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Histoire & Sociétés Rurales

2002/2 (Vol. 18)

  • Pages : 255
  • ISBN : 2868476999
  • Éditeur : A.H.S.R.


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« L’ouverture des villages sur l’extérieur fut un fait éclatant dans l’ancienne France ». Telle est la position de thèse qu’Alain Croix a vigoureusement développée dans les colonnes de cette revue en 1999 [1]   Histoire et Sociétés Rurales, n° 11, 1er semestre... [1] .

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En fait son article dépasse très largement ce que le titre semble annoncer. Il explique « comment et pourquoi il en est venu à douter de l’image classique de l’enracinement au village, et surtout des conclusions qui en ont été très ordinairement tirées en termes de repliement des ruraux ». Cela le conduit à exposer, brièvement, son approche de la question : « la nouveauté ne réside aucunement dans la documentation, mais dans le regard porté sur les documents » ; s’appuyant sur un certain nombre de dossiers classiques, il nuance la notion d’enracinement, il élargit la notion traditionnelle de l’espace de vie, et il montre comment « l’extérieur » est en quelque sorte apporté à domicile, même chez les plus sédentaires [2]  Résumé de l’article, par Alain Croix lui-même, ibid.,... [2] .

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Il choisit, pour énoncer son propos, de prendre, en apparence au moins, l’exact contre-pied d’une formule que Pierre Goubert avait lancée en 1954 : « L’enracinement au village natal fut un fait éclatant dans l’ancienne France [3]   Goubert, 1954, p. 83-93. [3] . » C’est-à-dire qu’il se situe d’entrée dans un débat qu’il « ne prétend aucunement trancher », et il appelle « avec force et sincérité, critiques, correctifs et compléments d’information ». D’où ce début de réponse, qui se veut non une réplique, mais une contribution au débat.

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À vrai dire, y a-t-il matière à débat ? Les historiens de la France rurale doivent-ils opter entre deux visions caricaturales de la société villageoise : celle de communautés totalement sédentaires, totalement endogames, vivant en quasi-autarcie et fermées sur l’extérieur ; et celle de villages-passoires, dans un contexte de pan-mobilité ?

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La réalité de l’ancienne société rurale me paraît infiniment plus complexe ; les termes d’enracinement et d’endogamie ne me semblent pas équivalents ; ceux de mobilité et de sédentarité ne me semblent pas antinomiques. Plutôt que de reprendre point par point les idées développées par Alain Croix, je propose aux lecteurs de notre revue de revisiter ces concepts… et quelques autres au passage.

L’ouverture des villages sur l’extérieur

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Alain Croix a raison : l’ouverture des villages sur l’extérieur est une réalité évidente dans l’ancienne France. Le seul problème est de définir « l’extérieur » : faut-il entendre par là l’environnement proche, la ville voisine, le pays, la province, le royaume ?

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Quotidiennement, la vie des paysans s’organise dans un cadre territorial qui dépasse presque toujours celui du village [4]  Sauf pour certains villages de montagne presque entièrement... [4]  : ce cadre, c’est ce que les géographes nomment l’espace habituel ou l’espace de vie, notion qui figure explicitement dans l’article d’Alain Croix, mais qu’il faut développer et généraliser. La notion d’espace de vie est fondamentale, car elle permet de distinguer mobilité habituelle et migration. Dans le premier cas, explique Daniel Noin,

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« On a affaire à des mouvements habituels répétitifs, souvent rythmés, presque toujours de faible durée ; ce sont des mouvements de va-et-vient, des oscillations ; ils n’expriment aucun changement d’activité, aucune rupture pour ces individus [5]  Il fonde sur cette notion la distinction, qui lui semble... [5] . »

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Dans l’ancienne France et jusqu’au xix e siècle au moins, toute la population rurale semble animée d’un mouvement brownien. Chaque jour ou presque – du moins à partir du printemps –, les paysans parcourent un trajet plus ou moins long pour aller traiter leurs vignes, leurs champs ou ceux des autres ; chaque semaine, une partie d’entre eux se rend à pied, à cheval ou en carriole au marché du bourg ou de la ville voisine, à la fois pour vendre et pour acheter ; épisodiquement, ils fréquentent les alentours pour participer à des fêtes locales ou à des pèlerinages ; ils rendent souvent visite à leurs parents, parfois à une dizaine de kilomètres, à l’occasion des baptêmes, des mariages et des enterrements ; ils courtisent les filles des villages proches, finissent parfois par s’y marier et s’y établir durablement, sans perdre de vue leur clocher natal. Leurs enfants s’y placent souvent comme domestiques, en attendant de s’être constitué un pécule. Même installés en ville, même mariés en ville, ils reviennent souvent au village. Mais tous ces mouvements ou presque se situent dans le cadre de l’espace habituel.

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Cet espace habituel n’est pas homogène : il comporte un noyau dur, celui où s’inscrivent les déplacements quotidiens ; une couronne encore dense, incluant les lieux souvent fréquentés, par exemple les communes voisines, le bourg ou la ville-marché ; puis une zone protéiforme beaucoup plus vaste.

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Il est difficile d’en tracer les limites, puisque la plupart des déplacements ne sont pas enregistrés, et qu’un espace traversé n’est pas nécessaire connu. La solution la plus commode, lorsque l’on veut étudier l’étendue de l’espace habituel d’un village est de s’en tenir à l’aire de recrutement des époux. Mais quelques-uns d’entre eux peuvent venir de très loin, au-delà des frontières de l’espace habituel. L’étendue de l’espace habituel, sa forme et sa cohérence varient beaucoup selon le sexe, l’âge, la profession et le statut social des personnes. Dans certains métiers – gens de mer ou de rivière, colporteurs, voituriers – l’espace de vie peut-être considérable, surtout pour le sexe masculin.

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Comment reconnaître l’espace habituel ? Les sources ne s’y prêtent guère, et l’on doit généralement se contenter de notations isolées recueillies au hasard des recherches [6]  Les exemples cités par Alain Croix dans son très intéressant... [6] . C’est sans doute la raison pour laquelle les grands spécialistes de l’identité villageoise [7]  En particulier Jean-Pierre Gutton et Robert Muchem... [7] n’ont guère abordé le problème de l’ouverture des villages sur l’extérieur, ce qui ne signifie pas qu’ils l’aient nié.

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La plupart de ces déplacements s’inscrivent normalement dans un cycle de vie et dans un espace familier ; ils sont des éléments constitutifs d’une société qui reste fondamentalement stable et sédentaire. Le grand historien anglais Peter Laslett avait, dès 1963, conclu magistralement :

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« Ce système familial et patriarcal qui dominait la société pré-industrielle et en constituait le squelette, réussissait à sauvegarder sa permanence, malgré la courte espérance de vie, les fluctuations économiques, l’expiration des baux, les mœurs vagabondes des jeunes gens en condition et les sautes d’humeur de leurs employeurs. C’est ainsi qu’il faut considérer les institutions de ce monde révolu : comme des moyens d’assurer dans un environnement qui n’était que trop changeant et peu sûr, la pérennité [8]   Laslett, 1964, p. 163. [8] . »

Migrations saisonnières et enracinement

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Les migrations saisonnières sont un exemple caractéristique d’ouverture sur l’extérieur sans déracinement. Il s’agit de déplacements de courte durée, les uns saisonniers, les autres pluriannuels, concernant surtout les montagnards, c’est-à-dire des hommes pauvres, accrochés à leur terre, mettant à profit la longueur de la saison froide pour aller chercher plus ou moins loin des ressources complémentaires. Le mouvement est très ancien, mais il s’est amplifié au xviii e siècle, finissant par entraîner chaque année des centaines de milliers d’hommes, « inondation pacifique qui déferle des hautes terres, puis se retire avec la majestueuse régularité des phénomènes astronomiques» [9]   Poitrineau, 1983, p. 27. [9] .

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Plus de la moitié de ces déplacements concernent des travailleurs agricoles qui abandonnent leur village pendant quelques jours ou quelques semaines pour aller faire la moisson ou la vendange dans des régions proches, élargissant ainsi leur espace habituel. D’autres sont beaucoup plus longs (plusieurs mois) et impliquent des activités fort diverses, généralements spécialisées : pionniers du Livradois qui vont jusqu’en Sologne pour défricher, curer les fossés, créer des étangs ; maîtres d’école du Briançonnais ; chaudronniers auvergnats qui parcourent toute la France et passent régulièrement dans les mêmes villages ; colporteurs savoyards, regroupés en sociétés de commerce et suivant des itinéraires fixes ; scieurs de long de la Creuse ; et enfin maçons de la Haute-Marche, très nombreux à Paris, et qui, contrairement aux catégories précédentes, se déplacent surtout à la belle saison.

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Dans les hautes montagnes, et en Corse, la montée vers les alpages, en été, d’une partie de la population tient à la fois de la mobilité habituelle et de la migration saisonnière : par contre, la transhumance, dans les Alpes du Sud, qui entraîne en hiver les bergers et leurs troupeaux sur plus de cent kilomètres, jusqu’aux plaines du Bas-Rhône, peut être franchement caractérisée comme migration saisonnière.

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De la migration saisonnière, on passe insensiblement à la migration temporaire, puis à la migration viagère. Les colporteurs auvergnats qui s’aventurent en Espagne y restent généralement trois ou quatre ans ; rentrés au village, ils repartent au bout de quelques mois. Comme l’explique très bien Jean-Pierre Poussou,

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« Ces migrants saisonniers et temporaires sont tout, sauf des déracinés, partis sans espoir de retour. Ils ne s’expatrient que pour disposer ensuite au pays de meilleures conditions de vie individuelles ou familiales. La fondation des familles, donc le mariage, est un élément clé des départs : la migration temporaire permet au père d’accumuler une dot pour ses enfants, notamment ses filles ; aux frères de pouvoir désintéresser leurs sœurs ; aux aînés de pouvoir donner une juste part aux cadets lors des successions. Ou bien elle permet de fonder un foyer dans de meilleures conditions, soit parce que l’on disposera de moyens supérieurs, soit parce que l’on pourra épouser une fille plus fortunée […] En fait, par-delà les meilleures conditions de mariage, ce qu’apporte la migration, c’est le moyen de préserver ou d’accroître le patrimoine, sur place ; car ces migrants ne se considèrent pas comme des urbains, même s’ils vivent en ville les deux tiers de l’année : leur famille, leurs biens, leur exploitation agricole surtout sont au pays natal [10]   Poussou, 1988, p. 111. Sur les rapports entre migrations... [10] . »

Les biais de la démographie historique

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Enquêtant sur la « genèse d’un mythe » (celui de l’enracinement au village), Alain Croix en attribue la responsabilité à la démographie historique. « Quand Pierre Goubert avance sa formule ‘l’enracinement au village fut un fait éclatant dans l’ancienne France [11]   Goubert, 1954, p. 83-93. Pour plus de détails : Goubert,... [11] ’, il se fonde sur la simple mise en évidence de la forte endogamie et sur l’analyse de l’origine des décédés dans le Beauvaisis du xvii e siècle. Il en dégage une impression, plus qu’une conclusion, qu’on a exagéré les migrations permanentes » ; mais, « avec le temps, limites de l’observation, prudence de la réflexion et interrogations ont été oubliées, et je pense qu’à leur corps défendant, les travaux de démographie historique ont largement contribué à cette évolution » [12]   Croix, 1999, p. 109. [12] . Alain Croix estime que Pierre Goubert et Louis Henry « portent involontairement une lourde responsabilité dans la constitution de la vulgate de repliement sur le village, ou plus exactement, pour être juste, que nous, historiens, avons manqué de discernement dans l’emploi de ces méthodes [13]  Il ajoute que « nous en avons manqué longtemps, parce... [13] .

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Reconnaissant honnêtement qu’il a contribué, lui-aussi, à alimenter le dossier de l’endogamie [14]  Endogamie et enracinement ne doivent pas être confondus.... [14] , Alain Croix dénonce l’infirmité congénitale de la méthode de reconstitution des familles :

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« Celle-ci écarte en effet de l’analyse pour des raisons techniques d’insuffisance de données, les familles qualifiées d’ ‘incomplètes’. Or ces familles, pour lesquelles nous ne possédons effectivement pas la trace de la fin du couple (c’est-à-dire concrètement l’acte de décès du premier des conjoints), ou visiblement pas toutes les naissances, sont justement celles qui, très probablement, migrent provisoirement ou définitivement. Disparaissent donc les migrants, les errants, les familles simplement amenées à reprendre une ferme dans une autre paroisse même voisine, une bonne part des autres plus largement : la parfaite technicité de la méthode, sa nouveauté, l’intérêt des résultats obtenus, le mirage des chiffres aussi dans une certaine mesure, nous ont fait oublier une faiblesse peut-être tolérable dans bien des champs de recherche, mais évidemment pas dans celui qui nous occupe ici [15]   Croix, 1999, p. 111. [15] . »

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Cette critique n’est pas nouvelle. Alain Croix lui-même l’avait annoncée en 1974 en signalant « les faiblesses de fond des registres, surtout en ce qui concerne les étrangers, les enfants, et les évènements démographiques survenus hors de la paroisse [16]   Id ., 1974. [16] . »

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Jean-Pierre Poussou avait dit à peu près la même chose dès 1973 au Congrès de l’Union internationale pour l’Étude scientifique de la Population à Liège. Généralisant cette critique, il avait fait en 1979 le lucide constat suivant :

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« Par nature donc, a-t-il semblé pendant près de vingt ans, les migrants disparaissent ou presque du champ démographique. Même lorsque le chercheur se trouva en présence d’une paroisse où les migrations étaient fortes, comme ce fut le cas de Michel Frésel-Lozey pour Bilhères-d’Ossau, aucune étude migratoire ne fut vraiment menée. Presque toujours, les migrations sont absentes de la monographie paroissiale ou n’interviennent que faiblement [17]   Poussou, 1979, p. 155. [17] . »

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Personnellement, j’ai essayé d’expliquer cette faiblesse congénitale des monographies paroissiales : il m’a semblé qu’elle tenait à l’étroitesse du champ d’observation. Alors qu’il n’existe pratiquement pas de communautés humaines sans échanges matrimoniaux, ni glissements de population, la méthode de reconstitutions des familles ne permet pas de suivre les émigrants ni même parfois de connaître l’origine des immigrants.

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Il y a bien eu quelques tentatives pour enrichir les fiches de famille à l’aide d’autres sources nominatives que l’état-civil : rôles de tailles, cadastres, contrats de mariage, inventaires après décès, etc. ; mais ces études n’ont pas réussi à nous donner des sociétés du passé une vision dynamique : à l’échelle du village, elles semblent toujours immobiles [18]   Dupâquier et Kessler, 1992. À propos de l’excellente... [18] . Il faut donc se rappeler que la méthode de reconstitution des familles a été inventée dans le but de mesurer la fécondité dite naturelle, non les migrations, et qu’on n’en peut tirer, sur la mobilité des populations du passé, que de vagues indications. La plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu’elle a !

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Sur ces critiques, je suis donc entièrement d’accord avec Alain Croix, mais cela ne signifie pas qu’il faille récuser toutes les sources, analyses et résultats de la démographie historique. En effet, l’étude des actes de mariage nous fournit d’utiles indications sur le degré d’enracinement et d’ouverture des populations du passé.

Endogamie, exogamie, enracinement

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Dans la plupart des actes de mariage du xviii e siècle et dans un bonne partie de ceux du xvii e, l’origine des conjoints est spécifiée, avec distinction de la paroisse de droit (celle de résidence des parents pour les célibataires) et de la paroisse de fait (celle de résidence des époux eux-mêmes). En comparant paroisse de droit et paroisse de fait, on peut donc mesurer la mobilité des jeunes gens avant le mariage. De même la comparaison de leurs paroisses de résidence avec la paroisse de mariage donne une idée de l’ouverture sur l’extérieur [19]  Le mariage est généralement célébré dans la paroisse... [19] .

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À Tourouvre-au-Perche, Hubert Charbonneau a pu prendre en compte la paroisse de naissance des époux, grâce à l’exploitation des bans de mariage [20]   Charbonneau, 1970. Voir en particulier le développement... [20] . Il trouve que, sur 540 époux nés dans le village, 524 y résident encore au moment de leur mariage, et de même 604 épouses sur 614. Évidemment, pour calculer un taux de sédentarité, il faudrait connaître le nombre de mariages de Tourouvrains à l’extérieur. Hubert Charbonneau nous le donne pour la période 1670-1709 grâce aux publications de bans : pour 440 mariages célébrés dans la paroisse, il en trouve 294 célébrés à l’extérieur. Sur ce total de 734 mariages, seulement 304 époux et 366 épouses sont des Tourouvrains de naissance, ce qui semble indiquer un taux d’exogamie assez fort ; mais lorsqu’on calcule, pour les mariages mixtes célébrés à Tourouvre, les distances entre résidences des époux, on voit qu’il s’agit de paroisses limitrophes dans 22 % des cas, de paroisses voisines des limitrophes dans 25 % des cas ; et de paroisses plus lointaines dans 53 % des cas. Au total, 75 hommes et 18 femmes seulement ont parcouru plus de 20 kilomètres. Ce sont les seuls à avoir perdu de vue l’horizon de leur clocher. Encore le cas de Tourouvre est-il un peu spécial, car c’est un centre d’émigration vers le Canada.

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Mais voici le plus important : pour calculer correctement un taux d’endogamie, il ne faudrait pas s’en tenir à la proportion des mariages où les deux conjoints sont nés sur place, mais prendre en compte les voisinages. À Tourouvre, conclut Hubert Charbonneau, « la mobilité, apparemment assez forte, ne s’exerçait guère sur de grandes distances : 94 % des femmes qui se mariaient à Tourouvre résidaient dans la paroisse même ou dans les paroisses limitrophes, contre 86 % chez les hommes » [21]   Ibid., p. 94-95. [21] .

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En règle générale, le taux d’endogamie, quelle que soit la façon dont on le définisse, est surtout fonction de la dimension des communautés : dans les petites paroisses l’étroitesse du marché matrimonial, combinée avec les exclusions de parenté, oblige la plupart des jeunes gens à chercher un partenaire ailleurs, ce qu’on aurait tort d’interpréter comme un signe d’ouverture volontaire sur l’extérieur.

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Pour un échantillon de 44 paroisses rurales du Bassin parisien, l’origine géographique des époux entre 1671 et 1720 se répartit ainsi : 79 % d’entre eux sont dits de la paroisse ; 9 % viennent d’une communauté limitrophe ; 5,5 % sont distants de moins de 10 km. Les mariages strictement endogames ne constituent que 55 % du total dans les petites paroisses, mais 74 % dans les grosses [22]   Dupâquier, 1979, p. 226-227. [22] .

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On doit en conclure que le cadre villageois est bien trop étroit pour permettre de mesurer correctement non seulement l’endogamie et l’exogamie, mais aussi, par voie de conséquence, le degré d’enracinement. Ici encore, il faut faire intervenir la notion d’espace familier : prendre un conjoint dans un village proche n’implique aucun déracinement, et c’est d’autant plus banal que tout l’espace de vie est tissé d’un réseau de relations familiales. En se mariant hors de son village, on ne perd de vue que rarement l’horizon de son clocher [23]  Robert Muchembled l’avait signalé dès 1990 : « Lorsque... [23] .

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Il faudrait donc inventer de nouveaux instruments de mesure de l’endogamie, définissant celle-ci comme un mariage conclu dans le cadre de l’espace familier et non plus du village seulement ; et prendre aussi en compte la dimension des communautés. En effet, les cellules du marché matrimonial doivent être assez peuplées pour permettre à quiconque d’y trouver un partenaire à sa convenance, qui ne soit pas un parent à un degré prohibé par l’Église. C’est dire que le fonctionnement du marché matrimonial exige une ouverture des villages (surtout des petits villages) sur l’extérieur, mais le plus souvent un extérieur proche.

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Ceci dit, il y a des exceptions, et plus que des exceptions : un reste. La part des mariages avec un partenaire lointain [24]  Rencontré souvent à l’occasion d’un service domestique,... [24] est faible, mais non négligeable. On a vu qu’à Tourouvre, elle atteignait 14 % pour les hommes et 6 % pour les femmes, mais selon des critères insuffisants (les paroisses voisines des limitrophes n’ont pas été incluses dans l’espace de vie). Pour les paroisses du Bassin parisien citées plus haut [25]  cf note 22. Il s’agit de la période 1671-1720. [25] , la proportion des mariages impliquant une distance de 10 km ou plus entre conjoints atteint 8 % en moyenne ; 13 % pour les paroisses de moins de 50 feux ; 10 % pour celles de 51 à 100 feux ; 7 % pour celles de 101 à 200 feux. Le pourcentage remonte à 11 % pour les communautés de plus de 200 feux, mais beaucoup de celles-ci ne sont pas des villages, mais des bourgs.

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Ces constations rejoignent celles de Robert Muchembled, citées par Alain Croix lui-même, sur la perception de l’espace par les villageois :

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« Les paysans d’Artois, comme leurs voisins français, perçoivent l’espace à partir d’un centre : leur personne, immobile ou en mouvement, au cœur du village. Celui-ci constitue ainsi pour eux le milieu du monde. Par d’invisibles cloisons, ils le séparent d’une couronne large de 10 à 20 kilomètres en général, dans laquelle ils s’aventurent souvent et qui représente les limites de l’aire matrimoniale dans une société fortement endogamique [26]   Muchembled, 1989, p. 54-55. [26] . »

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Au-delà commence l’inconnu, accessible seulement en une journée de marche ou plus. On retrouve donc ici la notion d’espace de vie, ou d’espace habituel, indispensable pour une approche scientifique de l’endogamie. Indispensable aussi pour l’analyse de la mobilité.

Mobilité et migrations

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On l’a dit dans les premières lignes de cette contribution : la vie des paysans de l’ancienne France se déroule dans un cadre territorial qui dépasse presque toujours celui du village. On peut parler à ce sujet de mobilité habituelle ou de micro-mobilité, ce qui n’est pas tout à fait la même chose [27]  Par exemple la plupart des migrations saisonnières... [27] , mais certainement pas de migration. La confusion vient de ce que les termes de mobilité et de migration recouvrent des réalités très diverses. Si l’on qualifiait de mobilité l’ensemble des déplacements dans les populations traditionnelles, celles-ci apparaîtraient comme universellement mobiles [28]  Ce développement est extrait de la communication que... [28] .

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Comme on l’a vu plus haut, sans mobilité habituelle, les sociétés rurales du passé n’auraient pas pu fonctionner. Les migrations saisonnières et temporaires, bien loin de pouvoir être invoquées comme arguments contre le modèle sédentaire, contribuent à le conforter, en permettant à une bonne partie des paysans pauvres (en particulier les montagnards) de se procurer les compléments de ressources indispensables pour que leur famille puisse subsister au village.

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De même, si l’on qualifiait de migrations l’ensemble des changements de résidence, on trouverait partout et toujours des taux de brassage considérables – même en éliminant l’incidence énorme de la mortalité dans le calcul de ce taux –, car les populations d’autrefois ne pouvaient pas vivre et se développer dans le cadre restreint du village. La plupart des jeunes gens devaient, à leur entrée dans la vie active, se placer comme domestiques : ensuite la moitié d’entre eux environ était amenée à chercher dans les environs une femme qui ne fût pas leur cousine. Cette mobilité temporaire (dans le cas des domestiques) ou à court rayon (dans le cas des époux) constituait la plupart des déplacements dans les sociétés traditionnelles [29]  Beaucoup échappent à l’observation, en particulier... [29] . Il ne faut pas les confondre avec les migrations proprement dites qui impliquent un changement d’horizon, un arrachement. Cet arrachement peut être plus ou moins brutal, plus ou moins complet : les migrants conservent souvent et plus ou moins longtemps des relations avec leur milieu d’origine, mais ces liens se dissolvent fatalement sous l’effet conjoint du temps et de l’éloignement. C’est pourquoi la notion de « territoire familial » proposée par Paul-André Rosental pour remplacer celle d’espace de vie ne me semble pas pertinente [30]   Rosental, 1999, chapitre 3. Dans l’exemple de la famille... [30] .

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Les seules migrations qui méritent véritablement ce nom impliquent un déracinement. Il s’agit, dans la plupart des cas, d’établissement de campagnards en ville, de circulation d’une ville à l’autre et d’expatriations, soit outre-mer, soit vers l’Europe des Lumières. Elles n’ont concerné, en dernière analyse, qu’une minorité de la population, peut-être 200 000 à 300 000 personnes au total par an dans la France du xviii e siècle, donc 1 ou 2 Français sur 100.

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Il faut mettre la mobilité en rapport avec le cycle de vie : jusque vers l’âge de 15 ans, les enfants se déplacent avec leurs parents, et l’on peut parler de « mobilité captive ». Ensuite, une large partie d’entre eux quitte le village pour se placer comme domestiques ou apprentis, mais généralement avec l’intention de revenir ; c’est la « mobilité d’entrée dans la vie ». La plupart reviennent effectivement, mais, dans la moitié des cas, ils ne trouvent pas de conjoint sur place, ce qui entraîne finalement une « mobilité d’établissement » pour un quart environ d’une génération. Vient ensuite la « mobilité de travail », qui n’implique pas toujours un déracinement : les familles de non-propriétaires, qu’il s’agisse de fermiers, de métayers, d’artisans ou commerçants, se déplacent plus aisément que les autres, et quelques-unes d’entre elles peuvent finalement s’établir en ville. Il en est de même pour beaucoup de veuves, riches ou pauvres ; dans leur cas, on peut parler de « mobilité de refuge ».

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Il n’est pas toujours facile de distinguer mobilité habituelle et migration, car les espaces de vie sont multiformes et ne présentent pas de limites bien tranchées. Certaines sources permettent cependant d’en savoir plus. Marcel Lachiver a ainsi montré tout le parti qu’on pourrait tirer des registres de congés et de translations de domicile normalement tenus par les greffes des élections, du moins en pays de taille personnelle [31]   Lachiver, 1977. [31] . Prenant l’exemple de l’élection de Mantes (9 722 feux en 1725) pour les cinq années courant du 1er septembre 1728 au 31 août 1733, il trouve 443 départs de chefs de famille, et 393 arrivées. La plupart de ces déplacements se font dans le cadre de l’élection : 336 chefs de famille sur 433 ne font que changer de paroisse sans quitter l’élection de Mantes, 107 seulement partent vers une autre élection ; sur 393 arrivées, 336 sont en provenance d’une autre paroisse de l’élection, 57 seulement viennent de l’extérieur. Ces taux sont très faibles : rapportés au nombre de feux recensés en 1725, ils correspondent à un taux annuel de mobilité de 1,7 % par an, à un taux d’émigration nette (hors de l’élection) d’environ 0,22 % ; et à un taux d’immigration nette de 0,12 %. Sur les 107 familles quittant l’élection, 99 se sont dirigées vers les élections voisines [32]  Élections de Dreux, de Paris, de Montfort-l’Amaury,... [32]  ; et celles-ci ont fourni 49 familles immigrantes sur 57. Bien entendu ces taux ne concernent que des familles établies, dans un contexte géographique très stable. On ne peut ni en tirer argument pour minimiser l’ouverture des villages sur l’extérieur, ni en conclure à un enracinement général.

46

La propension à migrer des populations d’autrefois varie beaucoup d’un pays à l’autre, d’une province à l’autre, d’un village à l’autre, d’une période à l’autre [33]   Poussou, 1997, p. 269-274. Cet auteur conclut qu’on... [33]  ; ce qui en rend la mesure très difficile. À cet égard, il me semble très délicat d’interpréter les « taux de disparition » que cite Alain Croix, d’après James B. Collins [34]   Croix, p. 144. [34]  : 5 à 7 % par an au début du xvii e siècle à Carhaix, Audierne, et de même à Massérac dans les années 1660 [35]  J’écarte les exemples de Vannes et de Lannion, car... [35] . En effet la disparition d’un contribuable peut résulter de l’émigration, mais aussi de la mortalité : dans les campagnes bretonnes du xvii e siècle, l’espérance de vie d’un nouveau marié ne devait guère excéder 20 ans, ce qui implique un taux annuel de renouvellement d’au moins 5 % et davantage encore en période de crise.

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De même, il n’y a guère de conclusions solides à tirer de la fluctuation des patronymes dans le cadre du village. Leur transmission sur place est fonction du nombre initial de porteurs, de la fécondité des familles, de la masculinité des naissances, du niveau de mortalité infantile, de la fréquence du célibat et du taux d’exogamie. Porté par un individu isolé, dans une population stationnaire, un patronyme n’a que des chances très réduites de passer d’une génération à l’autre dans le cadre du village. En fait, à l’échelle des petits pays, on trouve généralement un corpus de noms de famille animé d’un mouvement brownien, avec des disparitions et des extensions en tache d’huile [36]  Voir l’excellente étude de Jacques Renard sur l’évolution... [36] .

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Finalement, sans remettre en cause les intuitions de Pierre Goubert [37]  cf. note 11. [37] , ni tomber dans le mythe, très à la mode, d’une bougeotte universelle, je suis porté à admettre non seulement l’ampleur de la mobilité habituelle, mais l’importance des migrations proprement dites dans la France d’Ancien Régime :

  • migrations saisonnières (100 000 par an ?) qui, n’impliquant généralement pas de déracinement, peuvent passer à la rigueur pour de la mobilité habituelle ;

  • migrations d’errants, qui ont fourni à Alain Croix la plupart des exemples qu’il cite, mais ne concernent, sauf accident [38]  Jean-Pierre Gutton a montré que les crises provoquent... [38] , qu’une partie des pauvres du village ;

  • migrations d’entrée dans la vie, les plus importantes quantitativement, car chaque année, un tiers au moins d’une classe d’âge doit quitter la famille pour entrer en service, parfois dans les villes, et généralement loin du village natal [39]  On a pu estimer à 1 450 000 le nombre de domestiques... [39] . Ils découvrent à cette occasion des horizons plus vastes.

*

49

* *

50

Dans les campagnes de l’ancienne France, l’ouverture des villages sur l’extérieur, plus et plutôt qu’un fait éclatant, est une évidence sociale et une nécessité économique. Jean Ganiage l’avait dit avec force il y a près de quarante ans, à propos de ses Trois villages d’Île-de-France :

51

« Chacune des paroisses, chacun des hameaux menait sa vie particulière, avec ses problèmes, ses habitudes, peut-être même ses traditions. Mais peu ou prou, tous ces villages entretenaient des relations avec d’autres bourgs, d’autres paroisses. Chaque famille avait ses parents du dehors, frères, neveux, cousins. Par le jeu des alliances et des parentés, la population du village baignait dans un monde plus vaste, dont les limites nous paraissent indécises, variables en tous cas selon les époques [40]   Ganiage, 1963, p. 42. [40] . »

52

« L’enracinement reste un phénomène dominant presque partout mais les exceptions sont suffisamment nombreuses pour ouvrir les campagnes sur l’extérieur » : c’est ce que reconnaît Alain Croix lui-même, qui ajoute que « l’espace de vie de tous les habitants est beaucoup plus grand que celui du village ». En outre, il n’y a pas incompatibilité entre enracinement et ouverture sur l’extérieur : beaucoup d’adultes enracinés ont eu l’occasion de quitter l’horizon de leur clocher, à l’occasion de leur service domestique, ou de migrations saisonnières.

53

L’enracinement et la sédentarité ne peuvent se définir dans le seul cadre villageois. Il faut faire intervenir les notions d’espace habituel ou plutôt d’espace de vie. Passer dans la paroisse voisine à l’occasion d’un mariage n’implique ni migration ni déracinement. Dans ce cadre élargi, l’enracinement et la sédentarité concernent 90 à 95 % des anciennes populations rurales.

54

Les déplacements des paysans ne peuvent être compris et mesurés qu’en introduisant la distinction fondamentale entre mobilité habituelle et migration, le critère étant le déracinement : tant qu’on reste dans le cadre de l’espace de vie, on ne peut parler de migration. Même la plupart des migrations saisonnières peuvent être considérées comme relevant de la mobilité habituelle.

55

La mobilité habituelle, ainsi que la propension à migrer, est très variable d’une époque à l’autre, d’une région à l’autre et même d’un village à l’autre, ce qui interdit les généralisations hâtives et les conclusions sommaires.

56

En outre l’ancienne société rurale comporte à la fois des familles sédentaires et des populations flottantes de nature variée (célibataires plus ou moins âgés, veufs, veuves, marginaux, mendiants) beaucoup plus mobiles que les premières ; mais, à l’échelle nationale, et en période calme, celles-ci ne représentent sans doute qu’une petite minorité (2 à 3 % ?). Toutefois leur importance culturelle dépasse certainement leur importance statistique, comme l’a bien vu Alain Croix : elles contribuent à l’ouverture des villages sur l’extérieur.

57

La plupart des déplacements sont individuels. Ils sont le fait de jeunes gens qui doivent abandonner le foyer familial pour entrer dans la vie active, soit dans les environs, soit à la ville. Les uns reviennent dans leur ancien espace de vie – mais pas toujours dans leur village natal – pour se marier, les autres restent ; leur migration devient ainsi définitive ; et elle contribue à alimenter le flux permanent qui draine les campagnes au profit des villes – flux qu’on désignera beaucoup plus tard du terme exagérément dramatique d’« exode rural ».

58

Le point faible de l’article d’Alain Croix, c’est que les expressions d’ouverture des villages sur l’extérieur, d’enracinement, d’endogamie et de sédentarité ne sont ni équivalentes, ni antinomiques. Elles recouvrent des réalités variées et fluctuantes. La difficulté est d’en apprécier les fréquences véritables, ce qui serait indispensable pour éviter les affirmations trop tranchées, mais ce que les sources ne permettent que dans des cas bien déterminés.

59

Depuis quelques années, il est devenu historiquement correct de minimiser, ou même de nier la sédentarité et l’enracinement des populations rurales du passé. C’est ici que se situe le vrai débat. En effet, la question cruciale n’est pas de savoir si les villages étaient ouverts sur l’extérieur : dans la grande majorité des cas, c’est une évidence que personne ne peut contester sérieusement. L’essentiel est de définir la mobilité.

60

Il n’en reste pas moins que l’enracinement est le caractère dominant, largement majoritaire, de la société rurale française d’autrefois, comme le rappelle et le démontre opportunément un récent article de Jean-Pierre Poussou [41]   Poussou, 2002. [41] . Évitons donc de qualifier de « migration » les divers aspects de la mobilité habituelle, et de réduire au village les dimensions de l’espace de vie.


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Notes

[*]

Membre de l’Académie des Sciences morales et politiques, 197, rue Saint-Jacques, 60240, Delincourt.

[1]

Histoire et Sociétés Rurales, n° 11, 1er semestre 1999, p. 109-146.

[2]

Résumé de l’article, par Alain Croix lui-même, ibid., p. 259.

[3]

Goubert, 1954, p. 83-93.

[4]

Sauf pour certains villages de montagne presque entièrement enclavés, et encore !

[5]

Il fonde sur cette notion la distinction, qui lui semble fondamentale, entre deux grands types de déplacements : ceux qui sont habituels, liés au « genre de vie », et ceux qui sont motivés par la recherche d’une vie meilleure, et impliquent un déracinement. C’est à ces derniers qu’il réserve la qualification de migrations : Noin, 1979, p. 239.

[6]

Les exemples cités par Alain Croix dans son très intéressant développement sur « l’espace de vie » illustrent cette assertion. Pour d’autres exemples : Dupâquier, « Mobilité géographique et mobilité sociale », 1994.

[7]

En particulier Jean-Pierre Gutton et Robert Muchembled.

[8]

Laslett, 1964, p. 163.

[9]

Poitrineau, 1983, p. 27.

[10]

Poussou, 1988, p. 111. Sur les rapports entre migrations saisonnières et enracinement local : Moulin, 1987.

[11]

Goubert, 1954, p. 83-93. Pour plus de détails : Goubert, 1969, en particulier p. 46 : « Pour l’ensemble du royaume furent-ils jamais un demi-million, ceux qui errèrent, migrèrent provisoirement ou se transplantèrent ? Dix-neuf millions et demi sur vingt demeuraient attachés à la terre, au lopin, à la cabane, à la chaumière, au quartier où ils étaient nés. Ce ne sont pas les agitations, les brassages, les migrations d’hommes qui caractérisent l’ancienne France, mais bien la sédentarité. Sauf les aventuriers de toujours, on ne migrait que sous la poussée de la nécessité, qui était souvent la misère. »

[12]

Croix, 1999, p. 109.

[13]

Il ajoute que « nous en avons manqué longtemps, parce que d’autres méthodes comme la généalogie […] renforçaient notre vulgate ». Ce reproche me semble injuste, parce que la généalogie permet justement de suivre les individus dans leurs déplacements, et n’enferme pas l’observation dans un cadre territorial. La plupart des travaux généalogiques montrent les limites de l’enracinement, et Alain Croix aurait pu y trouver des arguments en faveur de sa thèse.

[14]

Endogamie et enracinement ne doivent pas être confondus. Nous reviendrons sur ces deux notions plus bas.

[15]

Croix, 1999, p. 111.

[16]

Id ., 1974.

[17]

Poussou, 1979, p. 155.

[18]

Dupâquier et Kessler, 1992. À propos de l’excellente monographie de Gérard Bouchard, Le Village immobile. Sennely-en-Sologne au xviii e siècle, je note que ce titre conviendrait à toutes les monographies paroissiales (p. 11, note 8), mais qu’il est très équivoque.

[19]

Le mariage est généralement célébré dans la paroisse de résidence des parents de l’épouse. On ne peut donc en tirer de conclusions sur la résidence antérieure des deux conjoints. Quant à la distinction entre paroisse de droit et paroisse de fait, elle ne figure pas toujours dans les actes.

[20]

Charbonneau, 1970. Voir en particulier le développement sur l’origine et la résidence des conjoints (p. 88 à 95).

[21]

Ibid., p. 94-95.

[22]

Dupâquier, 1979, p. 226-227.

[23]

Robert Muchembled l’avait signalé dès 1990 : « Lorsque la paroisse est très petite, il faut souvent aller plus loin chercher un époux ou une épouse. D’autant plus que les pratiques homogamiques et exogamiques aboutissent en plusieurs générations à des imbrications de parenté, donc à des impossibilités matrimoniales énoncées par l’Église […]. Des dispenses sont parfois accordées, si l’étroitesse du « lieu » risque d’empêcher tout mariage, par exemple. Et, dans un village donné, on observe souvent l’existence d’un nombre important de familles apparentées, dont les intéressés ne connaissent pas toujours exactement les rapports » : Muchembled, 1994, p. 42-43.

[24]

Rencontré souvent à l’occasion d’un service domestique, soit à la campagne, soit le plus souvent en ville. Valets et servantes y font connaissance, sans guère tenir compte de leur espace habituel d’origine.

[25]

cf note 22. Il s’agit de la période 1671-1720.

[26]

Muchembled, 1989, p. 54-55.

[27]

Par exemple la plupart des migrations saisonnières relèvent de la mobilité habituelle, mais si l’intéressé sort de son espace de vie, on ne peut plus parler de micro-mobilité.

[28]

Ce développement est extrait de la communication que j’ai faite en novembre 2000 au colloque de Saint-Jacques-de-Compostelle, Movilidade e migracions internas na Europa Latina, à paraître.

[29]

Beaucoup échappent à l’observation, en particulier ceux des domestiques.

[30]

Rosental, 1999, chapitre 3. Dans l’exemple de la famille Lence, qu’il cite à l’appui de sa thèse, deux branches sur cinq semblent avoir rompu tout lien avec le territoire d’origine et les parents restés sur place, dès la troisième génération, ce qui montre le faible intérêt de la notion de « territoire familial » pour l’étude des migrations.

[31]

Lachiver, 1977.

[32]

Élections de Dreux, de Paris, de Montfort-l’Amaury, d’Évreux, de Pontoise et de Magny-en-Vexin.

[33]

Poussou, 1997, p. 269-274. Cet auteur conclut qu’on « aurait tout-à-fait tort de se représenter l’ensemble de la population européenne comme animée d’une mobilité quasi totale et exhaustive ».

[34]

Croix, p. 144.

[35]

J’écarte les exemples de Vannes et de Lannion, car ce sont des villes ; le taux de brassage y est toujours supérieur à celui des campagnes.

[36]

Voir l’excellente étude de Jacques Renard sur l’évolution du nombre des patronymes dans l’élection de Pont-l’Évêque, entre la fin du xvii e siècle et le premier tiers du xix e siècle : pour un ensemble de 51 paroisses, et une durée de 140 ans, 60 % des noms de famille ont subsisté : Renard, 2000.

[37]

cf. note 11.

[38]

Jean-Pierre Gutton a montré que les crises provoquent de nombreux départs et grossissent la population flottante. Il a aussi démontré que la plupart des errants sont nés en ville, ou y sont installés depuis longtemps.

[39]

On a pu estimer à 1 450 000 le nombre de domestiques à la fin du xvii e siècle : Histoire de la population française, t. ii, p. 73.

[40]

Ganiage, 1963, p. 42.

[41]

Poussou, 2002.

Résumé

Français

Faut-il choisir entre deux visions caricaturales des anciennes sociétés villageoises : celle de communautés vivant en quasi-autarcie et totalement repliées sur elles-mêmes, et celle de villages-passoires, dans un contexte de pan-mobilité ? Répondant à un article d’Alain Croix paru en 1999 dans cette revue, l’auteur soutient que les notions d’enracinement, de sédentarité et d’endogamie ne sont pas équivalentes et qu’elles ne sont nullement incompatibles avec celles de mobilité et d’ouverture sur l’extérieur. Tout se combine dans une réalité diverse et fluctuante.

Mots-clés

  • endogamie
  • enracinement
  • espace de vie
  • horizon villageois
  • mobilité
  • sédentarité

English

Is one really obliged to choose between to equally caricatural views of Old Regime village societies, either almost entirely autartikal and totally closed communities, or sieve-like way-stations in a world of global mobility ? In answer to an article by Alain Croix published in this Journal in 1991, the author maintains that the concepts of rooternes, sedentarity and endogamy are not equivalent, nor are they irreconcilable with those of mobility or openness ; one should combine them all to describe a diverse and changing reality.

Keywords

  • endogamy
  • living space
  • mobility
  • rootedness
  • sedentarity
  • village horizon

Pour citer cet article

Dupâquier Jacques, « Sédentarité et mobilité dans l'ancienne société rurale », Histoire & Sociétés Rurales 2/ 2002 (Vol. 18), p. 121-135
URL : www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2002-2-page-121.htm.


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