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Histoire & Sociétés Rurales

2001/2 (Vol. 16)


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Robert Delort et François Walter, Histoire de l’Environnement européen, Paris, puf, « Le nœud gordien », 2001, 352 p., 188 F.

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« Créer une deuxième nature, c’est-à-dire une culture édifiée sur le terrain, sur les forces et les trésors de la première nature antique et inorganisée et même hostile aux intérêts de l’humanité laborieuse », telle est, selon Maxime Gorki, l’entreprise démiurgique assignée à la révolution soviétique et, plus largement, aux progrès scientifiques et techniques appliqués au monde moderne. Cette formule (citée en note p. 249) donne le leitmotiv d’un livre qui se situe au confluent du manuel universitaire du type « Nouvelle Clio » et de l’essai engagé. Disons-le d’emblée, la récompense d’une longue attente et le point de départ d’une réflexion historiographique hybridée par les sciences dures et par une exploration de l’imaginaire des hommes.

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À première vue, ce titre a quelque chose d’exagéré ou d’ingénu. Histoire au singulier, comme si son objet était unique, d’un Environnement ramené à sa seule dimension européenne, en posant pour acquise sa spécificité occidentale de cette problématique : l’Europe n’étant pas retenue ici en tant qu’espace géographique. L’ambition du propos donne le vertige, vertige confirmé par la lecture de la démonstration, « belle leçon de méthode » (préface par Jacques Le Goff) dans le sillage des intuitions premières de Lucien Febvre (La Terre et l’Évolution humaine, 1922) et au cœur des recherches actuelles. Formé d’un médiéviste gourmand d’idées et débordant de science, Robert Delort, et de son collègue genevois François Walter, à la fois moderniste et contemporanéiste, bien connu, entre autres, pour ses travaux sur l’« invention du paysage » helvétique, le tandem de cette Histoire de l’Environnement a réalisé le tour de force de synthétiser des éléments trop souvent juxtaposés ou réduits à l’état de tableaux. Cette démarche à proprement parler écologique, puisqu’elle vise à retrouver des interrelations, revient donc à subordonner « l’anthropisation du milieu » à un ensemble complexe de facteurs. Les processus qui se situent dans le temps font l’objet d’une troisième partie, relativement classique, (livre iii, p. 211-310) depuis la révolution néolithique jusqu’à la situation de déséquilibre actuelle. La nouveauté se situe en amont (et, si l’on peut dire, en aval), dans une recherche des facteurs (livre ii : « L’espace dans le temps : variations et variabilité », p. 129-210) et dans celle des représentations (« histoire de l’Histoire de l’environnement », livre i, p. 49-128).

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Cette approche culturelle s’avère d’autant plus stimulante qu’elle embrasse « la façon dont les hommes ne cessent de définir et de redéfinir les usages sociaux de la nature » (p. 319) en se plaçant sous les angles les plus variés. L’européanité de l’environnement étudié ici procède d’un mode de perception dont les auteurs tentent très courageusement de distinguer les caractères et la stratigraphie, en insistant sur la notion d’espace plein, densément occupé et, somme toute, domestiqué depuis l’époque néolithique (p. 27). Les préliminaires consacrés à l’outillage linguistique des indo-européens (p. 35-39) peuvent agacer, mais ils donnent du sens à une thèse qui revient continuellement centrée sur le thème de la supériorité technique (l’Europe technicienne) et sur celui de l’anthropocentrisme prédateur de nature produit par le christianisme.

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Ces cent premières pages sont brillantes et, globalement, très convaincantes, avec quelques morceaux d’anthologie sur l’appropriation de l’environnement par le mythe (p. 54 et suivantes, la nature magique, par exemple). « L’assujettissement du monde naturel » par la pensée logique correspond à une démarche intellectuelle qui naît au Moyen Âge – on cite Isidore de Séville, certes, mais il faudrait poursuivre avec les Specula du xiiie siècle, ou le Livre des propriétés des choses de Barthélemy l’Anglais, avec, en contrepoint, la description de l’Irlande par Giraud de Barri (un pionnier de l’écohistoire, s’il en est, dans le dernier tiers du xiie siècle) ou les élucubrations de Jean de Mandeville. Ici, par moment, on en dit trop (p. 69, peu importe que Copernic, né à Thorn soit Prussien ou Polonais, pas plus, d’ailleurs, qu’on ne se soucie de savoir, plus loin, p. 146, que le Niémen se dit maintenant Nemaunas ou la Dvina Daugava : ces mises au point érudites constellent inutilement le livre) ou pas assez. L’entrée en scène des philosophes et des savants donne lieu à de beaux développements – on comprend ce que Le Nôtre doit à Descartes, mais aussi ce qu’il annonce. Ces excellents passages culminent dans un chapitre intitulé « Du refuge arcadien à l’environnement comme idéologie » (p. 89-112), où l’on retrouve les analyses de François Walter et d’autres auteurs comme Philippe Joutard sur la découverte du paysage. « Le romantisme agraire et l’idéologie anti-urbaine » qui trouvent en Allemagne un terreau favorable (p. 108-112) renvoient à un contexte philosophique illustré par C.G. Jung, Heidegger ou, en littérature, E. Jünger : on passe du divertissement ressourcé par la nature à l’hygiénisme militant et, de là, à une exaltation des origines et de l’archaïsme. Reste à savoir en quoi ces idéologies ont pu irriguer, çà et là, les conformismes et les protestations. Dans la seconde moitié du xxe siècle, une histoire politique de l’environnement peut s’écrire en termes d’histoire événementielle et institutionnelle : là encore, l’esquisse est tracée avec finesse, et l’on ne peut que souscrire à l’idée de croiser les regards, en développant, par exemple, les recherches relatives à l’histoire du droit et des pouvoirs qui régissent l’usage économique de la nature (p. 24).

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Jusqu’à la Révolution industrielle, l’homme n’est qu’un agent, parmi d’autres, du milieu dans lequel il vit : l’évolution de celui-ci résulte, en grande partie, de facteurs adjacents. Dans cette optique, il convient de prendre en considération des éléments largement extérieurs à l’épiderme terrestre, à commencer par l’activité du soleil et par ses variations ou par les phases de la lune, bien connues des jardiniers. Généralités ? Oui et non, puisqu’ils sont dignes d’être étudiés à l’échelle du continent ou même, à une échelle plus grande, en allant au-delà du relevé chronologique des météorites (à ce propos, p. 131, la date du premier aérolithe réellement observé est de 1492 et non 1494, celle de la comète de Halley, 1066). L’imbrication de la météorologie et de la conjonction astrale est l’un des topoi des chroniqueurs : il n’empêche que ce genre d’information peut s’avérer fort instructif dans le cadre d’une histoire du climat désormais toujours mieux connue – on pense aux travaux de Pierre Alexandre, malheureusement absents de la bibliographie. On appréciera la clarté et la valeur des exemples du sous-chapitre consacré aux mouvements marins et à la formation des littoraux ainsi qu’au régime des cours d’eau (p. 146-156) : là encore – et peut être est-ce la vocation de ce livre, il y a de quoi susciter d’innombrables monographies et, pourquoi pas, d’inspirer une encyclopédie vouée à l’écohistoire. On restera quelque peu sur sa faim à propos de la végétation et des forêts, mais il est vrai que ces préliminaires ne se justifient qu’en fonction de leurs développements ultérieurs, et notamment des analyses fort appétissantes sur la gestion des ressources forestières (p. 265-274), une thématique apparemment bien balisée par les historiens, mais susceptible d’être enrichie, et de beaucoup, grâce aux techniques des archéologues actuels (ainsi, les recherches d’Aline Durand sur Les paysages médiévaux du Languedoc, 1998). On saura gré à Robert Delort d’avoir initié une histoire de la faune dont on retrouve ici les traits principaux en compagnie de quelques échantillons savoureux, mais aussi d’en avoir étendu le champ aux micro-organismes : des pages denses (p. 169-183) avec quelques pépites comme un ex-cursus exemplaire sur la malaria (p. 179-181).

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Et l’homme ? « La démographie historique est […] l’élément capital d’une écohistoire dont l’homme est à la fois objet et sujet » (p. 189), au risque d’y voir une clé universelle des phénomènes environnementaux perceptibles à l’échelle historique. 20 à 23 millions d’Européens en 2300 avant J.-C., presqu’autant qu’à l’époque de Charlemagne, 36 millions vers 200 après J.-C. (p. 190-191), le double avant la Grande Peste ? Selon les auteurs, la planète compte un cinquième d’Européens vers 1300 comme vers 1500, une proportion qui paraît avoir augmenté jusqu’aux alentours de 25 %, jusqu’à 30 % si l’on inclut les émigrés, puis qui tombe en chute libre après 1950 (le tableau de la page 202, par ailleurs trop anecdotique – la population de Monaco ou du Vatican exprimée en millions d’habitants ! – aurait pu être remplacé par une carte, infiniment plus parlante). Le grand absent du débat qui s’entrouvre ici est évidemment Malthus (oublié dans l’index), et, derrière lui, ses épigones ou ses critiques : le Club de Rome a été évoqué dans la première partie, mais on attend vainement Alfred Sauvy. Par ailleurs, quid de la guerre, des destructions programmées et des dégâts collatéraux ? L’Europe est, à cet égard, un microcosme ou, peut être même, une exception aux dimensions continentales.

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« Les caractères originaux » de l’environnement européen se dessinent dans toute leur netteté dans la troisième et dernière partie de l’ouvrage. Découpage prévisible, avec trois grands moments fort différents dans leur intensité. Ce qu’on pourrait qualifier d’« ancien régime écologique », façonné par le Moyen Âge après avoir été ébauché dès le Néolithique, ressortit d’une image familière, paysage de force tranquille et d’illusions d’éternité. On aurait pu rajeunir l’exposé à partir de travaux récents comme ceux de Gérard Chouquer, sur la genèse des campagnes ou la monographie d’Yves Michelin sur la région des Puys (Les jardins de Vulcain, 1995). À cette douceur s’oppose la dureté des révolutions nées d’une science agressive : l’irruption de nouvelles techniques de culture, l’emploi d’adjuvants comme les engrais chimiques – en Allemagne, 3,1 kg/ha de fertilisants en 1880, 42 kg/ha en 1914, 382 kg/ha en 1980 (p. 248) –, la surconsommation de terre et la concurrence sauvage fondent une logique de Frankenstein (l’« artificialisation ») dont nous sommes les témoins et, potentiellement, les victimes. La « révolution thermo-industrielle » (p. 254 et suivantes) se poursuit à un rythme cataclysmique : on en retiendra la présentation fortement argumentée et, bien entendu, convaincante. De la même manière, on pourra suivre les auteurs dans leurs observations sur la gestion des ressources, avec une mention pour le cas de la Camargue (p. 275-277), « produit historique » à la limite de la schizophrénie paysagère. Enfin, sur un thème convenu, celui des milieux perturbés, on soulignera quelques fortes pages sur l’environnement urbain, « écosystème en mutation » (p. 285-289 en particulier) et, bien entendu sur les risques technologiques actuels.

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La pertinence des analyses et la richesse de cette Histoire de l’environnement européen auraient mérité une forme éditoriale moins austère – pour ne pas dire indigente : faute d’illustrations, de schémas, de graphiques et de cartes, qui auraient permis d’étayer le texte, trop de développements sont restés allusifs, et sans doute, peu accessibles à la majorité des lecteurs de l’ouvrage. De même, pour l’étudiant ou le chercheur avancé, une bibliographie plus lourde (du genre « Nouvelle Clio ») et un renvoi aux bibliographies électroniques ou aux sites Internet concernés auraient pu être les bienvenus. Gageons cependant que ce maître ouvrage, qui sera réédité et traduit, restera une référence incontournable.

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Georges Bischoff

Jean Blancou, Histoire de la Surveillance et du contrôle des maladies animales transmissibles, Paris, Office International des Épizooties, 2000, xiv-366 p., 40 Euros

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S’il est un sujet délaissé, c’est bien le passé des contagions animales. Celles-ci ont fort peu retenu l’attention des historiens : au hasard de leurs recherches, ils se sont en général contentés de relever les épizooties sans chercher à en élucider la nature. De leur côté les vétérinaires, après la révolution pastorienne des années 1880, n’ont fait que répéter ce qu’en avaient dit leurs devanciers. Aussi doit-on reconnaître le mérite de Jean Blancou qui a tenu à affronter seul un sujet aussi étendu.

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Le titre attirera sans doute l’attention. L’absence du terme « épizootie » peut surprendre au début d’une publication presque uniquement consacrée à ce sujet. Peut-être le mot aurait-il appelé une discussion sémantique : une épizootie est-elle obligatoirement contagieuse ? À ce sujet, l’opinion de l’auteur n’apparaît qu’incidemment : il s’étonne (p. 62) qu’au xixe siècle, on ait pu « se dire non contagionniste tout en affirmant, paradoxalement, que la fièvre aphteuse était épizootique », une façon détournée d’admettre qu’une « maladie frappant simultanément un grand nombre d’animaux » n’est épizootique que si elle est contagieuse. Omission intentionnelle encore, le titre ne fait pas allusion à l’historique proprement dit des contagions animales : leur effet sur le cheptel, dans le temps et dans l’espace, ne sera pas étudié, ce dont l’historien doit être avant tout averti. La restriction est sage, d’ailleurs, en raison de la rareté des documents concernant la très longue période envisagée, allant de l’Antiquité à la fin du xixe siècle, et dans le monde entier, exceptée l’Amérique pré-Hispanique, décidément trop muette.

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L’ouvrage débute par un rappel sur les principaux auteurs et publications cités, classés à la fois par régions géographiques et par siècles. Cette liste étonne d’abord par son caractère hétéroclite et par l’extrême brièveté des notices. Elle autorise cependant quelques remarques. Jusqu’au xvie siècle inclus, force est de constater que les ouvrages ne parlent que très incidemment des maladies animales, qu’il s’agisse des encyclopédies zoologiques – d’Aristote et de Pline l’Ancien à Konrad Gesner (1551) et Ulisse Aldrovandi (1608) – ou des traités agronomiques : ceux de l’Antiquité (Virgile, Varron, Columelle) et plus tardivement ceux de Pietro Crescenzi (1366), Thomas Tusser (1557, Five hundred points of good husbandry), et Charles Estienne (1564). Font exception les hippiâtres du Bas-Empire et de Byzance, dont personne ne peut dire si le savoir remontait à l’Antiquité classique : vétérinaires de l’armée ou fonctionnaires de la Poste impériale, c’est eux qui ont constitué un premier corpus encore étudié à l’âge Baroque. Autre grand précurseur, l’écuyer de Frédéric II de Hohenstaufen, Giordano Ruffo fit paraître autour de 1250 un Livre de Maréchalerie imité largement pendant deux siècles. Enfin en 1546, le médecin Girolamo Fracastoro pressent l’essence de la contagion et son importance, en particulier dans les maladies animales. Après un xviie siècle très pauvre, le xviiie siècle est surtout celui des médecins, esprits simplement curieux ou chargés plus spécialement de la surveillance des épizooties : Bernardo Ramazzini (1711), Carlo-Francesco Cogrossi (1714), Giovanni Maria Lancisi (1715), Petrus Camper (1771), Félix Vicq d’Azyr (1775-1779). De leur côté, les premières écoles vétérinaires (1761-1766) fondées par Claude Bourgelat essaiment des praticiens dans l’Europe entière comme Peter-Christian Abildgaard et Carlo-Giovanni Brugnone. En France dans la première génération de vétérinaires, appartenant aux xviiie et xixe siècles, on retient les noms de Philibert Chabert, Jean-Baptiste Huzard, François-Hilaire Gilbert. Dans un tout autre registre, les ouvrages de maréchalerie (terme qui englobe encore la médecine et la chirurgie des chevaux autant que la ferrure) comme ceux de Jacques de Solleysel (1664), François de Garsault (1764), Philippe-Étienne Lafosse (Guide du maréchal, 1766) connaissent un succès éditorial durable. Quant au xixe siècle, il est, semble-t-il, traité ici pour mémoire, tant les notices sont laconiques et peu nombreuses.

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Après un tableau récapitulatif sur les principales maladies, chacune fait l’objet d’un grand chapitre séparé : clavelée, fièvre aphteuse, fièvre charbonneuse, morve, péripneumonie contagieuse bovine, peste bovine, rage, tuberculose, « autres maladies infectieuses » ; les trois derniers chapitres, ectoparasitoses, endoparasitoses et maladies des espèces sauvages, ne donnent de ces sujets qu’un bref aperçu. Le plan adopté pour chaque maladie est celui des cours magistraux : symptomatologie (descriptions cliniques, incubation, diagnostic expérimental et reproduction de la maladie) ; lésions ; étiologie et pathogénie ; épidémiologie (contagiosité et modes de contagion, espèces sensibles, matières virulentes) ; prophylaxie sanitaire (hygiène générale, isolement, abattage, destruction des matières virulentes) ; prophylaxie médicale (inoculations, immunisation passive – i.e. utilisation de sérums – et vaccination) ; traitement ; réglementation sanitaire (systèmes de déclaration et d’alerte, interdiction de vente et rédhibition). On voit bien qu’il s’agit là d’histoire des sciences et non d’un essai concernant l’impact des épizooties sur les sociétés. Les documents réunis dans les paragraphes sont ordonnés chronologiquement et tendent à former un historique séparé de chaque question. Le lecteur lira sans doute avant tout les conclusions des différents chapitres suivies d’un rappel des données scientifiques actuelles sur les maladies, très utile aux non vétérinaires. Pour chaque affection, l’auteur a tenu à proposer une bibliographie séparée. Quelques clichés hors-texte en couleurs apportent un supplément d’information.

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Un tel foisonnement de renseignements se prête mal au résumé et il ne peut même pas être question ici de définir les différentes maladies. Le lecteur s’attachera sans doute à retrouver l’époque à laquelle chacune d’elle a été individualisée, les croyances et les tentatives de traitement dont elle a été l’objet, la mise en évidence du germe en cause, puis les effets de la prophylaxie scientifique, dans la mesure où ces événements appartiennent au xixe siècle. Ce sera l’occasion de situer le moment où certaines ont perdu leur importance économique. Mais la vigilance s’impose : par exemple, la seule date de la découverte par Louis Pasteur du vaccin contre le charbon bactéridien (1881) peut induire en erreur. S’il est vrai que ce vaccin fut aussitôt commercialisé avec tout le succès attendu dans des régions très atteintes comme la Beauce, Victor Galtier (1892) signale que, dès 1886, le nombre d’animaux immunisés ne cessa de décroître, conséquence possible d’une certaine lassitude ou de simple négligence. L’état sanitaire de l’élevage occidental s’est de toute façon indéniablement amélioré peu avant 1900, et l’invention de vaccins – comme ceux du choléra des poules ou du rouget du porc – n’est pas seule en cause : la morve, zoonose majeure qui décimait les équidés et menaçait les personnes qui les approchaient, disparaît à partir de 1890 à la suite de la mise au point de l’intradermo-réaction révélant les animaux porteurs à abattre : les chevaux sont alors sacrifiés en Europe par dizaines de milliers. L’inoculation de la péripneumonie contagieuse bovine, en l’occurrence l’introduction du germe virulent à un endroit du corps spécialement choisi (le chanfrein ou l’extrémité de la queue) a permis sinon la disparition, du moins le recul de la maladie, d’abord en Afrique Noire, peut-être dès le xviiie siècle, à la suite d’essais inspirés de la variolisation humaine, puis, en Europe, après les travaux du médecin Louis Willems en 1852. La rage mérite une place à part puisque la vaccination inventée par Pasteur (1884) n’a été pratiquée qu’à titre curatif sur des humains mordus par des animaux enragés. Suspects ou contaminés, les chiens devaient être abattus. Resteront surtout préoccupantes au xxe siècle, la clavelée des ovins, la tuberculose, la brucellose, la fièvre aphteuse et beaucoup de parasitoses. Quant aux encéphalopathies spongiformes transmissibles que l’actualité ramène au premier plan, seule la tremblante du mouton fut autrefois signalée (dès 1732 en Angleterre, 1765 en Allemagne et 1810 en France), mais seulement comme une affection anecdotique nécessitant l’abattage des cas déclarés.

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Écrire l’historique d’un domaine aussi vaste a semble-t-il posé à l’auteur plusieurs problèmes. D’une part, la nécessité de recourir aux ouvrages de synthèse a conduit Jean Blancou à utiliser une « bibliographie complémentaire », uniquement citée d’après d’autres ouvrages : « Contrairement au véritable érudit que fut Léon Moulé, j’ai surtout puisé ma documentation à des sources secondaires. Mon ouvrage décevra donc les historiens, car il se réfère rarement à des documents originaux ». Ce sera donc le travail du chercheur que de remonter aux sources, car, même indiquées sans grande précision, elles sont nombreuses et représentent certainement ce que la majeure partie de la littérature vétérinaire pouvait fournir. D’autre part ce livre semble bien s’inscrire dans la tradition de nombreux travaux médico-historiques qui proposent une lecture linéaire des événements en privilégiant la notion de progrès. Faute de place peut-être, le contexte médical ou social ne fait l’objet d’aucune présentation générale. Aussi, nombre de pratiques thérapeutiques, isolées de leur arrière-plan doctrinal, se lisent comme de simples « curiosités du passé ». De même le lecteur non averti peut éprouver l’impression que la médecine vétérinaire, après sa création, a évolué pour son compte, intellectuellement coupée du monde, hormis l’intervention, çà et là, de célébrités médicales. Enfin il faut regretter que la modestie de Jean Blancou, spécialiste incontesté et naguère directeur de l’Office International des Épizooties, l’ait amené à rapporter l’opinion d’auteurs anciens sans avancer les interprétations personnelles qui auraient sans doute enrichi l’ouvrage.

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En définitive, « ce livre a été écrit pour tous ceux qui sont curieux de savoir comment furent, jadis, reconnues et combattues les diverses maladies [transmissibles] des animaux ». Au demeurant, l’historien des sociétés rurales, qui n’est pas forcément au fait de la pathologie des animaux, trouvera ici résumées et agréablement présentées les contagions auxquelles le cheptel a été ou est encore exposé ainsi que la problématique de la lutte à mener contre chacune d’elles. Ce manuel pourrait même le dispenser d’avoir recours aux traités spécialisés, lui épargner de fastidieuses recherches et, mieux encore, l’intéresser un peu au passé de ces maladies. Faut-il rappeler combien les causes de celles-ci ont parfois été mal appréciées par les historiens ? « Contaminés » à la longue par une grande familiarité avec les documents anciens, certains chercheurs se sont insensiblement laissés dicter des explications par les témoins du passé. Accuser une sécheresse excessive ou l’insalubrité des mares pour expliquer une contagion pouvait se concevoir au xviiie siècle, mais mérite de nos jours plus ample réflexion. C’est ce que devrait permettre le présent ouvrage.

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François Vallat

Philippe Leveau et J.-P Saquet (dir.), Milieu et sociétés dans la vallée des Baux. Études présentées au colloque de Mouriès, Revue Archéologique de Narbonnaise, supplément 31, Montpellier, Éditions de l’Association de la Revue Archéologique de Narbonnaise, 2000, 390 p., 250 F.

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S’il est une région où les recherches entre les disciplines ont porté leur fruit, c’est bien le Midi de la France, dans l’acceptation la plus large du terme, aussi bien en Provence qu’en Languedoc-Roussillon. Notre revue a souvent donné une place importante aux différents travaux des équipes d’historiens, d’archéologues, de géographes qui travaillent sur l’histoire du paysage, les structures agraires, l’habitat rural, les sociétés agraires. L’ouvrage portant sur la vallée des Baux livre une production scientifique riche et variée, mais aussi inégale. Géographiquement, le territoire étudié se situe entre Durance et Rhône, près d’Arles, dans un paysage où trop souvent on a présumé une importante présence lacustre, sans vérifier dans quel paysage et à quelle date avaient fonctionné les fameux moulins romains de Barbegal, mais aussi les oppida, les villae et fermes, les bourgs et les villes antiques. Les recherches sur le site industriel de Barbegal, celles menées sur l’oppidum des Tours-de-Castillon ou aux Eyguières, puis sur les sites de Saint-Pierre-de-Vence et de Fontvieille, et d’autres travaux encore forment aujourd’hui un corpus impressionnant de données qui renouvèlent notre vision du paysage et des sociétés du Midi de la France.

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Tout d’abord, on peut dire que certaines notions qui ont fait l’objet de multiples études dans tout le bassin méditerranéen trouvent ici leur confirmation : à un climat plutôt humide durant la fin de l’Âge du Fer succède, aux ier siècle avant J.-C. et ier siècle après J.-C., une période « d’apaisement », de gestion anthropique du paysage, avant que ne reprenne une période plus froide et humide, lors de la transition de l’Antiquité au Moyen Âge. Ceci influence le débit des cours d’eau, le niveau marin, la forme du delta du Rhône, la végétation. À partir du ive siècle on constate la remontée des nappes phréatique et le rehaussement des sols d’habitat, aux Eyguières par exemple (p. 325). La période romaine correspond indéniablement à un recul de l’arbre (notamment le chêne) et à un paysage ouvert où céréales, vigne et olivier se font la part belle. Olea est attestée à la fin de la période sub-atlantique (Valérie Andrieu et al., Santiago Riera Mora).

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Autour de Servanes (Mouriès), site traité en divers endroits de l’ouvrage sans que l’on puisse toujours faire le lien entre les divers articles, l’habitat de plaine apparaît d’abord, au vie siècle avant notre ère, comme temporaire, en matériaux légers, et les rapports sont difficiles à établir avec l’oppidum de sommet d’éperon. On peut d’ailleurs rapprocher les données de la période protohistorique de l’analyse des monnaies du territoire (Jean-Claude Richard, Yves Marcadal) qui illustrent la prépondérance de l’atelier de Marseille. De même, on cherchera à confronter cet exemple avec l’étude de Barbegal à l’époque protohistorique et historique. À Servanes, plusieurs bâtiments se développent aux iie et ier siècles avant J.-C., maison cossue, ferme, ainsi qu’une zone de sépulture ou de culte, que certains ont identifié avec Tericiae de la table de Peutinger. À Eyguières (Saint-Pierre-de-Vence), à Castillon, à peu près à la même époque, on trouve également un quartier cultuel et funéraire sous la villa occupée du iiie au xe siècle de façon à peu près continue, un quartier bas, péri-urbain à l’oppidum, tandis que les fortifications de Castillon montrent la longue durée du site et les réfections augustéennes. La proto-urbanisation est d’ailleurs notable ici comme à Barbegal (Fontvieille, p. 76). Les villae, dont on découvre sur une carte de l’article portant sur le site de Mérindole (Peter Bellany et al.) qu’elles ont été une vingtaine, les fermes et les bourgs ne font pas l’objet d’une réelle analyse et la vision de l’abandon à partir du ve siècle, et de la régression de l’habitat en petites unités entre ve et xie siècles laisse le lecteur sur sa faim. De même, l’étude du village « Le Paradou » laisse sceptique : les divers éléments d’habitat du ive siècle, le soupçon d’une « villa tardive » (figure 3, p. 341), les formes des habitats entre les vie et xe siècles et l’apparition du castrum du xiiie siècle forment un fatras peu convaincant. En revanche, l’analyse très fine des céramiques, l’étude des cabanes et habitats de l’époque carolingienne, des fours à chaux du xiiie siècle montrent qu’au-delà d’un sempiternel refrain sur la « continuité », les formes d’occupation du territoire peuvent varier radicalement.

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L’étude des nécropoles apporte quelques éléments anthropologiques intéressants : des adultes assez grands et robustes. La consommation des viandes et poissons montre que l’élevage bovin, d’abord prédominant, est peu à peu complété puis submergé par celui des ovicapridés qui deviennent essentiels dans l’économie médiévale. Le porc est présent mais minoritaire. Les quelques restes de poissons retrouvés confirment la forte présente d’eaux stagnantes, saumâtres, douces (brochet, carpe, tanche, anguille). Le marais n’est pas un lieu répulsif mais fait partie intégrante de la vie rurale.

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Passionnante pour l’histoire des techniques, l’analyse du moulin à turbine de Calade à Fontvieille (Henri Amouric et al.) montre à la fois les progrès techniques propres à la fin de l’Antiquité et au début du Moyen Âge, et la coexistence de divers types de moulin contrairement à une idée, largement abandonnée désormais, d’une évolution linéaire. On pourrait en dire autant pour les pressoirs. Moulin à turbine à rodet, moulin à turbine volante, on est ici dans un exemple unique en Gaule, mais que les auteurs placent dans un large contexte spatial (de la Tunisie à l’Irlande) et temporel (du iiie siècle au viie siècle).

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On peut regretter que l’ouvrage manque parfois de cohérence : ainsi le paysage est-il traité en divers articles, souvent redondants, qui auraient pu être regroupés. De même, les périodes historiques font l’objet à la fois de synthèses et d’analyses de sites ou de matériel qui sont trop dispersées ; la protohistoire fait l’objet d’un article et de cartes, puis d’une étude de sites de plaine, d’oppidum, de nécropole, dans des études qui auraient mérité d’être présentées ensemble (Servanes, Eyguières, Saint-Pierre-de-Vence). Les très intéressants articles sur la consommation de viande, de poisson, l’élevage ne sont guère pris en compte dans les pages de synthèse sur l’évolution des pratiques agricoles et des paysages. L’article sur la végétation, relégué en fin d’ouvrage, aurait pu être intégré aux études de palynologie des premières pages. L’ensemble de l’ouvrage est inégal car toutes les communications n’ont pas été soigneusement réécrites.

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Pour conclure, et pour reprendre un thème central du colloque, espérons que la notion de mobilité des paysages, mise en exergue par Philippe Leveau n’est plus « nouvelle » désormais.

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Jean Pierre Vallat

Pierres de mémoire, écrits d’histoire. Pages d’Histoire en Dauphiné offertes à Vital Chomel, textes réunis par Alain Belmont, Presses Universitaires de Grenoble et Association Patrimoines de l’Isère, Grenoble, 2000, 454 p., 33,54 Euros (220 F)

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Les Mélanges en l’honneur de Vital Chomel ont rassemblé des historiens, enseignants ou membres des Archives départementales de l’Isère et conservateurs du Musée Dauphinois. Devons-nous nous attarder sur le personnage honoré bien que Jean Guibal nous dise qu’il « a montré trop souvent son absence de goût (c’est un euphémisme !) pour les honneurs, les éloges et la célébration » ? L’ancien directeur des Archives départementales de l’Isère, tout à sa passion pour l’histoire du Dauphiné, a manifestement marqué les historiens dauphinois. Il a accumulé une œuvre considérable, à la fois archivistique, historique et patrimoniale qui a marqué l’Isère, et fait comprendre l’étrangeté du titre : des pierres, des écrits, de la mémoire et un « s » à l’association « Patrimoines de l’Isère. Culture et Histoire » dont Vital Chomel a été le fondateur, en même temps que le directeur du bulletin associatif Évocations. Deux autres contributions retracent le parcours de Vital Chomel : celle d’Élisabeth Rabut « Profession : archiviste » et celle de Jean-William Dereymez « Prendre la parole. Vital Chomel, archiviste et syndicaliste ». Amèrement, nous dit-on, Vital Chomel avait constaté une certaine évolution des politiques patrimoniales vers des événements ludiques, spectaculaires, donc démocratisés et remportant un succès populaire (était-ce le point sensible ?). Il avait aussi prédit l’achèvement de « l’ère de l’édition savante ».

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Au terme de cette évocation du personnage, nous ne pouvons que relever un paradoxe : les Mélanges Chomel sont conçus pour lui rendre hommage, servir l’histoire du Dauphiné et, ce faisant, détromper Vital Chomel et embarrasser le recenseur. Le volume composé par Alain Belmont rassemble en effet 33 savantes contributions qui n’ont de point commun entre elles que l’ancien Dauphiné, du passage des colons grecs (Colette Jourdain-Annequin : « L’image des Alpes chez les Anciens : mythe et histoire ») jusqu’au début du xixe siècle. Peu de choses sur le Dauphiné contemporain, sinon une étude de vitraux et la contribution « Sur d’anciennes formes d’économie agricole encore bien vivantes » dans le village de Bricon entre 1935 et 1945, où Bernard Bonnin, professeur émérite d’histoire moderne, décrit des pratiques sociales et agraires remontant (au moins) aux xviie et xviiie siècles, notamment des contraintes collectives qui auraient dû disparaître depuis la Révolution de 1789 et Napoléon. Si maintenant nous cassons l’ordre chronologique des contributions (l’Antiquité, le Moyen Âge, l’Ancien Régime) nous trouvons 7 articles relevant des « Pierres de mémoire » et de l’archéologie : Jean-Pascal Jospin « Topographie de Grenoble gallo-romain » (une synthèse sur une ville antique encore mal connue, faute d’opportunités de fouilles archéologiques) ; Céline Bonnot-Diconne, Michel Colardelle et Éric Verdel, « Le matériel d’équitation dans l’habitat médiéval de Charavines » (première moitié du xie siècle) ; Alain de Montjoye, « Observations archéologiques sur l’église de Corps (Isère) » (intervention effectuée en avril 2000) ; Robert Bornecque, « Notes archéologiques sur Montfleury » ; Sylvie Vincent, « Les vitraux de l’église de Rives, ou le regard d’un homme d’Église sur l’Histoire de France » (programme imaginé en 1914 et vitraux posés entre 1919 et 1922, dont le sujet n’est pas biblique mais patriotique et nationaliste : « Charles Martel à Poitiers, arrêt de l’invasion… », « Philippe Auguste à Bouvines, fondation de l’unité nationale… », « Justice et charité de Saint-Louis, la France heureuse sous son règne… », « Mission de Jeanne d’Arc, la France délivrée… », etc. et « Victoire de 1918, la France triomphante ») ; Dominique Chancel « De paille, de bois ou de terre. Pour une [proto]histoire des maisons des trois petits cochons) » (les contes, la tradition orale et surtout les inventaires et l’archéologie, sources documentaire sur l’habitat rural, et réhabilitation de la paille, du pan de bois et de la terre) ; Guillemette Gardette et Gérard Poupon, « Quirieu, de la pierre à l’écrit » (maison forte, chef-lieu d’une châtellenie).

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Quant aux « Écrits d’histoire », ils commencent par « L’image des Alpes… » chez les anciens et se poursuivent au Moyen Âge avec Henri Falque-Vert, « La circulation monétaire dans les campagnes du Bas-Dauphiné vers l’An Mil » d’après des cartulaires et chartes, des dons, des compensations, des emprunts, qui feraient repérer vers 1150 un croisement entre la courbe descendante des actes relevant de « l’économie-nature ou de don » et la courbe des actes relevant de l’économie-monétaire, si la légende des deux courbes n’avait pas été inversée ; Beatriz Nora Esperguin et Gérard Giordanengo, « Propriétés et fiefs du Dauphiné au milieu du xive siècle : une liste de l’administration delphinale » (belle cartographie de l’État delphinal à partir d’un état, lui-même édité dans le volume) ; Marie-Christine Bailly-Maître, « Essai d’une mine de plomb et argent (Vernus-Arenas en Oisans) par ordre du gouverneur du Dauphiné, le 15 octobre 1359 (d’après un texte d’expertise, lui aussi édité). Toujours au Moyen Âge : Isabelle Vernus, « Recherches sur la réalité de la taille dans le bailliage des Montagnes du Dauphiné à la fin du Moyen Âge », sur une question très débattue à l’époque moderne – cf. Daniel Hickey – et remontant au milieu du xive siècle : le statut fiscal de la province. L’ensemble du Dauphiné a-t-il été pays de taille réelle ? Quelle était la situation exacte du « paradis fiscal » qu’était le bailliage des Montagnes, au sud de la province ? Or le subside royal était bien apparenté à un impôt réel dans certaines localités, mais pas dans toutes. Perçu comme on l’avait fait pour des taxes antérieures, par assimilation du nouveau à l’ancien, le subside pesait non sur les personnes mais sur le revenu des terres roturières. Cette modalité a toutefois été limitée par les revendications des nobles, contraints de participer à l’impôt, d’où l’obligation, au xve siècle, de définir précisément, pour mieux le prouver, l’état de noblesse. La fiscalité permet à René Verdier, appuyé sur des dénombrements et « révisions », de présenter « Buis-les-Baronnies au xve siècle : démographie et société d’une petite ville ». Voici maintenant Bayard, vu par Gérard Sabatier « entre place et laiterie », entre sa statue, place Saint-André, et la laiterie Bayard, « temple de la consommation ». Un titre qui occulte le sujet : le mythe du chevalier, les épisodes historiquement assurés et tous les aspects de son « instrumentalisation », « avant de finir paisiblement […] comme caution des ravioles et de l’Apremont ». Avec Yves Soulingeas, directeur des Archives de l’Isère, nous découvrons un très intéressant cas d’« essai de constitution de seigneurie… » en 1582, par (ré-)aliénation d’une partie de la châtellenie delphinale de Châbons. L’histoire moderne est encore représentée par Stéphane Gal, « Les armes et les lois : le loyalisme du président Artus Prunier de Saint-André pendant la Ligue » ; Raymond Moyroud, « La communauté protestante de Roybon (xvie-xviie siècles) » ; Maurice Virieux, « Le parlement de Grenoble au xviie siècle : étude sociale » ; Jean-Pierre Gutton, « Un projet de parlement à Lyon en 1732 » ; Daniel Hickey, « Tavernes, justice et sociabilité dans le bourg de Grignan au xviiie siècle » ; René Favier, « Jouer à la loterie à Grenoble sous l’Ancien Régime » ; Marianne Clerc, « Suivre une autre route. Essai sur la singularité de la peinture anglaise du xviiie siècle ». Quant à Alain Belmont, il exhume « La vie d’un peintre itinérant en Dauphiné au xviie siècle : François Chambon », pas vraiment un artiste mais une sorte d’artisan, aubergiste et peintre, dont l’existence est éclairée par d’autres cas, tel ce Jean Rabaste, entré en apprentissage en 1659 auprès de Jean François « bourgeois et peintre et consul de ceste ville du Puy [en Velay] pour par ledit sœur François luy apprendre l’art de peinture » en une seule année ! « Allez donc après cela [écrit Alain Belmont] peindre du Caravage […]. Un Rabaste, un Chambon, dans de telles conditions, seront tout juste bons à couvrir de leurs barbouillages des églises de village » mais des « barbouillages » ô combien émouvants aujourd’hui. Les Mélanges Chomel comprennent encore 5 contributions sur la période révolutionnaire et le début du xixe siècle. Il suffit : revenons à la question soulevée plus haut. Vital Chomel prédisait l’achèvement de « l’ère de l’édition savante ». A-t-il été détrompé ? Vital Chomel ayant emporté dans la tombe sa réponse, en février 2001, c’est aux lecteurs de le dire.

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Antoine Follain

Jean-Luc Laffont (dir.), Visages de la mort dans l’histoire du Midi toulousain ive-xixe siècles, Aspet, PyréGraph, 1999, 148 F.

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Un groupe d’historiens venus de divers horizons a eu la bonne idée de s’intéresser à l’étude de la mort dans un ouvrage dédié à Philippe Ariès qui, le premier, aborda cette vaste question. Dix chercheurs apportent leur contribution à un livre qui privilégie le temps long puisqu’il couvre quinze siècles.

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L’archéologue Georges Fouet étudie l’évolution des pratiques funéraires dans le Comminges entre le ive et le xive siècle en analysant des marbres gallo-romains venus des temples païens et réutilisés pour la construction des églises romanes. Marie-Claude Marandet s’intéresse aux testaments de la fin du Moyen Âge. Le prêtre y occupe une grande place : il est présent lors de leur rédaction ; à la campagne, il assiste le mourant en compagnie de la famille proche et du voisinage qui se chargent des funérailles. À Toulouse, le testateur théâtralise sa mort : il organise minutieusement ses funérailles, réclame des messes, désire avoir une belle tombe. L’exaltation de la mort de soi viserait à impressionner les vivants par les fastes du cortège funéraire.

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Jean-Luc Laffont dissèque l’ordonnance épiscopale de Loménie de Brienne en date du 23 mars 1775. Cette dernière bouscule les pratiques funéraires : d’une part, elle interdit toute création de cimetière dans l’enceinte de Toulouse ; d’autre part, elle n’admet plus les enterrements à l’intérieur des églises du diocèse. Ce mandement entraîne une révolution culturelle. Désormais, les morts se trouvent placés loin de l’église et des vivants. Le cimetière médiéval, centre de la vie villageoise, n’a pas totalement disparu à l’Époque moderne. Toutefois, il tend à se fermer et à devenir un lieu de recueillement. Dès le début du xviiie siècle, les activités ludiques et mercantiles n’y trouvent plus leur place. À partir de la seconde moitié du xviie siècle, les autorités ecclésiastiques luttent contre les inhumations dans les églises qui contreviennent aux principes du droit canon et qui s’avèrent être un facteur de ségrégation sociale. Le débat s’élargit au début du xviiie siècle, des préoccupations hygiénistes apparaissant. Il prend un tour politique avec Loménie de Brienne qui ne cède rien au Parlement. L’archevêque explique ses prescriptions radicales par des considérations morales et religieuses, le souci de la santé des fidèles et la volonté de suivre les autorités civiles (en 1774, le Parlement de Toulouse refuse toute création de cimetière dans la ville). Pour l’auteur, Loménie de Brienne est le maître d’œuvre du « grand exil des morts ».

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Jean-Claude Meyer, professeur à l’Institut Catholique, recense les gens d’Église victimes de la Révolution à Toulouse et dans sa proche région. La liste compte surtout des réfractaires mais aussi quelques membres du clergé constitutionnel. À côté de statistiques toujours froides, figurent des parcours d’hommes qui, soutenus par une partie importante de la population, sont montés sur l’échafaud ou ont été déportés à cause de leur foi.

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Jean-Michel Minovez analyse la situation de la mortalité dans le bassin supérieur de la Garonne aux xviiie et xixe siècles. Il note le sous-enregistrement des décès en bas âge, les crises démographiques en faisant la part (trop ?) belle aux crises frumentaires. Il souligne des spécificités régionales comme la mauvaise qualité des sages femmes au xviiie siècle, l’habitude néfaste de façonner le crâne du nouveau-né (« la déformation toulousaine »), l’importance des maladies intestinales. Mais, au xixe siècle, la situation s’améliore par la prise en compte de l’hygiène publique, une meilleure qualification des soignants, la mise en place d’une médecine gratuite pour les indigents. En somme, l’évolution de la mortalité régionale copie celle de la mortalité nationale. La même constatation est faite par Jean Coppolani qui étudie Toulouse. La ville rose apparaît comme « un tombeau de la race » avec des taux de mortalité constamment supérieurs à ceux de la France et des campagnes environnantes. Les causes en sont bien connues : elles tiennent à l’hygiène (insalubrité de l’habitat, mauvaise qualité de l’eau) et au social (la pauvreté induit la sous-nutrition et la malnutrition). Encore à la Belle Époque, la variole et la tuberculose font des coupes sombres.

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Germain et Mireille Sicard regardent les testaments en se posant deux questions : les testaments urbains ressemblent-ils aux testaments ruraux ? Y a-t-il eu une évolution des contenus testamentaires dans la première moitié du xixe siècle ? À la ville comme à la campagne, le testament répond à trois fonctions : choisir un successeur en l’absence d’un descendant (cas fréquent à Toulouse), garantir au conjoint survivant la jouissance viagère du patrimoine (cas assez courant), avantager un des enfants (cas rare). Les références religieuses s’estompent avec le siècle qui avance et les parents ayant des enfants rédigent peu de testaments. Marie-Vincente Guy reconstitue les familles de deux vallées du Haut-Comminges au xixe siècle, celles de Larboust et d’Oueil. La proximité de Bagnères de Luchon et de son thermalisme consommateur de main-d’œuvre provoque précocement une forte émigration. Comme ailleurs, l’enregistrement des décès d’enfants est médiocre mais la méthode utilisée pour évaluer le sous-enregistrement à partir de la répétition des prénoms dans une famille ne convainc pas. Des pointes de mortalité s’observent en 1834 et 1872. Faut-il les attribuer à de mauvaises récoltes comme le fait l’auteur ? Le choléra dans le premier cas et la variole dans le second ne seraient-ils pas plutôt responsables de ces clochers ? Une table de mortalité, envisageable à partir des fiches de famille, aurait donné de meilleurs résultats qu’une simple répartition des décès par âge.

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Au total, ce livre envisage les multiples approches du thème de la mort. Il suscitera la curiosité du chercheur. Son but est d’ouvrir un champ de nouvelles recherches sur cette très riche question. Il y réussit très bien.

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Jean-Claude Sangoï

Pierre-Henri Billy, La « Condamine », institution agro-seigneuriale. Étude onomastique, Tübingen, Max Niemeyer, 1997, « Beihefte zur Zeitschrift für Romanische Philologie, 286 », xviii-412 p.

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L’origine et le rôle de la condamine au sein des campagnes françaises ont depuis longtemps suscité des interrogations rappelées en ouverture de ce beau volume. De Salvaing de Boissieu (« ce mot est celtique pour signifier une grande terre destinée au labourage », 1668) à Bloch (« condamine évoque l’idée de communauté – primitivement dans la même maison – et, dans l’usage, désignait à peu près indifféremment la petite collectivité humaine qui vivait sur la terre ou cette terre même », 1931) et Baratier (« en général une bonne terre, sise à proximité du village et dont le seigneur à l’origine s’était réservé l’exploitation directe », 1969), sans oublier le Trésor du Félibrige de Mistral (« seigneurie indivise, terre coseigneuriale, champ franc de toute redevance, terrain situé à côté d’une ville »), les historiens de l’économie rurale, les lexicographes et les spécialistes des institutions se sont succédés pour tenter d’en percer la signification. C’est donc dans l’espoir de clarifier les choses que Pierre-Henri Billy a entrepris depuis vingt ans une collecte systématique des occurrences du terme condamine en Europe (car la Suisse, l’Italie et la Catalogne appartiennent à son aire de diffusion), à partir des sources médiévales publiées et des répertoires de toponymes actuels. S’agissant de la France, il a ainsi mis à profit le fichier Rivoli des noms de lieu figurant dans les états de section du cadastre rénové pour révéler les vestiges de cet ancien appellatif connu dès le vie siècle. Au bout de l’aventure, le lecteur détient lui aussi en mains les matériaux de l’enquête : un répertoire de noms de lieu issus de condamine, classés par pays et par région (p. 187-257) ; un catalogue de textes assorti de larges extraits classés par région et dans l’ordre chronologique, qui ont le grand mérite de replacer les mentions dans leur contexte (p. 273-408).

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Au cœur de l’étude figure un précieux dossier étymologique et morpho-phonétique, qui livre l’explication des formes toponymiques actuelles, soit presque 200 variantes parfois étonnantes telles que Calamine, Caulmèle/Coulemelle, Combe l’émine, Comblebine, Cote menne, Quinze émines, etc. : un dossier qui facilitera les identifications futures dans les corpus de chaque chercheur. Rejetant définitivement les étymologies sémantiques, du type campus domini (du Cange), condominium (Wartburg), condominus (Dauzat) ou cum domino (Niermeyer), l’auteur confirme la généalogie établie par les philologues du latin condoma (sur le modèle du grec sunoikia), largement diffusé en Italie, Sicile et Sardaigne, à condom-ina, qui passe par dissimilation à condamina. À l’origine, la condoma a le double sens de terre domaniale et de groupe humain servile installé sur celle-ci, de l’Italie au Maine, où l’évêque Bertrand du Mans affranchit des condomae en 616 ; mais dès le vie siècle, la condamine est connue en Basse-Provence avec le sens de champ principal du domaine. L’espace de diffusion de la condamine correspondrait principalement à l’aire burgonde ; propagée en Galice par les Suèves, elle ne pénètre pas dans les zones wisigothique et alémanique d’avant 550, et suit en revanche la progression de ces peuples dans la seconde moitié du vie siècle, avec notamment une importante zone languedocienne et provençale. Il s’ensuit très logiquement que jusqu’à aujourd’hui, Roussillon, Languedoc, Massif central, Provence, Savoie, Dauphiné, duché et comté de Bourgogne regroupent l’essentiel des mentions et des noms de lieu de la condamina.

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À titre d’exemple méthodologique, Pierre-Henri Billy conduit une étude systématique sur les condamines de l’arrondissement d’Issoire (Puy-de-Dôme), à partir des plans anciens et des cadastres, des relevés de terrain et des sources textuelles, commune après commune, de la Limagne à l’Artense. Formes et surfaces des parcelles composant l’aire qualifiée de condamine, substrat et environnement toponymiques, traces de défrichements, structures des chemins et des routes, nature des sols et type de paysage, tout lui sert pour mesurer l’ancienneté de la condamine et dater son démembrement. Les noms donnés aux terres séparées ou alloties (Champ grand, Las Faissas, noms en « Buge » – mot auvergnat désignant la friche ; dérivés de casal), ceux qualifiant les terres proches (Lapenderie, appendaria de la condamine ; La Collange, colonica voisine) ou révélant un environnement seigneurial limitrophe, comme Breuil, Varenne/Garenne, Garde, Devèze/Deveix (terrain réservé), Chastelet/Chastre/Chati, dessinent un panorama très concret de la naissance et de l’évolution des condamines. Chaque notice révèle alors des micro-histoires d’exploitation du sol, très éclairantes par elles-mêmes.

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De cet exemple auvergnat, l’auteur tire des conclusions renforcées par les leçons de l’ensemble du corpus. La désagrégation des condamines débute peu après 900 et leur superficie moyenne de 20 ha s’abaisse progressivement jusqu’à 6 ha au xiiie siècle ; à Issoire, les condamines s’étirent de 2 à 105 ha, avec une moyenne de 16,3 ha ! Terres à blé avant leur démembrement, elles sont exploitées en faire-valoir direct par des domestiques seigneuriaux, rarement par des corvées, mode de travail qui ne concerne que 1 % de l’ensemble des mentions. Par ailleurs, jusqu’au xie siècle, 85 % des condamines demeurent partie intégrante de la réserve seigneuriale ; pourcentage qui résiste bien car on en trouve encore 54 % au xiiie siècle. Les zones de contact entre l’aire de la condamine et celles d’autres modes d’exploitation seigneuriale (et d’autres vocabulaires) transparaissent à la lumière de la cartographie des noms de lieu dérivés de cultura (la « couture »). Seuls la Bourgogne et le sud de la Champagne posent vers 1100 l’équivalence condamine/cultura, les deux termes se partageant nettement le territoire français. Tout aussi révélateur, le fait que les noms de lieu issus de la « corvée » (latin corrogata) épargnent l’aire de la condamine, nous ramène vers une fossilisation des modes d’exploitation des réserves seigneuriales. Là encore, l’équivalence condamine/corvée n’est attestée qu’en Bourgogne (en 1074 et en 1137) qui joue le rôle de terre de transition avec le Midi au sens large. L’aire de la corvée ne recouvre en fait que la partie la plus au nord de la couture ; très fréquents en Bretagne et dans le Maine, les toponymes issus de corrogata montrent leur force surtout en Lorraine, Franche-Comté ou Champagne, où la cultura est quasi absente (cf. les 3 cartes de répartition des fréquences des noms de lieu dérivés de condamine, couture et corvée, p. 268-271). Voilà d’alléchantes perspectives de recherche qui pourront s’appuyer sur une méthodologie rigoureuse et l’ouverture de l’onomastique aux problématiques de l’histoire, ce dont on doit savoir gré à l’auteur.

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Ghislain Brunel

Pierre Bonnassie, Les Sociétés de l’An Mil. Un monde entre deux âges, Bruxelles, De Boeck Université, 2001, 517 p.

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Les Anglo-saxons disposaient depuis 1991 d’un recueil d’articles de Pierre Bonnassie, From Slavery to Feudalism in South Western Europe, publié par les Cambridge University Press. Le présent volume a fortement gagné en ampleur, en réflexion globale et en actualité. Certaines des 19 études rassemblées ici sont postérieures à 1991, quelques-unes sont inédites. L’intérêt de cette publication est non seulement de rassembler de manière facilement accessible les textes marquants de 45 années de vie scientifique, mais encore de les organiser de façon cohérente. Voici une manière appropriée de célébrer le millénaire de l’An Mil. L’ouvrage se compose de quatre parties dont les introductions définissent le contexte et la problématique ; chaque article est suivi d’une bibliographie des travaux récents et d’un état de la question au début de l’an 2000. Le volume s’achève avec la recension de l’ensemble des travaux de l’auteur, dont certains sont en cours d’édition.

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En première partie, un hommage en forme de réflexion méthodologique est rendu aux prédécesseurs: à Marc Bloch, historien de la servitude, à Georges Duby qui a réfléchi sur les deux sens du mot « culture », et à Pierre Toubert dont le Latium a montré tant de voies. Le haut Moyen Âge est analysé en terme de longue durée : entre souffrance et croissance, entre les temps obscurs de la servitude et de la faim et l’opiniâtre volonté de ceux qui veulent vaincre la misère (par exemple « La croissance agricole du haut Moyen Âge dans la Gaule du Midi et le nord-est de la Péninsule ibérique »). Les décennies qui encadrent l’An Mil voient des évolutions longtemps contenues produire leurs effets, faisant craquer les cadres institutionnels sclérosés, révélant de nouveaux rapports de force et affectant l’existence des hommes jusque dans le quotidien. Les traces s’en lisent ainsi dans les esprits, dans l’habitat, et trouvent des prolongements dans l’idéologie de la guerre sainte ou dans la germination hérétique. Enfin, les décennies qui suivent l’An Mil sont centrées sur la genèse des structures féodales, sur la « mutation féodale ». Ces thèmes sont connus mais on gagne toujours à y revenir. Le domaine social prédomine très largement, même dans des approches apparemment plus économiques (« La monnaie et les échanges en Auvergne et Rouergue aux xe et xie siècles ») ou plus culturelles, linguistiques ou religieuses (« Une nouvelle hérésie est née dans le monde »). L’habitat est évoqué, celui des forteresses et celui des villages ecclésiaux (« Les sagreres catalanes : la concentration de l’habitat dans le cercle de paix des églises, xie siècle »). La politique n’est pas absente puisque l’évaluation des trois pôles Poitiers, Toulouse, Barcelone amène à s’interroger sur « L’Occitanie, un état manqué ? ». Des synthèses ouvrent des pistes vers des approfondissements venus plus tard. La pensée se tisse, se nuance et se précise ; elle n’est jamais monolithique car Pierre Bonnassie n’est pas homme de système.

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Les sources utilisées sont fondamentalement textuelles. Tant de milliers d’originaux souvent laïques appellent à la vigilance face aux cartulaires qui trient et reproduisent des modèles idéologiquement marqués. La démarche est parfois quantitative et s’applique à compter les mots, comme l’archéologie compte des tessons (par exemple dans « Les nouveautés linguistiques et mutations économico-sociales dans la Catalogne des ixe-xie siècles » ou « Les milites en pays d’Oc au xie siècle »). Elle est libre face aux priorités pré-établies par les sources : « Les descriptions de forteresses dans le Livre des miracles de Sainte-Foy-de-Conques » s’occupent bien plus des citadelles que des miracles. Mais c’est surtout dans le croisement des éclairages que la culture de l’Auteur s’avère remarquable. Sont utilisés des documents tels les consécrations d’églises (« Le clergé paroissial aux ixe-xe siècles dans les Pyrénées orientales et centrales »), les convenientiae (« Les conventions féodales dans la Catalogne du xie siècle »), les vitae (« Hagiographie et Paix de Dieu dans le sud-ouest de la France, xe-début xiie siècle »). Les actes de la pratique sont également interrogés, de même que les notices de plaids, les codes juridiques et pénitentiels (« Consommation d’aliments immondes et cannibalisme de survie dans l’Occident du haut Moyen Âge »), les chroniques et les œuvres littéraires. L’attention se porte tout autant sur les contenus, sur les types de sources, sur le vocabulaire employé. On ne dira jamais assez la rigueur méthodologique qui préside à ces travaux.

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Le champ géographique privilégie la Catalogne mais s’élargit à toute la France méridionale, aux deux versants pyrénéens, au royaume franc des « paysans au temps de Hugues Capet » ou au bassin occidental de la Méditerranée dans « Du Rhône à la Galice, genèse et modalités du régime féodal ». De vastes synthèses englobent l’Europe entière dont « Survie et extinction du régime esclavagiste dans l’Occident du haut Moyen Âge (ive-xie siècle) ». L’échelle d’observation est toujours précise et pertinente. Les compléments bibliographiques montrent les prolongements de la réflexion. Beaucoup des collègues de Pierre Bonnassie ont travaillé à sa suite ; une pépinière remarquable d’étudiants a construit ses propres champs de recherche sur ces bases. Des synthèses pourtant restent à faire, surtout pour la période de l’An Mil. L’auteur insiste à de nombreuses reprises sur les apports considérables, depuis plus d’une décennie, de l’archéologie en général et des archéosciences en particulier (anthracologie, carpologie, palynologie).

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Quant au débat sur « révolution », « mutation », « évolution », la réponse est rapide et tranchée : laissons les « malentendus passionnels » et succombons aux charmes de la Belle Mutation. À caricaturer ces positions, on pourrait oublier que l’Auteur n’a cessé de redire que les rythmes et les acteurs sont différents d’un lieu à l’autre et que dans la fourchette 950-1050, la rupture a pu se produire différemment, de la commotion brève à la lente désagrégation. Il y a là, me semble-t-il, matière à réflexion sur le concept même de crise. Quelle est sa nature : crise d’adaptation, de croissance, de fin d’un monde, de destruction ? L’An Mil est-il un point de départ ou un point d’arrivée ? Quels sont les rapports de l’Ancien et du Nouveau ? S’agit-il d’une transition, d’un passage ? Le débat est quasiment doctrinal entre les historiens qui privilégient l’équilibre des pouvoirs et des institutions et ceux qui avantagent les crises, les ruptures d’équilibre, le moment où le mouvement déplace les lignes. La période de l’An Mil a-t-elle un intérêt en soi, une originalité, est-elle un objet d’étude ? La réponse argumentée de Pierre Bonnassie est évidemment oui. L’heure n’est plus aux réajustements. Il faut identifier les forces en présence, les signes annonciateurs, les tensions accumulées dans un équilibre immobile, la brutalité de la métamorphose.

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Il est certain que du point de vue des puissants, des bien nés, des nostalgiques, la permanence institutionnelle paraît aussi évidente que la stabilité sociale. Pour certains historiens, l’Antiquité paraît toujours opérante en plein xiie siècle, et la féodalisation a été précédée d’une pré-féodalisation qui avait déjà installé sous les Carolingiens toutes les structures qui sont décrites postérieurement. Mais l’Auteur rappelle toujours quel est son propre point de vue : la parole est aux petits, aux obscurs, et la société est « vue d’en bas » ; « tenter de redonner la parole à ces muets est un des objectifs que je n’ai cessé de me fixer » écrit Pierre Bonnassie. La trame de son travail privilégie le rôle des individus, des jeunes couples de travailleurs et des collectivités de paysans (« Les communautés rurales en Catalogne, ixe-milieu xiie siècle ») pour échapper au malheur et à la servitude, ceux pour qui quelques décennies de violences, d’exactions, de répressions sanglantes ont certainement paru infiniment trop longs. Le propos est profondément humaniste, mais cela n’étonnera pas ceux qui connaissent l’enseignant et le chercheur. Il est à l’image de la constante revendication d’humanité réclamée pour les paysans du Moyen Âge accusés par la culture dominante d’animalité sinon de bestialité. Un livre comme un testament philosophique, en somme, dans une magnifique édition.

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Mireille Mousnier

Georges Duby, textes réunis et présentés par Philippe Braunstein, n° spécial d’Études rurales, n° 145-146, janvier-décembre 1997 (paru en 1999), 184 p., 199 F.

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Désormais quadragénaire, la revue Études rurales célèbre son co-fondateur, Georges Duby, dans un recueil mêlant entretiens et discussions, témoignages (Isac Chiva, Pierre Lamaison, Jean-Dominique de La Rochefoucauld) et contributions nouvelles revenant sur des thématiques abordées peu ou prou par l’Académicien. Les interventions de Duby dans les tables rondes avec les géographes à Lyon (en 1954) ou au Collège de France (en 1978), déjà publiées et connues, laissent un sentiment mitigé. Si l’on ne boude pas son plaisir à relire des textes efficaces sur le rôle de l’outillage, l’évolution de la réserve domaniale et la réduction des corvées ou la stratification paysanne, sur le champ ouvert à l’histoire des représentations face à l’histoire économique, sur la validité des notions d’individu et de groupe, les éléments livrés ici sont dispersés et parfois réducteurs par rapport à la riche production de Georges Duby. L’intérêt réside davantage dans la vivacité des dialogues avec les géographes par exemple (p. 54-57), dont on mesure rétrospectivement la nécessité (mais qui s’en étonnera ?) : en matière d’alimentation, de démographie, d’exode rural et de migrations, les préoccupations se rejoignent fortement. De même, philosophes et historiens poursuivent des échanges fructueux sur le sens de la réflexion historique, l’interdisciplinarité, le symbolique, la réalité et l’imaginaire (cf. Michel de Certeau, en 1978).

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Parmi les thèmes récurrents des auteurs appelés à s’exprimer sur les pistes ouvertes par Duby, on retiendra particulièrement l’assolement triennal (avec toute la déclinaison des rotations culturales possibles) et les techniques agraires. Car les aspects sociaux restent au second plan, si ce n’est par le biais de l’alleu paysan dont Laurent Feller retrace la fortune – ou l’infortune – historiographique depuis Duby ; l’historien du Mâconnais le voyait plutôt renforcé par la seigneurie banale, comme en Italie où les recherches postérieures ont montré que l’incastellamento a profité aux gros alleutiers. C’est davantage en revisitant le concept de « révolution agricole » développé par Georges Duby que Werner Rösener s’arrête sur les grands acquis de « l’histoire rurale de l’Europe médiévale », principalement à l’aide de l’historiographie allemande. Il fait de l’accroissement des rendements agricoles le préalable à l’envolée démographique et à l’urbanisation, de la diffusion de l’assolement triennal (considéré dans ce cas de façon un peu trop monolithique) une clé du changement des structures agraires. La « libération des contraintes » (tels le renforcement du droit de propriété et la disparition des corvées qui marque la « victoire des paysans aux xiie-xiiie siècles »), le développement d’une économie domaniale en régie directe et le mouvement irréversible vers un système économique fondé sur la rente foncière seraient au cœur des explications du renforcement de la capacité économique des unités paysannes.

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En outre, le fait qu’on ne peut aujourd’hui tout attribuer à des innovations techniques spectaculaires, mais plutôt à une utilisation accrue de techniques connues, revient chez Rösener comme chez Georges Comet (« L’équipement technique des campagnes »). Autant pour le moulin que pour l’attelage, la charrue ou la herse, l’absence de rupture entre Antiquité et Moyen Âge est le primat, reléguant les « révolutions » de l’An Mil aux oubliettes de l’Histoire ! La tendance actuelle consiste plutôt à considérer les techniques et les systèmes de production agraire dans leur ensemble et à redonner sens à la diversité. Compte tenu de l’intérêt que Duby avait eu pour les Visites générales des 33 commanderies hospitalières du grand prieuré de Saint-Gilles (1338), dans le domaine de l’histoire des corvées, des techniques et des rendements, il était inévitable que Benoît Beaucage revienne sur le sens de ce document exceptionnel pour l’histoire des Alpes du Sud. Le replaçant dans le contexte primordial du devoir d’assistance (presque 300 pauvres assistés trois fois par semaine) et d’hospitalité (plus d’une centaine de visiteurs de marque) qu’assurent les 600 frères et donats de l’Ordre, il donne toute sa valeur au maintien du faire-valoir direct, qu’on peut prouver rentable (en matière viticole par exemple, compte tenu des bons prix du vin), avec de faibles coûts d’exploitation, et qui est nécessaire à l’approvisionnement de ce millier de « nourris ». Il démonte surtout les pratiques concurrentes de la rotation biennale (avec « restouble » ou non en blés de printemps) et d’un assolement à double jachère (terre en jachère 2 ans sur 3), qui a souvent été pris jusque-là pour un assolement triennal du fait de semailles en restouble sur une partie des jachères. Dans une optique comparable, Mathieu Arnoux identifie toute la gamme possible de rotations élaborées dans les cultures céréalières (que ce soit en Angleterre, en Italie ou en Normandie), notamment à partir de la fin du xiiie siècle : les blés de printemps semblent y constituer l’objectif prioritaire de la culture, depuis la classique avoine jusqu’aux cultures plus complexes des pois et des vesces. Il insiste sur la nécessaire prise en compte d’un élevage indissociablement lié au système de culture céréalier et sur la révision de la notion de pratiques collectives d’assolement, dont aucune trace valide n’existe pour le Moyen Âge. Voilà, en somme, un numéro revigorant et qui en appelle d’autres, peut-être cette fois sur la société paysanne elle-même.

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Ghislain Brunel

Philippe Maurice, La Famille en Gévaudan au xve siècle (1380-1483), Paris, Publications de la Sorbonne, 1998, 577 p., 200 F.

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Malgré des sources abondantes pour les trois derniers siècles du Moyen Âge, le Gévaudan, au centre du Languedoc « montagnard », apparaissait jusqu’à présent comme largement délaissé des médiévistes depuis le début du xxe siècle. Philippe Maurice, en publiant le texte remanié d’une thèse soutenue à l’université de Tours en 1995, comble donc – et magistralement – la lacune que nous évoquions à l’instant. Appuyant son travail sur le dépouillement d’une masse considérable de registres notariés gévaudanais et de registres du Trésor des Chartes ainsi que sur une enquête prosopographique approfondie, l’auteur brosse dans ce fort ouvrage de près de 600 pages un tableau riche et diversifié de la famille dans le diocèse de Mende durant les années 1380-1480. Les méthodes mises en œuvre pour aborder cette histoire sont diverses. Au-delà du recours aux outils classiques de l’historien, Philippe Maurice s’ouvre largement aux autres disciplines des sciences humaines, appelant constamment en renfort la sociologie, l’anthropologie et l’ethnologie. L’auteur use aussi abondamment de la statistique, sans doute un peu trop parfois. Si l’érudition est solide et si les méthodes sont variées, les angles d’attaque de la problématique sont, eux aussi, multiples.

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Après une classique présentation des sources, Philippe Maurice débute son livre par une partie (« Famille et démographie ») consacrée à la démographie du Gévaudan durant le dernier siècle du Moyen Âge. Il y met en évidence, en s’appuyant largement sur des données chiffrées, toujours discutables évidemment (l’auteur le souligne lui-même) mais qui ont le mérite d’exister, les reculs et progrès de la population ainsi que les causes qui président à ceux-ci dans une période du Moyen Âge particulièrement sensible de ce point de vue. Très prisé dans les années 1960-1970, ce genre d’exercice est devenu aujourd’hui, en ce temps de désaffection pour l’histoire sociale et économique du Moyen Âge, des plus rares. Philippe Maurice renforce donc, et de façon fort efficace, les données déjà disponibles pour la démographie tardimédiévale du royaume de France. Il s’agit là d’une belle pierre apportée à l’édifice.

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Dans une seconde partie (« Famille et parenté »), l’auteur analyse de façon poussée les mécanismes qui régissent le fonctionnement de la famille à la fin du Moyen Âge en Gévaudan. S’appuyant sur les exemples précis que lui offre sa remarquable base de données prosopographiques, il présente tout d’abord, bien sûr, les structures familiales (famille nucléaire, famille souche, frérèche), en insistant sur le rôle des communautés conjugales et surtout familiales et en mettant en avant le rôle du père du père de famille, chef du foyer. Il aborde aussi ce qui au cœur de la vie et du renouvellement des familles : les pratiques successorales et les stratégies matrimoniales. On voit, enfin, comment se positionnent, face à la société et à la parentèle, presque en marge de la famille, le veuf et la veuve, l’enfant orphelin ou illégitime.

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Ces derniers thèmes offrent une heureuse transition vers la troisième et dernière partie de l’ouvrage (« La famille et la société »). L’auteur, à l’évidence nourri des travaux des rencontres d’anthroponymie d’Azay-le-Ferron, y propose tout d’abord un chapitre très documenté sur la manière de nommer. Philippe Maurice aborde ensuite le problème de la sociabilisation des familles au travers de leurs manifestations de piété et de leurs pratiques caritatives. Le problème du positionnement social et de l’ascension sociale des familles sont au cœur des derniers chapitres de ce livre. Ils évoquent les stratégies mises en œuvre par les familles de notables – surtout mendois – pour mettre en place des réseaux de pouvoirs tant dans le domaine civil que religieux et le rôle que peuvent jouer formation professionnelle et formation intellectuelle dans ceux-ci. Alors que la bourgeoisie urbaine est une force qui s’impose, les clans familiaux sont pris dans un jeu très complexe de ruptures et de solidarités au centre duquel on trouve, bien sûr, les alliances matrimoniales. L’analyse, dans la droite ligne du Carnaval de Romans d’Emmanuel Le Roy Ladurie, de la révolte de 1468-1469 opposant le parti de l’évêque de Mende, de la famille rouergate de La Panouze, aux partisans du consulat, est, à ce titre, révélatrice de l’ambivalence des rapports qu’entretiennent les « oustaux » qui comptent alors, à Mende et dans le diocèse. Enfin, un volumineux dossier d’annexes (biographies de notaires, biographies de chanoines de Mende, notes sur les prix et les monnaies, liste des confréries de Mende, etc.) achève cet ouvrage qui, bien que préparé dans des conditions extrêmement difficiles sur lesquelles nous ne reviendrons pas – d’autres et l’auteur-même l’ont fait avant nous –, apparaît comme un ouvrage de référence sur la famille à la fin du Moyen Âge, bien au-delà du simple Gévaudan.

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Pierre-Yves Laffont

Paul Delsalle et André Ferrer (éd.), Les Enclaves territoriales aux Temps Modernes (xvie-xviiie siècles), Besançon, Presses Universitaires Franc-Comtoises, 2000, 448 p, 180 F.

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Cet ouvrage constitue les Actes d’un colloque tenu à Besançon en octobre 1999. Il réunit 22 communications, 16 d’entre elles étudient des exemples nationaux et 6 s’intéressent à des cas européens. Pour la France, les provinces orientales (Alsace, Franche-Comté et Bourgogne) se taillent la part du lion, ce qui s’explique par la localisation même de la manifestation. La diversité régionale n’est pas pour autant occultée puisque plusieurs contributions permettent d’observer des exemples normand, pyrénéen ou encore rhodanien. Mais l’enclave – les organisateurs de cette manifestation ne l’ont pas oublié – est une réalité européenne sous l’Ancien Régime, c’est pourquoi une série d’articles élargit dans ce but la perspective à la proche périphérie française à partir d’exemples suisse, luxembourgeois, hollandais et italien. La volonté d’éviter une vision trop franco-française du phénomène mérite d’être saluée car en replaçant l’enclave dans un contexte extra-national, les organisateurs se préservent de tout « effet-loupe » si néfaste à une réflexion historique globale. Il faut le préciser, plusieurs communications traitent des difficultés agro-sylvo-pastorales nées des enclaves, ce qui ne manquera pas de satisfaire les attentes de l’historien ruraliste.

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Si le colloque avait initialement pour but de mieux définir ce que pouvait être une enclave territoriale avant 1789, force est de constater qu’au terme d’une lecture approfondie du livre, il est bien difficile, sinon impossible, de proposer une réponse définitive. Le constat ne peut être, bien entendu, imputé aux organisateurs ; il procède tout simplement d’une constante historique, celle de la diversité omniprésente des sociétés et des États de l’Époque moderne. Comme le fait très justement remarquer dans sa conclusion Maurice Gresset, des enclaves, il y en a « de toutes les sortes ». Le lecteur ne pourra donc se forger une « intime conviction » à la lecture de ces actes. En revanche, il comprendra, outre le caractère polysémique du mot, les mécanismes et les enjeux (nombreux) qui président à leur création et à leur maintien. Quatre interrogations majeures peuvent néanmoins être dégagées pour rendre le thème étudié plus lisible au néophyte. En premier lieu se pose la question de la perception de l’enclave, à la fois par ceux qui l’habitent et par ceux qui l’encerclent. La distinction opérée dans les esprits se matérialise-t-elle obligatoirement sur le terrain par des limites physiques dûment reconnues ou bien sommes-nous en présence de confins poreux ? Nombre de communications abordent également les enjeux économiques liés à l’existence d’enclaves au sein d’entités politiques plus vastes afin de savoir si les échanges s’en trouvent forcément entravés. Pour terminer, l’enclave constitue-t-elle un retranchement, un « kyste » territorial que le voisin n’aurait de cesse de voir disparaître au nom de la raison d’État ?

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Une certitude s’impose d’emblée, celle qui consiste à voir dans l’enclave une relique féodale le plus souvent pérennisée par les réformes administratives des États modernes. Les « terres communes » situées autour de Marville et d’Arrancy, par exemple, correspondent à des ensembles territoriaux constitués au xiiie siècle en raison des rivalités permanentes entre les principautés barroise et luxembourgeoise (Jean-Marie Yante). En Normandie, l’enclave demeure le témoin des terres gagnées par l’aristocratie à l’époque des ducs (Jean-Marie Vallez). Ultérieurement, les généralités créées dans les années 1630 n’ont fait qu’absorber, sans les effacer, ces territoires, ce qui posait de multiples problèmes aux autorités désireuses de poursuivre les contribuables indélicats. Le droit féodal conforte encore un peu plus la vision d’une origine médiévale du phénomène. Comme le montre bien Renaud Bueb, les feudistes ont élaboré une « théorie de l’enclave » afin qu’elle devienne un concept juridique à même de régler les litiges nés de l’absence ou de la contestation des droits seigneuriaux par les tenanciers. Ainsi, l’enclave, faute d’être définie territorialement ou économiquement, apparaît au moins comme une construction doctrinale et jurisprudentielle au service du groupe nobiliaire. Dans le sud de la France, la situation se complique puisqu’il s’agit ici non pas d’une mais de deux enclaves (Avignon et Comtat-Venaissin) implantées au cœur du royaume. Si leur existence semble insupportable aux yeux des représentants du roi, pour les autochtones, régnicoles ou sujets pontificaux, cette situation est non seulement considérée comme normale mais en plus souhaitée en raison des multiples « avantages comparatifs » offerts par ces espaces frontaliers (Madeleine Ferrières et Patrick Fournier). Finalement, on peut légitimement se demander si la perception de ces territoires d’exception ne résulte pas aussi de la volonté des habitants eux-mêmes, non pas de choisir un camp plutôt qu’un autre, mais de préserver des privilèges et des libertés considérés à tort ou à raison comme définitivement acquis (Maurice Gresset).

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La réflexion sur les enclaves implique forcément la notion de frontière, celle-ci n’étant pas, loin s’en faut, une limite matérialisée et immuable. Au contraire des documents normatifs officiels, très attachés à cette idée, les archives privées témoignent de la porosité vécue des espaces frontaliers enclavés. Comment empêcher par exemple les compagnons originaires des enclaves de Fribourg et d’Avenche de se rendre dans les cantons circonvoisins, si proches sur le plan linguistique (Anne Radeff) ? Dans la ville de Besançon, Paul Delsalle observe l’impossibilité matérielle d’établir une séparation visuelle entre l’enclave qu’est la ville, en raison de son statut de cité impériale englobée dans le Comté de Bourgogne, et le quartier capitulaire enclavé en son sein. Cet emboîtement d’échelles sur un espace restreint de quelques dizaines d’hectares révèle parfaitement toute la difficulté à scinder nettement ces entités. Dans la plaine bourguignonne de la Saône, la situation est quasi inextricable en raison de limites plus qu’incertaines entre enclaves et à l’intérieur de chacune d’elles. De nombreuses paroisses sont en effet partagées entre plusieurs bailliages, ce qui génère la création de « micro-enclaves » dans le tissu villageois (Christine Lamarre) ! Il suffit de prendre l’exemple avignonnais pour se convaincre de la virtualité de la « frontière ». Ici, elle ne peut être considérée comme un front militaire à vocation stratégique. À la différence de l’Alsace, l’intégration de cette enclave n’ouvrirait pas de « portes » au Roi Très Chrétien qui préfère utiliser les États pontificaux comme base arrière militaire ou encore comme couloir de passage lorsque le besoin s’en fait sentir. Même si une cartographie établie à compter des années 1730 matérialise les postes occupés par les troupes françaises le long du Rhône et de la Durance afin de contrecarrer la contrebande, la frontière politique joue finalement peu. Madeleine Ferrières observe ainsi que les trois quarts des nouveaux immigrants du Comtat sont régnicoles de souche et issus des terres royales proches. Si frontière réelle il y a, elle ne vaut guère que pour le Rhône dont les flots impétueux et toujours capricieux sont une « frontière naturelle », idée encore renforcée par la disparition du pont d’Avignon en 1660.

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La vision classique de l’enclave comme obstacle aux échanges économiques est battue en brèche, ce qui n’est pas le moindre apport scientifique de ce colloque. L’autarcie des enclaves, à l’image d’autres structures territoriales plus vastes, n’est qu’un mythe d’Ancien Régime et Anne Radeff en veut pour preuve le cas suisse. Les trois enclaves qu’elle étudie (Genève, Fribourg, bailliages d’Avenche) sont totalement ouvertes sur des lacs qui génèrent des flux multiples (économiques, humains et culturels). Mais l’activité économique liée à ces espaces frontaliers offre la caractéristique d’être également clandestine et André Ferrer ne manque pas d’insister sur ce point pour la Franche-Comté, terre d’enclaves par excellence. Pauvre en ressources naturelles et ceinturée par les puissants voisins que sont la Franche-Comté et l’Alsace françaises ainsi que par la principauté helvétique de Porrentruy, la cité impériale de Montbéliard se fait une spécialité de la contrebande. La capture du tabac provenant d’Alsace donne naissance à des dynasties de gros négociants montbéliardais spécialisés dans la redistribution illégale de ce produit de consommation très prisé. La bourgeoisie de la principauté profite donc de son avantage territorial pour prendre le contrôle d’une contrebande active et lucrative dont les débouchés sont la Franche-Comté, la Bourgogne et la Champagne. Échange de bons procédés ou pas, toujours est-il que Montbéliard, déficitaire en bois de feu et de construction, a importé de fortes quantités de sapins alsaciens dans les années 1750-1760 (François Vion-Delphin). Sensiblement à la même époque, les fabricants d’indiennes mulhousiens n’agissent pas autrement en développant, eux aussi, une importante contrebande en direction de la France, où la fabrication et la vente de toiles peintes était prohibée (Isabelle Ursch-Bernier). Avec Markus A. Denzel, la réflexion est étendue à ce qu’il conviendrait d’appeler le système-monde doté à l’Époque moderne d’un centre, l’Europe occidentale, et de périphéries enclavées plus ou moins intégrées financièrement. Dans ce réseau fondé sur l’emploi du change comme principal moyen de paiement, il distingue l’émergence de nouvelles places (enclaves) situées dans des régions où les transactions reposent toujours sur les métaux précieux. L’auteur constate ainsi que l’ouverture outre-mer de la Castille a joué un rôle déterminant dans l’intégration de la côte atlantique ibérique au monde des grandes places financières européennes par l’intermédiaire des investissements génois dans les expéditions maritimes.

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Aux yeux des hommes du roi de France, les enclaves représentent d’intolérables exceptions territoriales qui, non seulement remettent en cause l’autorité de leur maître, mais aussi leur propre pouvoir de juridiction locale. Faut-il pour autant forcément déduire de cette hostilité affichée un risque accru de conflits ? Certes, l’existence d’une enclave conditionne souvent de fortes inégalités entre ceux qui y vivent et les autres. D’interminables luttes opposent les communautés à propos des forêts et de la maîtrise des cours d’eau. Les conflits forestiers sont nombreux dans l’est de la France et ils sont souvent la conséquence de l’application de législations différentes. Alors que les voisins comtois de l’enclave montbéliardaise se voient appliquer la rigoureuse ordonnance française de 1669, ils constatent – et avec eux les forestiers royaux – que les proches sujets du duc de Wurtemberg jouissent d’une réglementation beaucoup plus laxiste en matière d’usages (François Vion-Delphin). Au niveau d’Avignon, de Mornas et de Lapalud, l’équilibre agricole repose sur l’usage des communaux marécageux par le bétail or, la réalisation de digues sur l’une des deux rives du fleuve provoque de nombreux conflits. Ces travaux, qui modifient le cours du Rhône, ont pour effet d’entraîner la disparition de terres. Pour autant, Patrick Fournier, toujours à partir de l’exemple des enclaves pontificales, refuse de voir en elles des lieux d’affrontements. Si les territoires avignonnais forment effectivement un ensemble politique distinct des provinces royales qui le ceinturent, ils ne participent pas moins pleinement à l’organisation de l’espace français sous l’Ancien Régime. Dans ces conditions, la réunion d’Avignon et du Comtat ne sera jamais à l’ordre du jour et il faudra attendre 1791 pour qu’elle entre dans les faits. N’ayant pas de valeur stratégique à proprement parler mais participant directement à la vie économique du sud-est du royaume, les États pontificaux sont en quelque sorte légitimés aux yeux du roi. C’est pourquoi la politique royale consistera à ne pas intervenir directement dans les affaires comtadines avec une limite cependant : celle de ne pas pactiser avec les ennemis du roi.

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Emmanuel Garnier

Philippe Boutry, Pierre-Antoine Fabre, Dominique Julia (dir.), Rendre ses vœux. Les Identités pèlerines dans l’Europe moderne (xvie-xviiie siècles), Paris, Éditions de l’ehess, 2000, 586 p.

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En un gros volume sont réunies des études présentées entre 1994 et 1996 dans un séminaire du Centre d’anthropologie religieuse européenne fondé jadis par Alphonse Dupront. C’est dans la continuité de ses intuitions que se situent les travaux ici présentés. Leur objectif est d’identifier une pratique qui, non seulement survit à la déchirure de la chrétienté médiévale, mais aussi résiste à toutes les tentatives d’encadrement ecclésiastiques et étatiques. Le pèlerinage crée une société d’élection, précaire, marginale et cohérente, qui transgresse l’ordre ancien et en appelle un autre. On comprend le souci des autorités civiles et religieuses de le contrôler, de le contenir dans un espace qui est celui tantôt de la paroisse, tantôt des frontières d’État. En dépit de ces efforts, il s’adapte, perdure, restant porteur d’une force d’ouverture. Les vœux, c’est tout à la fois vouloir obtenir quelque chose et s’abstenir d’une autre parce que justement on a été exaucé.

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C’est un livre très riche et substantiel, propre à nourrir la réflexion qui nous est proposé ici. Il y est question, entre les Provinces-Unies et les Pouilles, de Compostelle à Jérusalem via Rome ou la Bohême, de pèlerins qui sont aussi bien rois, moines, évêques, curés, religieux et plus souvent encore pauvres baptisés. Le propos est articulé en quatre parties : les foules pèlerines, expériences : de la règle religieuse aux récits, identités pèlerines, liturgies et mises en scène. Deux contributions intéresseront particulièrement les historiens des sociétés rurales, celles de Georges Provost et de Philippe Martin.

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Dans son article sur « Identité paysanne et pèlerinage au long cours dans la France des xviie et xviiie siècles », Georges Provost montre comme il est délicat de saisir le pèlerin paysan dans les sources hospitalières habituelles, mais il souligne aussi le fait que le monde paysan n’a pas, sur les routes des grands pèlerinages, une part équivalente à son poids réel dans la société. Les citadins sont plus sur ces longs chemins. La profusion des recours proches, la localisation accrue des sacralités au détriment du voyage de Rome dont on garde cependant souvent le nom, la concentration dans l’espace de la paroisse, expliquent la faible proportion de paysans repérables comme tels, même si – ajoute l’auteur – il ne faut pas oublier qu’être pèlerin est en soi un état. Toutefois, l’appel au départ retentit toujours pour qui sait encore l’entendre et l’historien peut en trouver des traces locales. L’Auvergne et les vallées pyrénéennes n’ont pas oublié le chemin de Saint-Jacques. Au xviiie siècle encore, parfois au xixe siècle, ce sont de véritables groupes qui partent, bénéficiant d’une expérience de la route héritée de la tradition orale. Leur départ n’est pas nécessairement lié aux migrations de travail plus ou moins durables. Plus au Nord, la Normandie et le Bassin parisien fournissent des pèlerins encore nombreux, vers Compostelle mais aussi le Mont-Saint-Michel. Georges Provost corrige utilement l’idée sans doute trop urbaine, administrative et précoce qu’on a d’ordinaire d’un pèlerin tenu en suspicion. Il rappelle dans cet article stimulant qui parlera particulièrement à qui a l’expérience du camino de Santiago comment dans des communautés rurales, des hommes, des jeunes gens, parfois des familles pouvaient partir en pèlerinage. Leur route n’est pas symbolique. Elle a un rituel de départ, des épreuves mais aussi des solidarités qui font d’elles un rituel de passage suivi d’une réintégration dans la communauté. C’est dire la durable valorisation collective de ce voyage initiatique et le peu de cas qui a parfois été fait des incompréhensions des autorités ecclésiastiques et étatiques.

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Philippe Martin donne dans le même recueil une étude de la « pastorale pèlerine dans la Lorraine du xviiie siècle ». Avec la reconstruction du duché après les catastrophes de la guerre de Trente Ans, les diocèses lorrains sont mieux tenus en main par leurs évêques. Ceux-ci peuvent compter sur un clergé abondant et de qualité, sur un maillage paroissial plus serré dans lequel le pèlerinage doit devenir une pratique dévote complémentaire de la vie religieuse de la paroisse. Trois bouleversements sont clairement mis en évidence : adapter le calendrier et changer les rites, modifier les lieux et donner un sens nouveau au miracle. Les pèlerinages perdurent pour nombre d’entre eux, mais sortent bien changés. La dévotion mariale prend nettement le pas sur l’attachement aux saints locaux, le pèlerinage est de plus en plus lié aux sacrements (confession puis communion) et moins aux recours. Circulations et gestes des fidèles sont davantage contrôlés. Surtout disparaissent, par fermeture ou progressive désertion des pèlerinages vers de petits oratoires ruraux, des croix et des fontaines. Le clergé n’est jamais en peine de justifications : vétusté et superstitions. Tels sont les grands mots de cette opération de purification pèlerine qui exploite ou suscite la baisse de fréquentation et l’indifférence envers tel ou tel sanctuaire. Ceux qui ont en charge de petits pèlerinages tâchent de se défendre en publiant le plus possible de nouveaux miracles pour attirer les pèlerins et se défendre contre une autre partie du clergé. Philippe Martin souligne avec bonheur la complexité de lignes de partage mouvantes passant ainsi à l’intérieur du clergé. Il analyse avec finesse les réactions des pèlerins : chute de fréquentation parce qu’on n’y trouve plus son compte, résistances, changements de destinations, etc. ; il montre le rôle important de curés ruraux, davantage sensibles à l’avis de leurs ouailles, plus patients aussi et conciliants. C’est tout un dialogue fait de paroles mais surtout de gestes et de silences qui se déploie entre clercs et fidèles, les uns et les autres pas unanimes, avec au xixe siècle des changements finalement acceptés, c’est-à-dire oubliés.

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Olivier Chaline

Naissance, enfance et éducation dans la France méridionale du xvie au xxe siècle. Hommage à Mireille Laget, Montpellier, Centre d’Histoire moderne et contemporaine de l’Europe méditerranéenne et de ses périphéries (xvie-xixe siècles), Université Paul Valéry-Montpellier iii, 1999, 453 p.

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C’est avec émotion, parfois, que l’on est amené à rendre compte d’un ouvrage. C’est mon cas ici, pour avoir été l’objet, comme tant d’autres, de l’attention et de la générosité aussi profondes que discrètes de Mireille Laget emportée trop tôt par la maladie. Le volume d’hommages que lui ont dédié ses collègues et ceux qui ont emprunté les pistes de recherche qu’elle avait contribué à ouvrir réunit 21 communications consacrées principalement au xviiie siècle autour de trois thèmes : Naissance, Enfance, Éducation, les deux premiers fournissant les textes les plus riches. Ce n’est peut-être pas un hasard, le temps n’ayant pas été donné à Mireille Laget d’achever les travaux qu’elle avait engagés sur le troisième.

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Trois études se dégagent de Naissance. Jacques Gélis s’est intéressé, à partir des mémoires adressés à l’Académie royale de chirurgie, aux chirurgiens-accoucheurs de la France méridionale. Celle-ci a du retard : l’accoucheur vient d’Angleterre, des Provinces-Unies, pays protestants de l’Europe moyenne, ainsi que du nord de la France. La réticence à faire appel à un homme en cas d’accouchement semble plus forte dans le Sud, le nombre de manuels et de relations diffusées y est faible, et ce, malgré un nombre élevé de chirurgiens formés à la médecine et une bonne qualité des praticiens languedociens grâce à la Faculté de médecine et à l’École de chirurgie de Montpellier. Des indices montrent cependant que les praticiens gagnent progressivement la confiance des parturientes. L’ambition des chirurgiens de se hisser au niveau des médecins grâce à l’obstétrique accélérera leur promotion. Quant à la situation des sages-femmes, elle était parfois paradoxale, ainsi à Toulouse (Jean-Luc Laffont). Malgré un encadrement remarquable – 17 matrones en 1786 –, les sages-femmes toulousaines ne bénéficiaient pas de la formation de leurs consœurs rurales. Dans un texte très dense, nourri de nombreuses citations du Nouveau Testament, Michel Peronnet tente une synthèse sur le baptême entre la période médiévale et la Constitution civile du clergé. Elle sera précieuse : y sont abordées en effet les formes successives du sacrement, les différences de conception et de rites entre catholiques et protestants, les relations entre l’Église et le pouvoir royal à ce sujet en France avec la législation qui en s’en suivit.

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Après les naissances, charnelle et spirituelle, 7 communications traitent de l’Enfance. Le lien entre les deux thèmes s’établit par les sentiments auxquels Mireille Laget s’intéressait beaucoup. Peut-on faire l’histoire des sentiments ? s’interroge Yveline Fumat. La question renvoie aux problèmes du sentiment maternel, de l’indifférence supposée à la mort des nouveau-nés, de l’abandon des enfants, sujets longtemps controversés en raison de réponses prématurées. Ils touchent en effet à la question même de l’appréhension sociale de l’enfance, peu différenciée, ainsi qu’à la vie spirituelle, essentielle lorsque la médecine se trouvait complètement démunie. Les sentiments à l’égard des nouveau-nés et des jeunes enfants se sont-ils modifiés avec les progrès de la médecine et l’éloignement du ciel ? Dans ce cas, le sentiment renverrait à la capacité de l’homme à pouvoir intervenir sur son destin. Toujours sous-jacente, la question des sentiments revient sous la plume de Régis Bertrand et de Marie-France Morel qui traitent des sépultures d’enfants en Provence aux xviie et xviiie siècles et des accidents arrivés aux jeunes enfants d’après les ex-voto. On avait mis en avant la sécheresse des livres de raison pour prouver l’absence de sentiments ; ce n’était pas leur vocation. La douleur de l’enfant perdu se manifeste de plus en plus ouvertement à mesure que s’avancent les xviiie et xixe siècles. Le corpus mis à contribution par Marie-France Morel – un peu trop dispersé dans le temps et dans l’espace peut-être pour être pleinement significatif – montre que la vie à la campagne n’était pas sans dangers : les chutes, les noyades, les attaques d’animaux domestiques, provoquaient la majorité des décès. Mais on connaît les limites de ce type de sources : il renseigne seulement sur les accidents dont l’issue fut heureuse. L’enfant jouissait-il par ailleurs d’une protection ? Contrairement à l’image de l’enfant qui n’aurait que des devoirs, très peu de droits et dont la protection serait exercée uniquement dans un sens coercitif, Christian Desplat montre qu’il disposait de droits propres en Gascogne : la coutume ainsi que les sociétés gasconne et pyrénéenne lui faisaient une place remarquable. Les Églises et la coutume se répartissaient la tâche en quelque sorte : aux premières le soin du tout petit enfant, à la seconde celui de l’adolescent et du jeune ; l’Église calviniste du Béarn se signalant précocement par l’accent mis sur l’avenir social et professionnel de l’enfant. Des travaux comparatifs seront bienvenus pour savoir ce qu’il en était ailleurs. Quant aux enfants abandonnés, leur sort ne changea guère entre 1790 et 1800. La Révolution trop mobilisée sur d’autres fronts échouera à mettre en place un nouveau système d’assistance : le cadre d’assistance se perpétue malgré sa laïcisation, les religieuses continuent à servir dans les hospices du département du Gard. C’est exact ; à vouloir trop scruter les ruptures on oublie cependant que les communautés se chargeaient le plus souvent de l’assistance avant la Contre-Réforme.

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Les contributions concernant l’Éducation, les plus nombreuses, sont aussi les moins originales, la moitié étant constituée de sources livrées quasiment brutes – le projet de collège royal à Perpignan –, rapidement commentées. Elles ne manquent pas d’intérêt parfois, comme celles qui ont trait à Nîmes ou à « une éducation dauphinoise au début du xixe siècle » (Anne Blanchard). Se détachent seulement la mise au point sur les régentes d’Alet, « bataillon volant de l’éducation féminine », érigées par Nicolas Pavillon dans son diocèse situé à la frontière sud du royaume (Claude-Marie Robion), et la tentative de Michel Cassan pour cerner l’enseignement payant et privé en haut Limousin au xviiie siècle : le corps enseignant y apparaît hétérogène, en infraction avec la législation royale, même en milieu urbain.

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Au total, des hommages riches d’aperçus nouveaux, traversés par le souvenir de la personnalité rayonnante de Mireille Laget évoquée avec beaucoup de sensibilité par Dominique Julia (p. 7-24).

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Gilbert Larguier

Fabrice Vigier, Les Curés du Poitou au siècle des Lumières. Ascension et affirmation d’un groupe social : le clergé paroissial du diocèse de Poitiers de 1681 à 1792, La Crèche, Geste éditions, coll. « Pays d’histoire », 1999, 360 p., 139 F.

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Parmi les études consacrées à la condition du clergé au xviiie siècle, cet ouvrage présente une originalité majeure : malgré son sous-titre, il ne cherche pas à atteindre la totalité du « clergé paroissial » (le plus souvent hors d’atteinte, il est vrai, de l’historien d’Ancien Régime) mais se consacre aux seuls curés des paroisses. À cela, diverses raisons qui tiennent d’abord à la démarche de l’auteur : l’ouvrage est un prolongement de sa thèse (parue aux éditions du Septentrion en 1998) portant précisément sur les curés poitevins du milieu des années 1770 à 1789. Dans ce cadre, la Révolution est l’aboutissement de la recherche, mais surtout le point de départ de la réflexion : l’année 1789 voit en effet, dans le diocèse de Poitiers, l’émergence de curés à la forte personnalité, grands vainqueurs des élections aux États Généraux et jouant un rôle moteur – que leur reconnut David dans son Serment du Jeu de Paume – dans le rapprochement avec le Tiers. Rechercher dans les décennies qui ont précédé ce qui a permis une telle émergence, tel est l’objectif de Fabrice Vigier. Son propos n’est donc pas de mener une analyse spectrale du clergé poitevin au xviiie siècle, de l’envergure de travaux comme ceux de Gilles Deregnaucourt sur Cambrai ou de Charles Berthelot du Chesnay sur la Haute-Bretagne. Aussi bien les archives ne le lui auraient-elles pas permis : pour s’en tenir à deux exemples, le diocèse de Poitiers n’a laissé ni registre d’insinuations ecclésiastiques, ni archives d’officialité. L’auteur a donc construit son analyse à partir des listes de curés disponibles dans les dernières années du xviiie siècle, complétant son information par diverses enquêtes, visites pastorales, imprimés et mandements épiscopaux ; il a également tiré parti de nombreux travaux antérieurs, thèses, maîtrises, articles spécialisés. Tel quel, ce travail a le grand mérite de se pencher sur un Poitou religieux dont on connaissait surtout le volet protestant, malgré la thèse de sociologie religieuse, en son temps pionnière, de Marie-Louise Fracard sur Niort à la fin de l’Ancien Régime (1956).

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L’ouvrage, très clairement composé et écrit, adopte trois angles successifs. Très logiquement, s’agissant de curés, l’auteur s’attache d’abord à la question de la carrière ecclésiastique : formation dans les collèges et séminaires (Poitiers en compte deux, ouverts en 1681 et 1684), acquisition de l’indispensable titre clérical – 80 livres au minimum, ce qui est une valeur moyenne à l’échelle d’autres diocèses –, temps de vicariat dont la durée moyenne s’établit autour de dix ans, avant la difficile obtention d’une cure. Dans un diocèse qui ignore le système du concours et où les évêques ne nomment qu’au tiers d’entre elles en 1789 (chiffre en forte progression toutefois depuis 1760), le succès d’un candidat requiert des qualités fort diverses : « avoir du charisme, bien connaître son droit canon et les règlements parfois obscurs de l’Église, être bien informé des vacances cléricales, avoir de la patience et éventuellement des diplômes, et surtout disposer d’appuis et de protecteurs au sein du clergé poitevin » (p. 44). De fait, le système avantage des prêtres expérimentés, presque tous originaires du diocèse, tout en permettant chaque année l’intégration de 30 à 40 vicaires. Une fois installés, ces curés deviennent les maillons d’une organisation diocésaine qui couvre de manière très aléatoire le très vaste territoire du diocèse de Poitiers : les 753 paroisses correspondent à des superficies et des populations extrêmement inégales, la charge pastorale d’un curé poitevin (aidé éventuellement de vicaires, mais dans un peu plus d’un quart des cas seulement en 1789) oscillant entre moins de 100 communiants et plus de 2 000. Plus que par les archidiaconés, hérités du passé, la rationalité administrative passe par les instances proprement diocésaines : évêques (globalement présents et « visiteurs »), vicaires généraux, conseil épiscopal, secrétariat… qui font l’objet d’une mise au point très bien venue, assortie d’un organigramme très clair (p. 84).

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L’auteur s’attache ensuite à préciser les traits des curés poitevins du siècle des Lumières, à commencer par leurs traits physiques : de la taille à la couleur des yeux et des cheveux, l’auteur sait tout de l’anthropologie – guère spécifique au demeurant – de 242 desservants de la seconde moitié du siècle : on y relèvera par exemple encore seize irréductibles barbus à l’issue du xviiie siècle. Du point de vue géographique et social, le recrutement des curés poitevins se limite pratiquement au diocèse mais il est surtout fortement urbain : né le plus souvent à la ville (officiers, professions libérales mais aussi artisanat), le curé poitevin a pourtant infiniment plus de chances, dans une région peu urbanisée, d’avoir charge d’âmes à la campagne. Signalons toutefois que l’analyse repose ici sur un échantillon qui peut paraître mince (158 curés dont l’origine sociale est connue, quand la totalité de l’effectif du xviiie siècle a pu approcher les 3 000) ; par ailleurs, la comparaison avec les diocèses voisins souffre du fait que les études qui y ont été menées ont porté sur la totalité des prêtres connus et pas seulement sur les curés : cela limite de fait la comparaison, notamment statistique. Demeure toutefois une impression d’ensemble : le diocèse de Poitiers paraît se rapprocher bien davantage de la situation de la France centrale que de celle des périphéries, où le clergé séculier compte nombre de fils de paysans. Tout contribue au xviiie siècle à faire de ces curés d’authentiques notables : une situation financière fort inégale d’une paroisse à l’autre mais qui leur assure toujours un train de vie comparable à celui d’un paysan aisé ou d’un marchand ; des mœurs conformes aux exigences tridentines, si l’on en croit les visites pastorales ; un bon niveau culturel général, rehaussé par quelques individus connus pour leur participation aux entreprises des Lumières (tel Jean de Dieu Bion, curé de Notre-Dame de Niort et fondateur vers 1770 de la bibliothèque publique de la ville). Une vingtaine d’inventaires de bibliothèques curiales dégage une moyenne de 130 livres, masquant comme toujours des situations individuelles très hétérogènes. Certains curés nourrissent les rubriques agronomiques des Affiches du Poitou fondées en 1773. Dans leurs paroisses, ces curés sont des pasteurs au sens très large, incluant la gestion matérielle des paroisses puisque les fabriques sont ici très rares. La présence de communautés protestantes, particulièrement au sud-ouest du diocèse, est une autre originalité : à la répression des années 1680 succède au xviiie siècle une pratique plus accommodante de la part des curés, dont certains font le choix de ne pas ébruiter des baptêmes trop tardifs, ou encore de faire passer pour des morts subites les décès sans sacrements de « nouveaux convertis ». On devine toutefois sur ce point les limites d’une argumentation qui repose sur des exemples isolés dont la représentativité demeure incertaine.

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La troisième partie de l’ouvrage, tendue vers la Révolution, est consacrée à l’engagement des curés dans le siècle, prolongement logique d’une notabilité qui s’est affirmée. Dans l’action de quelques curés poitevins rejetant la bulle Unigenitus en 1717 ou signalés par les Nouvelles Ecclésiastiques, l’auteur décèle une première émancipation des curés par rapport à une hiérarchie diocésaine très antijanséniste. En réalité, le petit nombre de clercs concernés et le manque de fermeté des conclusions (p. 239) ne convainquent pas vraiment le lecteur. Bien moins en tout cas que les épisodes ultérieurs : en 1779, un « syndicat de curés très revendicatif » (chapitre viii) conteste le droit de l’évêque à imposer ses candidats au bureau des décimes. De Poitiers mais aussi de Châtellerault et des campagnes alentour, des curés pétitionnent pour réclamer une augmentation de la portion congrue et une meilleure répartition de la charge des décimes. L’épisode révèle un certain fossé entre haut et bas-clergé ; il a pour effet d’accumuler des rancœurs contre l’évêque et le gouvernement monarchique qui ont imposé silence au « comité de Poitiers ». Dix ans plus tard, ce sont les mêmes meneurs qui agissent, avec succès, pour la représentation du bas-clergé poitevin aux États Généraux : les curés l’emportent sur les candidats de l’évêque, et parmi eux de fortes personnalités telles René Lecesve, curé de Sainte-Thiaise de Poitiers et futur évêque constitutionnel de la Vienne, ou encore Jacques Jallet, son futur collègue des Deux-Sèvres. À l’échelle locale, ce sont aussi les curés qui sont élus en grand nombre à la tête des municipalités ou des assemblées de district, et le curé de Saint-Gaudent serait à l’origine du premier arbre de la Liberté du royaume, en mai 1790. Le fort taux d’assermentés (plus des deux tiers des curés en 1791), se comprend mieux : dans le milieu des curés poitevins, « les éléments les plus brillants et les plus actifs appartiennent au camp le plus réformiste du clergé gallican » (p. 296).

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L’ouvrage est accompagné d’un index et d’une annexe précieuse : le tableau complet des curés poitevins en 1789, mentionnant pour chaque paroisse le nombre de communiants, le collateur, le titulaire du bénéfice, la présence éventuelle d’un vicaire, etc. Des réserves doivent cependant être faites quant à divers aspects formels. Le premier a trait aux cartes, trop éloignées des normes scientifiques : signalons simplement celle de la p. 242 (« Les mouvements de prêtres à la fin de l’Ancien Régime ») dont la légende propose des « cercles proportionnels à l’intensité de l’agitation », simplification fort discutable de la carte originelle de Timothy Tackett (laquelle porte sur la période 1730-1786). Tout aussi fâcheuses sont les nombreuses coquilles et fautes d’orthographe dont la fréquence devient parfois agaçante (ainsi aux p. 214-218, 221-222). On le regrettera d’autant plus que ce livre diffuse un véritable travail scientifique et aurait mérité qu’on en soignât davantage la finition.

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Georges Provost

Louis Pérouas, Pierre Robert (1589-1658). Un Magistrat du Dorat entre érudition et observation, avant-propos de Michel Cassan, Limoges, pulim, 119 p., 80 F.

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Pour beaucoup, Louis Pérouas reste l’auteur d’une magistrale étude du diocèse de la Rochelle au xviie siècle, déjà classique et rééditée en 1999. Il a cependant consacré l’essentiel de son œuvre à l’histoire religieuse du Limousin. Son dernier ouvrage, consacré à Pierre Robert, lieutenant général de la sénéchaussée de Basse-Marche de 1614 à 1648, s’inscrit malgré les apparences dans le prolongement de cette recherche : c’est en dépouillant à la médiathèque de Poitiers les papiers de Dom Fonteneau, moine bénédictin de la congrégation de Saint-Maur, qu’il a pu prendre la mesure des travaux de ce magistrat érudit à la personnalité complexe. Pierre Robert a joué un rôle important dans les événements de sa petite province, entre Poitou et Limousin et le nom de cet officier moyen, qui apparaît dans plusieurs arrêts de règlement, reste familier de bien des juristes et des historiens. Cependant, la somme de nos connaissances reste étonnamment mince : les archives de sa juridiction débutent pratiquement au xviiie siècle et les registres paroissiaux ne nous sont pas parvenus. Restait à analyser les extraits de ses papiers réalisés par Fonteneau et à y glaner toutes les informations disponibles. Louis Pérouas s’est livré à ce travail ingrat et nous en livre le résultat avec une probité trop modeste.

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Le volume comprend six brefs chapitres dont les notes, peu nombreuses, renvoient en majorité aux manuscrits. Après avoir pris la peine de décrire la Basse-Marche, ses marges incertaines, la rivalité du Dorat et de Bellac, deux villes qui y prétendent au premier rang, l’auteur présente la période couverte par les manuscrits de l’officier, de l’introduction du protestantisme à la consolidation de la réforme catholique. Il caractérise ensuite le milieu familial de Pierre Robert avant de parcourir le film d’une vie dont la scène marquante reste la harangue prononcée aux Grands Jours de Poitiers, récemment étudiés par Joël Cornette – mais Pierre Robert ne tait pas l’émeute qui le chasse du Dorat en 1639, ni l’hostilité persistante qui le contraint à habiter à la campagne jusqu’en 1642. Louis Pérouas entreprend ensuite de montrer les rapports du magistrat avec la société bas-marchoise, en particulier avec les religieux et les autres officiers. Le pénultième chapitre analyse la culture et l’œuvre de cet « érudit à la curiosité universelle », que sa vaste culture (à défaut de posséder l’inventaire de sa bibliothèque, Louis Pérouas analyse la liste des auteurs cités dans les manuscrits) ne dispense pas d’interroger les anciens à l’occasion de ses voyages. Surtout, Pierre Robert se révèle un observateur attentif.

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Le ruraliste, qui aura déjà beaucoup appris sur les conceptions et les représentations du principal juge d’une sénéchaussée, fera son miel du dernier chapitre dans lequel Louis Pérouas rend compte de la façon dont Pierre Robert décrit la nature, dont il classe les plantes. En dépit du vif patriotisme qui le conduit à ranger amandiers et citronniers parmi les arbres de la région (p. 88), il concède que bu trop jeune, le vin local provoque des coliques ou des hernies. Tout aussi pittoresques, les précisions sur les pratiques agricoles, qu’il s’agisse de la composition du fumier, mêlé de genêts fleuris, de l’épandage de cendre de fougère ou des dates des semences (p. 92). Insistant sur l’émigration marchoise, Pierre Robert fait sur les mœurs et sur les costumes des remarques extrêmement suggestives sur l’évolution des modes masculines et féminines mais conclut que les filles de la campagne bas-marchoise « paroissent plus avec de petites et simples robes d’étamine que celles de Limoges avec leurs robes de velours » (p. 97). Enfin le magistrat porte son regard sur les dévotions, révélant ainsi comment la religion de ce juriste dont Louis Pérouas relève qu’il se refuse à citer les statuts diocésains publiés en 1619 et 1629 (p. 44-45, 79) s’accompagne d’une grande confiance envers les médecins. Paradoxalement, ce sont peut-être les travers de Pierre Robert qui font aujourd’hui le prix des extraits de ses travaux conservés dans la collection Fonteneau. Moins que les kyrielles d’auteurs qu’il convoque pour justifier ses opinions, ce sont les annotations ponctuelles de ce grand observateur à l’horizon limité qui donnent à son témoignage, ainsi organisé et mis en valeur, tout son intérêt pour les historiens.

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Christophe Blanquie

Françoise de Person, Bateliers contrebandiers du sel, xviie-xviiie siècles, Rennes, Éditions Ouest-France, 1999, 271 p.

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Dans son ouvrage, Françoise de Person nous convie à une remontée originale de la Loire en compagnie des faux-sauniers de toute espèce. Profitant d’abondantes sources d’archives, elle brosse une galerie de portraits colorés, tout en enrichissant les travaux antérieurs sur l’histoire du sel et de la gabelle, ceux de Jean-Claude Hocquet (Le Sel et le pouvoir, de l’An Mil à la Révolution française, Paris, 1995) en premier lieu.

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Le choix du thème emporte d’emblée l’adhésion du lecteur, sans doute parce qu’en matière d’histoire fiscale, la sympathie se porte naturellement vers le contribuable : il est aisé de s’identifier aux malheureuses qui tentent de passer « à porte-col », d’une rive à l’autre, un ou deux sachets de sel dissimulés dans leurs vêtements, surtout lorsque l’on sait que la géographie administrative multiplie par cinq le prix du sel selon que l’on se trouve sur un bord ou sur l’autre (la carte jointe permet de bien appréhender cette réalité). De même, on ressent avec une impatience comparable à celle des bateliers les vexations des brigades chargées de la visite des bateaux, leur soupçon systématique, leurs longueurs qui mettent en péril la marchandise – des morues bien souvent. Enchaînant témoignages et récits extraits des archives des greniers à sel, Françoise de Person nous brosse ainsi en pages vigoureuses l’univers de la contrebande, de la fraude d’occasion à l’opération d’envergure montée par les voituriers du sel, ceux-là mêmes chargés de son transport officiel.

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Mais il ne s’agit en aucun cas d’un livre partial orienté selon une idée fixe – la dénonciation de la gabelle –, et c’est ce qui fait son intérêt essentiel. Ainsi, les péripéties de l’affaire Simon le Jeune (p. 119 et suivantes) soulignent que violence et mensonge sont aussi à chercher du côté des fraudeurs et de la population locale. Par petites touches, multipliant les approches, l’auteur démonte ainsi l’absurdité d’un système qui sécrète les germes de sa mauvaise rentabilité, sinon de sa propre destruction. La monarchie, en optant pour l’affermage de la gabelle, se concentre sur le montant du bail, moins sur les modalités de son exécution ; de ce fait, les commis de la Ferme se trouvent pris entre le marteau de leur hiérarchie qui exige toujours plus de résultats – « la gabelle consistant à vendre le plus de sel possible » (p. 155) – et l’enclume d’une population fatalement hostile, surtout le long d’un fleuve où quelques lieues à peine séparent la zone franche, productrice de sel, du pays de grande gabelle. L’administration royale les soutient mollement, l’on voit même les dragons du roi attaquer les employés de la Compagnie à Chinon en 1745 (p. 43) ! En dépit ou à cause d’une réglementation toujours plus tatillonne, la fraude se maintient, chaque mesure nouvelle engendre une riposte de la part des fraudeurs. Peu à peu, la sympathie du lecteur glisse vers les malheureux gardes et commis placés dans une position bien ingrate, agents d’une administration schizophrène qui déploie autant sinon plus de force à surveiller ses membres qu’à exécuter la mission dont elle est pourvue.

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Françoise de Person nous rappelle enfin qu’un ouvrage écrit pour le « grand public » peut tout à fait être érudit sans verser dans le sensationnel. On apprend quantité de détails sur les différentes variétés de sel et l’usage détourné de la saumure ; sur les ruses des contrebandiers d’occasion – ah ! le joli passage sur les morues « cousues jusqu’à la nombrielle » (p. 92) – sur les procédures judiciaires : beaucoup de condamnations allant de la simple amende à l’emprisonnement, aux galères, voire à la mort, dont bien peu semblent avoir été suivies d’effets. À cet égard, le chapitre 5 est tout à fait intéressant, évoquant la Commission de Saumur créée en 1764 pour juger des affaires de gabelle, dont l’existence est trop souvent occultée. Comme l’écrit l’auteur, « Notre but [est] d’écouter les bateliers forcés de témoigner. Ces requêtes et ces dépositions […] nous livrent sur le vif des instants de vie, des scènes de leur métier, des émotions. Il ne s’agit pas d’un discours à leur propos, mais de leur propre expression, directe, imagée et concrète, de bonne foi ou dissimulatrice » (p. 113). Complété par une iconographie plaisante – on retiendra en particulier l’admirable lettre anonyme adressée au sieur Chenart du bureau de la ferme à Ingrandes en 1725, faite de mots découpés et collés (conservée aux Archives départementales de Loire-Atlantique) – le récit clair, bien documenté, ressuscite à la manière d’un tableau de Van Eyck un peu de la vie du petit peuple sur les bords de Loire et sur l’eau, et fait de cet ouvrage un bien agréable moment de lecture.

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Hélène Servant

Antoine-Marie Graziani et José Stromboni, Les Feux de la Saint-Laurent. Une révolte populaire en Corse au début du xviie siècle, Ajaccio, Éditions Alain Piazzola, 2000, 366 p.

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La nuit du 10 août 1615, les villageois de Cauro, d’Ornano et du Taravo, au sud d’Ajaccio, prirent les armes contre leurs seigneurs. Face à un système seigneurial qu’ils jugeaient inique, leur mécontentement n’avait cessé de croître depuis quatre ans ; mais en dépit de leurs appels, les autorités génoises avaient trop longtemps hésité à jouer les arbitres. À bout de patience, des centaines de paysans décidèrent donc, cette nuit de la Saint-Laurent, de se faire justice par eux-mêmes : ils prirent d’assaut les châteaux, tuèrent les domestiques qui tentaient de leur résister et attachèrent sur des grills ardents les seigneurs, leurs femmes et leurs enfants. Ces massacres furent durement réprimés par Gênes : des dizaines de personnes furent emprisonnées, sept d’entre elles pendues et bon nombre envoyées aux galères. Cependant, si elle fut particulièrement spectaculaire, cette révolte ne laissa que bien peu de traces. Par chance, Antoine-Marie Graziani et José Stromboni la redécouvrirent à la fin des années 1980 en étudiant les documents qui l’évoquaient dans les liasses de l’Archivio di Stato à Gênes. Ils lui consacrèrent ainsi un premier ouvrage en 1992, dont ils présentent maintenant une nouvelle édition, étoffée par de récentes trouvailles et des chapitres entièrement inédits.

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À la fin du xvie siècle, la Corse était considérée par les Génois comme une position stratégique du plus haut intérêt. L’île était l’enjeu de terribles conflits avec les Français, les Turcs, les Espagnols et les Italiens, qui avaient tous compris son importance pour le contrôle de la Méditerranée occidentale. Entre 1553 et 1569, les Corses avaient notamment connu seize années de guerre quasi ininterrompue, dont ils peinaient encore à panser les plaies au début du xviie siècle. Si Gênes était puissante par sa banque, elle était à cette époque en plein déclin naval et militaire : elle n’avait donc plus vraiment les moyens de ses ambitions, et rencontrait les pires difficultés à assurer la protection des habitants. La piraterie turque était incessante, et les razzias entretenaient la peur des populations côtières. Pour s’en protéger, les notables étaient régulièrement incités à entretenir leurs fortifications, à en édifier de nouvelles et à organiser des milices locales grâce aux villageois des environs. Mais ces solutions étaient vécues par les Corses comme des pis-aller peu efficaces et coûteux.

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L’affaiblissement de Gênes était aussi politique. Dans les campagnes, le banditisme était devenu un fléau endémique, contre lequel les moyens de l’État étaient dérisoires. Pour administrer l’ensemble de l’île, on ne comptait que quelques dizaines de fonctionnaires, qui étaient payés à l’acte sans disposer d’un traitement fixe. Aggravée par des hivers rigoureux et de multiples disettes, la conjoncture des années 1570-1610 fut très rude, et le peuplement eut tendance à stagner : alors qu’il était d’environ 100 000 habitants au milieu du xve siècle, il ne dépassa guère ce niveau au xvie siècle, et ne parvint qu’avec difficulté à atteindre les 120 000 habitants vers 1650.

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C’est dans ce contexte que s’enracina une sourde colère paysanne dans les territoires méridionaux. La plupart des villageois de cette région étaient de petits propriétaires, qui jouissaient d’une large autonomie mais devaient régler chaque année à leur seigneur la taglia. Cette charge, qui exprimait traditionnellement la dépendance des paysans envers leur maître, était composée de redevances en nature et de taxes indirectes, dont une partie était reversée à Gênes. Dans ces villages, le système seigneurial, allié de l’État, était de moins en moins supporté. Les paysans, qui étaient habitués et attachés à une certaine indépendance économique, ressentaient la taglia comme une mesure vexatoire, et firent appel à Gênes plusieurs fois entre 1611 et 1615 pour que sa répartition et son mode de prélèvement soient réformés. Or les autorités ne firent pas grand chose pour calmer leurs revendications. Le pouvoir seigneurial était très ancien, et il permettait de pallier toutes les insuffisances de l’administration centrale, en particulier fiscales. Les Génois s’étaient donc coulés dans un système archaïque dont ils s’accommodaient fort bien et dont ils ne souhaitaient pas bouleverser les équilibres fondamentaux. C’est la raison pour laquelle les revendications des villageois ne recueillirent aucun écho favorable, et qu’ils décidèrent finalement, le 10 août 1615, de se faire justice par eux-mêmes.

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Où peut-on classer cette révolte corse de la Saint-Laurent ? S’inscrit-elle dans la lignée des contestations anti-seigneuriales des xive-xvie siècles, comme la jacquerie française de 1358, les mouvements anglais de 1381 et la guerre des paysans allemands de 1525 ? Ou bien appartient-elle aux grands soulèvements contre l’État moderne qui jalonnèrent les xvie et xviie siècles, comme les Comunidades de Castille, la révolte des Croquants ou celle des Nu-pieds ? Les auteurs privilégient la seconde interprétation. Certes, les villageois corses s’attaquèrent prioritairement aux châteaux, et cherchèrent donc à détruire les symboles de tout un système ancien. Les droits seigneuriaux étaient en effet rejetés avec violence parce qu’ils étaient considérés comme illégitimes. Toutefois, l’État faisait indéniablement partie de leur univers mental. Avant de passer à l’action, ils avaient essayé de dialoguer avec lui, d’obtenir son arbitrage et sa protection. Ils se révoltèrent donc contre une administration qu’ils jugeaient inepte, hésitante et partiale. Depuis plusieurs décennies, il était clair que Gênes n’assurait plus du tout ses devoirs ; l’argent prélevé dans les campagnes semblait incapable d’endiguer la piraterie, le banditisme et les disettes. En massacrant leurs seigneurs, les paysans corses de 1615 s’attaquèrent donc plutôt à un État honni, dont l’autorité était relayée dans les campagnes par ces mêmes châtelains. Mêlant la haine anti-seigneuriale et la revendication anti-fiscale, les motivations des villageois corses furent donc complexes, et peuvent être comparées avec profit aux soulèvements italiens, français ou espagnols des xvie et xviie siècles. L’enquête d’Antoine-Marie Graziani et de José Stromboni ne permet pas seulement de faire revivre un épisode méconnu de l’histoire corse. Menée avec une grande rigueur, exposée avec beaucoup de clarté, elle verse une pièce importante au vaste dossier qui a été ouvert depuis une quarantaine d’années pour mieux comprendre les révoltes populaires de l’époque moderne.

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Laurent Bourquin

Rosa Congost, Els darrers Senyors de Cervià de Ter. Investigacions sobre el caracter mutant de la propietat (segles xvii-xx), Gérone, cog Edicions, Associació d’História Rural de les Comarques Gironines et Université, 2000, 302 p.

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C’est par la conclusion qu’il faudrait commencer l’ouvrage de Rosa Congost, car elle y explicite les raisons profondes qui l’ont poussée à effectuer ces recherches sur la persistance de la propriété emphytéotique du petit bourg de Cervià de Ter, situé au nord-est de la Catalogne, dans la province de Gérone. Pourquoi, s’interroge-t-elle, 150 ans après la révolution libérale, des habitants de cette cité éprouvent-ils le besoin de renouveler leurs censives et continuent-ils à acquérir des terres sur cette forme ? Pourquoi le gouvernement de la Généralité de Catalogne a-t-il dû, en 1990, édicter une loi sur la rédemption des emphytéoses, modifiant celle de 1945 ? C’est peut-être que la propriété pleine et entière dont on nous dit – et dont nous disons – qu’elle est l’aspiration suprême du paysan, n’est pas ce qu’ils recherchent, ou du moins pas tous. C’est sans doute que nous sommes imprégnés par le discours dominant, forgé par les vainqueurs au siècle dernier au moment même où triomphaient les libéraux. Ce discours qui qualifiait de féodal le type de propriété que rejetait la bourgeoisie au pouvoir et qui sacralisait la propriété « bourgeoise » justement afin que toute attaque contre celle-ci soit considérée comme une attaque contre la société. C’était là pour eux le point essentiel. Le discours des vaincus est ainsi évacué ; c’est lui que veut retrouver l’auteur en recherchant les relations sociales derrière les abstractions et le légalisme du discours libéral : la propriété n’est pas une relation « neutre », établie librement entre égaux, elle résulte d’un rapport de forces. C’est pour lutter contre les idées reçues, les stéréotypes, contre notre imprégnation par le discours dominant, pour éviter « de prendre notre propre discours pour l’essentiel » (Pierre Vilar cité p. 266) que Rosa Congost s’est penchée sur le destin des paysans et des seigneurs de Cervià de Ter, essentiellement depuis le début du xviie siècle.

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Et cette histoire est celle d’une longue lutte autour de la possession et de l’usage de la terre, notamment des communaux ; les titres mêmes de la première partie (« Deux siècles de lutte pour la terre, 1646-1833 ») et du deuxième chapitre (« Tensions et luttes dans le premier tiers du xixe siècle ») le montrent bien. De manière tout à fait classique, ces luttes se centrent autour des droits féodaux et de la dîme, inféodée aux seigneurs du lieu. Les paysans, ici comme ailleurs, refusent de payer les cens, fraudent sur les dîmes, font des procès, demandent les documents attestant les droits du seigneur et à ce jeu, les plus riches arrivent à tirer leur épingle et à s’affranchir parfois entièrement du paiement, malgré l’utilisation de feudistes par les seigneurs. Certains censitaires parviennent même, à la fin du xviiie siècle, à acenser les terres qu’ils tiennent en théorie du seigneur, en faisant fi des droits de celui-ci, à moins qu’il ne montre des titres légitimes, ce que le seigneur ne pourra faire (p. 77-78). L’autre conflit entre paysans et seigneurs porte sur les biens communaux, principalement des terres situées au bord du fleuve Ter et qui se modifient d’ailleurs au gré des divagations de celui-ci. Ici les actions des paysans, qu’elles soient légales ou non (destruction de récolte, « vol » de bois, dépaissance non autorisée, etc.) ne sont pas couronnées de succès, les seigneurs s’appropriant ces terres pour y planter des arbres et profiter ainsi de la forte hausse du prix du bois d’œuvre.

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L’agonie de l’Ancien Régime et l’intermède de l’occupation française n’apaisent pas les tensions autour de la propriété ; ce sont les trois années de gouvernement libéral (trienio liberal, 1820-1823) qui vont clarifier les choses tout en portant un coup très dur aux revendications des paysans. En effet, la mise en vente des biens ecclésiastiques, et ici du prieuré de Cervià, inclut les biens communaux usurpés par ledit prieuré ; comme il n’est fait qu’un seul lot, la propriété en échappe aux paysans et c’est un habitant de Gérone, l’apothicaire Francisco Rosés, qui l’acquiert. Pour peu de temps, puisque, dès 1823, au retour des partisans de l’absolutisme, le prieuré retrouva sa propriété ; les dernières années de l’Ancien Régime, jusque vers 1835 environ, furent marquées par une sorte de réaction seigneuriale, les propriétaires éminents s’engageant dans la chasse aux cens impayés et réussissant à faire rendre gorge à de nombreux mauvais payeurs. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, et à ce qui a été écrit (voir les références, p. 295-296), les lois libérales des années 1835 et suivantes ne mirent pas fin à la propriété « féodale » ; le pharmacien et homme politique Miquel Rosés, en effet, ne se contente pas de récupérer les biens que son père Francisco avait acquis pendant le Trienio, il achète une centaine d’emphytéoses provenant du prieuré et octroie de nouveaux établissements à des paysans ou artisans de Cervià. Il devient ainsi le nouveau seigneur éminent du bourg. Vers 1870 toutefois, le système commence à donner des signes de faiblesses ; les impayés se multiplient et au début du xxe siècle les paysans ne paient plus les cens.

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Une étude sur l’ensemble du xixe siècle montre que c’est dans le deuxième tiers que les établissements sont les plus nombreux ; après 1866, leur nombre baisse très fortement, même si l’on en signale jusqu’à 1914. Les bailleurs les plus nombreux et les plus assidus sont des paysans qui installent des journaliers ou des artisans sur de petites surfaces : moins d’un hectare dans les quatre cinquièmes des cas. La plupart du temps il s’agit de terres incultes ou boisées que les preneurs plantent de vignes ou d’oliviers ; ainsi, encore une fois, l’acensement permettait l’installation de paysans sans terre, attirés par la faiblesse du droit d’entrée et du cens. Et en fin de compte, leurs efforts ne seront pas vains puisque, assez rapidement, au bout d’une génération, ils se retrouvent pleinement propriétaires.

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Même si l’auteur insiste sur la persistance des emphytéoses au cours du xxe siècle, sur les lois qui les régissent et sur le fait qu’on éprouve encore le besoin, en 1990, de déclarer que certaines d’entre elles sont caduques, faute de paiement depuis longtemps, il semble bien qu’il s’agisse là d’une simple existence résiduelle, témoignage d’un passé largement révolu. La pleine propriété a largement gagné la partie ; il est heureux toutefois, que grâce à Rosa Congost, la lutte des emphytéotes, même si elle peut paraître aujourd’hui largement anachronique, nous soit restituée dans son intensité et sa durée.

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Francis Brumont

Johan A. Kamermans, Materiële Cultuur in de Krimpenerwaard in de zeventiende en achttiende eeuw. Ontwikkeling en diversiteit, Hilversum, Verloren Uitgeverij, 1999, 404 p. (AAG Bijdragen 39)

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Analyser les composantes de la culture matérielle des ménages ruraux, en observer les développements dans le temps et les diversifications selon des échelles sociales, tel est le projet d’étude que Johan A. Kamermans a réalisé dans sa thèse sur la Krimpenerward aux xviie et xviiie siècles. Ses recherches confirment que les actes notariés constituent une des sources primordiales d’une histoire sociale et économique des campagnes. Dans sa thèse dirigée par A.M. van der Woude au sein du Leerstoelgroep Agrarische Geschiedenis de l’université de Wageningen, noyau de la recherche sur l’histoire rurale néerlandaise, il a utilisé un fonds important d’inventaires après décès.

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Ce travail attire notre attention parce qu’il traite d’une région rurale néerlandaise, les Pays Bas qui, pendant l’Époque Moderne, du fait de leur haut degré d’urbanisation et de leur rôle économique mondial, exercent une forte influence sur la culture matérielle des régions environnantes. Les quatorze communes de la Krimpenerwaard se situent au nord de la rivière Lek, entre les villes de Gouda, Dordrecht et Rotterdam. Défavorisés par des terres marécageuses qui ont nécessité un grand effort d’assainissement depuis le Moyen Âge, les agriculteurs se sont spécialisés dans l’élevage et la culture intensive du chanvre en petites parcelles. En effet, 1 à 3 % seulement de la superficie des communes sont destinés au labour. Au cours du xviiie siècle, lorsque la demande en produits laitiers se ranime, le nombre de bovins élevés sur les prairies de la Krimpenerwaard s’accroît. Même si l’agriculture constitue le principal pilier économique de la région, un petit tiers seulement des ménages en dépend. Les autres habitants gagnent leur vie dans la briqueterie ou la pêche au saumon ; ils résident comme artisans, marchands ou notables dans la petite ville de Schoonhoven ou dans un des autres bourgs.

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C’est dans ce cadre que Kamermans recherche des inventaires et il n’en retrouve pas moins de 1 083 antérieurs à 1813. Sa critique minutieuse de la source permet d’établir des critères de sélection des documents autorisant une analyse quantitative. Les 297 inventaires qu’il qualifie d’inutilisables ne le sont que par les irrégularités survenues lors de leur confection, par leurs lacunes supposées ou par le manque de date ou de nom. Parmi ceux qui restent, il fait une sélection pour réunir un fonds de 275 inventaires, représentant les groupes professionnels (agriculteurs, marchands/artisans, pêcheurs, notables) et les couches sociales (selon la taxe de sceau payée sur la valeur de l’inventaire, ce qui donne quatre groupes, celui de 3 stuiver, de 24 stuiver, de 48 stuiver et de 3 florins) et permettant quatre coupures (1630-1670, 1700-1729, 1730-1764 et 1765-1795). L’auteur est bien conscient que son corpus comprend beaucoup d’inventaires établis dans des ménages aisés et peu pour les catégories moins favorisées.

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Pour analyser les composantes de la culture matérielle et observer la présence d’objets dans le temps, Kamermans choisit toujours la même base de calcul : le pourcentage de tous les ménages où la présence de l’objet est attestée par l’inventaire. Meubles, chauffage et lumière, linge de maison, accessoires de nettoyage et d’hygiène, alimentation, vaisselle, boissons et tabac, livres, décoration : pas de domaine, pas d’objet qui échappe à l’auteur. En général, le nombre absolu d’objets mentionnés augmente jusqu’en 1764, c’est-à-dire que la culture matérielle se différencie. Toutefois on constate un certain recul à partir de 1765. Dans un deuxième temps, il analyse selon les mêmes principes la présence d’objets selon les groupes professionnels et sociaux. Pour illustrer ses données par des exemples, il présente en tableaux les biens d’un artisan et d’une veuve d’agriculteur. Ici, les chiffres soulignent que les artisans/marchands sont toujours mieux dotés que les agriculteurs du même groupe social qui règlent la même taxe sur leurs inventaires. Les marchands/artisans disposent toujours d’une plus grande diversité d’objets en plus grande quantité. Cette divergence s’explique en partie par les moyens que les agriculteurs investissent dans le cheptel et le sol, ce qui réduit l’importance des biens immobiliers dans la valeur totale de leurs possessions. Les notables figurent majoritairement dans le groupe le plus riche et se révèlent les mieux dotés. Finalement, Kamermans décrit les vêtements et les bijoux, dont les omissions et la différenciation par sexe posent des problèmes critiques à part. Ici, les disparités sociales se confirment et on constate des changements dans le temps, par exemple l’introduction et la répartition du coton au cours du xviiie siècle. Dans un quatrième temps, Kamermans essaie par une analyse « cluster » de reconstruire divers groupes qui suivent le même modèle de consommation, et ce à partir de ses inventaires et sans définir a priori des groupes professionnels ou sociaux. L’essai est d’un haut intérêt méthodologique, mais les quatre groupes qu’il nous fait distinguer ne confirment que les disparités sociales déjà constatées. Il souligne seulement l’hétérogénéité du groupe artisans/marchands.

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Si Kamermans réussit à distinguer certains objets-clés dont la présence ou le manque font la différence entre des modèles de consommation, reflets des disparités sociales, il ne s’interroge cependant pas sur la signification de ces objets aux yeux des paysans. Qu’est-ce qu’exprime la possession d’une armoire à vêtements, de fourchettes, de peintures ou d’un service à café ou à thé ? Ici, l’attitude des paysans envers les objets, une question de mentalité, échappe à l’analyse purement quantitative. L’étude de Kamermans suscite un intérêt particulier, quand il dépasse les limites locales et permet une comparaison interrégionale et même internationale. Bien qu’il ait eu recours à d’importants travaux anglais (Weatherhill), français (Pardailhé-Galabrun, Roche, Waro-Desjardins) et allemands (Mohrmann, Wiegelmann), Kamermans se limite à une comparaison avec des exemples néerlandais et anglais, la disparité des méthodes d’analyse faisant obstacle à toute comparaison quantitative plus approfondie. Les différences de modes de vie observées entre les provinces néerlandaises nous semblent plutôt négligeables par rapport aux divergences avec l’Angleterre. De cette comparaison, il ressort que les habitants de la Krimpenerwaard semblent jouir d’une grande aisance et d’un niveau de vie supérieur à celui d’autres régions. Quelques exemples : sans remplacer le coffre, l’armoire est déjà présente dans 68 % des inventaires au xviie siècle et dans 86 % au siècle suivant. La diversité des objets de nettoyage et d’hygiène est frappante. Des objets servant à préparer du thé ou du café se répandent au xviiie siècle pour atteindre dans le troisième tiers du siècle un pourcentage de respectivement 95 % et 85 % des inventaires. Au xviiie siècle, des livres sont présents dans trois quarts des inventaires. Des horloges figurent dans une bonne moitié des inventaires après 1765. L’argenterie, des boutons et des anneaux en particulier, atteint même les inventaires du groupe le plus défavorisé. Il est certain que l’importance des artisans, des marchands et des notables dans l’échantillon influence ces résultats, mais les agriculteurs disposent également d’un niveau de vie élevé. Kamermans en conclut que la Krimpenerwaard est sur le plan de la culture matérielle « een stedelijk platteland », une campagne urbaine. L’influence des centres économiques urbains si proches se manifeste. Des tableaux de données brutes, des illustrations et un résumé en anglais complètent cette riche contribution. Sa méthodologie rigoureuse livrera un cadre d’orientation à toute étude de niveaux de vie réalisée à partir des inventaires.

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Johannes Rosenplänter

Kim, Kyung-Keun, Le Vexin français de 1700 à 1850. i : La Production agricole ; ii : Le développement du commerce et de l’artisanat, 97 et 69 p., extr. : Mémoires de la Société historique et archéologique de Pontoise, du Val-d’Oise et du Vexin, lxxxi, 1998, et lxxxii, 1999 (chacun des deux tirés à part disponibles pour 60 F auprès de la Société, 43, rue de la Roche, 95300 Pontoise)

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Comment saisir les modalités du progrès de l’économie rurale traditionnelle en dehors des rendements céréaliers ? Pour relever le défi, après les travaux de Françoise Waro-Desjardins sur la vie quotidienne du Vexin français au xviiie siècle, réalisés dans le cadre d’une démarche micro-historique, voici une étude économique de facture plus classique, résolument quantitative mais sensible aux inflexions qui ont marqué les années 1980, notamment autour des notions de pluriactivité et de progrès agricole. Avec ces deux livraisons successives des Mémoires de la Société de Pontoise, le lecteur dispose des principaux éléments d’une thèse soutenue le 10 avril 1990 à l’ehess par un jeune historien coréen, qui avait travaillé sous la direction de Joseph Goy.

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En portant son regard sur l’un des greniers à blé du Bassin parisien, aux portes de la Normandie et de la Picardie, mais où se sont maintenus une certaine polyculture et une activité artisanale et commerçante, l’auteur entend analyser les condition du progrès économique et du changement dans les sociétés rurales. Il le fait pour une époque de croissance qui n’a pas entraîné de rupture véritable à l’intérieur du système de production. Sans remettre en cause, ni même infléchir les positions bien connues des partisans et adversaires d’une « Révolution agricole », sans discuter non plus la croyance en un retard structurel de l’ancienne agriculture française par rapport aux prouesses britanniques, sérieusement ébranlées aujourd’hui, il envisage différentes formes de développement économique dans les campagnes. Certaines comparaisons, effectuées dans un contexte historiographique aujourd’hui daté, demanderaient à être remises à jour, ne serait-ce que par rapport aux travaux d’histoire rurale parus sur l’Île-de-France dans les années 1990 : la hausse réelle des salaires agricoles entre 1730 et 1850 n’est plus une surprise et les références aux travaux d’Ernest Labrousse mériteraient un aggiornamiento ; la « stabilisation de l’importance des grandes exploitations » à partir des années 1760 résulte d’une précocité dans la concentration des fermes évidente aujourd’hui.

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Pays de grande culture, le Vexin français présente l’originalité d’avoir conservé un volant de petites et « moyennes » exploitations plus dense qu’aux environs de Paris. Pendant le siècle et demi considéré, qui place la Révolution française en position centrale, l’évolution économique et politique n’aurait pas abouti à la polarisation sociale si prégnante en plaine de France ou en Valois. Dans la vente des biens nationaux, les catégories médianes de la paysannerie semblent avoir tiré assez bien leur épingle du jeu, encore que la part des gros laboureurs soit peut-être légèrement sous-estimée derrière des positions sociales mal définies. Sur ce point, l’absence de discussion et de précisions sur les catégories sociales et économiques adoptées, la non-publication des chiffres bruts sur lesquels s’appuient les tableaux, et le manque d’exemples significatifs, qui auraient donné un peu de « chair humaine » aux analyses, affaiblit la portée des analyses. La suppression des droits féodaux est certes une aubaine dans ce pays où les dîmes et les banalités portent sur le vin comme sur les grains, mais n’est-elle pas d’abord profitable aux propriétaires du sol ? Sans surprise, le développement du réseau routier, qui concerne d’abord les routes royales, ne profite qu’aux paysans riverains et, pour les chemins vicinaux, il faut attendre l’application de la loi de 1836 pour que le décloisonnement soit effectif. Dans les structures de l’exploitation agricole, l’échelle apparaît assez ouverte et les seuils d’analyse retenus sont plus faibles qu’ailleurs : ici les « haricotiers » exploitent moins de 6 ha et, au-dessus, figurent déjà des laboureurs de 6 à 25 ha, médiocres personnages que l’auteur range dans la « moyenne paysannerie » avant d’arriver, de 25 à 40 ha, avec 2 charrues de labour, à la base de la « grande exploitation » : s’il est vrai que les attelages restent ici à deux chevaux, un certain flou entoure les catégories à une charrue, dont on n’évalue pas l’importance du train de culture. Fort limités, les défrichements du xviiie siècle font place au cours du xixe à une conversion en bois qui modifie sensiblement le paysage, aux dépens des prairies naturelles et du vignoble qui s’effrite. Dans les assolements, le maintien du méteil et du seigle, aux rendements manifestement croissants, aurait mérité quelque explication, selon les types d’exploitations. L’extension des prairies artificielles s’observe selon des modalités et une chronologie assez banales – la petite exploitation prenant rapidement le train en marche – à partir des pentes, ou près des vignes, dans des secteurs où la menace de la vaine pâture était écartée. Tout comme en Angleterre, seul le trèfle peut s’intercaler aisément, grâce à la brièveté de sa période végétative, entre les cultures de l’assolement traditionnel, luzerne et sainfoin faisant l’objet de leur côté de productions « hors assolement ». Assez classiques aussi – et beaucoup plus anciennes que l’époque en question –, les formes discrètes d’intensification culturale comme les « froissis » s’insinuent sur la jachère et infléchissent l’équilibre triennal. Sans nul doute, on peut révoquer avec Kyung-Keun Kim le mythe de l’« immutabilité » de l’ancienne agriculture. Avec d’autres, l’auteur réhabilite l’intensité du travail des grandes exploitations (notamment le nombre de façons culturales et l’importance des fumures) qui génère des progrès réels mais limités des rendements céréaliers (19 hl à la fin du xviie siècle à 23 en 1837) tout en insistant davantage sur des modes plus démocratiques de développement. En fait, pour tous les types d’exploitation, c’est à l’extérieur du secteur strictement frumentaire que résideraient les voies de l’avancement : une plus grande attention portée aux céréales pauvres, un essor de l’avoine et des cultures fourragères stimulées par la commercialisation (notamment dans les petites exploitations). Avec l’introduction de la pomme de terre, le succès de la laine et l’essor possible de l’arboriculture, l’économie rurale trouve ses éléments de développement, qui ne sont pas sans répercussion sur le système de culture.

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Du dynamisme des petits et moyens exploitants, l’examen de la pluriactivité donne la clé. En l’absence de tout engagement dans la proto-industrialisation, les campagnes du Vexin autorisaient, comme bien d’autres, des cumuls multiformes entre l’activité agricole, le commerce et les services. Pour les cellules les plus modestes (moins de 6 ha), c’étaient même les revenus extra-agricoles qui l’emportaient. Si les statistiques fournies par les rôles de taille laissent place à d’irritantes difficultés d’identification, l’étude qualitative des professions nouvelles révèle la spécialisation à laquelle donne lieu, passé 1760, l’extension de la commercialisation : marchands de son ou d’avoine, de beurre ou de fromages, de chiffons ou de tissus, signalent les secteurs ouverts au commerce local. On mesure nettement aussi la diversification des professions artisanales au xixe siècle. Mais comment estimer, dans ces évolutions, la part spécifique de la pluriactivité ? Ici, le propos se dilue un peu. Un tableau général indique de 1690/1700 à 1836/1851 une progression sensible des ménages pluriactifs qui seraient passés de 14/17 % à 27/30 %. Mais l’auteur considère comme pluriactifs l’ensemble des marchands et artisans, en vertu de leur participation jugée fréquente aux moissons ! C’est là une définition bien extensive. Cependant, on saisit l’existence de pluriactifs dans toutes les catégories d’exploitants agricoles et la part croissante des revenus extra-agricoles au fur et à mesure que décroît la taille de l’exploitation : indéniablement, l’ouverture du secteur commercial est plus large que l’exploitation du sol. Mais la nature de la pluriactivité est variable : elle passe de l’intégration verticale classique dans le secteur farinier (fermiers-receveurs de seigneurie, propriétaires de moulins, gros producteurs et en même temps acheteurs de grains) aux formes variées de « bricolage » économique assurant des compléments de revenus (cabaretiers et voituriers exploitants) voire l’essentiel de l’activité. Kyung-Keun Kim étend la notion aux voies possibles d’ascension en cours de carrière (le passage de l’état de journalier à celui de voiturier) et, plus largement, aux secteurs de l’artisanat accessibles aux journaliers (maçons, tonneliers, etc.). Si la démonstration a le mérite d’insister sur la fluidité relative de la société rurale vexinoise, la pluriactivité y perd un peu de son intérêt. En l’occurrence, les descriptions statistiques se prêtent malaisément à des conclusions fines : seules des études monographiques, reconstituant soigneusement les itinéraires professionnels au sein des réseaux familiaux, pourraient clarifier les choses. À partir des statistiques fiscales de la fin de l’Ancien Régime, se dégage une géographie différentielle de la pluriactivité dans 62 paroisses de l’élection de Pontoise selon l’inégale proximité des routes et des villes : les revenus industriels et commerciaux estimés des taillables s’étagent de 19 à 35 %, ce qui souligne effectivement le dynamisme des activités extra-agricoles. Cependant, au lieu de tableaux statistiques raffinés, même assortis des remarques critiques attendues (comme le rôle animateur des petites villes qui pèsent sur l’essor des secteurs secondaire et tertiaire), quelques cartes, même indicatives, auraient été plus éclairantes.

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La fin de l’article, dans une grande « conclusion générale », juxtapose deux aspects : un bilan chiffré de l’économie rurale au milieu du xixe siècle ; un retour sur les structures agraires de la fin de l’Ancien Régime et leur évolution jusqu’au milieu du xixe siècle. Le lecteur se perd un peu dans le dédale des tableaux de corrélation et les distinctions cantonales pour retrouver finalement le progrès des moyens de transport et le développement des activités non agricoles à la racine de l’essor démographique. Mises à part quelques incertitudes d’analyse sur les réalités économiques (la betterave et le guano ne jouent sans doute pas encore un grand rôle, la « culture » des jachères peut difficilement être conçue comme un progrès puisqu’elle lui est consubstantielle, les obligations portaient déjà intérêt au xviiie siècle, etc.), le tableau du Vexin qui apparaît signale un plateau qui suit, sans vitesse ni retard excessifs les progrès apparus tout autour. Le dense résumé qui achève la contribution attribue le progrès moins à l’essor de la commercialisation des fourrages qu’à une diversification économique extra-agricole, autour notamment des petites et moyennes exploitations. Loin d’une logique unique de développement rural, l’exemple du Vexin souligne donc la pluralité des chemins empruntés en privilégiant le rôle des petites unités de production et d’échange, dans l’ombre d’un marché parisien qui reste dans les coulisses.

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Dans cet essai, sérieusement mené, l’auteur met l’accent sur l’importance économique des activités artisanales et commerciales dans la croissance du Vexin rural et le maintien de fortes densités jusqu’en 1851. Il présente une société rurale « élastique » sans révolution ostentatoire. Cependant un flottement permanent subsiste entre la diversification relative des catégories économiques, propre à toute société rurale, et la véritable pluriactivité, qui associe, au sein d’un même ménage, plusieurs implications. Cette association n’est pas la simple juxtaposition d’activités agricoles et non agricoles au sein d’un même village. Les statistiques anonymes fournies par les archives administratives peuvent se prêter à de subtils exercices d’économie historique, qui fournissent des instruments d’analyse souvent utiles : elles ne permettent guère de pénétrer à l’intérieur des sociétés rurales, d’identifier leur structuration et d’en comprendre le fonctionnement. Soulever ce type de critique c’est reconnaître l’ambition du propos de l’auteur et l’intérêt de ses propositions : saluons donc, comme il le mérite, le courageux travail d’édition d’une société savante qui sait offrir au public une réflexion de cette qualité, de part et d’autre des frontières chronologiques traditionnelles.

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Jean-Marc Moriceau

Susanna Wade Martins et Tom Williamson, Roots of Change, Farming and the Landscape in East Anglia, c. 1700-1870, Exeter, The British Agricultural History Society, Supplement Series 2, 1999, 214 p.

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Cette monographie d’histoire agraire régionale est consacrée à l’étude de la transformation des pratiques agricoles et du paysage agraire, en Norfolk et en Suffolk, entre 1700 et 1870. Susanna Wade Martins et Tom Williamson tentent de répondre, de façon nouvelle, à la vieille question posée par Arthur Young, dès 1768, à propos des facteurs particuliers ayant contribué à faire de l’East Anglia, le berceau reconnu et incontestable de la révolution agricole anglaise. Leur étude aspire à fournir, au-delà d’une analyse des conditions naturelles et des pré-conditions structurelles des pratiques agricoles nouvelles, une interprétation des facteurs de l’innovation agraire, entre 1700 et 1870, période dans laquelle ils distinguent deux phases, 1700-1830, et 1830-1870, époque du high farming.

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S’interrogeant sur la réalité d’une hypothétique « culture de l’innovation » qui aurait animé les grands propriétaires et les fermiers en East Anglia, et spécialement dans le Norfolk, les auteurs soulignent que la pratique du progrès agricole englobe, par la force des choses, l’ensemble des groupes sociaux, c’est à dire également les petits fermiers et les travailleurs agricoles. Malgré des inexactitudes sur l’histoire et la diffusion du Norfolk system of Husbandry avant 1800, et le soutien accordé à William Marshall dans sa polémique futile avec Arthur Young à ce sujet, il faut reconnaître que leur tableau géographique des neuf régions agricoles de l’East Anglia (Norfolk et Suffolk) est un tour de force dans la maîtrise des nuances et de la complexité des structures agraires antérieures à l’enclôture. Plus des deux tiers de la superficie des deux comtés étaient déjà enclos au début du xviiie siècle, et, entre 1700 et 1850, les haies et les enclos couvrirent le reste. On savait déjà l’importance de la pratique systématique du marnage dans le Norfolk du xviiie siècle pour l’amendement des sols acides et légers, mais le mérite de cette étude est d’insister, par des analyses techniques bienvenues, sur l’autre élément crucial de la révolution agricole en East Anglia, le drainage en profondeur des sols argileux, humides et lourds. Le drainage représenta un investissement très coûteux, poursuivi avec grande ténacité, sur toute la période 1700-1870. Il aboutit à une rationalisation de la forme et de la taille des champs enclos de façon à calibrer la superficie drainée avec le fossé d’évacuation, installé sur le pourtour du champ, collecteur des drains enfouis dans le sous-sol. En outre, l’amélioration de la gestion, de la qualité et de la productivité des herbages et des prairies pour le pâturage représenta une préoccupation essentielle des innovateurs durant cette période. L’un des changements structuraux les plus frappants, à partir de 1800, fut l’augmentation de la superficie exploitée par chaque ferme. En 1850, 70 % de l’East Anglia étaient probablement exploités par unités affermées faisant en moyenne 50 ha, seul le dernier tiers étant occupé par de très grandes fermes de 100 ha et plus. Les petites fermes de moins de 15-20 ha disparurent. Parmi les facteurs de la croissance agricole, les auteurs privilégient aussi l’investissement dans la construction de nouveaux modèles de bâtiments d’exploitation agricole : accroissement de leur taille, rationalisation des plans, disposition fonctionnelle visèrent à adapter les constructions nouvelles aux exigences et à la pratique du Norfolk system of Husbandry.

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À la suite de bien d’autres, les auteurs analysent le rôle capital des nouvelles rotations, comme facteur de la hausse de la productivité céréalière. Adoptées dans la région, dès le début du xviiie siècle, elles dominent partout à la fin du siècle. La succession quadriennale, navets-orge-trèfle-froment, était le plus souvent quinquennale ou même sexennale, selon qu’une deuxième année consécutive de trèfle fût maintenue avant le froment, ou qu’une troisième récolte de céréales, dans le cycle, orge après froment, se prêtât mieux encore aux terres plus fertiles du nord-est du Norfolk appelé Flegg-five-shift. Sans doute, une part essentielle de la croissance revint à la formidable poussée de l’élevage. Sur ce point, les auteurs nous donnent une information qui concerne exclusivement les bovins et les ovins. Chevaux et porcs sont absents. La région était zone d’embouche, et le bétail jeune était conduit depuis les pays naisseurs du nord-ouest de l’Angleterre et d’Écosse. Le fait essentiel, entre 1700 et 1830, fut le développement intensif de l’alimentation à l’étable des bovins, pendant l’automne et l’hiver, grâce aux navets, carottes, choux, tourteaux de colza ou de lin (oil cake). Pour l’élevage ovin, l’essentiel de l’innovation fut représenté par la sélection de races au développement plus rapide et à la constitution plus solide (Leicesters, South Downs), spécialement sur l’initiative de Coke of Norfolk à Holkham.

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Le concept de « révolution agricole », selon Tom Williamson et Susanna Wade Martins, s’applique, au premier chef, à la période dite de high farming, entre 1830 et 1870. Ils reprennent, ici, le thème de « La seconde révolution agricole 1815-1880 » de F. M. L. Thompson (1968, Economic History Review, 62-77), en la situant précisément dans la relativement courte fourchette des 40 années, 1830-1870 : « High Farming : it was a high input-high output system suited to large farms where tenants had secure leases and access to large amounts of capital, and was in particular a feature of the poorer soils » (p. 131). Le cœur du High Farming fut le nord-ouest du Norfolk, autour de Holkham et du grand domaine de Coke of Norfolk, qui mourut en 1842. Ce qui distingua simplement le High Farming (1830-1870), de la période antérieure (1700-1830), ce furent les niveaux bien plus élevés de capital d’exploitation investi par le fermier, et de capital fixe investi par les grands propriétaires. Du côté du fermier, ce fut l’achat et l’utilisation intensive de tourteaux de colza et d’huile de lin pour l’engraissement des bovins à l’étable et la production d’un fumier de haute qualité. Les engrais artificiels produits industriellement – poudre d’os, superphosphates (os ou phosphate minéral plus acide sulfurique), nitrate de soude, potasse, salpêtre – et le guano importé furent employés à l’accroissement de la productivité des récoltes céréalières et fourragères, et spécialement à celle du froment, dans le cadre du Norfolk four-course.

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La mécanisation des travaux agricoles prit son essor, dans cette période, à partir de 1830, et l’énergie fournie par les chevaux fut remplacée progressivement par celle des machines à vapeur. Vers 1858, il y avait en moyenne une batteuse par village dans le Norfolk ; les moissonneuses, innovation américaine, furent adoptées dans le Norfolk et en Angleterre, en général, entre les années 1850 et 1857. La diffusion des moissonneuses fut plus rapide que celle des batteuses sans doute parce qu’elles économisaient de la main-d’œuvre à l’époque de l’année où la demande était la plus forte. Les faneuses firent également leur apparition. En 1850, la faux avait partout remplacé, la faucille ou le crochet, comme instrument individuel du moissonneur. La charrue en fonte remplaça définitivement partout la charrue de bois. Il y eut adoption universelle du semoir mécanique, et l’invention d’un type de semoir mécanique versant dans le sol, engrais et eau avec la semence. Les niveaux très élevés d’investissement requis par le High Farming étaient adaptés à des fermes de grande taille ; ils ne concernèrent que les fermes de plus de 100 ha. Dans la conclusion de leur chapitre iv, les auteurs indiquent qu’il n’est pas facile d’évaluer la politique d’investissement agricole, « productiviste », du High Farming, en termes de profits obtenus, année par année, en fonction du capital investi. Les sources manquent, car les comptabilités – que ce soient celles des fermiers ou celles des grands propriétaires – n’ont pas été tenues alors avec un soin suffisant. Mais, nous disent les auteurs, le High Farming fut, en grande partie, le produit d’un état d’esprit et d’une attitude culturelle, celui de l’optimisme du scientisme victorien et de la foi progressiste, plutôt qu’un système de production agricole économiquement rationnel fondé sur la stricte considération des profits et pertes.

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Comment évaluer l’importance du progrès de la productivité agricole entre 1700 et 1870 ? Du côté des rendements du froment, les auteurs estiment que la plus forte croissance de productivité se produisit entre 1700 et 1740, période pendant laquelle les rendements augmentèrent de plus de 20 %. De 1740 à 1800, eut lieu une augmentation plus faible de 14 %, et entre 1800 et 1840, une augmentation très faible de 4 %. Mais une très forte augmentation des rendements du blé se produisit dans la phase du high farming, 28 %, spécialement entre 1840 et 1855. Le rythme d’accroissement des rendements de l’orge est quelque peu différent : la croissance se poursuivant tout au long du xviiie siècle, 25 % de 1700 à 1740 pour passer à 35 % entre 1740 et 1800. Entre 1800 et 1840, peu d’augmentation, et reprise d’une forte courbe ascendante, à partir de 1840, dans la période du high farming. Les auteurs eux-mêmes paraissent fort sceptiques sur la fiabilité des moyennes de rendements pour les deux céréales qu’ils nous présentent pour quatre des neufs régions du Norfolk et du Suffolk, entre 1700-1870. Il s’agit de moyennes fondées sur des données extraites de sources disparates et lacunaires, souvent de seconde main, et dont la représentativité est douteuse. Cette partie statistique me paraît avoir été constituée de façon très hâtive, sans véritable méthode, et n’apporter rien qui soit solide ou définitif sur la mesure de la productivité céréalière, entre 1700 et 1870. Elle dépare par sa faiblesse un ouvrage par ailleurs d’excellente qualité.

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Dans leur recherche des facteurs déterminants de la croissance de la productivité céréalière, les auteurs attribuent un rôle crucial au marnage systématique des sols acides du Norfolk, et considèrent cette pratique comme la pierre angulaire de la « révolution agricole » associée à celle des nouvelles rotations. Ce furent les terres pauvres qui gagnèrent le plus, au plan de la productivité. Il y eut égalisation des rendements du blé et de l’orge, entre les régions à terres légères et acides, amendées et transformées, et les terres naturellement plus lourdes et fertiles gagnées aussi aux nouvelles rotations. Facteur primordial de l’augmentation de la production céréalière, l’extension considérable des superficies cultivées au cours de la période. C’est donc la combinaison de l’augmentation des rendements et de l’extension des superficies ensemencées qui explique la croissance. Jusqu’en 1760, la croissance de la production fut réalisée en augmentant les rendements sur les superficies arables existantes par l’adoption des nouvelles rotations ; à partir de 1760, les principaux gains furent acquis grâce à l’extension des superficies cultivées alors que les rendements continuèrent à augmenter par le marnage, le drainage et l’effet des autres pré-conditions structurales du changement. Dans cette phase, la densité d’élevage par acre cultivé et la production de fumier se maintinrent au même niveau élevé. Après 1840, dans la période du high farming, l’extension des superficies arables diminue, l’essentiel de la croissance de la production de céréales et de viande reposa sur le progrès des techniques de drainage, l’effet des engrais artificiels, et sur l’alimentation bovine en tourteaux de colza et d’huile de lin (oil cake).

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Un dernier chapitre intitulé The Improvers examine les deux groupes sociaux, artisans principaux du changement agricole, propriétaires et fermiers, entre 1700 et 1870. Les deux parties avaient des intérêts économiques divergents : le fermier cherchant à produire le maximum pendant la durée du bail et le propriétaire se souciant d’abord de la valeur à long terme de sa terre. Le niveau du montant des baux à ferme reflétait et variait avec celui des prix des produits agricoles. Comment attirer des fermiers dotés d’un capital d’exploitation suffisant ? Malgré les hauts prix agricoles, du fait des lourds investissements revenant aux deux parties, le problème d’attirer des fermiers capables d’investir ne fut jamais aussi pressant pour les propriétaires que lors de la période du high farming (1830-1870). Sur la question du rôle et des attitudes des grands fermiers vis à vis des pratiques innovatrices, les auteurs notent que les petits fermiers dans la région étaient souvent aussi éclairés et industrieux que les grands fermiers, et que sur les fermes de petite taille, les rendements ont été supérieurs, sans discontinuité, pendant toute la période.

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Enfin, Tom Williamson et Susanna Wade Martins examinent ce qu’ils estiment être l’un des facteurs essentiels du progrès agricole en Norfolk entre 1700 et 1870. L’atout spécifique de la région était constitué par son abondance de main-d’œuvre agricole, ce qui peut aussi expliquer l’opposition violente (bris des machines) à la mécanisation du travail agricole qui se manifesta, entre 1820 et 1830, et culmina lors des émeutes dites du Captain Swing (1830). Les opérations de marnage et de drainage de même que la culture des navets nécessitaient la disponibilité d’une nombreuse main-d’œuvre locale. L’épandage intensif de fumier requérait également beaucoup de temps de travail et d’efforts. Cette demande accrue de travail, dans la nouvelle agriculture du Norfolk system of husbandry, fut servie par une très importante population locale de journaliers et de tâcherons agricoles. Ce fut la chance du Norfolk de disposer de ce surplus ! Ici, les deux variables de la croissance démographique et de la croissance de la productivité agricole s’accordèrent.

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Au total, une bonne mise au point sur une région qui occupe une place centrale dans l’histoire rurale de l’Angleterre tant médiévale que moderne.

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Jacques Beauroy

Anne Jollet, Terre et société en Révolution. Approche du lien social dans la région d’Amboise, Paris, cths, 2000, 550 p.

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L’ouvrage qu’Anne Jollet consacre à l’étude du lien social dans la région d’Amboise est une version remaniée d’une thèse soutenue en 1994. L’auteur s’explique d’emblée sur ses choix et ses objectifs. Il ne s’agit pas de la monographie de deux cantons de Touraine sous la Révolution, 16 communes rurales autour de la ville d’Amboise (5 000 habitants) et 15 500 habitants, pas plus que d’une tentative de microhistoire. Anne Jollet va s’attacher à l’analyse des échanges de biens entre les individus, à la recherche de la modification des micro-équilibres sociaux, des écarts et des hiérarchies par le prisme de la rencontre du marché ordinaire et du transfert considérable introduit par les biens nationaux. Ce travail de longue haleine se fonde sur l’exploitation minutieuse de sources statistiques considérables, des rôles de tailles au Contrôle des actes, en passant par les cadastres, les trésors des archives municipales et les registres des acquisitions des biens. Il en résulte un ouvrage d’une érudition impressionnante, où les catégories sociales sont omniprésentes dans leurs caractères spécifiques et leurs évolutions, où le recours systématique à la statistique maîtrisée ne masque pas les tendances et la mise en perspectives. Anne Jollet ajoute une pierre de taille à l’édifice déjà imposant constitué par les études sur l’importance relative du marché ordinaire dans les dernières décennies du xviiie siècle (Gérard Béaur) et la prise en compte scientifique de la vente des biens de première et de seconde origine (Bernard Bodinier et Éric Teyssier).

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La première partie de l’ouvrage propose un tableau des groupes et des relations sociales de l’espace pris en compte par l’auteur. Ces quelque 200 pages mettent en évidence les intentions et les qualités premières de l’historienne. De la ville prospère aux terroirs ingrats, de la forme des parcellaires à l’importance des caves dans les relations de voisinage, surgit progressivement l’image d’un espace rural et urbain marqué par la présence du fleuve, par les liens de dépendance entre les seigneurs (le duc de Penthièvre) et les tenanciers, les bourgeois (8 %) et les artisans. La manufacture de draps et la vigne (33 % des taillables) dominent l’économie. L’utilisation des rôles de taille est, à bien des égards, exemplaire, dans la critique comme dans l’exploitation. La région ne possède pas de grandes fermes. L’imposition directe pour la taille est de l’ordre de 9 livres en moyenne, quand les meuniers sont à plus de 100 livres, les vignerons à 7 (au dessus des artisans), les laboureurs à 22. Les silences relatifs aux veuves et aux indigents sont levés par le recours à des sources complémentaires. Les relations économiques sont scrutées, dans les quittances et les échanges de biens immobiliers, modestes annuellement, mais concernant les trois quarts des ménages sur un quart de siècle. Les liens de proximité l’emportent et le poids de la bourgeoisie amboisienne s’étend dans de subtiles imbrications de la propriété. Tout est désormais en place pour les études du marché foncier de la fin de l’Ancien Régime à l’Empire. Le recours systématique aux occurrences, les scrupules de la restitution quantitative l’emportent parfois sur l’évocation suggestive du document (rôle, terrier, acte notarié). L’utilisation des médianes et la prise en considération d’autres critères que le statut professionnel et social (fonction politique, niveau culturel, liens communautaires) pourraient compléter l’ascèse exigée par une lecture attentive du tableau proposé.

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On passe ainsi du tableau au mouvement, avec le marché foncier ordinaire, étudié dans la deuxième partie, par coupes de cinq années, entre 1780 et 1816. « Il ne suffit pas de décrire, encore faut-il compter » : Anne Jollet fait sienne la maxime de Georges Lefebvre, en inscrivant sa recherche dans une ligne historiographique féconde, de Loutchisky (1897) à l’« âge d’or de l’historiographie révolutionnaire » (et paysanne) des années 1970, et aux travaux les plus récents. Elle entend lier intimement le marché et les relations sociales. Le mouvement des propriétés est ainsi clairement caractérisé. Les ventes tendent à se multiplier de l’Ancien Régime, soit près de 400 actes et 700 individus en 1780, à 1811 où elles représentent près de 1 200 actes et 1 100 individus. Plus d’un ménage sur quatre est ainsi concerné sous l’Empire par des transactions portant sur près de 500 ha. Sur cette moyenne durée, un repli relatif de la ville d’Amboise s’accompagne d’un tassement relatif des élites anciennes (bourgeoisie et noblesse) tandis que les laboureurs et les vignerons s’imposent lentement comme acheteurs, même si les superficies moyennes et le montant des transactions s’inscrivant en baisse par rapport à 1780. L’étroitesse des horizons des échanges, la proximité des transactions entre les groupes et les familles rendent cette partie aussi remarquable par l’utilisation sans faille de l’appareil statistique, qu’austère pour le lecteur non initié. La présence d’une trentaine de chiffres par page rendrait peut-être utile une reprise uniquement conceptuelle, au terme d’une démonstration irréprochable : « C’est donc près de 2 % de la superficie totale du canton d’Amboise, qui sous l’Empire change chaque année de main » (p. 242). L’hypothèse de la grande vitalité du marché foncier, en dehors des biens nationaux, paraît clairement confortée.

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La troisième partie, relative à l’accélération du changement social par la vente des biens nationaux, confirme les qualités, sans gommer les réserves soulevées précédemment. 3 800 hectares ont été échangés dans la décennie révolutionnaire, pratiquement à part égale entre les biens du clergé (7,5 % du total, contre 3 % en Auvergne et 11 % en Touraine) et les biens des émigrés (7,7 % contre 4 % dans l’Eure) ! Cela représente environ vingt années du marché ordinaire. L’essentiel des acquisitions est constaté en décembre 1792 pour la première origine et 1798 pour la deuxième origine, alors que l’on tourne à 40 séances d’enchères par mois en 1791. Pour près de 4 000 foyers concernés, on compte au total plus de 700 acheteurs « locaux », dont 500 ruraux, contre 75 « étrangers ». Curieusement ( ?) les paysans ont moins profité de ces ventes que les bourgeois d’Amboise, Tours, voire Paris, et que les artisans, comme les tonneliers, très présents dans les enchères. Une « bourgeoisie modeste » profite donc de cette mobilité de la terre, une mobilité irréversible, qui profitera ensuite aux paysans. Au terme de l’étude les hiérarchies se sont modifiées, les écarts sociaux ont augmenté, les rapports des propriétaires se sont redéfinis. Le dossier permettra de mieux structurer la synthèse en cours sur les poids respectifs du marché foncier ordinaire et des biens nationaux dans l’évolution de la propriété foncière sur la longue durée. Les mérites de l’ouvrage sont évidents. Nous ne cachons pas que d’autres points de vue, tels que la prise en compte complémentaire du « lien politique », voire du « lien judiciaire », auraient évité l’enfermement dans un type de source aussi sériel. Le « lien social » n’est que l’un des aspects d’un « lien local » dont Anne Jollet est, dans d’autres travaux, dépositaire. L’auteur revendique, dans sa thèse rigoureuse, l’unité de méthode, de traitement et d’interprétation des données statistiques. Ce choix est éminemment respectable. Au terme de cette enquête « fertile » menée de manière rigoureuse sur des sources « arides », la terre constitue le vecteur essentiel de compréhension des stratégies sociales, des dynamiques des acteurs ruraux et urbains d’un espace amboisien qu’Anne Jollet nous a, au fil des pages, rendu presque familier.

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Serge Bianchi

Jesús Millán García-Varela, El Poder de la tierra. La sociedad agraria del Bajo Segura en la época del liberalismo 1830-1890, Alicante, Instituto de cultura « Juan Gil-Albert », colección ensayo e investigación n° 75, 1999, 286 p.

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Cette étude se situe sur un axe majeur de la recherche actuelle en histoire contemporaine d’Espagne : la tentative de démantèlement d’une thèse ancienne, celle du « retard espagnol », qui plonge ses racines dans le xixe siècle et se retrouve dans de nombreux ouvrages publiés au cours des décennies 1960 et 1970. Spécialistes d’histoire politique et historiens de l’économie s’accordèrent alors pour dénoncer comme cause essentielle du phénomène l’archaïsme du secteur agraire. Selon eux ce secteur se serait caractérisé par la lenteur du progrès technologique, avec ses conséquences négatives sur la productivité et sur les niveaux de vie paysans. Consciemment ou inconsciemment inspirés par les « régénérationnistes » de la fin du siècle, les différents auteurs en question considèrent que l’inachèvement de la modernisation agricole affecta tous les aspects de la vie nationale : démographiques (persistance d’une forte majorité de population rurale), sociaux (prédominance de ménages pauvres dans la paysannerie et de grands propriétaires à l’intérieur des classes dirigeantes), économiques enfin (composition du revenu national, structure des exportations, répartition de la population active, dimension réduite du marché intérieur).

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La conclusion d’un tel type d’analyse est évidente : le retard agraire ne peut que déterminer des comportements défavorables à la modernisation globale. Le prestige de la propriété foncière, la préférence pour la rente, la faiblesse des investissements dans l’industrie, l’indifférence politique de larges couches de la population, le localisme, l’imparfaite identification de la société et de l’État et un usage patrimonial des institutions publiques correspondent au modèle d’une société agraire « traditionnelle » criblée de « survivances féodales ». Le secteur agraire apparaît donc comme responsable du double échec, économique et politique, de l’Espagne, et explique l’avortement de l’expérience démocratique tentée par la Seconde République à partir de 1931 et de l’avènement du franquisme.

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Des études menées principalement en histoire économique ont conduit à la révision d’un tel schéma. En premier lieu, leurs auteurs ont démontré que la croissance économique espagnole ne s’interrompit guère en dépit de fortes oscillations. En outre, les progrès de l’agriculture dans la péninsule ne sauraient être appréciés à l’aune de critères applicables à l’agriculture atlantique : d’un milieu physique à l’autre les options diffèrent. Il convient donc de changer de perspective pour identifier les voies de développement spécifiques aux agricultures méditerranéennes et évaluer leur capacité d’adaptation au défi de la commercialisation et de la crise agraire de la fin du xixe siècle. En plus des indicateurs de type économique, d’autres éléments doivent être pris en compte tels, dans le cas espagnol, les progrès de l’urbanisation, sensibles dès les premières décennies du xxe siècle, et la montée des forces d’opposition au régime en place, un phénomène général à l’échelle de l’Europe, quoique d’intensité variable, et que l’on associe au progrès de la mobilisation politique. Il semble finalement que, si l’évolution de l’Espagne diffère quant à son rythme de celle des autres pays occidentaux, un processus de « normalisation » historique la rapproche, á long terme, de ses voisins.

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Jesús Millán, pour sa part, se refuse à substituer intégralement la seconde thèse à la première. À son avis, ce qui sous-tend l’une et l’autre, c’est la référence à un modèle implicitement considéré comme « l’expérience historique normale ». L’historien devrait plutôt tenter d’identifier les éléments qui peuvent lui permettre de dessiner le modèle d’évolution d’une région ou d’un pays sans se préoccuper de rechercher à tout prix les ressemblances et les différences par rapport à un modèle-type. Une telle démarche oblige à considérer dans chaque cas le rythme du processus de changement, les groupes qui animent celui-ci, les options éventuellement abandonnées en cours de route, etc. Or, selon l’expression de l’historien valencien, en général, « tout est sacrifié au profit d’une histoire stylisée […], d’une histoire vue comme une séquence générale et homologable à long terme, à l’intérieur de laquelle les relations sociales concrètes et les phénomènes qui marquent la mémoire collective perdent leur signification ou sont, tout simplement, oblitérés » (p. 10). Une méthode qui gomme tout ce qui ne s’ajuste pas à une vision téléologique de l’histoire.

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Dans l’élaboration de son livre, Jesús Millán fournit l’exemple de ce qui devrait être, selon lui, le mode approprié d’analyse du processus de changement social et politique à l’intérieur d’un espace déterminé. À cette fin il a choisi un cadre de référence géographique et chronologique de dimension moyenne : la région du Bas Segura (l’angle sud-est de l’Espagne), considéré dans le période 1831-1890. Il s’agit là d’une zone à prédominance rurale jusqu’à une date récente, centrée cependant sur un noyau urbain de quelque importance, Orihuela (8 774 habitants au recensement de 1857, soit 40 % de la population de son vaste territoire municipal). Le changement s’apprécie d’abord à travers les modifications que connaissent les structures agraires, puis à travers le prisme des transformations qui concernent les différentes activités économiques et plus particulièrement le secteur agro-pastoral. L’auteur analyse ensuite les caractéristiques des groupes sociaux qui contrôlent le processus en s’attachant spécialement à la composition des élites et à leurs options politiques successives.

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L’ampleur de l’enquête réalisée sur un cas précis autorise Jesús Millán à avancer quelques conclusions qu’il ne prétend aucunement convertir en modèle mais qui peuvent contribuer à une meilleure compréhension des processus d’ensemble :

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1 Le libéralisme politique ne vint pas bouleverser un monde « traditionnel » mais il affecta une société complexe et déjà évoluée. Globalement l’élite régionale reconnaissait les valeurs qui devaient servir à définir l’esprit bourgeois : l’individualisme, le mérite, etc.

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2 La révolution libérale permit l’introduction dans les activités agricoles de nouvelles fortunes constituées au fil du long processus de désamortissement. Parmi les classes dominantes, l’enthousiasme révolutionnaire initial fit place à l’émergence de différentes versions du libéralisme, défendues chacune par des groupes assez hétérogènes.

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3 La phase de la Restauration (1875-1902) dont l’image traditionnelle associe stabilité sociale et caciquisme correspond en fait dans la région étudiée à une série de transformations. Les hiérarchies foncières se modifient : la tendance séculaire à la concentration commence à s’inverser tandis qu’évoluent sensiblement les relations de clientèle entre propriétaires et exploitants agricoles. La composition des classes dominantes reste complexe : il n’est pas rare par exemple que les caciques proviennent de familles de commerçants. On ne saurait parler, comme souvent jusqu’ici, d’inertie et d’ankylose.

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En résumé, ce livre est le fruit d’un travail sérieux et original qui conjugue la rigueur conceptuelle et méthodologique et l’ampleur de l’effort heuristique. Sans doute regrettera-t-on que l’abondance même du matériel recueilli réduise parfois la clarté de l’exposition. On aimerait aussi que l’auteur esquisse, dans la mesure du possible, quelques comparaisons avec d’autres régions espagnoles. Mais libre au lecteur de s’y livrer pour son compte à partir de ces pages denses qui se lisent cependant de part en part sans que l’attention ne décline un instant.

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María Teresa Pérez Picazo

La Politisation des campagnes au xixe siècle. France, Italie, Espagne et Portugal. Actes du Colloque international organisé par l’École française de Rome en collaboration avec l’École normale supérieure (Paris), l’Universitat de Girona et l’Università degli studi della Tuscia-Viterbo (Rome, 20-22 février 1997), Rome, Publications de l’École française de Rome, Collection de l’École Française de Rome n° 274, 2000, 376 p.

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Depuis quelques années, on constate un indéniable regain d’intérêt pour un domaine jusqu’alors laissé un peu en déshérence, celui de l’histoire politique rurale. La tenue d’un colloque international de l’École de Rome en 1997 consacré à la politisation des campagnes de l’Europe occidentale et méridionale au xixe siècle, et dont les actes ont été publiés en 2000, atteste de cette actualité des recherches sur les rapports du monde rural au politique.

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Si on en doutait, ce colloque démontre tout d’abord la richesse et la diversité de l’historiographie française en la matière. Commencées il y a plusieurs décennies avec les travaux de Maurice Agulhon ou d’Eugen Weber pour l’espace français, les études sur la politisation du monde rural se sont, depuis quelques années, enrichies de contributions décisives, tant problématiques que méthodologiques. Les ambitions de ce colloque sont à l’image de la qualité des intervenants sollicités qui figurent parmi les plus grands spécialistes de l’histoire politique rurale. La présence d’historiens italiens, espagnols ou portugais élargit la problématique à l’Europe méridionale. L’internationalité comme prélude à une approche comparative transnationale est l’un des points forts de ce colloque, garantissant des approches différentes issues d’historiographies singulières et au travers desquelles on retrouve des thématiques similaires ou transversales. Cette perspective comparatiste, gage de richesse, permet un dialogue entre des visions qui dépassent l’exposé des simples singularités liées à la diversité des lieux étudiés. Ainsi, au-delà des différences régionales ou nationales, loin d’un éparpillement des problématiques, se dégage, au fil des interventions, une démarche particulière : dépasser l’acceptation trop univoque des notions de politisation et d’intégration nationale et leur conférer une signification plurielle.

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Quelles sont les modalités et les étapes de la politisation des communautés rurales au moment où se mettent en place des régimes fondés sur une participation politique élargie ? La comparaison entre la France, l’Italie, l’Espagne et le Portugal vise moins à établir les conditions qui ont pu favoriser l’entrée en politique des campagnes qu’à analyser des processus partout à l’œuvre selon des chronologies variables. Pour approcher en détails ces processus, plusieurs grands thèmes sont abordés par les différents intervenants. Le premier est relatif aux principes et aux modalités du processus de politisation. Dans sa présentation tout d’abord, Maurice Agulhon définit cette dernière comme la pénétration dans les campagnes de la politique, celle-ci étant l’expression souveraine du peuple dans le système de la démocratie libérale qui, avec des variantes chronologiques selon les pays, s’affirme en Europe occidentale et méridionale au cours d’un large xixe siècle. Cette optique qui fait de la politisation des campagnes un phénomène indissociable de la diffusion des principes et pratiques de la démocratie libérale – la politique « moderne » pour Maurice Agulhon – reste un modèle. Pourtant, certains des chercheurs qui nous livrent ici leur contribution nuancent voire contestent pour partie cette approche, insistant sur la non-passivité des masses rurales à l’égard des questions politiques au xixe siècle, ou sur l’influence réciproque dans ce processus entre le monde rural et le reste du corps social. Alain Corbin, notamment, rappelle par un retour rapide sur l’historiographie de la politisation du monde rural, que ce processus a trop longtemps été assimilé à une républicanisation ce qui est, à son sens, réducteur. Pour l’Espagne, Ramon Villares tranche avec la vision historiographique traditionnelle qui fait de la population rurale une masse passablement passive, en retrait de toute vie politique et qui reçoit la politique « d’en haut », depuis la tête des réseaux de clientèles. Désireux de faire une histoire de la politisation « par en bas », l’auteur insiste ici au contraire sur l’influence « ascendante » des conflits ruraux.

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Dans ce processus de politisation du monde rural, la Révolution française occupe une place centrale. Longtemps considéré comme une césure fondamentale dans la genèse des comportements politiques et du processus de politisation du monde rural, l’événement révolutionnaire voit ici sa place en partie réévaluée. Dans son étude sur la politisation des communautés rurales pendant la Révolution, Jean-Clément Martin souligne les permanences qui unissent les pratiques politiques des xviiie et xixe siècles, intégrant largement la période révolutionnaire au processus global de politisation. Roger Dupuy, quant à lui, pose comme postulat l’existence dans les « campagnes blanches » de l’Ouest d’une proto-politique communautaire. Cette hypothèse de travail permet de mieux rendre compte de l’événement révolutionnaire et des rapports entre bourgeoisie et couches populaires, irréductibles à une simple et unilatérale acculturation politique. En énonçant les grands principes qui définissent ce « proto-populisme » (« primauté de la survie quotidienne », « primauté des solidarités de proximité », « immédiateté et contractualité des rapports de pouvoir », « croyance en un ordre du monde immuable et magique », « imbrication profonde du religieux et du quotidien »), il dégage l’existence d’une culture politique populaire, fortement ancrée dans le local et dans une résistance au centralisme bourbonien puis républicain. Les autres nations européennes en gestation au xixe siècle ne sont pas en reste. La contribution de José Tengarrigha montre la précocité de la politisation des campagnes portugaises, qui trouve son origine dans les révoltes anti-seigneuriales de la seconde moitié du xviiie siècle : à cette époque les paysans prennent conscience du fait que leur misère n’est pas l’effet des aléas de la conjoncture économique, mais de l’organisation juridique de la société. Derrière ces controverses sur la place de la Révolution française dans le processus de politisation du monde rural apparaît en filigrane la question de l’irruption de la « modernité » dans les campagnes. Pour Roger Dupuy, la forme de politique paysanne pré-révolutionnaire n’est pas « archaïque » ou infra-politique comme pouvait le penser Hobsbawm. Caroline Ford, réexaminant les catégories de « tradition » et de « modernité », insiste sur le fait que les historiens doivent commencer à explorer les voies par lesquelles la tradition dans ses formes les plus variées façonne une modernité politique dans les campagnes durant le xixe siècle.

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Le second grand axe des débats de ce colloque réside dans l’examen des vecteurs de la politisation des campagnes. On n’insistera pas sur le rôle de l’État dans le processus de politisation du monde rural d’une France dont on sait l’organisation administrative et politique centripète, cette question très débattue se retrouvant dans l’ensemble des interventions des chercheurs français. Dans la péninsule italienne, on constate un phénomène similaire. Gilles Pécout nous présente, par une fine étude des instruments de nationalisation mis en œuvre lors de la période du Risorgimento des années 1860, un État italien ayant joué, au plan politique, un fort rôle intégrateur pour les populations rurales toscanes. En France cette fois, Jean-François Chanet rappelle la place centrale que doivent occuper, dans l’étude de la politisation des campagnes, les principes et les modalités suivant lesquels l’instruction du peuple s’est consolidée au cours du xixe siècle en service public.

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Enfin, une série de contributions, également consacrée aux vecteurs de la politisation, aborde le rôle des structures de socialisation politique. Dans son étude sur le syndicalisme agricole français, Ronald Hubscher montre que si les organisations syndicales ont un poids décisif dans la transformation de la perception du politique – notamment par le biais de l’identité professionnelle –, le syndicalisme n’apparaît pourtant pas comme un instrument déterminant de la politisation stricto sensu des masses paysannes. Prenant en partie le contre-pied de Gilles Pécout, Renato Zangheri souligne le rôle des socialistes italiens dans la politisation du monde rural. Pour parodier l’expression rendue célèbre par les travaux de Maurice Agulhon, il explique que, durant le Risorgimento, ce n’est pas la république qui « va au village », mais les socialistes. Marco Fincard détaille l’importance des réseaux de clientèle et de l’associationnisme ouvrier : au moment de la crise rurale des deux dernières décennies du xixe siècle, la monarchie libérale italienne augmente ses efforts pour créer des rites de masse et des réseaux politiques de clientèle qui diffusent le sens de l’appartenance nationale. Parallèlement, on assiste à la diffusion dans les campagnes des formes associatives des ouvriers et de la petite bourgeoisie urbaine. Ces initiatives se croisent avec les coutumes paysannes et on assiste à un échange réciproque entre les usages civils « modernes » et la culture « populaire ».

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Saisir la pertinence du processus de politisation des campagnes impliquait un examen des divers échelons géographiques considérés. C’est pourquoi la question du rapport entre le local et le national a constitué un autre grand thème des débats de ce colloque. En se penchant sur le rôle de la collectivité villageoise dans les dynamiques politiques, Jean-Pierre Jessenne accorde une attention toute particulière à la chronologie révolutionnaire et tend à dépasser l’opposition historiographique traditionnelle entre les deux processus qui structurent celui de la politisation : synergie nationale et dynamique communautaire. Il constate qu’ils ne sont pas intrinsèquement antagonistes, mais qu’ils le deviennent à cause des aléas de la politique révolutionnaire. Dans une contribution d’une rare acuité, il s’éloigne donc à la fois des schémas de la passivité paysanne et des visions unilinéaires de la politisation qui réservent un rôle moteur aux instances politiques dirigeantes. Jean-Luc Mayaud plaide pour l’application de la micro-histoire et de ses méthodes à une perception du politique dans l’espace retreint qu’est le village et dans la micro-société qu’est la société villageoise. Son étude va dans le sens d’un dialogue nécessaire et salutaire entre travaux au niveau national et au niveau local. Dépassant les cadres locaux et nationaux pour analyser le rapport de la politisation à l’espace, François Weil livre une contribution originale : en prenant l’exemple des vallées pyrénéennes, il montre que l’émigration peut être une réponse – un refus en l’occurrence – à la politique d’intégration nationale française des premières décennies du xixe siècle.

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La confrontation de chercheurs d’horizons différents permet une fois de plus de constater que, dans le domaine de la politisation du monde rural, les différences géographiques, même si elles sont importantes, déterminent davantage les différences de chronologie que de processus. L’immense intérêt de ce colloque est de contribuer à un enrichissement du concept de politisation du monde rural. En essayant de sortir des schémas classiques et des oppositions dualistes et irréconciliables, les intervenants ont réalisé un indéniable effort théorique. La politisation apparaît ici plus comme un processus dans lequel les parties prenantes – le monde rural et le reste du corps politico-social – s’influencent mutuellement, que comme une simple sensibilisation aux idées démocratiques imposée « d’en haut » aux campagnes européennes du xixe siècle.

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Antoine Cardi

Nathalie Jas, Au Carrefour de la chimie et de l’agriculture. Les sciences agronomiques en France et en Allemagne, 1840-1914, préface de Jean-Luc Mayaud, Paris, opa-Éditions des archives contemporaines (9 rue du Château d’Eau, 75010 Paris), 2001, 433 p., 190 F.

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L’ouvrage de Nathalie Jas s’annonce ambitieux par son sous-titre : « Les sciences agronomiques en France et en Allemagne, 1840-1914 », et par la quatrième de couverture qui nous promet à la fois une « étude poussée » du « retard agricole » français et une « chronologie alternative de l’histoire des sciences agronomiques françaises et allemandes de la seconde moitié du xixe siècle », dans un livre qui « renouvelle aussi profondément notre perception des mondes paysans français et allemand, en particulier dans leur rapport à la modernité ». Ce qui marque notre historiographie, nous dit Nathalie Jas, c’est l’absence de « travaux d’envergure » consacrés à l’histoire des sciences agronomiques françaises de la seconde moitié du xixe siècle, et donc l’absence d’arguments solides permettant d’étayer la thèse du « retard agricole français » et de la responsabilité des sciences agronomiques dans celui-ci. Nathalie Jas s’appuie sur des travaux d’Outre-Rhin et d’Outre-Atlantique publiés aux alentours de 1990 concernant l’agronomie allemande de la seconde moitié du xixe siècle, littérature peu connue des historiens français ; elle a étudié d’autre part certaines sources imprimées : ouvrages et périodiques scientifiques, rapports d’activité, biographies.

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La première partie de l’ouvrage (1840-1865), est consacrée à la « conquête », par les chimistes, du territoire de l’agronomie, jusqu’alors occupé par les « agronomes-praticiens ». L’Allemagne est marquée par une dynamique institutionnelle et la constitution de la chimie agricole en tant que discipline, tandis qu’en France les chimistes s’emparent de questions relevant de l’agronomie sans en provoquer la réorganisation. Le rayonnement international de la recherche agricole française repose, en 1840, sur les travaux de chimistes-agronomes dominés par la figure de Boussingault, dont le mythe fondateur est entretenu jusqu’à nos jours. Nathalie Jas s’intéresse aux travaux des chercheurs, mais aussi à leurs méthodes, à leur personnalité, à leurs motivations, et à la construction de leur image. Boussingault affirme le rôle prépondérant de l’azote dans l’effet des engrais, tandis qu’en Allemagne Liebig en minimise le rôle. Il y a donc une « querelle de l’azote » – querelle difficile à reconstruire, « par la polémique voire la mauvaise foi de ses acteurs, de ses observateurs et de ses narrateurs postérieurs ».

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À la politique ambitieuse de la Deuxième République succède le dédain du Second Empire libéral pour une recherche agronomique institutionnelle et un enseignement que les chimistes eux-mêmes – détenteurs d’une suprématie de fait – n’éprouvent pas le besoin de développer avant la fin des années 1860. Les avancées ponctuelles se font alors au hasard des rencontres, des stratégies de carrières et de clientèles (parisiennes), et des passions personnelles, pour des questions scientifiques plus ou moins opportunistes, et sans incitations institutionnelles. Dans les années 1820 commencent à se développer en France l’industrie et le commerce des engrais (notamment le « noir animal », résidu de l’industrie sucrière) parmi lesquels s’introduisent rapidement des produits frelatés. Vers 1850, la nécessité d’une législation est proclamée de toutes parts, avec celle d’un contrôle par l’analyse chimique des produits. En Allemagne, difficultés socio-économiques, troubles politiques, controverses scientifiques se conjuguent pour imposer la création d’institutions de recherche et d’expérimentation, à laquelle vont concourir chimistes, grands propriétaires et responsables politiques, dont les motivations et les objectifs peuvent différer. Il apparaît que le principal vulgarisateur de la chimie agricole et promoteur des stations expérimentales n’est pas, dans les années 1850, Liebig mais Stöckhardt. Le contrôle des engrais, qui peut constituer la part prédominante de l’activité des stations, ne fait l’objet d’aucune normalisation pendant une décennie. Selon Nathalie Jas, son objectif principal, sa « fonction rhétorique », est de promouvoir l’activité des chimistes agricoles auprès des agriculteurs et d’accaparer un territoire social. Cependant la recherche et l’expérimentation passent au second plan.

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La deuxième partie de l’ouvrage (milieu des années 1860-début des années 1880) décrit le développement conquérant, sous l’égide des chimistes, des stations agricoles en Allemagne et en France. Ces deux pays connaissent alors des évolutions différentes. À la fin des années 1860, à l’exemple de la Saxe, les stations allemandes individualisent leurs recherches selon les inclinations de leurs directeurs, dans les domaines de la physiologie et de la nutrition végétale et animale. Parallèlement elles développent leurs activités de contrôle – concernant notamment les engrais, mais aussi les semences ou les aliments pour animaux. Les stations se donnent un organe officiel et constituent une « réunion itinérante » qui met en place des recherches et des méthodes communes, tout en forgeant l’identité des chimistes agricoles allemands face à leurs interlocuteurs (exploitants agricoles, scientifiques d’autres disciplines, autorités politiques) et leur suprématie au-delà du Reich. Il y a donc un « modèle allemand » de réussite institutionnelle et d’avènement d’une science qui s’est rendue désormais indispensable à la société globale. Louis Grandeau, scientifique mais aussi journaliste, habile à se créer des amitiés puissantes dans les milieux de la science et de la politique, en France et en Allemagne – « un personnage très désagréable » nous dit-on – importe en France le modèle allemand et parvient à s’imposer comme le chef de file des stations et laboratoires agricoles qui se mettent en place dans les années 1870. Le contrôle des engrais et la lutte contre la fraude constituent l’activité principale des stations – entre la « malhonnêteté presque viscérale des industriels et des commerçants » d’un côté, et l’« incurie » des agriculteurs de l’autre.

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À la différence de ce qui se passe en Allemagne, l’État joue, en France, un rôle déterminant dans la mise en place et le fonctionnement des stations, ainsi que dans la normalisation du contrôle, qui aboutit à la loi novatrice sur la répression des fraudes de 1888 (longuement analysée). La Troisième République n’a pas, alors que « l’agriculture française se porte plutôt bien », la stratégie agressive de l’Allemagne dans le domaine de la recherche agronomique : la vulgarisation est un objectif primordial des stations agronomiques françaises, marquant le début d’une « conquête du monde » par les scientifiques. Les anciennes institutions de recherche et d’enseignement (non évoquées jusqu’alors) connaissent une « renaissance », avec « l’invention », dans les années 1870, de « nouvelles disciplines scientifiques – physiologie végétale et animale, technologies agricoles, phytopathologie par exemple – que l’on peut désigner par l’expression générique de sciences agronomiques », marquées par la figure de « l’honnête Dehérain » (face à la « mauvaise foi » de Grandeau).

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La troisième partie vise à décrire « l’entrée des sciences agronomiques dans le xxe siècle ». L’autorité des agronomes français s’étend au contrôle de tous les produits destinés à l’agriculture, puis aux produits alimentaires, jusqu’à la création du service de la répression des fraudes. À la veille de la Première Guerre, l’intervention de l’État dans les rapports entre acheteurs et vendeurs marque l’entrée dans la société de consommation. Les scientifiques français étendent leurs études et leurs interventions à la politique agricole et à tous les secteurs de l’économie rurale. C’est le moyen de « réformer tout ce qui, dans la société française, empêche le règne définitif des sciences agronomiques ». À la fin du xixe siècle, la recherche agronomique française s’ouvre à la biologie, avec la chimie végétale, la micro-biologie, la botanique et la pathologie végétale, la bioclimatologie et l’entomologie, la génétique enfin. C’est alors aux « tentations hégémoniques des micro-biologistes » que sont livrées les sciences agronomiques, comme elles le furent, cinquante ans plus tôt, à l’appétit des chimistes. Cependant l’Allemagne, confrontée à une grave crise agricole, perd sa primauté et son rayonnement en matière de recherche agronomique, face aux autres pays d’Europe et surtout aux États-Unis. Les stations expérimentales et les instituts universitaires, qui ont en commun d’être financés par les États, se livrent une « guerre institutionnelle » pour la maîtrise des activités de recherche, tandis que les activités de contrôle, qui monopolisent les stations, sont convoitées par les industriels et les grandes coopératives d’achat. C’est le début d’une période de conflits et de relations complexes (parfois troubles) entre scientifiques et industriels, et de rivalités entre chimistes eux-mêmes, comme le montre la saga de l’analyse des scories Thomas. L’agronomie de la fin du xixe siècle est donc marquée, en France et en Allemagne, par l’incursion des sciences biologiques. Mais tandis que les sciences agronomiques françaises apparaissent dans une phase ascendante, elles sont en perte de vitesse en Allemagne. L’ouvrage se clôt sur un constat fort, dont on aimerait voir l’argumentation développée : au terme de ces conquêtes, il y a des gagnants (les industriels) et des perdants (les paysans et leurs pratiques). « La réussite des sciences agronomiques s’est ainsi construite au prix du démantèlement des sociétés rurales ».

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À l’issue de la lecture de cet ouvrage, on éprouverait pour l’auteur une gratitude presque sans mélange, si le sous-titre n’en était : « Les chimistes agricoles, l’institution des stations agricoles expérimentales et le contrôle des engrais en France et en Allemagne durant la seconde moitié du xixe siècle ». Au regard des ambitions déclarées, on s’étonne de l’absence de développements concernant des pans entiers de la recherche scientifique et de l’enseignement (tout ce qui ne concerne pas directement les chimistes, mais qui a cependant concouru à la fondation de l’agronomie en tant que science au xixe siècle). Il n’est pas évident que le constat d’une recherche agronomique française en essor à la fin du xixe siècle, parallèlement à un repli de la science agricole allemande, puisse constituer à lui seul un renouvellement bien spectaculaire de l’historiographie, dès lors que la thèse classique du « retard agricole français « n’est combattue ici par aucun autre argument » dans l’ordre des techniques, des pratiques et de la production agricoles. Notre perception du monde paysan ne peut guère être renouvelée par quelques phrases qu’aucune documentation ne vient soutenir, évoquant l’émergence d’un « nouvel agriculteur », d’une « élite rurale de plus en plus large » ayant fait, au début du xxe siècle, « entrer son exploitation dans la voie du progrès » – ce que les historiens ruralistes n’auraient pas su distinguer jusqu’à présent.

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Malgré l’utilité de l’ouvrage, son caractère en effet novateur et même exemplaire dans le cadre d’une problématique circonscrite (le rôle des chimistes dans l’essor des sciences agronomiques et la répression des fraudes), nous nous trouvons face à un malentendu qui semble inexorablement attaché à certaines publications récentes concernant l’histoire de l’agronomie en France – à savoir le déséquilibre entre les intentions déclarées et le contenu. En dépit d’utiles contributions, l’histoire de notre agronomie reste à construire, et tout laisse à penser que ce ne peut être qu’un travail collectif, où il est indispensable que s’imposent les exigences méthodologiques de la pratique historique et les principes de l’honnêteté éditoriale.

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Michel Vanderpooten

E. J. T. Collins (dir.), The Agrarian History of England and Wales, 1850-1914, volume vii de The agrarian history of England and Wales, Joan Thirsk (éd. général), Cambridge, Cambrige University Press, 2000, part. 1 : xxxiv + 944 p., part. 2 : xv + 1332 p., 195 £ chaque volume

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Synthèse la plus récente sur les campagnes anglaises, l’Histoire agraire de l’Angleterre et du Pays de Galles de 1850 à 1914 constitue une véritable somme qui s’inscrit dans une vaste entreprise conçue en 1956, destinée à la publication en 8 volumes d’une histoire rurale de ces deux contrées des Temps préhistoriques à 1939. L’esprit du livre n’est pas sans évoquer celui de la collection Clio, et fait sa part à la critique des sources, à l’état des connaissances, aux débats et controverses. Ce panorama de l’agriculture anglaise dans la seconde moitié du xixe siècle est construit à partir de sources de première main – statistiques agricoles, recensements divers, enquêtes parlementaires ou gouvernementales, publications des sociétés savantes –, et surtout des travaux des chercheurs : ouvrages classiques, articles de revues spécialisées, thèses de doctorat (phd). L’ouvrage ne dément pas la tradition des historiens ruralistes anglais privilégiant l’histoire économique quantitative et la « géographie historique ». Pour mener à bien une telle entreprise, E. J. T. Collins a réuni autour de lui 23 auteurs.

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La période étudiée, considérée comme une phase de transition dans l’histoire des campagnes anglaises, est abordée sous l’angle des changements majeurs qui les ont affectées depuis l’abolition des lois sur le blé de 1846, l’acceptation du libre-échange, l’ouverture du secteur agricole à la concurrence internationale ; elle est envisagée aussi sous l’angle des relations ville/campagne, agriculture/industrie, appréhendées dans leur dynamique. L’ouvrage comporte 7 parties divisées en 45 chapitres qui sont autant de thématiques foisonnant d’informations, et auxquelles un découpage chronologique ternaire et classique sert de support : 1850-1875, le high farming ; 1875-1896, la grande dépression, période sur laquelle les divers collaborateurs de l’ouvrage portent la plus grande attention ; 1897-1914, le redressement. Cette chronologie courte recoupe une phase essentielle de l’histoire rurale de l’Angleterre du xixe siècle souvent visitée.

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La première partie aborde d’un point de vue général les grandes questions qui traversent la période : libre-échange et protectionnisme ; impact sur le secteur agricole des phases de croissance et de crise étudiées d’un point de vue macro-économique ; produit agricole, revenu et productivité ; politique et intérêts agricoles. La seconde partie envisage l’agriculture dans tous ses états : les différentes régions agricoles ; les systèmes culturaux et les techniques en usage pour améliorer les terres (drainage), les récoltes et les espèces animales ; la science agronomique et l’éducation professionnelle ; les médiateurs institutionnels du monde rural : sociétés d’agriculture, associations spécialisées, presse agricole. La partie suivante est consacrée aux trois facteurs de production : la terre, le travail, le capital et aux modalités de leur répartition entre les propriétaires fonciers (landlords), les fermiers et le prolétariat agricole. La quatrième partie porte sur les activités industrielles et les « services » permettant le bon fonctionnement sinon l’amélioration de l’activité agricole : moyens de communication, transport, marchés et foires, commerce de détail, industries agroalimentaires ou productrices de consommations intermédiaires, artisanat assurant la maintenance du cheptel mort. Est également évoquée la « survivance d’une économie duale » fondée sur le travail agricole et industriel à domicile (textile) ou dans la mine, trace d’un passé révolu. La société rurale, conçue comme un objet d’étude très large, est analysée dans la cinquième partie. À un bilan démographique classique (nuptialité, fécondité, mortalité, phénomène migratoire) succède l’évocation des communautés villageoises, de leur identité (Howkins utilise la notion de « pays »), mais également appréhendées dans leur composante sociale : élite, fermiers, travailleurs agricoles, nouveaux résidents, purs produits de la rurbanisation. Autant de catégories dont on analyse le mode de vie, voire les pratiques culturelles (folklore) et qui sont inégalement soumises aux contraintes et aux pouvoirs des institutions locales, enjeu de lutte entre les groupes dominants. Sont étudiées, les structures religieuses (église établie et chapelle des dissidents ), les structures éducatives, policières et d’assistance. La sixième partie est consacrée à l’impact de la ville sur la campagne, une ville mangeuse d’hommes, dévoreuse d’espace, en particulier en raison de l’extension des banlieues, et qui en même temps construit une vision idéalisée de la vie aux champs qui confine à l’utopie. Sur cette analyse des rapports ville/campagne se greffe de façon artificielle une large étude des écosystèmes qui prévalent dans les différentes régions géographiques du pays. La dernière partie, purement statistique, enchaîne tableaux de chiffres, graphiques, cartes, auxquels se réfèrent les auteurs des différents chapitres. Chacune des catégories de données – production, rentes, salaires, prix, commerce extérieur, population etc. – est l’objet d’une analyse critique des sources ayant servi à sa construction. Une bibliographie sélective qui n’en contient pas moins un millier de références, un riche index à la fois thématique, des personnes et des lieux cités complètent l’ouvrage.

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Un certain nombre de thèmes récurrents traversent maints chapitres des deux volumes. Il a paru d’autant plus souhaitable de les privilégier qu’ils sont autant d’éléments de la déconstruction d’une image convenue de l’agriculture anglaise comme le contraste entre la prospérité du high farming, reposant sur une culture mixte intensive associant céréales et bétail, et la « grande dépression » ; à cette interprétation classique les auteurs du livre apportent une sérieuse correction. Il en est de même de la division tripartite et hiérarchisée de la société rurale : le landlord, le gros fermier et l’ouvrier agricole. Une vision par trop réductrice qui a longtemps masqué la catégorie des petits cultivateurs (dont certains pluriactifs), particulièrement nombreux dans les Fens, le Sussex et le Lancashire, faisant oublier que l’Angleterre était un pays de petits exploitants : en 1851 sur environ 250 000 fermiers, la moitié exploitent moins de 20 ha.

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Le high farming : un âge d’or ? Les études quantitatives menées depuis trente ans sur lesquelles se fondent les auteurs de l’ouvrage corrigent cette idée. Si la production de viande est à la base de sa fortune, le système n’a pas réussi à répondre aux besoins des citadins, même si la « famine » de viande (1865-1880) est en partie imputable à une terrible épidémie de peste bovine en 1865-1866 et à un manque de fourrage dû à quelques années sèches. Durant le troisième quart du xixe siècle, la production de viande n’a augmenté que de 0,5 % par an, un peu plus que lors des 25 années précédentes. Par ailleurs le taux moyen de croissance du produit agricole qui était de 1,3 % entre 1831-1841 et 1861-1871 tombe à 0,4 % entre 1865-1867 et 1874-1876. Tous les fermiers n’ont pas connu une égale prospérité durant l’âge d’or. Les exploitations laitières ne bénéficient guère d’une amélioration significative de leur revenu avant la fin des années 1860. Même dans les régions où se pratique le système mixte céréales/viande, il n’y a pas que de bonnes années. Dans le Lincolnshire, de bas rendements, de bas prix, et une hausse du coût salarial ont sérieusement entamé le capital des agriculteurs de la fin des années 1850 au début des années 1860. Au demeurant, certains d’entre eux remettent en question les méthodes de culture scientifique car les recettes ne sont pas en proportion des dépenses consenties, faute d’une utilisation judicieuse des facteurs entrant dans le processus de production. Finalement l’âge d’or ne résulterait-il pas du retard du libre-échange à faire sentir ses effets, et les insuffisances de l’agriculture anglaise n’auraient-elles pas été compensées sinon masquées par la hausse des prix due à la tension entre l’élasticité de la demande et l’inélasticité des approvisionnements ? une hypothèse formulée en son temps par Gabriel Désert à propos de l’agriculture française. Il n’en demeure pas moins que par rapport à la grande dépression, cette période a pu apparaître comme celle du « bon vieux temps », le temps où la rente du sol aurait gagné 23 % de 1850 à 1880, tandis qu’en moyenne, le profit annuel du fermier du Suffolk ou du Cambridgeshire aurait atteint 8 %.

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En effet, entre 1870 et le milieu des années 1890, le revenu agricole diminue de 5 %, alors qu’il avait augmenté de 25 % de 1830 à 1850. L’hectolitre de blé qui valait 13,66 shillings (moyenne des années 1871-1875) tombe à 6,99 shillings (moyenne des années 1891-1895). En 1892, les délégués de 240 organisations de fermiers se réunissent au Saint James’s Hall de Londres et votent une motion demandant le retour au protectionnisme. Pour autant, les auteurs de l’ouvrage insistent sur l’inégal impact de la crise selon les régions et les catégories sociales, entre lesquelles au demeurant surgissent des conflits. Parmi les 13 comtés qui résistent victorieusement à la crise, 11 se situent dans les régions d’élevage, 2 dans les zones arables du Kent et du Sussex spécialisées dans la production de houblon et la culture fruitière.

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Dans le chapitre 3, « Agricultural output, income and productivity », très argumenté, Turner déconstruit les séries statistiques de ses prédécesseurs, parfois biaisées qui légitimaient la notion de « grande dépression », et en élabore de nouvelles. En définitive, et non sans précaution, il estime que le revenu réel des salariés agricoles augmente durant la plus grande partie de la période, avec de courtes phases de fléchissement, puis présente l’allure d’un palier à partir du milieu de la décennie 1890. Celui des landlords se serait accru modérément jusque dans les années 1880, puis aurait reculé dans les mêmes proportions, jusqu’à la guerre. En revanche le profit des fermiers, orienté à la hausse jusqu’au début des années 1860, diminue ensuite jusqu’au milieu des années 1880 avant de se redresser totalement, mais irrégulièrement jusqu’en 1914. Exprimant de fortes réserves sur l’usage du terme « grande dépression » sur le plan national, sans pour autant la considérer comme une vieille lune, il estime nécessaire de revisiter cette période. Pour sa part, Howkins, spécialiste d’histoire sociale, se porte en faux contre cette analyse strictement économique et montre le profond impact de la dépression dans la psychologie collective du monde rural (p. 1503) ; il préfère utiliser le concept de crise agraire car cette période est marquée par d’importants changements dans les campagnes tant sur le plan démographique que socio-culturel.

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Une crise agraire qui serait aussi le révélateur des blocages et d’un statisme de l’agriculture masqués durant la période du high farming. Certes, les avancées sur le plan des systèmes culturaux et des techniques, notamment dans les grandes exploitations ne sont pas niables. Entre 1845 et 1899, 35 % des terres humides ont été drainées ; à la fin des années 1870, les 2/3 de la moisson et les 3/4 du battage sont mécanisés. De même les efforts d’adaptation à la demande urbaine et au marché, compte tenu de la mondialisation des échanges, expriment une certaine flexibilité des cultivateurs : les céréales reculent devant l’herbe, la vente du lait, transporté vers les grands centres grâce au chemin de fer, marginalise la production de beurre et de fromage ; les produits de la basse-cour, les cultures fruitières et légumières à forte valeur ajoutée pratiquées dans les petites fermes font un bond prodigieux (Kent, Essex). En 1890 avec les cultures industrielles représentent 20 % de la surface agricole utile, 10 % du produit agricole et 20 % au début des années 1920. Le dynamisme de la petite exploitation a largement contribué à la sortie de crise.

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Peut-on néanmoins évoquer un retard de l’agriculture anglaise ? Cette notion court à travers les deux volumes, mais de manière pointilliste. Sur le plan de la production, on observe une stagnation des rendements des céréales dès la fin de la décennie 1870, de même qu’une faible productivité des fourrages pendant le high farming. Nombre de cultivateurs sont peu attentifs à la sélection des semences et ne font pas de distinctions entre les diverses variétés. On pourrait en dire autant de l’élevage. En 1884, l’Association nationale des éleveurs de porcs se fait l’écho des plaintes des acheteurs étrangers concernant l’origine incertaine des races. Par ailleurs, selon Collins, l’Angleterre posséderait le taux de croissance du produit brut par ha le plus faible de l’Europe. En outre, en 1910, sa consommation d’engrais chimiques se situerait au niveau français, 10 kg/ha contre plus de 30 kg en Belgique, Hollande, Danemark, Allemagne. D’autres signes de faiblesse apparaissent dans l’usage de la mécanique agricole. Au début du xxe siècle, sur les sols pauvres du Kent, la charrue tourne-oreille est en usage, de même que le labourage avec des bœufs, que l’on peut voir encore dans les collines du Sussex en 1930. La traite, la fabrication du beurre et du fromage fermier se font essentiellement à la main. Si la machine à battre à vapeur connaît un très grand succès, d’autres innovations sont boudées, telle la trayeuse inventée en 1870. Les grands fabricants de matériel agricole, Garretts ou Ransomes, sont encore obligés d’exporter dans les années 1900 quelque 90 % de leur matériel.

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Autre problème préoccupant, celui de l’enseignement agricole et de la formation professionnelle. Indubitablement cette dernière reste faible. Une enquête de 1943 indique que 82 % des fermiers nés avant 1888 possèdent seulement une éducation élémentaire ou bien ont appris le métier avec leur père ; la presse professionnelle est peu lue. Rothamshed, où se fait largement sentir l’influence de la science agronomique allemande (Liebig) est durant longtemps le seul centre de recherche. En 1895, on dénombre 6 stations expérimentales contre 67 en Allemagne (en 1892) et 53 en France. Toutefois un net effort est consenti dans les années 1890 après le vote de la loi de taxation sur la consommation de la bière et des spiritueux en faveur de l’éducation technique (« whisky money »). Dans huit universités, dont Cambridge, sont créés des départements d’agriculture ; 17 collèges dispensent, à côté d’une instruction générale, un enseignement de science et de pratique agricoles pour les fils de propriétaires et ceux des gros fermiers. Il existe enfin des fermes-modèles pour les fermiers travaillant de leurs mains, voire pour les ouvriers agricoles. Pour autant, en 1911, sur près d’1 million de salariés agricoles et 250 000 fermiers, on dénombre 1 000 étudiants ayant fait un an d’études spécialisées et plus. Ainsi les performances anglaises sont nettement revues à la baisse.

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D’autres thématiques, encore peu explorées retiennent l’attention du lecteur comme le maintien ou le retour à la terre (Back to the land). Malheureusement cette piste consacrée à la « nostalgie rustique et à la vie au grand air » est à peine entrouverte. Or, il existe dans la société anglaise un puissant courant agrarien fait de multiples composantes. Il traduit la redécouverte d’une Angleterre rurale, la revalorisation d’une vie simple, pure et champêtre qui s’opposerait à la corruption des villes. Thème bien connu de l’agrarisme de droite fait d’anti-industrialisme mais aussi de crainte sociale. Dans ce camp se retrouvent les protectionnistes, dont l’unioniste Joseph Chamberlain se fait le brûlant apôtre lorsqu’il mène la campagne pour la réforme du tarif douanier en 1904. Que la prospérité de l’agriculture soit essentielle pour une nation industrielle tant sur le plan économique, culturel et moral est un thème récurrent qui trouve une expression extrême dans le nationalisme et l’eugénisme. L’exode rural favorise le déclin national et porte atteinte à la sécurité du pays. La dégénération physique et morale des populations des grandes villes a pour conséquence une augmentation croissante du nombre des jeune gens réformés. Dans le même camp, et se sont parfois les mêmes, se rangent une minorité de landlords et la majorité de la gentry qui ne se consolent pas, après la crise, d’une perte d’autorité donc de légitimité, d’une certaine modification des rapports de force au profit des fermiers, et qui nourrissent les regrets de l’ancien ordre traditionnel. Mais il y a aussi un agrarisme radical (au sens anglo-saxon du terme) qui entend donner aux classes laborieuses la maîtrise du sol. Issu du mouvement chartiste, il trouve son expression dans l’action menée par les églises dissidentes (baptistes, méthodistes), en particulier dans le Pays de Galles. Elles fournissent aux masses populaires les éléments d’un discours protestataire et c’est autour d’elles que s’organise le syndicalisme agricole, en particulier celui des salariés, il est vrai sans grande portée. Cet agrarisme se traduit aussi par l’installation de quelques « villages philanthropiques », œuvres de mécènes généreux. Moins utopistes, les Libéraux, à travers leur aile radicale, militent pour l’accession des petits exploitants à la propriété ou des ouvriers à une petite tenure non sans arrière-pensées électorales, un calcul qui tourne à leur avantage. Même les conservateurs sont obligés d’emboîter le pas ; lors des élections de 1885, le slogan « 3 acres et une vache » devient un enjeu national. Une série de lois sont votées (en 1907 le Small holdings and Allotments Act) obligeant les Conseils de comté à créer de petites exploitations, mais le résultat est médiocre.

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Dernière composante de l’agrarisme et autre forme d’utopie profondément ancrée dans l’imaginaire collectif, le bonheur de la vie champêtre dont les campagnes auraient été autrefois le théâtre et qu’il convient de retrouver. Tout un folklore et de vieilles traditions sont remises à l’honneur, et dans ce contexte il faut rendre vie à l’artisanat rural : en 1882 est créée « la corporation et l’école des métiers manuels » ; et ce n’est pas un hasard si le forgeron, incarnation du village traditionnel est un personnage typique des romans ruralistes qui se multiplient à l’époque victorienne, tandis que l’architecture elle-même est influencée par la mode du rustique. Ces diverses manifestations sont l’expression de l’idéologie agrarienne des classes moyennes qui, dès la fin du xixe siècle, quittent la ville pour les banlieues résidentielles ou la véritable campagne, un mouvement qui prend de l’ampleur au tournant du siècle. À la veille de la guerre, il gagne des couches sociales de statut inférieur et la possession d’une chaumière à la campagne devient le rêve de « l’homme ordinaire ».

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Cette vision idéalisée d’un village immobile s’ancre dans les représentations sociales, alors que le paysage des campagnes se transforme sous l’effet des modifications culturales et d’une colonisation de la terre par l’Angleterre urbaine et industrielle. Et c’est à un exercice de géographie historique que se livrent G. E. Cherry et J. Sheail sur le thème particulièrement suggestif du remodelage du paysage dans la 6e partie de l’ouvrage. De fait, le même cultivateur a pu assister au cours de son existence à des modifications successives de son terroir : ainsi vers 1835-1850 des pâturages à moutons deviennent des terres labourables, que l’on couche en herbe trois décennies plus tard ; il a pu voir des marécages et des landes se transformer en terres cultivables, les clôtures reculer devant le fil de fer barbelé, une nouvelle architecture surgir dans le paysage : bâtiments modernes à usage agricole, gares rurales construites selon un modèle standardisé, etc.

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Mais le fait le plus important est la colonisation de la campagne par l’industrie et la ville, et c’est là un des thèmes les plus suggestifs du livre. Au Pays de Galles, les usines métallurgiques et les chevalets des puits de mine ont profondément modifié l’aspect des comtés de Glamorgan et de Monmouth. L’offensive industrielle transforme des villages traditionnels où coexistent deux types d’architecture, celle des cottages de pierres au toit de chaume et celle des usines et des rangées de maison ouvrières d’un rouge brique uniforme. Les villes vampirisent les villages limitrophes et étendent démesurément leur banlieue, leurs faubourgs résidentiels avec leurs multiples terrains de golf, pour ne pas parler de l’implantation des cités-jardins. Mieux encore, des lotissements surgissent en pleine campagne comme dans les collines du Surrey où des villas occupent 48 000 ha. Ailleurs de grands domaines mis aux enchères sont acquis par des agents immobiliers et lotis dès la fin des années 1870. La campagne devient l’objet d’une véritable spéculation et la nature un objet de publicité. Dans le même temps où les classes moyennes urbaines, à la poursuite de leur rêve bucolique, se font les complices d’une défiguration de la campagne, elles prennent conscience de la nécessité de la préserver, notamment de maintenir autour des villes des espaces verts et, d’une façon plus générale, de protéger les paysages traditionnels. De multiples associations se créent, en particulier à la fin du xixe siècle, qui se donnent pour objectif la préservation des espaces naturels, de leur faune et de leur flore, ou la création de réserves naturelles. Incontestablement est née dans la société anglaise à la fin du xixe siècle une sensibilité écologique (le problème de la pollution est également soulevé) qui trouve sa traduction dans le domaine législatif.

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On voit bien à travers l’ouvrage quels ont été les multiples canaux de la domination citadine, mais les rapports ville/campagne sont-ils toujours unilatéraux, et cette dernière n’est-elle à même de subvertir d’une certaine manière le modèle urbain ? une piste non suivie par Cherry et Sheail qui pourtant évoquent très brièvement l’inspiration puisée dans la variété des maisons rurales par des architectes urbains et des entrepreneurs pour la construction d’habitations particulières ou de bâtiments officiels. Certaines traditions (pratiques culinaires, pratiques festives dont les jeux de balle) n’auraient-elles pas été réappropriées par les villes, ne seraient-ce que parce qu’elles auraient été conservées, au moins par la première génération de migrants ? De même aurait pu être soulevée la question des formes de résistance des campagnes à la pénétration et à la domination urbaine. Quels ont été les groupes sociaux résistants ou collaborateurs ? Allons plus loin : la notion du changement constituant le fondement de cet ouvrage induit les notions de modernité et de permanence, cette dernière étant en définitive l’expression de la « routine » et du retard anglais ; or ne serait-ce pas élargir la problématique que de l’interpréter comme une forme de refus d’ordre économique, psychologique, culturel qu’il faudrait envisager dans sa dynamique et selon les catégories sociales ?

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Cette observation conduit à des remarques plus générales sur ces deux volumes concernant la façon de dire et de faire. La présentation austère de l’ouvrage nécessite de la part du lecteur une certaine opiniâtreté : peu de respiration dans un texte massif, interprétation parfois difficile des tableaux en raison de leur disposition, etc. De même les cartes, les graphiques et les courbes sont figurés en noir, gris et blanc et « ne sautent pas aux yeux ». Aucune illustration iconographique n’entraîne le lecteur sur les chemins de l’Angleterre verte. Si la masse de données rassemblées dans l’ouvrage est impressionnante et a nécessité la constitution d’une vaste équipe, la contrepartie en est un certain manque d’homogénéité et d’unité : la logique du livre en souffre. Le fait qu’un même objet soit traité par différents auteurs selon leur spécialité entraîne d’inévitables redondances. Ainsi les périodes du high farming et de la grande dépression, auxquelles l’essentiel du chapitre 2 est consacré, resurgissent régulièrement tout au long du livre. Le drainage, largement étudié sur un plan général est évoqué à nouveau à l’occasion de l’étude des régions. Les « classes » – landlords, fermiers et salariés – sont analysées dans trois chapitres différents, respectivement sous l’angle économique, sous celui de la politique agricole, puis dans une perspective sociale et culturelle. La composition du livre présente parfois des déséquilibres flagrants : le chapitre 3 sur le produit agricole, le revenu, la productivité comporte 96 pages, sensiblement autant que le chapitre 7 sur les techniques agricoles ; en revanche le chapitre 30 – la campagne au regard des scientifiques – ne comprend que 22 pages.

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Cet ouvrage d’histoire rurale – il aborde une diversité de sujets dépassant la simple histoire de l’agriculture – n’offre pas toujours des résultats à la hauteur d’une vaste ambition, compte tenu d’un certain nombre de lacunes et de l’option qui a présidé à sa réalisation. Vouloir traiter d’une multiplicité de sujets implique néanmoins des choix dont le lecteur ne trouve pas toujours la logique si ce n’est celle de la spécialité des auteurs. Est-il nécessaire de s’attarder sur la technique de production du superphosphate alors que l’on évoque à la marge le cheval au lieu de l’étudier en tant qu’objet spécifique vu son rôle économique et symbolique en Grande-Bretagne ? Tandis que les paysages forestiers sont l’occasion d’une savante analyse des différentes associations végétales et que l’industrie du bois est particulièrement prospère dans les années 1850-1870, on ignore tout des bûcherons et des charbonniers. On n’en sait guère davantage sur le milieu des petits cultivateurs et moins encore sur les exploitants moyens. Des thématiques devenues classiques depuis un certain nombre d’années dans la discipline ne sont pas prises en compte. C’est le cas de la pluriactivité qui n’est pas envisagée en tant que telle avec la stratégie qui la sous-tend, mais est considérée comme un reliquat de la protoindustrialisation et une marque d’archaïsme. En dehors d’un aperçu sur leurs causes, les migrations sont analysées en terme de flux. Aucun éclairage n’est porté sur les relations entre les autochtones et les ouvriers saisonniers, notamment les Irlandais et les Écossais fort mal considérés. Les femmes dont on mentionne à plusieurs reprises l’importance de leur rôle économique et social n’ont fait l’objet d’aucune étude spécifique. La notion de réseaux (il existe de nombreux clubs de fermiers et maintes sociétés d’agriculture), celle de phénomène générationnel ne sont pas davantage prises en compte. En somme cet ouvrage plus descriptif qu’interprétatif, qui privilégie la macro-histoire, pèche par son parti pris économiciste entraînant le sacrifice d’une histoire politique, sociale et culturelle réduite à la portion congrue (17 pages évoquent le « folklore » et la culture populaire). Il s’agit là, répétons-le, d’une tradition très forte de l’historiographie des études rurales anglo-saxonnes, ce que regrette d’ailleurs Howkins (p. 1510) dans la mesure où elle limite les avancées sur de nouveaux terrains. En définitive, on peut s’interroger sur la pertinence même de telles synthèses qui ne peuvent apporter un éclairage exhaustif et décisif sur leur objet d’étude, et qui par la multiplicité des contributions nécessaires à leur élaboration souffrent d’un manque d’homogénéité sinon de l’absence d’une problématique forte. C’est poser de façon plus générale la pertinence de ce genre d’exercice. En revanche, certaines similitudes entre les cas britannique, français, voire italien plaident, une fois de plus pour une histoire rurale comparative qui reste à faire.

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Ronald Hubscher

Anne-Marie Lafay, Autun à la fin du xixe siècle, Château-Chinon, Académie du Morvan, 2000, 250 p., 185 F. (Académie du Morvan, Place du Champlein, bp 41, 58120 Château-Chinon)

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Cette étude se propose de suivre l’évolution politique d’une petite capitale régionale entre 1870 et 1914 et de comprendre le passage de la société et des institutions à la République, en un temps de citoyenneté encore strictement masculine. Il ne s’agit pas d’une monographie classique et l’auteur mesure l’étendue du terrain qui reste à défricher : étude rigoureuse de la démographie, des fortunes, de l’urbanisme, de la presse, prise en compte des Autunoises et des jeunes.

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La présence d’une recherche urbaine dans une revue consacrée au monde rural peut surprendre, mais l’illustration de couverture, une scène de labour traditionnel avec en arrière plan la cathédrale Saint-Lazare, évoque l’étroite dépendance de la ville et de la campagne. Au-delà des liens économiques et sociaux, y compris la résidence urbaine des propriétaires fonciers qui dominent la région, l’élection des hommes politiques se gagne en partie hors des limites de la cité, le canton pour le conseiller d’arrondissement et le conseiller général, la circonscription électorale pour le député – soit la moitié nord de l’arrondissement – qui déborde sur le Morvan central, englobe une partie de la dépression d’Autun et au sud le canton d’Issy-L’Évêque, celui de Carion, le « curé rouge ». L’auteur se livre à une analyse serrée des campagnes électorales et des scrutins et use largement de l’expression graphique et cartographique. S’appuyant sur les problématiques nationales et les travaux régionaux de Pierre Lévêque et de Marcel Vigreux, Anne-Marie Lafay s’interroge sur la continuité et les ruptures dans l’évolution. Le travail s’accompagne d’un exposé sur la méthodologie et sur les sources, d’une liste des élus et des évêques, de notices biographiques et de repères chronologiques.

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Une première partie dresse un bilan à la fin du Second Empire. À Autun, cité plus conservatrice que l’ensemble du département, tous les pouvoirs demeurent concentrés aux mains des notables, une minorité de vieilles familles, de propriétaires fonciers nobles et bourgeois, les de Loisy, d’Esterno, de Chavannes, du Jeu, de Mac-Mahon, etc.., dont la relative prospérité agricole renforce l’emprise. Les scrutins de 1865 et 1870 les confirment, mais un taux d’abstention de 78 % aux municipales signifie du refus plus que de l’indifférence. Toute la sociabilité, cafés, théâtres, associations, fonctionne par et pour les notables, y compris la Société d’Agriculture et la Société Éduenne des Lettres, Sciences et Arts. La deuxième partie étudie la rupture et l’adhésion totale à la République. Après l’éphémère poussée radicale de 1870-1871, les conservateurs reviennent jusqu’en 1874, avant d’être définitivement repoussés en 1877 par une mobilisation plus large et l’arrivée des couches nouvelles de la boutique, de l’artisanat et des employés. Cette mutation au profit d’une république qui interdit les velléités de retour à l’Ancien Régime, assure l’ordre et la paix, se teinte d’une forte coloration anticléricale et promet bientôt la promotion sociale par l’école. La troisième partie, l884-1914, voit en 1898 le nouveau maire, Périer, marginaliser l’ex-député, le radical Magnien, et cumuler les mandats. L’accord se fait entre Périer et l’évêque, Mgr Péraud, accord tacite qui remplace la république radicale et anticléricale par un régime de conciliation, celle des centres, des catholiques ralliés aux républicains modérés. Une mutation qui au delà du virage personnel de Périer, suit la mutation sociale avec la montée de la classe moyenne et le repli des notables.

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Au total un travail minutieux qui fait espérer une étude sur l’ensemble de l’Autunois.

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André Paris

Tauno Saarela (dir.), Santeri Mäkelä poliittisena, toimijana ja kirjailijana. Talonpoikainen sosialisti (Santeri Mäkelä, homme politique, homme d’action et écrivain. Un socialiste paysan), Helsinki, Työväen historian ja perinteen tutkimuksen seura, 1997, 139 p., 50 FM.

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Il est des ouvrages d’allure modeste dont l’utilité et la qualité sont inversement proportionnelles à leur volume paginal. Cet opuscule de 139 pages, directement issu d’une journée d’étude organisée le 6 juillet 1996 à Vimpeli (Ostrobotnie) par un groupe d’historiens du mouvement ouvrier, en est une preuve supplémentaire. Son intérêt tient d’abord au le sujet traité : d’origine purement paysanne, Santeri Mäkelä fut l’une des figures du mouvement socialiste d’avant 1914 et député à plusieurs reprises d’une circonscription rurale située en pleine Finlande blanche ; de plus, il acquit sa notoriété grâce à des talents de plume et un charisme indéniables. Il réside ensuite dans l’agencement assez heureux des diverses contributions qui abordent chacune dans un style différent une facette du personnage et de son action. Il réside enfin, et nous savons qu’Histoire et Sociétés Rurales est une revue très attentive à cet aspect des choses, dans la publication d’extraits significatifs de l’œuvre littéraire et politique de Santeri Mäkelä.

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Ce dernier avait déjà attiré l’attention des historiens, et j’avais eu l’occasion par le passé de faire le compte rendu d’une thèse où cette figure historique du mouvement socialiste ostrobotnien occupait une place non négligeable [1][1]  Norrena, Leevi, Talonpoika, pohjalainen ja punainen..... Mais cette fois-ci le travail n’a pas qu’une dimension biographique ; il tente de replacer le personnage dans son environnement géographique, social, politique et culturel, ce qui donne à l’ensemble une véritable profondeur. La singularité de son parcours n’est pas niée, mais elle est confrontée à l’histoire plus générale. On en apprend ainsi autant sur la petite paysannerie du début du siècle, l’émigration finlandaise outre-Atlantique, le monde associatif, la littérature ouvrière et le drame des réfugiés finnois en URSS que sur l’homme proprement dit. De surcroît, le militant politique est saisi dans toute la complexité de son cheminement, sans être réduit aux images d’Épinal de l’agitateur rural.

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Toivo Nygard (« La société du Järviseutu au tournant des xixe et xxe siècles ») commence par rappeler dans quel type de milieu rural Santeri Mäkelä a vu le jour avant de s’investir dans le monde associatif (paroisse, éducation populaire) puis l’action politique. Le tableau est bref, mais permet de constater qu’il ne s’agit nullement d’une zone a priori destinée à voter rouge. La petite propriété domine et semble offrir davantage de possibilités à la propagande de la Ligue agraire. Pourtant, le nombre élevé d’ouvriers agricoles et la médiocrité des revenus, poussant de nombreux jeunes à émigrer, sont deux facteurs qui peuvent expliquer l’écho rencontré par les idées social-démocrates dès 1907. Pauli Rautama (« Santeri Mäkelä et les premiers éveilleurs du peuple au sein du mouvement ouvrier d’Ostrobotnie du Sud ») montre d’ailleurs dans sa contribution que, sans être une région rouge, l’Ostrobotnie du Sud a connu un développement important des maisons du peuple après 1905 et qu’elle a donné au mouvement ouvrier finlandais une dizaine de dirigeants de premier plan parmi lesquels Edvard Valpas, Hilja Pärssinen et Matti Paasivuori. Santeri Mäkelä n’est donc pas une exception. Il agit dans un monde où les mentalités évoluent rapidement et où le socialisme peut être aux yeux d’une partie de la population une option politique crédible en raison des problèmes rencontrés dans le quotidien.

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La légende construite par les Blancs et selon laquelle l’Ostrobotnie aurait été une terre rurale vouée par définition au culte de la patrie et du travail ne tient pas une seconde. Le passage au socialisme n’est toutefois pas linéaire dans la plupart des cas. C’est ce qu’analyse Leevi Norrena (« De l’activiste des sociétés de jeunesse au socialiste ») à partir de l’exemple de Santeri Mäkelä. Ce dernier, fils unique d’un paysan plutôt cossu, est d’abord engagé, comme son père, dans la vie paroissiale. Il s’intéresse aussi à l’éducation populaire, l’un des chevaux de bataille du nationalisme vieux-finnois. Il devient donc un activiste des sociétés de jeunesse et se lance dans l’écriture littéraire. Tout cela le prédisposerait plutôt à entrer dans la mouvance du nationalisme traditionnel ou de l’agrarisme réformiste à la Santeri Alkio, son premier mentor. Un séjour de plusieurs années aux États-Unis, nécessité par les difficultés momentanées de l’exploitation familiale, le convertit au contraire aux idées socialistes. Employé comme mineur, il découvre la misère ouvrière et prend conscience de l’inéluctabilité de la concentration économique. À son retour, il se lance donc avec toute sa force de conviction dans le combat pour un changement de société. Il parcourt alors inlassablement les fermes et les hameaux pour tenir des réunions publiques et favoriser la création de maisons du peuple. Cela sera à l’origine de ses succès électoraux et de son implantation durable dans une zone où la concurrence des agrariens et des partis bourgeois est rude. Aimo Roininen (« Santeri Mäkelä écrivain prolétarien ») étudie pour sa part la place de Santeri Mäkelä dans la littérature ouvrière, injustement traitée, selon lui, par l’histoire littéraire traditionnelle, malgré son importance sociale et culturelle en Finlande. L’écriture littéraire, au même titre que ses brochures politiques en direction de la paysannerie, est en effet l’un des canaux par lesquels Santeri Mäkelä a atteint la notoriété. Son originalité dans la littérature finlandaise tient moins à sa passion pour la poésie et la prose, partagée à l’époque par de nombreux acteurs du mouvement ouvrier finlandais (comme le rappelle l’auteur), qu’à sa volonté de mettre son expérience de travailleur socialiste au service de sa propre production littéraire. Celle-ci est au demeurant considérable, s’étalant sur plus de quarante années (en Finlande, aux États-Unis et en URSS) et abordant de très nombreux genres : poèmes, romans et pièces de théâtre. Elle témoigne de l’importance du combat culturel dans l’émergence d’une conscience de classe au sein du prolétariat urbain et de la paysannerie pauvre. Toutefois, dans ce combat, le mouvement ouvrier ne fait que prolonger certains héritages du nationalisme fennomane, ce que démontre d’ailleurs l’itinéraire personnel de Mäkelä. Après la guerre civile, ce dernier, réfugié en URSS, n’abandonne pas la plume. Au contraire, il va essayer d’en vivre dans des conditions souvent pénibles comme le met en lumière Tauno Saarela (« Santeri Mäkelä après 1918 »). Du fait qu’il a participé activement à la guerre civile du côté des rouges, Mäkelä doit fuir en mai 1918 vers la Russie. Il fait partie aussi des militants en exil qui fondent en août 1918 le Parti communiste finlandais. Toutefois, il n’est guère enthousiasmé par la vie qu’il mène en URSS et garde une réserve qui le prive de responsabilités importantes au sein du nouveau parti. Il est même tenté par un retour dans la mère-patrie, quitte à y subir un emprisonnement. De ce point de vue, il est représentatif de tout un courant de l’émigration qui n’a pas vraiment accepté le communisme soviétique mais reste attaché, sous des formes plus ou moins discrètes, à la tradition socialiste d’avant-guerre. Finalement, il est envoyé, fin 1923, clandestinement en Finlande quelques mois pour faire de l’agitation parmi la paysannerie déçue de la Ligue agraire. Revenu en URSS, il travaille au service du parti finlandais en écrivant des brochures et des articles en direction de la paysannerie. Il collabore aussi à des journaux de langue finnoise en Carélie soviétique et publie assez régulièrement des poèmes. Il dispose à certains moments d’une relative liberté que lui confère son éloignement des cercles décideurs et de Moscou. Au moment des grandes purges de 1936-37, il est comme beaucoup d’autres militants finlandais victime de la suspicion et des tracasseries, mais semble échapper à un sort plus funeste. Il n’obtient pas cependant ses droits à la retraite. Sa santé s’altère et il meurt dans l’oubli. Cette fin de vie plus que morose tranche avec l’hyper-activité et le rayonnement dont il jouissait quand il était un militant reconnu de sa région d’origine. C’est cette figure éminente de la vie locale qu’évoque Frans Emil Takala ; ce dernier, appelé comme témoin, eut l’occasion de l’écouter fin 1917 dans une réunion publique. Il a gardé le souvenir d’un député proche de ses électeurs, au style direct et combatif, mais respecté des gens, y compris de ses adversaires.

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Le livre se clôt sur une série d’extraits de l’œuvre politique de Santeri Mäkelä. Le premier date de 1908, les autres des années 1920. Ils sont parus pour l’essentiel dans des journaux d’extrême-gauche. Ces textes très courts permettent de comprendre l’efficacité de son expression écrite et les continuités de sa pensée entre l’avant et l’après-guerre. Les pages les plus remarquables sont sans doute celles qu’il consacre en 1925 à l’interprétation de la Guerre des massues, une révolte paysanne de la fin du xvie siècle. Il essaie d’établir des parallèles avec le soulèvement de 1918 et souligne le fait que la condition paysanne a toujours été difficile d’une époque à l’autre. Il ne s’agit pas, comme le rappelle Tauno Nurmela, « de faire de l’histoire pour de l’histoire », mais d’utiliser cette dernière dans le cadre d’une réflexion politique originale.

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Ainsi, cet ouvrage fait réfléchir le lecteur non seulement sur la singularité, mais aussi l’exemplarité d’un itinéraire, celui d’un cadre rural du mouvement ouvrier socialiste puis communiste au début du siècle. Refusant la caricature, il montre la complexité des liens entre l’engagement politique et les conditions concrètes de sa mise en œuvre. À ce titre, il échappe au défaut récurrent du manichéisme. Sans doute est-ce là son principal intérêt.

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Maurice Carrez

Henri Pitaud, Paysan et militant. Mes chemins sauvages. Souvenirs, 1921-1940, préface de Rémi Crespin, Beauvoir sur Mer (85230, BP 38), éd. de l’Étrave, 2001, 221 p., 98 F.

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Livre de souvenirs de la première partie de la vie adulte d’Henri Pitaud (1899-1991), l’ouvrage, édité une première fois alors que l’auteur vivait au Paraguay depuis 1951, reparaît ici avec une chronologie bien venue de la vie de l’auteur et quelques annexes constituées de certains de ses articles des années 30.

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De 1921 à 1940, la vie d’Henri Pitaud est dominée par deux activités majeures : paysan et journaliste ; la première domine les années 20, la seconde les années 30. Auparavant comme tous ceux de sa génération, il quitte pour la première fois sa Vendée natale (Sallertaine) pour le service militaire lorsque sa classe, la classe 19, est appelée en avril 1918. La Première Guerre mondiale terminée, il se porte volontaire pour aller se battre en Pologne (1919), puis en Syrie (1920). Il en revient définitivement marqué et profondément pacifiste.

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De la vie de paysan, il connaît celle des plus pauvres : journalier et métayer ; mais à la fin des années 30 il achète de la terre à crédit, en Dordogne où il a « émigré » lors de l’été 1936. La Vendée rurale qu’il décrit est la Vendée blanche, fortement encadrée par le clergé et la noblesse. Un monde rural fortement hiérarchisé où les conditions de travail et d’habitat sont rudes. L’auteur insiste sur le rôle de la femme dans un ménage où le chef de famille est journalier : elle tient le budget, garde la vache, engraisse les poulets : « tout reposera sur la vaillance de la femme » (p. 20). Journalier, il travaille certes la terre, mais il est aussi régulièrement embauché pour aider lors des noces ce qui nous vaut de belles descriptions, quelques transcriptions de chansons (chap. 2). Bien que marié et père, il vit chez ses parents ; il les suit en mai 1924 lorsqu’ils deviennent métayers chez un marquis grâce à un cousin ; réseaux de protection, d’influence et de dépendance tissés entre les nobles et les élus maires de communes rurales, souvent fermiers, sont visibles ici.

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Du fait de ses activités politiques, il est renvoyé (p. 53-54) et contraint de prendre une mauvaise métairie dans le marais, dont les seuls produits marchands sont le beurre et les jeunes canards (« potets ») (p. 57). Sa femme et lui connaissent l’isolement des marais en plein hiver. Ils sont pauvres mais ils prennent une servante. En 1927, « les servantes de ferme, nées dans les familles nombreuses des bourrines ou des trous-de-maisons, pullulaient dans le marais, comme la misère sur le pauvre monde » (p. 63). On peut s’interroger sur son niveau de vie ; il commence très pauvre mais avoir une servante n’est pas négligeable ; un peu plus tard il possède une moto et peut s’acheter une petite voiture automobile en 1933 (p. 114). Or, à aucun moment, on ne sait comment cela a été possible : émoluments de journaliste ? certaines de ses affirmations vont dans un autre sens, aide directe d’amis ? Ses activités politiques et journalistiques prennent de plus en plus d’importance si bien qu’il quitte la métairie, se consacre à son journal L’Émancipation paysanne ; mais se voulant agriculteur il s’installe finalement dans le Périgord blanc en 1936, puis, deux ans plus tard, dans le Périgord noir où il achète 160 ha de terre pour 150 000 F avec un emprunt à 4 % ce qui suppose une amélioration de sa situation financière.

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Henri Pitaud est devenu militant de La Jeune République en 1925 et fait des adeptes ; la Paix que souhaite construire ce mouvement est un argument majeur auprès de ces paysans anciens combattants. C’est sa participation au congrès de Bierville [2][2] Sur le thème « Rome et la Paix », ce congrès a l’accord... en 1926 qui lui vaut son renvoi de la métairie ; être catholique et républicain est se placer en marge dans une Vendée où le clergé et la majeure partie de la population considèrent, à la différence de l’Ille-et-Vilaine proche, que les termes « catholique » et « républicain » sont antinomiques. Il n’empêche que la première réunion qu’il organise en 1927 à Sallertaine rassemble 400 personnes ; à cette occasion il rencontre pour la première fois l’abbé Trochu, le fondateur de L’Ouest-Éclair (p. 67-69). Rencontre capitale, elle en entraîne une autre cette fois avec l’abbé Mancel, le fondateur des syndicats de cultivateurs-cultivants en Ille-et-Vilaine et Henri Pitaud crée en 1929 le premier syndicat en Vendée à Apremont. L’année suivante, la fédération des syndicats paysans de la Vendée est fondée et il en devient président. 1930 est une année-clé car, cette même année, le cardinal Charost, archevêque de Rennes et proche de l’Action française, fait écarter de la Ligue des Paysans de l’Ouest l’abbé Mancel et ordonne à l’abbé Trochu de se retirer de L’Ouest-Éclair[3][3] Michel Lagree, Patrick Harismendy, Michel Denis, L’Ouest-Éclair..... En effet, les syndicats de cultivateurs-cultivants se heurtent à l’hostilité des syndicats agricoles traditionnels (principalement celui de la rue d’Athènes) appuyés par la hiérarchie catholique. Face à celle-ci et aux propriétaires terriens, les syndicalistes cultivateurs-cultivants cèdent les uns après les autres subissant manœuvres et pressions financières. Henri Pitaud refuse « l’agenouillement de Luçon » devant l’évêque (p. 119). Il poursuit son action militante dans le cadre d’une candidature de Marc Sangnier en Vendée qui échoue en 1932.

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Après cette série d’échecs, il se retrouve isolé, sans organisation, mais ses contacts nombreux lui permettent de créer en 1934 un mensuel Les Cahiers de L’Émancipation paysanne. Il ne nous dit rien du financement (p. 123-124) : les abonnements ? (1 000 en mai 1934). Cette revue fait paraître un article de Le Corbusier sur la « ferme radieuse » qui fit sensation et annonce les souhaits et réalisations des militants de la jac dans l’Ouest de la France au lendemain de la guerre. Henri Pitaud participe à la campagne électorale du Front populaire et son journal devient hebdomadaire sous le titre L’Émancipation paysanne ; il publie la même année la Terre au paysan. En août 1936, le journal paraît comme supplément de La Flèche, le journal de Gaston Bergery qui est alors un soutien critique du Front Populaire ; si l’accord ne tient que pour deux numéros, Henri Pitaud écrit plusieurs articles pour ce journal dont les positions sont parfois proches des siennes : la paix, la guerre d’Espagne [4][4] Philippe Burrin, La Dérive fasciste. Doriot, Déat,.... Il souligne même qu’en septembre 1939 « seul Gaston Bergery, courageusement, s’oppose à la guerre » (p. 196). Il évoque aussi ses deux séjours en Espagne pendant la guerre civile du côté des républicains (anarchistes, communistes).

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L’ensemble est écrit dans une langue vive où des réminiscences du patois vendéen sont présentes. Les non-dits de l’ouvrage invitent à vouloir mieux connaître les interférences entre ce milieu de paysans cultivateurs-cultivants catholiques pratiquants, le journal L’Emancipation paysanne et les divers partis ou courants politiques ; il confirme s’il en était encore besoin la porosité des frontières politiques pendant l’entre-deux guerres et le début de la guerre comme le laisse entendre la fin du livre.

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Jacqueline Sainclivier

Louis Malassis, La Longue marche des paysans français, Paris, Fayard, 2001, 400 p., 144,30 F, 22 Euros

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Le titre est trompeur mais légitime : l’auteur présente essentiellement les bouleversements du monde agricole dans l’Ouest de la France tout en replaçant systématiquement cette évolution dans le contexte français. L’ouvrage n’est pas une histoire des agriculteurs de l’Ouest écrite par un historien. Il est autre ; il appartient à un genre hybride au bon sens du terme : à mi-chemin entre autobiographie, histoire et réflexion scientifique, alternant témoignages et récit de type historique. Il est vrai que Louis Malassis a eu un parcours personnel exceptionnel. Né en 1918 dans une commune du pays de Fougères (Ille-et-Vilaine), il est le fils d’un paysan fermier qui exploite une ferme de 20 ha ; après l’école primaire, il entre à l’école pratique d’agriculture des Trois-Croix à Rennes, puis, en 1936, il passe le concours des écoles nationales d’agriculture et choisit Rennes (entré premier, il en sort second). Après la guerre, il obtient son baccalauréat en 1948, fait une licence de droit, une thèse, devient professeur d’économie rurale à l’école nationale supérieure d’agronomie de Rennes, puis de Montpellier, mais il a aussi été directeur de l’enseignement supérieur et de la recherche au ministère de l’Agriculture. L’homme n’a jamais oublié ses origines, ce qu’il leur doit, et a mis au service de ses compatriotes et des paysans de l’Ouest les connaissances acquises par ses travaux de recherche, les uns nourrissant les autres. Dans son livre, c’est cette aventure personnelle qui est fortement présente mais avec la distance du scientifique.

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La préface retrace l’évolution de l’agriculture depuis les origines, rappel en fait d’un ouvrage précédent [5][5] Louis Malassis, Les Trois âges de l’alimentaire. Essai.... L’ouvrage comprend deux parties ; la première concerne la période 1850-1940 et la seconde s’étend de 1940 à 1975. La première partie est beaucoup plus un témoignage de première main sur la vie des paysans, tandis que la seconde est plus distanciée du fait du parcours professionnel de l’auteur. Notons quelques coquilles dans l’introduction : la révolte du papier timbré sous Louis XIV s’est déroulée en 1675 et non en 1765 (p. 22) et, p. 23, il s’agit bien entendu de la conscription et non de la circonscription.

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La première partie retrace l’histoire de sa famille, son enfance et les conditions de vie dans cette partie de l’Ouest de la France, y soulignant deux éléments forts qui imprègnent la vie quotidienne pendant l’entre-deux-guerres. On est Blanc ou Bleu et l’on va à l’école privée confessionnelle ou à l’école publique laïque. Par son père, il appartient à une lignée de bleus républicains catholiques pratiquants. Dans sa commune où les deux écoles existaient, il fréquentait l’école publique, suivait le catéchisme et allait à la messe. Si dans le département d’Ille-et-Vilaine, cette attitude était fréquente, cela valait quelques humiliations aux enfants de la laïque. Ceux-ci, par exemple, étaient toujours classés après ceux du privé, même s’ils étaient meilleurs au catéchisme. On sent encore une amertume face à cette injustice (p 63). Il est très fortement reconnaissant à ses parents d’avoir voulu que leurs enfants (la sœur comme le frère) aillent à l’école régulièrement, pas question pour eux de s’absenter pour les travaux des champs (absentéisme dont se plaignaient les inspecteurs de l’enseignement primaire). Sa mère elle-même, fait rare dans son milieu et sa génération, avait obtenu son certificat d’études. Un tel comportement n’était pas évident ; les trajets se faisaient à pied et en sabots : une dizaine de km par jour « c’est long pour des jambes de six ans ! » (p. 64), et, pendant les grands travaux agricoles, c’était des bras en moins. Les devoirs se faisaient dans la pièce commune et à la chandelle (l’électricité n’est arrivée dans les écarts que dix ans après la Seconde Guerre mondiale). Cette importance accordée à l’instruction des enfants fit que ses parents non seulement acceptèrent, mais encouragèrent sa fréquentation de l’école pratique d’agriculture (Rennes), bien que cela les obligeât à embaucher un ouvrier agricole.

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Les conditions de vie et de travail des paysans retracées ici nous sont certes connues, mais il met le doigt sur la forte dépendance sociale et l’extrême difficulté à moderniser vu les contraintes dues aux baux à ferme (p. 85-86). Le sentiment d’humiliation, le complexe d’infériorité ont été entretenus par des coutumes remontant à plus d’un siècle ; ses parents allaient une fois par an chez leur propriétaire à Rennes porter des poulets et des produits de la ferme, et tandis que sa mère faisait du ménage chez la propriétaire, son père s’occupait par exemple du jardin (p. 160). Certaines prises de position sur l’évolution du paysage et des haies, en liaison avec le débat actuel, sont directement issues de son expérience personnelle et de ses travaux de recherche. Les haies ne pouvaient être entretenues que par une forte population, favorisant un discours des notables hostiles à l’exode rural, notables eux-mêmes propriétaires et hostiles à l’abattage des haies puisqu’ils en tiraient quelques bénéfices. Son plaidoyer pour le remembrement est fondé sur l’extrême parcellisation pendant l’entre-deux-guerres – telle l’exploitation de ses parents dont les 20,7 ha en 1928 sont divisés en 24 parcelles ! – limitant de fait la modernisation et la productivité agricoles. De même, l’amélioration des bâtiments de ferme et de la « maison demeurante » nécessitait l’accord du propriétaire et se faisait à leurs frais. Les femmes souffraient le plus de ces conditions de vie et de travail, elles ne disposaient pas d’eau courante, ni d’électricité, elles faisaient la traite des vaches, évacuaient le fumier (p. 123). Pour ces raisons, l’auteur, comme d’autres témoins, estime que la « révolution » d’après-guerre passa par elles et qu’elles y contribuèrent largement.

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La seconde partie porte sur les transformations lentes, puis de plus en plus rapides du monde agricole. C’est dans celle-ci que l’action du professeur d’économie rurale est la plus sensible et que l’on quitte les souvenirs du fils de paysan pour ceux du frère et de l’ami d’agriculteurs. Cependant, le récit historique laisse à désirer et comprend un certain nombre d’inexactitudes, qu’il s’agisse de l’occupation de la Bretagne [6][6] Si les poches de Lorient et de Saint-Nazaire furent..., de la croissance et des résultats électoraux du mouvement Poujade ou de celui de Dorgères, en 1956 et non en 1951 comme il l’écrit, etc. En revanche, il rend légitimement hommage à l’action de Tanguy-Prigent [7][7] Christian Bougeard est en train de rédiger sa biog... (loi sur le fermage de 1946 par exemple). La question agricole est nettement plus son domaine et les derniers chapitres retracent les transformations en profondeur du paysan en agriculteur, d’une agriculture repliée sur elle-même en une agriculture ouverte sur le monde. Il s’est attaché dans diverses fonctions ou responsabilités qu’il a exercées à favoriser la formation des agriculteurs dans le cadre de leur formation initiale – il prend une part très active à la réforme de 1960 –, mais aussi dans le cadre de la formation continue en usant des moyens nouveaux avec la Télé promotion rurale (dans l’Ouest) de 1966 à la fin des années 1970 et en axant cette formation sur la participation active des agriculteurs. Les années 1940 et 1950 donnent lieu à quelques belles pages de souvenirs : comment sa sœur, qui eut la possibilité de poursuivre ses études, choisit de devenir agricultrice ; mais elle ne voulait plus vivre comme sa mère, rejoignant en cela les aspirations des femmes de sa génération (p. 213).

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Si l’auteur insiste sur le rôle de la jac comme éveilleur, qui a permis de former des hommes et des femmes responsables œuvrant plus tard dans le cadre de la « révolution silencieuse », Louis Malassis ne perd jamais de vue que le monde agricole n’est pas un, mais multiple ; il évoque constamment « la prétendue unité paysanne » (p. 269) et salue avec satisfaction la première manifestation ouvriers-paysans à Nantes en 1961, « rupture historique d’une barrière psychologique » (p. 271). Mais l’essentiel est l’action concrète. S’appuyant sur l’exemple de son village, Saint-Hilaire-des-Landes, il montre l’association entre révolution technique et révolution scientifique avec, par exemple, la création d’un ceta (centre d’études des techniques agricoles) en 1956, puis d’une section féminine pour améliorer le cadre de vie et développer une nouvelle alimentation dans laquelle le congélateur collectif joue un rôle clé. Ces transformations associent le calcul de la productivité du travail et les aspects techniques : tel l’arasement des talus (320 km dans son village !) effectué en même temps que le remembrement. Tout ceci n’est possible qu’avec l’aide de l’État et des communes : l’électricité arrive en 1955, l’adduction d’eau est réalisée en 1962. Malgré cette aide publique, ces mutations n’auraient pu se réaliser sans la solidarité paysanne car les moyens techniques et financiers auraient manqué. Pour concrétiser ces bouleversements, il trace le portrait de quelques agriculteurs qui ont progressivement amélioré leur exploitation, leur cadre et leur mode de vie, sans oublier ceux qui sont restés sur le bord de la route. Cette révolution agricole est aussi due à la persévérance de militants qu’il a bien connus ; venus de la jac, ils ont eu des responsabilités dans la fnsea, certains ont évolué vers la Confédération des paysans-travailleurs comme Bernard Lambert. Portraits chaleureux qui n’oublient pas les femmes dont il évoque, avec une certaine amertume, le silence (p. 310).

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Ces innovations ont aussi créé une nouvelle société rurale mettant fin à l’économie villageoise du début du siècle avec la disparition des commerçants et artisans et la venue d’une population citadine donnant lieu à un « métissage de la société rurale », ce qu’il ne regrette pas forcément. Cette révolution agricole fait de la Bretagne la première région agricole française et aboutit au « modèle agricole breton » [8][8] Corentin Canevet, Le Modèle agricole breton. Histoire... ; contrairement à Corentin Canévet, il distingue trois modèles agricoles bretons : un modèle agro-industrialiste, un modèle biologiste, un modèle bio-industrialiste. Les tenants du premier sont des exploitants familiaux qui utilisent des quantités relativement importantes de facteurs industriels, les agro-biologistes réduisent l’importance de ces facteurs et les bio-industrialistes ne sont plus des cultivateurs mais des éleveurs industrialisés

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Le livre s’achève sur les problèmes actuels des agriculteurs, la crise de confiance entre producteurs et consommateurs et la crise morale des premiers. Au total, un ouvrage hybride qui mêle le témoignage et le point de vue scientifique, mais dont on peut cependant regretter les approximations historiques.

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Jacqueline Sainclivier

Gilles Richard, Le Centre national des indépendants et paysans de 1948 à 1962 ou l’échec de l’union des droites françaises dans le parti des modérés, Paris, Institut d’études politiques de Paris, thèse de doctorat ès lettres et sciences humaines, sous la direction de Serge Berstein, 1998, 899 p.

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Un « combat impossible » : c’est ce que l’on a envie d’écrire en réfléchissant sur cette thèse consacrée au Centre national des indépendants et paysans (cnip). Pourquoi impossible ? avant tout, parce que les modérés sont trop dispersés, très autonomes et peu doués pour une discipline de parti. Ce qui les unit durant ces années ? La lutte contre le communisme et la défense de l’Algérie française, les deux étant d’ailleurs liées : « La France, membre de l’otan, avait la garde de son rempart avancé en Afrique. Tout ce qui contrariait son action ne pouvait qu’être inspiré par l’URSS. Le fln n’était qu’un avatar du communisme mondial, une des têtes de l’hydre. Ce que Roger Duchet –sécrétaire général jusqu’en 1962 – résuma d’une formule lapidaire quelques années après la création du Centre, le 21 avril 1958 : « Les Français savent que la perte de l’Algérie serait la perte du Sahara et de l’Afrique. Alors le rêve de Lénine deviendrait réalité » (p. 519). Telle fut la doctrine initiale mais qui subit des modifications au cours des années et ne cacha jamais un certain flou dans d’autres domaines.

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L’auteur lui-même reconnaît que la création du cnip « demeure en partie obscure » (p. 69). Il la situe en deux temps : 23 juillet et 31 décembre 1948. Il y a à régler tous les problèmes des rapports avec certains radicaux, certains mrp, voire certains gaullistes. De toute façon, les modérés sont des individualistes. Gilles Richard se pose la question de savoir s’ils ne sont que des « électrons libres » : « Peut-on en déduire que le Centre national et son secrétaire général ne maîtrisaient rien et que chaque ministre modéré, à l’image de chaque membre du parti, n’était qu’un électron libre ? » (p. 297). En 1955-1956, le cnip a peut-être « gagné en cohésion », il n’empêche que Roger Duchet déclara au ministère de l’Intérieur deux groupements électoraux et, qu’à l’issue des élections du 2 janvier 1956, on enregistra trois groupes parlementaires et des liens avec un quatrième (p. 410-411). Ces divergences se changeront en divisions avant même l’avènement de la Ve République. Le 30 septembre 1957, lors du vote sur les institutions de l’Algérie, la moitié des députés vote pour, l’autre contre, Roger Duchet n’ayant pas donné de consigne de vote. Le Centre n’en donnera pas non plus explicitement à l’ensemble de ses électeurs pour les deux référendums de janvier 1961 et d’avril 1962 qui marquent « les profondes déchirures de la famille modérée » (p. 788). La consigne, après le putsch des généraux d’avril 1961 est « la prudence et le silence » (p. 755). En décembre 1961, Roger Duchet est mis à l’écart du secrétariat général. Il est remplacé par Camille Laurens, mais celui-ci ne peut éviter que le Centre soit « miné de l’intérieur » (p. 789). Il ne peut redresser « un parti à la dérive, sans boussole ni pilote » (p. 766).

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Et pourtant le Centre était né sous de bons auspices avec, pour parrains, le chanoine Kir et Roger Duchet, tous deux élus de la Côte-d’Or. L’étude minutieuse de la vie politique de ce département est éclairante, de même que celle de la Loire, avec la personnalité d’Antoine Pinay, de l’Yonne, du Nord, etc. même si ces monographies ont tendance à rompre la continuité chronologique. Au printemps 1950, Roger Duchet crée l’hebdomadaire France indépendante dont l’auteur analyse le contenu avec beaucoup de soins. C’est par ce journal que l’on voit le lien avec la France rurale. En page quatre, une revue de presse fait une place importante aux organes agricoles : l’Unité paysanne, Terre nouvelle, La Marne agricole, La France agricole, etc. On y apprend, par le numéro 70 du 8 décembre 1951 que le Centre national des républicains indépendants (cnri) est devenu le cnip (p. 102). C’est Camille Laurens, député du Cantal et ministre de l’Agriculture à partir du 21 novembre 1951 qui, parmi les députés, signe le plus d’articles : 49 sur 133 (p. 96). Une large part de la propagande est destinée aux zones rurales où les indépendants « contrôlent une importante clientèle électorale » (p. 538). Cela cadrait fort bien avec la défense des classes moyennes, de la propriété privée, des petites et moyennes entreprises : « Les classes moyennes restaient le meilleur rempart contre le communisme et la défense de l’exploitation familiale, le plus sûr moyen de faire obstacle à l’avènement du marxisme » (citation, p. 109, d’une phrase d’un article de Camille Laurens dans France indépendante du 17 février 1951).

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Paul Antier, autre agriculteur, député de la Haute-Loire et prédécesseur de Camille Laurens au ministère de l’Agriculture, se préoccupe, bien entendu aussi, des problèmes agricoles et ruraux. La sécheresse, la fièvre aphteuse sévissent en 1952. Il n’y a pas vraiment de « crise agricole », mais un ralentissement de la production : « Le malaise paysan n’en était pas moins réel, trouvant sa source […] dans la confrontation mal vécue avec le monde des villes en mutation accélérée » (p. 225). Paul Antier trouve un nouveau moyen de pression : les Chambres d’agriculture, les premières élections d’après guerre ayant eu lieu en février 1952. Le cnip y compte bien des amis dont, en particulier, René Blondelle, élu à la présidence de l’Assemblée permanente des présidents de Chambres d’agriculture (appca) cette même année, après avoir été porté à la tête de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (fnsea) en 1950 [9][9] Il est le seul à avoir cumulé les deux fonctions pendant....

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Poursuivant ses buts, France indépendante présente, en décembre 1955, « le programme de la sfio sous un jour à faire frémir tous les petits propriétaires de France et de Navarre : L’agriculture française à l’heure russe » [10][10] N° 209, cité p. 325.. Calixte Lecœur, dans un autre article, avait reconnu que l’agriculture française avait du retard, mais qu’il était possible de le combler sans diminution des effectifs par « une politique judicieuse du crédit, de la coopération et de la mutualité qui mettra la petite exploitation dans des conditions techniques et sociales convenables » (cité ibid.). Franchement, on croirait lire un programme du parti radical, on comprend les liens… Mais il y a aussi le mrp et la Jeunesse agricole catholique (jac) : « Les échéances électorales de 1955 et 1956 bouchaient l’horizon et empêchaient de voir monter la nouvelle génération des syndicalistes agricoles issus de la jac et attirés par le mrp » [11][11] On songe, bien sûr, à l’influence d’un Michel Debatisse,.... Le programme du cnip n’étant pas très détaillé, on peut penser qu’il s’agit surtout de garder des troupes, fort utiles sur le plan électoral. Il est bien connu que, de tous temps, agriculteurs et ruraux ont un penchant pour la droite classique.

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En ce qui concerne la diminution du nombre de ces agriculteurs, il faut faire attention. Gilles Richard écrit que la population paysanne a « diminué plus vite entre 1946 et 1954 qu’entre 1866 et 1946 » (note 1, p. 293). Le phénomène est certain, mais sans doute un peu amplifié. On sait que le recensement de 1946 n’est pas fiable. Réalisé dans les conditions encore précaires de l’immédiat après-guerre, il avait recensé un certain nombre de Français qui avaient pensé, peut-être à tort, avoir avantage à se déclarer agriculteurs, alors qu’ils ne l’étaient point vraiment. Les petits cultivateurs de jardins-ouvriers, multipliés pendant la guerre, par exemple, ne sont pas considérés comme agriculteurs. En particulier, le « jardinier » n’est pas concerné par le statut du fermage.

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Cette thèse est admirablement documentée. Archives privées et publiques, nationales et départementales, en particulier les rapports des préfets, ont été dépouillées, complétées par l’étude de la presse et le recueil d’un certain nombre de témoignages oraux d’anciens responsables. Les témoignages écrits, les principaux ouvrages concernant le cnip ou la vie politique française en général sont également cités. On peut simplement regretter que l’auteur ne semble pas connaître le mémoire de Laurent Bigorgne, pourtant soutenu en 1995-1996, sur François Valentin [12][12] Laurence Bigorgne, L’après guerre de François Valentin,.... Cette haute personnalité, président de la Commission de la Défense nationale de 1958 à 1961, a beaucoup marqué la vie du Centre, notamment en ce qui concerne la défense de l’Algérie française. Mais François Valentin avait aussi été directeur général adjoint, puis directeur général de la Légion française des combattants de 1940 à 1942. Pierre Richard écrit qu’il avait été « révoqué en mai » 1942. Or rien n’est moins sûr. Laurent Bigorgne, comme Jean-Paul Cointet, sont plus dubitatifs : « Le 4 juin, Raymond Lachal lui succède. Comment ce départ était-il intervenu ? Démission de Valentin ? Choix délibéré de Pierre Laval ? La chose n’est guère aisée à éclaircir » [13][13] Jean-Paul Cointer, La Légion française des combattants..... Pourquoi aussi citer les souvenirs de René Coty qui a cru entendre un Te Deum à Notre-Dame le 26 août 1944 : « Présent à Notre-Dame de Paris le 26, il décrivit dans son journal la fusillade qui interrompit le Te Deum et la confusion qui s’en suivit » (p. 266). Or, tout un chacun sait bien qu’il n’y eut pas de Te Deum ce jour là [14][14] Le général de Gaulle le rappelle dans ses Mémoires :....

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On peut également regretter l’abus des sigles et l’absence des prénoms, que l’on retrouve dans l’index et les autres annexes, mais cela ne facilite pas la lecture. De nombreuses citations sont reproduites de façon trop longue. L’auteur affectionne de citer certains textes in extenso. Est-ce tellement utile ? Ou alors, il faudrait les reproduire en fac-similés, en encadré. Enfin, sur le plan rédactionnel, on peut déplorer les trop nombreuses abréviations qui retirent de la majesté au texte. On ne citera, comme exemples, que les notes de la page 683 : « Comité éco. », « sén. de l’Ardèche », « monde éco », « Roy.-Uni », « Danem. », « Les rg avaient saisi des ex. de cette Lettre dans le dépt. », etc.

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Isabel Boussard

Geneviève Cortes, Partir pour rester, survie et mutations de sociétés paysannes andines (Bolivie), Paris, Éditions de l’ird, collection « à travers champs », 2000, 413 p., 150 F.

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En 413 pages, Geneviève Cortes nous brosse, avec une grande rigueur, un style très clair et une longue expérience de terrain, le portrait des sociétés paysannes andines de Bolivie. L’ouvrage, issu d’une thèse de doctorat en géographie, est divisé en quatre parties : espaces ruraux et sociétés paysannes d’une région andine ; paysans migrants : lieux, enjeux et système de mobilité ; devenirs paysans : survie, mutations, développement ; vers une meilleure sécurité alimentaire ? De très nombreux documents, cartes, photographies, croquis, graphiques et tableaux illustrent merveilleusement le volume. Une bibliographie très complète sur la question (bilingue espagnol et français) ainsi qu’un glossaire des termes espagnols et quechuas fournissent de solides repères pour l’acquisition de connaissances approfondies sur les mobilités des sociétés paysannes andines.

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L’étude est basée sur la comparaison de diverses communautés de la région de Cochabamba, envisagées dans une perspective généralisante. Partir pour rester, le titre souligne cette contradiction centrale pour le paysan bolivien : si son sort dépend plus que jamais de sa mobilité spatiale, il montre une formidable résistance à quitter définitivement ses terres. Et un tel paradoxe conduit à reconsidérer les modalités d’approche de l’espace rural. Survie et mutations de sociétés paysannes andines (Bolivie), le sous-titre exprime, quant à lui, les très hauts niveaux de pauvreté rurale et les difficultés alimentaires qui en découlent ; la tendance étant à l’aggravation de la situation au cours de la dernière décennie. La solution du départ s’impose alors pour les paysans qui le peuvent. Il s’agit de « partir pour rester », c’est à dire de mobiliser les ressources d’espaces géographiques plus ou moins éloignés sans se désolidariser de la communauté d’origine. Il s’agit aussi de « partir pour cultiver » puisque, même dans le cas de migrations internationales, celui qui part n’abandonne pas ses terres, il continue de les cultiver et de les sacraliser. Il s’agit également de « partir pour se nourrir » même si la migration ne débouche pas forcément sur une amélioration de la sécurité alimentaire paysanne. Il s’agit au bout du compte de « partir pour exister » : lorsqu’il entreprend une migration à l’étranger, le paysan quechua fait preuve d’un considérable potentiel d’adaptation et d’une prédisposition à l’innovation. Pour assurer son quotidien, il s’adapte à des espaces lointains qu’il intègre à son mode de vie (États-Unis, Japon, Israël) tout en restant « ancré » dans son village d’origine. Le migrant passe alternativement d’un pays à l’autre, d’un monde à l’autre, tandis que sa communauté reste le lieu de référence sociale et culturelle. La communauté paysanne andine, sous l’effet de la migration, perdure tout en se recomposant nous apprend Geneviève Cortes. Cependant, au cours des années 1990, l’exclusion des paysans de la vie économique et sociale du pays se poursuit inexorablement. L’opposition entre une agriculture à large échelle vouée à l’exportation dans les plaines de l’Oriente et une agriculture paysanne traditionnelle andine, qui résiste tant bien que mal, n’est pas près de se résorber.

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Geneviève Cortes insiste également sur l’importance des héritages liés aux structures foncières : la répartition des terres effectuée par les autorités communautaires au moment de la réforme agraire (1953) reste une source importante de conflits. Et en même temps, la référence au passé colonial est un élément qui forge l’identité et la cohésion sociale de la communauté. Les échos de la célébration des 500 ans de « la découverte » de l’Amérique latine ont d’ailleurs ravivé les mémoires collectives et individuelles. Les campagnes des hautes terres boliviennes, tout comme l’ensemble de la région andine, ont toujours été marquées par une grande mobilité spatiale des populations liée au mode d’organisation des espaces incaïque et pré-incaïque. Malgré le traumatisme de la conquête espagnole venue bouleverser la structure territoriale de l’empire inca, les populations andines ont su maintenir cette pratique ancestrale de mobilité, répondant à des stratégies de subsistance fondées sur la complémentarité des étages écologiques du territoire. Mais la mobilité spatiale des populations a commencé à prendre une véritable ampleur avec la révolution nationale et la réforme agraire de 1953, dont un des principaux effets fut la libération d’une masse paysanne et indigène, jusque-là sous le joug de la puissance coloniale espagnole. Le démantèlement des haciendas, le développement d’un secteur paysan indépendant nouvellement impliqué dans le marché national, de même que l’urbanisation croissante du pays ont contribué à l’élargissement des horizons migratoires paysans. Aujourd’hui, dans le contexte de recomposition politique, économique et sociale de la Bolivie des années 1990, les pratiques migratoires paysannes ont été diversifiées et complexifiées. Quel sera, dans les prochaines années, le sort des plus de trois millions de paysans qui peuplent le pays ? À cette question, Geneviève Cortes nous rappelle avec lucidité que si l’émigration est une réponse possible, elle ne peut être envisagée comme une solution durable au devenir incertain des sociétés paysannes, encore moins comme une solution admissible par les détenteurs des pouvoirs pour satisfaire les besoins d’une économie dite « modernisante ». À moins d’en accepter les conséquences : la possible disparition, à plus ou moins long terme, d’une autre forme d’existence, de culture, de croyance, de façon de penser, bref, d’une alternative au modèle de développement dominant.

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Jean-Marc Fournier

Giovanna Galante Garrone, Andreina Griseri, Sandro Lombardini, Lorenzo Mamino, et Angelo Torre, Le Risorse culturali delle valli monregalesi e la loro storia, vol. 2 de la série Valli monregalesi : immagini di un paesaggio culturale, Savigliano, Edizioni L’Artistica, 1999, 440 p.

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Le territoire objet de cette étude se situe entre la Ligurie et le Piémont, au milieu des Alpes. Ce deuxième volume sur l’histoire du patrimoine culturel des Valli monregalesi suit de quinze ans le premier. Les interrogations et les problématiques historiques ont entre temps évolué et, dans leur introduction, Sandro Lombardini, Diego Moreno et Angelo Torre font état des nouvelles approches au problème de la « socialisation de la culture ». Culture qui n’est pas le résultat de la médiation entre « société » et « milieu », mais comme le dit l’anthropologue Clifford Geertz, un outil pour comprendre, de l’intérieur, une société locale, en partant des catégories interprétatives produites par cette même société. Les sources doivent alors être lues à partir des procès historiques qui les ont produites. Dans la revendication d’une telle approche, on lit l’apport fondamental de l’école historique qui s’est formée, notamment dans les universités de Turin et Gênes, autour de la micro-histoire, et en particulier à partir des travaux de Edoardo Grendi et Giovanni Levi et de la revue Quaderni Storici.

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Il s’agit alors de ne pas s’arrêter à un simple recensement du patrimoine local et de restituer dans toute sa complexité l’évolution historique d’un territoire qui, tout en restant « aux marges » de la « grande histoire », est une zone de frontière et de croisement entre cultures différentes. L’opération est parfaitement réussie et le volume rassemble des recherches d’un très grand intérêt, articulées en trois parties, la première sur l’histoire du territoire, de ses activités agricoles, de ses manufactures mais aussi sur l’histoire des croyances religieuses et de la production musicale locale ; la deuxième plus axée sur l’histoire des bâtiments, de leurs fonctions et évolutions, avec un recensement de leurs typologies et avec de nombreuses photos de bâtiments existants ; la troisième sur l’histoire de l’art et de l’architecture, avec un catalogue des objets et des tableaux conservés dans les différentes paroisses.

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Dans son ensemble, ce volume est donc la « microhistoire » d’une région de frontière, traversée par des influences politiques, religieuses, culturelles, contrastantes, qui donnent origine à une identité spécifique. La revendication d’une identité locale peut être à la source, notamment dans l’Italie contemporaine, de conflits et d’involutions culturelles parfois inquiétantes. Ce livre, au contraire, grâce au talent historique de ses auteurs et à leur analyse fine des relations entre les groupes sociaux, les individus et les pouvoirs, nous décrit une réalité qui, non seulement, se redéfinit constamment en utilisant à chaque fois de manière différente des ressources différentes, mais qui est surtout très ouverte aux influences extérieures, aussi bien dans la religion que dans la musique, ou la peinture.

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Anna Bellavitis

Notes

[1]

Norrena, Leevi, Talonpoika, pohjalainen ja punainen. Tutkimus Etelä-Pohjanmaan Järviseudun työväenliikkeestä vuoten 1939, Helsinki, shs, 1993, 370 p. Compte rendu par Maurice Carrez dans Histoire et Sociétés Rurales, n° 4, 1995, p. 331-334.

[2]

Sur le thème « Rome et la Paix », ce congrès a l’accord du pape pie XI. La même année l’Action française dont sont proches ou adhérents les grands propriétaires et le clergé de la Vendée blanche, est condamnée par le pape.

[3]

Michel Lagree, Patrick Harismendy, Michel Denis, L’Ouest-Éclair. Naissance et essor d’un grand quotidien régional, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2000, 201 p.; Guy Delorme (pseudonyme de l’abbé Trochu), L’abbé Trochu, patron de presse, Rennes, rééd. Apogée, 2000, 287 p.

[4]

Philippe Burrin, La Dérive fasciste. Doriot, Déat, Bergery, 1933-1945, Paris, Seuil, « L’Univers historique », 1986, p. 215-246 et plus particulièrement p. 223.

[5]

Louis Malassis, Les Trois âges de l’alimentaire. Essai sur une histoire sociale de l’alimentation et de l’agriculture, t. 1 : L’âge pré-agricole, 329 p., t. 2 : L’âge agro-industriel, 367 p., Paris, éd. Cujas, 1997, compte rendu dans Histoire et Sociétés Rurales, n° 11, 1er semestre 1999. Cet ouvrage, strictement scientifique, montrait les qualités, d’intelligence de l’homme et ses connaissances immenses.

[6]

Si les poches de Lorient et de Saint-Nazaire furent occupées jusqu’en mai 1945, ce ne fut pas tout le sud de la Bretagne (p. 238).

[7]

Christian Bougeard est en train de rédiger sa biographie.

[8]

Corentin Canevet, Le Modèle agricole breton. Histoire et géographie d’une révolution agro-alimentaire, Rennes, pur, 1992, 397 p.

[9]

Il est le seul à avoir cumulé les deux fonctions pendant deux ans, de 1952 à 1954, avec Luc Guyau en 2001, mais pour 105 jours seulement. En 1955, René Blondelle sera élu sénateur de l’Aisne, inscrit au Centre républicain d’action rurale et sociale.

[10]

N° 209, cité p. 325.

[11]

On songe, bien sûr, à l’influence d’un Michel Debatisse, secrétaire général de la jac de 1954 à 1957, puis du Centre national des jeunes agriculteurs (cnja) de 1958 à 1964.

[12]

Laurence Bigorgne, L’après guerre de François Valentin, 1945-1961 : qu’est-ce qu’un retour en politique ?, Paris, mémoire de l’Institut d’études politiques de Paris, 1995-1996, 223 p.

[13]

Jean-Paul Cointer, La Légion française des combattants. 1940-1944, Paris, Albin Michel, 1995, p. 211.

[14]

Le général de Gaulle le rappelle dans ses Mémoires : « Faute de courant, les orgues sont muettes […]. Le Magnificat s’élève. En fut-il jamais de plus ardent ? », Charles de Gaulle, Mémoires de guerre. L’unité. 1942-1944, tome ii, Paris, Plon, 1971, p. 314-315.

Titres recensés

  1. Robert Delort et François Walter, Histoire de l’Environnement européen, Paris, puf, « Le nœud gordien », 2001, 352 p., 188 F.
  2. Jean Blancou, Histoire de la Surveillance et du contrôle des maladies animales transmissibles, Paris, Office International des Épizooties, 2000, xiv-366 p., 40 Euros
  3. Philippe Leveau et J.-P Saquet (dir.), Milieu et sociétés dans la vallée des Baux. Études présentées au colloque de Mouriès, Revue Archéologique de Narbonnaise, supplément 31, Montpellier, Éditions de l’Association de la Revue Archéologique de Narbonnaise, 2000, 390 p., 250 F.
  4. Pierres de mémoire, écrits d’histoire. Pages d’Histoire en Dauphiné offertes à Vital Chomel, textes réunis par Alain Belmont, Presses Universitaires de Grenoble et Association Patrimoines de l’Isère, Grenoble, 2000, 454 p., 33,54 Euros (220 F)
  5. Jean-Luc Laffont (dir.), Visages de la mort dans l’histoire du Midi toulousain ive-xixe siècles, Aspet, PyréGraph, 1999, 148 F.
  6. Pierre-Henri Billy, La « Condamine », institution agro-seigneuriale. Étude onomastique, Tübingen, Max Niemeyer, 1997, « Beihefte zur Zeitschrift für Romanische Philologie, 286 », xviii-412 p.
  7. Pierre Bonnassie, Les Sociétés de l’An Mil. Un monde entre deux âges, Bruxelles, De Boeck Université, 2001, 517 p.
  8. Georges Duby, textes réunis et présentés par Philippe Braunstein, n° spécial d’Études rurales, n° 145-146, janvier-décembre 1997 (paru en 1999), 184 p., 199 F.
  9. Philippe Maurice, La Famille en Gévaudan au xve siècle (1380-1483), Paris, Publications de la Sorbonne, 1998, 577 p., 200 F.
  10. Paul Delsalle et André Ferrer (éd.), Les Enclaves territoriales aux Temps Modernes (xvie-xviiie siècles), Besançon, Presses Universitaires Franc-Comtoises, 2000, 448 p, 180 F.
  11. Philippe Boutry, Pierre-Antoine Fabre, Dominique Julia (dir.), Rendre ses vœux. Les Identités pèlerines dans l’Europe moderne (xvie-xviiie siècles), Paris, Éditions de l’ehess, 2000, 586 p.
  12. Naissance, enfance et éducation dans la France méridionale du xvie au xxe siècle. Hommage à Mireille Laget, Montpellier, Centre d’Histoire moderne et contemporaine de l’Europe méditerranéenne et de ses périphéries (xvie-xixe siècles), Université Paul Valéry-Montpellier iii, 1999, 453 p.
  13. Fabrice Vigier, Les Curés du Poitou au siècle des Lumières. Ascension et affirmation d’un groupe social : le clergé paroissial du diocèse de Poitiers de 1681 à 1792, La Crèche, Geste éditions, coll. « Pays d’histoire », 1999, 360 p., 139 F.
  14. Louis Pérouas, Pierre Robert (1589-1658). Un Magistrat du Dorat entre érudition et observation, avant-propos de Michel Cassan, Limoges, pulim, 119 p., 80 F.
  15. Françoise de Person, Bateliers contrebandiers du sel, xviie-xviiie siècles, Rennes, Éditions Ouest-France, 1999, 271 p.
  16. Antoine-Marie Graziani et José Stromboni, Les Feux de la Saint-Laurent. Une révolte populaire en Corse au début du xviie siècle, Ajaccio, Éditions Alain Piazzola, 2000, 366 p.
  17. Rosa Congost, Els darrers Senyors de Cervià de Ter. Investigacions sobre el caracter mutant de la propietat (segles xvii-xx), Gérone, cog Edicions, Associació d’História Rural de les Comarques Gironines et Université, 2000, 302 p.
  18. Johan A. Kamermans, Materiële Cultuur in de Krimpenerwaard in de zeventiende en achttiende eeuw. Ontwikkeling en diversiteit, Hilversum, Verloren Uitgeverij, 1999, 404 p. (AAG Bijdragen 39)
  19. Kim, Kyung-Keun, Le Vexin français de 1700 à 1850. i : La Production agricole ; ii : Le développement du commerce et de l’artisanat, 97 et 69 p., extr. : Mémoires de la Société historique et archéologique de Pontoise, du Val-d’Oise et du Vexin, lxxxi, 1998, et lxxxii, 1999 (chacun des deux tirés à part disponibles pour 60 F auprès de la Société, 43, rue de la Roche, 95300 Pontoise)
  20. Susanna Wade Martins et Tom Williamson, Roots of Change, Farming and the Landscape in East Anglia, c. 1700-1870, Exeter, The British Agricultural History Society, Supplement Series 2, 1999, 214 p.
  21. Anne Jollet, Terre et société en Révolution. Approche du lien social dans la région d’Amboise, Paris, cths, 2000, 550 p.
  22. Jesús Millán García-Varela, El Poder de la tierra. La sociedad agraria del Bajo Segura en la época del liberalismo 1830-1890, Alicante, Instituto de cultura « Juan Gil-Albert », colección ensayo e investigación n° 75, 1999, 286 p.
  23. La Politisation des campagnes au xixe siècle. France, Italie, Espagne et Portugal. Actes du Colloque international organisé par l’École française de Rome en collaboration avec l’École normale supérieure (Paris), l’Universitat de Girona et l’Università degli studi della Tuscia-Viterbo (Rome, 20-22 février 1997), Rome, Publications de l’École française de Rome, Collection de l’École Française de Rome n° 274, 2000, 376 p.
  24. Nathalie Jas, Au Carrefour de la chimie et de l’agriculture. Les sciences agronomiques en France et en Allemagne, 1840-1914, préface de Jean-Luc Mayaud, Paris, opa-Éditions des archives contemporaines (9 rue du Château d’Eau, 75010 Paris), 2001, 433 p., 190 F.
  25. E. J. T. Collins (dir.), The Agrarian History of England and Wales, 1850-1914, volume vii de The agrarian history of England and Wales, Joan Thirsk (éd. général), Cambridge, Cambrige University Press, 2000, part. 1 : xxxiv + 944 p., part. 2 : xv + 1332 p., 195 £ chaque volume
  26. Anne-Marie Lafay, Autun à la fin du xixe siècle, Château-Chinon, Académie du Morvan, 2000, 250 p., 185 F. (Académie du Morvan, Place du Champlein, bp 41, 58120 Château-Chinon)
  27. Tauno Saarela (dir.), Santeri Mäkelä poliittisena, toimijana ja kirjailijana. Talonpoikainen sosialisti (Santeri Mäkelä, homme politique, homme d’action et écrivain. Un socialiste paysan), Helsinki, Työväen historian ja perinteen tutkimuksen seura, 1997, 139 p., 50 FM.
  28. Henri Pitaud, Paysan et militant. Mes chemins sauvages. Souvenirs, 1921-1940, préface de Rémi Crespin, Beauvoir sur Mer (85230, BP 38), éd. de l’Étrave, 2001, 221 p., 98 F.
  29. Louis Malassis, La Longue marche des paysans français, Paris, Fayard, 2001, 400 p., 144,30 F, 22 Euros
  30. Gilles Richard, Le Centre national des indépendants et paysans de 1948 à 1962 ou l’échec de l’union des droites françaises dans le parti des modérés, Paris, Institut d’études politiques de Paris, thèse de doctorat ès lettres et sciences humaines, sous la direction de Serge Berstein, 1998, 899 p.
  31. Geneviève Cortes, Partir pour rester, survie et mutations de sociétés paysannes andines (Bolivie), Paris, Éditions de l’ird, collection « à travers champs », 2000, 413 p., 150 F.
  32. Giovanna Galante Garrone, Andreina Griseri, Sandro Lombardini, Lorenzo Mamino, et Angelo Torre, Le Risorse culturali delle valli monregalesi e la loro storia, vol. 2 de la série Valli monregalesi : immagini di un paesaggio culturale, Savigliano, Edizioni L’Artistica, 1999, 440 p.

Pour citer cet article

« Ouvrages », Histoire & Sociétés Rurales 2/2001 (Vol. 16) , p. 205-268
URL : www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2001-2-page-205.htm.


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