Histoire & Sociétés Rurales
A.H.S.R.

I.S.B.N.en cours
284 pages

p. 81 à 115
doi: en cours

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Études

Volume 16 2001/2

2001 Histoire & Sociétés Rurales Études

L’espace absorbé par l’économique ?

Endettement communautaire et pression sur l’environnement en Provence (1640-1730)

Georges Pichard  [*]
Avec l’exemple de la Provence d’Ancien Régime, on saisit l’ampleur considérable de l’endettement communal, mais aussi ses conséquences environnementales dès le milieu du xviie siècle. Lors de la liquidation générale de 1640, les communautés villageoises se séparèrent de la plus grande partie de leurs biens : les bois, « défens », terres gastes et toute la gamme des biens communaux tombèrent aux mains des créanciers. Les défrichements qui s’ensuivirent aggravèrent considérablement les effets des mauvaises conditions climatiques de 1651 à 1711. Ainsi s’étendit dans l’espace rural le domaine soumis à une logique « économique ». This study of Provence under the Old Regime underlines the considerable burden of communal debts, but also their environmental consequences from the mid-xviith century on. Starting in 1640, date of the liquidation générale, the major part of the communal properties of villages fell into the hands of their creditors. The extensive land clearing which followed considerably worsened the impact of bad climactic conditions of the years 1651 to 1711. Thus, the control exerted by « economic » logic over the rural spacespread to ever-widening areas. Keywords : défrichements, biens communaux, endettement, environnementcommunals properties, debts, environment, extensives lands cleaning.
Le xviie siècle rural en Provence rechigne à s’inscrire dans un schéma d’évolution national. Depuis René Baehrel, qui opposait sa croissance céréalière à l’atonie d’un xviiie siècle en lent déclin, il est malaisé d’y étendre la « crise » rurale constatée ailleurs, en Île-de-France, en Bourgogne ou en Alsace notamment [1]. La spécificité « provençale » repose sur une analyse surtout céréalière des plaines rhodaniennes. Un élargissement est donc souhaitable, non seulement spatial ou géographique, mais aussi sémantique en incluant dans le « rural » les espaces non cultivés – les terres « gastes » –, vouées au parcours et, à ce titre, souvent mises en « défens ».
Voué originellement au pâturage des troupeaux divagants, ce saltus reste indissociable du milieu rural méridional. Or, la transposition dans le passé d’une mentalité économique construite postérieurement dissocie volontiers ce qui était alors intégré : l’espace directement productif et cadastré est isolé par l’historien, quitte à élaborer en dehors une histoire de la forêt ou du paysage. Aussi le découpage d’une « histoire économique », avec ses indéniables succès et ses apories, doit-il être soumis à une critique radicale, ce qui suppose de concevoir l’économique comme une forme historique construite et datable, avec sa genèse et son éventuel dépérissement, aussi étonnante que la proposition apparaisse.
L’exemple du xviie siècle provençal indique bien la conjoncture où se noua une rupture dans la gestion de l’espace rural et son intégration dans les logiques de l’échange. À partir de 1640 surtout – et jusqu’en 1660 pour la phase critique majeure –, la liquidation forcée des dettes communales entraîne la majeure partie des terres « gastes » et des « défens » dans une rationalité nouvelle. On passe de l’attitude « œconomique » ancienne, marquée par un pullulement de règlements locaux et une surveillance de tous les instants, à une « économie » à visée productiviste, qui favorise des défrichements précipités : les acquéreurs de communaux ne cherchent guère à ménager des biens dont la seule finalité désormais était d’éponger des dettes au plus vite. La « crise » rurale provençale correspond au passage, dramatique à bien des égards, d’une économie traditionnelle, conçue d’abord comme une gestion de bon père de famille, à une économie « moderne », tournée résolument vers l’accroissement des richesses et caractérisée par le recul de l’hétéronomie des espaces ruraux. Jusqu’à la fin de l’Ancien Régime, résistances et repentirs ne manquèrent point, mais la rupture intervenue s’observe à travers tous les indicateurs disponibles : la question environnementale en est le plus massif, mais aussi le plus délicat à évaluer.
Tout en cherchant à poser le problème d’une « crise rurale » qui ne serait pas uniquement de « production », on mettra le doigt sur l’événement provocateur ou initiateur. Très vaste, la question sera à reprendre et à préciser, si on accepte l’idée que la constitution de l’« économique » comme référentiel n’est pas un « donné » universel, mais qu’elle dépendait d’une autre relation à l’espace, notamment l’espace dit « naturel » [2]. Aux sources des conflits qui surgissent ainsi au cœur du xviie siècle se posent deux questions délicates :
1. - D’abord la relation du monde paysan à la terre et à l’espace communal, qui prend aussi en compte les liaisons symboliques entre le sol et l’imaginaire spatial dans la cellule villageoise. Étudiée par les ethnographes, cette question l’a été fort peu par les historiens, à l’exception notable de l’imaginaire religieux [3].
2. - La deuxième question, que l’on ne fera ici qu’effleurer, touche aux relations entre la terre et l’argent ; elle conduit à s’interroger sur la portée des équivalences monétaires dans les pays de taille réelle sous l’Ancien Régime.
 
Aux sources du conflit de l’endettement : la hantise du monétaire
 
 
L’endettement rural, qu’il soit particulier ou collectif, n’a rien d’inconnu : il marque la première faille dans le massif des droits et pratiques communautaires. Pour le xviie siècle, Pierre de Saint Jacob voyait dans ces « milliers d’hectares de biens collectifs disparus [.] un événement considérable qui ouvre l’ère des grands conflits » [4]. En Languedoc, le problème a aussi été largement évoqué, quoique l’étape décisive, ouverte après 1660, y soit plus tardive qu’en Provence [5].
« Départir » les dettes liées aux guerres civiles
On sait depuis longtemps le poids des dépenses de la guerre au temps de la Ligue, charges et ponctions particulièrement pesantes en Provence avec l’invasion des troupes du duc de Savoie entre 1591 et 1595 et les multiples sièges. La paix tout juste rétablie, la liquidation des charges accumulées se posa avec acuité. Les premiers signes apparaissent dès 1598, peut-être même un peu avant [6]. Un excellent recueil d’administration de la province, rédigé au xviiie siècle, ne cache pas la nature des affrontements qui survinrent lorsque fut instituée une commission de révision des dettes avec les gens du Parlement d’Aix et de la Chambre des Comptes [7]. Dès 1601, la noblesse – « dont les membres étaient les principaux créanciers des communautés », grand sénéchal en tête – commença à se raidir dans l’opposition face à l’attitude consentante des États.
La controverse porta d’abord sur un point secondaire : le « sursoy » préalable des dettes des communautés et du pays, afin d’opérer leurs révisions, ce qui d’ailleurs menaçait les prétentions mal établies ou carrément infondées. Ce que redoutaient surtout les créanciers, était de se voir attribuer les remboursements en biens ruraux et non en argent. Car les communautés demandèrent elles-mêmes l’acquittement sur leurs biens-fonds, suivant une répartition que les statuts de Provence appelaient un « département » ou « mespartement » ; elles proposèrent aussi une liquidation « par indication » ou par écarts sur les cotes cadastrales. Ce mode libératoire consistait à attribuer aux créanciers une part hypothécaire du produit de chaque cote cadastrale, proportionnelle à celle-ci, à moins que les propriétaires ne préfèrent céder une part du fonds. On classait les créanciers par ordre et rang, lesquels devaient ensuite choisir selon leur rang les cotes cadastrales sur lesquelles ils devraient être payés, les premiers choisissant les meilleures et les plus fructueuses. En 1715, la durée de ces hypothèques donnant lieu à prélèvement fut fixée à dix ans. Les représentants des communautés se référaient aux « statuts » de la Provence pour réclamer le droit de s’acquitter en département sur les biens. Il fallut deux lettres patentes du roi pour confirmer cet aspect de l’autonomie provinciale. Une incertitude persiste sur la façon dont s’exerçaient les droits hypothécaires des créanciers envers les biens particuliers sur lesquels ils avaient opté. Il nous paraît peu vraisemblable que le remboursement en argent refusé collectivement ait été imposé aux particuliers eux-mêmes. On penche donc plutôt pour des parts de récoltes ou même des parts de fonds.
La part du feu : rembourser en nature en entamant le capital
Le paiement en nature paraît avoir été l’obsession de ces communautés pour lesquelles la liquidation en deniers que réclamaient les créanciers était souvent synonyme d’exécutions violentes, de pressions ou de chantage. Un factum de la communauté de Seillans, l’une des plus lourdement endettées, évoque en termes déchirants comment les soldats n’allaient « chez eux qu’avec des armes de fer et de feu » et comment on n’étanchait « leur soif insatiable » qu’en tombant dans les rets de l’endettement. Il n’est que trop vrai, rapportent les villageois, que :
« Leurs créanciers se sont servy de ces occasions funestes pour les faire passer par ou bon leur a semblé [.] ils les ont forsé de signer des obligations pour des choses non deuës, ou pour des interests accumulez [.] ils leur ont vendu bien cher des grains qu’ils ont retiré dans le mesme temps à vil prix pour avoir un titre coloré de leur avarice [.] ils ont exigé d’eux plus de trente mil livres, seulement pour surseoir leurs contraintes, et qu’ils ont fait en un mot tout ce qui est deffendu par les Loix Divines et humaines [8]. »
Même si cette attitude justifierait une prospection dans les archives communales, parmi les délibérations et les procès, il semble que la crainte de ces violences ait été assez forte pour entraîner beaucoup de communautés à s’orienter sur d’autres modes de remboursement.
Mais était-ce la seule raison qui poussait à refuser une plus grande emprise des signes monétaires ? Le refus était si fort qu’on allait jusqu’à vendre couramment aux créanciers des « quatrains » et « cinquains » des fruits, à la condition de n’être point molesté ou forcé à payer sous d’autres formes et cette résistance désespérée à la monétarisation des dettes ne fut pas sans suite, allant jusqu’à sacrifier le tiers des récoltes !
L’Assemblée des États dut parfois suivre des initiatives prises en dehors de son sein. Accablées de dettes et d’intérêts à payer, plusieurs communautés mirent elles-mêmes le doigt dans l’engrenage : elles se pourvurent en Conseil pour obliger les créanciers à se payer en domaines et biens communaux, en se réclamant du sempiternel « statut ». En 1611, se réunirent 63 d’entre elles à Manosque pour s’imposer les frais des procès. Le sacrifice consenti était-il unanime, ou bien plutôt le fait d’un petit nombre d’acheteurs éventuels soucieux de mettre la main sur de profitables moulins et fours banaux dont la vente permettait de rembourser au moins une partie des dettes ? Pour les plus riches, il n’est pas exclu que la perspective de s’emparer d’« engins » et de fours, aux revenus assurés, ait joué un rôle dans le refus d’une imposition générale sans cette perspective de compensation. L’époque était proche où l’on y ferait entrer les bois et les défens, encore moins attractifs et plus dépendants des solidarités de groupe. Devant cette menace, les créanciers en appelèrent à une commission de magistrats présidée par Guillaume du Vair qui, le 30 juin 1612, n’admit que 48 communautés dites « impuissantes » à se libérer en fonds de terres et, pour le solde, en cinquain. Pour éviter d’avoir à rembourser en argent, bien des villages s’efforcèrent de rejoindre cette catégorie qui doubla presque par la suite.
La phase préparatoire (vers 1600-1640)
Deux premières vagues d’aliénations domaniales avec franchise de taille se placent à la charnière du xvie et du xviie siècles, puis entre 1612 et 1619, tout comme les ventes de perception de tasques ou parts des « fruits » [9]. Une clause interdisait leur aliénation perpétuelle et il s’agissait alors d’une délégation de la ferme aux créanciers. Dans quelle mesure les premières aliénations purent éponger une partie des dettes ? Les éléments statistiques manquent, mais le mouvement semble avoir tourné court, sauf en haute Provence occidentale. En 1633, le sieur Gras, curé de Figanières prit la tête des communautés dites « impuissantes » et l’Assemblée des États commença à prendre peur d’un problème qui lui échappait. Cependant, à force de solliciter le Conseil, les communautés finirent par susciter la prise en mains des commissions de liquidation par la monarchie elle-même, sous la houlette des intendants. Nul doute que la question des dettes ait été un élément important de la promotion de ce corps. Même si les institutions provinciales – Parlement et Cour des Comptes –, demeuraient présentes, l’enlisement de ces commissions favorisa l’intervention des gens du roi.
La seconde vague, décisive, correspond à la prise en mains par l’intendant de Champigny et un maître des Comptes de Paris, le sieur de Vautorte. De 1635 à 1640, les règles de liquidation distinguent les communautés impuissantes (au nombre de 80) de celles qui devraient payer au moins une partie de leurs dettes en deniers. Mais encore une fois on introduisait un adoucissement en permettant de remplacer ces remboursement en « parties brisées » (sur plusieurs années) par des « rèves » ou taxes sur la consommation, ou par des « cinquains ». En 1640, la grande purge toucha l’ensemble des communautés endettées, dans un département général qui annonçait celui de Cardin Lebret entre 1715 et 1720.
 
Le département général de 1640
 
 
L’événement majeur des espaces ruraux provençaux survint donc, comme en d’autres provinces, durant cette année 1640 et se poursuivit au moins jusqu’en 1647. Partout les communautés durent se plier à une minutieuse procédure : vérification et expertise des biens communaux ; « rangement » des créances par ordre et rangs de priorité ; options des créanciers sur les biens communaux ou sur les cotes cadastrales des particuliers.
Le domaine communal avant 1640
En 1640, bien des villages jouissaient d’un important domaine collectif. On s’en aperçoit justement par l’étendue et la variété des aliénations. Les « engins » essentiels à la vie des communautés, les moulins, à blé ou à huile, étaient propriétés communales, de même que les fours à pain, parfois les paroirs à draps, les foulons et d’autres équipements. Lors des réaffouagements de la fin du xviie siècle, ces biens entrèrent dans les évaluations fiscales pour une part de leur valeur réelle, lorsque les communautés se les eussent réappropriés. Il n’en était pas de même des terres gastes, ces étendues de garrigue ou de maquis, sacrifiées à la nourriture des moutons, à la cueillette des fruits sauvages et au ramassage du bois domestique. Pouvait-on leur affecter une valeur « marchande » ? Sous la pression de l’État et de ses exigences fiscales, mais aussi de l’extraordinaire ampleur des dettes, les experts furent appelés, chose nouvelle, à leur conférer une valeur monétaire. En 1691 – après un essai en 1664 –, l’acquittement des taxes royales d’amortissement et de « nouveaux acquêts » renouvela l’exigence de « mise à prix » des gastes et défens ; terres ou bois, réservés à temps fixes pour le gros bétail, qui avaient été jalousement surveillés jusqu’à l’époque où il fallut les sacrifier.
L’aliénation était une « désemparation » de biens sans clause de restitution définie, même si la possibilité en était sous-entendue. Elle offrait une compensation à une somme due dont la relation d’égalité tenait à sa valeur intrinsèque, à déterminer à dire d’experts. Mais pour rendre attractif un bien qui ne pouvait pas circuler ni être remis sur un « marché », encore fallait-il la promesse d’un rapport futur. En acceptant, de bon ou mauvais gré, d’être payés en terres gastes, bois ou défens, les créanciers recevaient le droit supplémentaire d’en tirer un profit. Il est facile de voir qu’il y avait là une brèche décisive dans un équilibre qui s’était plus ou moins maintenu depuis la grande restauration des terroirs consécutive à la crise des xive-xve siècles.
Dès le début des années 1640, la valeur globale des domaines aliénés aurait atteint la somme de 11 435 541 livres [10], précision sans doute surfaite. Les deux listes conservées totalisent bien une somme supérieure à dix millions de livres, mais il est malaisé de distinguer les doublons des sommes définitives, une fois purgés les recours des créanciers pour faire baisser l’estimation des domaines. Presque toutes les pièces de cette immense procédure ont disparu. Or elle engagea au moins 495 communautés, soit près des trois quarts de toute la Provence [11]. Heureusement, une documentation ultérieure informe sur ces liquidations, communauté par communauté. Ce sont les procès-verbaux et pièces annexes des révisions cadastrales, les « réaffouagements » provinciaux de 1665, 1698 et même parfois 1728. On a pu rassembler le détail des domaines aliénés pour 122 communautés dans les années 1640 et 26 pour les liquidations depuis 1600. Étendu d’un bout à l’autre de la province, l’éventail est assez large pour donner une image fidèle de l’ensemble. Une incertitude demeure pour certaines listes qui parlent globalement des moulins ou des fours, comptés ici pour une unité. C’est dire que les chiffres donnés ici ne sont que des minima, déjà significatifs, pour les communautés représentées, soit environ le tiers de l’ensemble provençal (tableau 1).

Tableau 1
Le démantèlement d’un capital communautaire. Domaines aliénés de 148 villages de 1600 aux années 1640
(nombre d’occurrences répertoriées dans les procédures de réaffouagement)
IMGIMGSource : Réaffouagements provençaux
...IMGIMF
Source : Réaffouagements provençaux de 1665, 1698, 1728 et 1775 (PICHARD, 1999) Bois 25 Moulins à blé 100 Défens 72 Moulins à huile. 73 « Montagnes » et « maures ». 54 Fours 82 Terres gastes et incultes 21 Paroirs 6 Paluds. 6 Foulon 1 Iscles, jonquières*, Barques (passages) 1 messuguières*. 4 Maisons, cazaux* 18 Aires à battre 4 Ferrages, herbages, hermes*. 12 Prés, pâtis et pasquiers*. 16 Domaines, bastides. 21 Terres. 31 Terroirs entiers. 2 Tasques (sur défrichements). 4 Péages, passages, estivaillles*. 9 Relarguiers* 2 Directes et lods. 6 Amendes, infractions. 2 Capages 3 Tiers (des fruits récoltés) 2 Tailles 3 Quatrains. 1 Rentes 1 Cinquains. 4 Droits de pâturages. 2 Huitains 2 Censes 1 Dixains. 2 Fermages 2 Fruits des domaines communaux 1

De cette énumération ressortent la diversité et la vaste gamme des biens communaux aliénés, y compris les droits divers en nature. On retiendra la prépondérance des moulins et fours, mais surtout la part devenue déterminante des bois, terres gastes, « montagnes » à moutons en haute Provence comme dans les Maures. La présence massive des défens, très largement abandonnés, amorçait une transformation radicale de leur fonction dans l’écosystème agraire des communautés. D’un point de vue monétaire, ce vaste brassage des propriétés communales doit être confronté aux chiffres globaux rapportés plus haut. Pour un total de 134 communautés (sur les 148 du tableau 1), la somme connue des aliénations atteint 3 802 375 livres, soit environ le tiers de l’ensemble provençal, tel que le révèlent les listes de l’intendance. On saisit ainsi les plus fortes aliénations (tableau 2).

Tableau 2
Valeurs des principaux domaines aliénés en 1640
(au-dessus de 60 000 livres tournois)
IMGIMGSource : Archives des Bouches-du-Rhô...IMGIMF
Source : Archives des Bouches-du-Rhône, C 580. Forcalquier 600 130 Aups 100 000 Fréjus 67 116 Tourves 480 620 Saint-Paul 90 600 Manosque 67 113 Sisteron 204 972 Lorgues 87 405 Les Mées 66 200 Draguignan 192 225 Digne 86 314 Castellane 64 634 Vachières 170 160 Cucuron 83 578 Figanières 63 324 Apt 170 000 Fayence 84 196 Châteauneuf 55 129 Le Luc 140 300 Callas 83 250 Le Luc 55 000 Hyères 139 567 Eyguières 79 278 Riez 54 300 Trets 111 000 Aubagne 77 412 Saint-Rémy 52 000 Brignoles 110 000 Solliès 74 814 Moustiers 50 932 Seillans 108 225 Berre 70 000 Bargemon 50 408 Trets 107 590 Tourtour 70 000 Boulbon 50 000 Istres 103 550 * «État de la valeur des domaines des communautés de Provence donnés à leurs créanciers suivant le rapport d’estime fait par les experts à ce commis» [date : «département de 1640». Le total figure pour 7496799 livres] et «État de la valeur des domaines que les communautés ci spécifiés ont donnés à leurs créanciers» : cette liste totalise une somme de 3848642 livres. Ces sommes, précise une note, «ont été par nous vérifiées sur les registres trouvés au greffe du Parlement contenant les collocations des créanciers des communautés sur les domaines». Ces registres de collocations ont presque tous disparu. Les colonnes de ce tableau sélectionnent les lieux figurant sur ces deux listes, dont les aliénations dépassèrent les 50000 livres. Pour quelques lieux, on adonné ici le nombre de la liste qui donne la valeur d’aliénation la plus élevée.

Malgré la perte des sources originales, cette reconstitution donne la mesure traumatisante de ce qui survint au milieu du siècle. Quelques exemples complètent un tableau d’ensemble qui ne peut se limiter à des dénombrements.
Une liquidation massive : des moulins et fours aux parts de récoltes
Bonne représentante des localités les mieux dotées, Figanières [12] procéda dès 1617 à l’aliénation du défens de Malignon (28 000 L), de trois moulins à blé, cinq moulins à huile, deux fours, les droits de leyde et passages (32 000 L) et au total un ensemble de 60 610 L de biens. Mais en 1640, lorsque toutes les dettes de la province furent à nouveau vérifiées, que restait-il à vendre ? Le moulin de Courneyrede fut bien délaissé en 1641 pour 15 800 L, mais ensuite ? On dut passer à la vente des fruits du terroir : en 1641, un tiers pour une année ; en 1642, un cinquain pour 4 ans (en tout 20 720 L) ; en 1646, un nouveau cinquain pour 4 ans (22 360 L) ; en 1654, un quatrain de tous les fruits plus une taille de 26 L par maison et jardin potager pour chaque livre cadastrale, pendant six années (soit au total 46 500 L), et l’expert affouageur d’ajouter : « pour estre toutes lesdites impositions employées aux deniers du pays et aux créanciers ».
Dans une région proche, voici le bourg de Callas, la communauté oléicole la plus productive du pays [13]. En 1641, ses 12 moulins à huile communaux furent sacrifiés pour 34 300 L ; ses 5 moulins à blé pour 24 000 L, ses fours banaux « au 60 » (ce qui était léger relativement) pour 13 000 L. Mais il fallut céder aussi le défens de Claret pour 1 300 L et le bois Pellon pour 16 500 L : au total 88 800 L. Enfin, à son tour, Callas passa aux ventes des « fruits » : un huitain et une taille sur les maisons et jardins, plus une autre sur tout le cadastre. Avec tout cela, la dette atteignait encore en 1665 pas moins de 1 016 800 livres, une somme faramineuse qui désignait une communauté à fortes possibilités d’emprunts, donc attractive pour les prêteurs.
Un coup fatal pour les communautés pastorales de la montagne
Chacune des 148 communautés documentées offrirait des exemples analogues, avec des nuances locales. Dans la vallée du haut Verdon, c’est le cœur même du système rural qui est atteint. Les moulins vendus subsistaient, dont les taux étaient parfois relevés pour allécher les acheteurs. Mais une fois vendus les herbages – les « montagnes » –, les anciens utilisateurs locaux risquaient de s’en voir interdire l’accès au profit des troupeaux « étrangers » du bas pays. Les clauses de réserve au profit des habitants n’empêchèrent point un déclin de longue durée : à chaque réaffouagement, l’érosion des feux, des valeurs cadastrales et des dîmes, en porte témoignage. Par une transaction de 1517, les seigneurs de Thorame-Basse s’étaient démis des herbages contre une pension féodale : en 1600, la communauté vendit pour 12 000 L au président Saint-Martin Trichaud, tous les herbages de la terre gaste, tout en en limitant l’usage à 250 trenteniers (7 500 bêtes) ; en 1620, elle aliéna quatre « montagnes » pour 8 330 L et deux défens pour environ 1 259 L [14]. De leur capital pastoral, les habitants n’avaient conservé que les miettes.
À Beauvezer, au Fugeret, à Peyresc, comme à Braux, Saint-Benoît et presque tous les lieux des vigueries d’Annot, Colmars et Guillaumes, le tableau ne change pas. Ailleurs, les hautes vallées n’étaient évidemment pas épargnées, aussi bien la haute Bléone que les montagnes de Seyne ou de Sisteron. À Chanolles-Blégiers, la communauté tenta de racheter deux petits défens, Triey et la Meslée, pour 1 800 L (sur les 14 950 L aliénées), afin de « donner moyen aux habitans d’entretenir quelque peu d’avérage pour le secours de leur famille ». Le procédé ne leur permit que l’entretien du gros bétail un mois d’été, « estans les habitans obligés de le mander hors du lieu pour le faire despestre le reste de l’année » [15]. À La Javie, montagnes, défens et moulins aliénés ne suffirent pas et les habitants durent se soumettre au « département » sur leurs propres biens, « ce qui a contribué à ruiner doublement les habitans ». Prads se séparait des terres cultes et incultes, bois et défens de tout un quartier, celui de Gaudichard, pour 3 100 L [16]. Bayons donnait dès 1619 quatre de ses montagnes, plus une bastide au quartier de La Roche [17]. À Peyresc, le déclin devait être irréversible et l’endettement incoercible : le seigneur y reçut les deux tiers des montagnes, l’autre tiers appartenant à la communauté voisine de La Colle [18] ; il obtint aussi une tasque au dizain sur tous les grains, blé et légumes, à la décharge des avances qu’il avait faites aux divers créanciers de la communauté [19].
Dans la plupart des cas, la récupération des biens communaux au profit des seigneurs fut la règle. Sur le plateau de Valensole, à Gréoux, le baron de Clapiers reçut en 1642 les moulins, paroirs, fours et « rompides » (défrichements), ainsi que les « iscles » de la rivière : le tout était franc de taille, règle explicite de toutes ces aliénations de 1640. Le prix de ces désemparations devait bien entendu être appliqué aux créanciers. Au réaffouagement de 1728, quatre-vingt-six ans plus tard, les commissaires trouvèrent remarquable qu’ayant acquis en 1600 ces fours, moulins et censes qui lui avaient procuré un revenu de 50 charges de grains, elle se trouvait alors « dépouillée » et tenue d’acquitter une somme équivalente [20].
Les liquidations en basse Provence
En basse Provence, des communautés comme Fayence, Seillans, Le Canet, Le Muy, Le Luc vendaient leurs « maures ». Mais celle des Arcs conserva les siennes qui, bien que le seigneur en ait fait rémission, n’étaient pas son bien propre, puisqu’elle devait lui payer une pension perpétuelle recognitive. Les terres gastes du Luc furent abandonnées pour 20 ans, au prix de 16 500 L. L’ensemble des domaines aliénés atteignait 156 800 L sans compter un « département » sur les biens des particuliers pour 41 606 L. Les cinq moulins à huile furent cédés pour 13 500 L, puis repris par la suite pour être revendus à différents particuliers. Pourquoi cette reprise ? Les créanciers de 1640 avaient fait « communion » entre eux et géré les moulins en les arrentant à un seul rentier. Aussi les habitants – « surtout les pauvres » – ne pouvaient-ils « détriter » leurs olives qu’à l’extrême fin de la campagne de l’huile, lorsque les fruits étaient gâtés et les prix en baisse. La communauté délibéra en 1650 de les reprendre pour les revendre en introduisant dans le contrat une clause d’interdiction de « communion ». Quant aux consuls du Muy, à l’endettement record, ils n’avaient plus, en 1664, qu’à se lamenter : « et voilà que ceste pauvre communauté demeure dépouillée de tout [21]. »
Aux abords des plaines de la basse Durance et du Rhône, on vendit les paluds et les « mares », comme à Noves, où le sieur de Villargues tenta des expériences de dessèchement, analogues à ce qui se pratiquait alors en Camargue. Pour 50 565 L, Berre abandonna ses terres palustres et pâturages. À deux reprises, en 1641 puis en 1715, Fos de Martigues vendit ses coussous, tandis qu’Eyguières cédait ceux de Crau pour plus de 50 000 L. Après avoir adjugé ses défens pour plus de 36 000 L, Lançon ne conserva que sa terre gaste à l’usage des habitants [22].
Sous les variantes locales, les liquidations touchèrent toutes les formes domaniales, mais la nouveauté des années 1640 réside dans l’introduction de grands espaces non appropriés dans un marché de la terre au moins virtuel. En dépit de la disparition des registres d’évaluation, il est certain qu’avant toute évaluation monétaire, on dut mesurer ces terres incultes en journaux et charges, ou en cannes carrées. La « montagne » aliénée à Boulbon en 1617 s’étendait sur plus de 505 saumées ; le défens de Pierrevert atteignait quelque 106 ha, celui de Pignans, 108 ; le défens de Simiane la Rotonde, couvert de bois de chênes, faisait 200 charges, « ce qui, selon les consuls, a grandement diminué les facultés et usages de cette communauté ». À la fin du siècle, en 1674 ou en 1691, le pouvoir royal n’oublia pas de lever des droits d’amortissement et nouveaux acquêts sur ces espaces d’usage communautaire. À nouveau la preuve était administrée que les biens communs étaient mobilisables, comme l’étaient depuis longtemps fours, moulins et engins.
 
Du défrichement aux catastrophes torrentielles
 
 
Que firent les acquéreurs de ces biens d’un genre nouveau ? Les aliénations étaient temporaires, comme l’admettaient les clauses des contrats, au moins à titre d’hypothèse, avec l’encouragement du pouvoir royal à partir de 1667 [23]. Pour quelle raison, ces terres jadis repoussées par des créanciers avides de numéraire, furent-elles si facilement adjugées ?
1640 n’est pas une date quelconque. Les années suivantes, la courbe des profits céréaliers en Camargue atteint son maximum séculaire, comme l’indiquent sans ambiguïté les dîmes du chapitre et de l’archevêque d’Arles [24], les domaines fonciers des frères prêcheurs ou encore les récoltes des grands mas arlésiens. Sur les dîmes de Carpentras, on enregistre alors un « décollage » de la courbe du seigle, céréale des nouvelles terres qui connaît une poussée progressive jusqu’à l’extrême fin du siècle [25]. Sans grand risque d’erreur, on peut affirmer que le domaine non palustre de Camargue était, en ce milieu du xviie siècle, à son plus haut niveau d’exploitation. La seule possibilité d’expansion se réduisait aux « Islons » (de Camargue Majeure et du Plan du Bourg), le long du Grand Rhône, quartiers sur lesquels la grande dîme d’Arles s’accrut légèrement au xviiie siècle : c’était le « cadeau » involontaire, en bonnes alluvions, que faisait la Provence des collines et montagnes (mais aussi le versant cévennol) ravagé par l’érosion accélérée de la seconde moitié du xviie siècle. Dès 1644, l’appel aux Van Ens, « dessicateurs » hollandais, permit une mise en culture, au moins temporaire, dans les anciens marais d’Arles. La poussée en faveur de nouvelles terres à semer se retrouve dans l’intérieur, comme en témoignent les premières dates inscrites au linteau des fameuses « bories » du Luberon, qui marquaient autant de points d’appui aux défrichements, loin des villages agglomérés.
Des défrichements précipités
Bois et défens ne purent résister à une si forte sollicitation : les années étaient bonnes, sans catastrophe climatique, exemptes de colères rhodaniennes. Il fallait tirer un profit rapide de l’avalanche de terres potentiellement fertiles – pour peu de temps – et qui tombaient massivement dans les mains de quelques-uns. Continuer la vocation herbagère ou « bouscatière » de ces terres serait revenu à miser sur des rentes incertaines et d’un profit médiocre. Les décisions furent prises en faveur de la solution la plus commode, alors que se pressaient les candidats au travail dans ces terres nouvelles. Dans les communautés du Luberon, les seigneurs acquéreurs multiplièrent les nouveaux baux depuis les premières années du siècle. Beaucoup encourageaient à défricher et sacrifier les bois que certaines communautés tentaient de conserver désespérément.
En 1691, les dossiers des droits d’amortissement apportent une manne d’informations sur la destinée des terres aliénées, parfois reprises, rachetées, mais dont la fonction avait été profondément transformée entre temps [26]. La formation des défens n’a pas été suffisamment analysée, car elle ne s’attache pas au domaine productif et classiquement fiscalisé. Elle obéissait à la nécessité de conserver une part de l’espace communal à la nourriture du bétail, surtout le bétail « arant », indispensable à la culture. Beaucoup des transactions faisant référence aux défens remontaient à la fin du xve siècle et au début du xvie siècle, mais il pouvait s’agir de renouvellements d’usages entre seigneurs et communauté. Après 1650, les aliénations entraînèrent une nouvelle vague de transactions.
La fonction des espaces laissés incultes autrefois devenait paradoxale, ouvrant souvent aux seigneurs ou aux communautés la possibilité de recueillir les profits et tasques de défrichements organisés. Là où l’inculte abondait, cette conversion prit une allure systématique. Faut-il s’étonner de rencontrer à Entrecasteaux un « défens des issarts » qui n’avait « plus aucun bois et « ne ser[vai]t que de labourage » et des « Issartiaux » divisés entre les habitants, que la communauté avait pouvoir de « bailler en arrentement » ? De l’ancien inculte on n’avait conservé qu’une mauvaise pente, proche du village. De ces mutations, les exemples sont légion. Le défens de Vaubelle est « désemparé » lors de la vérification des dettes de 1689 ; à Flassans, le défens de Piedgros avait subi le même sort dès 1604 « pour défricher » : seulement un tiers restait sans culture. Parfois, le terme était trop obsolète, aussi à Correns, les consuls déclarent-ils une « terre gaste communément appelées terres dévens, affermées depuis 1688 ». Les seigneurs y auraient fait procéder à un défrichement par un contrat de décembre 1580. Pressée par ses créanciers et l’intendant d’Aix, la communauté de Trigance se cramponnait sur ses nombreux défens, seule richesse en l’absence des vignes depuis le xvie siècle ; pour se procurer l’indispensable numéraire, elle dut accepter, la mort dans l’âme, d’en sacrifier plusieurs en tentant des distributions aux habitants, avant de recourir, devant le mauvais rapport fiscal, aux adjudications [27]. La logique financière triomphait, au détriment des plus pauvres, invités à ne plus compter sur les distributions de blé et à aller chercher leur subsistance ailleurs.
De part et d’autre du bas et moyen Verdon, les défrichements communaux dominaient et la pratique des lots égaux ou des « faisses » perdura, loin des centres urbains, en plein xviiie siècle. Dans la viguerie de Moustiers, le grand défens de Montagnac, peuplé de chênes, était défriché en 1691 sur près de 40 % de son étendue, soit 87 ha sur 215. En revanche, dans les montagnes du Luberon, les défrichements furent vivement poussés par les seigneurs, anciens possesseurs ou nouveaux acquéreurs, malgré les fortes réticences des communautés elles-mêmes. L’histoire des montagnes de Saint-Saturnin et du Villars a été retracée depuis longtemps [28]. À Vitrolles-lès-Luberon et Gordes, tout bois avait disparu, et Lourmarin en avait perdu le quart. Depuis les années 1670, le bois de Roussillon (35 ha) avait été défriché par les fermiers du seigneur. À Monjustin, le défens de la Montagne du Luberon comportait une centaine de « charges » défrichées sur 238 (79 ha sur 188). Encore une fois la liquidation des dettes des années 1640 eut une influence décisive. Les exemples de Murs, Grambois, Peipin-d’Aigues ou Cucuron montrent à la fois la simultanéité des entreprises et leur abandon quelques décennies plus tard devant les diverses destructions, l’érosion des pentes et l’engorgement des plaines.
En basse Provence, le mouvement de conversion des terres communautaires trouvait de vastes prolongements sur les collines et montagnettes. Les terres gastes d’Eyragues avaient été aliénées en 1626 « pour estre deffrichées ». À Puyloubier, sous la Montagne Sainte-Victoire, la communauté essayait d’empêcher le seigneur de défricher le défens de La Pallière, que sa voisine, Pourrières protégeait elle aussi bec et ongles. Elle n’avait réussi qu’à restreindre de 188 ha à 145 la portion destinée à changer de nature sur laquelle le seigneur portait son dévolu [29].
Changement structurel et crise environnementale
De la haute à la basse Provence, le mouvement des défrichements et de conversion des zones d’élevage en terres à céréales, souvent éphémères, a pu avoir de réels effets de croissance : la progression de la dîme du seigle à Carpentras en fait foi. Les autres régions à forte conversion des pentes en terres cultivées, comme le Luberon, sont dépourvues de ce type d’indicateurs. Il faut se tourner alors vers un autre indice : l’extension de la surface labourable, qui a eu des effets sur les effectifs des troupeaux.
Les belles archives méridionales fournissent là de solides réponses. Grâce aux listes nominatives annuelles de la taille du bétail, l’évolution du cheptel ovin, bovin, « asenin », « mullard » et porcin apparaît parfois en pleine lumière. Le dépouillement de ce type de sources devra être poursuivi, mais ce qui apparaît déjà est la grande dénivellation à la baisse qui affecte tous ces élevages après 1660. Moutons et gros bétail ne retrouvèrent plus les niveaux connus avant 1640. On se rattrapa peut-être, mais clandestinement, avec les chèvres qui alarmèrent de plus en plus les autorités, tout en échappant aux dénombrements. Dans les collines et les montagnes, les pâtures à moutons se restreignaient tandis que la conversion des défens rendait encore plus aléatoire le maintien du gros bétail. À travers ces évolutions se profile un changement structurel qui accorde la priorité aux plantations au xviiie siècle ; à plus court terme, on y décèle une fragilisation des pentes et une véritable perte des sols.
Les géomorphologues savent combien est délicat le partage entre causalités climatiques et « anthropiques », ce dernier terme évoquant surtout le poids démographique et les techniques de culture. Il faut désormais y inclure le type de relation à l’espace. À cet égard, l’enseignement des archives communales oppose en Provence une sorte d’avant et d’après. Avant le grand mouvement des aliénations domaniales, les mesures de protection spatiale pullulent, les « gardes du terroir » et des différents troupeaux prolifèrent, les défens font l’objet d’un soin jaloux, car les petites usurpations, les méfaits subreptices et quotidiens sont légion. À la fin du xviie siècle, le mot « défens » a changé de sens : il évoque désormais les défrichements et la possibilité pour le seigneur ou la communauté, d’y prélever des tasques proportionnelles aux récoltes. Certains villages regretteront ensuite les « anciennes règles » et tenteront de les rétablir, surtout après les désastres torrentiels de la première décennie du xviiie siècle et la catastrophe écologique de 1709. Les résistances aux défrichements encouragés par le seigneur ou imposés par les remboursements de dettes, finirent par céder.
Le recours aux études géomorphologiques toutes récentes permet de mesurer l’effet général de ce changement d’attitude qui vient renforcer l’évolution climatique, au pire moment de la phase critique du Petit Âge Glaciaire. Les archives avaient révélé la montée des menaces depuis le grand « déluge » de 1651 et les destructions de 1684 en haute Provence. Survinrent alors le déchaînement des années 1702 à 1711, le gonflement des eaux du Rhône qui imposaient le surhaussement incessant des digues ou leur « reculat », la fréquence des débits à pleins bords dits « Rhônes pleins ». En certains lieux, le décapage annuel atteignit le double de ce qu’il avait été depuis le Néolithique [30]. Grâce aux premières cartes du littoral dressées sur ordre de la Marine, la progradation du delta du Rhône a pu être évaluée de façon différentielle selon les époques depuis 1668. Elle dut atteindre en moyenne 180 m par an entre 1700-1711, contre 80 de 1668 à 1699. Après la migration de l’embouchure principale (dite Bras de Fer) vers son débouché actuel, au Sud-Est, une majorité de sédiments duranciens donna encore une croissance de 90 m/an, puis de 135 m/an de 1755 à 1778 [31]. Ensuite, la progression devint plus régulière avec un fort ralentissement – 2 300 m gagnés de 1778 à 1840 = 37 m/an – (figure 1).
Figure 1
Crues du bas Rhône de 1400 à 1900
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Crues du bas Rhône de 1400 à 1900
IMGIMF A. Progradation du delta du Rhône au Bras-de-Fer B. Compétence du fleuve en µ C. Crues du Bas Rhône (1401-1900) Essai de synthèse d’après A : Christophe Caritey (1995), B : Gilles Arnaud-Fassetta (2001), C : Jacques Rossiaud (1994) et Georges Pichard (1999)
Note : Cs désigne (graph. B) la compétence maximum, soit, en granulométrie, la taille supérieure, en microns, des particules sédimentaires que le fleuve a été capable de charrier en suspension, suivant les époques : les nombres cités dans le graphique se rapportent à cette donnée. Dans le graph. A, les nombres se rapportent à la moyenne en mètres, par périodes, de la progradation annuelle du delta mesurée d’après les cartes de l’époque, notemment celles des professeurs d’hydrographie de la Marine. Dans le graph. C sont synthétisées les crues du Rhône, en nombre de mois de crues par décennies.
Par ailleurs, la dynamique hydrologique se mesure à travers la capacité de transport de matériaux en suspension. Elle dépasse tous les seuils connus depuis l’Antiquité [32]. Tout le problème sera désormais de pondérer « la part du climat », mais il n’est plus possible de minimiser celle des hommes, ou plutôt de leur nouveau type de rapport avec les bassins-versants. La majorité des matériaux issus de l’érosion s’accumule au pied des pentes, mais l’importance des matériaux en suspension des grands émissaires présente nécessairement un lien avec les nouveaux essarts multipliés depuis le changement d’affectation d’une quantité d’espaces autrefois plantés (même pauvrement) [33]. Les contemporains virent couler les pentes, les plaines et les bassins s’envahir de graviers, les sols se décharner ; dans les fragiles marnes noires de haute Provence, des éboulements s’abattirent sur les maisons des hameaux en contrebas. La crise principale, qui s’annonçait en fait depuis la reprise d’activité du Rhône en 1647, se plaça au début du xviiie siècle, au moment où un réchauffement inopiné succéda à une période de fragilisation des écosystèmes. Entre 1670 et 1693, l’épaisseur des cernes d’abies alba du Mont Ventoux était à peine le tiers de ce qu’elle avait été avant 1660 et de ce qu’elle sera au cours de la période de réchauffement 1700-1706. Seules des études comparatives sur d’autres régions, mettant en relation faits climatiques et humains, permettraient de déceler la part du climat et celle du « forçage » humain. Ce que l’on constate actuellement milite en faveur d’une action sans précédent des sociétés au cours du xviie siècle. Si ce poids des hommes ne pouvait être attribué à la seule croissance démographique, et si les techniques mises en œuvre n’avaient pas fondamentalement évolué depuis la reprise de la fin du xve siècle, il faudrait envisager sérieusement l’idée d’un relâchement dans le rapport des hommes avec ces espaces fragiles.
Dès le xviie siècle, l’alarme est donnée
Le témoignage que nous publions en annexe renforce l’impression de changement radical dans la perception des contemporains face aux terres communes et vis-à-vis de la colline provençale [34]. On y voit apparaître le souci du sol, terme dont le surgissement, en 1657, constitue une première et ce n’est pas là un hasard. L’auteur, qui appartient aux Castellane-Daluis, donne une sombre description des incendies par essartage et de la disparition d’une végétation qu’il décrit comme spécifique. Il met bien en valeur le souci, qui lui paraît trancher avec le passé, d’un rapport rapide, quitte à sacrifier consciemment ou non, la conservation des fonds. Il met enfin en cause, contrairement à notre historiographie du xxe siècle, non d’abord le paysan, mais bien ceux qu’il appelle rentiers et « partisans », les seigneurs comme les chefs des communautés ; la prépondérance du profit à court terme sur le produit en nature soucieux d’assurer le futur. Le paradoxe du mouvement de liquidation des dettes, qui va se poursuivre par la suite, réside là : en tentant de freiner la part du monétaire, les communautés sacrifièrent leur patrimoine, terres communes ou cadastrées, par le moyen des départements ; du moins consentirent-elles à se défaire d’une part toujours plus lourde de leurs « fruits » pendant de longues années, récolte après récolte. Or, repoussée par la porte, la monétarisation allait s’étendre du terroir en culture vers l’extérieur, sur la « nature », sur les bois, les garrigues, les espaces protégés ou non. La mentalité économique, au sens nouveau, s’imposait dans l’espace, par des voies diversifiées et convergentes.
 
L’économique renforce et étend sa consistance
 
 
Le vaste mouvement de colonisation agricole que l’on a tenté d’évoquer est certes moins connu que celui qu’encouragèrent la monarchie et la physiocratie après 1760. Ainsi conforte-t-on aisément l’« immobilisme » d’un xviie siècle opposé classiquement à l’« ouverture » du siècle suivant. La science économique n’étant véritablement éclose qu’au siècle des Lumières, on cherche rarement dans ce qui précède un changement des pratiques et des mentalités qui annoncerait une quelconque mutation. Nous connaissons mieux les origines intellectuelles de l’économie politique (comme jadis celles de la Révolution française) que la maturation des logiques économiques du plus grand nombre.
Un renversement de perspective : le rôle de la Royale
De l’« économique», il faudrait faire l’histoire de l’emploi, non chez les théoriciens, mais si possible dans la pratique plus ordinaire. Terme savant, il apparaît de temps à autre dans les archives elles-mêmes. Parallèlement, l’apparition de la mise en série des objets, autrement dit des dénombrements statistiques, élargit le domaine de l’oikos. La Provence montre que ces dénombrements s’appliquèrent, en tout premier lieu, non sur les « productions » – ce que l’on appelait toujours les « fruits » –, mais sur la nature non cultivée, qui de ce fait allait perdre son statut de disponibilité immédiate, de don du ciel, pour entrer dans le domaine de la rareté. À partir de 1683, s’ouvrent les grands inventaires forestiers de la Marine à Toulon et Marseille, qui décomptent les arbres un à un, les classant par essences et par dimensions ou les évaluant par masses. Les inventaires des bois et forêts doivent désormais être mieux pris en charge par les histoires des « grands nombres » et la statistique [35]. À travers eux se confirme un changement profond dans la relation avec les espaces et les biens naturels. Après 1680, les plans forestiers qui se multiplient dans les Alpes, comme dans les Pyrénées ou les régions de plaine, rejoignent les nouvelles pratiques cartographiques.
La relation administrative et savante à la « nature » ne touche pas la masse paysanne, pourra-t-on objecter ? C’est à voir, car désormais les habitants des campagnes apprennent que cette « nature » n’est plus à leur disposition. Les paysans doivent obtenir l’autorisation de Toulon pour les moindres usages des bois ; ils doivent consigner dans des cahiers, dont certains subsistent, la liste minutieuse des coupes autorisées, avec le nom des particuliers et soumettre chaque année ces listes à l’autorité [36]. Ailleurs, ils rencontrent les commissaires ou charpentiers de Marine opérant sur place, qui vérifient les défrichements et marquent les sujets réservés de la fleur de lys dès le troisième tiers du xviie siècle [37].
La conception d’un nouvel espace à travers la cartographie militaire
Plus secrète et moins visible fut la mise à plat des espaces effectuée par le moyen de la nouvelle topographie militaire. Elle étendit d’abord la géométrisation des constructions urbaines à leurs proches entours. Mais l’inclusion de la représentation à tous les lieux, bois, forêts, landes, marais, au même titre que les villages et les villes, constitue plus qu’un saut quantitatif. On s’éloignait des anciennes « topographies » presque exclusivement adonnées à la représentation des villes et places-fortes. C’était là le signe d’un effacement de la transcendance que conservaient les vues topographiques en perspective classique. La disparition progressive de la ligne d’horizon déléguait aux hommes seuls les choses de la terre, dont l’ordre œconomique est la traduction profane.
On a sous-estimé ce que drainait cette nouvelle topographie des Masse, père et fils, dès ces années 1680 avant même les grands ingénieurs militaires du xviiie siècle. On a minimisé l’effort d’invention de l’espace géographique antérieurement à la mise en place, purement technique, des courbes de niveau et des hachures normalisées. On a oublié, parfois ignoré, l’ampleur du projet d’appropriation de l’espace de cette cartographie, qu’accompagnaient des mémoires qui en étaient la traduction, puis progressivement la synthèse. A-t-on assez réfléchi au fait que les ingénieurs militaires étaient aussi de grands rassembleurs de chiffres ? Population et principales productions, de même que les infrastructures (routes, chemins, ponts, canaux, « engins » et mécaniques) entraient dans leurs préoccupations constantes. Leurs tableaux statistiques – que dans la langue du xviiie siècle on appelait aussi des cartes – prolongent et étendent la mise à l’horizontale des espaces et la vision synoptique tout en faisant le lit de leur unification par le marché [38].
Sur un thème en apparence mineur voici l’illustration exemplaire de l’invention d’un nouvel espace bien avant la mise au point des procédures techniques qui en réglèrent l’extension future et l’homogénéité. Le souci du « relief » et sa représentation en plan précéda d’un bon siècle l’usage du mot et « l’invention » des courbes de niveau, lesquelles d’ailleurs ne se généralisèrent vraiment qu’avec l’aérotopographie. Cette représentation en plan apparut conventionnelle et artificielle avant d’être considérée comme plus exacte, voire « scientifique », et entrer, non sans retours et nostalgies, dans la normalité des représentations courantes acceptées. Mais on conviendra que cette acclimatation d’un nouvel habitus mit du temps et ne pénétra la mentalité collective que tardivement. Il y a cependant là le signe d’un nouveau rapport à l’espace, dont les premières manifestations apparaissent après 1680.
Encore les mots et les pratiques : les autorités provinciales
Ce fut dès le xviie siècle qu’une nouvelle mentalité économique s’insinua et prétendit se généraliser à tout l’espace, porté par la pratique des officiers de finances. Le mot, on l’a dit, apparaît dans les sources et l’influence des grandes liquidations de dettes n’y est pas étranger. Lorsque avant février 1622 l’Assemblée des Trois États se trouva devant le fait accompli d’une réforme de l’affouagement de la viguerie de Grasse, effectuée sous la seule responsabilité de la Chambre des Comptes, elle monta sur ses grands chevaux, tenta de démontrer qu’on ne pouvait procéder à une quelconque révision sans mettre en péril l’ensemble d’un édifice « observé religieusement » depuis 1471. Qu’était-ce donc que l’affouagement ? Ce « n’est qu’un département œconomique fait entre lesdites communautés desdits trois mille trois cens feux, afin d’éviter l’inégalité et que le pauvre ne paye pour le riche. » Certes, à cette date précoce, le mot est encore tout imprégné des significations anciennes, l’économique marquant le « bon ménage » intérieur à la province, conçue comme la maison commune à toutes les communautés. Un ménage, comme l’affirme la suite, qui n’est que le prolongement de celui de chacun des membres lorsqu’ils « dressent leur Cadastre et Terrier ». Le « département » évoque en revanche les procédures en cours pour répartir sur chaque possédant-biens, les sommes dues aux créanciers.
En 1665, lorsque fut décidé par la province, après des décennies de tergiversations, un nouvel affouagement, pour servir de base à la répartition provinciale de la taille, la question des dettes demeurait omniprésente. Mais comme en 1471, l’essentiel des recherches sur les lieux n’était pas encore focalisée autour d’une pure et simple évaluation monétaire. On détaillait autant que possible les revenus en nature et en argent procurés par ce qui restait des domaines. On fournissait des évaluations de production en huile ou en grains ; on décomptait encore des troupeaux. Bien entendu, on recherchait toujours la valeur des cadastres, mais sans que cette valeur, calculée au prix du marché de la terre, constituât le référent suprême auquel tout devait être ramené. La Chambre des Comptes avait mené en 1609-1610 le réaffouagement de la viguerie de Grasse selon d’autres critères. Un arpentage soigneux des terroirs de chaque communauté appuyait finalement une évaluation monétaire globale et, sur ce plan, la pratique de la cour financière était, en cette région frontière, proche de ce qui sera la norme à partir de la fin du siècle. Mais le volume des « fruits » de chaque terroir n’était pas négligé et la valeur monétaire restait un élément d’un ensemble de critères.
Terre cultivée et rôle métrologique du « monétaire » avant 1715
Les étapes suivantes marquent une rupture. Évaluer le terroir cultivé selon les superficies avait toujours paru insuffisant. Pour prendre en compte la grande hétérogénéité des terroirs, on s’était tourné vers l’emploi d’unités de compte qui empruntaient leurs noms à deux systèmes : un système pondéral en livres et onces (et fractions d’once, quarts d’once, dracmes, terneaux, patacs et deniers) ; moins couramment ou plus tardivement, un système monétaire en florins ou en livres, sols et deniers. Ce dernier fut imposé à toute la province par la déclaration royale du 9 juillet 1715, date significative par elle-même. Les nouveaux cadastres devaient en théorie adopter des estimations en unités monétaires et un allivrement dont l’unité en livre cadastrale valait 1 000 livres tournois de l’estimation courante. Telle terre valait donc tant de livres cadastrales (ou subdivisions) représentant, à l’époque de confection du cadastre, 1 000 fois cette valeur sur le marché foncier ou plutôt son appréciation ou anticipation par les experts. Mais avant cette date – et après pour maintes communautés isolées –, les liens entre livres cadastrales et livres marchandes restèrent très ténus, différant partout d’une communauté à l’autre. Il s’agissait en fait d’une simple échelle d’appréciation des biens. En principe, un certificat d’experts devait préciser, lors de la réception du cadastre, la valeur de cette unité en monnaie courante, mais celle-ci devenait vite obsolète, et souvent les consuls et maires ignoraient tout bonnement quelle était la valeur de leur livre cadastrale. Il fallait alors collationner toutes les transactions foncières chez les notaires et les comparer à la « valeur » de ces biens sur le cadastre, un document parfois vieux de plusieurs dizaines d’années [39].
Dans le Comtat-Venaissin, l’apparence « monétaire » des évaluations fut tout aussi évanescente lors de l’opération exceptionnelle qu’avait marquée la confection des cadastres et leur révision entre 1414 et 1418 [40]. Dès cette époque, il avait fallu procéder à une mise à niveau des unités de superficie (saumées) et des échelles de valeur, l’ensemble aboutissant à « une construction abstraite ». À l’orée du xve siècle, ces valeurs, « n’étaient même pas censées être des prix ». Par ailleurs, les cadastres excluaient explicitement les bois et zones incultes [41]. L’utilisation de valeurs monétaires qui auraient fait référence à un marché foncier est un leurre.
La rupture arriva, vivement ressentie par les chefs des communautés, lorsque les commissions d’affouagement imaginèrent de donner une valeur monétaire réelle – « selon les ventes » – non pas au seul terroir cultivé mais à l’ensemble du finage communal, ce qui incluait les bois et défens, les terres gastes, les avantages des marchés ou foires, du passage et du commerce. En 1698, les communautés provençales passèrent sous cette toise : innovation considérable !
L’équivalence monétaire généralisée : un moyen d’intégrer tous les espaces
C’est en effet à partir de cette date et surtout au cours du dernier réaffouagement général que toutes les procédures durent aboutir à la règle de la valeur totale du terroir communal comme mesure de ses capacités contributives. Rituellement, les procès-verbaux énuméraient dans les derniers articles, de quelle quantité cette valeur devait être « diminuée » ou « augmentée » selon la nature des charges ou des revenus autres que ceux des cadastres.
En 1728, la convention d’un vaste marché s’exprimait finalement dans ce « prix » ou cette valeur fétiche qui servait à classer toutes les communautés entre lesquelles devait être réparti le stock quasi immuable des quelque 3 000 feux fiscaux. Les experts calculaient la valeur de l’unité cadastrale locale en comparant le prix réel des ventes et mutations foncières avec leur valeur dans le cadastre de la communauté ; puis la valeur moyenne de ces unités était rapportée au total du cadastre et le produit devenait la valeur du terroir « selon les ventes ». Il était entendu que cette valeur incluait les avantages et les désavantages attachés à chaque communauté, son ouverture sur l’extérieur – les « passages », ponts, barques, la proximité des « bonnes villes », etc. –, ses bois, pâturages communs, mais aussi ses charges féodales ou seigneuriales, ses aliénations et la diversité infinie des particularités locales. Au début du xviiie siècle, la pratique se referma sur elle-même : il devint sous-entendu que la valeur du feu était le total des évaluations locales, divisé par le stock des 3 000 feux provençaux : on la fixa à 50 000 L en 1698, 55 000 en 1728 et 100 000 en 1775.
Ramener la situation d’une communauté à un « prix » capable d’en synthétiser toutes les particularités ne pouvait être immédiatement compris par toutes les composantes sociales de la province. La révolte vint des représentants de la viguerie d’Aix, la plus riche et la plus imposée. On fustigea le « système » d’une poignée d’experts, adonnés à leurs « calculs géométriques » [42]. Dans cette réaction, on perçoit le rapport direct établi entre les travaux eux aussi « géométriques » de la nouvelle cartographie et cette grille uniforme jetée sur la diversité des lieux. Les « opposants et recourants » rapprochèrent avec amertume ces conceptions de celles des « négociants » qui accumulent l’argent « que leur livre la fortune » et sont pressés de le réaliser hors de leur commerce, achetant à n’importe quel prix « des biens immenses ». La rupture avec les procédures passées était vécue comme une abstraction nouvelle, une innovation inacceptable [43]. Mais les commissions de réaffouagement restèrent inflexibles et ce fut désormais le seul équivalent monétaire, généralisé à toute une province, qui dut servir de règle. L’inclusion dans un système marchand de tous les espaces « naturels » aboutissait après plus d’un demi-siècle à une conception encore plus abstraite où se profilait l’idée future d’un marché unifié.
 
Au xviiie siècle : la confirmation des ventes de bois et d’incultes communaux
 
 
Au tournant du xviie et du xviiie siècles, les liquidations de dettes continuèrent. Cette fois, la majorité des pièces en ont été conservées. Faute de pouvoir ici mettre en œuvre une documentation désormais très abondante, on insistera sur sa continuité avec les pratiques évoquées pour les liquidations générales de 1640. La reprise des défrichements après la fin des « années de misère » leur doit sans doute une bonne part. Les nouvelles révisions des dettes furent l’une des tâches principales des grands intendants : Pierre Cardin Lebret père, qui relança les procédures à partir de 1687, date à laquelle il évaluait l’endettement des communautés à 23 millions de livres. En 1703, après les guerres et en incluant la dette de Marseille, on atteignait les 30 millions. Le fils Lebret, nouvel intendant, acheva et mena à bonne fin la liquidation des dettes des communautés de 1715 à 1720 : on retrouva à cette date le niveau de 1687 : 23 millions, Terres adjacentes, dont Marseille, comprises. Les arrêtés royaux qui furent pris et imprimés pour chaque lieu reprirent des dispositions tout à fait analogues à celles de 1640.
L’inéluctable sacrifice domanial des communautés
À nouveau, les capacités financières des communautés étaient largement dépassées. Grâce à l’enquête menée deux ans après la peste de 1720, on connaît précisément les budgets communaux [44]. Pour 226 communautés dont les états ont été conservés, les recettes, tailles annuelles incluses, donnent le total d’un peu plus d’un million de livres. On doit le comparer à la fois aux 970 000 livres de dépenses, impôts royaux et provinciaux compris, mais aussi aux 6,1 millions des dettes réduites, vérifiées et fixées par les arrêts du Conseil pour ce groupe de communautés.
Comment et sur quels fonds auraient-elles pu rembourser de telles sommes disproportionnées à leurs capacités financières ? Et cependant, en 1722, ces communautés avaient pu se libérer, par imposition d’environ 5 % de leurs dettes (308 000 L), ce qui aurait supposé, à ce rythme, 90 à 115 ans pour s’affranchir en totalité de cette charge de 6,1 millions. À cette même date, il restait pourtant environ 3,7 millions de dettes anciennes et nouvelles à régler. Comment avait-on pu trouver en 4 ou 5 ans les sommes nécessaires ? Les solutions adoptées reprirent celles de 1640. Des réponses à l’enquête, il ressort qu’en dehors des emprunts, les sommes remboursées le furent moitié par « département » sur les « cotes » cadastrales des possédants-biens, procédé que l’on réclamait en mettant en avant le « statut » de la Provence. L’autre moitié, tout aussi traditionnellement, fut réglée par aliénation des domaines.
Bois, défens, terres gastes à nouveau mobilisées
À nouveau donc, on vit disparaître les domaines les plus précieux dans les mains des créanciers : Grans, Istres et Fos de Martigues donnèrent leurs herbages et leurs coussous. La première y ajouta la « rève » des poids et mesures et aussi la banalité perpétuelle du marc des olives (une fois la première huile exprimée), cette dernière estimée 19 790 L. Eyguières ayant abandonné ses coussous dès 1641 pour 55 670 L, il ne lui restait plus, en 1717, qu’à vendre ses trois fours. Eyragues avait cédé 87 saumées de « paluns » (marais) dès 1696. Vidauban et Villecroze disposaient encore de défens à vendre. On y ajoutait fours, moulins et terres gastes à Villecroze et une répartition de la moitié de la dette de Vidauban sur les cotes des particuliers, soit plus de 10 000 L [45]. En haute Provence, comme en 1640, ce qui restait de défens et de « montagnes » fit à nouveau les frais de la liquidation des dettes : Tartonne donna son grand défens agrégé de chênes et de pins à M. de Gassendi et sacrifia en outre les montagnes de La Grau et Simian [46]. En basse Provence ou à ses limites, Aups vendit 88 000 L ses domaines communaux, Fréjus et Vallauris pour une valeur de 64 000 L. Ce ne sont là que quelques nouveaux exemples, montrant la perpétuation des mêmes conséquences de la dette. On peut dresser le bilan de cette dette pour 480 communautés provençales, classées par déciles, le taux d’endettement étant effectué par rapport à la valeur totale du terroir dit « selon les ventes » d’après l’affouagement de 1728 (figure 2).
Figure 2
L’endettement des communautés provençales en 1715-1720
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L’endettement des communautés provençales en 1715...IMGIMF
Les remboursements étaient bien avancés, couvrant déjà en 1722 environ 60 % des sommes fixées par les arrêts de 1715. Près du cinquième des sommes dues avaient été remboursées par aliénation des domaines de sept de ces communautés ; les « départements » sur les cotes des particuliers avaient permis de couvrir, au moins sur le papier, plus de 27 % des dettes, mais les impositions, les redoutés remboursements en deniers, progressaient jusqu’à 8,7 %. Aucune des fort pauvres communautés n’avait emprunté, pas même Castellane. On constate là, dans la montagne, le même type de résistance à l’augmentation de l’emprise du monétaire qu’un siècle plus tôt, résistance payée à nouveau par le recul de la propriété collective.
 
Un au-delà de l’histoire économique : l’histoire de l’économique
 
 
Réfléchir sur l’environnement, comme globalité, pousse presque nécessairement à s’interroger sur la place des sciences humaines, de l’économico-social en particulier, et de la fonction jouée par les unes et les autres dans la construction de la discipline historique. Peut-on, sans vouloir choquer, affirmer que le destin de l’histoire comme discipline ne doit ignorer indéfiniment ce qui, transitoirement, constitue le socle et le fondement anthropologique du milieu dans lequel elle se développe ? Faute d’entreprendre cette relativisation de ce que l’on nomme ici l’« économique », la recherche vivante s’en est éloignée, butinant les multiples « objets » qui s’offraient dans la variété des champs du réel, inépuisable, propre à comporter tous les sens, même contradictoires. Pendant ce temps, l’unification économique triomphait sans partage et propageait l’idée d’une croissance sans fin. L’« économique » était potentiellement de tous les lieux et de tous les temps, faisait partie de la nature humaine, même si les phénomènes vécus dans le présent n’avaient qu’un lien très distendu avec cette rétroprojection dans l’histoire. La « croyance économique » [47] avait propulsé la science de ce nom en modèle à rejoindre au moment même où l’histoire s’identifiait comme science humaine, alors que les relations avec les sciences géographiques se distendaient. Le souci de l’histoire devenu si pressant dans les développements récents de la partie physique de ces sciences rend cet éloignement d’autant plus intenable.
Du bon ménage de la nature au productivisme
Dans l’histoire du monde rural de l’époque moderne, deux attitudes apparemment opposées se sont en réalité confortées réciproquement. L’une visait à éloigner très loin de nous « un monde que nous avons perdu », ce rural dont on voit bien qu’il n’évoque plus grand-chose aux générations nouvelles. Il fallait alors, deuxième option, constater une coupure perceptible seulement dans le monde de la technique : la « révolution agricole ». Le présent n’avait en effet plus rien à voir avec ce passé et en chercher l’origine dans le progrès technique avait, pour ce présent, aussi déplaisant soit-il parfois, une vraie fonction de légitimation, de nécessité historique enfin accomplie, dans un contexte de « fin de l’histoire ». Faute de mettre en perspective critique son propre monde, l’historien courait le risque de n’en être plus que le greffier. Faut-il ajouter que cette coupure instauratrice du futur ne savait être trouvée qu’au xviiie siècle et que l’histoire du siècle précédent était traitée, sans le dire, comme une transition ou un temps de latence et de crise – du féodalisme au capitalisme, de la stagnation au mouvement ? Un siècle qui d’ailleurs disparaissait subrepticement du second cycle de l’enseignement secondaire dans une sorte d’indifférence.
La révolution des techniques rurales est-elle la seule et véritable inauguratrice du changement, ou suppose-t-elle des conditions préalables ? Question que l’on jugera avec raison vertigineuse, mais ne pas la poser revient à répondre par l’affirmative. On a proposé ici l’idée d’une rupture, non une coupure mais une sorte de dénivellation entre 1640-1660. D’abord, de nouvelles façons de vivre l’espace rural et d’en faire usage, que révèlent des indices convergents qui mériteraient d’être approfondis. L’initiative est à mettre à l’actif des dominants, les seigneurs et les nobles, créanciers presque uniques des communautés, mais aussi l’État royal et ses représentants, les élites provinciales. En refusant les remboursements monétaires, synonymes de violences en cas de défaut, les communautés se délièrent du même coup de leurs anciennes relations avec les espaces incultes. Les conséquences, devenues dirimantes au début du siècle suivant, créèrent le terrain favorable à de nombreuses prises de conscience, surtout après 1760.
Les agronomes les plus proches de l’exploitation de base s’engagèrent les premiers dans la lutte contre les défrichements qu’ils dénonçaient comme un fléau. Le plus fidèle et le plus constant des disciples de Duhamel du Monceau, l’avocat François Gassendi, propriétaire à Digne et à Barjols, en était le plus typique représentant en Provence. Comme la plupart de ses collègues, il tentait de convaincre que des méthodes de culture plus intensives et soigneuses pourraient améliorer les rendements. Accablé, il constatait qu’un grand seigneur voisin, au lieu de procéder par étapes prudentes, généralisait d’un coup et indifféremment à toutes ses propriétés la méthode des cultures en planches, échouait lamentablement et se répandait ensuite en sarcasmes contre la « nouvelle agriculture ». N’a-t-on pas là l’exemple même du souci prioritaire de l’« économique » face à ce que l’on appellerait de nos jours une « agriculture raisonnée », attentive au sol et à son entretien [48] ? Ces agronomes férus des lumières de la science se heurtaient au nouvel esprit économique, conforté par le ministre Bertin et les « économistes ». Officiellement destinée à répondre aux besoins populaires, cette politique n’en était pas moins axée sur un productivisme générateur de profits, plaçant au second plan le souci de la nature ou, la réservant à l’élite, en la recréant dans les jardins à l’anglaise et les bergeries de Versailles.
La découverte du sol
La rupture dont on a fait l’hypothèse était-elle réellement vécue par les contemporains ? De nombreuses réponses, parfois contradictoires, émaillent les délibérations communales suivies dans le long terme. Certains acteurs situaient bien le cœur du débat. Les habitants de Seillans, qui refusaient les remboursement en deniers, regrettaient presque le temps où « anciennement l’eschange faisait tout le commerce » ; ils dénonçaient « un interest sordide et usuraire » qui poussait les créanciers à refuser les remboursements en nature et en terres. Les collocations étaient présentées comme un facteur d’équilibre « parce qu’elles conservent à un chacun ce qui lui appartient avec tant d’égalité, que mettant l’argent d’un côté, et la terre de l’autre, la balance se trouve dans son équilibre, sans qu’elle puisse pencher à moins qu’il n’y ait de la passion et de la mauvaise humeur ». Séparer la terre du monde de l’argent ou maintenir un équilibre entre les deux ! Ce désir impossible fera sourire aujourd’hui, mais ne démontre-t-il pas que la nature des transformations en cours était perçue ?
La conservation des vocations anciennes de la « montagne » fut l’enjeu d’âpres délibérations communales, encore peu étudiées. Lorsque au prix de longues luttes, la communauté arrivait à conserver ses biens, c’était d’elle-même que devait venir l’initiative des adaptations aux pressions des temps nouveaux. Au lieu de partager, il fallait louer aux plus offrants les revenus des terres gastes et défens, se résoudre à en sacrifier une part ou la totalité en les soumettant aux défricheurs. Ne pas posséder de défens en viendra à signifier ne pouvoir en retirer les ressources de ces mêmes défrichements. Que cette pression accentuée fut la seule voie possible, au-delà de ses déterminants sociaux, n’est pas démontré. Il faudrait prouver, en ce milieu du xviie siècle, une croissance démographique suffisamment forte et soutenue pour rompre les habitudes anciennes.
Au-delà de l’attitude des communautés, en fait des plus influents en leur sein, on ne peut saisir la réaction des paysans que dans les archives de la répression judiciaire. Celles des Eaux et Forêts au xviiie siècle montrent le maintien très fort de pratiques collectives, mais aux dépens des terres fragiles. Les procès pour défrichements, déboisements non autorisés rassemblaient souvent des troupes entières de « travailleurs », parfois l’essentiel d’un village, et presque toujours aussi, au milieu d’eux, ou à leur tête, quelques ménagers, bourgeois et même nobles, qui faisaient figure de principaux responsables et écopaient des plus fortes amendes [49]. Les cas d’individus inculpés isolément sont rares, quasi anecdotiques, du moins à ce niveau parlementaire.
Quelle part respective attribuer aux causes climatiques et humaines dans la grande crise environnementale du début du xviiie siècle, préparée depuis la fin des années 1640 ? Dans cette question non résolue, le phénomène dit de « forçage » anthropique pourrait s’analyser dans deux directions. Sur la mécanique de l’atmosphère elle-même, il est à peine besoin de dire que la question d’une influence humaine ne se pose pas à cette époque. La fin du minimum solaire de Maunder [50], qui coïncide avec le réchauffement et le déclenchement de la phase la plus critique, est peut-être plus qu’une coïncidence. Il en est tout autrement si l’on s’en tient au niveau du sol et des phénomènes d’interface dont il est le fidèle enregistreur. Les contemporains ont cru pouvoir déceler là de profonds changements dans la manière d’agir sur sa constitution physique (annexe). On peut même trouver remarquable que surgisse à cette occasion le concept de sol et que soit dénoncée une pratique « étourdie et barbare quant à l’économique », à propos de l’écobuage et du désir effréné de « s’enrichir par de nouvelles inventions à exiger de la terre plus que de l’ordinaire, et la forcer malgré elle, de donner en peu de temps avec sa perte ce qu’elle aurait donné durant le cours de plusieurs années en se conservant en son entier ». L’ambiguïté même du sens, en train de basculer, qui peut être donné au substantif « économique », paraît justifier l’entreprise tentée ici.

Annexe

 
1657. Une première prise de conscience des risques pédologiques. Dénonciation par le commandeur de Daluy des défrichements excessifs en Provence
 
 
Source : Arch. dép. Bouches-du-Rhône, C 278
Ce court texte a valeur de révélateur. En 1657, le sieur de Daluis, branche de ce nom de la famille de Castellane, recevait du roi, en remerciement de ses services, le privilège de percevoir les amendes pour cause de défrichements interdits en Provence. Sa justification publique arrive en effet à un moment crucial, dix-huit ans après les grandes mutations et appropriations des défens et bois communaux par les créanciers des communautés. C’était la grande période des défrichements dont il sut donner la vision, où le feu (« cette chimie d’agriculture ») tient le premier rôle. Il en décrit avec soin les conséquences sur les pentes et dans les plaines ou les basses vallées. Il est l’un des premiers à pressentir l’originalité, pas encore « méditerranéenne », mais caractérisée de la végétation des collines provençales. Surtout, cette pièce vaut par son vocabulaire créatif : le mot sol, dont Jean Boulaine souligne l’emploi en ce sens beaucoup plus tardif [51] ; l’économique, qui surgit dans un contexte qui, selon nous, est en effet sous-jacent à ce qui arrivait alors aux espaces communaux ; les termes qui désignent les acteurs de cette grande mutation : les « partisans », désignant les porteurs de capitaux, et la complicité plus ou moins générale des « chefs » des communautés. S