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Histoire & Sociétés Rurales

2001/2 (Vol. 16)


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À Alger, une actualité tragique nous rappelle une fois de plus cette évidence : les désordres dont la nature semble être la cause sont, plus souvent qu’on ne le dit, la conséquence de conduites irraisonnées de la part des hommes. Plusieurs des articles réunis dans cette livraison rappellent que les communautés paysannes d’antan prenaient bien la peine de s’imposer des garde-fous écologiques : une certaine forme de consensus social s’ancrait dans une structuration des modes d’exploitation du finage. Les compromis réalisés ménageaient sur le long terme la coexistence d’intérêts contradictoires dans des milieux fragiles, sans pour autant les mettre totalement à l’abri de l’irruption brutale d’un facteur de déséquilibre.

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Comme le montrent les « Statuts » de la commune de Gigondas dans le Vaucluse présentés par Madeleine Ferrières, ces règlements de police champêtre furent aussi des instruments de gestion de l’environnement. De même, les réseaux de canaux de la montagne pyrénéenne furent tout autant un moyen d’étendre le domaine cultivable que de se prémunir contre les ravages provoqués par le déferlement incontrôlé des eaux sur les bassins-versants. La description des droits et usages de l’eau que fournit Thierry Ruf, depuis le xive siècle, trouve d’étroits parallèles dans des textes encore plus anciens, provenant des provinces romaines d’Afrique du Nord, preuve de la force (et de la permanence dans la longue durée) du lien unissant certains systèmes techniques et certaines formes d’organisation sociale qui ne sont cependant pas insensibles à l’incidence des mutations politiques majeures. Le numéro que nous livrons fait saisir concrètement les différences de tempo entre le politique, l’économique et les structurations que l’on qualifierait presque de socio-techniques, tant le rapport entre ces diverses sphères est étroit. Dans un article stimulant, Georges Pichard nous invite à saisir ce que furent les diverses implications de l’irruption au xviie siècle d’une logique du profit à court terme (économique) dans les campagnes provençales. Une nouvelle rationalité, à visée ouvertement productiviste, exacerba les défrichements dans un saltus dont on sait, depuis les agronomes romains (puisant à des sources grecques), qu’il est une composante indispensable à l’équilibre du système de polyculture méditerranéen, ne serait-ce que comme support nécessaire de l’élevage. Ces défrichements sur des terres autrefois communales, sacrifiées pour éponger les créances de bien des villages, furent très vraisemblablement une des causes de l’ampleur de la crise environnementale que connut le Midi rhodanien au début du xviiie siècle. La part des mutations climatiques, toujours délicate à évaluer par rapport à celle du « forçage » humain, doit être prise en compte dans l’analyse mais, comme le suggère Georges Pichard, un effet cumulatif et dialectique des deux ordres de facteurs apparaît ici fort probable.

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Les marques de l’activité humaine sur l’environnement ne sont pas liées au seul secteur primaire. Modestes mais trop négligées jusqu’à présent, celles qu’a générées le secteur industriel sont multiformes. L’article qu’Alain Belmont consacre à une carrière de meules de moulin située à proximité de Grenoble, en activité aux xviie et xviiie siècles, montre tout l’intérêt d’une étude qui conjoint à parité investigation archéologique et enquête archivistique. Il fait comprendre pourquoi la pierre meulière de Chartreuse fut diffusée loin du Dauphiné pendant deux siècles avant que l’exigence accrue des consommateurs en matière de bon pain ne lui fasse préférer la pierre briarde. Quelle que soit l’époque considérée, l’histoire de l’alimentation à laquelle nous touchons ici gagne beaucoup à s’appuyer sur le témoignage qu’apportent les vestiges matériels : tout bon cuisinier sait que de la forme de la marmite dépend la qualité du pot-au-feu.

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Le ravitaillement des armées d’occupation a toujours été une source de tensions avec les populations rurales. En 1814 et en 1815, dans les campagnes parisiennes, Jacques Hantraye souligne que les vieux réflexes d’appel aux notables et aux autorités locales jouent à plein alors que l’administration napoléonienne a doté le monde rural d’un solide écran. Si les invasions ont pu renforcer les prises de conscience des intérêts communs des ruraux – tout en mettant au jour les indéniables inégalités d’intérêts –, l’ouverture des échanges et l’essor de la consommation ont frappé de plein fouet des traditions paysannes séculaires. Dans ce contexte, particulièrement sensible de 1945 à 1962, le parti paysan, dont le Cantal de Camille Laurens fut l’un des principaux « fiefs », représenta une expression politique éphémère. De cet échec, qui sanctionnait la perte de pouvoir de l’électorat strictement agricole à l’intérieur de la société française, y compris rurale, Gilles Richard nous donne quelques clés.

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De l’environnement au politique, de la gestion de l’espace au contrôle du « territoire », le numéro 16 d’Histoire et Sociétés Rurales vient pointer quelques secteurs de recherche en plein essor. La nature des comptes rendus le rappelle, des synthèses européennes (comme L’Histoire de l’environnement européen de Robert Delort et François Walter, par Georges Bischoff, ou les Actes sur la Politisation des campagnes au xixe siècle, par Antoine Cardi) ou nationales (tel l’impressionnant volume de l’Agrarian History of England and Wales sur la période 1850-1914, sous la plume de Ronald Hubscher) aux monographies régionales et sociales, de la Finlande (journée d’étude sur le socialiste paysan Santeri Mäkelä, grâce à Maurice Carrez) aux Andes (thèse de Geneviève Cortes sur les mutations en Bolivie, par Jean-Marc Fournier). Le lecteur s’en rendra vite compte. Il remarquera aussi l’importance des instruments de travail livrés à la communauté scientifique, notamment pour les paysages et les structures foncières du Moyen Âge tout comme l’intérêt des études linguistiques et onomastiques qui traversent les périodes historiques. Avec cette grosse quarantaine de recensions, c’est l’occasion pour nous de remercier une équipe, toujours plus nourrie et sans cesse élargie, de collaborateurs désireux de nous faire part de l’avancée des travaux sur les sociétés rurales.

Pour citer cet article

Brunet Michèle, Moriceau Jean-Marc, « De l'environnement au territoire. Regards croisés sur les sociétés rurales», Histoire & Sociétés Rurales 2/2001 (Vol. 16) , p. 7-9
URL : www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2001-2-page-7.htm.


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