Histoire & Sociétés Rurales
A.H.S.R.

I.S.B.N.en cours
284 pages

p. 45 à 79
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Études

Volume 16 2001/2

2001 Histoire & Sociétés Rurales Études

La pierre et le pain

Les carrières de meules de moulin de Quaix-en-Chartreuse (xvie-xviiie siècle)

Alain Belmont  [*]
Croisant les informations issues d’une fouille archéologique et de la lecture des archives (actes notariés, livres de comptes, etc.), l’article suit la montée en puissance d’une grande carrière de meules de moulins, dont les pierres s’exportèrent de plus en plus loin aux xviie et xviiie siècles, au détriment des meules issues de petites carrières locales. Le développement de cette entreprise témoigne d’une exigence accrue des meuniers et des consommateurs en farine de qualité supérieure et reflète une amélioration sensible du pain. Using information gathered from an archeological dig and from archival studies, this paper follows the growth of a major millstone quarry, the stones of which were exported throughout the Dauphiné province during the xviith and xviiith centuries. The development of this industry testifies to the increasing need of millers and consumers for better flour, and reveals a significant improvement in bread quality. Keywords : moulins, meules, meulière, carrièresmill, millstones, quarry.
Le contenu des écuelles des villageois de l’Ancien Régime a nourri maintes pages de manuels et de thèses régionales. Et pourtant, comme l’a souligné Daniel Roche, « des pans entiers de l’histoire des conditions de l’alimentation demeurent peu ou mal connus » [1]. Même le pain n’échappe pas à la règle. En l’état actuel de nos connaissances, tout se passe comme si l’on était passé subitement, et sans transition, des « grosses tourtes grises » [2] des sujets de Charles VIII ou de Louis XIV, du « pain gros […], lourd et indigeste » [3], « qui, pour peu qu’il soit mal cuit, mal levé, mal conservé, prend un goût aigre ou moisi » [4], aux belles miches blondes au dehors, tendres au dedans, si agréables en bouche, qui ont fait aux xixe et xxe siècles la réputation des boulangeries françaises – ce « meilleur pain du monde », comme l’a qualifié Steven Kaplan [5]. Scénario bien sûr impossible. La tourte noire de Cendrillon n’est pas devenue couronne charmante en une nuit, d’un coup de baguette magique ! Mais comment faire pour quitter la fiction et retrouver la réalité passée ? Pain et farine sont des choses volatiles, qui n’ont guère laissé, dans la poussière des archives, de miettes à se mettre sous la dent.
Fort heureusement, il en va tout autrement des meules de moulins. Du fait de la difficulté à les extraire et à les transporter, à cause aussi de leur coût élevé, elles ont davantage laissé de traces dans les actes notariés, les comptabilités et jusque dans les paysages. Or en suivant l’histoire des meules, on aboutit à celle du pain car de la valeur des unes dépend la qualité de l’autre. Tel est le but de cet article. Il s’agit ici de présenter le résultat des recherches menées sur une meulière exploitée en Dauphiné à l’Époque Moderne : la carrière de Quaix-en-Chartreuse. Cette meulière n’est certes pas la plus célèbre qui ait existé autrefois dans le royaume. Elle n’en constitue pas moins un cas exemplaire car outre l’aspect monumental qu’elle présente encore, elle est illustrée par une documentation ample et ancienne et demeure à ce jour la seule à avoir été fouillée en France [6].
 
Une des plus grandes meulières de France
 
 
Il faut se représenter le territoire de Quaix comme une vaste pyramide accrochée en bordure de Chartreuse, juste au-dessus de Grenoble et de la vallée de l’Isère. Son sommet culmine par une aiguille calcaire à 1 143 m, tandis que plus bas, des terrasses couvertes de prés descendent comme autant de gradins jusque vers 400-500 m d’altitude, et accueillent dans un décor de Suisse romande les maisons du village.
Entre le clocher et l’aiguille, les arêtes de cette pyramide, autrefois plantées en vignes, se couvrent peu à peu de forêts envahies de sangliers. C’est dans l’un de ces bois, à 750 m d’altitude, que se trouvent les meulières [7]. Elles furent implantées d’un bout à l’autre d’une petite falaise longue de 400 m, enfoncée dans les flancs de l’aiguille de Quaix à la manière d’une mansarde assise sur la pente d’un toit (figure 1). Là, un banc de roche meulière épais de deux à trois mètres et dressé presque à la verticale s’offrait aux pics des tailleurs de meules. « Perrières de Quaix », carrières de Trépaloup, du Grand Crédot, de la Molère ou de Plan Martin, tels étaient les noms que leur donnaient les anciens.
Figure 1
La montagne du Crédot, vue de Proveyzieux
IMGIMG
La montagne du Crédot, vue de Proveyzieux
IMGIMF
Derrière la vieille église romane, la crête du Crédot s’élève jusqu’à l’aiguille de Quaix. La pointe du clocher indique l’emplacement des carrières de meules (cliché : A. Belmont, juillet 1998).
Avant l’intervention des archéologues, le site disparaissait presque entièrement sous la végétation ; seules deux meules inachevées et quelques alvéoles d’extraction taillées à flanc de falaise émergeaient d’une jungle de ronces et de pierres tombées de la montagne. Même au prix d’un gros effort d’imagination, il était impossible d’évaluer l’étendue primitive de l’exploitation, et encore moins d’appréhender ses phases d’activité. Intervenues lors de l’été 1998, les opérations sur le terrain ont tout d’abord consisté à débroussailler les fronts de taille et à relever leur plan (figure 2) [8]. Puis la fouille proprement dite a porté sur deux zones d’une longueur totale de 28 m ; elle a commencé par l’enlèvement au bulldozer de 5 à 10 m d’épaisseur d’éboulis naturels et de déblais accumulés par les carriers, et s’est poursuivie par des moyens plus « classiques » en archéologie. Le site a dès lors révélé toute son ampleur. Sur les deux fronts de taille dégagés, 26 alvéoles d’extraction de meules étagées sur trois niveaux différents, ont été découvertes (figures 3 et 4). Comme chacune de ces alvéoles contenait les négatifs de 3 à 5 meules, ce sont donc une centaine de pièces qui furent tirées de ces seules zones par les meuliers.
Figure 2
Implantation des sondages de 1998 sur le site de Quaix
IMGIMG
Implantation des sondages de 1998 sur le site de ...IMGIMF (dessin : Pierre-Yves Carron, Conservation du Patrimoine en Isère).
Les différentes encoches visibles dans le relief représentent autant de fronts de taille. La carrière se prolonge plus au sud sur une centaine de mètres encore.
Figure 3
Relevé (en élévation) du front de taille de la « zone I »avec 13 alvéoles d’extraction superposes
IMGIMG
Relevé (en élévation) du front de taille de la « ...IMGIMF (dessin : Pierre-Yves Carron, Conservation du Patrimoine en Isère)
Figure 4
Relevé (en élévation) et coupe du front de taille de la « zone II » avec ses alvéoles d’extraction
IMGIMG
Relevé (en élévation) et coupe du front de taille...IMGIMF (dessin Pierre-Yves Carron, Conservation du Patrimoine en Isère)
À partir de ce résultat, la production totale de l’ensemble de la carrière a pu être évaluée entre 700 et 2 400 meules – 700, si l’on prend uniquement en compte les seuls fronts de taille visibles en surface, 2 400 si l’on admet la présence d’autres fronts sous les éboulis masquant la majeure partie du site. Quelle que soit l’hypothèse retenue, avec autant de pièces sorties de ses pentes la meulière de Quaix se range parmi les plus grandes de France. En effet, la plupart de ses consœurs se limitaient à quelques dizaines de pièces extraites, quand ce n’était pas moins. Ainsi parmi une foule d’exemples, une meulière de la vallée du Rhône au nom tout droit sorti d’un conte de fées – « les Roches qui dansent » – se résume-t-elle à quelques blocs de grès d’où furent à peine tirées 4 ou 5 meules [9].
En l’état actuel de la recherche, sur les centaines de sites connus sous l’Ancien Régime, seule une trentaine semblent avoir égalé ou dépassé en taille la carrière queylarde, notamment Houlbec-Cocherel en Normandie, Marseille, Fréjus et Montmirail en Provence, dans les montagnes savoyardes Ugine et Viuz-en-Sallaz, dans l’Ain Lhuis-en-Bugey, en Poitou le bassin de Châtellerault et enfin en Brie une localité mondialement réputée pour sa production, La Ferté-sous-Jouarre. Pour ces dernières, ce ne sont pas 1 000 à 2 000 pierres qui furent extraites, mais dix ou vingt fois plus : environ 30 000 à Viuz-en-Sallaz, où le Mont Vouan fut troué comme une meule de gruyère, bien davantage encore (plus de 100 000 ?) autour de Châtellerault, où les carrières s’étiraient sur plusieurs communes (Availles, Monthoiron, Bonneuil-Matours, La Chapelle-Moulière, etc.) et couvraient des centaines d’hectares [10].
Outre le fait d’avoir permis d’apprécier l’ampleur du site, les fouilles de Quaix ont eu l’intérêt de faire apparaître les différentes étapes du travail des meuliers. Leur intervention commençait par l’enlèvement des couches de stériles, soit deux à trois mètres d’épaisseur de pierrailles, d’alluvions glaciaires et de roches fissurées par le gel, qui recouvraient les bancs de pierre convoités. Effectués au pic lors des périodes anciennes, ces déblaiements se firent à partir du début du xviiie siècle voire peut-être dès la fin du xviie siècle, en employant des explosifs, comme en témoignent les textes ainsi que les trous de barre à mine retrouvés au sommet des fronts de taille les plus récents [11]. Une fois la meulière dégagée, les artisans repéraient les failles de la roche (les « délits ») et programmaient leurs chantiers à venir en fonction d’elles. Il leur fallait suivre ces fissures au plus près, de manière à ne rien perdre du filon exploitable, mais sans trop s’en approcher pour ne pas risquer de voir la pierre s’ouvrir subitement en plein milieu d’une meule en cours d’élaboration.
Le plan de progression arrêté, les « perreyeurs » dessinaient alors à la mine de plomb ou au pic les contours des pierres qu’ils comptaient découper. Ils se servaient à cette fin des mesures prises lors d’une visite au moulin du client ou communiquées par les meuniers eux-mêmes au moment de la commande. Pour plus de sécurité, certains clients éloignés préféraient remettre une cordelette aux dimensions désirées : ainsi en 1678, messire Jean-Baptiste de Mistral, baron de Montmiral et de Crépol, passe le prix-fait d’une meule « tournante » (une meule de dessus) « de la rondeur et largeur suivant la mesure que ledit seigneur a presentement remis audit Sebellin dont il a gardé une semblable icelles cacheptés du cachept dudit seigneur dans les deux bouts de la fisselle » [12]. Les mesures reportées sur la pierre, le travail de taille proprement dit pouvait commencer. La meule était détourée au pic, sur 20-25 centimètres de profondeur et une trentaine à une cinquantaine de centimètres de largeur (figure 5, et figure 6, étape 1). Ce procédé avait l’inconvénient de gaspiller plus du tiers du volume de la roche, entraînant du coup une perte de profit importante. Les meuliers finirent par le comprendre et rationalisèrent leur technique, apparemment au début du xviiie siècle : ils taillèrent une alvéole d’extraction au profil en V et non plus en U, ce qui leur permit d’économiser entre 0,5 et 1 mètre de pierre autour de chaque meule.
Figure 5
Carrière de Quaix-en-Chartreuse. Meule en cours de détourage sur la « zone I »
IMGIMG
Carrière de Quaix-en-Chartreuse. Meule en cours d...IMGIMF
On aperçoit en bas le tracé préparatoire du contour de la meule, et sur les côtés les marques laissées par les outils lors du creusement de l’alvéole d’extraction. Le travail des meuliers fut interrompu par l’apparition d’un « délit » en travers de la roche, qui brisa la meule en deux morceaux. Les artisans avaient pourtant pris soin au début de leur chantier, d’éviter la grande fissure visible au sommet de la meule.
Figure 6
Schéma des phases d’extension de la carrière de Quaix-en-Chartreuse
IMGIMG
Schéma des phases d’extension de la carrière de Q...IMGIMF (dessin : A. Belmont)
Après que la meule ait été entièrement détourée, l’étape suivante consistait à la décoller du rocher. Pour cela, l’artisan ouvrait une saignée en arrière de la pièce, dans laquelle il creusait une série de larges encoches espacées d’une vingtaine de centimètres – les « emboîtures » (figure 7).
Figure 7
Quaix-en-Chartreuse, « zone I » : vue de profil d’une meule inachevée et de ses emboitures
IMGIMG
Quaix-en-Chartreuse, « zone I » : vue de profil d...IMGIMF (cliché : Y. Bobin, Conservation du Patrimoine en Isère)
Ces emboîtures servaient à loger des coins de fer, de bois, ou de bois renforcé par des lames de fer, dont sept exemplaires furent retrouvés en place au cours des fouilles. Le décollement de la meule était obtenu en arrosant les coins avec de l’eau, ce qui les faisait gonfler. À cette étape, les accidents arrivaient fréquemment. Certaines meules se lézardaient, comme ces quatre que les maîtres queylards laissèrent accrochées à la falaise du Crédot, sans même tenter de les retailler. D’autres éclataient en morceaux, ou bien tombaient lourdement sur le sol et se brisaient. Dans certains cas encore, les meules malmenées paraissaient intactes à l’extérieur mais, fragilisées à l’intérieur, elles rendaient l’âme dès les premiers jours de mise en service. Les clients connaissaient ces dangers, et tentaient de s’en protéger en exigeant que les pierres soient « bien saines et sans fistulle ny faute », en les faisant « recepvoir a dicte de mestres ou experts » et surtout en prévoyant des délais de garantie – comme dans cette vente d’un jas (une meule de dessous) passée sous seing privé en 1738, dans laquelle le meulier « s’oblige de le mettre en œuvre et a lespreuve pandant un mois a comansse quand il comansera a moudre et au cas quil ne fasse pas de bonne farine ledit Scibelin le reprandra a ses fres » [13].
Quand tout se passait bien, les artisans descendaient aussitôt la meule dans la vallée et la livraient au client. Restait alors dans la roche un grand trou circulaire orné par la dentelle des emboîtures – l’alvéole d’extraction, à l’aspect si caractéristique (figure 8, et figure 6, étape 2). Avec les commandes suivantes, les opérations que nous venons de décrire étaient répétées au fond de l’alvéole initiale jusqu’à ce que, après l’extraction de trois ou quatre meules, la couche de roche meulière fut traversée (figure 6, étape 3 ; figure 9).
Figure 8
Quaix-en-Chartreuse, « zone I ». Une alvéole d’extraction, de 3 m de diamètre, au fond ponctué d’emboitures
IMGIMG
Quaix-en-Chartreuse, « zone I ». Une alvéole d’ex...IMGIMF
Figure 9
Quaix-en-Chartreuse. Coupes de la « zone I », montrant la succession d’enlèvement des meules au sein d’une même alvéole d’extraction
IMGIMG
Quaix-en-Chartreuse. Coupes de la « zone I », mon...IMGIMF (dessin : P.-Y. Carron, Conservation du Patrimoine en Isère)
Alors, les artisans se déplaçaient juste à côté et entamaient un deuxième chantier, d’où ils sortaient à nouveau trois ou quatre pierres (figure 6, étape 4). Le filon épuisé, ils foraient une autre alvéole un peu plus loin et ainsi de suite, jusqu’à aligner six, sept ou huit alvéoles sur une vingtaine de mètres de front (figure 6, étape 5). À ce stade, il ne leur était plus possible de continuer à suivre la falaise, à moins de s’enfoncer sous la pente de la montagne. Or, tout au long de la vie de la carrière, jamais les meuliers ne creusèrent de galeries souterraines, contrairement à leurs collègues savoyards de Viuz-en-Sallaz ou de Montmirail en Provence [14]. Plutôt que de se transformer en mineurs, ils évitèrent l’obstacle du relief en superposant les rangées d’alvéoles sur deux, trois voire quatre niveaux, depuis le haut de la falaise du Crédot jusqu’à sa base (figure 6, étape 6). Quitte à utiliser des échafaudages et à niveler le pied de la falaise, ce procédé leur permit de tirer un meilleur profit du terrain. Mais tôt ou tard, ils butèrent à nouveau sur la pente. Il leur fallut alors abandonner leur chantier et ouvrir un deuxième front de taille en amont du précédent, qui à son tour leur permit de forer une vingtaine ou une trentaine d’alvéoles et d’extraire une centaine de meules. Après un temps donné, ce deuxième front de taille étant lui aussi épuisé, un troisième fut entamé juste au-dessus, et ainsi de suite au fil des ans (figure 6, étape 7, et figures 10 et 11). Enfin, au terme de son existence, la meulière présenta une succession d’au moins 13 fronts de taille, disposés en gradins et escaladant les pentes du Crédot à la manière d’un escalier géant.
Figure 10
Quaix-en-Chartreuse. Vue générale de la « zone II » en cours de fouille
IMGIMG
Quaix-en-Chartreuse. Vue générale de la « zone II...IMGIMF (cliché : A. Belmont, juillet 1998)
Figure 11
Quaix-en-Chartreuse. Vue générale de la « zone I », montrant la succession d’alvéoles d’extraction et trois meules inachevées
IMGIMG
Quaix-en-Chartreuse. Vue générale de la « zone I ...IMGIMF (Cliché : A. Belmont, juillet 1998)
Les fouilles n’ayant hélas livré que très peu d’objets, reconstituer la chronologie de ces différents fronts de taille s’avère une tâche délicate. Un tesson de céramique du xviiie siècle retrouvé au fond d’une alvéole, une date – 1772 – gravée sur la paroi rocheuse entre deux traces de pic, et enfin quelques éléments de chronologie relative, comme l’usage des explosifs ou l’évolution du mode de détourage des meules, constituent les seuls éléments utilisables en la matière. Tout au plus sommes-nous sûrs du mouvement d’ensemble suivi par les meuliers, de l’aval vers l’amont, puisqu’ils jetèrent toujours leurs déblais dans les anciens fronts situés en contrebas de ceux qu’ils travaillaient, allant jusqu’à les reboucher (figure 6, étape 7). Pour meubler les silences de la pierre et connaître plus avant l’histoire de la carrière, il est donc nécessaire de recourir aux écrits.
 
De modestes débuts
 
 
Les textes illustrant le site sont particulièrement nombreux et couvrent plusieurs siècles. Il s’agit en premier lieu de la fameuse enquête sur les moulins, effectuée en 1809 à travers toute la France, et qui cite pour chacun d’eux la provenance des meules utilisées [15] ; ensuite, des comptes de location de la carrière, tenus de 1706 à 1750 pour le propriétaire des lieux [16] ; enfin des « baux à prix-faits » (des ventes) de meules et des « actes de visitation » (états des lieux) rédigés par les notaires lors du renouvellement des baux des moulins. Si l’enquête de 1809, les comptes de location et les visitations ont pu être dénichés facilement, il en alla tout autrement des prix-faits. Bon nombre d’accords passés par les carriers ont dû être scellés à coup de paroles et de poignées de main, ou encore par des actes sous seing privé, et ne donnèrent pas lieu à des contrats notariés. A cette difficulté s’en ajouta une autre inhérente à l’activité des meuliers : leurs ventes pouvaient aussi bien avoir été conclues à Quaix qu’en n’importe quelle autre localité du Dauphiné susceptible de fournir des clients, à commencer par Grenoble, principal lieu de résidence de l’aristocratie locale, donc des propriétaires de moulins. Au total, pour parvenir à rassembler une soixantaine de baux à prix-faits et une dizaine d’états des lieux, 940 registres de notaires durent être dépouillés : tous les protocoles rédigés à Grenoble entre 1500 et 1770 et pourvus de répertoires [17], tous ceux de Quaix et des paroisses voisines (Saint-Egrève, Proveyzieux, Saint-Martin-le-Vinoux), enfin ceux de sept bourgs et villages plus éloignés, qui furent choisis en fonction de leurs caractéristiques géographiques et socio-économiques, ou qui étaient connus pour être approvisionnés en meules de Chartreuse (Chirens, Chevrières, Brié-et-Angonnes, Vif, Domène, Séchilienne, Voiron).
Malheureusement, si riche soit-elle cette documentation reste silencieuse sur l’origine de la perrière de Quaix. En d’autres régions de France, on trouve trace de meulières dès les xe-xiiie siècles, c’est-à-dire dès l’implantation des premiers moulins à travers les campagnes. Dominant l’endroit où le Rhône quitte le Dauphiné pour entrer en Provence, la carrière de Barry apparaît ainsi dans les textes en 1143, et celle toute proche de Saint-Paul-Trois-Châteaux dès 1237 [18]. Le filon du Crédot étant pour sa part aussi visible sur la montagne qu’un clocher sur le toit d’une église, on peut supposer qu’il a dû attirer l’attention des tout premiers meuniers du village et être exploité très tôt. Est-ce lui qu’évoque la comptabilité delphinale des xive et xve siècles ? Les comptes de châtellenie du mandement de Cornillon, duquel dépendait Quaix, font en effet état à partir de 1346 d’une taxe versée au Dauphin et frappant l’extraction des meules : « pro cepagio molarum, 1 flor. ». Ce « cépage » des meules revient dans les comptes année après année, jusqu’en 1519 : en 1382, 1393, 1394, 1413, 1421, 1422, 1426, 1465, etc. [19] Hélas, malgré le grand nombre de registres conservés (66 !), jamais les greffiers delphinaux ne prirent la peine de nommer les carrières concernées par la redevance en question. On ne peut donc établir un lien indubitable entre les comptes du Moyen Âge et la perrière queylarde, d’autant plus qu’une autre carrière de meules existait au début du xive siècle dans la paroisse voisine de Saint-Martin du Mont [20]. En revanche, une enquête fiscale menée en 1458 apporte de l’eau au moulin d’une éventuelle origine médiévale, en nommant une famille de tailleurs de pierres, les Richard, parmi les habitants du village [21]. Pour trouver les premières mentions avérées de la présence de meuliers sur les flancs du Crédot, il faut attendre la fin du xvie siècle, précisément 1591 et 1597. Ces années-là deux cousins, Gratien Allemand fils de Thomas et Michel Allemand fils de Pierre, exploitent en commun la carrière, sans que l’on sache s’ils en sont propriétaires ou simplement locataires [22].
Qu’elle ait vu le jour au xvie siècle ou dès le xive, la perrière du Crédot ne devait pas dans sa jeunesse être particulièrement imposante, puisque la lecture de plus de 150 registres de notaires du xvie siècle n’a livré aucun acte de vente ni même aucune mention de meules en provenant. Les pierres taillées par les Richard et par les ancêtres de Michel et Gratien Allemand devaient donc être écoulées sur une échelle locale, à Quaix et dans les paroisses voisines. Au début de l’Époque Moderne, il en allait ainsi pour la plupart des meulières ; elles se réduisaient à quelques trous percés dans un rocher quelconque et leur production, qui servait avant tout à l’approvisionnement du moulin d’à côté, ne parvenait que très occasionnellement sur les circuits commerciaux [23]. Ces meulières locales étaient d’ailleurs souvent travaillées par les meuniers en personne plutôt que par des tailleurs de pierre professionnels – à l’image de ce Berthon Faure, qui dans l’acte de location du moulin du Perron, situé aux pieds du Vercors, se charge aussi de « sa part de la molliere droicts et apartenances diceux molins » [24]. Sans aller si loin, on remarque que Michel Allemand, l’un des premiers meuliers queylards certifiés, possédait aussi le moulin du Pont-de-Quaix. La carrière des Richard et des Allemand correspond probablement aux deux fronts de taille situés tout en bas du site, et donc les plus anciens ; ils se caractérisent par leur petitesse, sans commune mesure avec l’ampleur des fronts supérieurs, et par leur absence de rationalité : les alvéoles d’extraction, peu profondes, sont disposées de manière irrégulière et espacées les unes des autres, au mépris de la rentabilisation du banc découvert.
Mais progressivement, les Allemand se mirent à exporter leurs pierres. Les premières ventes que nous ayons pu retrouver datent du règne d’Henri IV et interviennent une quinzaine d’années après la cession de leur moulin à un seigneur aux dents longues [25]. Le 9 mars 1602 par exemple, François Couchet, meunier à Claix, baille à prix-fait à Michel Allemand et à Jean son fils « de couper une pierre de mollin audict Quaix lieu dit au Credo de 17 tours de grandeur », et leur demande de la livrer à Grenoble « au pré de la Trésorerie » moyennant 15 écus [26]. Longtemps, leur entreprise n’obtint qu’un modeste succès puisque d’après les données du terrain, la production des fronts de taille antérieurs au xviiie siècle n’a pu dépasser 5 à 8 pièces par an au grand maximum [27]. Rien d’étonnant par conséquent, à ce que seulement 14 prix-faits de meules, pas un de plus, soient ressortis des filets lancés à travers les registres notariés tenus sous Henri IV et sous Louis XIII. Quant aux moulins concernés par ces premières ventes, ils se situent presque tous dans un rayon de quelques kilomètres autour de la Chartreuse : à Grenoble, Jarrie, Claix, Gières et Saint-Martin-le-Vinoux par exemple (figure 12).
Figure 12
L’espace commercial des Allemand, meuliers à Quaix-en-Chartreuse (1590-1661)
IMGIMG
L’espace commercial des Allemand, meuliers à Quai...IMGIMF
Les rares établissements un peu plus éloignés appartiennent à de puissants personnages, suffisamment riches pour débourser des frais de transport élevés – à l’instar du comte de Clermont, seigneur de Chirens et d’Apprieu, dans les Terres-Froides. Enfin pendant toute la première moitié du xviie siècle le prix des meules reste particulièrement modique, entre 24 et 46 livres pièce, frais de transport exclus.
Du temps de Sully et de Richelieu, les meuniers de la région et a fortiori leurs collègues d’horizons plus éloignés, ne regardaient donc pas la pierre du Crédot avec les yeux de Chimène. Certaines années, ils s’approvisionnaient tout aussi volontiers à d’autres sources, quitte à se contenter d’une méchante meule taillée dans le champ du voisin : en 1612, le moulin de Jarrie fait ainsi venir une meule de Saint-Pierre de Mésage, à deux kilomètres de là, alors qu’il avait déjà usé des queylardes auparavant ; même chose pour le moulin de Chirens, qui délaisse plus souvent qu’à son tour les Allemand au profit tantôt des meulières du Vercors, tantôt d’une carrière locale [28]. Pour les maîtres Cornille d’alors, tout se passe comme si les facilités de transport et les bas prix attiraient leurs faveurs de préférence à tout autre critère, à commencer par la qualité des pierres. Toutefois, passé le milieu du xviie siècle, leur attitude évolue radicalement.
 
Le temps du succès
 
 
Avec le règne de Louis XIV, la situation de la perrière du Crédot change du tout au tout. En 1661 l’épouse du Premier Président au parlement de Grenoble, Marie du Faure, marquise de Virieu, en hérite en même temps que de la seigneurie de Quaix. Femme de tête, entreprenante à souhait, madame la Première Présidente est connue pour avoir œuvré à l’installation d’une manufacture royale de canons sur ses terres de Saint-Gervais, au pied du Vercors [29]. Or à Quaix, Marie du Faure évince les Allemand et confie la carrière à trois cousins, Joseph, Jean et Pierre Sébelin [30]. Son choix ne doit rien au hasard. Depuis plusieurs générations, les Sébelin exploitent une meulière située en Bas-Dauphiné, à Vinay, dont ils exportent la production dans la basse vallée de l’Isère [31]. Sans même attendre la signature du bail de location, Jean et Pierre transfèrent leurs pénates à Quaix, dans une ferme louée à un laboureur, tandis que Joseph dirige l’exploitation depuis Vinay [32]. Puis dès janvier 1662, les Sébelin achètent leur propre demeure « avec des chazeaux de mazure y joignant, cour et plassage, verger, jardin sis a Quaix mas du Vernay », le tout implanté au bord même du « chemin ferret tendant en Trepaloup » et à la montagne du Crédot [33]. Quelques mois plus tard, le 28 mars 1662, le curé de la paroisse inscrit sur ses registres le premier d’une longue série de baptêmes enracinant les Sébelin à l’ombre de l’aiguille de Quaix, où leurs descendants résident toujours [34].
D’un bail à l’autre, la marquise de Virieu, puis ses successeurs à la tête de la seigneurie, les Alloix d’Herculais, reconduisent la location de la carrière au profit de la dynastie Sébelin. Si le premier bail manque à l’appel, dix contrats postérieurs ont été retrouvés. Le plus ancien du lot, passé le 27 février 1697 devant un notaire de Grenoble, leur confie « la perriere de ladite dame au lieu mas appellé au credo en laquelle lon tire des mulles de molin pendant le terme de huit années » [35]. Le loyer prévu n’a rien d’abusif : 30 livres par an, payables en deux termes, c’est à dire deux ou trois fois moins que le prix d’une petite ferme du village. Il est vrai qu’il s’y ajoute une prestation en nature : « lorsque madite Dame aura besoin de mulles pour ses molins ledit Sebelin les luy baillera sur le pied de lancien prix sans le pouvoir augmenter ». Hormis l’interdiction de sous-louer la carrière et d’employer plus d’un ouvrier, le reste de l’acte évoque les témoins et les conditions juridiques habituelles, sans davantage de précisions. Le contraste n’en est que plus grand avec les baux passés au xviiie siècle sous les Alloix d’Herculais. D’abord par le prix, qui double en 1704 et monte à 60 livres. Ensuite par la multiplication des précisions de toute nature. Alors que la marquise de Virieu passait complètement sous silence les volumes et la qualité de la production, les intendants du seigneur d’Herculais les détaillent systématiquement. En 1739 par exemple, le bail confié à Antoine Sébelin précise qu’au-delà d’un certain seuil, le loyer serait augmenté de :
« cinq livres pour chaque meule de grosse graine et trois livres pour chaque meule de petite graine, comm’aussi il payera audit seigneur ainsi qu’il s’y oblige la somme de deux livres pour chaque meule quil auroit coupé a ladite carrière qui ne seroit pas convenable et de recette ou qui viendroit a se rompre » [36].
L’évolution du vocabulaire touche aussi les prix-faits : alors que ceux du début du xviie siècle restaient dans la plus grande imprécision (l’artisan livrera « une pierre de molin », « deux molles ») et ne se souciaient que de la taille des pierres, les commandes passées avec les Sébelin multiplient les détails qualitatifs – la courante sera « de graine rouge », la dormante « de grains melés » ou « convenable tant pour la graine rondeur et épaisseur » [37]. Le temps de l’amateurisme et de l’anonymat est bel et bien révolu. Le filon de « queylardes » apparaît désormais comme une ressource précieuse, digne des plus grandes attentions.
Actes notariés et comptes de location balisent la chronologie et l’itinéraire de son succès. En lieu et place des quelques pierres extraites annuellement par les Allemand sous Henri IV, dès 1693 la production courante s’établit à « au moins six meules toutes les années » [38]. En 1714, maître Sébelin pourra tailler « tout autant de mules (sic) de moulin qu’il luy sera possible […], a condition qu’il sera obligé d’en tirer au moins douze par chacune année, qu’il pourra vendre a qui bon luy semblera » [39]. En une trentaine d’années, le rendement de la carrière a donc plus que doublé. Cette belle progression se ralentit un temps. Englués par des dettes contractées sur un domaine agricole, minés par une demi-douzaine de procès poursuivis contre des mauvais payeurs, les Sébelin s’avèrent incapables d’investir les sommes nécessaires à la découverte de nouveaux fronts de taille [40]. Ils sont réduits à tirer les meules de bancs de mauvaise qualité [41], perdent des clients et ne payent plus leurs loyers. D’un trait de plume, le propriétaire de la carrière scelle leur destin : « ils doivent d’arrerages […] 57 L. 3 s. quils ne payeront peut estre jamais ce sont des pauvres gens qui n’ont rien que des enfans aux osmones » [42]. Ces « pauvres gens » sont chassés à l’automne 1714 et remplacés par d’autres artisans… leurs propres cousins, Pierre et Antoine Sébelin, meuliers à Vinay [43].
Forts de leur expérience et d’une petite aisance financière, les Sébelin de la « deuxième dynastie » entreprennent les travaux nécessaires pour relancer l’exploitation. L’ouverture d’un grand fossé le long de la partie haute de la falaise et le recours aux explosifs leur permettent d’accéder à des bancs de meulière jusque là enfouis dans les profondeurs de la montagne. Dès 1715, ils retrouvent ainsi le niveau de production de leurs cousins avec 13 meules extraites, puis passent à 15 meules en 1739, 17 en 1740, 20 en 1742 [44]. Les Sébelin de la « première dynastie », bien qu’évincés des chantiers du seigneur de Quaix, ne restent pas pour autant bras croisés. En 1715, François et Jean Sébelin découvrent une nouvelle carrière dans le village voisin de Proveyzieux, puis en ouvrent une deuxième en 1728 sur les terres d’un certain Bernier « audit lieu de Quaix en Trepalou appellé plat martin », soit à peine quelques mètres au-dessus des fronts de taille d’où ils avaient été chassés [45]. Plus petites que celle du Crédot, ces nouvelles perrières n’en livrent pas moins une dizaine de meules par an dans les années 1730-1740 [46]. C’est à cette époque que le « bassin carrier » de Quaix (Crédot+Plan Martin+Proveyzieux) atteint son apogée, avec au moins six meuliers occupés sur ses chantiers et 30 à 35 meules extraites annuellement.
Conséquence directe de l’extension de la production, l’aire couverte par les exportations dépasse désormais largement la zone autrefois irriguée par les Allemand (figure 13). Sous la « première dynastie » Sébelin (1661-1714), les queylardes équipent toujours, comme au xvie siècle, les moulins de Quaix et des environs, ceux de la cuvette grenobloise bien sûr, ceux de Chirens et des premières collines des Terres-Froides encore, mais aussi et c’est une nouveauté, des moulins implantés en pleine montagne, comme ceux de Laffrey et de Villard-Saint-Christophe, au cœur de la Matheysine ; à l’ouest, elles atteignent Rovon, un village de la basse vallée de l’Isère, Nerpol, au plus haut du plateau du Chambaran, Châtillon-Saint-Jean, tout à côté de Romans, et même Crépol, aux portes de la vallée du Rhône. En somme sous Louis XIV, leur bassin de diffusion prend en écharpe Haut et Bas-Dauphiné confondus, et s’étend jusqu’à plus de 70 kilomètres du Crédot. Cette extension se poursuit au cours du xviiie siècle, avec la deuxième dynastie des Sébelin (figure 14). On constate d’abord une densification de la clientèle à l’intérieur des zones déjà conquises. Sous Louis XV et Louis XVI, pratiquement tous les propriétaires de moulins installés entre Chambaran et Matheysine s’approvisionnent à Quaix, qu’ils soient grands seigneurs ou riches bourgeois, mais aussi petits notables voire simples meuniers à la tête d’un modeste artifice [47]. Des régions restées jusque là à l’écart rejoignent aussi le peloton, comme l’Oisans, qui devient accessible aux lourds convois de meules grâce à la construction d’une route carrossable, ou comme la moyenne vallée du Drac, avec Saint-Georges-de-Commiers et La Motte-Saint-Martin [48].
Figure 13
L’espace commercial des Sébelin (1re dynastie), meuliers à Quaix-en-Chartreuse (1661-1714)
IMGIMG
L’espace commercial des Sébelin (1re dynastie), m...IMGIMF
Figure 14
L’espace commercial des Sébelin (2e dynastie), meuliers à Quaix-en-Chartreuse (1714-1809)
IMGIMG
L’espace commercial des Sébelin (2e dynastie), me...IMGIMF
La progression réalisée par l’entreprise des Sébelin s’avère donc spectaculaire. Avec eux, la perrière de Quaix cesse d’être une carrière locale et s’impose sur le plan régional. Les marchés plus lointains leur restent cependant interdits. Au contraire des meulières de Marseille, qui exportèrent leurs pierres le long des rives de la Méditerranée, jusqu’à Naples et peut-être même au-delà [49], les queylardes ne dépassèrent pas le cadre dauphinois. Implanté en face de la ville de Romans, quelques kilomètres en amont du confluent du Rhône et de l’Isère, le péage de Pizançon en témoigne : ses comptes mentionnent des trains entiers de bateaux chargés de bois, de céréales, de fer ou même de berceaux (!) mais pas une seule meule en provenance de Quaix ni même d’aucune carrière située en amont [50]. Pourtant, une fois leurs pierres montées à bord des radeaux, il aurait suffit aux Sébelin de laisser le courant les emporter jusqu’au Rhône, et par là en Provence, en Avignon voire jusqu’à la mer, où l’horizon du grand commerce leur était ouvert… Pour conquérir les marchés étrangers, sans doute leur aura-t-il manqué des capitaux et surtout des correspondants éloignés, susceptibles d’assurer leur publicité et de répercuter les commandes des clients intéressés.
 
De la pierre au pain, les raisons d’un succès
 
 
Il convient maintenant d’analyser les raisons du succès de la meulière de Quaix. Pourquoi et comment la petite carrière des origines a-t-elle pu s’imposer sur le marché régional ? Pour commencer, ses propriétaires ont eux-mêmes joué un rôle dans son développement, par l’intermédiaire des moulins qu’ils détenaient à travers la province. Plutôt que d’acheter au prix fort leurs meules à tel ou tel artisan, ils préféraient s’approvisionner directement auprès des Sébelin, comme ils le notifiaient d’ailleurs dans les contrats de location. Ainsi le bail de 1739 précise-t-il que « ledit Sebellin fournira audit seigneur toutes les meules necessaires a ses moulins dudit Quaix, Rovon et La Rivière » [51]. À suivre les comptes des Alloix d’Herculais, ce sont rien moins que 51 meules qui, de 1706 à 1750, partirent ainsi des flancs du Crédot à destination de leurs « artifices » [52]. On trouve encore ces propriétaires derrière certaines livraisons plus occasionnelles. En 1716 notamment, Jean Sébelin reçoit 180 livres pour « le prix du jat et une mulle fourny et deposer par ledit Sebelin aux moulins de Croles apartenant a lhoirie de ladite dame de Virieu » [53].
Toutefois, l’auto-consommation des seigneurs de Quaix ne suffit pas à expliquer le véritable engouement dont bénéficient aux xviie et xviiie siècles les pierres taillées par les Sébelin. En effet, pour un propriétaire de moulin, descendre des meules depuis les montagnes de Chartreuse, les acheminer à travers cols et vallées, leur faire traverser des villes, des rivières et des dizaines de kilomètres de mauvais chemins ne va pas du tout de soi. Il s’agit même d’un véritable exploit, compte tenu des masses transportées : avec un diamètre variant de 1,5 m à 2 m et une épaisseur d’une trentaine de cm, les meules retrouvées lors des fouilles archéologiques pèsent entre 1,4 et 3,2 t ! Une fois détachées du rocher, les artisans les chargent sur un traîneau construit pour l’occasion : en 1740 le charpentier du village reçoit « deux livres pour avoir fait deux trainaux pour la voiture des meules » [54]. Pour tirer le tout, les Sébelin attellent leurs deux bœufs et s’il le faut ceux des voisins, jusqu’à six, dix ou davantage de bêtes encore [55]. Dûment appareillé, l’équipage entame alors la descente périlleuse du chemin ferré qui, de 800 m d’altitude, le conduit sur les rives de l’Isère, à 5 kilomètres de la carrière et 600 m. plus bas. De là, soit le convoi se rend par la route jusqu’à une porte de Grenoble où le client vient en prendre livraison, soit on le monte à bord d’un bateau ou d’un radeau qui l’emmène vers des destinations plus lointaines. En 1680 par exemple, Jean Sébelin convient qu’il livrera une meule
« a ses fraix sur le quaix de lizère en ceste ville (Grenoble) ou a Saint Robert au bord de ladite riviere […] auquel lieu icelluy (client) la faira recepvoir a dire de mestres ou experts et ensuite ledit prisfaiteur la faira pareillement voiturer et remettre a ses fraix au lieu des Fauries au bord de la dicte rivière a lendroit le plus facille pour y estre chargée pour la faire porter au moullin dudit Saint Jean » [56].
Enfin après un voyage étiré parfois sur plusieurs semaines, semé de dangers et d’accidents, le convoi parvient à destination. Il ne reste plus au meulier qu’à effectuer les réglages nécessaires pour mettre sa pierre en état de fonctionner, et à retourner à Quaix.
Traîneaux, bœufs, radeaux, péages, bouviers, bateliers, manœuvres et meuliers – sans compter la remise en état de certains chemins abîmés lors du voyage – entraînent évidemment des coûts importants. Les pierres fournies aux Alloix d’Herculais au début du xviiie siècle sont facturées 20 livres si elles restent à Quaix mais montent à 60 livres lorsqu’elles partent à Rovon ou à La Rivière [57]. Et encore, s’agit-il ici de tarifs « préférentiels », prévus par les baux de location de la carrière. Avec les clients « normaux », l’impact financier du transport s’avère encore plus élevé. Sur les 2930 livres dépensées en 1746 par le marquis d’Auberjon pour reconstruire ses moulins de Murinais, le cinquième de la somme, soit 573 livres précisément, a été consacré à trois meules de Quaix dont 168 livres uniquement pour leur « voiture » – le prix d’une petite grange à l’époque [58]. Ces sommes s’ajoutent au coût déjà élevé de la meule elle-même. En 1728 le meunier de Domène, s’il s’était contenté d’une « pierre grait de pays », n’aurait déboursé que 63 livres, alors qu’en optant pour les meules des Sébelin, ce sont 50 % d’écus en plus – 90 livres – qu’il doit sortir de son escarcelle [59]. Et plus le temps passe, plus le prix des queylardes s’envole. Vendues à la carrière entre 20 et 40 livres sous Henri IV, elles passent dans les années 1670 à 50-60 livres, montent à une centaine de livres en franchissant le seuil du siècle des Lumières et atteignent pour finir jusqu’à 150 à 200 livres pièce au milieu du xviiie siècle. Les clients se rendent compte de ces changements de tarifs et les déplorent. Voici ce qu’écrit un bourgeois de Matheysine dans son livre de raison :
« En l’année 1751 au 27 avril jay acheté une meulle de mollin de anthoine Sebellin du lieu de Quet qui ma couté quarante six ecus, randu a la porte de Bonne [à la sortie sud de Grenoble] ladite pierre etant de bonne quallité de la grandeur de cinq pié cinq pouce et de lespesseur de onze pouce, laditte pierre metant for chere celles que javet fait uzer auparavant ne mavet couté que 72 livres. Outre ce je ay fait deux voyage pour faire le marché » [60].
On notera au passage l’aigreur du ton employé… Et pourtant, même s’il a dû payer le prix fort pour l’acquérir, ce bourgeois reconnaît que sa nouvelle pierre est « de bonne quallité ».
« Sa bonne qualité ». Nous touchons ici la raison essentielle du succès des carrières du Crédot. Contrairement aux meules locales employées auparavant par les meuniers de Matheysine, du Grésivaudan, des Terres-Froides ou d’ailleurs, les queylardes possèdent toutes les vertus requises pour faire de l’excellente farine. Une pierre trop souple, une molasse par exemple, ne fera que déchiqueter le grain et séparera mal le son de la farine ; à l’inverse, une roche uniformément dure ou sujette au polissage, comme une serpentine ou certains calcaires, écrasera les cellules d’amidon et compromettra la fabrication du pain [61]. Alors que la pierre de Quaix, elle, est formée d’une roche composite, à la fois dure et souple, idéale pour la mouture. Grâce à ses nombreux petits grains de silex noyés dans un ciment de calcaire tendre, elle broie sans pitié l’enveloppe du grain, puis moud délicatement l’amidon qu’il contient. Au fil des textes, notaires, enquêteurs et clients de tous bords en vantent les mérites. En 1702, Benoît Brillet, meunier de Nerpol, la reconnaît « propre a moudre toutes sortes de grains » ; en 1722 Etienne Perronard, bourgeois à Gavet, la déclare apte « a fere belle et bonne farine » ; pour noble Jean Brenier, d’Herbeys, elle fait « farine saine et bien ouvrée » ; quant aux meuniers de Vif, ils la vouent à la production de la « farine de boulanger » – le nec plus ultra en la matière – tandis qu’ils réservent les meules locales à la « farine de ménage » [62].
C’est donc pour obtenir la meilleure farine possible que meuniers et propriétaires de moulins se sont tournés vers les Sébelin, quitte à verser des sommes démesurées. Evidemment, tous n’ont pas effectué ce sacrifice financier de gaieté de cœur – le ton aigre du bourgeois de Matheysine, qui a payé sa nouvelle meule deux fois plus cher que l’ancienne, le montre bien : « laditte pierre metant for chere ». En fait, la plupart des Cornille dauphinois ont abandonné les pierres locales parce qu’ils y ont été contraints par leur clientèle. Tel fut le cas du meunier de Crépol, près de la vallée du Rhône. En 1670, les habitants de ce village se plaignent que « les mollins banaux dudict lieu sont en sy pauvre et mizerable estat quil ne moulle du tout rien quy valhe et ne font que partager les grains ». La faute « proviens de ce que les mulles ne vallent rien nestant que grises et mulles de pays fort legere et la dessoub garnies de pieces de boys » [63]. Après plusieurs visites au moulin, les consuls n’obtiennent que de vagues promesses du meunier ; de mois en mois, il continue à utiliser ses pierres « fort legeres », probablement une molasse tirée des collines voisines. La population entame alors une grève et, forte de l’appui des consuls, porte son blé dans un autre moulin. Mais rien n’y fait, le meunier est têtu et ses poches sonnent vides. Ce n’est qu’après plusieurs assemblées de la communauté, l’envoi d’huissiers et moult chicanes judiciaires que les habitants obtiennent enfin satisfaction : en 1678, le baron de Crépol commande une paire de queylardes aux Sébelin, à livrer sur les bords de l’Isère [64].
Le même scénario se reproduit en 1712 à Roybon, au cœur du plateau du Chambaran. Là encore, il faut aux habitants des années de remontrances, d’assemblées et de grèves pour que les seigneurs du lieu acceptent de remplacer par des queylardes les vilaines meules de leurs moulins banaux. Les plaintes émises ici décrivent les mêmes défauts qu’à Crépol : les pierres sont « trop legeres », « extremement tendres lesquelles il faut taillé tous les deux jours », pleines de creux bouchés « de terre grasse afin de pouvoir moudre ». Résultat, « la plus part du temps les grains ne sont que partagés », « la farine que font lesdit mollins se trouve ramplie de ladite terre », au point qu’il est « presque impossible de mangé du pain de la farine qui se faict auxdits mollins » [65].
Le pain. Le mot est lâché. Car c’est bien de lui en fin de course, dont les villageois se préoccupent. Derrière le changement de pierres se cache une petite révolution qui ne dit pas son nom, l’avènement du bon pain. Un pain plus à même de satisfaire des palais et des estomacs devenus plus exigeants sous Louis XIV et sous Louis XV qu’ils ne l’étaient sous Charles V ou sous François Ier. Bien sûr, l’amélioration des techniques de mouture ne fut qu’un élément d’un processus plus complexe. La route menant des vilaines boules noires aux belles miches blondes passa aussi par le développement du blutage et par la généralisation du froment au détriment du seigle et des « mars ». Néanmoins, l’abandon des meulières locales au profit des carrières régionales constitua une étape décisive – sans bonnes pierres, pas de « meilleur pain du monde » possible. Écrivant à la fin du xvie siècle, Charles Estienne et Jean Liébault se font aussi leur apôtre :
« Les meules qui sont de pierre tendre et mollastre se comminuent, rongent et atterrent soudain, ains delaissent tousiours quelques gravois en tournant, lesquels meslez parmy la farine ostent toute la grace et saveur du pain, et le plus souvent molerstes aux dents » [66].
Comptant parmi les provinces les plus pauvres du royaume, le Dauphiné n’a bien sûr pas été le premier et encore moins le seul à bénéficier d’une telle avancée. En Armagnac, en Provence, en Auvergne, Élie Ducassé, Henry Amouric et Laurence Perry relèvent eux aussi un changement dans la nature des pierres employées dans les moulins, qui révèle le passage d’une extraction locale à un approvisionnement régional [67]. En fait, il semble bien que le perfectionnement des techniques de mouture ait concerné toute la France, selon une chronologie et une géographie que les recherches en cours s’efforceront de préciser [68]. D’un bout à l’autre du royaume, les goûts avaient changé et s’étaient affinés, à la Cour, en ville et jusque dans les chaumières [69]. Les meuniers devaient donc s’adapter, qu’ils le veuillent ou non.
Ceci dit, les maîtres des roues à aubes ou des grandes ailes blanches n’agirent pas tous sous la contrainte de leur clientèle. La conscience professionnelle ou tout simplement la crainte de la concurrence qu’aurait fait peser un confrère mieux équipé, amenèrent aussi nombre de Cornilles d’entre Rhône et Alpes à changer leurs meules de leur propre initiative. Deux exemples vont le montrer. En 1696 le plateau de la Matheysine, jusqu’alors situé en-dehors de l’aire commerciale de Quaix, est atteint pour la première fois lorsque Barthélémy Dusert, propriétaire des moulins de Laffrey, signe le prix-fait d’une « meule de moulin appelée coursier ». Dans ce cas précis, un accident ou un imprévu quelconque semble avoir forcé le sieur Dusert à délaisser ses fournisseurs traditionnels au profit des Sébelin car les délais de livraison prévus – 6 semaines – s’avèrent particulièrement courts et trahissent une urgence. Par contre, lorsque le nommé Antoine Pomier passe commande à son tour, le 23 mars 1697, on a bien affaire à un processus d’imitation : la meule de Laffrey tourne depuis six mois, il connaît ses qualités et en désire une semblable pour le moulin qu’il possède dans le village d’à côté, au Villard-Saint-Christophe. Dans son prix-fait, maître Pomier demande donc à Jean Sébelin une pierre « de la même qualité que celle quil a déja vu » [70].
On le voit, les moulins déjà équipés contribuent eux aussi à la réputation des queylardes ; les meuniers satisfaits en parlent à leurs collègues des environs, qui à leur tour passent commande auprès des Sébelin. Par le simple jeu du bouche à oreille, le phénomène fait tache d’huile et gagne progressivement de nouvelles régions. Le deuxième exemple a pour cadre la vallée du Grésivaudan et relève d’un processus en tous points similaire. En 1728 le meunier de Domène, Jean Guilloudin, doit changer la dormante (la meule de dessous) de son moulin. Il appelle donc deux maçons de son village, et le 10 mars leur baille à prix-fait « de faire et poser en son lieu et place […] un jas de pierre de moulin de pays, pierre de grait » – autrement dit, une grossière pierre locale. Las, le grait de Domène s’avère si mauvais que maître Guilloudin doit commander une nouvelle meule en catastrophe : le 10 juillet 1728, il prie Antoine Sébelin « de faire et poser dans son moulin […] un jas de pierre de moulin de Quaix » ; et comme les moissons approchent à grands pas, il ne lui laisse que 12 jours pour mener le chantier à son terme ! [71] Enfin satisfait, Guilloudin fait alors des émules, comme avant lui son collègue de Laffrey : dès le printemps 1729, un autre meunier de Domène suit son exemple et contacte les artisans queylards [72].
Bien entendu, le succès commercial de leurs pierres profita aux Sébelin, et surtout à cet Antoine dont il vient d’être question. Au temps du « bon roi Henri », les Allemand ne tiraient semble-t-il que de bien maigres revenus de leur carrière. A preuve, en 1600 maître Jean Allemand, que les notaires qualifient d’ailleurs tantôt de meulier, tantôt de laboureur, n’obtint que 40 écus de dot lors de son mariage avec Louyson Blanche. Quant à ses propriétés immobilières, elles se limitaient à cinq parcelles de terres, de prés et de bois, totalisant à peine 5 hectares – en somme, un bien modeste patrimoine [73]. Une soixantaine d’années plus tard, ses successeurs Sébelin de la première dynastie cueillirent d’abord quelques lauriers de leur exploitation, qu’ils concrétisèrent par l’achat d’une maison et d’un petit domaine agricole ; mais ils passèrent ensuite par les soucis financiers que nous avons déjà évoqués : procès, dettes, hypothèques, ventes et pour finir expulsion du Crédot.
Tout change au xviiie siècle, lorsque la carrière parvient à son apogée. En une trentaine d’années, maître Antoine Sébelin suit un parcours sans faute qui l’amène à franchir les portes de la richesse. Pourtant, il n’était pas parti de bien haut, lui, le fils cadet du meulier de Vinay. Il n’avait reçu que des encouragements et une poignée de livres en guise d’héritage paternel, et avait commencé sa carrière en tant qu’ouvrier de son frère aîné lors de leur arrivée à Quaix, en 1714. Neuf ans plus tard, en 1723, son mariage avec Jeanne Garcin ne lui rapporte guère mieux : une vilaine corbeille de 84 livres et une brouettée de linges et de meubles digne d’un couple de journaliers [74]. Mais une fois parvenu à la tête de la carrière, il voit son horizon s’éclaircir ; la vente des pierres fait pleuvoir les écus, il prête à ses voisins, devient rentier des uns, se porte caution des autres, achète des terres autant qu’il peut et les donne à louer à des métayers. En 1743, il s’offre un domaine tout entier, moyennant 1 000 livres, et à peine deux ans plus tard investit encore 650 livres « en espèces d’or et d’argent » pour le valoriser [75]. A sa mort, le 4 novembre 1765, c’est un véritable bourgeois nanti d’un capital approchant 7 000 livres, que l’on porte en terre (tableau 1) [76].

Tableau 1
Les investissements immobiliers d’Antoine Sébelin, meulier à Quaix (1723-1758)
IMGIMGAnnée de la dépense 	1723
	1741 	174...IMGIMF
Année de la dépense 1723 1741 1743 1745 1748 1749 1750 1751 1752 1753 1758 Total Montant une terre 240 L 1 000 L 1 650 L 153 L 150 L 975 L 406 L 1 024 L 673 L 412 L 6683 L

Bien avant ses derniers instants, maître Antoine avait fait le nécessaire pour assurer la permanence de son entreprise. Après avoir enseigné à ses deux fils François et Jean les secrets de son art, acheté une provision d’outils flambant neufs et rempli sa carrière de meules prêtes pour la vente, il avait signé en 1764 un nouveau bail de huit ans avec le seigneur de Quaix [77]. Pourtant, avant même la fin du règne de Louis XVI, les ronces envahissaient son chantier et ses fils délaissaient leur métier, le premier devenant laboureur et le second maçon [78]. La meulière du Crédot avait vécu.
 
Une mort venue d’ailleurs
 
 
La mort de la perrière des Sébelin fut aussi soudaine que silencieuse. Silencieuse car elle ne fut marquée d’aucun acte particulier. Passé 1777, les baux de location de la carrière et même les ventes de meules disparaissent comme par enchantement des registres notariés [79]. Soudaine, car le déclin de l’activité s’effectue peu de temps après la mort d’Antoine Sébelin : en 1770, l’intendant du seigneur Alloix d’Herculais grava au fond d’une alvéole d’extraction la date de l’année en cours, pour attester que le cépage dû à son maître avait bien été payé. Mais deux ans passèrent sans que d’autres meules soient tirées ; aussi fut-il contraint, en 1772, de tracer une nouvelle date au fond de la même alvéole et juste au-dessous de la précédente. Par la suite, il ne se donna même plus cette peine ; nul n’était besoin de repérer sur le rocher la progression d’un chantier devenu épisodique. Relayant le silence de la pierre et de l’écrit, la tradition orale rapporte que des pierres – une trentaine tout au plus [80] – furent encore extraites jusque vers 1900, apparemment pour équiper les moulins de Quaix et des communes voisines [81]. En une poignée d’années, la plus grande meulière du Dauphiné était redevenue ce qu’elle avait été à ses débuts, une carrière locale.
Pourtant, la montagne était restée fidèle à elle-même. Il n’y eut pas à déplorer de catastrophe engloutissant le site sous des masses de rochers, point de propriétaire fantasque désireux d’arrêter l’exploitation ni même aucun signe d’épuisement des filons de meulière. Au contraire, débarrassée des stériles grâce aux efforts des Sébelin, la meulière du Crédot pouvait encore livrer plusieurs milliers de pierres et contenter des générations de meuniers. C’est bien loin de la Chartreuse, au-delà des frontières du Dauphiné, que se noua son destin.
Retournons à Crépol, en ce village du Chambaran où les habitants avaient obtenu à force de doléances le remplacement de leur meules de grès tendre par des queylardes. Satisfait de ce changement de pierre, le baron de Crépol resta fidèle aux Sébelin pendant plus de 20 ans puisque, passé la première commande de 1678, il conclut à nouveau des prix-faits avec eux en 1686, 1691, 1696, 1698, 1701 et 1703 [82]. En tout, ce sont ainsi 13 meules qui partirent de Chartreuse équiper ses moulins assis sur l’Herbasse et les cours d’eau proches de la vallée du Rhône. Mais après 1703, plus rien. Alors que les registres du notaire requis par le baron ont été conservés jusque pour l’année 1721, plus aucun n’évoque de livraison de meules à destination de Crépol [83]. Plus aucune commande non plus émanant du seigneur de Saint-Jean d’Octavéon, un voisin et ami du baron ; passé son prix-fait de 1680, il disparaît des textes. Après l’avancée des années 1670, les Sébelin perdent donc bel et bien le marché du Dauphiné rhodanien.
Pourtant, la noblesse de cette partie de la province continue évidemment d’user des meules en ses moulins ; mais désormais, elle se tourne vers d’autres fournisseurs. Ainsi en va-t-il de messire Gabriel de la Croix de Chevrières, marquis de Pizançon. Dans son moulin du Bourg-de-Péage, amarré sur une rive de l’Isère à quelques kilomètres au sud de Saint-Jean d’Octavéon et de Crépol, il fait d’abord poser en 1669 des meules de grès tirées d’une carrière locale, peut-être celle des « Roches qui dansent » [84]. Par contre en 1709, après avoir été conseillé par un des ses amis, le marquis envisage de s’équiper en meules « françaises ». Mais guère au fait ni des prix pratiqués ni de l’identité des meuliers à contacter, il demande aide et conseil auprès d’un marchand bourguignon, lequel lui répond d’une plume un peu gênée :
« À macon ce 16 juin 1709
Monsieur,
Jay recüe la lettre que vous me avez fait lhonneur de mescrire. Vous me faite un plaisir sensible de me procurer occasion a vous faire plaisir, je me suis informer dun homme de ce pays icy combien couteroit des meules de moulin suivent que vous les demandes il ma dit que celle de 21 tours couteroint rendu a lyon a lambouchure du rhone 400 livres pieces et les autres de 18 a 19 couteroint 350 livres voila un prix bien differant de celuy que vous marques. La personne a qui je me suis adressé en fait venir quantité de Champagne de M. Sevienne qui les vend a Chalon. Il faut que Mr le marquis de La Chese se soit trompé dans le prix qui vous aye voulu parler des bourguinnottes au lieu des francoises. Si elles vous convienne aye la bonté de me le faire scavoir lon vous en fera venir. Je suis, Monsieur, vostre tres humble et tres obeissant serviteur. Copin Ch. de Macon ».
Après ces quelques tâtonnements, le marquis de Pizançon finit par obtenir satisfaction. Désormais il ne sera plus question en son moulin de meules locales ou de queylardes mais uniquement de pierres dites « françaises ».
Venues de Brie, de Champagne ou de Bourgogne, ces meules « françaises » apparaissent en Dauphiné, en l’état actuel de la recherche, au début du xviie siècle. On en trouve installées à partir des années 1620 à Chirens dans les Terres-Froides et à Montrigaud en Chambaran, c’est-à-dire au cœur même des zones irriguées par la carrière de Quaix [85]. Puis elles gagnent peu à peu les plaines et les plateaux. En Chambaran, les moulins de Roybon se convertissent aux champenoises au début du xviiie siècle ; non loin de là Claude de Murat, seigneur de Lens-Lestang, fait venir une meule de Paris en 1726 puis très vite ne jure plus que par elles : d’après ses livres de comptes, il en achète 14 rien qu’entre 1739 et 1760 [86]. Plus à l’est, dans les Terres-Froides, les moulins du val d’Ainan les ignorent encore sous Louis XIII mais dès la seconde moitié du xviie siècle, 8 des 61 meules décrites par les « visitations » proviennent d’outre-Rhône [87]. Dans cette conquête du Dauphiné, l’ouverture d’un dépôt de meules françaises à Lyon, peut-être dès 1660, joue certainement un rôle important [88]. Bourguignonnes, Champenoises et surtout Briardes deviennent plus faciles à trouver et aussi moins chères, puisque les clients n’ont plus à recourir à des intermédiaires dispendieux pour en commander. Cela dit, malgré ces progrès leur prix d’achat et surtout les frais entraînés par leur transport freinent encore leur progression. En 1726, la meule acquise à Paris par le seigneur de Lens-Lestang lui est ainsi facturée 500 livres, alors qu’une meule de Quaix lui aurait coûté seulement 150 à 200 livres, voiture comprise.
À partir du règne de Louis XV toutefois, la situation change entièrement. La progression des françaises s’accélère brusquement et se mue en raz-de-marée. L’enquête sur la meunerie réalisée sous Napoléon Ier est là pour le montrer : en 1809, presque tous les moulins situés entre le Rhône et Grenoble utilisent désormais des pierres importées du dépôt de Lyon ou directement achetées à La Ferté (figure 15) [89]. Quant aux meules de Quaix, on ne les trouve plus qu’aux abords immédiats de la Chartreuse et dans quelques établissements isolés, où les meuniers finissent d’user de vieilles pierres à deux doigts de se briser [90].
Figure 15
Provenance des meules de moulins dans l’Isère en 1809
IMGIMG
Provenance des meules de moulins dans l’Isère en ...IMGIMF
L’avènement d’un nouveau procédé de mouture, la « mouture économique » ou « à la parisienne », explique très probablement la soudaine montée en puissance des pierres importées. Caractérisé par un passage répété des gruaux sous les meules, le broyage « à la parisienne » exige en effet une roche plus dure qu’un poudingue comme celui de Quaix [91]. Toutefois, les Sébelin sont aussi en partie responsables du recul de leur entreprise. À force d’en avoir augmenté le prix, leurs pierres sont devenues moins attrayantes et ont même cessé d’être compétitives : vers 1750-1760, ce sont désormais 250 à 300 livres que les propriétaires de moulins éloignés doivent débourser s’ils souhaitent en acheter une. Certes, ces 250 à 300 livres restent encore très inférieures aux 600 livres que coûtent alors les meules du nord de la France. Mais les apparences sont trompeuses. En terme de rapport qualité-prix, la balance penche en fait très nettement en faveur des françaises, car si les briardes ou les champenoises coûtent effectivement deux fois plus cher que les meules de Quaix, leur durée de vie atteint en revanche trente à quarante ans, contre seulement huit à quinze ans pour les queylardes [92]. Enfin, la farine fabriquée grâce aux pierres de La Ferté, de Corfélix ou des environs d’Epernay, surpasse celle obtenue sous des meules dauphinoises : « de temps immémorial, clame-t-on du côté de la Brie, la pierre meulière de La Ferté-sous-Jouarre a été reconnue comme infiniment supérieure à toute autre ; ses meules donnent une farine beaucoup plus blanche et de bien meilleure qualité que les autres » ; l’Angleterre elle-même considère les briardes comme « the best millstones » [93].
*
* *
Ainsi s’explique le déclin brutal de la meulière du Crédot, alors qu’elle venait juste d’atteindre son apogée. Après avoir évincé les pierres locales des moulins, permettant ainsi aux Dauphinois de manger du pain plus clair et surtout sans sable ni cailloux, elle fut victime à son tour de la marche du progrès, lorsque la quête d’une farine de qualité supérieure lui fit préférer les meules de La Ferté.
L’histoire que nous venons de suivre ne fut pas unique. Les quelques travaux menés à ce jour en d’autres provinces de France invitent à généraliser au pays tout entier – si ce n’est à l’Europe [94] – les trois phases successives meulières locales/meulières régionales/meulières nationales constatées en Dauphiné. Mais les éléments actuellement publiés sont encore trop peu nombreux et trop disparates pour envisager de dresser ici la chronologie et la géographie précise de ces changements à l’échelon national. Il faudrait pour y parvenir, multiplier les recherches sur d’autres grandes meulières, à commencer par celles de Brie, paradoxalement délaissées par les historiens modernistes.
Alors devrions-nous pouvoir cerner d’encore plus près les évolutions de ce pain d’Ancien Régime, dont on a vu qu’il ne fut pas toujours aussi mauvais qu’on l’eût cru. Loin d’être resté cette chose repoussante que décrivent les sources fiscales ou celles de la Renaissance, il a su gagner ses galons culinaires bien avant le xixe siècle et la révolution industrielle. Dès le règne de Louis XIV voire dès le début du xviie siècle dans les zones les plus privilégiées, la pression des consommateurs a entraîné son amélioration. S’en étonnera-t-on ? Quand tant de recherches récentes montrent aujourd’hui tous les progrès qui furent réalisés à l’Époque Moderne en matière d’habillement, de logement, d’outillage et de techniques [95], il eût été incompréhensible que le plat principal des Français soit resté à l’écart du mouvement.
Quant aux autres denrées, la question reste posée. Souhaitons à Clio de s’asseoir à nouveau à la table des ruraux, et de regarder par le menu le fond de leurs écuelles. Il lui reste encore, à n’en pas douter, quantité… de pain sur la planche.
 
Documents
 
 
1. Bail à prix-fait de meules pour le moulin de Crépol, 1678
Source : Arch. dép. Isère, 3 E 1132/1, registres de maître Toscan, notaire à Grenoble, f° 21 verso).
« Pardevant moy Jean Toscan notaire royal a ventavon trouvé a grenoble a esté present ce dixiesme may appres midy mil six cent soixante dix huit messire Jean Baptiste de Mistral seigneur du Chard [en Trièves] Bagnols, la Savasse baron de Montmiral et Crespol conseiller du roy en sa cour de parlement de ceste province de Dauphiné lequel de gré a donné a prisfait par ses presentes a honneste Pierre Sebellin maitre tireur de meulles de moullin habitant au lieu de Quais sy present et acceptant scavoir de tirer deux meulles de moullin dans la perriere dudit Quais pour servir lune de jat et lautre de meulle pour moudre ensemble dans lun des moullins dudit seigneur lesquelles seront dune graine et façon bonne et recepvable a dite dexperts et de la rondeur et largeur suivant la mesure que ledit seigneur a presentement remis audit Sebellin dont il a gardé une semblable icelles cacheptés du cachept dudit seigneur dans les deux bouts de la fisselle quy sert de mesure, lesquelles mulles seront randues et portées aux fraix dudit Sebellin sur le quais de ceste ville ou ledit seigneur les faira recepvoir et ce pour et moyenant le prix et somme de cent huit livres pour lesdites deux mulles dont ledit seigneur a presentement et reellement deslivré audit prisfteur la somme de vingt deux livres par luy retirés et embourcées du veu de moy notaire et tesmoins et les quatre vingt six livres restantes ledit seigneur a promis les payer audit Sebellin appres la reception desdites meulles lesquelles seront tirées et randues faites et parfaites en ceste dite ville dans un mois prochain a compter de ce jour par ledit Sebellin comme il promet a payne de tous despens domages et interets soub les obligations et submissions requises fait et recité audit Grenoble dans lhostel dudit seigneur present Sieur Michel Bertrand marchand et Sieur Francois Trasty praticien habitans audit Grenoble tesmoins requis signés avec ledit seigneur ledit Sebellin ne layant seu fere enquis et requis. »
2. Bail de location de la carrière du Crédot, à Quaix, 1714
Source : Arch. dép. Isère, 3 E 1182/31, registre de maître Doux, notaire à Grenoble, f° 466, 29 octobre 1714.
« Pardevant Baltazard Dou notaire a Grenoble ce vingt neufvieme octobre apres midy mil sept cent quatorze fut present sieur François Moreon en qualité de procureur général fondé de messire André François Alloys seigneur d’Herculais Teys Quaix Sarcenas et autres lieux, lequel de gré a baillé a tittre d’arrentement par ces présentes a Pierre Sebelin maitre tailleur de pierre de moulin habitant a Vinay présent et acceptant la carrière ou perrière que ledit seigneur a audit lieu de Quaix au mas appellé au Credo ou l’on tire des mules de moulin pour y estre taillé et couppé par ledit Sebelin tout autant de mules de moulin qu’il luy sera possible pendant le temps et terme de neuf années qui commenceront des ce jour, a condition qu’il sera obligé d’en tirer au moins douze par chacune année qu’il pourra vendre a qui bon luy semblera, moyenant qu’il paye au seigneur pour le prix du present arrentement savoir cinq livres pour chacune desdites mules a gros grain qu’il tirera et qui se trouveront en tirer et non rompues et qui seront vendues pour entieres, et pour celles de petit grain trois livres, et au cas qu’il y en aye de celles de gros grain qui ne soient pas recevables soit par rupture ou autrement elles seront payées sur le pied de quarante sols piece, tous lesquels payements seront faits par ledit Sebelin avant que de deplacer lesdites mulles, a leffect de quoy il sera tenu des qu’il aura tiré une mulle d’en advertir ledit seigneur, ledit sieur Moreon le sieur Curé dudit Quaix ou telle autre que ledit Moreon advisera avant que d’en faire aucun deplacement a peine de cessation du present contract cette peine commence des a present sans aucune formalité, et de privation du travail qu’il pourroit avoir fait et de tous despens domages et interets s’oblige ledit Sebelin de tirer dans ladite carriere du moins douze desdites mulles entieres et chaque année et s’il en tire moins desdites douze il s’oblige d’en payer annuellement jusqu’a lasdites quantité sur ledit pié a cinq livres piece, s’oblige ledit Sebelin de fournir audit seigneur les mules dont il aura besoin en ses moulins dudit Quaix au prix de vingt livres a prendre sur la place estant la chacune entiere et bien conditionnée, et au cas que ledit seigneur ait encore besoin desdites mulles entieres soit pour Rovon et la Riviere il luy en fournira aussy moyenant ledit prix de vingt livres piece a prendre sur place, a condition que ledit Sebelin ne payera rien audit seigneur pour ledit droit de tirage a ladite carriere a raison des pierers de moulin qu’il luy fournira sur ledit pié de vingt livres piece a condition qu’il s’aidera avec les muniers a les poser et ajuster sur lesdits moulins et pour l’observation de ce que dessus a esté passé les obligations et soumissions requises mesmes ledit Sebelin sa personne a tenir prison attendu ce dont s’agit fait et passé a Grenoble dans mon estude present Sieur André Mige marchand et Claude Dou mon fils qui ont signe avec ledit Sieur Moreon non ledit Sebelin pour ne savoir enquis et requis, declarant les parties que sy le present estoit passé a un prix fixe il ne pourroit exceder la somme de quatre vingt livres. »
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·   Amouric, Henry, Moulins et meuniers en Basse-Provence occidentale du Moyen Âge à l’ère industrielle, thèse de 3e cycle sous la dir. de M. Vovelle, Université de Provence Aix-Marseille i, 1984, 871 p. ;
·  —, « Carrières de meules et approvisionnement de la Provence au Moyen Âge et à l’Époque Moderne », Actes du 115e congrès national des Sociétés Savantes, Section d’Histoire des sciences et techniques, Avignon, 1990, Paris, éditions du cths, 1991, pp. 443 à 467.
·   Belmont, Alain, Des ateliers au village. Les artisans ruraux en Dauphiné sous l’Ancien Régime. Presses Universitaires de Grenoble, 1998, 2 vol., 568 p. ;
·  —, « Les carrières de meules de moulins en France à l’Époque Moderne », in Moulins et meuniers dans les campagnes européennes (ixe-xviiie siècle). Actes des xxie journées internationales d’histoire de Flaran, Toulouse, 20 p. dact. (à paraître en 2002).
·   Belmont, Alain, et Bois, Michèle, Les carrières de meules de moulins de Quaix-en-Chartreuse (Isère) : document final de synthèse, Service Régional de l’Archéologie (Rhône-Alpes), juillet 1998, 44 p. dact.
·   Boehler Jean-Michel, La Paysannerie de la plaine d’Alsace (1648-1789), Strasbourg, Presses Universitaires, 1995, 3 vol.
·   De Font-Réaulx, Jacques, Cartulaire de l’évêché de Saint-Paul-Trois-Châteaux, Valence, 1946.
·   Ducassé, Élie, « Meules et moulins en Lomagne », Bulletin de la société archéologique, historique, littéraire et scientifique e du Gers, 3e trimestre 1995, pp. 280-292.
·   Durand, Sylvain, et Soulingeas, Yves, « Chronique des archives de l’Isère » (le fonds Alloix d’Herculais), La Pierre et l’Écrit, n° 11, 2000, p. 45-52.
·   Erpelding, Émile, « Les pierres à moulins et l’industrie meulière de la Ferté sous Jouarre », Fédération française des amis des moulins, n° 7, 1982, p. 83 à 111.
·   Estienne, Charles, et Liébault, Jean, L’Agriculture et maison rustique, Paris, chez Jacques du Puys, 1578, 319 p.
·   Flandrin, Jean-Louis, et Montanari, Massimo, (dir.), Histoire de l’alimentation, Paris, Fayard, 1996, 920 p.
·   Garnot, Benoît, Les Campagnes en France aux xvie , xviie et xviiie siècles, Gap, Ophrys, 1998, 176 p.
·   Goubert, Pierre, Les Paysans français au xviie siècle, Paris, Hachette, 1982, 296 p.
·   Grare, Stéphanie, Moulins et meuniers en Val d’Ainan (fin xvie-début xixe siècle), mémoire de maîtrise d’histoire sous la direction d’A. Belmont, Université Grenoble ii, 1999, 2 vol., 144 et 130 p.
·   Guérin, Hubert, « L’exploitation des meulières en montagne de Reims », Actes du 115e congrès national des Sociétés Savantes, Section d’Histoire des sciences et techniques, Avignon, 1990, Paris, éditions du cths, 1991, p. 107 à 116.
·