2002
Histoire & Sociétés Rurales
Comptes rendus
Ouvrages
• Paul van Ossel et Ann Defgnée (dir.), Champion, Hamois. Une villa romaine chez les Condruses. Archéologie, environnement et économie d’une exploitation agricole antique de la Moyenne Belgique, Études et Documents, Archéologie, 7, Namur, 2001, 278 p. (distribution : Service des publications, Ministère de la Région wallone, Direction de l’Aménagement du Territoire, du Logement et du Patrimoine, rue des Brigades d’Irlande, 1, B-5100, Namur).
• Annie Renoux, (dir.), Aux Marches du palais. Qu’est-ce-qu’un palais médiéval ? Actes du vii
e Congrès international d’Archéologie Médiévale. Le Mans, Mayenne, 9-11 septembre 1999, Le Mans, Publications du lham, Université du Maine, 2001, 290 p., 32 €.
• Luca Mannori, (dir.), Kataster und moderner Staat in Italien, Spanien un Frankreich (18. Jh.), Cadastre et Etat moderne en Italie, Espagne et France (18e s.), Cadastre and Modern state in Italy, Spain and France (18th c.), Jahrbuch für europäische Verwaltungsgeischichte, Band 13. Annuaire d’Histoire Administrative Européenne, vol. 13. Annuario per la Storia Amministrativa Europea, vol. 13. Yearbook of European Administrative History, vol. 13. Baden-Baden, Nomos Verlagsgesellschaft, 2001, 369 p.
Patrice Méniel, Les Gaulois et les animaux. Élevage, repas et sacrifice, Paris, Errance, 2001, 127 p.
Analysant les ossements animaux abandonnés dans les sites gaulois du nord de la France, l’auteur développe en cinq chapitres le rôle tenu par l’animal, en tant qu’aliment et offrande, au sein de la maisonnée et dans les démonstrations de culte et d’apparat. La découpe et la conservation de la viande, les préférences alimentaires, la hiérarchie des morceaux, les banquets et les rituels funéraires sont abordés au travers d’outils tels que la détermination des espèces, des âges d’abattage et des quartiers de viande.
Patrice Méniel commence par établir la liste des espèces domestiques couramment consommées durant l’âge du fer. En effet, le rôle de la chasse, désormais réservée à une élite, est devenu négligeable. Il atteste la domestication de l’oie cendrée, du canard colvert et peut-être du pigeon bizet. À côté de la consommation régulière du porc, du bœuf et des caprinés, celle du cheval et du chien joue un rôle variable d’un site à l’autre, car un interdit alimentaire semble frapper les animaux les plus proches de l’homme. Les animaux sont plus souvent abattus en fin de croissance, vers l’âge d’un an. Les éleveurs privilégient des gabarits petits et graciles dans un contexte où l’abattage de grands animaux occasionnerait un problème de conservation de la viande, que le développement d’ateliers de saunerie permettra ensuite de résoudre. La taille des animaux augmente tout au début de la période romaine quand se développent les grandes cités. Mais de véritables ateliers de boucherie, mis en évidence grace à leurs rejets, ont existé au moins dès la fin de La Tène. Les techniques de découpe pratiquées durant l’époque gauloise s’avèrent complexes et standardisées. Une hiérarchie des viandes, fondée sur l’analyse des rejets de consommation et confirmée par l’observation des autres mobiliers, permet de distinguer les maisonnées les plus riches. Ces mêmes critères sont utilisés pour établir les fluctuations de niveau de vie au sein d’habitats qui ont connu une longue séquence d’occupation ou entre des habitats contemporains complémentaires. Le déficit de certaines classes animales et types d’ossements suggère l’exportation de quartiers de viande conditionnés pour supporter le transport. À l’inverse, la présence de quatre types de bovins sur le site de Varennes-sur-Seine signale l’importation d’animaux.
Le second chapitre est consacré aux sanctuaires. Les élites gauloises ont coutume d’affirmer leur puissance en offrant de grands repas qui donnent lieu au sacrifice de nombreuses bêtes. Les reliquats de ces festins se distinguent des dépotoirs ordinaires par le contexte de découverte
– de vastes enclos délimités par un fossé souvent palissadé –, par la quantité extraordinaire d’ossements assemblés en un dépôt unique, par le choix particulier d’animaux ou de morceaux et par la répétition des régles de sélection. Les quantités de viande partagées lors de ces banquets peuvent s’élever à plusieurs tonnes. Si toutes les couches de la population semblent être conviées à la fête, la distribution des mets respecte la hiérarchie sociale et tous les convives ne reçoivent pas les mêmes morceaux de viande. Tous les sacrifices ne débouchent d’ailleurs pas sur une consommation, les animaux ou les quartiers peuvent être totalement ensevelis dans la terre où ils se décomposent sans perturbation du squelette (sacrifices chtoniens). Le cheval est totalement absent des restes alimentaires découverts dans les sanctuaires. Seuls quelques chevaux de selle ou de trait, alors âgés, ont pu faire l’objets d’expositions. Leur carcasse a manifestement subi une exposition à l’air libre avant enfouissement. Ils se distinguent aisément des jeunes animaux présentés dans les banquets, dont les ossements se retrouvent dans les fossés d’enclos du sanctuaire. Le porc, le mouton, de jeunes bœufs, des poissons et le lièvre figurent au menu des banquets. Ces nourritures sont habituellement réservées dans les habitats aux tables les plus riches.
Le troisième chapitre traite des contextes funéraires. Des ossements animaux sont en effet couramment associés aux sépultures, qu’ils aient été déposés à l’état frais à l’intérieur de vases ou incinérés en même temps que le défunt. Des déchets de boucherie se rencontrent également au voisinage des tombes ; ils résultent des sacrifices sanglants offerts lors des funérailles. Les officiants disposent certains quartiers dans la tombe ou sur le bûcher funéraire mais consomment la plus grande partie de la viande dans le cadre d’un repas funéraire, qui peut impliquer plusieurs dizaines de kilos de viande et rassemble sans doute de nombreux participants. Il n’existe pas de différences notoires dans la composition de ces parts respectives. Le bœuf et le mouton prédominent dans les dépôts les plus anciens, relayés à la fin de l’âge du fer par le porc et la volaille (coq, canard et oie). La coutume d’associer les offrandes aux bûchers se répand à partir du ii
e siècle avant J.-C. et entraîne la disparition progressive des offrandes déposées en pleine terre. Les mises en scène observées dans les tombes démontrent le souci de reconstituer, à partir de quelques morceaux bien choisis, l’illusion d’une carcasse quasi complète, les vides étant soigneusement camouflés sous des écuelles renversées. Des animaux, chiens et chevaux, pouvaient être sacrifiés à l’occasion du décès de leur propriétaire. Ils ont connu une période d’exposition et de décomposition avant d’aboutir sur le bûcher funéraire, et ils terminent leur course sous la forme d’ossements disloqués parmi les restes recueillis après la crémation.
Les chapitres 4 et 5, beaucoup plus succincts, insistent sur l’évolution des goûts alimentaires et la consommation de certaines part de viande comme reflet d’une hiérachie sociale. L’auteur précise la portée de certains résultats en expliquant les méthodes mises en œuvre et les limites de sa discipline. En effet, la conservation des ossements animaux varie en fonction de facteurs tels que la gestion des déchets et la résistance individuelle des pièces osseuses. Il distingue les préférences alimentaires, qui placent en tête le porc et le chien, des contraintes d’approvisionnement qui privilégient le bœuf et parfois le cheval. Le choix des morceaux de viande est surtout important pour le bœuf. La contribution des animaux au régime alimentaire est difficile à établir. Seules des analyses isotopiques d’os humains permettraient d’évaluer l’importance de la consommation de viande, mais la conservation du collagène dans les os est seulement envisageable en milieu humide : la crémation détruit toute possibilité d’analyse. Enfin, il n’existe aucune preuve définitive d’anthropophagie au sein des populations gauloises même si quelques traces de découpe ont été entrevues sur certains os humains du village d’Acy-Romance.
Pour les historiens des textes, pour les archéologues, aussi bien que pour un public plus large, le livre de Patrice Méniel apporte un éclairage complet sur la gestion des animaux mais aussi sur les traitements qui leur sont réservés dans les sanctuaires et les tombes. L’intérêt de cette approche tient au fait que l’auteur ne se contente pas de décrire des ensembles de restes, des objets ou des structures archéologiques mais qu’il utilise ces données pour aborder la complexité des rapports humains et la place de l’animal dans la société. La consommation de morceaux de viande ou d’animaux sélectionnés signe un rang social, marque une volonté de satisfaire aux exigences du culte ou de la bienséance mais contribue aussi à célébrer des relations d’entraide ou de domination. L’auteur décrit les circonstance de la vie où un repas ne rassemble pas seulement une famille mais acquiert aussi un caractère démonstratif ou cérémoniel. Il attire l’attention sur les traitements réservés à l’animal en fonction de son statut. Un animal de compagnie, un compagnon de travail, une bête de boucherie trouveront leur place dans les maisons, sanctuaires et tombes mais à des titres divers, dans l’assiette, sur le bûcher funéraire, dans les fossés à exposition. Les variations observées d’un site à l’autre débouchent sur l’établissement d’un hiérarchie et l’approche des complémentarités entre sites orientés vers l’élevage, sites d’habitat et sanctuaires.
Véronique Matterne
Christophe Batardy, Olivier Buchsenschutz et Françoise Dumasy, (dir.), Le Berry antique. Atlas 2000. 21e supplément à la Revue Archéologique du Centre de la France, Tours, 2001, 192 p., 102 plans et dessins, 36,59 €.
Riche d’une centaine de cartes, cet atlas consacré au « Berry antique » mérite d’être connu par tous ceux qui s’intéressent aux problèmes de géographie historique. D’abord parce que les auteurs y ont fait le pari de montrer que l’on pouvait donner du sens à des données archéologiques. Ce parti pris courageux prend à rebrousse poils un courant historiographique selon lequel une telle entreprise est vouée à l’échec sous prétexte que ces cartes ne peuvent refléter que l’état des recherches à un moment donné. D’autant que, pour mener à bien cette opération, l’équipe dirigée par Christophe Batardy, Olivier Buchsenschutz et Françoise Dumasy a choisi de s’appuyer sur l’ensemble de la documentation existante, utilisant à la fois les données de l’archéologie préventive, des prospections mais aussi des découvertes anciennes si souvent décriées par certains. Toutes ces informations ont été réunies dans un sig (Système d’Information Géographique) pour être mises en relations avec la géologie, la pédologie et la végétation actuelle.
Le cadre géographique retenu est celui de l’ancienne cité des Bituriges restituée à partir des limites anciennes du diocèse de Bourges selon la méthode régressive. Ce choix constitue un autre défi tant la recherche sur les frontières des cités antiques est devenue, pour certains archéologues, un sujet d’étude impossible. Si l’on en croit les auteurs, le « Berry antique » se serait étendu sur un peu plus de 18 000 km2, couvrant les départements actuels du Cher, de l’Indre, ainsi qu’une partie de l’Allier, du Loir-et-Cher et du Loiret.
Les cartes thématiques réalisées à l’échelle 1/1 000 000e sont regroupées en six chapitres. Sans doute pour ne pas surcharger le volume, il n’est fait aucune référence aux sites, l’ouvrage ne comprenant ni inventaire – fastidieux pour le lecteur – ni index, ce qui constitue peut-être la principale faiblesse de l’ouvrage. Les premières cartes sont consacrées aux aspects méthodologiques de l’enquête. On y découvre que les zones boisées ou en herbe ne sont pas des obstacles à une prospection active. Le premier chapitre comprend ensuite une belle série de cartes sur le cadre humain et environnemental : formations végétales actuelles et anciennes, réseau hydrographique, nuances climatiques, géologie, pédologie, potentialités agricoles, limites de la cité des Bituriges, cadres administratifs actuels, etc. La deuxième partie de l’Atlas, consacrée aux formes de l’habitat, est constituée de cartes chronologiques et thématiques (types d’habitats ruraux, densité, durée d’occupation, fortifications, agglomérations urbaines, géographie des lieux de spectacle, lieux de culte). Certaines cartes présentent des données brutes, d’autres des hypothèses parfois hardies comme cette tentative de reconstitution des territoires placés sous la dépendance des oppida à l’aide des polygones de Thiessen. Les autres parties de l’ouvrage traitent du « paysage funéraire », des réseaux de communication, de la gestion de l’eau, des productions, des échanges. La dernière, consacrée à l’organisation du territoire, est évidemment la plus osée et donc la plus discutable. Mais c’est aussi la plus stimulante. On y apprend par exemple que l’apparition des oppida et des agglomérations artisanales dessine, à l’époque de la Tène finale, une organisation territoriale en unités d’environ 400 km2. Au début du iii
e siècle ap. J.-C., la cité biturige apparaît densément occupée, surtout sur les terres de la riche Champagne berrichonne. Un siècle plus tard ces campagnes font l’objet d’un important mouvement de réorganisation puisqu’un tiers des exploitations agricoles est abandonné, même si les grandes villae se maintiennent. L’apparition de nouveaux modes funéraires (remplacement de l’incinération par l’inhumation) confirme les changements en cours. Le mouvement se poursuit durant tout le iv
e siècle. Le réseau urbain semble mieux se maintenir même si certaines agglomérations présentent alors des signes de faiblesse. L’ouvrage se termine par un essai de modélisation de l’organisation du territoire biturige au travers duquel on relève la marque de la géographie actuelle.
Cet atlas, qui se définit comme un simple état de la recherche et non comme un bilan définitif, marque donc un tournant, celui du retour – dans une perspective raisonnablement critique – de la géographie historique élaborée à partir d’une documentation archéologique. On peut regretter qu’il ne couvre que les périodes protohistorique et antique et souhaiter comme le font les auteurs à la fin de l’ouvrage, que les médiévistes et les modernistes analysent à leur tour les 1300 ans qui séparent la fin de l’Antiquité du cadastre napoléonien.
Christophe Maneuvrier
Paul van Ossel et Ann Defgnée (dir.), Champion, Hamois. Une villa romaine chez les Condruses. Archéologie, environnement et économie d’une exploitation agricole antique de la Moyenne Belgique, Études et Documents, Archéologie, 7, Namur, 2001, 278 p. (distribution : Service des publications, Ministère de la Région wallone, Direction de l’Aménagement du Territoire, du Logement et du Patrimoine, rue des Brigades d’Irlande, 1, B-5100, Namur).
Dix années de fouille ont été consacrées à la mise au jour in extenso de cette villa de taille moyenne, localisée sur le plateau au sud de la Meuse, entre Liège et Namur. Voilà l’une des plus amples monographies consacrées à l’économie domaniale en Gaule Belgique, et certainement la plus aboutie. Les directeurs de l’ouvrage ont su rassembler une équipe pluridisciplinaire, de sorte que rien n’y manque, depuis l’analyse géo-pédologique des potentialités agricoles, jusqu’aux études polliniques brossant un tableau du paléo-environnement, en passant par les plus fines analyses archéologiques et architecturales.
Emblématique, le site l’est à plus d’un titre, d’abord par le fil conducteur que son occupation fournit à l’histoire des campagnes de la cité des Tongres, depuis la période protohistorique jusqu’à l’Antiquité tardive. Les origines sont difficiles à cerner, tant les constructions et remaniements de la période romaine ont brouillé les pistes, ne laissant subsister que quelques fosses et un mobilier résiduel. Ces éléments attestent d’une première occupation à la Tène finale ou au tout début de notre ère, sans que l’on puisse dire s’il s’agit alors d’une installation temporaire ou au contraire d’une première ébauche de l’exploitation romaine. Celle-ci n’est fermement établie qu’à partir des années 50 avec l’édification d’un premier corps de logis, variation à partir du modèle cottage house, que l’on reconnaît si souvent dans le premier état des établissements ruraux, un plan rustique donc, mais enrichi tout de même par une galerie assurant la distribution des espaces. Au même moment ou peu après – les indices ténus ne permettent pas de trancher – est érigée une aile de bains et de pièces chauffées, témoignage d’un investissement de fondation ou d’une rapide aisance de l’exploitation. Aisance, exploitation, les deux termes éclairent les dominantes de cet établissement qui, malgré d’incessantes améliorations apportées aux pièces chauffées, ne s’écarte jamais, au cours de ses trois siècles d’occupation, de son rang de départ, celui d’une exploitation agricole de taille moyenne, modeste centre domanial qui n’atteint jamais le rang palatial. Et c’est bien l’intérêt principal de l’étude que de nous renseigner sur cette strate médiane de l’économie gallo-romaine, celle du plus grand nombre d’établissements, à n’en pas douter.
À l’issue de ces développements et ajustements successifs, le centre d’exploitation entre en déclin vers le milieu du iii
e siècle, puis se trouve progressivement délaissé à l’aube du iv
e siècle. La fouille a livré nombre d’indices qui soutiennent une interprétation très suggestive sur ce fait majeur que constitue la fin du système domanial antique. Récusant le vieux schéma des ravages barbares qui auraient anéanti toute vie rurale, l’étude éclaire la progressive transformation des rapports de production et des relations ville-campagne, dans le cadre des bouleversements politico-militaires de l’Empire finissant.
Un autre atout de cet ouvrage repose sur l’ampleur de la fouille, qui embrasse l’ensemble du centre d’exploitation. Face à la résidence s’ouvre une vaste cour encadrée par les bâtiments agricoles, disposés en deux rangs au nord et au sud, sur près de 160 m de long. Nulle fontaine, nul agrément tapageur dans cet espace qui reste une cour de ferme avant tout, avec sa mare et ses fosses d’extraction de terre ou de sable. Tout juste entrevoit-on un jardin et/ou un verger à l’entour de la résidence, comme le suggèrent quelques traces de plantation. De la résidence aux bâtiments de ferme, la distance est mince et la séparation discrète, quelques poteaux, une haie probablement. Trois ou quatre étables du côté nord, une grange, un grenier, des ateliers et divers appentis, au sud, composent l’équipement de l’exploitation, analysé avec une remarquable précision et finement interprété pour comprendre la production et l’économie du domaine. Foyers, fours, cuves à chaux, mare, bâtiments : l’étude présente une série de dossiers thématiques, précieux catalogues éclairés par un regard largement ouvert sur le contexte régional, proposant de suggestives lectures ou des mises à jour d’interprétations trop rapidement admises par les travaux antérieurs. Voilà encore un point fort de l’étude.
Comme la résidence, comme les bains, les bâtiments agricoles connaissent l’usure du temps et se trouvent remaniés ou rebâtis, mais l’impression qui domine est bien celle d’une continuité : continuité architecturale, avec une surprenante série de constructions sur poteaux de bois, contribution originale au corpus de l’architecture vernaculaire antique, mais aussi continuité agricole, qui voit se pérenniser les principales productions : céréales et bétail. On touche-là à l’un des principaux écueils de l’archéologie des productions agricoles, qui ne repose bien souvent que sur des indices fragiles, indirects, et souvent ambivalents. En croisant prudemment les informations tirées de l’organisation des bâtiments, des études polliniques et des vestiges de la faune consommée, les auteurs nous proposent d’envisager une production orientée préférentiellement vers l’élevage, surtout bovin jusqu’au ii
e siècle, puis plus ovin et porcin, à partir du iii
e siècle. À côté de cela, les terres du domaine devaient accueillir une céréaliculture moins développée, peut-être essentiellement vouée à la consommation locale et/ou micro régionale. La réflexion se développe de façon très nuancée, comme le font désormais ces études depuis que l’on a dépassé le débat dogmatique opposant les tenants de l’économie primitiviste (la fameuse « autarcie »), à ceux d’une vision moderniste privilégiant l’idée d’une production spécialisée destinée au marché. Entre ces deux voies, s’impose celle d’un pragmatisme qui mesure, pèse et discute avec soin tous les indices, souvent d’apparence contradictoire. Enfin affranchie du « prêt-à-penser économique », l’archéologie du monde rural a tout à gagner à cette révision des vieux schémas, et l’étude de la villa de Champion nous en donne une belle leçon.
Claude Raynaud
Marie-Claire Amouretti et Georges Comet, Le Livre de l’olivier, Aix-en-Provence, Édisud, rééd. 2000 (4e édition), 191 p., 89 F.
Le livre porte bien son titre : c’est l’olivier, dans tous ses aspects et tout du long de la filière oléicole qui est traité, depuis ses caractères botaniques jusqu’aux représentations diététiques de l’huile d’olive. Cette ambition quasi encyclopédique peut paraître comme un pari risqué. Pari tenu cependant, et bien tenu par les deux co-auteurs, Marie-Claire Amouretti et Georges Comet, une antiquiste, un médiéviste, tous deux spécialistes des techniques agricoles. La synthèse conjugue à la fois la recherche universitaire dans ses aspects les plus pointus – comme l’archéologie des pressoirs – et l’expérience de terrain, enrichie de contacts avec des producteurs, des mouliniers, des agronomes.
On en est à la quatrième édition, ce qui prouve bien que l’ouvrage a de quoi séduire un large lectorat : le jardinier néophyte y apprendra comment conduire l’olivier, la cuisinière glanera quelques savoureuses recettes tirées d’archives privées inédites, le consommateur saura désormais comment se reconnaître dans les diverses dénominations et les appellations d’origine contrôlée de l’huile d’olive, vierge ou non. Mais l’historien aussi – l’historien surtout – trouvera son compte dans ce livre dont l’objectif est de comprendre l’expansion (ou la régression) de l’olivier en la reliant à la société de son temps, et ce, dans la plus longue durée, depuis l’Antiquité jusqu’à l’Union européenne d’aujourd’hui.
L’ouvrage s’ouvre sur une bonne nouvelle : le recul de l’olivier, que les auteurs enregistraient tristement il y a quinze ans, au moment de la première édition, est enrayé. Désormais la Méditerranée ne semble plus risquer de perdre ses oliviers (p. 7). Renouveau qu’ils attribuent notamment à cette mode diététique venue d’outre atlantique, que l’on appelle « régime crétois », ou plus improprement encore, « régime méditerranéen ». Qu’importe que le concept soit mou, et sans doute erroné ! En prônant deux nouvelles « vertus » de l’huile d’olive : sa richesse en acides gras mono-insaturés, qui « diminuent le mauvais cholestérol et préservent le bon », et la présence d’antioxydants, qui jouent un rôle préventif pour les infarctus comme pour les cancers, le discours médical a relancé la consommation d’huile d’olive et, plus que cela : il l’a fait largement sortir et déborder de son aire traditionnelle. La reprise enregistre sans doute aussi un autre phénomène, que les auteurs citent sans trop s’attarder cependant, et qui prend de plus en plus d’ampleur, du moins dans le Midi français. C’est que l’olivier est en voie d’acquérir une nouvelle fonction, un statut uniquement esthétique. Il est devenu un arbre de décoration paysagère, destiné à orner les gazons péri-urbains des particuliers comme les ronds points autoroutiers. D’où cette série de glissements : de la campagne à la ville ; du verger de production vers le jardin d’agrément ; de l’oléiculteur professionnel au citadin polyactif. Ces nouveaux usages ne sont pas sans impact sur la relance actuelle des pépinières.
Il y a des plantes de civilisation : nous le savions depuis Braudel, sans doute même avant. S’il est un « arbre de civilisation », c’est bien l’olivier, dont l’image positive s’enracine dans des vieux mythes, l’arbre d’Athéna ou bien le récit du Déluge. Adrien de Gasparin, dans son Cours d’agriculture publié dans les années 1840, attribue le semis considérable d’oliviers sauvages à des transports de graines par des troupes d’oiseaux, surtout des tourdres et des étourneaux. Peut être faudrait-il remplacer, en bonne science agronomique, la colombe par la grive, mais la symbolique y perdrait sans doute… Cette image positive recèle un piège, dans la mesure où elle induit l’idée d’une fixité, d’une histoire immobile : de tout temps, l’olivier en Méditerranée… C’est cette impression trompeuse que les auteurs s’attachent à nuancer ici, à réfuter là, en montrant que la conquête des terres méditerranéennes par l’olivier n’est pas irrésistible, qu’elle est faite d’avancées et de reculs, flux et reflux qui mettent aussi en jeu les usages qu’on fait de l’huile, les représentations qu’on en a. Ils mettent en évidence des vraies continuités
– par exemple tel pressoir à vis utilisé de l’Antiquité jusqu’au xx
e siècle ; ils en dépistent aussi de fausses, comme la tapenade qui n’est pas l’héritière de la pulpe d’olives prisée des Romains, puisqu’elle a pour autre base la câpre…
Au chapitre de la conquête, les grandes inflexions sont bien dégagées. Recul par exemple de l’oléiculture en Afrique du Nord, qui avait pourtant atteint sous l’Empire un niveau de fabrication quasi industriel, et qui régresse après l’invasion musulmane, Djerba restant une oasis d’huile dans une Tunisie convertie au beurre rance. Recul aussi au Moyen Âge sur toute la rive nord, mais dans une moindre mesure. Aux xiv
e et xv
e siècles, l’oléiculture en Provence – on suit ici la leçon de Louis Stouff – ne fait pas tache d’huile, mais présente une géographie alvéolaire, avec des régions bien individualisées : le Comtat, le pays de Salon, celui qui s’étend entre Marseille et Toulon, le pays de Solliès. Dans le Midi français, les rythmes de production se mesurent grosso modo, sur le long terme, car la question du paysage complique les essais de restitution. René Baerhel posait déjà la question, à propos de la Basse Provence : existait-il des terres entièrement plantées d’oliviers, au point de ne pouvoir être semées nulle part ? Le verger d’olivier est une rareté au Moyen Âge, à l’époque moderne aussi. Est-ce une invention contemporaine ? Cela signifierait que la pratique s’est perdue, celle qu’enseignait Olivier de Serres : « L’expérience monstre, disait-il, que quand la terre est ensemencée, les oliviers portent fruict ; et estant vuide s’amusent à faire du bois ».
Dans le Midi français, après la renaissance des temps modernes, suit une longue régression, bien balisée ici : le recul devient net à partir de 1870, quand la politique de libre échange ouvre grand la porte aux huiles italiennes et espagnoles, puis aux oléagineux d’autre nature, comme l’arachide d’Afrique. Comme souvent dans l’histoire agricole, remarquent les auteurs, le second Empire est plus lourd de ruptures que la Révolution. C’est pourtant à une régression lente, à une dégénérescence qu’on assiste, pas à un abandon : un Giono, un Pagnol peuvent encore faire l’éloge de la culture (au sens large) de l’olivier. L’abandon vrai est daté du gel de février 1956. Mais les auteurs de rappeler à bon escient que ce gel n’est qu’une catastrophe climatique parmi d’autres, comme le gel de 1929, sans parler des épisodes à répétition qui ont marqué le petit âge glaciaire. Entre 1709 et 1820, on compte 17 accidents comparables. Mais à chaque fois, les hommes ont replanté. Les grands froids de jadis rajeunissaient la population d’oliviers, et en 4 ou 5 ans, la récupération était acquise. La nouveauté en 1956, c’est qu’on ne replante pas : attitude révélatrice d’une crise plus profonde, où se combinent les effets de la concurrence des huiles d’olive étrangères, de Tunisie en particulier, d’autres corps gras, et les conséquences des changements d’habitudes alimentaires liés à l’urbanisation. Aujourd’hui où la hausse des prix tire la production, en Provence, bon nombre d’olivettes abandonnées en 1956 sont remises en culture par suppression du tronc, de la même façon qu’après le grand hiver de 1709 on avait repeuplé la Provence en oliviers.
Cette respiration longue de la production, Marie-Claire Amouretti et Georges Comet la mettent en regard avec les usages de l’huile. Le chapitre intitulé des usages que l’on oublie est tout à fait bienvenu à l’heure où l’opinion commune ne voit pour l’huile d’olive qu’un usage alimentaire, sur lequel se greffe un usage préventif médical. D’où le rappel utile du rôle entraînant joué par l’industrie du savon au xvii
e siècle, ou du recyclage des grignons, ces sous-produits du moulin. Les grignons sont d’abord destinés à engraisser les cochons – appoint non négligeable dans des pays où le déficit de nourriture animale se fait cruellement sentir –, plus tard les grignons noirs (ce qui reste de la pulpe) sont utilisés comme engrais, les grignons blancs (restes de noyaux délavés) fournissent un excellent combustible. Parmi ces usages oubliés, on retiendra l’emploi de l’huile pour l’entretien extérieur du corps. L’huile est la base privilégiée d’onguents, depuis l’Antiquité où elle est en honneur sur la palestre ou au gymnase jusqu’aux temps modernes, où elle fournit la matière première d’une immense et discrète pharmacopée domestique, de type para-médical ou cosmétique. Les livres de recettes familiaux de ce temps contiennent souvent autant de pommades et de baumes pour soigner les plaies et les bosses que de recettes de cuisine proprement dites. Le rappel de ces usages extra-alimentaires est d’autant plus nécessaire, qu’en cuisine, l’huile d’olive n’ait pas eu le succès durable qu’on lui prête. Le goût de l’huile d’olive en cuisine n’est pas un invariant et, citant l’avis du médecin marseillais Lieutaud à ce sujet, les auteurs montrent bien que cette huile des temps maigres, cette huile de pénitence n’a pas toujours eu pour elle une image favorable. Au fond, et c’est la leçon de ce livre si dense, avec l’olivier l’histoire n’est pas immobile, tout bouge, sur le long terme : la production, les modes de consommation, le discours médical sont pris dans le jeu de la tradition et de l’innovation.
Un seul petit regret : toutes les citations ne sont pas référencées. Mais on prendra plaisir à lire cet ouvrage d’excellente facture, abondamment illustré et qui rend la passion visible des auteurs pour l’olivier bien contagieuse.
Madeleine Ferrières
Joaquín Gómez-Pantoja, (dir.), Los Rebaños de Gerión. Pastores y trashumancia en Iberia antigua y medieval, Madrid, Casa de Velázquez, 2001, volume n° 73, 348 p. ; 30,05 €.
Ce beau volume réunit les Actes du colloque sur les aspects du pastoralisme et de la transhumance qui s’est tenu à la Casa de Velázquez les 15 et 16 janvier 1996. Une publication qui intervient aussi tardivement (six ans après le colloque !) court le risque d’être périmée. Les actes d’autres colloques sur la transhumance (Càceres, 1998 ; Montemuro, 2000) ont été publiés dans des délais plus conformes aux exigences scientifiques. De même, l’excellent ouvrage de Marie-Claude Gerbet sur L’Élevage dans le royaume de Castille sous les Rois Catholiques (1454-1516) a bénéficié, depuis, d’une nouvelle édition révisée (Madrid, Collection de la Casa de Velázquez, 1999). C’est dire qu’une partie des informations contenues dans le présent volume n’est plus neuve.
Douze communications sont publiées, dix en espagnol et deux en français. L’ordre choisi pour la publication est régressif, du xvi
e le jusqu’à la Préhistoire. Le lecteur part ainsi à la recherche des origines du phénomène majeur de l’histoire rurale ibérique.
En ouverture, Pedro García Martín brosse un vaste tableau de la transhumance dans la péninsule Ibérique, avant la Mesta, organisme officiel (créé en 1273 par le roi Alphonse X) qui regroupe les éleveurs et qui gère ce système empruntant jusqu’à 120 km de chemin à l’époque moderne. Ce premier article est une synthèse des travaux présentés. Il est donc l’équivalent d’une conclusion du colloque, soulignant au passage la relative pauvreté des sources sur la transhumance et appelant à des recherches pluri-disciplinaires (archéologie, épigraphie, toponymie, analyse chimique, etc.).
Marie-Claude Gerbet étudie une cañada, une grande voie de transhumance, jusqu’alors méconnue, traversant la Vieille-Castille depuis Soria et se dirigeant vers le Portugal, à la fin du Moyen Âge. L’auteur exploite pour cela le Registro General del Sello (Registre général du sceau). Les préjudices subis par la Mesta sont de deux types : les obstacles au passage des troupeaux et les perceptions illicites de taxes. Des détails d’origine judiciaire méticuleusement collectés, comme les vols déplorés au cours de la transhumance, permettent de tracer des cartes du réseau complexe en localisant assez précisément les variantes des itinéraires, plus mouvants qu’on ne le soupçonnait jusqu’ici. Le schéma proposé jadis par Julius Klein (The Mesta. A Study in Spanish Economic History (1273-1836), Cambridge, 1920, traduit en espagnol seulement en 1979) est désormais corrigé et affiné.
María Concepcíon Quintanilla Raso présente l’élevage à Cuenca, et notamment dans la Sierra, aux xiv
e et xv
e siècles, dans un milieu propice aux activités pastorales. Elle expose les fondements et les mécanismes économiques au sein d’une réalité agricole pleine de conflits d’intérêts et d’incompatibilité entre les exploitations forestières et les préoccupations pastorales. María Asenjo González montre que l’élevage transhumant connaît son apogée en Castille sous le règne des Rois Catholiques, donc à la charnière des xv
e et xvi
e siècles. Elle explique le développement et l’influence de ce type d’élevage dans l’est de l’Estrémadure castillane. À Soria et à Ségovie, des conflits opposent les éleveurs transhumants et les éleveurs autochtones. À Soria, les conséquences sociales de l’élevage transhumant des moutons sont considérables, allant jusqu’à modifier le peuplement et à restructurer l’habitat sous l’influence de la sédentarisation. À Ségovie, l’oligarchie urbaine dispose de vastes pâturages pour ses propres troupeaux et ne se soucie donc pas de l’élevage transhumant. En Castille, le système de la transhumance favorise le maintien de l’oligarchie urbaine et l’émergence d’une nouvelle oligarchie campagnarde, les labradores ricos.
Julio Escalona Monge s’intéresse à la hiérarchisation sociale et à la gestion des bois et des pâturages dans la Sierra de Burgos (région de Lara) aux x
e-xii
e siècles. Au lieu de se contenter de repérer, comme dans l’historiographie de naguère, un affrontement classique entre paysans-agriculteurs et seigneurs-éleveurs, il montre la participation de tous les groupes sociaux à ces activités. Mais l’élevage est de plus en plus contrôlé par les seigneurs auxquels se soumettent les communautés paysannes n’ayant pas la possibilité de contrôler des déplacements lointains.
Francisco Javier Ferández Conde décrit les économies castreña et romaine dans les Asturies pour ensuite mieux saisir la production de bétail au Moyen Âge, jusqu’au xiii
e siècle, en particulier dans les domaines ecclésiastiques. Par exemple, pour le monastère de San Vicente, il établit une fiche réunissant, année par année, toutes les mentions archivistiques entre 887 et 1050 relatives aux animaux. Il mesure ensuite les brañas ou pâturages d’été et les rythmes de la transhumance. Pedra Sáez s’intéresse aux liens entre les auteurs latins et l’élevage. Approche originale puisque Caton (De agri cultura) exclut volontairement cette activité, incompatible avec les exigences de la mobilisation militaire, et que les autres comme Virgile (Géorgiques), Columelle (De re rustica) ou Pline (Histoire naturelle) ont tendance à le refuser. Varron (i
er siècle avant J-C.) est le premier agronome écrivant (Res rusticae) sur la res pecuaria, la transhumance. Au iv
e siècle probablement, Palladius consacre enfin à l’élevage un volume entier, ouvrant la voie aux futurs traités vétérinaires. À partir de témoignages rares (Tite Live) et parfois ambigus, Joaquin Gómez-Pantoja montre cependant l’existence de systèmes d’élevage nomades dans la péninsule avant l’époque romaine, mais aussi pendant et après celle-ci.
Carmen Alfaro Giner étudie les voies de transhumance et la romanisation dans la péninsule Ibérique. Elle démontre que les itinéraires pastoraux primitifs ont été empruntés par les armées romaines et carthaginoises, grâce aux conseils des bergers-guides. Martín Almagro-Gorbea se penche sur la Serranía de Albarracín. Elle propose une analyse ethno-archéologique de l’élevage en Celtibérie méridionale. On y relève les traces d’ovins, de caprinés, de bovins, de porcins, et d’équidés, des mules ou des ânes. Il en résulte que le paysage serrano est défini par l’auteur comme étant « celtique ». Eduardo Galán Domingo et Maria Ruiz-Gálvez retracent des itinéraires d’élevage, la traversée de territoires par les voies anciennes, entre le Chalcolithique et l’âge du bronze. Selon eux, les mouvements pastoraux, probablement courts, apparaissent à l’âge du cuivre, avec la naissance d’une économie pastorale spécialisée, celle d’un élevage pour les produits secondaires et non plus seulement pour la viande.
Enfin, Philippe Gardes revient sur la problématique de la transhumance protohistorique, en prenant l’exemple des Pyrénées occidentales. Il rejette le déterminisme géographique et la logique historique qui ne révèlent pas et n’expliquent pas toute la diversité et la complexité des systèmes d’élevage et de transhumance. L’élevage semi-nomade apparaîtrait à la fin du Néolithique et la transhumance à courte distance au début de l’âge du bronze.
Los rebaños de Gerión, c’est-à-dire « Les troupeaux de Géryon » font allusion au mythe grec, qui concernait Héraclès et des bœufs ; ici, il est surtout question de moutons. Mais peu importe, ce volume rassemble une multitude d’informations sur l’élevage et la double transhumance, celle des sierras (estivages) et celle des extremos (pâturages d’hiver). Le recueil est précieux aussi pour les historiens du sel, des produits dérivés (laine, peaux, etc) ou des voies de communication. Un index des noms propres (lieux, personnes) complète ce livre particulièrement soigné et rehaussé de cartes utiles. Véritable pièce d’anthologie, la carte réalisée par Marie-Claude Gerbet et publiée à la page 31 synthétise admirablement des milliers de faits. La qualité de cette publication honore la Casa de Velazquez et l’éditeur des actes, Joaquín Gómez-Pantoja.
Paul Delsalle
André Bazzana et Étienne Hubert, (dir.), Castrum 6. Maisons et espaces domestiques dans le monde méditerranéen au Moyen Âge, Rome-Madrid, École française de Rome – Casa de Velázquez, « Collection de l’École française de Rome » 105/6, « Collection de la Casa de Velázquez » 72, 2000, 272 p.
Le sixième volume de la belle série Castrum est la parution tardive des actes d’une rencontre qui s’est tenue à Erice en octobre 1993, consacrée aux aspects matériels de la maison villageoise dans l’ouest de la Méditerranée ; l’intérêt de ce thème se trouvait alors renouvelé par l’essor récent de l’archéologie des habitats médiévaux dans ces régions. L’ouvrage rassemble 19 articles, en majorité en français, ainsi qu’en italien (2), espagnol (2) et anglais (1). L’article introductif, de Jean-Marie Pesez, joliment intitulé « Tout ce qu’on sait sur la maison villageoise au Moyen Âge dans l’aire méditerranéenne et tout ce qu’on voudrait savoir » (p. 1-11) délimite le sujet en écartant la maison rurale isolée, et en soulignant la distinction nécessaire entre la maison médiévale et la maison traditionnelle que décrivent les ethnologues. Il met en question les représentations ordinaires d’une maison méditerranéenne
– en fait méridionale – qui serait spécifique, et formule des questions-programme sur les matériaux, la structure de base, le lien avec la structure de la famille. Il n’y a pas une maison méditerranéenne. À vrai dire on s’en doutait ; et pour saisir la diversité de cet objet éclaté et encore mal connu, Jean-Marie Pesez propose de multiplier les approches disciplinaires et les études de cas. C’est bien à quoi se consacrent les articles de ce recueil, composant, à défaut d’une synthèse encore impossible, un ensemble très suggestif. Dans le dernier article, « Pour conclure : quelles maisons et quels villages ? » (p. 257-263), Gabrielle Démians d’Archimbaud récapitule les acquis de la rencontre et fait le point sur les publications, notamment collectives, parues depuis 1993.
S’il est aisé de distinguer la maison isolée, l’écart minuscule, de la maison villageoise, il l’est moins de séparer cette dernière de la maison de ville. Plusieurs auteurs étaient conscients de cette difficulté préliminaire, mais ne s’y sont pas noyés. Ils ont fondé leur distinction sur l’apparence physique (représentation du village dans la peinture italienne, p. 117-118), les fonctions économiques, les désignations dans les textes : distinction qui permet parfois de souligner en retour, de manière paradoxale, les ressemblances entre maison urbaine et maison rurale (Campanie et Pouille, p. 76-79). Les similitudes entre les castra d’Italie ou du Midi de la France, et les agglomérations que les textes continuent à désigner sous le nom de urbs ou civitas, troublent certains auteurs et amènent Gabrielle Démians d’Archimbaud à préférer l’expression « bourg castral » (p. 263). Il est curieux de constater à ce propos que la problématique de l’incastellamento, quoique très bien connue de tous les auteurs traitant des régions chrétiennes, ne soit pas abordée de front ; c’est aussi qu’aucun des cas étudiés ne se rapporte à des habitats pré-castraux. Du moins, pour les castra, l’étude conjointe des textes et du terrain est-elle là bien avancée. Il n’en va pas de même de l’Afrique du Nord : aussi saluerons-nous l’initiative de Mohamed Hassan, qui s’est proposé d’étudier, à partir de la documentation écrite, les dénominations d’agglomérations et d’habitats ruraux dans l’Ifriqiya médiévale, et d’en dégager une typologie (p. 233-244). Sa tentative ne convainc malheureusement pas. L’article souffre à l’excès de transcriptions fautives et de références incomplètes. Il mêle les périodes ; traite de la même manière les simples toponymes, qui peuvent n’être que des survivances (les Turris/Torres en Tunisie n’attestent que leur antiquité, et non la présence d’un point fortifié, p. 242), les désignations vernaculaires, et l’emploi par les auteurs médiévaux de catégories telles que qasr ou hisn, qui peuvent tout aussi bien leur être personnelles que calquer un usage administratif, ou être importées, par une comparaison implicite, d’une autre région du monde musulman. Les observations actuelles sont utilisées de manière maladroite : l’existence dans « la majorité des villages Sahéliens » d’une mosquée « qui remonte le plus souvent à l’époque classique » (p. 237), affirmation vague, ne prouve pas que chaque village ait possédé au Moyen Âge sa mosquée du vendredi. Le dossier, fort riche, devra être repris.
L’un des intérêts majeurs de la rencontre était bien de croiser des sources de nature différente. Perrine Mane propose une étude intéressante de l’iconographie de la maison villageoise dans le centre et le nord de l’Italie, du xiii
e au xv
e siècles (p. 117-130) : le corpus, étonnamment limité, autorise peu de conclusions mais fournit un matériau intéressant, qui devra être confronté aux sources textuelles. Ces dernières font, pour l’Italie, l’objet de trois articles, de Jean-Marie Martin pour la Campanie et la Pouille, Étienne Hubert pour le Latium et Henri Bresc pour la Sicile. Chartes et documents notariés abondent en renseignements qui souvent échappent à la fouille : sur certains matériaux comme le bois ou la terre, les étages, les couvertures, les appellations de l’agglomération, de l’habitat ou de la pièce, les fonctions de cette dernière, les modes d’occupation. Ils permettent de dégager des évolutions passionnantes. Enfin plusieurs contributions ont cherché à croiser les approches, en intégrant en particulier l’ethnographie de la maison traditionnelle, pour remonter dans le temps : c’est le cas de la belle étude (p. 131-147) que Marie-Christine Delaigue a consacrée à Senés, un village de l’ancien royaume de Grenade où l’observation du bâti actuel – qui, très compact, interdit toute fouille
– permet de distinguer deux types de maisons, le plus récent à nefs parallèles, le plus ancien à nefs perpendiculaires autour d’une cour centrale ; des parallèles archéologiques lui permettent d’attribuer le second type à l’époque nasride puis morisque, le premier aux repobladores chrétiens.
C’est l’archéologie qui a été, comme de juste, la plus sollicitée dans ce volume. La primauté qui lui a été accordée met d’autant plus vivement en évidence les obstacles sur lesquels elle bute le plus souvent. Si les structures en terre commencent à être un peu mieux connues, il n’en va pas de même de celles en bois, et c’est un des apports importants de Jean-Marie Martin et Étienne Hubert d’avoir montré qu’en Italie du centre et du sud, du viii
e au xii
e siècle la maison en bois a toujours été présente, mode de construction pas forcément bon marché, parfois associé à des contrats de location de la parcelle qui autorisaient le preneur à démonter sa maison à l’expiration du bail. La difficulté de restituer les couvertures rend malaisé le repérage des maisons à terrasse, trop facilement rattachées à l’aire musulmane. Autre obstacle, dans les structures arasées comme dans les habitats volontairement abandonnés, il est très difficile de reconstituer la fonction des pièces : de sorte que de manière assez surprenante, l’ouvrage traite peu d’économie rurale (voir cependant les silos et citernes de Fiorentino, p. 202-203).
La majorité des cas étudiés portent sur les régions qui ont appartenu successivement aux deux grandes aires musulmane et chrétienne : la Sicile et al-Andalus. Reconnaissons-le franchement, ce sont les plus intéressants, à la fois parce que la recherche y est plus avancée que dans d’autres secteurs
[1], et parce que la description matérielle y débouche vite sur des problématiques d’ordre historique. Dans le droit fil de l’ouvrage fondamental d’André Bazzana,
Maisons d’Al-Andalus
[2], nous trouvons ici, du même auteur, un article de synthèse sur les matériaux et techniques de construction (p. 53-74) qui souligne l’importance de la terre dans la construction ; une admirable étude de l’habitat troglodytique dans la région de Guadix par Maryelle Bertrand (p. 27-52) et deux présentations de sites, El Tolme de Minateda (Albacete) et Villa Vieja (Murcia), auxquels on ajoutera les deux articles sur Segeste, le premier site sicilien où a été fouillée une mosquée. L’archéologie est là puissamment stimulée par des problématiques d’histoire culturelle. Il est acquis en effet qu’en Espagne à la fin du Moyen Âge, les villageois habitent des maisons de forme différente, et les occupent de manière différente, selon qu’ils sont chrétiens ou musulmans. La réutilisation et le remodelage d’habitats morisques par des chrétiens, étudiés à Senés par Marie-Christine Delaigue, et dans les
cuevas de Guadix par Maryelle Bertrand, fournissent à ce sujet des exemples particulièrement convaincants. La maison plus ou moins proche du carré, à pièces longues perpendiculaires autour d’une cour, caractérise les habitats ruraux musulmans présentés ici
[3]. C’est celle de la Senés morisque, comme de Villa Vieja abandonnée vers le milieu du
xiii
e siècle ; de plusieurs structures de Segeste et d’autres sites des
xii
e-
xiii
e siècles en Sicile occidentale. Il semble que dans ces régions la maison musulmane du Moyen Âge classique ou tardif avait pour principes la séparation de l’espace domestique, fermé, et des autres fonctions, en particulier de l’espace de circulation, pas forcément à l’air libre (cour, enclos, galerie ou extérieur de la maison)
[4]. Ces caractéristiques répondaient aux spécificités de la structure familiale dans cette société. L’habitat, parfois associé à un urbanisme sub-régulier (Villa Vieja, p. 170-171) et alors proche des maisons citadines, témoigne d’une forte intégration culturelle des populations rurales concernées. La question majeure est dès lors celle de ses origines.
Sur ce point l’ouvrage apporte des éléments suggestifs. Elizabeth Fentress propose (p. 13-26) de distinguer au Maghreb, de l’Antiquité jusqu’à nos jours, deux types de maisons : le type « arabe » à cour centrale, qu’elle relie à la famille patriarcale, et le type « berbère », maison rectangulaire à pièce centrale, se développant en hauteur, qu’elle associe à une domination de la femme sur l’économie domestique. Elle l’appelle « berbère » parce qu’il est surtout représenté aujourd’hui dans les régions berbérophones : soit, mais qu’inférer de l’habitat traditionnel, là où trop peu d’études archéologiques ont encore permis d’en explorer la profondeur chronologique ? Si l’on ne peut qu’approuver le lien qu’elle établit entre maison et structure familiale, en revanche la dichotomie arabe/berbère paraît à la fois trop simple et rigide au regard de la diversité des habitats maghrébins, et fondée sur des postulats non prouvés associant ethnicité et diffusion culturelle : je ne suis pas sûr qu’elle puisse fournir une hypothèse de travail solide.
Les études précises sont plus fécondes. Continuité ou rupture avec l’époque antérieure (wisigothique) et avec l’Afrique du Nord, doivent être interrogées, dans la droite ligne du débat historiographique autour des structures « orientales » et « occidentales » de l’Espagne musulmane. Sonia Gutiérrez Lloret montre à Tolmo de Minateda, et d’autres sites espagnols des vi
e-ix
e siècles, un habitat de pièces allongées, alignées, ouvrant sur des enclos. Dans son article déjà cité, Maryelle Bertrand met en évidence plusieurs modèles successifs d’occupation troglodyte dans la région de Guadix, des cuevas fortifiées fin x
e-début xi
e siècle, puis un habitat permanent sur trois à cinq niveaux fin xii
e-début xiii
e siècle ; dans les deux phases le modèle est homogène, sans parallèles locaux, donc importé. Maryelle Bertrand a pu relier le premier à des forteresses troglodytes du sud du Maroc (p. 30), le second à certains habitats en hauteur des ksour nord-sahariens (p. 35). Ainsi se confirme-t-il que certaines des clés de l’archéologie d’al-Andalus se trouvent bien en Afrique du nord, et ce constat devrait inciter à combler le retard dans les études ethnographiques et archéologiques de ces pays. En particulier, tant que la culture matérielle des Berbères au haut Moyen Âge restera dans l’obscurité, il sera malaisé de discerner l’impact du peuplement berbère en Espagne après 711.
Le livre suggère de nouvelles pistes de recherche. Le caractère évolutif de la maison villageoise, bien mis en évidence par les fouilles, dépend de l’organisation du parcellaire, autrement dit de l’« urbanisme villageois » (voir les villages de la route de Saint-Jacques de Compostelle étudiés par Jean Passini, p. 219-231). La question de l’urbanité du rural, pressentie par plusieurs auteurs, comme celle des structures familiales, liées à chaque type d’habitat (voir remarques d’Étienne Hubert p. 89), renvoient à une histoire culturelle complexe, pour laquelle l’archéologie a beaucoup à apporter. En particulier, puisque la maison à cour est liée en al-Andalus à la famille musulmane dite traditionnelle, son étude peut apporter un biais intéressant à notre connaissance, encore rudimentaire, du processus d’islamisation des populations rurales, c’est-à-dire de diffusion et d’intériorisation par celles-ci des normes éthiques et juridiques que prônaient les hommes de loi et les hommes de pouvoir.
Cet ouvrage, de présentation agréable, illustré de plans et de photographies utiles à la compréhension des études de cas, témoigne bien de la nécessité du croisement des sources pour éclairer un sujet aussi complexe que la maison villageoise. Son ambition était de dresser un état de la question et de proposer de nouvelles pistes : le pari est tenu, la réflexion se trouve à sa lecture enrichie d’une foule de suggestions neuves.
Nicolas Michel
Annie Renoux, (dir.), Aux Marches du palais. Qu’est-ce-qu’un palais médiéval ? Actes du vii
e Congrès international d’Archéologie Médiévale. Le Mans, Mayenne, 9-11 septembre 1999, Le Mans, Publications du lham, Université du Maine, 2001, 290 p., 32 €.
Le vii
e congrès d’Archéologie médiévale qui s’était tenu au Mans et Mayenne en 1999 a vu ses actes rapidement publiés sous la direction d’Annie Renoux. Le choix du lieu et du thème était fortement déterminé par l’achèvement des fouilles et la divulgation des premiers résultats relatifs aux fouilles du site palatial carolingien de Mayenne. Cela nous vaut un livre très riche et fort homogène sur le concept de palais. Ce terme est choisi à dessein car c’est bien la réflexion sur ce qu’est un palais qui fait l’unité de ces communications. La directrice du volume le définit d’ailleurs fort bien dans le propos liminaire. Elle y précise le souci d’analyser les mots et concepts pour approcher une réalité fuyante et diverse. Ce n’est qu’à la période carolingienne que le palais intègre dans la tradition antique un fort aspect sacré et cumule la fonction résidentielle et celle, essentielle, de mise en scène du pouvoir. Architecture de prestige mais aussi fonctionnelle, il est donc par essence royal et impérial. Le Moyen Âge l’étendra à la résidence des princes et des évêques mais, à vrai dire, avec parcimonie, et le terme restera d’un usage limité même si les résidences prestigieuses ont pu fortement influencer comme modèle celles des aristocrates soucieux de capter à leur profit cette manifestation de puissance. Cela a permis aux organisateurs du colloque de ne pas se limiter aux palais proprement dits, que ce soit ceux de Charlemagne à Saint-Denis ou à Paderborn ou celui des papes à Avignon, mais d’étendre leur enquête aux résidences de la haute aristocratie laïque ou religieuse.
Trois thèmes sont abordés. Le premier essentiellement méthodologique essaie de cerner la réalité palatiale à travers tout le Moyen Âge en multipliant les méthodes d’approche les plus diverses. Olivier Bruand recherche les centres de pouvoirs à travers les qualificatifs de monnaies mérovingiennes et carolingiennes, Philippe Guigon essaie de cerner la réalité des résidences aristocratiques bretonnes des mêmes époques derrières les mots latins ou celtiques. Plus globalement, de nombreux articles tournent autour de l’identification de la trilogie camera, aula, capella qui apparaît comme une référence utile mais prend les formes les plus diverses et s’adapte à la spécificité des situations. Les fonctions ne sont pas toujours précises et la distinction des pièces publiques et pièces privées demande à être sérieusement nuancée. Des attributs obligés font l’objet d’études souvent révélatrices ou nuancées : le rôle des archères et mâchicoulis entre fonctionnalité et symbolique, la place accordée au développement des jardins et parcs chez les ducs de Bourgogne de la fin du Moyen Âge, qui sont autant pour le loisir et le plaisir que pour le prestige politique.
Les deuxième et troisième thèmes rassemblent des cas pour l’un dans le monde ecclésiastique pour l’autre dans le milieu impérial, royal et princier. Cela nous vaut des monographies souvent passionnantes qui révèlent les résidences de campagnes des évêques normands – communication de Marie Casset – ou présentent des fouilles récentes et des réinterprétations pour des palais carolingiens ou le château des comtes de Meulan étudié par Anne-Marie Flambard Héricher.
L’ouvrage se clôt par deux articles très nourris sur ce qui a motivé le colloque : les fouilles du bâtiment exceptionnel découvert dans les murs du château de Mayenne. Des travaux de restauration de ce château d’âge féodal ont révélé qu’il englobait les restes imposants d’un bâtiment de type palatial sans doute du début du x
e siècle et dans un état de conservation des plus rares dans l’Europe entière. Annie Renoux replace ce bâtiment dans le cadre historique des temps carolingiens de la Marche de Bretagne et du ducatus cenomannensis à l’établissement d’une forte baronnie à l’époque féodale. Tirant parti des rares témoignages écrits du haut Moyen Âge, elle propose une interprétation très élaborée dans le cadre de la défense contre les Bretons puis de l’affrontement des grandes familles Rorgonides et Hugonides qui dominèrent successivement le Maine. Vient ensuite la première présentation des résultats des fouilles menées par l’équipe anglaise de l’Oxford Archaeological Unit sous la plume de Robert Early. Après un établissement qui a laissé la trace de poteaux de bois mais qui est mal daté, a été élevé un bâtiment comportant une vaste salle bien éclairée sur un rez-de-chaussée pratiquement aveugle. Une tour carrée y était accolée. Le tout très soigneusement construit, sans doute au début du x
e siècle, mais la datation est difficile, incorporait en façade des dalles de granit empruntées à la forteresse romaine de Jublains peu éloignée, et il n’est pas exclu que le plan de cette dernière ait pu influencer l’architecte. Sans qu’il soit encore possible de proposer une interprétation de ce bâtiment exceptionnel et difficile à comparer avec d’autres, il est sans conteste fortement lié à l’affirmation d’un pouvoir de niveau important et offre une illustration très intéressante d’un cas de transfert d’un lieu de pouvoir romain vers un site castral médiéval.
Ce volume remarquable loin de n’être qu’un recueil de monographies disparates conduit à une véritable réflexion sur le phénomène palatial. L’histoire rurale y trouve largement son compte dans l’étude de ces bâtiments et de leur environnement qui le plus souvent se sont installé dans un monde rural qu’ils dominaient mais aussi contribuaient à organiser.
Daniel Pichot
L’Artisan au village dans l’Europe médiévale et moderne. Actes des xix
e Journées Internationales d’Histoire de l’Abbaye de Flaran, 5-7 septembre 1997, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2001, 336 p., 24,24
€.
Les Journées internationales d’histoire du centre culturel de l’abbaye de Flaran rassemblent chaque année, autour d’un thème différent, des historiens médiévistes et modernistes spécialistes des sociétés rurales anciennes. Les xix
e journées de Flaran étaient consacrées à l’artisanat rural. 14 communications y ont été présentées.
Dans une longue introduction – « L’artisanat rural au Moyen Âge : bilans et problèmes »
– Robert Fossier se propose de définir l’artisanat rural à travers quatre questions : « Comment pouvons-nous cerner un type d’activité si étroitement confondu avec la vie quotidienne du village ? Quel type d’organisation nous offre cet artisanat ? Quels sont les secteurs sur lesquels un peu de lumière permet un examen correct ? Qui sont, enfin, les hommes et les femmes qui s’y adonnent ? » Il pose la question des sources, souvent diffuses (sources réglementaires, comptables, judiciaires, archéologiques, etc.), celle des structures (la famille, le domaine, la seigneurie, etc.), celle des matériaux et de leur traitement (le moulin, le fer, le textile, etc.), celle des artisans eux-mêmes et des difficultés à les appréhender. Il termine son exposé par une chronologie de l’effacement de l’artisanat rural, incontesté pendant le haut Moyen Âge, concurrencé par la ville au cours du Moyen Âge central et moribond en 1500 (on peut toutefois citer en contre-exemple des artisanats de production qui se développent dans le monde rural à la fin du Moyen Âge, celui du grès, par exemple ou d’autres, présentés ici-même). Francis Brumont observe ensuite, avec une grande précision, l’artisanat du drap au xvi
e siècle dans la Rioja, petite région montagneuse située en Espagne au sud de l’Ebre, aux confins méridionaux de la Navarre et du Pays Basque. Les draps sont produits selon des modalités variables, soit dans le cadre familial, en petite quantité, soit par des artisans « indépendants » qui assurent eux-mêmes la commercialisation de leurs produits ou encore par des artisans salariés. Le rôle du marchand est prépondérant dans cet artisanat dont les débouchés sont déjà ceux du nord-est du royaume d’Espagne. Dans ce même domaine, Jean-Michel Minovez aborde la même question de l’artisanat de production, dans les draperies des Pyrénées centrales, de ses liens complexes avec la ville et le monde marchand, les marchés extérieurs, pour une période plus tardive, de la fin du xvii
e à la fin du xviii
e siècle. Ici, la production textile est assurée pour l’essentiel par les ruraux : des paysans qui complètent ainsi leurs revenus, certes, mais surtout d’autres, les plus nombreux, qui vivent d’abord de la draperie. Dans « Laboureurs, brassiers, artisans dans les campagnes de Vénétie au xvi
e siècle », Danilo Gasparini évoque la vitalité des artisans ruraux des campagnes de la Vénétie au xvi
e siècle (et au xv
e siècle), tournés vers Trévise et Venise, à partir d’une très riche documentation écrite.
Les sept contributions suivantes traitent des arts du feu, de la transformation de la terre, du verre et du fer. C’est en tant qu’historiens et archéologues qu’Odette et Jean Chapelot, dans un long article, dressent un bilan des connaissances sur l’artisanat de la terre cuite au Moyen ge et son apport à l’étude des sociétés rurales médiévales. Il s’agit d’une synthèse sur la question de cet artisanat qui se développe largement dans les campagnes. Les auteurs traitent des lieux de production, des productions elles-mêmes et de leur commercialisation, de leur évolution depuis le haut Moyen Âge à partir de nombreux exemples puisés dans les sources écrites ou les chantiers archéologiques, en marquant les similitudes et les différences dans les modes de production et de diffusion des poteries et terres cuites architecturales. Plus ponctuelle, d’un point de vue chronologique et spatial – « L’organisation de la communauté de potiers du Bessin au bas Moyen Âge » – la contribution d’Anne-Marie Flambard-Héricher n’en est pas moins intéressante, puisqu’elle présente et commente les statuts de la communauté des potiers du Molay (Calvados), un document de plusieurs pages (65 items, l’original datant de 1500), qui n’est certes pas inédit mais qui, jusque-là, n’avait jamais été complètement exploité. Cette précieuse charte souligne la volonté de la communauté d’inscrire son action dans une réglementation stricte – parfois même tatillonne –, qu’il s’agisse de l’accès au métier, de l’organisation de la production ou encore du commerce des pots. C’est également une synthèse historique et archéologique que Danièle Foy propose dans « Les déterminants de l’artisanat du verre : les matières premières et l’implication des communautés, des marchands et des seigneurs ». Elle dresse un tableau très documenté de l’artisanat du verre, de l’Antiquité à la fin du Moyen Âge, avec des exemples nombreux, européens, où l’Italie médiévale et ses cités tiennent une place particulière avec ses verreries urbaines précoces et ses verreries rurales « subordonnées ». Le modèle médiéval reste toutefois la verrerie forestière, près des matières premières et du combustible, qui assure la chaîne complète de la fabrication du verre. Dans « Le fer dans les campagnes médiévales (xi
e-xv
e siècles) », Mathieu Arnoux évoque avec talent, à partir de nombreux exemples, la main-mise progressive de la seigneurie sur l’activité sidérurgique (avec de nouvelles techniques de fabrication), au détriment des paysans organisés en communautés de férons. Puis Marie-Christine Bailly-Maître compare les forges villageoises et les forges minières, du point de vue archéologique, évoque leur place respective, sur le carreau de la mine ou dans des bâtiments villageois, peut-être dès les x
e-xi
e siècles, l’outillage du forgeron et sa mise en œuvre. Catherine Verna se penche ensuite sur ceux qui animent les forges : les forgerons de village, à la lumière de quelques témoignages béarnais des xiv
e-xv
e siècles, tirés des sources écrites. Le forgeron du Béarn est « présent, indispensable, mais à l’échelle de sa communauté ». La dernière contribution relative à la métallurgie est celle d’Ignacio Carrion Arregui, à propos de la sidérurgie basque à l’époque moderne. Tout en perdant à la fin du Moyen Âge une part de ses marchés traditionnels, elle est restée active, jusqu’au xix
e siècle, en se tournant à l’Époque moderne vers le Nouveau Monde, tout en conservant le procédé de réduction directe et le bas fourneau, alors que l’Europe adoptait résolument le haut fourneau et le procédé indirect. C’est une première approche globale de l’artisanat rural que présentent José Carlos Enriquez et Adrian Blazquez dans « L’artisanat rural en Biscaye à l’époque moderne, bilan et perspectives de recherche ». Les auteurs y retrouvent « les grands traits de l’artisanat rural castillan ou même européen », y observent aussi des traits spécifiques, notamment dans le domaine de la sidérurgie. Ramon Ojeda san Miguel décrit ensuite les activités non agraires en Cantabrie au milieu du xix
e siècle, en utilisant comme base de données le dictionnaire historique, géographique et statistique de Pascual Madoz, dictionnaire qui aurait sans doute mérité une présentation, même sommaire. Comme l’indique Alain Belmont dans la dernière et excellente contribution de l’ouvrage – « Les artisans itinérants dans les campagnes françaises sous l’Ancien Régime », les artisans ruraux sont peu connus, leurs déplacements et migrations professionnelles encore moins. L’auteur distingue quatre types de migrations : la micro-mobilité, individuelle et quasi-quotidienne ; la migration « aventureuse », sur de grandes distances ; les grands courants collectifs (les maçons) et enfin les déplacements des compagnons du tour de France, difficiles à cerner en milieu rural. Alain Belmont souligne en conclusion que « l’errance des artisans villageois aura connu ses plus nobles développements avant que l’industrialisation vienne bouleverser les sociétés rurales et provoque à terme la quasi-disparition des maîtres établis à l’ombre des clochers ». On ne peut que recommander cette dernière livraison de Flaran aux ruralistes, historiens et archéologues.
Bruno Fajal
Olivia Aubriot et Geneviève Jolly, (dir.), Histoires d’une eau partagée. Provence Alpes Pyrénées, Aix-en Provence, Publications de l’Université de Provence, 2002, 248 p., 23 €.
La page de titre intérieure apporte une précision utile sur le contenu de cet ouvrage : « Irrigation et droits d’eau du Moyen Âge à nos jours ». Il s’inscrit dans le renouveau d’intérêt très actuel envers les zones humides et plus largement les problèmes de l’eau et on prend conscience, à sa lecture, qu’il s’agit là de domaines longtemps laissés marginaux dans la recherche. Des 150 titres de la bibliographie générale figurant en fin de volume
[5], on peut dire qu’ils marquent deux époques principales : le milieu du
xix
e siècle, où l’on commence à se pencher sur les données juridiques et usages locaux, et la dernière décennie du
xx
e siècle, qui marque, surtout en France, un regain d’intérêt pour la question. Surtout en France, car il n’est pas certain que le sujet ait été aussi longtemps peu fréquenté en Italie ou en Espagne.
L’ambition des initiateurs de ces études à été de clarifier les concepts, et les historiens ne pourront plus se permettre de confondre « droit d’eau », « droit de (ou sur) l’eau » et « droit à l’eau », ainsi qu’un certain nombre d’autres notions à la fois juridiques et techniques. Plusieurs contributeurs insistent d’ailleurs sur les insuffisances de l’histoire du droit concernant l’eau, le droit de l’eau étant lui-même puisé à des sources multiples et éclatées. Cet essai de clarification indispensable est l’un des apports de ces textes. Les historiens ruralistes ne pourront donc se dispenser de s’y reporter. Cependant, c’est la deuxième partie de l’ouvrage, les « études de cas » qui auront leur faveur.
On s’étonnera peut-être qu’aucun historien « de profession » n’y apparaisse, mais des anthropologues, géographes, agronomes, ingénieurs ou administratifs, ce qui n’enlève rien à l’attrait de ces études concrètes. Les Pyrénées orientales, avec le cas des irrigations de Prades (Thierry Ruf) se signalent par l’ancienneté de leurs aménagements (le Têt, dès le ix
e siècle). Ailleurs, comme en vallée de la Durance (Max Lefèvre), on remonte au xii
e siècle, voire au xiii
e en Briançonnais (Claude Dumont) ou en Valais suisse (Emmanuel Raynard, Marinette Baud). En réalité, les auteurs s’attachent surtout à mettre en valeur les grandes scansions qui rythment le rapport juridique et sociologique à l’eau. Sous la diversité des usages et des termes locaux qui les désignent, on sent bien qu’un certain nombre de contraintes physiques et de principes sociologiques restreignent la gamme, en apparence très variée, des options possibles. C’est ce que montre, dans la première partie Luc Gillot (« Variables techniques et gamme de choix dans la distribution de l’eau d’irrigation »). À Villelaure (Vaucluse), Sergio Vallejo et Emmanuel Salesse étudient l’action d’une grande famille, celle des Forbin-Janson, relayée ensuite par l’ingénieur Floquet et finalement, au xix
e siècle, par la constitution définitive du syndicat d’arrosants. À l’inverse, ou plutôt de façon complémentaire, Geneviève Jolly, nous fait pénétrer, non loin de là, à Cucuron, dans les micro-réseaux, quasiment clandestins, en tout cas fortement dissimulés aux regards, des « mines d’eau », sortes de foggara provençales, avec galeries souterraines insoupçonnables, alimentant les bastides dispersées sur le terroir (carte à l’appui p. 162-163). Mais là encore et toujours, ressurgissent avec l’eau elle-même, les problèmes juridiques, les procès concernant le caractère exclusif du droit d’eau considéré comme un « privilège et marqueur de notabilité ». Pour l’époque contemporaine, les bisses du Valais (auteurs cités supra) montrent une forme communautaire, le « consortage d’irrigation ». En Pays de Soule, au Pays Basque français, Pascal Palu et Dolorès de Bortoli, décrivent « un dispositif coutumier écologique » dans lequel l’usage et la maîtrise de l’eau – ici surabondante – s’inscrivent dans une emprise globale sur l’espace par extension des alpages aux dépens de la forêt.
On voit par ces brèves notes la variété des apports de ce recueil, même si les aspects institutionnels, techniques et juridiques l’emportent parfois sur la mise en perspective historique. L’exemple des canaux de Prades marque cependant nettement la succession des phases : xiv
e-xvi
e siècles, mise en place des règles de gestion et premiers conflits d’autorité, non de possession ; xviii
e siècle, conflits sur les usages, débouchant sur une gestion privée ; xix
e siècle, intervention de l’État et formation réactive d’associations. Enfin le xx
e siècle s’illustre par le décalage entre règles et pratiques. Le constant rappel des droits du passé le plus éloigné, revivifié à force d’archives exhumées et brandies par les plaideurs est peut-être trompeur. On aimerait en apprendre plus sur les transformations sur le long terme de la « valeur » de l’eau. On observe que le droit d’eau repose tantôt sur la terre, tantôt sur l’individu ou sur une collectivité. Mais cette ressource ne conserve pas le même statut. Peut-on encore dire que subsiste aujourd’hui celui de ressource collective, indispensable à la vie ? Le « prix » de l’eau est-il seulement déterminé par les coûts d’adduction et d’épuration ? Pour justifier le titre, les premiers mots de l’introduction éclatent comme un coup de cymbales : « l’eau ne se possède pas, elle se partage ». Mais on apprend aussi que ce fameux droit d’eau suppose d’abord l’exclusion de ceux qui ne partagent point (par exemple, p. 56 ou p. 180).
Aux chercheurs qui travaillent actuellement sur le thème de l’eau en milieu rural et sur l’histoire de ses enjeux, l’ouvrage apportera des perspectives nouvelles, peut-être moins familières à l’historien et pourtant indispensables.
Georges Pichard
Monique Bourin et Stéphane Boissellier, (dir.), L’Espace rural au Moyen Âge : Portugal, Espagne, France (xii
e-xiv
e siècle). Mélanges en l’honneur de Robert Durand, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2002, 230 p., 21 €.
C’est pour son investissement dans l’enseignement et comme chercheur que Robert Durand a reçu en 1999 les marques d’estime et de sympathie de ses collègues lors d’une journée d’étude dont les actes sont aujourd’hui publiés aux Presses Universitaires de Rennes, sous la direction de Monique Bourin et Stéphane Boissellier
[6]. Robert Durand apparaît aujourd’hui comme le meilleur spécialiste français du monde rural portugais médiéval, avec une monographie majeure concernant
Les Campagnes portugaises entre Douro et Tage aux xii
e et xiii
e siècles
[7], point de départ d’une réflexion stimulante et prolixe sur l’organisation de l’espace au Moyen Âge : ses travaux « historico-géographiques » rassemblent la documentation écrite, les données du parcellaire, l’archéologie (photo aériennes et fouilles) pour envisager les conditions de prise en main d’un territoire par les hommes.
Après une « Vita Roberti » de Monique Bourin qui pose les jalons de la carrière et de l’œuvre de Robert Durand, et après une introduction générale de Robert Fossier, dix communications sont regroupées en trois thèmes : « Dans l’Ouest d’al-Andalus, le ‘modèle’ de peuplement andalou et la Reconquête », « Dans le Portugal chrétien, du nord au sud, frontière et colonisation : les spécificités régionales » et « Autres approches et autres régions pour ‘penser’ l’espace rural, entre Méditerranée et Atlantique » présentés respectivement par Pierre Guichard, Stéphane Boissellier et Benoît Cursente. Les conclusions sont apportées par Robert Delort. L’intérêt de cette riche mosaïque, outre le fait qu’elle apporte, fait rare, six articles en français sur le Portugal médiéval, repose sur un échantillonnage des différentes approches et méthodes envisageables dans l’étude de l’organisation de l’espace. Grâce au croisement d’exemples précis à l’intérieur de l’espace ibérique, la réflexion générale porte un éclairage théorique sur les « agents et marqueurs de l’organisation spatiale », les châteaux, les terroirs, les églises et sur les rapports sociaux. Un des problèmes transversaux est celui de la continuité, entre l’époque romaine et l’époque musulmane et entre celle-ci et l’époque chrétienne, à travers la Reconquista ; les changements d’échelles et la dimension géographique des phénomènes médiévaux sont au cœur des préoccupations de cet ouvrage collectif. On pourrait cependant regretter que dans une telle optique la cartographie ne soit pas employée plus largement, et à grande échelle, pour la démonstration : les sept cartes ne suffisent pas toujours à étayer le commentaire, ou même seulement à localiser ce dont il est question.
Plus précisément, Christophe Picard développe quelques hypothèses sur l’édification et l’occupation des sites castraux d’époque islamique de la région occidentale d’al-Andalus. Malgré les apports de l’archéologie, il est difficile de reconnaître l’organisation du peuplement avant ix
e siècle, époque à partir de laquelle chaque hisn, chaque fortification, contrôle un territoire d’une douzaine de kilomètres de rayon, et domine quelques localités rurales appelées qarya. Les husûn semblent être des « enceintes refuges » ou des « villages perchés », plus que des fortifications destinées à dominer socialement le territoire et la population. Pour la constitution de ce réseau castral, « on ne peut nier le rôle majeur d’un pouvoir qui a largement contribué à structurer l’espace, non pas par une intervention directe, mais par son rôle administratif et militaire » (p. 40). Les châteaux ont contribué à fixer l’habitat, se sont entourés de villages ou de petits hameaux : la domination politique et militaire semble donc avoir précédé l’organisation agricole et sociale de l’espace. Grâce aux données archéologiques, Helena Catarino pose les jalons d’une continuité dans le peuplement rural des communautés chrétiennes de l’Algarve oriental entre l’époque romaine et l’époque musulmane. Après la Reconquête, les centres de paroisses supplantent peu à peu les anciens lieux de peuplement islamiques ; les villages s’agglutinent autour de l’église à partir des xiv
e-xv
e siècles. Dans le Midi portugais, Stéphane Boissellier décrit la Reconquête comme un processus « rapide, brutal et profond de colonisation » (p. 58) de l’espace rural, éventuellement autour d’établissements castraux nouveaux qui jouent un rôle polariseur, mais par un processus que l’auteur différencie de l’incastellamento. La vague de forais, les chartes municipales du début du xiii
e siècle, marque la prise en main de la population indigène par les nouveaux pouvoirs. La deuxième partie de l’ouvrage combine les différents espaces issus de l’action humaine, depuis la parcelle jusqu’au diocèse, à travers une réflexion constante sur les limites : la Reconquête produit à la fois une frontière toujours en marche et une réorganisation des espaces antérieurs. C’est à l’échelle locale qu’agissent concrètement les différents facteurs d’organisation des territoires à travers l’exercice des droits sur les hommes. Les communications montrent l’action volontariste de forces sociales comme les communautés villageoises (Hermínia Vasconcelos Vilar pour les municipes du diocèse d’Évora), les monastères (Maria Helena da Cruz Coelho pour l’aménagement de l’espace dans la micro-région du Bas Mondego) ou l’institution diocésaine (Amélia Aguiar Andrade pour le peuplement de l’extrême nord portugais, entre Minho et Douro). Cependant Benoît Cursente se demande plus loin « dans quelle mesure un pouvoir qui met en œuvre une politique territoriale fait ou non autre chose qu’anticiper, amplifier et récupérer le processus d’auto-organisation d’un système spatial donné » (p. 144). Le recours quasi exclusif aux sources écrites dans la troisième partie, mais avec les mêmes interrogations que dans la partie précédente, ouvre sur l’histoire des mentalités : quelle perception les hommes du Moyen Âge avaient-ils de leur environnement ? Pascual Martínez Sopena montre que le processus de mise en place du réseau de petites villes castillanes est achevé au xii
e siècle. Selon Philippe Josserand, le rassemblement des hommes dans certaines régions de Castille a lieu à l’initiative des Ordres militaires dans la première moitié du xiii
e siècle. Monique Bourin prolonge la réflexion sur la capacité des paysans à agir sur l’organisation de l’espace, avec l’exemple des droits d’usage et de gestion de l’inculte en France méridionale. Hervé Martin s’interroge enfin sur le caractère « réaliste » des descriptions de l’espace rural dans les discours des prédicateurs français du bas Moyen Âge.
Somme toute, les points de départ de chacune de ces communications sont les phénomènes dominants dans l’organisation de l’espace aux xi
e-xii
e siècles : le re