compensa ses pertes dans l’électorat catholique en récupérant une partie des électeurs radicaux dont le parti, en pleine crise après les échecs successifs de Paul Bastid et de ses amis, avait renoncé à participer au troisième scrutin législatif de la Libération.
À l’automne 1946, le ppus avait réussi son implantation dans le Cantal : un dirigeant incontesté, le soutien indéfectible du journal de l’abbé Marcelin Lissorgues, un électorat diversifié, situé avant tout dans le Sanflorain catholique et la Châtaigneraie radicale, uni par la volonté de défendre la propriété contre les menaces que les socialo-communistes étaient constamment accusés de faire peser sur elle.
L’économie cantalienne dans la grande mutation de l’après-guerre
À quoi ressemblait le Cantal dominé par les notables paysans au milieu des années 1950
[49] ? Deux caractéristiques essentielles ressortaient : une population rurale, une économie agricole.
À première vue, le Cantal pouvait donc apparaître comme le prototype du département à économie « archaïque », en complet décalage avec un pays – celui des gouvernements de Pierre Mendès France et d’Edgar Faure – qui entrait de plain-pied dans la société de consommation
[50] (tableaux 9 et 10). Toute la vie locale s’organisait autour de l’élevage laitier – 10 à 12 millions de litres de lait chaque mois – en vue de fabriquer des fromages, le « bleu » et surtout le « cantal » – 15 000 tonnes par an – nourriture obligée de tous les vendangeurs de France encore après la guerre. De mars à octobre avait lieu la transhumance, ou « estive », précédée et suivie par les foires aux bestiaux où se négociaient vaches de réforme et veaux. Les Docks aux fromages à Aurillac représentaient le véritable baromètre socio-économique du département. Le préfet consignait scrupuleusement les cotations hebdomadaires dans ses rapports. Pour les propriétaires, 1940-1950 fut une décennie plutôt faste. La pénurie alimentaire entraîna la hausse des cours, favorisée aussi par l’existence d’assez nombreuses coopératives et la possibilité de stocker les fromages plus aisément que le lait et ses dérivés frais. La guerre avait en plus permis d’imposer des salaires de misère aux ouvriers. La
cgt et le
pcf surent cependant les organiser efficacement à la Libération et obtenir des contrats annuels lucratifs, d’autant que l’exode rural reprenait. Les propriétaires n’avaient apparemment aucun mal à payer en 1949-1950 un vacher-fromager 200 à 300 000 F par an, sans compter les « réserves en nature »
[51]. Le commerce dans les bourgs, les industries traditionnelles – parapluies
[52], galoches, gants, agro-alimentaire, meubles et jouets – et les services publics des chefs-lieux complétaient le tableau économique. C’était la France telle que l’avaient rêvée les maréchalistes, à peine gâtée par quelques exploitations minières – charbon à Champagnac, wolfram à Leucamp, etc. – et quelques barrages hydroélectriques, comme celui de Saint-Étienne-Cantalès inauguré en juillet 1945 par Charles de Gaulle accompagné par le sultan du Maroc alors présent en France.
Tableau 9
Recensement de 1954
• 177 000 habitants dont 80
% de ruraux. • Une seule ville supérieure (à
peine) à 20 000 hbs : Aurillac. • Saint-Flour
: 7 000 environ ; Mauriac : 3 500 ; Murat : 2 500. •
58 % des actifs dans le secteur primaire, 19 % dans le secondaire, 23
% dans le tertiaire.
Tableau 10
Enquête agricole de 1955
• 52 % de la surface du département
(5740 km au total) en prairies permanentes, tandis que terres labourables
et forêts n’en couvraient que 30 %, réparties
en deux moitiés à peu près égales.
• 16 500 exploitations agricoles, dont 56 % en faire-valoir
direct exclusif, et 60 % d’une surface comprise entre 10 et 50 ha.
• Troupeau bovin de près de 300 000 têtes
dont 2/3 de vaches laitières (70 % de la race de Salers,
20 % de la race de l’Aubrac), auquel il fallait ajouter environ
100 000 porcins et autant d’ovins. • Une production de
lait prioritairement destinée à la fabrication
de fromages.
En déduire que la société cantalienne était complètement figée dans ses traditions serait cependant simpliste et même faux. À sa manière, le Cantal n’était pas resté à l’abri du grand mouvement d’industrialisation et d’urbanisation qui affectait la France depuis la Monarchie de Juillet
[53]. L’apogée démographique avait été enregistré au recensement de 1826, avec 262 000 habitants. La population s’était maintenue autour de 255 000 jusqu’au début du Second Empire puis l’exode rural était devenu irréversible : 231 000 habitants en 1872, 224 000 en 1911, 199 000 en 1921, 187 000 en 1946. L’émigration lointaine – jusqu’en Espagne parfois – mais saisonnière remontait à l’époque moderne. Avec le règne de Napoléon III, elle était devenue définitive en même temps qu’elle s’était concentrée en direction de Paris puis de sa banlieue en pleine croissance. Les salariés agricoles avaient commencé à partir les premiers, les petits propriétaires avaient suivi au
xxe siècle. Après avoir décru de 17 % entre 1834 et 1882, le nombre d’exploitations avait chuté de 67 % de 1882 à 1942, passant de 52 000 à 17 000, celles de moins de 10 ha ayant été les plus touchées. C’était donc une paysannerie propriétaire déjà sur la défensive qui avait adhéré au mouvement agrarien dans les années trente puis avait permis l’élection de Camille Laurens.
Le déclin démographique pourtant n’était pas synonyme d’immobilisme. La mécanisation de l’agriculture avait commencé (tableau 11).
Enquête agricole 1946 1955
1963 Nombre de tracteurs 50 880 5 950 Nombre de motofaucheuses
15 1 200 4 800
Dès l’entre-deux-guerres, les coopératives s’étaient multipliées
[54]. Plus généralement, le Cantal ne vivait pas en vase clos, contrairement à ce qu’une analyse superficielle pouvait laisser croire. Depuis le
xixe siècle, il participait à sa façon aux mutations économiques nationales. Depuis la Première Guerre mondiale et plus encore depuis la Deuxième, son intégration au marché national s’était rapidement accrue. Or, dans la France reconstruite de l’après-guerre, la conjoncture agricole s’était retournée en 1949, année où le rationnement avait définitivement cessé. En Normandie, dans les Charentes, des usines concurrentes produisaient désormais en abondance des fromages meilleur marché que le cantal. Entre janvier 1950 et janvier 1951, les cours aux docks d’Aurillac s’effondrèrent de 420 F à 250 F par kg et, pour la première fois depuis dix ans, le 15 avril 1950, des fourmes ne trouvèrent pas preneur. Le temps des hauts prix du fromage, produit dans des exploitations traditionnelles
[55], arrivait-il à son terme ? Les nécessités de l’hygiène publique, l’exode des ouvriers agricoles malgré les salaires élevés, l’attrait – en partie forcé – des citadins pauvres pour les fromages « industriels » vendus dans les magasins à succursales multiples : c’était, à terme, toute l’économie départementale qui était à repenser. Mais rien n’était encore joué définitivement.
En 1952, la fièvre aphteuse réapparut dans le Cantal. Les services manquaient de vaccins et les paysans rechignaient à les utiliser, exigeant au préalable que l’État les leur fournît gratuitement. Peu virulente, l’épizootie ne fit que diminuer la lactation. La pénurie relative entraîna dès l’été une remontée des cours à 380-420 F/kg. L’année suivante, la
fdsea
[56] choisit de participer au « Comité de Guéret »
[57], à la « journée des barricades » du 12 octobre 1953 puis aux journées d’action de décembre. Les cinq parlementaires paysans du Cantal participèrent à toutes les réunions et Camille Laurens se fit désigner comme responsable du « comité de vigilance » chargé d’éviter les dérapages au cours des manifestations prévues dans le département
[58]. Pour mieux canaliser les ardeurs paysannes, le dirigeant du
ppus s’engageait donc personnellement. Il énonça lui-même les objectifs qu’il fallait atteindre : l’organisation des marchés et la mise en place d’une « Europe verte » pour exporter les surplus
[59]. Le Comité de Guéret était conçu comme un groupe de pression supplémentaire pour accélérer le vote des lois élaborées par les modérés dans les commissions parlementaires compétentes
[60]. À l’échelle du Cantal, il s’agissait, sans remettre en cause les habitudes de travail ni les structures foncières, de garantir des prix élevés tout en maintenant un haut niveau de production. Camille Laurens était dans son rôle. Ministre de l’Agriculture jusqu’en 1953, il avait fait adopter une loi prévoyant le remboursement des vaccins contre la fièvre aphteuse
[61] et avait préparé le projet de loi adopté en septembre sur l’organisation des marchés de la viande et du lait
[62]. Dirigeant d’un parti associé aux coalitions gouvernementales successives
[63], il assurait la liaison entre le Cantal et l’État modernisateur.
Mais était-il possible de concilier plus longtemps des conceptions corporatistes à Aurillac avec le projet défendu à Paris de soumettre l’agriculture aux impératifs de l’industrie et de l’unification européenne ?
Le déclin du parti paysan cantalien (1956-1962)
Les élections anticipées du 2 janvier 1956, marquèrent un sensible recul électoral du parti paysan dans le Cantal : moins de 25 % des suffrages exprimés alors que depuis 1945, il s’était toujours situé au-dessus du seuil des 30 %
[64]. Un résultat qui révélait au grand jour les tensions accumulées au fil des années entre la société cantalienne et ses notables modérés installés au pouvoir depuis dix ans.
Les contradictions d’une politique
Le préfet, dans son rapport mensuel de novembre 1955, avait annoncé la victoire de l’apparentement udsr-mrp-cnip qui devait se traduire par l’élection de Camille Laurens, Louis Thioleron et Augustin Chauvet. Mais l’écart fut grand entre les projections et les résultats effectifs (tableau 12).
Tableau 12
Élections législatives (2 janvier 1956)
Inscr. : 115 650; vot. : 85 004; expr. : 82 490
PCF 1. Lucien Goutel 14 124 2. Jean
Jaulhac 17,10 % 3. Louis Taurant Front républicain (SFIO
+ rad.) 17 595 21,35 % 1.Germain Guibert 2. Jean-Marie Pagès (m.
Laroquevieille) 3. François Emica UDSR-RGR 1 (*) 1.
Augustin Chauvet 11 662 2. Jean Sagette (c.m. Neuvéglise,
c. g. St-Flour-Sud) 14,15 % 3. Georges Pineau MRP (*) 1. François
Laparra (c.m. Aurillac, c.g. Aurillac-Nord) 5 172 2. Marie-Louise
Ortet 6,25 % 3. Henri Joannon Paysans 2 (*) 20 896 25,35 %
1. Camille Laurens 2. Louis Thioleron 3. Edmond Charlanne (m.
Jaleyrac, c.g. Mauriac) Poujadistes 3 13 041 15,80 % 1. Ernest
Testud 2. Géraud Cueille 3. Max Ravoux 1. «
Liste républicaine de défense paysanne et d’action
sociale » 2. « Liste d’union des indépendants
et paysans » (CNIP) 3. « Liste de défense
des commerçants, artisans, ouvriers et paysans »
Il est tentant
[65] d’expliquer ce net recul du parti paysan en 1956 par le relâchement des liens entre la paysannerie et son principal représentant depuis dix ans, Camille Laurens, de plus en plus souvent absent du département, accaparé par ses fonctions ministérielles de 1951 à 1953 puis par ses tâches aux côtés de Roger Duchet et à la tête du groupe parlementaire indépendant-paysan
[66]. Son surnom – « Sa Majesté Camille Laurens » – prouvait à lui seul la distance qui s’était installée entre lui et ses électeurs. Certes, les ambitions de l’ancien syndic national adjoint de la Corporation paysanne étaient considérables. Elles avaient grandi au rythme de l’essor du
cnip depuis l’accession d’Antoine Pinay à l’hôtel Matignon en 1952. On notait sa propension à faire le vide autour de lui en renouvelant ses colistiers à chaque scrutin afin d’empêcher l’émergence d’un éventuel concurrent. Cela suffisait-il à expliquer la perte de plus de 5 000 voix ? Les deux sénateurs, actifs au Palais du Luxembourg et bien implantés à Aurillac et Murat, jouaient leur rôle de trait d’union entre le département et la capitale. Quant au renouvellement des colistiers en 1956, il avait des raisons objectives qui relativisaient les considérations sur la crainte – réelle
– de Camille Laurens qu’on lui portât ombrage. A. Dommergue, né en 1872, était décédé en cours de mandat. Il avait été remplacé par Antony Joly mais celui-ci, habitant Aurillac, faisait en quelque sorte double emploi avec Paul Piales, sénateur-maire du chef-lieu. Georges Rolland, troisième député, s’était quant à lui révélé bien peu efficace. Chargé du dossier de la réouverture de la ligne ferroviaire Bort-les-Orgues-Eygurande, il n’avait pas fait grand-chose et, en 1953, il avait échoué à conquérir la mairie de Mauriac. D’où la refonte de la liste paysanne investie par le
cnip le 2 janvier 1956, à la fois pour obéir aux consignes nationales qui prônaient le renouvellement des cadres, et pour représenter de façon strictement équilibrée les trois arrondissements, à commencer par celui de Saint-Flour, sans député depuis 1954.
En fait, l’enjeu était bien plus important qu’une simple question de nombre de jours de présence de Camille Laurens dans son département. Il y avait en effet un décalage grandissant entre d’un côté, l’engagement national des notables cantaliens dans le
cnip – qui avait définitivement choisi en 1955 la voie de l’industrialisation accélérée de l’économie et son intégration dans l’Europe des Six
[67] – et, de l’autre côté, les réalités locales quotidiennes, les soucis et les attentes d’une société rurale consciente de sa marginalisation.
En février 1955, le Comité départemental consultatif de défense contre les maladies des animaux
[68] proposa au nouveau ministre de l’Agriculture, Jean Sourbet
[69], la vaccination générale du troupeau cantalien avant la transhumance du printemps. La fièvre aphteuse, endémique depuis 1952, était en progrès sensible depuis l’été 1954. Mais les éleveurs, déjà défrayés du prix du vaccin par la loi du 11 avril 1953, exigeaient maintenant le remboursement des frais vétérinaires pour obtempérer. Les choses traînèrent pendant plusieurs semaines jusqu’à ce que le décret du 8 avril imposât la vaccination des 200 000 vaches laitières. Bien qu’indispensable, la mesure fut prise dans des conditions telles que le pacte social qui unissait les notables et la paysannerie fut partiellement rompu. La décision, retardée par la crise ministérielle de février 1955
[70], tomba alors que la transhumance avait commencé. Les conférences des services vétérinaires, organisées par la Chambre d’agriculture pour expliquer les mécanismes et les délais de la vaccination, ne débutèrent qu’en mai. Les raisons de résister à l’État inquisiteur et paperassier étaient donc en place, d’autant que certains comptaient toujours sur les effets de l’épizootie pour enrayer la baisse des cours du lait et du fromage, et que certains vétérinaires, par démagogie ou incompétence selon le préfet
[71], faisaient courir le bruit que le vaccin provoquait la maladie. Fut aussi durement ressentie l’attitude volontiers condescendante des décideurs citadins, toujours prompts à dénoncer l’archaïsme des méthodes d’élevage et le montant excessif des salaires versés aux ouvriers agricoles
[72]. Même les responsables départementaux du
ppus semblèrent lointains. Ils tardèrent à obtenir l’intervention d’Interlait, organisme chargé d’acheter les surplus. Toute baisse des prix agricoles n’était-elle pas, selon le leitmotiv du préfet, une victoire remportée sur l’influence du
pcf parmi les ouvriers des villes ?
Ce fut avant tout cela qui expliqua la percée électorale poujadiste dans le Cantal. Les rivalités internes à l’
udca avaient certes empêché d’en prévoir l’ampleur. Le mouvement était bien implanté dans le département depuis l’automne 1954. À proximité du Lot, berceau du poujadisme, il avait le soutien d’un grand nombre de commerçants en difficulté dans les bourgs ruraux frappés par le déclin démographique et profitait du passage de nombreux responsables nationaux à Aurillac où plusieurs journaux de l’
udca étaient imprimés, les salaires des ouvriers du livre y étant moins élevés qu’en région parisienne. Mais un conflit ouvert avec Pierre Poujade avait éclaté à l’été 1955 sur les questions du financement et de la politisation du mouvement. Le président départemental avait fait sécession et fondé, le 21 novembre, un « Comité de réorganisation » de l’
udca, implanté dans quinze départements. Qui, dès lors, aurait pu croire au succès poujadiste le 2 janvier 1956 ? Mais le malaise de la société cantalienne était profond : concurrence du Grand Ouest, exode rural continu, absence de perspective d’industrialisation
[73], fermeture confirmée de la ligne ferroviaire Bort-Eygurande. Le parti de Camille Laurens n’avait pas su proposer au Cantal une version acceptable du projet de société de consommation qu’il soutenait à Paris. Une importante fraction de son électorat vota donc pour la liste poujadiste
[74].
La défaite de Camille Laurens en novembre 1958
Bien qu’affaiblie, la fédération cantalienne du ppus, représentante du cnip dans le département, demeurait encore la principale force politique. Allait-elle entendre l’avertissement des électeurs qui, à leur manière, lui avaient demandé d’imaginer l’avenir en inventant le moyen de dépasser les tensions entre « l’ancien » et « le nouveau », des tensions tout sauf nouvelles, mais exacerbées par la modernisation économique accélérée à l’échelle du pays depuis le début des années cinquante ?
L’envoi de renforts militaires massifs en Algérie à partir du printemps 1956 accrut encore l’urgence de répondre à la question. En septembre, le préfet souligna le manque grandissant de main-d’œuvre. Les jeunes qui n’avaient pas encore été aspirés par l’exode rural étaient maintenant accaparés par l’armée :
« le système de transhumance se trouve ainsi menacé à plus ou moins longue échéance, sa disparition progressive imposant une véritable révolution des méthodes de travail et de production dans ce département ».
Si les vachers-fromagers se faisaient chaque année plus rares, ce n’était pas tant à cause des salaires que des « conditions trop dures de travail » et de « l’absence totale de confort et d’hygiène » dans les burons pendant l’estivage. Le préfet, en accord avec les idées dominantes au sein de la haute fonction publique d’alors, en concluait qu’il fallait supprimer la transhumance. On aurait pu imaginer une autre solution, un audacieux plan d’équipement rural, impulsé par le conseil général, afin de conserver les pratiques agricoles ancestrales – gages de la mise en valeur équilibrée de la montagne – tout en les adaptant aux conditions modernes d’existence… Il n’en fut rien et l’on continua de gérer l’économie laitière au jour le jour. Les notables indépendants-paysans, les propriétaires ruraux et les négociants, par entente tacite, continuèrent de vivre comme au bon vieux temps.
Les cours des fromages remontèrent en 1956. Se combinèrent les effets de la fièvre aphteuse, toujours endémique puisque la vaccination générale du troupeau avait échoué, et ceux de la pénurie relative de beurre à l’échelle nationale qui incitait les laiteries charentaises à réduire temporairement leurs fabrications fromagères. Les négociants cantaliens en profitèrent pour vendre des fromages « de qualité douteuse »
[75]. Quand la concurrence charentaise reprit en 1957, la
fdsea, en groupe de pression efficace, obtint la création d’un label d’origine contrôlée et l’intervention d’Interlait. À l’été 1958, les stocks de fromages, partiellement invendables car trop vieux, étaient estimés à plus d’un milliard de francs. Vendre peu et mal mais cher demeurait le principe de bien des éleveurs du département. Ce comportement expliquait-il la mauvaise volonté de l’État à l’égard du Cantal ? Le Comité départemental d’expansion économique
[76] demanda avec insistance le classement de cinq cantons du Sanflorain en « zone critique »
[77] mais ne l’obtint pas. Il s’intégra au Comité régional d’expansion économique qui échafaudait un « Plan Auvergne » mais ne parlait que d’industrialisation sans jamais évoquer la moindre solution d’avenir pour la transhumance
[78]. Face à toutes ces interrogations, Camille Laurens brilla surtout par son silence. Son colistier de janvier 1956, Louis Thioleron, prit bien une initiative pour enrayer le déclin de sa commune. Le 11 juin 1957, il fit adopter par le conseil municipal une baisse de 50 % de la patente pendant cinq ans pour toute entreprise nouvelle qui s’installerait à Saint-Flour. Mais cela resta un acte isolé.
Survint la crise de mai 1958. Les habitants du Cantal assistèrent aux événements en spectateurs et approuvèrent massivement le retour de Charles de Gaulle. Pendant l’été, Camille Laurens passa un accord avec le
mrp et Augustin Chauvet pour mener une campagne commune en faveur du « oui » au référendum constitutionnel de septembre. Puis vint le temps des élections législatives, les premières de la
ve République. Les indépendants-paysans devaient tenir compte d’une triple contrainte : le changement du mode de scrutin, redevenu uninominal majoritaire à deux tours, la réduction – de trois à deux – du nombre des sièges réservés au département, et la stratégie nationale du
cnip dans laquelle ils s’inscrivaient résolument
[79]. D’où le partage des circonscriptions entre Camille Laurens et Augustin Chauvet.
Celui-ci avait patiemment bâti depuis une dizaine d’années son implantation dans le département où il était né en 1900. Sous-directeur au ministère des Finances après la guerre, il appartenait à la mouvance des radicaux indépendants. Il devint maire d’Anglards-de-Salers en 1947 puis conseiller général de Salers en 1949 et prit la tête de la liste
udsr-
rgr en 1951. Tout semblait le destiner à s’intégrer à terme dans le
ppus. Mais son ambition personnelle et la conscience aiguë des contradictions du parti paysan dans sa gestion du département l’avaient poussé à conserver sa marge de manœuvre. Il profita de la crise de la fédération radicale-socialiste
[80] pour élargir son audience en 1954 – où il n’y eut pas de candidat radical
– puis en 1956 – où
sfio et radicaux mendésistes firent liste commune. Il devint alors député, mais uniquement grâce à l’apparentement négocié avec le
cnip et le
mrp. À l’automne 1958, il quitta l’
udsr moribonde depuis le référendum constitutionnel pour entrer au
cr d’André Morice, très proche du
cnip par le programme et les accords électoraux en cours de négociation. En laissant à Augustin Chauvet la circonscription d’Aurillac, Camille Laurens raisonnait avant tout dans un cadre national : il s’agissait de soutenir un candidat mieux placé pour contenir la poussée socialiste attendue
[81], et destiné à rejoindre bientôt le Centre national tandis que le dirigeant indépendant-paysan serait, lui, facilement réélu dans le Sanflorain, plus catholique et plus conservateur. Mais, comme dans bien d’autres départements
[82], les résultats ne furent pas tout à fait conformes à ceux que d’aucuns escomptaient.
Si les choses se passèrent comme prévu pour Augustin Chauvet, aidé par la difficulté tant des socialistes que des communistes à mobiliser leurs électeurs, Camille Laurens par contre fut largement battu. Sans aucun mandat électif local, de moins en moins présent dans le département, il n’avait pas de projet d’avenir cohérent à proposer aux électeurs. Son suppléant, Emmanuel Paran, président de la fdsea, lui tenait lieu de programme. Son principal soutien depuis 1945, l’abbé Marcelin Lissorgues, décéda un mois avant le scrutin. Le mrp présenta son seul candidat vraiment influent dans le département, H. Joannon, en profitant du nouveau mode de scrutin qui lui permettait de valoriser au mieux le capital de sympathie dont il bénéficiait dans le Sanflorain. Enfin, Jean Sagette obtint l’investiture gaulliste.
Né en 1907, adhérent dès les années trente du parti agraire et sympathisant des ligues, il n’était pas un débutant en politique. Il avait déjà été candidat au second tour des élections législatives de 1936 pour tenter de barrer la route à Georges Montel
[83]. Membre de la Corporation paysanne et totalement étranger à la Résistance, il avait renoué avec l’engagement politique à l’occasion des élections municipales de 1953. Elu conseiller municipal de Neuvéglise, il s’était présenté comme candidat paysan dissident en 1955 et avait emporté le siège de conseiller général de Saint-Flour-Sud. Il avait figuré aux élections législatives de 1956 en deuxième position sur la liste d’A. Chauvet qui cherchait un homme capable de capter les suffrages des adhérents de l’
udca (tableau 13). Changeant une nouvelle fois d’étiquette, Jean Sagette fut donc en 1958 le candidat de l’
unr, jeune parti sans cadre dans ce département où le
rpf n’avait jamais pu s’implanter. Sa victoire ne fut toutefois possible qu’au prix d’un accord avec Henri Joannon qui se désista en sa faveur
[84] et du report des voix des électeurs socialistes au second tour, la
sfio ayant officiellement appelé, malgré les protestations véhémentes des communistes, à tout faire pour battre Camille Laurens.
Tableau 13
Élections législatives – 2 janvier 1956
1ère circ. (Aurillac) 2e circ.
(St-Flour/Mauriac) 1er tour 1er tour Inscr. 58 012 ; vot. : 40 293
; expr. : 39 115 Inscr. 56 275 ; vot. : 38 463 ; expr. : 37 583
PCF : 5 556 14,2 % PCF 4 007 10,65 % Léon Chancel
(c.g. Pleaux) + Jean Jaulhac 1 Louis Taurant + Pierre Loubat SFIO
8 281 21,15 % SFIO 4 127 11 % Germain Guibert Fernand Bardy
(a.m. Mauriac) + Justin Renac (m. et c.g. St-Cernin) + René
Amarger Radicaux 4 946 12,65 % MRP 9 150 24,35 % Yves-Louis
Amblard Henri Joannon + Jean-Marie Pagès + Richard Chaput
Centre républicain 18 609 47,60 % Paysans (CNIP) 11
117 29,60 % Augustin Chauvet Camille Laurens + Joseph Vidal
Emmanuel Paran (m. Loubaresse) Divers droite 1 723 4,40 % UNR
9 182 24,45 % Jean-Marie Bac Jean Sagette + Georges Mallardeau
+ Jean-Francis Peyrac 2d tour 2d tour Inscr. 57 807 ; vot. :
39 841 ; expr. : 38 974 Inscr. 56 271 ; vot. : 39 483 ; expr. :
38 829 Léon Chancel 5 308 13,65 % Louis Taurant 4
021 10,35 % Germain Guibert 8 851 22,70 % Camille Laurens
13 111 33,75 % Augustin Chauvet 24 815 63,65 % Jean Sagette
21 697 55,90 % 1. titulaire + suppléant
Ces manœuvres partisanes portèrent le coup de grâce à ce dernier. Ce ne fut cependant que le point final à un processus amorcé depuis plusieurs années qu’il n’avait pas su enrayer. Le contrat conclu entre la paysannerie propriétaire du Cantal et les notables modérés du cnip était rompu.
Le temps des choix : la fin programmée de l’ancestrale transhumance
Le changement de République fut donc fatal à Camille Laurens qui payait au prix fort son incapacité à articuler ses pratiques politiques nationale et locale
[85]. Les indépendants-paysans n’en conservaient pas moins d’importantes positions. Aux élections municipales de mars 1959, ils cédèrent bien quelques mairies à la
sfio, au