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Histoire & Sociétés Rurales

2002/2 (Vol. 18)


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Patrice Méniel, Les Gaulois et les animaux. Élevage, repas et sacrifice, Paris, Errance, 2001, 127 p.

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Analysant les ossements animaux abandonnés dans les sites gaulois du nord de la France, l’auteur développe en cinq chapitres le rôle tenu par l’animal, en tant qu’aliment et offrande, au sein de la maisonnée et dans les démonstrations de culte et d’apparat. La découpe et la conservation de la viande, les préférences alimentaires, la hiérarchie des morceaux, les banquets et les rituels funéraires sont abordés au travers d’outils tels que la détermination des espèces, des âges d’abattage et des quartiers de viande.

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Patrice Méniel commence par établir la liste des espèces domestiques couramment consommées durant l’âge du fer. En effet, le rôle de la chasse, désormais réservée à une élite, est devenu négligeable. Il atteste la domestication de l’oie cendrée, du canard colvert et peut-être du pigeon bizet. À côté de la consommation régulière du porc, du bœuf et des caprinés, celle du cheval et du chien joue un rôle variable d’un site à l’autre, car un interdit alimentaire semble frapper les animaux les plus proches de l’homme. Les animaux sont plus souvent abattus en fin de croissance, vers l’âge d’un an. Les éleveurs privilégient des gabarits petits et graciles dans un contexte où l’abattage de grands animaux occasionnerait un problème de conservation de la viande, que le développement d’ateliers de saunerie permettra ensuite de résoudre. La taille des animaux augmente tout au début de la période romaine quand se développent les grandes cités. Mais de véritables ateliers de boucherie, mis en évidence grace à leurs rejets, ont existé au moins dès la fin de La Tène. Les techniques de découpe pratiquées durant l’époque gauloise s’avèrent complexes et standardisées. Une hiérarchie des viandes, fondée sur l’analyse des rejets de consommation et confirmée par l’observation des autres mobiliers, permet de distinguer les maisonnées les plus riches. Ces mêmes critères sont utilisés pour établir les fluctuations de niveau de vie au sein d’habitats qui ont connu une longue séquence d’occupation ou entre des habitats contemporains complémentaires. Le déficit de certaines classes animales et types d’ossements suggère l’exportation de quartiers de viande conditionnés pour supporter le transport. À l’inverse, la présence de quatre types de bovins sur le site de Varennes-sur-Seine signale l’importation d’animaux.

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Le second chapitre est consacré aux sanctuaires. Les élites gauloises ont coutume d’affirmer leur puissance en offrant de grands repas qui donnent lieu au sacrifice de nombreuses bêtes. Les reliquats de ces festins se distinguent des dépotoirs ordinaires par le contexte de découverte – de vastes enclos délimités par un fossé souvent palissadé –, par la quantité extraordinaire d’ossements assemblés en un dépôt unique, par le choix particulier d’animaux ou de morceaux et par la répétition des régles de sélection. Les quantités de viande partagées lors de ces banquets peuvent s’élever à plusieurs tonnes. Si toutes les couches de la population semblent être conviées à la fête, la distribution des mets respecte la hiérarchie sociale et tous les convives ne reçoivent pas les mêmes morceaux de viande. Tous les sacrifices ne débouchent d’ailleurs pas sur une consommation, les animaux ou les quartiers peuvent être totalement ensevelis dans la terre où ils se décomposent sans perturbation du squelette (sacrifices chtoniens). Le cheval est totalement absent des restes alimentaires découverts dans les sanctuaires. Seuls quelques chevaux de selle ou de trait, alors âgés, ont pu faire l’objets d’expositions. Leur carcasse a manifestement subi une exposition à l’air libre avant enfouissement. Ils se distinguent aisément des jeunes animaux présentés dans les banquets, dont les ossements se retrouvent dans les fossés d’enclos du sanctuaire. Le porc, le mouton, de jeunes bœufs, des poissons et le lièvre figurent au menu des banquets. Ces nourritures sont habituellement réservées dans les habitats aux tables les plus riches.

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Le troisième chapitre traite des contextes funéraires. Des ossements animaux sont en effet couramment associés aux sépultures, qu’ils aient été déposés à l’état frais à l’intérieur de vases ou incinérés en même temps que le défunt. Des déchets de boucherie se rencontrent également au voisinage des tombes ; ils résultent des sacrifices sanglants offerts lors des funérailles. Les officiants disposent certains quartiers dans la tombe ou sur le bûcher funéraire mais consomment la plus grande partie de la viande dans le cadre d’un repas funéraire, qui peut impliquer plusieurs dizaines de kilos de viande et rassemble sans doute de nombreux participants. Il n’existe pas de différences notoires dans la composition de ces parts respectives. Le bœuf et le mouton prédominent dans les dépôts les plus anciens, relayés à la fin de l’âge du fer par le porc et la volaille (coq, canard et oie). La coutume d’associer les offrandes aux bûchers se répand à partir du ii e siècle avant J.-C. et entraîne la disparition progressive des offrandes déposées en pleine terre. Les mises en scène observées dans les tombes démontrent le souci de reconstituer, à partir de quelques morceaux bien choisis, l’illusion d’une carcasse quasi complète, les vides étant soigneusement camouflés sous des écuelles renversées. Des animaux, chiens et chevaux, pouvaient être sacrifiés à l’occasion du décès de leur propriétaire. Ils ont connu une période d’exposition et de décomposition avant d’aboutir sur le bûcher funéraire, et ils terminent leur course sous la forme d’ossements disloqués parmi les restes recueillis après la crémation.

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Les chapitres 4 et 5, beaucoup plus succincts, insistent sur l’évolution des goûts alimentaires et la consommation de certaines part de viande comme reflet d’une hiérachie sociale. L’auteur précise la portée de certains résultats en expliquant les méthodes mises en œuvre et les limites de sa discipline. En effet, la conservation des ossements animaux varie en fonction de facteurs tels que la gestion des déchets et la résistance individuelle des pièces osseuses. Il distingue les préférences alimentaires, qui placent en tête le porc et le chien, des contraintes d’approvisionnement qui privilégient le bœuf et parfois le cheval. Le choix des morceaux de viande est surtout important pour le bœuf. La contribution des animaux au régime alimentaire est difficile à établir. Seules des analyses isotopiques d’os humains permettraient d’évaluer l’importance de la consommation de viande, mais la conservation du collagène dans les os est seulement envisageable en milieu humide : la crémation détruit toute possibilité d’analyse. Enfin, il n’existe aucune preuve définitive d’anthropophagie au sein des populations gauloises même si quelques traces de découpe ont été entrevues sur certains os humains du village d’Acy-Romance.

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Pour les historiens des textes, pour les archéologues, aussi bien que pour un public plus large, le livre de Patrice Méniel apporte un éclairage complet sur la gestion des animaux mais aussi sur les traitements qui leur sont réservés dans les sanctuaires et les tombes. L’intérêt de cette approche tient au fait que l’auteur ne se contente pas de décrire des ensembles de restes, des objets ou des structures archéologiques mais qu’il utilise ces données pour aborder la complexité des rapports humains et la place de l’animal dans la société. La consommation de morceaux de viande ou d’animaux sélectionnés signe un rang social, marque une volonté de satisfaire aux exigences du culte ou de la bienséance mais contribue aussi à célébrer des relations d’entraide ou de domination. L’auteur décrit les circonstance de la vie où un repas ne rassemble pas seulement une famille mais acquiert aussi un caractère démonstratif ou cérémoniel. Il attire l’attention sur les traitements réservés à l’animal en fonction de son statut. Un animal de compagnie, un compagnon de travail, une bête de boucherie trouveront leur place dans les maisons, sanctuaires et tombes mais à des titres divers, dans l’assiette, sur le bûcher funéraire, dans les fossés à exposition. Les variations observées d’un site à l’autre débouchent sur l’établissement d’un hiérarchie et l’approche des complémentarités entre sites orientés vers l’élevage, sites d’habitat et sanctuaires.

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Véronique Matterne

Christophe Batardy, Olivier Buchsenschutz et Françoise Dumasy, (dir.), Le Berry antique. Atlas 2000. 21e supplément à la Revue Archéologique du Centre de la France, Tours, 2001, 192 p., 102 plans et dessins, 36,59 €.

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Riche d’une centaine de cartes, cet atlas consacré au « Berry antique » mérite d’être connu par tous ceux qui s’intéressent aux problèmes de géographie historique. D’abord parce que les auteurs y ont fait le pari de montrer que l’on pouvait donner du sens à des données archéologiques. Ce parti pris courageux prend à rebrousse poils un courant historiographique selon lequel une telle entreprise est vouée à l’échec sous prétexte que ces cartes ne peuvent refléter que l’état des recherches à un moment donné. D’autant que, pour mener à bien cette opération, l’équipe dirigée par Christophe Batardy, Olivier Buchsenschutz et Françoise Dumasy a choisi de s’appuyer sur l’ensemble de la documentation existante, utilisant à la fois les données de l’archéologie préventive, des prospections mais aussi des découvertes anciennes si souvent décriées par certains. Toutes ces informations ont été réunies dans un sig (Système d’Information Géographique) pour être mises en relations avec la géologie, la pédologie et la végétation actuelle.

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Le cadre géographique retenu est celui de l’ancienne cité des Bituriges restituée à partir des limites anciennes du diocèse de Bourges selon la méthode régressive. Ce choix constitue un autre défi tant la recherche sur les frontières des cités antiques est devenue, pour certains archéologues, un sujet d’étude impossible. Si l’on en croit les auteurs, le « Berry antique » se serait étendu sur un peu plus de 18 000 km2, couvrant les départements actuels du Cher, de l’Indre, ainsi qu’une partie de l’Allier, du Loir-et-Cher et du Loiret.

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Les cartes thématiques réalisées à l’échelle 1/1 000 000e sont regroupées en six chapitres. Sans doute pour ne pas surcharger le volume, il n’est fait aucune référence aux sites, l’ouvrage ne comprenant ni inventaire – fastidieux pour le lecteur – ni index, ce qui constitue peut-être la principale faiblesse de l’ouvrage. Les premières cartes sont consacrées aux aspects méthodologiques de l’enquête. On y découvre que les zones boisées ou en herbe ne sont pas des obstacles à une prospection active. Le premier chapitre comprend ensuite une belle série de cartes sur le cadre humain et environnemental : formations végétales actuelles et anciennes, réseau hydrographique, nuances climatiques, géologie, pédologie, potentialités agricoles, limites de la cité des Bituriges, cadres administratifs actuels, etc. La deuxième partie de l’Atlas, consacrée aux formes de l’habitat, est constituée de cartes chronologiques et thématiques (types d’habitats ruraux, densité, durée d’occupation, fortifications, agglomérations urbaines, géographie des lieux de spectacle, lieux de culte). Certaines cartes présentent des données brutes, d’autres des hypothèses parfois hardies comme cette tentative de reconstitution des territoires placés sous la dépendance des oppida à l’aide des polygones de Thiessen. Les autres parties de l’ouvrage traitent du « paysage funéraire », des réseaux de communication, de la gestion de l’eau, des productions, des échanges. La dernière, consacrée à l’organisation du territoire, est évidemment la plus osée et donc la plus discutable. Mais c’est aussi la plus stimulante. On y apprend par exemple que l’apparition des oppida et des agglomérations artisanales dessine, à l’époque de la Tène finale, une organisation territoriale en unités d’environ 400 km2. Au début du iii e siècle ap. J.-C., la cité biturige apparaît densément occupée, surtout sur les terres de la riche Champagne berrichonne. Un siècle plus tard ces campagnes font l’objet d’un important mouvement de réorganisation puisqu’un tiers des exploitations agricoles est abandonné, même si les grandes villae se maintiennent. L’apparition de nouveaux modes funéraires (remplacement de l’incinération par l’inhumation) confirme les changements en cours. Le mouvement se poursuit durant tout le iv e siècle. Le réseau urbain semble mieux se maintenir même si certaines agglomérations présentent alors des signes de faiblesse. L’ouvrage se termine par un essai de modélisation de l’organisation du territoire biturige au travers duquel on relève la marque de la géographie actuelle.

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Cet atlas, qui se définit comme un simple état de la recherche et non comme un bilan définitif, marque donc un tournant, celui du retour – dans une perspective raisonnablement critique – de la géographie historique élaborée à partir d’une documentation archéologique. On peut regretter qu’il ne couvre que les périodes protohistorique et antique et souhaiter comme le font les auteurs à la fin de l’ouvrage, que les médiévistes et les modernistes analysent à leur tour les 1300 ans qui séparent la fin de l’Antiquité du cadastre napoléonien.

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Christophe Maneuvrier

Paul van Ossel et Ann Defgnée (dir.), Champion, Hamois. Une villa romaine chez les Condruses. Archéologie, environnement et économie d’une exploitation agricole antique de la Moyenne Belgique, Études et Documents, Archéologie, 7, Namur, 2001, 278 p. (distribution : Service des publications, Ministère de la Région wallone, Direction de l’Aménagement du Territoire, du Logement et du Patrimoine, rue des Brigades d’Irlande, 1, B-5100, Namur).

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Dix années de fouille ont été consacrées à la mise au jour in extenso de cette villa de taille moyenne, localisée sur le plateau au sud de la Meuse, entre Liège et Namur. Voilà l’une des plus amples monographies consacrées à l’économie domaniale en Gaule Belgique, et certainement la plus aboutie. Les directeurs de l’ouvrage ont su rassembler une équipe pluridisciplinaire, de sorte que rien n’y manque, depuis l’analyse géo-pédologique des potentialités agricoles, jusqu’aux études polliniques brossant un tableau du paléo-environnement, en passant par les plus fines analyses archéologiques et architecturales.

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Emblématique, le site l’est à plus d’un titre, d’abord par le fil conducteur que son occupation fournit à l’histoire des campagnes de la cité des Tongres, depuis la période protohistorique jusqu’à l’Antiquité tardive. Les origines sont difficiles à cerner, tant les constructions et remaniements de la période romaine ont brouillé les pistes, ne laissant subsister que quelques fosses et un mobilier résiduel. Ces éléments attestent d’une première occupation à la Tène finale ou au tout début de notre ère, sans que l’on puisse dire s’il s’agit alors d’une installation temporaire ou au contraire d’une première ébauche de l’exploitation romaine. Celle-ci n’est fermement établie qu’à partir des années 50 avec l’édification d’un premier corps de logis, variation à partir du modèle cottage house, que l’on reconnaît si souvent dans le premier état des établissements ruraux, un plan rustique donc, mais enrichi tout de même par une galerie assurant la distribution des espaces. Au même moment ou peu après – les indices ténus ne permettent pas de trancher – est érigée une aile de bains et de pièces chauffées, témoignage d’un investissement de fondation ou d’une rapide aisance de l’exploitation. Aisance, exploitation, les deux termes éclairent les dominantes de cet établissement qui, malgré d’incessantes améliorations apportées aux pièces chauffées, ne s’écarte jamais, au cours de ses trois siècles d’occupation, de son rang de départ, celui d’une exploitation agricole de taille moyenne, modeste centre domanial qui n’atteint jamais le rang palatial. Et c’est bien l’intérêt principal de l’étude que de nous renseigner sur cette strate médiane de l’économie gallo-romaine, celle du plus grand nombre d’établissements, à n’en pas douter.

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À l’issue de ces développements et ajustements successifs, le centre d’exploitation entre en déclin vers le milieu du iii e siècle, puis se trouve progressivement délaissé à l’aube du iv e siècle. La fouille a livré nombre d’indices qui soutiennent une interprétation très suggestive sur ce fait majeur que constitue la fin du système domanial antique. Récusant le vieux schéma des ravages barbares qui auraient anéanti toute vie rurale, l’étude éclaire la progressive transformation des rapports de production et des relations ville-campagne, dans le cadre des bouleversements politico-militaires de l’Empire finissant.

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Un autre atout de cet ouvrage repose sur l’ampleur de la fouille, qui embrasse l’ensemble du centre d’exploitation. Face à la résidence s’ouvre une vaste cour encadrée par les bâtiments agricoles, disposés en deux rangs au nord et au sud, sur près de 160 m de long. Nulle fontaine, nul agrément tapageur dans cet espace qui reste une cour de ferme avant tout, avec sa mare et ses fosses d’extraction de terre ou de sable. Tout juste entrevoit-on un jardin et/ou un verger à l’entour de la résidence, comme le suggèrent quelques traces de plantation. De la résidence aux bâtiments de ferme, la distance est mince et la séparation discrète, quelques poteaux, une haie probablement. Trois ou quatre étables du côté nord, une grange, un grenier, des ateliers et divers appentis, au sud, composent l’équipement de l’exploitation, analysé avec une remarquable précision et finement interprété pour comprendre la production et l’économie du domaine. Foyers, fours, cuves à chaux, mare, bâtiments : l’étude présente une série de dossiers thématiques, précieux catalogues éclairés par un regard largement ouvert sur le contexte régional, proposant de suggestives lectures ou des mises à jour d’interprétations trop rapidement admises par les travaux antérieurs. Voilà encore un point fort de l’étude.

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Comme la résidence, comme les bains, les bâtiments agricoles connaissent l’usure du temps et se trouvent remaniés ou rebâtis, mais l’impression qui domine est bien celle d’une continuité : continuité architecturale, avec une surprenante série de constructions sur poteaux de bois, contribution originale au corpus de l’architecture vernaculaire antique, mais aussi continuité agricole, qui voit se pérenniser les principales productions : céréales et bétail. On touche-là à l’un des principaux écueils de l’archéologie des productions agricoles, qui ne repose bien souvent que sur des indices fragiles, indirects, et souvent ambivalents. En croisant prudemment les informations tirées de l’organisation des bâtiments, des études polliniques et des vestiges de la faune consommée, les auteurs nous proposent d’envisager une production orientée préférentiellement vers l’élevage, surtout bovin jusqu’au ii e siècle, puis plus ovin et porcin, à partir du iii e siècle. À côté de cela, les terres du domaine devaient accueillir une céréaliculture moins développée, peut-être essentiellement vouée à la consommation locale et/ou micro régionale. La réflexion se développe de façon très nuancée, comme le font désormais ces études depuis que l’on a dépassé le débat dogmatique opposant les tenants de l’économie primitiviste (la fameuse « autarcie »), à ceux d’une vision moderniste privilégiant l’idée d’une production spécialisée destinée au marché. Entre ces deux voies, s’impose celle d’un pragmatisme qui mesure, pèse et discute avec soin tous les indices, souvent d’apparence contradictoire. Enfin affranchie du « prêt-à-penser économique », l’archéologie du monde rural a tout à gagner à cette révision des vieux schémas, et l’étude de la villa de Champion nous en donne une belle leçon.

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Claude Raynaud

Marie-Claire Amouretti et Georges Comet, Le Livre de l’olivier, Aix-en-Provence, Édisud, rééd. 2000 (4e édition), 191 p., 89 F.

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Le livre porte bien son titre : c’est l’olivier, dans tous ses aspects et tout du long de la filière oléicole qui est traité, depuis ses caractères botaniques jusqu’aux représentations diététiques de l’huile d’olive. Cette ambition quasi encyclopédique peut paraître comme un pari risqué. Pari tenu cependant, et bien tenu par les deux co-auteurs, Marie-Claire Amouretti et Georges Comet, une antiquiste, un médiéviste, tous deux spécialistes des techniques agricoles. La synthèse conjugue à la fois la recherche universitaire dans ses aspects les plus pointus – comme l’archéologie des pressoirs – et l’expérience de terrain, enrichie de contacts avec des producteurs, des mouliniers, des agronomes.

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On en est à la quatrième édition, ce qui prouve bien que l’ouvrage a de quoi séduire un large lectorat : le jardinier néophyte y apprendra comment conduire l’olivier, la cuisinière glanera quelques savoureuses recettes tirées d’archives privées inédites, le consommateur saura désormais comment se reconnaître dans les diverses dénominations et les appellations d’origine contrôlée de l’huile d’olive, vierge ou non. Mais l’historien aussi – l’historien surtout – trouvera son compte dans ce livre dont l’objectif est de comprendre l’expansion (ou la régression) de l’olivier en la reliant à la société de son temps, et ce, dans la plus longue durée, depuis l’Antiquité jusqu’à l’Union européenne d’aujourd’hui.

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L’ouvrage s’ouvre sur une bonne nouvelle : le recul de l’olivier, que les auteurs enregistraient tristement il y a quinze ans, au moment de la première édition, est enrayé. Désormais la Méditerranée ne semble plus risquer de perdre ses oliviers (p. 7). Renouveau qu’ils attribuent notamment à cette mode diététique venue d’outre atlantique, que l’on appelle « régime crétois », ou plus improprement encore, « régime méditerranéen ». Qu’importe que le concept soit mou, et sans doute erroné ! En prônant deux nouvelles « vertus » de l’huile d’olive : sa richesse en acides gras mono-insaturés, qui « diminuent le mauvais cholestérol et préservent le bon », et la présence d’antioxydants, qui jouent un rôle préventif pour les infarctus comme pour les cancers, le discours médical a relancé la consommation d’huile d’olive et, plus que cela : il l’a fait largement sortir et déborder de son aire traditionnelle. La reprise enregistre sans doute aussi un autre phénomène, que les auteurs citent sans trop s’attarder cependant, et qui prend de plus en plus d’ampleur, du moins dans le Midi français. C’est que l’olivier est en voie d’acquérir une nouvelle fonction, un statut uniquement esthétique. Il est devenu un arbre de décoration paysagère, destiné à orner les gazons péri-urbains des particuliers comme les ronds points autoroutiers. D’où cette série de glissements : de la campagne à la ville ; du verger de production vers le jardin d’agrément ; de l’oléiculteur professionnel au citadin polyactif. Ces nouveaux usages ne sont pas sans impact sur la relance actuelle des pépinières.

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Il y a des plantes de civilisation : nous le savions depuis Braudel, sans doute même avant. S’il est un « arbre de civilisation », c’est bien l’olivier, dont l’image positive s’enracine dans des vieux mythes, l’arbre d’Athéna ou bien le récit du Déluge. Adrien de Gasparin, dans son Cours d’agriculture publié dans les années 1840, attribue le semis considérable d’oliviers sauvages à des transports de graines par des troupes d’oiseaux, surtout des tourdres et des étourneaux. Peut être faudrait-il remplacer, en bonne science agronomique, la colombe par la grive, mais la symbolique y perdrait sans doute… Cette image positive recèle un piège, dans la mesure où elle induit l’idée d’une fixité, d’une histoire immobile : de tout temps, l’olivier en Méditerranée… C’est cette impression trompeuse que les auteurs s’attachent à nuancer ici, à réfuter là, en montrant que la conquête des terres méditerranéennes par l’olivier n’est pas irrésistible, qu’elle est faite d’avancées et de reculs, flux et reflux qui mettent aussi en jeu les usages qu’on fait de l’huile, les représentations qu’on en a. Ils mettent en évidence des vraies continuités – par exemple tel pressoir à vis utilisé de l’Antiquité jusqu’au xx e siècle ; ils en dépistent aussi de fausses, comme la tapenade qui n’est pas l’héritière de la pulpe d’olives prisée des Romains, puisqu’elle a pour autre base la câpre…

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Au chapitre de la conquête, les grandes inflexions sont bien dégagées. Recul par exemple de l’oléiculture en Afrique du Nord, qui avait pourtant atteint sous l’Empire un niveau de fabrication quasi industriel, et qui régresse après l’invasion musulmane, Djerba restant une oasis d’huile dans une Tunisie convertie au beurre rance. Recul aussi au Moyen Âge sur toute la rive nord, mais dans une moindre mesure. Aux xiv e et xv e siècles, l’oléiculture en Provence – on suit ici la leçon de Louis Stouff – ne fait pas tache d’huile, mais présente une géographie alvéolaire, avec des régions bien individualisées : le Comtat, le pays de Salon, celui qui s’étend entre Marseille et Toulon, le pays de Solliès. Dans le Midi français, les rythmes de production se mesurent grosso modo, sur le long terme, car la question du paysage complique les essais de restitution. René Baerhel posait déjà la question, à propos de la Basse Provence : existait-il des terres entièrement plantées d’oliviers, au point de ne pouvoir être semées nulle part ? Le verger d’olivier est une rareté au Moyen Âge, à l’époque moderne aussi. Est-ce une invention contemporaine ? Cela signifierait que la pratique s’est perdue, celle qu’enseignait Olivier de Serres : « L’expérience monstre, disait-il, que quand la terre est ensemencée, les oliviers portent fruict ; et estant vuide s’amusent à faire du bois ».

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Dans le Midi français, après la renaissance des temps modernes, suit une longue régression, bien balisée ici : le recul devient net à partir de 1870, quand la politique de libre échange ouvre grand la porte aux huiles italiennes et espagnoles, puis aux oléagineux d’autre nature, comme l’arachide d’Afrique. Comme souvent dans l’histoire agricole, remarquent les auteurs, le second Empire est plus lourd de ruptures que la Révolution. C’est pourtant à une régression lente, à une dégénérescence qu’on assiste, pas à un abandon : un Giono, un Pagnol peuvent encore faire l’éloge de la culture (au sens large) de l’olivier. L’abandon vrai est daté du gel de février 1956. Mais les auteurs de rappeler à bon escient que ce gel n’est qu’une catastrophe climatique parmi d’autres, comme le gel de 1929, sans parler des épisodes à répétition qui ont marqué le petit âge glaciaire. Entre 1709 et 1820, on compte 17 accidents comparables. Mais à chaque fois, les hommes ont replanté. Les grands froids de jadis rajeunissaient la population d’oliviers, et en 4 ou 5 ans, la récupération était acquise. La nouveauté en 1956, c’est qu’on ne replante pas : attitude révélatrice d’une crise plus profonde, où se combinent les effets de la concurrence des huiles d’olive étrangères, de Tunisie en particulier, d’autres corps gras, et les conséquences des changements d’habitudes alimentaires liés à l’urbanisation. Aujourd’hui où la hausse des prix tire la production, en Provence, bon nombre d’olivettes abandonnées en 1956 sont remises en culture par suppression du tronc, de la même façon qu’après le grand hiver de 1709 on avait repeuplé la Provence en oliviers.

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Cette respiration longue de la production, Marie-Claire Amouretti et Georges Comet la mettent en regard avec les usages de l’huile. Le chapitre intitulé des usages que l’on oublie est tout à fait bienvenu à l’heure où l’opinion commune ne voit pour l’huile d’olive qu’un usage alimentaire, sur lequel se greffe un usage préventif médical. D’où le rappel utile du rôle entraînant joué par l’industrie du savon au xvii e siècle, ou du recyclage des grignons, ces sous-produits du moulin. Les grignons sont d’abord destinés à engraisser les cochons – appoint non négligeable dans des pays où le déficit de nourriture animale se fait cruellement sentir –, plus tard les grignons noirs (ce qui reste de la pulpe) sont utilisés comme engrais, les grignons blancs (restes de noyaux délavés) fournissent un excellent combustible. Parmi ces usages oubliés, on retiendra l’emploi de l’huile pour l’entretien extérieur du corps. L’huile est la base privilégiée d’onguents, depuis l’Antiquité où elle est en honneur sur la palestre ou au gymnase jusqu’aux temps modernes, où elle fournit la matière première d’une immense et discrète pharmacopée domestique, de type para-médical ou cosmétique. Les livres de recettes familiaux de ce temps contiennent souvent autant de pommades et de baumes pour soigner les plaies et les bosses que de recettes de cuisine proprement dites. Le rappel de ces usages extra-alimentaires est d’autant plus nécessaire, qu’en cuisine, l’huile d’olive n’ait pas eu le succès durable qu’on lui prête. Le goût de l’huile d’olive en cuisine n’est pas un invariant et, citant l’avis du médecin marseillais Lieutaud à ce sujet, les auteurs montrent bien que cette huile des temps maigres, cette huile de pénitence n’a pas toujours eu pour elle une image favorable. Au fond, et c’est la leçon de ce livre si dense, avec l’olivier l’histoire n’est pas immobile, tout bouge, sur le long terme : la production, les modes de consommation, le discours médical sont pris dans le jeu de la tradition et de l’innovation.

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Un seul petit regret : toutes les citations ne sont pas référencées. Mais on prendra plaisir à lire cet ouvrage d’excellente facture, abondamment illustré et qui rend la passion visible des auteurs pour l’olivier bien contagieuse.

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Madeleine Ferrières

Joaquín Gómez-Pantoja, (dir.), Los Rebaños de Gerión. Pastores y trashumancia en Iberia antigua y medieval, Madrid, Casa de Velázquez, 2001, volume n° 73, 348 p. ; 30,05 €.

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Ce beau volume réunit les Actes du colloque sur les aspects du pastoralisme et de la transhumance qui s’est tenu à la Casa de Velázquez les 15 et 16 janvier 1996. Une publication qui intervient aussi tardivement (six ans après le colloque !) court le risque d’être périmée. Les actes d’autres colloques sur la transhumance (Càceres, 1998 ; Montemuro, 2000) ont été publiés dans des délais plus conformes aux exigences scientifiques. De même, l’excellent ouvrage de Marie-Claude Gerbet sur L’Élevage dans le royaume de Castille sous les Rois Catholiques (1454-1516) a bénéficié, depuis, d’une nouvelle édition révisée (Madrid, Collection de la Casa de Velázquez, 1999). C’est dire qu’une partie des informations contenues dans le présent volume n’est plus neuve.

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Douze communications sont publiées, dix en espagnol et deux en français. L’ordre choisi pour la publication est régressif, du xvi e le jusqu’à la Préhistoire. Le lecteur part ainsi à la recherche des origines du phénomène majeur de l’histoire rurale ibérique.

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En ouverture, Pedro García Martín brosse un vaste tableau de la transhumance dans la péninsule Ibérique, avant la Mesta, organisme officiel (créé en 1273 par le roi Alphonse X) qui regroupe les éleveurs et qui gère ce système empruntant jusqu’à 120 km de chemin à l’époque moderne. Ce premier article est une synthèse des travaux présentés. Il est donc l’équivalent d’une conclusion du colloque, soulignant au passage la relative pauvreté des sources sur la transhumance et appelant à des recherches pluri-disciplinaires (archéologie, épigraphie, toponymie, analyse chimique, etc.).

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Marie-Claude Gerbet étudie une cañada, une grande voie de transhumance, jusqu’alors méconnue, traversant la Vieille-Castille depuis Soria et se dirigeant vers le Portugal, à la fin du Moyen Âge. L’auteur exploite pour cela le Registro General del Sello (Registre général du sceau). Les préjudices subis par la Mesta sont de deux types : les obstacles au passage des troupeaux et les perceptions illicites de taxes. Des détails d’origine judiciaire méticuleusement collectés, comme les vols déplorés au cours de la transhumance, permettent de tracer des cartes du réseau complexe en localisant assez précisément les variantes des itinéraires, plus mouvants qu’on ne le soupçonnait jusqu’ici. Le schéma proposé jadis par Julius Klein (The Mesta. A Study in Spanish Economic History (1273-1836), Cambridge, 1920, traduit en espagnol seulement en 1979) est désormais corrigé et affiné.

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María Concepcíon Quintanilla Raso présente l’élevage à Cuenca, et notamment dans la Sierra, aux xiv e et xv e siècles, dans un milieu propice aux activités pastorales. Elle expose les fondements et les mécanismes économiques au sein d’une réalité agricole pleine de conflits d’intérêts et d’incompatibilité entre les exploitations forestières et les préoccupations pastorales. María Asenjo González montre que l’élevage transhumant connaît son apogée en Castille sous le règne des Rois Catholiques, donc à la charnière des xv e et xvi e siècles. Elle explique le développement et l’influence de ce type d’élevage dans l’est de l’Estrémadure castillane. À Soria et à Ségovie, des conflits opposent les éleveurs transhumants et les éleveurs autochtones. À Soria, les conséquences sociales de l’élevage transhumant des moutons sont considérables, allant jusqu’à modifier le peuplement et à restructurer l’habitat sous l’influence de la sédentarisation. À Ségovie, l’oligarchie urbaine dispose de vastes pâturages pour ses propres troupeaux et ne se soucie donc pas de l’élevage transhumant. En Castille, le système de la transhumance favorise le maintien de l’oligarchie urbaine et l’émergence d’une nouvelle oligarchie campagnarde, les labradores ricos.

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Julio Escalona Monge s’intéresse à la hiérarchisation sociale et à la gestion des bois et des pâturages dans la Sierra de Burgos (région de Lara) aux x e-xii e siècles. Au lieu de se contenter de repérer, comme dans l’historiographie de naguère, un affrontement classique entre paysans-agriculteurs et seigneurs-éleveurs, il montre la participation de tous les groupes sociaux à ces activités. Mais l’élevage est de plus en plus contrôlé par les seigneurs auxquels se soumettent les communautés paysannes n’ayant pas la possibilité de contrôler des déplacements lointains.

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Francisco Javier Ferández Conde décrit les économies castreña et romaine dans les Asturies pour ensuite mieux saisir la production de bétail au Moyen Âge, jusqu’au xiii e siècle, en particulier dans les domaines ecclésiastiques. Par exemple, pour le monastère de San Vicente, il établit une fiche réunissant, année par année, toutes les mentions archivistiques entre 887 et 1050 relatives aux animaux. Il mesure ensuite les brañas ou pâturages d’été et les rythmes de la transhumance. Pedra Sáez s’intéresse aux liens entre les auteurs latins et l’élevage. Approche originale puisque Caton (De agri cultura) exclut volontairement cette activité, incompatible avec les exigences de la mobilisation militaire, et que les autres comme Virgile (Géorgiques), Columelle (De re rustica) ou Pline (Histoire naturelle) ont tendance à le refuser. Varron (i er siècle avant J-C.) est le premier agronome écrivant (Res rusticae) sur la res pecuaria, la transhumance. Au iv e siècle probablement, Palladius consacre enfin à l’élevage un volume entier, ouvrant la voie aux futurs traités vétérinaires. À partir de témoignages rares (Tite Live) et parfois ambigus, Joaquin Gómez-Pantoja montre cependant l’existence de systèmes d’élevage nomades dans la péninsule avant l’époque romaine, mais aussi pendant et après celle-ci.

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Carmen Alfaro Giner étudie les voies de transhumance et la romanisation dans la péninsule Ibérique. Elle démontre que les itinéraires pastoraux primitifs ont été empruntés par les armées romaines et carthaginoises, grâce aux conseils des bergers-guides. Martín Almagro-Gorbea se penche sur la Serranía de Albarracín. Elle propose une analyse ethno-archéologique de l’élevage en Celtibérie méridionale. On y relève les traces d’ovins, de caprinés, de bovins, de porcins, et d’équidés, des mules ou des ânes. Il en résulte que le paysage serrano est défini par l’auteur comme étant « celtique ». Eduardo Galán Domingo et Maria Ruiz-Gálvez retracent des itinéraires d’élevage, la traversée de territoires par les voies anciennes, entre le Chalcolithique et l’âge du bronze. Selon eux, les mouvements pastoraux, probablement courts, apparaissent à l’âge du cuivre, avec la naissance d’une économie pastorale spécialisée, celle d’un élevage pour les produits secondaires et non plus seulement pour la viande.

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Enfin, Philippe Gardes revient sur la problématique de la transhumance protohistorique, en prenant l’exemple des Pyrénées occidentales. Il rejette le déterminisme géographique et la logique historique qui ne révèlent pas et n’expliquent pas toute la diversité et la complexité des systèmes d’élevage et de transhumance. L’élevage semi-nomade apparaîtrait à la fin du Néolithique et la transhumance à courte distance au début de l’âge du bronze.

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Los rebaños de Gerión, c’est-à-dire « Les troupeaux de Géryon » font allusion au mythe grec, qui concernait Héraclès et des bœufs ; ici, il est surtout question de moutons. Mais peu importe, ce volume rassemble une multitude d’informations sur l’élevage et la double transhumance, celle des sierras (estivages) et celle des extremos (pâturages d’hiver). Le recueil est précieux aussi pour les historiens du sel, des produits dérivés (laine, peaux, etc) ou des voies de communication. Un index des noms propres (lieux, personnes) complète ce livre particulièrement soigné et rehaussé de cartes utiles. Véritable pièce d’anthologie, la carte réalisée par Marie-Claude Gerbet et publiée à la page 31 synthétise admirablement des milliers de faits. La qualité de cette publication honore la Casa de Velazquez et l’éditeur des actes, Joaquín Gómez-Pantoja.

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Paul Delsalle

André Bazzana et Étienne Hubert, (dir.), Castrum 6. Maisons et espaces domestiques dans le monde méditerranéen au Moyen Âge, Rome-Madrid, École française de Rome – Casa de Velázquez, « Collection de l’École française de Rome » 105/6, « Collection de la Casa de Velázquez » 72, 2000, 272 p.

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Le sixième volume de la belle série Castrum est la parution tardive des actes d’une rencontre qui s’est tenue à Erice en octobre 1993, consacrée aux aspects matériels de la maison villageoise dans l’ouest de la Méditerranée ; l’intérêt de ce thème se trouvait alors renouvelé par l’essor récent de l’archéologie des habitats médiévaux dans ces régions. L’ouvrage rassemble 19 articles, en majorité en français, ainsi qu’en italien (2), espagnol (2) et anglais (1). L’article introductif, de Jean-Marie Pesez, joliment intitulé « Tout ce qu’on sait sur la maison villageoise au Moyen Âge dans l’aire méditerranéenne et tout ce qu’on voudrait savoir » (p. 1-11) délimite le sujet en écartant la maison rurale isolée, et en soulignant la distinction nécessaire entre la maison médiévale et la maison traditionnelle que décrivent les ethnologues. Il met en question les représentations ordinaires d’une maison méditerranéenne – en fait méridionale – qui serait spécifique, et formule des questions-programme sur les matériaux, la structure de base, le lien avec la structure de la famille. Il n’y a pas une maison méditerranéenne. À vrai dire on s’en doutait ; et pour saisir la diversité de cet objet éclaté et encore mal connu, Jean-Marie Pesez propose de multiplier les approches disciplinaires et les études de cas. C’est bien à quoi se consacrent les articles de ce recueil, composant, à défaut d’une synthèse encore impossible, un ensemble très suggestif. Dans le dernier article, « Pour conclure : quelles maisons et quels villages ? » (p. 257-263), Gabrielle Démians d’Archimbaud récapitule les acquis de la rencontre et fait le point sur les publications, notamment collectives, parues depuis 1993.

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S’il est aisé de distinguer la maison isolée, l’écart minuscule, de la maison villageoise, il l’est moins de séparer cette dernière de la maison de ville. Plusieurs auteurs étaient conscients de cette difficulté préliminaire, mais ne s’y sont pas noyés. Ils ont fondé leur distinction sur l’apparence physique (représentation du village dans la peinture italienne, p. 117-118), les fonctions économiques, les désignations dans les textes : distinction qui permet parfois de souligner en retour, de manière paradoxale, les ressemblances entre maison urbaine et maison rurale (Campanie et Pouille, p. 76-79). Les similitudes entre les castra d’Italie ou du Midi de la France, et les agglomérations que les textes continuent à désigner sous le nom de urbs ou civitas, troublent certains auteurs et amènent Gabrielle Démians d’Archimbaud à préférer l’expression « bourg castral » (p. 263). Il est curieux de constater à ce propos que la problématique de l’incastellamento, quoique très bien connue de tous les auteurs traitant des régions chrétiennes, ne soit pas abordée de front ; c’est aussi qu’aucun des cas étudiés ne se rapporte à des habitats pré-castraux. Du moins, pour les castra, l’étude conjointe des textes et du terrain est-elle là bien avancée. Il n’en va pas de même de l’Afrique du Nord : aussi saluerons-nous l’initiative de Mohamed Hassan, qui s’est proposé d’étudier, à partir de la documentation écrite, les dénominations d’agglomérations et d’habitats ruraux dans l’Ifriqiya médiévale, et d’en dégager une typologie (p. 233-244). Sa tentative ne convainc malheureusement pas. L’article souffre à l’excès de transcriptions fautives et de références incomplètes. Il mêle les périodes ; traite de la même manière les simples toponymes, qui peuvent n’être que des survivances (les Turris/Torres en Tunisie n’attestent que leur antiquité, et non la présence d’un point fortifié, p. 242), les désignations vernaculaires, et l’emploi par les auteurs médiévaux de catégories telles que qasr ou hisn, qui peuvent tout aussi bien leur être personnelles que calquer un usage administratif, ou être importées, par une comparaison implicite, d’une autre région du monde musulman. Les observations actuelles sont utilisées de manière maladroite : l’existence dans « la majorité des villages Sahéliens » d’une mosquée « qui remonte le plus souvent à l’époque classique » (p. 237), affirmation vague, ne prouve pas que chaque village ait possédé au Moyen Âge sa mosquée du vendredi. Le dossier, fort riche, devra être repris.

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L’un des intérêts majeurs de la rencontre était bien de croiser des sources de nature différente. Perrine Mane propose une étude intéressante de l’iconographie de la maison villageoise dans le centre et le nord de l’Italie, du xiii e au xv e siècles (p. 117-130) : le corpus, étonnamment limité, autorise peu de conclusions mais fournit un matériau intéressant, qui devra être confronté aux sources textuelles. Ces dernières font, pour l’Italie, l’objet de trois articles, de Jean-Marie Martin pour la Campanie et la Pouille, Étienne Hubert pour le Latium et Henri Bresc pour la Sicile. Chartes et documents notariés abondent en renseignements qui souvent échappent à la fouille : sur certains matériaux comme le bois ou la terre, les étages, les couvertures, les appellations de l’agglomération, de l’habitat ou de la pièce, les fonctions de cette dernière, les modes d’occupation. Ils permettent de dégager des évolutions passionnantes. Enfin plusieurs contributions ont cherché à croiser les approches, en intégrant en particulier l’ethnographie de la maison traditionnelle, pour remonter dans le temps : c’est le cas de la belle étude (p. 131-147) que Marie-Christine Delaigue a consacrée à Senés, un village de l’ancien royaume de Grenade où l’observation du bâti actuel – qui, très compact, interdit toute fouille – permet de distinguer deux types de maisons, le plus récent à nefs parallèles, le plus ancien à nefs perpendiculaires autour d’une cour centrale ; des parallèles archéologiques lui permettent d’attribuer le second type à l’époque nasride puis morisque, le premier aux repobladores chrétiens.

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C’est l’archéologie qui a été, comme de juste, la plus sollicitée dans ce volume. La primauté qui lui a été accordée met d’autant plus vivement en évidence les obstacles sur lesquels elle bute le plus souvent. Si les structures en terre commencent à être un peu mieux connues, il n’en va pas de même de celles en bois, et c’est un des apports importants de Jean-Marie Martin et Étienne Hubert d’avoir montré qu’en Italie du centre et du sud, du viii e au xii e siècle la maison en bois a toujours été présente, mode de construction pas forcément bon marché, parfois associé à des contrats de location de la parcelle qui autorisaient le preneur à démonter sa maison à l’expiration du bail. La difficulté de restituer les couvertures rend malaisé le repérage des maisons à terrasse, trop facilement rattachées à l’aire musulmane. Autre obstacle, dans les structures arasées comme dans les habitats volontairement abandonnés, il est très difficile de reconstituer la fonction des pièces : de sorte que de manière assez surprenante, l’ouvrage traite peu d’économie rurale (voir cependant les silos et citernes de Fiorentino, p. 202-203).

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La majorité des cas étudiés portent sur les régions qui ont appartenu successivement aux deux grandes aires musulmane et chrétienne : la Sicile et al-Andalus. Reconnaissons-le franchement, ce sont les plus intéressants, à la fois parce que la recherche y est plus avancée que dans d’autres secteurs [1][1] L’archéologie des castra de la France méditerranéenne..., et parce que la description matérielle y débouche vite sur des problématiques d’ordre historique. Dans le droit fil de l’ouvrage fondamental d’André Bazzana, Maisons d’Al-Andalus[2][2] André Bazzana, Maisons d’Al-Andalus. Habitat médiéval..., nous trouvons ici, du même auteur, un article de synthèse sur les matériaux et techniques de construction (p. 53-74) qui souligne l’importance de la terre dans la construction ; une admirable étude de l’habitat troglodytique dans la région de Guadix par Maryelle Bertrand (p. 27-52) et deux présentations de sites, El Tolme de Minateda (Albacete) et Villa Vieja (Murcia), auxquels on ajoutera les deux articles sur Segeste, le premier site sicilien où a été fouillée une mosquée. L’archéologie est là puissamment stimulée par des problématiques d’histoire culturelle. Il est acquis en effet qu’en Espagne à la fin du Moyen Âge, les villageois habitent des maisons de forme différente, et les occupent de manière différente, selon qu’ils sont chrétiens ou musulmans. La réutilisation et le remodelage d’habitats morisques par des chrétiens, étudiés à Senés par Marie-Christine Delaigue, et dans les cuevas de Guadix par Maryelle Bertrand, fournissent à ce sujet des exemples particulièrement convaincants. La maison plus ou moins proche du carré, à pièces longues perpendiculaires autour d’une cour, caractérise les habitats ruraux musulmans présentés ici [3][3] Mais cette forme ne se retrouve pas dans tous les habitats.... C’est celle de la Senés morisque, comme de Villa Vieja abandonnée vers le milieu du xiii e siècle ; de plusieurs structures de Segeste et d’autres sites des xii e-xiii e siècles en Sicile occidentale. Il semble que dans ces régions la maison musulmane du Moyen Âge classique ou tardif avait pour principes la séparation de l’espace domestique, fermé, et des autres fonctions, en particulier de l’espace de circulation, pas forcément à l’air libre (cour, enclos, galerie ou extérieur de la maison) [4][4] Il y a de vastes différences entre ces espaces de circulation..... Ces caractéristiques répondaient aux spécificités de la structure familiale dans cette société. L’habitat, parfois associé à un urbanisme sub-régulier (Villa Vieja, p. 170-171) et alors proche des maisons citadines, témoigne d’une forte intégration culturelle des populations rurales concernées. La question majeure est dès lors celle de ses origines.

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Sur ce point l’ouvrage apporte des éléments suggestifs. Elizabeth Fentress propose (p. 13-26) de distinguer au Maghreb, de l’Antiquité jusqu’à nos jours, deux types de maisons : le type « arabe » à cour centrale, qu’elle relie à la famille patriarcale, et le type « berbère », maison rectangulaire à pièce centrale, se développant en hauteur, qu’elle associe à une domination de la femme sur l’économie domestique. Elle l’appelle « berbère » parce qu’il est surtout représenté aujourd’hui dans les régions berbérophones : soit, mais qu’inférer de l’habitat traditionnel, là où trop peu d’études archéologiques ont encore permis d’en explorer la profondeur chronologique ? Si l’on ne peut qu’approuver le lien qu’elle établit entre maison et structure familiale, en revanche la dichotomie arabe/berbère paraît à la fois trop simple et rigide au regard de la diversité des habitats maghrébins, et fondée sur des postulats non prouvés associant ethnicité et diffusion culturelle : je ne suis pas sûr qu’elle puisse fournir une hypothèse de travail solide.

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Les études précises sont plus fécondes. Continuité ou rupture avec l’époque antérieure (wisigothique) et avec l’Afrique du Nord, doivent être interrogées, dans la droite ligne du débat historiographique autour des structures « orientales » et « occidentales » de l’Espagne musulmane. Sonia Gutiérrez Lloret montre à Tolmo de Minateda, et d’autres sites espagnols des vi e-ix e siècles, un habitat de pièces allongées, alignées, ouvrant sur des enclos. Dans son article déjà cité, Maryelle Bertrand met en évidence plusieurs modèles successifs d’occupation troglodyte dans la région de Guadix, des cuevas fortifiées fin x e-début xi e siècle, puis un habitat permanent sur trois à cinq niveaux fin xii e-début xiii e siècle ; dans les deux phases le modèle est homogène, sans parallèles locaux, donc importé. Maryelle Bertrand a pu relier le premier à des forteresses troglodytes du sud du Maroc (p. 30), le second à certains habitats en hauteur des ksour nord-sahariens (p. 35). Ainsi se confirme-t-il que certaines des clés de l’archéologie d’al-Andalus se trouvent bien en Afrique du nord, et ce constat devrait inciter à combler le retard dans les études ethnographiques et archéologiques de ces pays. En particulier, tant que la culture matérielle des Berbères au haut Moyen Âge restera dans l’obscurité, il sera malaisé de discerner l’impact du peuplement berbère en Espagne après 711.

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Le livre suggère de nouvelles pistes de recherche. Le caractère évolutif de la maison villageoise, bien mis en évidence par les fouilles, dépend de l’organisation du parcellaire, autrement dit de l’« urbanisme villageois » (voir les villages de la route de Saint-Jacques de Compostelle étudiés par Jean Passini, p. 219-231). La question de l’urbanité du rural, pressentie par plusieurs auteurs, comme celle des structures familiales, liées à chaque type d’habitat (voir remarques d’Étienne Hubert p. 89), renvoient à une histoire culturelle complexe, pour laquelle l’archéologie a beaucoup à apporter. En particulier, puisque la maison à cour est liée en al-Andalus à la famille musulmane dite traditionnelle, son étude peut apporter un biais intéressant à notre connaissance, encore rudimentaire, du processus d’islamisation des populations rurales, c’est-à-dire de diffusion et d’intériorisation par celles-ci des normes éthiques et juridiques que prônaient les hommes de loi et les hommes de pouvoir.

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Cet ouvrage, de présentation agréable, illustré de plans et de photographies utiles à la compréhension des études de cas, témoigne bien de la nécessité du croisement des sources pour éclairer un sujet aussi complexe que la maison villageoise. Son ambition était de dresser un état de la question et de proposer de nouvelles pistes : le pari est tenu, la réflexion se trouve à sa lecture enrichie d’une foule de suggestions neuves.

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Nicolas Michel

Annie Renoux, (dir.), Aux Marches du palais. Qu’est-ce-qu’un palais médiéval ? Actes du vii e Congrès international d’Archéologie Médiévale. Le Mans, Mayenne, 9-11 septembre 1999, Le Mans, Publications du lham, Université du Maine, 2001, 290 p., 32 €.

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Le vii e congrès d’Archéologie médiévale qui s’était tenu au Mans et Mayenne en 1999 a vu ses actes rapidement publiés sous la direction d’Annie Renoux. Le choix du lieu et du thème était fortement déterminé par l’achèvement des fouilles et la divulgation des premiers résultats relatifs aux fouilles du site palatial carolingien de Mayenne. Cela nous vaut un livre très riche et fort homogène sur le concept de palais. Ce terme est choisi à dessein car c’est bien la réflexion sur ce qu’est un palais qui fait l’unité de ces communications. La directrice du volume le définit d’ailleurs fort bien dans le propos liminaire. Elle y précise le souci d’analyser les mots et concepts pour approcher une réalité fuyante et diverse. Ce n’est qu’à la période carolingienne que le palais intègre dans la tradition antique un fort aspect sacré et cumule la fonction résidentielle et celle, essentielle, de mise en scène du pouvoir. Architecture de prestige mais aussi fonctionnelle, il est donc par essence royal et impérial. Le Moyen Âge l’étendra à la résidence des princes et des évêques mais, à vrai dire, avec parcimonie, et le terme restera d’un usage limité même si les résidences prestigieuses ont pu fortement influencer comme modèle celles des aristocrates soucieux de capter à leur profit cette manifestation de puissance. Cela a permis aux organisateurs du colloque de ne pas se limiter aux palais proprement dits, que ce soit ceux de Charlemagne à Saint-Denis ou à Paderborn ou celui des papes à Avignon, mais d’étendre leur enquête aux résidences de la haute aristocratie laïque ou religieuse.

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Trois thèmes sont abordés. Le premier essentiellement méthodologique essaie de cerner la réalité palatiale à travers tout le Moyen Âge en multipliant les méthodes d’approche les plus diverses. Olivier Bruand recherche les centres de pouvoirs à travers les qualificatifs de monnaies mérovingiennes et carolingiennes, Philippe Guigon essaie de cerner la réalité des résidences aristocratiques bretonnes des mêmes époques derrières les mots latins ou celtiques. Plus globalement, de nombreux articles tournent autour de l’identification de la trilogie camera, aula, capella qui apparaît comme une référence utile mais prend les formes les plus diverses et s’adapte à la spécificité des situations. Les fonctions ne sont pas toujours précises et la distinction des pièces publiques et pièces privées demande à être sérieusement nuancée. Des attributs obligés font l’objet d’études souvent révélatrices ou nuancées : le rôle des archères et mâchicoulis entre fonctionnalité et symbolique, la place accordée au développement des jardins et parcs chez les ducs de Bourgogne de la fin du Moyen Âge, qui sont autant pour le loisir et le plaisir que pour le prestige politique.

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Les deuxième et troisième thèmes rassemblent des cas pour l’un dans le monde ecclésiastique pour l’autre dans le milieu impérial, royal et princier. Cela nous vaut des monographies souvent passionnantes qui révèlent les résidences de campagnes des évêques normands – communication de Marie Casset – ou présentent des fouilles récentes et des réinterprétations pour des palais carolingiens ou le château des comtes de Meulan étudié par Anne-Marie Flambard Héricher.

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L’ouvrage se clôt par deux articles très nourris sur ce qui a motivé le colloque : les fouilles du bâtiment exceptionnel découvert dans les murs du château de Mayenne. Des travaux de restauration de ce château d’âge féodal ont révélé qu’il englobait les restes imposants d’un bâtiment de type palatial sans doute du début du x e siècle et dans un état de conservation des plus rares dans l’Europe entière. Annie Renoux replace ce bâtiment dans le cadre historique des temps carolingiens de la Marche de Bretagne et du ducatus cenomannensis à l’établissement d’une forte baronnie à l’époque féodale. Tirant parti des rares témoignages écrits du haut Moyen Âge, elle propose une interprétation très élaborée dans le cadre de la défense contre les Bretons puis de l’affrontement des grandes familles Rorgonides et Hugonides qui dominèrent successivement le Maine. Vient ensuite la première présentation des résultats des fouilles menées par l’équipe anglaise de l’Oxford Archaeological Unit sous la plume de Robert Early. Après un établissement qui a laissé la trace de poteaux de bois mais qui est mal daté, a été élevé un bâtiment comportant une vaste salle bien éclairée sur un rez-de-chaussée pratiquement aveugle. Une tour carrée y était accolée. Le tout très soigneusement construit, sans doute au début du x e siècle, mais la datation est difficile, incorporait en façade des dalles de granit empruntées à la forteresse romaine de Jublains peu éloignée, et il n’est pas exclu que le plan de cette dernière ait pu influencer l’architecte. Sans qu’il soit encore possible de proposer une interprétation de ce bâtiment exceptionnel et difficile à comparer avec d’autres, il est sans conteste fortement lié à l’affirmation d’un pouvoir de niveau important et offre une illustration très intéressante d’un cas de transfert d’un lieu de pouvoir romain vers un site castral médiéval.

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Ce volume remarquable loin de n’être qu’un recueil de monographies disparates conduit à une véritable réflexion sur le phénomène palatial. L’histoire rurale y trouve largement son compte dans l’étude de ces bâtiments et de leur environnement qui le plus souvent se sont installé dans un monde rural qu’ils dominaient mais aussi contribuaient à organiser.

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Daniel Pichot

L’Artisan au village dans l’Europe médiévale et moderne. Actes des xix e Journées Internationales d’Histoire de l’Abbaye de Flaran, 5-7 septembre 1997, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2001, 336 p., 24,24 €.

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Les Journées internationales d’histoire du centre culturel de l’abbaye de Flaran rassemblent chaque année, autour d’un thème différent, des historiens médiévistes et modernistes spécialistes des sociétés rurales anciennes. Les xix e journées de Flaran étaient consacrées à l’artisanat rural. 14 communications y ont été présentées.

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Dans une longue introduction – « L’artisanat rural au Moyen Âge : bilans et problèmes » – Robert Fossier se propose de définir l’artisanat rural à travers quatre questions : « Comment pouvons-nous cerner un type d’activité si étroitement confondu avec la vie quotidienne du village ? Quel type d’organisation nous offre cet artisanat ? Quels sont les secteurs sur lesquels un peu de lumière permet un examen correct ? Qui sont, enfin, les hommes et les femmes qui s’y adonnent ? » Il pose la question des sources, souvent diffuses (sources réglementaires, comptables, judiciaires, archéologiques, etc.), celle des structures (la famille, le domaine, la seigneurie, etc.), celle des matériaux et de leur traitement (le moulin, le fer, le textile, etc.), celle des artisans eux-mêmes et des difficultés à les appréhender. Il termine son exposé par une chronologie de l’effacement de l’artisanat rural, incontesté pendant le haut Moyen Âge, concurrencé par la ville au cours du Moyen Âge central et moribond en 1500 (on peut toutefois citer en contre-exemple des artisanats de production qui se développent dans le monde rural à la fin du Moyen Âge, celui du grès, par exemple ou d’autres, présentés ici-même). Francis Brumont observe ensuite, avec une grande précision, l’artisanat du drap au xvi e siècle dans la Rioja, petite région montagneuse située en Espagne au sud de l’Ebre, aux confins méridionaux de la Navarre et du Pays Basque. Les draps sont produits selon des modalités variables, soit dans le cadre familial, en petite quantité, soit par des artisans « indépendants » qui assurent eux-mêmes la commercialisation de leurs produits ou encore par des artisans salariés. Le rôle du marchand est prépondérant dans cet artisanat dont les débouchés sont déjà ceux du nord-est du royaume d’Espagne. Dans ce même domaine, Jean-Michel Minovez aborde la même question de l’artisanat de production, dans les draperies des Pyrénées centrales, de ses liens complexes avec la ville et le monde marchand, les marchés extérieurs, pour une période plus tardive, de la fin du xvii e à la fin du xviii e siècle. Ici, la production textile est assurée pour l’essentiel par les ruraux : des paysans qui complètent ainsi leurs revenus, certes, mais surtout d’autres, les plus nombreux, qui vivent d’abord de la draperie. Dans « Laboureurs, brassiers, artisans dans les campagnes de Vénétie au xvi e siècle », Danilo Gasparini évoque la vitalité des artisans ruraux des campagnes de la Vénétie au xvi e siècle (et au xv e siècle), tournés vers Trévise et Venise, à partir d’une très riche documentation écrite.

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Les sept contributions suivantes traitent des arts du feu, de la transformation de la terre, du verre et du fer. C’est en tant qu’historiens et archéologues qu’Odette et Jean Chapelot, dans un long article, dressent un bilan des connaissances sur l’artisanat de la terre cuite au Moyen ge et son apport à l’étude des sociétés rurales médiévales. Il s’agit d’une synthèse sur la question de cet artisanat qui se développe largement dans les campagnes. Les auteurs traitent des lieux de production, des productions elles-mêmes et de leur commercialisation, de leur évolution depuis le haut Moyen Âge à partir de nombreux exemples puisés dans les sources écrites ou les chantiers archéologiques, en marquant les similitudes et les différences dans les modes de production et de diffusion des poteries et terres cuites architecturales. Plus ponctuelle, d’un point de vue chronologique et spatial – « L’organisation de la communauté de potiers du Bessin au bas Moyen Âge » – la contribution d’Anne-Marie Flambard-Héricher n’en est pas moins intéressante, puisqu’elle présente et commente les statuts de la communauté des potiers du Molay (Calvados), un document de plusieurs pages (65 items, l’original datant de 1500), qui n’est certes pas inédit mais qui, jusque-là, n’avait jamais été complètement exploité. Cette précieuse charte souligne la volonté de la communauté d’inscrire son action dans une réglementation stricte – parfois même tatillonne –, qu’il s’agisse de l’accès au métier, de l’organisation de la production ou encore du commerce des pots. C’est également une synthèse historique et archéologique que Danièle Foy propose dans « Les déterminants de l’artisanat du verre : les matières premières et l’implication des communautés, des marchands et des seigneurs ». Elle dresse un tableau très documenté de l’artisanat du verre, de l’Antiquité à la fin du Moyen Âge, avec des exemples nombreux, européens, où l’Italie médiévale et ses cités tiennent une place particulière avec ses verreries urbaines précoces et ses verreries rurales « subordonnées ». Le modèle médiéval reste toutefois la verrerie forestière, près des matières premières et du combustible, qui assure la chaîne complète de la fabrication du verre. Dans « Le fer dans les campagnes médiévales (xi e-xv e siècles) », Mathieu Arnoux évoque avec talent, à partir de nombreux exemples, la main-mise progressive de la seigneurie sur l’activité sidérurgique (avec de nouvelles techniques de fabrication), au détriment des paysans organisés en communautés de férons. Puis Marie-Christine Bailly-Maître compare les forges villageoises et les forges minières, du point de vue archéologique, évoque leur place respective, sur le carreau de la mine ou dans des bâtiments villageois, peut-être dès les x e-xi e siècles, l’outillage du forgeron et sa mise en œuvre. Catherine Verna se penche ensuite sur ceux qui animent les forges : les forgerons de village, à la lumière de quelques témoignages béarnais des xiv e-xv e siècles, tirés des sources écrites. Le forgeron du Béarn est « présent, indispensable, mais à l’échelle de sa communauté ». La dernière contribution relative à la métallurgie est celle d’Ignacio Carrion Arregui, à propos de la sidérurgie basque à l’époque moderne. Tout en perdant à la fin du Moyen Âge une part de ses marchés traditionnels, elle est restée active, jusqu’au xix e siècle, en se tournant à l’Époque moderne vers le Nouveau Monde, tout en conservant le procédé de réduction directe et le bas fourneau, alors que l’Europe adoptait résolument le haut fourneau et le procédé indirect. C’est une première approche globale de l’artisanat rural que présentent José Carlos Enriquez et Adrian Blazquez dans « L’artisanat rural en Biscaye à l’époque moderne, bilan et perspectives de recherche ». Les auteurs y retrouvent « les grands traits de l’artisanat rural castillan ou même européen », y observent aussi des traits spécifiques, notamment dans le domaine de la sidérurgie. Ramon Ojeda san Miguel décrit ensuite les activités non agraires en Cantabrie au milieu du xix e siècle, en utilisant comme base de données le dictionnaire historique, géographique et statistique de Pascual Madoz, dictionnaire qui aurait sans doute mérité une présentation, même sommaire. Comme l’indique Alain Belmont dans la dernière et excellente contribution de l’ouvrage – « Les artisans itinérants dans les campagnes françaises sous l’Ancien Régime », les artisans ruraux sont peu connus, leurs déplacements et migrations professionnelles encore moins. L’auteur distingue quatre types de migrations : la micro-mobilité, individuelle et quasi-quotidienne ; la migration « aventureuse », sur de grandes distances ; les grands courants collectifs (les maçons) et enfin les déplacements des compagnons du tour de France, difficiles à cerner en milieu rural. Alain Belmont souligne en conclusion que « l’errance des artisans villageois aura connu ses plus nobles développements avant que l’industrialisation vienne bouleverser les sociétés rurales et provoque à terme la quasi-disparition des maîtres établis à l’ombre des clochers ». On ne peut que recommander cette dernière livraison de Flaran aux ruralistes, historiens et archéologues.

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Bruno Fajal

Olivia Aubriot et Geneviève Jolly, (dir.), Histoires d’une eau partagée. Provence Alpes Pyrénées, Aix-en Provence, Publications de l’Université de Provence, 2002, 248 p., 23 €.

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La page de titre intérieure apporte une précision utile sur le contenu de cet ouvrage : « Irrigation et droits d’eau du Moyen Âge à nos jours ». Il s’inscrit dans le renouveau d’intérêt très actuel envers les zones humides et plus largement les problèmes de l’eau et on prend conscience, à sa lecture, qu’il s’agit là de domaines longtemps laissés marginaux dans la recherche. Des 150 titres de la bibliographie générale figurant en fin de volume [5][5] Il s’agit d’une bibliographie choisie et commentée...., on peut dire qu’ils marquent deux époques principales : le milieu du xix e siècle, où l’on commence à se pencher sur les données juridiques et usages locaux, et la dernière décennie du xx e siècle, qui marque, surtout en France, un regain d’intérêt pour la question. Surtout en France, car il n’est pas certain que le sujet ait été aussi longtemps peu fréquenté en Italie ou en Espagne.

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L’ambition des initiateurs de ces études à été de clarifier les concepts, et les historiens ne pourront plus se permettre de confondre « droit d’eau », « droit de (ou sur) l’eau » et « droit à l’eau », ainsi qu’un certain nombre d’autres notions à la fois juridiques et techniques. Plusieurs contributeurs insistent d’ailleurs sur les insuffisances de l’histoire du droit concernant l’eau, le droit de l’eau étant lui-même puisé à des sources multiples et éclatées. Cet essai de clarification indispensable est l’un des apports de ces textes. Les historiens ruralistes ne pourront donc se dispenser de s’y reporter. Cependant, c’est la deuxième partie de l’ouvrage, les « études de cas » qui auront leur faveur.

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On s’étonnera peut-être qu’aucun historien « de profession » n’y apparaisse, mais des anthropologues, géographes, agronomes, ingénieurs ou administratifs, ce qui n’enlève rien à l’attrait de ces études concrètes. Les Pyrénées orientales, avec le cas des irrigations de Prades (Thierry Ruf) se signalent par l’ancienneté de leurs aménagements (le Têt, dès le ix e siècle). Ailleurs, comme en vallée de la Durance (Max Lefèvre), on remonte au xii e siècle, voire au xiii e en Briançonnais (Claude Dumont) ou en Valais suisse (Emmanuel Raynard, Marinette Baud). En réalité, les auteurs s’attachent surtout à mettre en valeur les grandes scansions qui rythment le rapport juridique et sociologique à l’eau. Sous la diversité des usages et des termes locaux qui les désignent, on sent bien qu’un certain nombre de contraintes physiques et de principes sociologiques restreignent la gamme, en apparence très variée, des options possibles. C’est ce que montre, dans la première partie Luc Gillot (« Variables techniques et gamme de choix dans la distribution de l’eau d’irrigation »). À Villelaure (Vaucluse), Sergio Vallejo et Emmanuel Salesse étudient l’action d’une grande famille, celle des Forbin-Janson, relayée ensuite par l’ingénieur Floquet et finalement, au xix e siècle, par la constitution définitive du syndicat d’arrosants. À l’inverse, ou plutôt de façon complémentaire, Geneviève Jolly, nous fait pénétrer, non loin de là, à Cucuron, dans les micro-réseaux, quasiment clandestins, en tout cas fortement dissimulés aux regards, des « mines d’eau », sortes de foggara provençales, avec galeries souterraines insoupçonnables, alimentant les bastides dispersées sur le terroir (carte à l’appui p. 162-163). Mais là encore et toujours, ressurgissent avec l’eau elle-même, les problèmes juridiques, les procès concernant le caractère exclusif du droit d’eau considéré comme un « privilège et marqueur de notabilité ». Pour l’époque contemporaine, les bisses du Valais (auteurs cités supra) montrent une forme communautaire, le « consortage d’irrigation ». En Pays de Soule, au Pays Basque français, Pascal Palu et Dolorès de Bortoli, décrivent « un dispositif coutumier écologique » dans lequel l’usage et la maîtrise de l’eau – ici surabondante – s’inscrivent dans une emprise globale sur l’espace par extension des alpages aux dépens de la forêt.

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On voit par ces brèves notes la variété des apports de ce recueil, même si les aspects institutionnels, techniques et juridiques l’emportent parfois sur la mise en perspective historique. L’exemple des canaux de Prades marque cependant nettement la succession des phases : xiv e-xvi e siècles, mise en place des règles de gestion et premiers conflits d’autorité, non de possession ; xviii e siècle, conflits sur les usages, débouchant sur une gestion privée ; xix e siècle, intervention de l’État et formation réactive d’associations. Enfin le xx e siècle s’illustre par le décalage entre règles et pratiques. Le constant rappel des droits du passé le plus éloigné, revivifié à force d’archives exhumées et brandies par les plaideurs est peut-être trompeur. On aimerait en apprendre plus sur les transformations sur le long terme de la « valeur » de l’eau. On observe que le droit d’eau repose tantôt sur la terre, tantôt sur l’individu ou sur une collectivité. Mais cette ressource ne conserve pas le même statut. Peut-on encore dire que subsiste aujourd’hui celui de ressource collective, indispensable à la vie ? Le « prix » de l’eau est-il seulement déterminé par les coûts d’adduction et d’épuration ? Pour justifier le titre, les premiers mots de l’introduction éclatent comme un coup de cymbales : « l’eau ne se possède pas, elle se partage ». Mais on apprend aussi que ce fameux droit d’eau suppose d’abord l’exclusion de ceux qui ne partagent point (par exemple, p. 56 ou p. 180).

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Aux chercheurs qui travaillent actuellement sur le thème de l’eau en milieu rural et sur l’histoire de ses enjeux, l’ouvrage apportera des perspectives nouvelles, peut-être moins familières à l’historien et pourtant indispensables.

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Georges Pichard

Monique Bourin et Stéphane Boissellier, (dir.), L’Espace rural au Moyen Âge : Portugal, Espagne, France (xii e-xiv e siècle). Mélanges en l’honneur de Robert Durand, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2002, 230 p., 21 €.

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C’est pour son investissement dans l’enseignement et comme chercheur que Robert Durand a reçu en 1999 les marques d’estime et de sympathie de ses collègues lors d’une journée d’étude dont les actes sont aujourd’hui publiés aux Presses Universitaires de Rennes, sous la direction de Monique Bourin et Stéphane Boissellier [6][6] Un premier volume intitulé Chemins d’historien. Mélanges.... Robert Durand apparaît aujourd’hui comme le meilleur spécialiste français du monde rural portugais médiéval, avec une monographie majeure concernant Les Campagnes portugaises entre Douro et Tage aux xii e et xiii e siècles[7][7] Paris, Centre culturel portugais, 1982., point de départ d’une réflexion stimulante et prolixe sur l’organisation de l’espace au Moyen Âge : ses travaux « historico-géographiques » rassemblent la documentation écrite, les données du parcellaire, l’archéologie (photo aériennes et fouilles) pour envisager les conditions de prise en main d’un territoire par les hommes.

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Après une « Vita Roberti » de Monique Bourin qui pose les jalons de la carrière et de l’œuvre de Robert Durand, et après une introduction générale de Robert Fossier, dix communications sont regroupées en trois thèmes : « Dans l’Ouest d’al-Andalus, le ‘modèle’ de peuplement andalou et la Reconquête », « Dans le Portugal chrétien, du nord au sud, frontière et colonisation : les spécificités régionales » et « Autres approches et autres régions pour ‘penser’ l’espace rural, entre Méditerranée et Atlantique » présentés respectivement par Pierre Guichard, Stéphane Boissellier et Benoît Cursente. Les conclusions sont apportées par Robert Delort. L’intérêt de cette riche mosaïque, outre le fait qu’elle apporte, fait rare, six articles en français sur le Portugal médiéval, repose sur un échantillonnage des différentes approches et méthodes envisageables dans l’étude de l’organisation de l’espace. Grâce au croisement d’exemples précis à l’intérieur de l’espace ibérique, la réflexion générale porte un éclairage théorique sur les « agents et marqueurs de l’organisation spatiale », les châteaux, les terroirs, les églises et sur les rapports sociaux. Un des problèmes transversaux est celui de la continuité, entre l’époque romaine et l’époque musulmane et entre celle-ci et l’époque chrétienne, à travers la Reconquista ; les changements d’échelles et la dimension géographique des phénomènes médiévaux sont au cœur des préoccupations de cet ouvrage collectif. On pourrait cependant regretter que dans une telle optique la cartographie ne soit pas employée plus largement, et à grande échelle, pour la démonstration : les sept cartes ne suffisent pas toujours à étayer le commentaire, ou même seulement à localiser ce dont il est question.

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Plus précisément, Christophe Picard développe quelques hypothèses sur l’édification et l’occupation des sites castraux d’époque islamique de la région occidentale d’al-Andalus. Malgré les apports de l’archéologie, il est difficile de reconnaître l’organisation du peuplement avant ix e siècle, époque à partir de laquelle chaque hisn, chaque fortification, contrôle un territoire d’une douzaine de kilomètres de rayon, et domine quelques localités rurales appelées qarya. Les husûn semblent être des « enceintes refuges » ou des « villages perchés », plus que des fortifications destinées à dominer socialement le territoire et la population. Pour la constitution de ce réseau castral, « on ne peut nier le rôle majeur d’un pouvoir qui a largement contribué à structurer l’espace, non pas par une intervention directe, mais par son rôle administratif et militaire » (p. 40). Les châteaux ont contribué à fixer l’habitat, se sont entourés de villages ou de petits hameaux : la domination politique et militaire semble donc avoir précédé l’organisation agricole et sociale de l’espace. Grâce aux données archéologiques, Helena Catarino pose les jalons d’une continuité dans le peuplement rural des communautés chrétiennes de l’Algarve oriental entre l’époque romaine et l’époque musulmane. Après la Reconquête, les centres de paroisses supplantent peu à peu les anciens lieux de peuplement islamiques ; les villages s’agglutinent autour de l’église à partir des xiv e-xv e siècles. Dans le Midi portugais, Stéphane Boissellier décrit la Reconquête comme un processus « rapide, brutal et profond de colonisation » (p. 58) de l’espace rural, éventuellement autour d’établissements castraux nouveaux qui jouent un rôle polariseur, mais par un processus que l’auteur différencie de l’incastellamento. La vague de forais, les chartes municipales du début du xiii e siècle, marque la prise en main de la population indigène par les nouveaux pouvoirs. La deuxième partie de l’ouvrage combine les différents espaces issus de l’action humaine, depuis la parcelle jusqu’au diocèse, à travers une réflexion constante sur les limites : la Reconquête produit à la fois une frontière toujours en marche et une réorganisation des espaces antérieurs. C’est à l’échelle locale qu’agissent concrètement les différents facteurs d’organisation des territoires à travers l’exercice des droits sur les hommes. Les communications montrent l’action volontariste de forces sociales comme les communautés villageoises (Hermínia Vasconcelos Vilar pour les municipes du diocèse d’Évora), les monastères (Maria Helena da Cruz Coelho pour l’aménagement de l’espace dans la micro-région du Bas Mondego) ou l’institution diocésaine (Amélia Aguiar Andrade pour le peuplement de l’extrême nord portugais, entre Minho et Douro). Cependant Benoît Cursente se demande plus loin « dans quelle mesure un pouvoir qui met en œuvre une politique territoriale fait ou non autre chose qu’anticiper, amplifier et récupérer le processus d’auto-organisation d’un système spatial donné » (p. 144). Le recours quasi exclusif aux sources écrites dans la troisième partie, mais avec les mêmes interrogations que dans la partie précédente, ouvre sur l’histoire des mentalités : quelle perception les hommes du Moyen Âge avaient-ils de leur environnement ? Pascual Martínez Sopena montre que le processus de mise en place du réseau de petites villes castillanes est achevé au xii e siècle. Selon Philippe Josserand, le rassemblement des hommes dans certaines régions de Castille a lieu à l’initiative des Ordres militaires dans la première moitié du xiii e siècle. Monique Bourin prolonge la réflexion sur la capacité des paysans à agir sur l’organisation de l’espace, avec l’exemple des droits d’usage et de gestion de l’inculte en France méridionale. Hervé Martin s’interroge enfin sur le caractère « réaliste » des descriptions de l’espace rural dans les discours des prédicateurs français du bas Moyen Âge.

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Somme toute, les points de départ de chacune de ces communications sont les phénomènes dominants dans l’organisation de l’espace aux xi e-xii e siècles : le regroupement de l’habitat, l’incastellamento illustré par Pierre Toubert, et la territorialisation de l’espace, l’encellulement défendu par Robert Fossier. En replaçant les faits dans le cadre large de l’Europe chrétienne, les monographies régionales produites par les écoles médiévistes portugaises, qui intègrent systématiquement la réflexion sur la spatialisation de l’organisation sociale, soulignent les nuances, les inflexions ou les différences. Un comparatisme fructueux peut être établi entre les différentes époques, entre les régions de la péninsule, mais aussi avec les exemples français. Malgré les réticences introductives de Robert Fossier à employer le concept, ces « modèles » portugais et espagnols permettent non seulement de nouvelles comparaisons avec les théories historiographiques sur le contrôle de l’espace par les hommes, mais encore de nouvelles confrontations des analyses, ce qui est la base du raisonnement scientifique : les modèles sont utiles pour faciliter et éclairer l’interprétation des structures, tant qu’ils ne sont pas considérés comme des schémas abstraits et rigides. Ce n’est pas la moindre qualité illustrée par les Mélanges en l’honneur de Robert Durand.

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Thomas Jarry

André Claveirole et Élie Pélaquier, (dir.), Le Compoix et ses usages, Actes du colloque de Nîmes, 1999, Montpellier, Publication de l’université Montpellier 3, 2001, 303 p.

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La rencontre de Nîmes avait rassemblé une centaine de personnes venues écouter une douzaine de communications et débattre des développements récents de la recherche en histoire agraire. De la fin du Moyen Âge jusqu’à la veille de la Révolution, les compoix, ancêtres des registres cadastraux, restent la source la plus accessible pour l’étude du paysage agraire méridional, de la propriété et des sociétés rurales. Depuis les travaux pionniers d’Albert Soboul et d’Émmanuel Le Roy Ladurie, voici un demi-siècle, l’exploitation de tels documents s’était lentement assoupie, mais les travaux ont repris vigueur depuis une décennie, sous l’impulsion des historiens modernistes de l’université de Montpellier, au premier rang desquels Élie Pélaquier qui ne cesse de se dépenser pour former de nouveaux chercheurs. Comme il le rappelle en introduction, le compoix ne dit pas tout de la propriété et de la fortune, car lui échappent les biens non imposables, biens nobles et communautaires. Les contributions qui suivent s’emploient à montrer à la fois la richesse des registres et les diverses façons d’en combler les lacunes, par le recours aux actes notariés, aux terriers et plans terriers. Ces études répondent au programme du colloque, qui était avant tout orienté vers les questions de méthode d’étude et de traitement de la documentation, ainsi que la présentation des principales questions en cours d’étude. Les exemples présentés concernent essentiellement le bas Languedoc, du Lodévois à la vallée du Rhône, avec deux incursions en Lauragais, autour de Castelnaudary, et dans le Lot jusqu’à Flaugnac.

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Au plan des méthodes, il est encourageant de noter qu’après des années de tâtonnement, la saisie des données, la conversion des mesures agraires dans le système métrique, et le calcul, toutes choses qui ne peuvent s’opérer de façon efficace sans recours à l’informatique, trouvent désormais un outil adapté avec le logiciel Access, un standard dont tous les ordinateurs sont équipés. Le fait que les chercheurs utilisent pratiquement tous le même logiciel est tout aussi positif car il ouvre la voie aux indispensables confrontations et à de futures synthèses régionales, lorsque des bases de données suffisantes seront constituées, dans quelques années.

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La démarche la plus classique depuis les pionniers du siècle dernier, et qui reste la plus courante, concerne l’analyse d’un finage villageois et la diffusion locale de la propriété et de la fortune. Le plus souvent, les études s’attachent à dépouiller deux compoix, parfois trois ou quatre lorsque les séries et la disponibilité du chercheur le permettent, afin de cerner une évolution, et les changements ne manquent pas d’apparaître dans ces sociétés villageoises que l’on a trop tendance à percevoir comme des mondes clos et figés. Mais pour rester dans un cadre connu, les chercheurs n’hésitent pas à frayer de nouvelles voies. Ainsi une série particulièrement riche permet-elle de suivre, dans le village de Vers (Gard), le rassemblement progressif des terres les plus accessibles dans les mains d’une élite villageoise, du xv e siècle à la Révolution. La transposition de la loi de centralité de Von Thünen trouve là un terrain convaincant et nourrit, avec l’agronomie systémique de Marcel Mazoyer et Laurence Roudart, une approche novatrice du système agraire villageois. À Flaugnac (Lot), c’est une entreprise plus archéologique qui interroge le compoix, étayé par les textes médiévaux, pour comprendre l’organisation du castrum médiéval et la transcription spatiale de la fortune et du rang. En Lauragais, ce sont les rapports ville-campagne qui font l’objet d’une enquête serrée, montrant l’absorption par les notables de Castelnaudary des finages villageois périphériques, aux xvi e et xvii e siècles. La ville aussi fait son profit de ces études, à Uzès, à Saint-Pons ou à Lodève, où se précisent les contours de la fortune et sa transcription dans l’occupation des quartiers. À Lodève encore, l’étude particulièrement fine réussit le tour de force de saisir un mouvement auquel le compoix, en principe, se prête assez mal, la constitution et la transmission de la fortune, à travers des règles successorales moins machistes qu’il n’y paraît de prime abord. Voilà que la gender history devient possible grâce au compoix : qui s’en plaindra !

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En contrepoint et comme antidote à l’hégémonie du compoix, l’étude des villages d’Usclas et de Saint-Jean-de-la-Blaquière (Hérault), près de Lodève, donne l’occasion d’exploiter ces autres sources que sont les plans terriers. Apparaît alors un tout autre éclairage, celui de la propriété éminente et de la seigneurie, autour de la question de l’alleu paysan dont la survivance après le Moyen Âge reste une question obscure. Dans ces deux villages assujettis aux puissants seigneurs voisins que sont l’évêque de Lodève et le comte de Clermont-l’Hérault, seuls 20 à 25 % des parcelles échappent à la seigneurie. Est-ce un cas général ou une particularité locale, en cette fin du xviii e siècle ?

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Par la qualité des communications et par la diversité des questions évoquées, la publication du colloque de Nîmes augure bien du redéploiement des études d’histoire rurale en Languedoc. Tous ces travaux en cours devraient livrer à brève échéance une belle moisson de monographies locales ou régionales, fort attendues.

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Claude Raynaud

Jean-Paul Poisson, Essais de notariologie, Paris, Economica, 2002, 435 p.

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L’œuvre de Jean-Paul Poisson est singulière à plus d’un titre. Ancien « principal clerc » de notaire, l’auteur est devenu conservateur du patrimoine et historien. Il a publié depuis les années 1950 et surtout depuis sa retraite (l’auteur est né en 1920) une quantité d’articles (environ deux cents) « d’histoire et de sociologie notariales ». L’œuvre est foisonnante et le regroupement en cinq chapitres n’y met qu’apparemment de l’ordre : « i. Une vue d’ensemble », « ii. Les notaires », « iii. L’activité notariale et la clientèle », « iv. Miscellanea » et « v. Addenda (et pièces justificatives) à des textes déjà publiés ». L’originalité de cette œuvre est dans son positionnement par rapport à une profession et par rapport aux sources. Les papiers des notaires ne sont en effet, pour tous les historiens, que des gisements d’informations, alors que Jean-Paul Poisson a été amené à inventer sa propre discipline et à la promouvoir : la « notariologie ». Ce livre est donc le quatrième recueil d’articles après Notaires et société… (Paris, Economica, 1985, xii-736 p.) qui regroupait des articles parus de 1951 à 1983, Notaires et société (ii, 1990, 597 p.) et Études notariales… (1996, ix-445 p.). Ce nouveau recueil ne regroupe pas seulement des textes parus depuis 1996 car l’éditeur et l’auteur ont profité de la notoriété des trois premiers recueils pour publier aussi un texte de 1958, deux de 1973, sept des années 1984-1991 et même une communication au 125e Congrès des Sociétés historiques et scientifiques (Lille, avril 2000) qui ne sera pas publiée dans les actes. La valeur de l’œuvre et des articles est soulignée comme dans les trois précédents recueils par une préface et une postface qui ont été confiés respectivement à Albert Rigaudière et Françoise Mosser. Les thèmes abordés sont évidemment divers et cela constitue un défi que d’en donner un compte rendu (cf. la 4e section Miscellanea qui est l’inévitable chapitre fourre-tout). Tout y est, depuis les notaires (en France, en Europe aujourd’hui, en Indochine à l’époque coloniale) jusqu’à la pratique notariale (par exemple « Les formulaires ») en passant par l’utilisation des sources notariales en histoire économique, sociale, etc. Tout a déjà été dit sur l’homme (Jean-Paul Poisson est « l’historien consacré par la communauté scientifique internationale, du massif notarial, de la micro-société des notaires et de la société globale des utilisateurs », cf. Pierre Chaunu, « Préface » à Notaires et société… en 1985). Tout a été dit sur ses articles, sans que le quatrième recueil se distingue, de ce point de vue, des trois précédents.

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Nous ressentons plutôt la nécessité d’analyser l’ouvrage lui-même et de réfléchir au concept de « notariologie ». La commodité des recueils d’articles est évidente dès lors qu’il s’agit de regrouper des publications dispersées notamment dans Le Gnomon (publications n° 1, 2, 4 à 12, 14 à 16 et 19 à 22), Jeune Notariat (n° 17) et le Bulletin de la Société de l’histoire de l’Art français (n° 18) mais l’intérêt est moins évident quand il s’agit de la Revue historique (n° 3) et l’on peut s’étonner de trouver un article « à paraître dans Le Gnomon » (publication n° 13) et la préface d’un livre qui est lui aussi « à paraître » (n° 23). La nécessité de re-publier des comptes rendus de livres parus dans Le Gnomon (n° 24, 26, 27, 28) et dans France-Livre (n° 25) n’est pas non plus évidente, comme il n’est pas forcément intéressant de re-publier une communication de 1972 parue en 1973 et annonçant des directions de recherche qui ont été abondamment parcourues par l’auteur depuis trois décennies. Nous pouvons citer Jean-Paul Poisson pour expliciter de quoi il retourne avec la 12e publication « Pour une étude statistique de l’activité notariale à Chartres sous l’Ancien Régime » (p. 181-186) qui est parue dans Le Gnomon (janvier 1991, n° 76) et dont la présence dans le recueil est ainsi justifiée : « Ce travail, effectué en 1974, faisait partie d’un ensemble d’études menées circa 1970 sur une cinquantaine de villes dont les résultats globaux ont été utilisés, avant d’être poursuivis depuis notre article ‘Une étude quantitative des actes notariés. La préenquête sur l’année 1749, rhes , 1977, n° 1-2, reprise dans Notaires et Société, t. i, Paris, Economica, 1985. Le détail pour chaque ville n’ayant pas toujours été publié, nous donnons le présent texte comme exemple de la manière dont avaient été alors menés ces travaux ». Nous avons la même réticence à propos de la 18e publication qui remonte à 1973, dont une version « plus développée » parue en 1978 a déjà été reprise en 1985 dans Notaires et Société… La cinquième partie du recueil est même conçue comme un complément à des publications antérieures : « Addenda (et pièces justificatives) à des textes déjà publiés » (p. 297-417, publications n° 29 à 33). Approfondissons la critique avec la 34e publication : « Le texte qui va suivre avait fait l’objet d’un exposé [en séminaire en 1973] et avait été publié intégralement tant dans les Petites Affiches, décembre 1973 et janvier 1974 que dans Le Gnomon [1984 et 1985]. Une version abrégée était parue dans le volume de l’année 1975 de Dix-huitième siècle ; c’est cette version abrégée qui avait été reprise dans le premier tome de notre Notaires et Société… ; bien que ne défigurant pas notre pensée le corps de cette version ne comportait pas divers passages éclairant celui-ci, les notes avaient été en outre très abrégées et les quatre tableaux annexés à ce travail avaient été omis. Il nous a donc semblé utile de reprendre ici notre texte d’origine complet ». Quant au concept de « notariologie » (cf. publication n° 16, p. 206-210) Jean-Paul Poisson dit l’avoir employé pour la première fois en 1989 « pour désigner les études notariales au sens où je les pratiquais » et surtout par opposition à une « terminologie antérieure très variée (histoire notariale, sociologie de la pratique notariale […] analyse de contenu des actes notariés, recherche notariale, etc.) selon que l’on centrait son intérêt sur tel ou tel aspect du sujet ». Il s’agissait de trouver une qualification pour tout ce qui avait un rapport avec les notaires, à toutes les époques, partout et dans tous les « domaines », cf. une liste donnée p. 208 qui pourrait être allongée indéfiniment, pourvu que les notaires aient quelque chose à y voir car, dans nos sociétés, il n’y a probablement aucun « domaine » qui ne se retrouve dans au moins un acte notarié. Jean-Paul Poisson se dit déçu que la « notariologie » en soit toujours « au stade des études individuelles dispersées et non coordonnées » et qu’aucun organisme n’ait « pu et su diffuser des textes présentant notamment aux chercheurs des méthodes normalisées d’étude des actes […] conserver les travaux des chercheurs […] les publier enfin ». Il évoque pourtant la constitution et l’existence de l’Institut international d’histoire du notariat (sis 31 rue du général Foy, 75008 Paris) qui publie la revue Le Gnomon où la quasi totalité des articles de Jean-Paul Poisson ont été édités (ou sont « à paraître » !). L’auteur a peut-être fondé une discipline dont il espère le développement et nous lui accordons volontiers qu’il y a matière pour ces développements (cf. la 14e publication « Des recherches que je ne ferai (Lettre à un jeune notariologue) », p. 195-199). Mais nous ne comprenons pas bien où Jean-Paul Poisson voudrait de l’unité, sinon dans sa personne et dans son œuvre. Ne voit-il pas que, comme monsieur Jourdain, nombre d’historiens (tous ?) font de la « notariologie » sans le savoir et sans être labellisés « notariologues » ? Plutôt que ce quatrième recueil d’articles et d’annexes d’articles déjà parus une ou plusieurs fois, nous aurions souhaité que le maître (ou un élève qu’il aurait formé dans sa discipline) parachève son œuvre et rédige un Traité de notariologie… original ou réalise l’édition d’un recueil cette fois définitif où ne seraient (ré)éditées et coordonnées que les publications essentielles. Rendez-vous est donc pris pour un cinquième livre.

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Antoine Follain

Luca Mannori, (dir.), Kataster und moderner Staat in Italien, Spanien un Frankreich (18. Jh.), Cadastre et Etat moderne en Italie, Espagne et France (18e s.), Cadastre and Modern state in Italy, Spain and France (18th c.), Jahrbuch für europäische Verwaltungsgeischichte, Band 13. Annuaire d’Histoire Administrative Européenne, vol. 13. Annuario per la Storia Amministrativa Europea, vol. 13. Yearbook of European Administrative History, vol. 13. Baden-Baden, Nomos Verlagsgesellschaft, 2001, 369 p.

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Quinze auteurs ont collaboré à cette publication internationale : sept Italiens, deux Espagnols, quatre Français et deux Allemands. Les communications des Italiens et Espagnols sont en anglais (sauf celle de Antonella Alimento, en français), les autres ayant conservé leur langue.

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L’article d’Antonella Alimento fixe la problématique de l’ouvrage. On connaît bien les cadastres du xix e siècle, réalisés dans la plupart des pays européens, à l’image souvent du fameux cadastre napoléonien décidé en 1807. C’est oublier que le xviii e siècle avait lancé le processus, ce qui oblige à reconsidérer le problème de la continuité entre l’Ancien Régime et l’époque contemporaine, en revalorisant quelque peu l’œuvre du premier. Le premier moment fort de création de cadastres est enregistré autour de la guerre de Succession d’Espagne. Il s’agit, pour des dynasties nouvellement installées dans des territoires conquis, d’asseoir leur autorité, y compris aux dépens des privilégiés de toutes sortes (nobles, Église, communautés…). En s’attachant aux biens et non plus à la qualité des possesseurs, la recherche de ressources financières pouvait s’accompagner d’un plus grand souci égalitaire. Les promoteurs des cadastres du xviii e les voulurent généraux et soumis au contrôle de l’autorité centrale, réalisés par un personnel technique indépendant des propriétaires, formé et payé par l’État qui étendait ainsi ses prérogatives. L’une des conséquences devait donc être la modernisation des États. Ce qui ne pouvait que susciter des oppositions parmi les privilégiés et l’interruption du processus qui peut apparaître comme un échec de l’absolutisme éclairé. Luca Mannori ajoute à ces observations le fait que la politique économique apparaît à cette époque comme une discipline autonome, les juristes de droit romain élaborant une théorie générale de la taxation.

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Commencé dès la fin du xvii e siècle en Piémont (mais Luca Mannori remonte jusqu’au xiv e siècle), le mouvement se poursuit pendant tout le siècle suivant dans la plupart des autres États italiens, en Bohême, en Silésie et en Espagne mais il ne touche pas l’Angleterre qui choisit une autre voie, ni la France où les tentatives ne manquèrent pourtant pas. Le cadastre de la Savoie (achevé dès 1738) et celui du duché de Milan (terminé en 1760) apparaissent comme les plus aboutis.

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Les articles suivants se consacrent chacun à un État : le duché de Milan (Carlo Capra et Ginacarlo Galli), la république de Venise (Alfredo Viggiano), la Toscane (Alessandro Contini et Francesco Martelli), les États du Pape (Stefano Tabacchi), royaume de Naples (Alessandri Bulgarelli Lukacs), Castille (Concepcion Camarero Bullon), royaumes dépendant de l’Aragon (Pilar Garcia Trobat). Les résultats sont très variables d’un État à l’autre : Venise suit le modèle lombard, la Toscane abandonne dès 1785, le travail n’est pas achevé dans les États du Pape avant la fin du siècle… En Espagne, le cadastre de Castille, commencé en 1740, est terminé en 1759. Et les arpenteurs ont réalisé un plan général de Madrid en 557 cartes. En France, selon Mireille Touzery, le cadastre (souvent appelé compoix) existait de fait dans les pays de taille réelle, donc dans une partie du Midi. Il dressait une liste de biens, alors que dans le Nord on établissait des listes de personnes, mais distinguait entre parcelles nobles (peu nombreuses) et roturières. En 1763, Bertin tente une réforme profonde du système d’imposition. Reprenant le souhait des physiocrates (qui n’étaient pas nécessairement partisans du cadastre) qui réclamaient un impôt unique sur le produit net de la propriété, il s’appuie sur la situation des pays de taille réelle et les réformes précédentes (capitation, dixième, vingtième, subvention générale de Silhouette), ainsi que sur les exemples étrangers italiens et espagnols. Mais cadastrer, c’est renforcer la centralisation en utilisant des techniques nouvelles mises en forme par des hommes nouveaux, et donc menacer les autonomies locales et les privilèges en matière fiscale. Les privilégiés ne peuvent que s’opposer à cette réforme. Le Parlement de Paris les défend et l’édit est retiré.

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Cependant, la France a connu plusieurs expériences, certes inachevées mais qui vont dans le bon sens. Ainsi du Limousin (Alain Blanchard). L’intendant Tourny introduit la taille tarifée en 1733. Les propriétaires doivent faire une déclaration de leurs biens. En cas de conflit, un arpentage est décidé puis il est généralisé en 1740. Turgot veut lancer un nouvel arpentage en 1763, avec des plans figurés. Mais son projet ne connaît qu’un modeste début d’application (six paroisses). Il est repris à partir de 1777 mais pas achevé. L’auteur de l’article présente les documents disponibles et explique la procédure qui part de l’arpentage à l’établissement de l’impôt (qui reste de quotité).

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Antoine-Marie Graziani évoque le plan terrier de la Corse décidé en avril 1770 pour connaître le nombre des propriétés et permettre à la Couronne de récupérer celles que ne réclamaient pas leurs légitimes propriétaires. Les seigneurs doivent faire la déclaration de leurs biens et l’administration envisage l’établissement d’un plan. Le travail démarre au début de 1771 au Cap Corse mais il s’interrompt dès 1773. Il n’est plus question de cadastre ni d’obligation de déclaration de propriété. On s’en tient désormais à une simple enquête administrative, complétée toutefois par des plans. Le plan terrier est finalement achevé en mars 1793 mais il n’est jamais imprimé. Il se présente sous la forme de 17 volumes de textes et 40 rouleaux de plans. L’article se penche également sur la technique de triangulation, sur le personnel (dessinateurs, géographes, arpenteurs, clercs de notaire et « écrivains », sur les deux directeurs, Testevuide et Bedigis, qui eurent bien des difficultés financières. D’esprit physiocratique, le plan terrier devait permettre la « régénération » de l’île, c’est-à-dire la peupler et la transformer économiquement.

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Claude Moreau de Gerbehaye s’intéresse au cadastre du Luxembourg qui revient à ses anciennes institutions après l’occupation française de 1684 à 1697. Mais celles ci sont contestées par les députés du tiers état et une partie du clergé qui critiquent les exemptions dont bénéficie la noblesse. Au milieu du xviii e siècle, le gouvernement habsbourgeois décide de dénombrer les fiefs mais ne peut le faire devant les multiples oppositions qu’il rencontre. Il reprend l’initiative en 1764 et ordonne la réalisation d’un cadastre qui est commencé en 1766 et largement réalisé. À l’origine de l’idée, on retrouve les préoccupations habituelles : d’abord un rendement amélioré de l’impôt, une meilleure connaissance des possibilités de chacun, une plus grande justice, la réduction des privilèges mais aussi un recensement de la population.

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Toutes ces expériences montrent qu’on n’a pas attendu le xix e siècle et Napoléon pour se préoccuper de cadastrer. Elles préfigurent, en mettant en place les instruments et les hommes, ce qui allait se réaliser au siècle suivant.

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Bernard Bodinier

Reynald Abad, Le Grand marché. L’approvisionnement alimentaire de Paris sous l’Ancien Régime, Paris, Fayard, 2002, 1031 p., 45 €.

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Si l’approvisionnement alimentaire de Paris en blé et en vin sous l’Ancien Régime nous est à présent bien connu, l’absence de travaux historiques de la même importance pour les autres denrées garnissant la table des Parisiens aux xvii e et xviii e siècles empêchait d’avoir une vision d’ensemble sur la question. Cette lacune est aujourd’hui comblée par l’ouvrage de Reynald Abad, auteur d’une thèse de doctorat soutenue à la Sorbonne en 1999 et désormais accessible à tous.

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L’auteur cherche avant tout à reconstituer en détail les filières d’approvisionnement et envisage chaque produit sous cinq angles différents (les provenances ; les itinéraires empruntés ; les acteurs de la filière ; les volumes engagés ; la politique des autorités). Le second objectif de son travail, plus ambitieux, est d’aboutir à une synthèse sur l’approvisionnement de la capitale et sur ses répercussions. Faute de sources antérieures en qualité et en nombre suffisants, l’étude concerne essentiellement les xvii e et xviii e siècles.

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Après un chapitre d’introduction portant sur le cadre juridique et géographique, le livre se divise en trois parties consacrées respectivement aux bêtes de boucherie et de charcuterie, aux produits de la pêche (tant de mer que d’eau douce) et enfin aux « menues denrées ».

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La première partie de l’étude (281 pages) confirme et approfondit les études antérieures de Jean Vidalenc ou encore de Bernard Garnier. L’approvisionnement en viande de la capitale concerne en premier lieu les bovins (bœufs et vaches) qui viennent principalement de Normandie et du Limousin ainsi que les ovins, aux origines plus diverses. Après une période et des techniques d’engraissement variables suivant les provinces, ces animaux sont conduits vivants par des marchands sur les marchés parisiens (essentiellement Sceaux et Poissy). Ces marchands sont soit des producteurs qui vendent eux-mêmes leurs bêtes – cas des herbagers normands – soit des professionnels passant leur temps entre achats et ventes. Ces derniers sont moins riches et en équilibre financier précaire, ce qui explique peut-être la diminution de leur nombre au xviii e siècle. Une fois sur les marchés, s’engage une partie serrée entre marchands et bouchers concernant le montant des transactions sans oublier les nombreuses difficultés survenant par la suite pour le recouvrement. En effet, contraints de faire crédit à leur clientèle, les bouchers reportent ces avances sur leurs fournisseurs et mettent généralement plusieurs mois avant de les régler. Par souci de favoriser l’approvisionnement de la capitale, les autorités, qui par ailleurs veillent à réprimer les nombreuses fraudes pratiquées sur les marchés, créent une caisse pour avancer aux marchands le produit de leur vente et se rembourser ensuite sur les bouchers (système d’avance que l’on retrouve dans le commerce du poisson frais). Les différentes péripéties concernant cette caisse ainsi que les rivalités entre le marché de Sceaux et de Poissy permettent de mesurer les multiples enjeux et les intérêts divergents gravitant autour du commerce des bestiaux. En comparaison, l’approvisionnement en veaux et surtout en porcs, même s’il repose en partie sur le Limousin, la Normandie et la Champagne, est assez marginal.

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Beaucoup plus originale est la deuxième partie consacrée à l’approvisionnement en denrées d’eau douce et d’eau salée (221 pages). Les poissons de mer arrivent à Paris soit frais soit après avoir subi une préparation pour favoriser leur conservation. Dans le premier cas, ils sont acheminés par des voituriers, depuis les ports de pêche situés entre la Basse-Normandie et le Boulonnais, à commencer par Dieppe. L’aire d’approvisionnement varie sensiblement en fonction des saisons, conservation du poisson oblige. Les poissons de conserve, notamment le hareng et la morue, issus eux aussi pour la plupart des ports du royaume, sont, comme le poisson frais, des denrées réservées aux plus aisés. En effet, en dehors de la saison du maquereau et du hareng pour le poisson frais ou encore des périodes maigres dont le Carême, acheter du poisson est en général plus onéreux que de consommer de la viande. Enfin, la mer fournit également des huîtres, pêchées entre Cancale et la Seine et qui prennent le chemin de la capitale après avoir séjourné, dès le xvii e siècle, dans des parcs où elles se bonifient. Comparable par sa clientèle essentiellement aisée, l’approvisionnement en poissons d’eau douce présente néanmoins une réelle spécificité puisque carpes, brochets, tanches et autres perches proviennent majoritairement d’étangs et sont transportés vivants dans des bateaux percés appelés « boutiques ». Un véritable élevage piscicole en liaison avec la consommation parisienne s’étend ainsi dans les campagnes de la Brie au Bourbonnais, de la Sologne à la Champagne.

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Des produits très divers tels que des fruits, des légumes, des petites productions de la ferme ou encore des articles d’épicerie sont rassemblés sous l’expression « menues denrées » et font l’objet de la troisième partie de cette étude (180 pages). Privilégiant une approche par mode d’approvisionnement et de commercialisation, l’auteur distingue un premier cercle, concernant des productions locales, vendues directement par les producteurs. Aux maraîchers et arboriculteurs des marges de l’espace urbain parisien et des paroisses environnantes (pêches et fraises de Montreuil), aux Parisiens eux-mêmes, s’ajoutent une foule de paysans complétant leurs revenus par la vente de fruits, de légumes ainsi que de produits de l’élevage laitier ou de la basse-cour. Mais la plus grande ville du royaume ne peut subvenir seule à ses besoins. Des marchands forains apportent d’un large Bassin parisien, de la Normandie, du Val de Loire ou d’encore plus loin (Hainaut, Auvergne), des fruits, des légumes, du beurre, du fromage (brie, pont-l’évêque, maroilles), des œufs, de la volaille et même du gibier. Pour certains produits, les épiciers parisiens ont en outre recours à des commissionnaires établis en France ou à l’étranger. L’exemple des beurres de conservation et de l’huile d’olive, permet de constater l’existence de réseaux de marchands échangeant entre eux une correspondance abondante et mettant au point des stratégies élaborées pour faire face aux incertitudes d’un tel commerce.

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Au-delà de l’étude des différents produits consommés, un grand intérêt de cet ouvrage est de prendre en compte la diversité et l’interaction des facteurs intervenant dans l’approvisionnement d’une grande ville. Les exigences de la nature (tant sur le plan de la production que du transport) et de l’Église (interdits alimentaires), l’évolution de la législation, de la demande parisienne, de la conjoncture économique ou politique, la concurrence d’autres espaces français ou étrangers, sont pris en compte par les différents acteurs et créent pour chaque produit un calendrier propre, calendriers que l’auteur s’est efforcé de reconstituer. Pour autant, malgré les accidents inévitables et les reclassements douloureux, Paris jouit d’un approvisionnement régulier et abondant. Il faut dire qu’en période de pénurie, les diverses autorités, à Paris ou même parfois dans les provinces, oubliant pour un temps leurs rivalités, n’hésitent pas à favoriser la capitale au détriment d’autres villes. Soucieuse d’un approvisionnement régulier, gage de stabilité politique, la monarchie intervient d’ailleurs à de multiples reprises en amont, veillant à l’état sanitaire et à la conservation des produits, luttant contre les épizooties, manifestant même avant l’heure, pour les huîtres, un souci de préservation de la ressource.

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L’intérêt de l’ouvrage ne saurait se réduire aux informations apportées sur les diverses filières. Au travers de ces différentes analyses, c’est la dimension nationale du marché parisien qui apparaît, et ce dès le xvii e siècle. Rapprochant le cas de Paris de celui de Londres, l’auteur montre qu’en 1780, l’aire d’approvisionnement, quelle que soit la denrée envisagée, embrasse entre la moitié ou les trois quarts du royaume quand elle ne dépasse pas parfois les frontières (6 % des dépenses). Certes, quelques provinces se détachent comme l’Île-de-France, la Normandie ou la Brie associée à la Champagne qui concentrent deux tiers des sommes engagées, mais, prises séparément, aucune d’entre elles n’offre une diversité de produits et des quantités suffisantes pour pourvoir aux besoins des Parisiens. Deuxièmement, l’importance des flux de marchandises quittant les provinces pour nourrir la capitale génère en retour une considérable redistribution financière. L’auteur estime ce transfert à environ 132 millions de livres par an vers 1780 soit plus d’un tiers des prélèvements annuels de l’État. Tout au long de ce livre, on constate en effet que la demande parisienne diverse et croissante stimule les provinces et constitue le revenu principal ou du moins un complément appréciable pour toute une foule de paysans, pêcheurs, saleurs, voituriers, marchands, facteurs, intervenant dans la production, le conditionnement, la commercialisation ou l’acheminement des différents produits. De petites portions du royaume s’engagent même dans de véritables processus de spécialisation. Ce livre nous en fournit de multiples exemples, des huîtres de Saint-Vaast au beurre d’Isigny en passant par les volailles de Mézeray. D’une manière générale ces conclusions invitent à repenser les relations entre une grande ville d’Ancien Régime et les campagnes chargées de son approvisionnement.

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On le voit, l’apport de ce livre est multiple et les sujets connexes abordés nombreux. Par ailleurs, les éléments glanés sur l’économie du royaume et ses acteurs (une des annexes comprend la liste de 459 marchands de bestiaux ayant fréquenté les marchés de Sceaux et Poissy de Louis XIV à Louis XVI) invitent à poursuivre l’enquête en amont.

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Fabrice Poncet

Michel Brunet, Contrebandiers, mutins, fiers-à-bras. Les stratégies de la violence en pays catalan au xviii e siècle, Canet, Trabucaire, 2001, 206 p.

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Historien du Roussillon, Michel Brunet, étudie dans cet ouvrage les multiples rébellions des Catalans du nord devenus Français au traité des Pyrénées de 1659. Abordant à nouveau le thème ordres et désordres, il prolonge ainsi en remontant le temps les analyses qui avaient fait l’objet de sa thèse : Le Roussillon, une société contre l’État. La violence abordée ici est collective, il s’agit de celle des groupes ou des villages, puissant révélateur des comportements et des relations dans une société à forte identité communautaire. La contrebande sous ses différentes formes occupe près de la moitié de l’ouvrage, elle joue en effet un rôle majeur dans une province où l’ordre étatique et français ne s’impose que lentement, difficilement et imparfaitement. Après son annexion, le Roussillon devient « province réputée étrangère », c’est à dire qu’il reste entouré de tous côtés par des lignes de douanes (au demeurant bien mal gardées !) ; il conserve aussi de nombreux péages internes, les leudes qui ne sont abolis qu’en 1762 mais les taxes perçues aux frontières par la monarchie (l’impariage) sont alors doublées ce qui isole davantage la province et renforce les fraudes. De même, lorsqu’en 1785 le pouvoir royal supprime ces douanes intérieures séparant le Roussillon du Languedoc, il impose une forte augmentation des taxes sur le sel. Lors de l’annexion, la monarchie française a promis au Roussillon le maintien de ses privilèges, notamment sur le sel. Si la Bretagne, acquise définitivement par François Ier, saura conserver pendant tout l’Ancien Régime une totale franchise, il n’en est pas de même pour les provinces conquises au xvii e siècle. Limitrophe du Languedoc province de petite gabelle, le Roussillon se voit rapidement imposer, dès décembre 1661, une taxation du sel. L’impôt est encore léger mais il provoque immédiatement une première révolte, celle des Angelets dans le Haut Vallespir et le Conflent, pays d’élevage. Quatre années de répression militaire furent nécessaires pour rétablir l’ordre, la pacification se faisant au prix de marchandages, village par village, sur le prix du sel : on retrouve ainsi, du début à la fin du xviii e siècle, l’affirmation du pactisme catalan, l’idée d’un pacte librement consenti entre le souverain et la province, mais aussi l’affirmation de l’autonomie des communautés villageoises. Cette apparente modération du pouvoir royal fut suivie de nouvelles exigences fiscales qui multiplièrent par trois le prix du sel et entraînèrent également une grande disparité, il existait cinq tarifs locaux différents pour le seul Roussillon en 1777. À la fin du siècle, pour les riches familles de la province, le poids de la gabelle semble dépasser tous les autres prélèvements royaux ! Ce fait largement dénoncé par les cahiers de doléances en 1789 (119 cahiers sur 137 connus), est interprété comme une rupture du contrat passé par le roi avec la province, une violation des « libertés » catalanes. Comme en Franche-Comté à la même époque, cet impôt apparaît injuste et illégitime ; aux yeux de la population, cela justifie donc le faux-saunage, la haine du gabelou et de la Ferme générale, cette « hydre épouvantable, source de tous (les) maux ». Il est vrai que, là comme ailleurs, les gabelous ont souvent mauvaise réputation et que l’emploi de troupes locales, notamment les fameux Miquelets, face aux contrebandiers armés s’est avéré un échec cuisant. Le sel de contrebande vient surtout d’Espagne, le village frontalier de Tarerach faisant office de plaque tournante, ce « faux-sel » approvisionne le Roussillon mais aussi le Languedoc, trafic surtout familial et très populaire.

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Si le faux-saunage ne disparaît pas, dans la seconde moitié du xviii e siècle, il est dépassé en importance par la contrebande du tabac. Ce dernier, importé du Levant, est acheté à Marseille, Nice ou Gênes, il est acheminé par des barques catalanes ou majorquines jusqu’à Banyuls où il est débarqué clandestinement puis redistribué en Roussillon. Des entrepôts dispersés dans tout le pays, en particulier dans la montagne, permettent une exportation considérable vers l’Espagne par caravanes.

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Cette contrebande, qui nuit surtout au fisc espagnol, vivifie l’économie locale aussi la lutte contre la fraude manque-t-elle de vigueur. Les autorités françaises y voient même un moyen de rétorsion contre le faux-saunage venant d’Espagne, lorsqu’elles esquissent une collaboration transfrontalière, elles se heurtent à la mauvaise volonté des autochtones souvent complices sinon acteurs des fraudes. Le trafic est aux mains des notables locaux qui n’hésitent pas à déclarer à l’intendant « que ce n’était offenser ni Dieu ni le Roy que de faire la contrebande », ces familles font régner une implacable loi du silence la callada ; de violents règlements de comptes se produisant parfois entre clans rivaux. Face à cette contrebande, les employés de la Ferme générale restent peu efficaces, préférant s’en prendre aux petits fraudeurs plutôt qu’aux contrebandiers armés. La répression judiciaire est également inopérante, le Conseil souverain du Roussillon, quoique stipendié par la Ferme, freine l’action du gouvernement central, il est finalement privé de cette compétence au profit de la Cour des Aides puis de la Commission de Valence. Les habitants du Roussillon pratiquent tous les types de fraudes : « Frauder […] est un sport que tous les habitants de la province pratiquent avec une alacrité et une inventivité inépuisables" écrit Michel Brunet. Sous la direction d’un négociant de Perpignan, François Durand, les trafiquants catalans convoient aussi hors de la péninsule ibérique les piastres d’argent et les pistoles d’or qui passant par Mont-Louis se déversent ensuite sur l’Europe entière.

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En dehors de la contrebande, l’ouvrage de Michel Brunet passe en revue diverses formes de violences collectives. Autre enjeu de l’assimilation de la province, l’exploitation de la forêt donna lieu à de multiples affrontements entre prédateurs notamment entre les usagers et les autorités seigneuriales ou royales mais aussi entre communautés ou à l’intérieur de celles-ci. La législation française (l’Ordonnance des Eaux et Forêts de 1669) introduite tardivement ne fut jamais appliquée correctement faute de support administratif sérieux mais aussi devant la résistance d’une population soutenue en cela par le Conseil souverain et surtout les notables, premiers bénéficiaires des fraudes. « L’État, écrit Michel Brunet, apparaissait toujours comme une puissance oppressive au service d’une minorité d’intrigants ». En ce pays méditerranéen, l’herbe et l’eau furent également âprement disputées entre tous les acteurs de la société catalane. La propriété de l’eau et de son usage furent au cœur des violences pastorales surtout en période d’étiage, l’on y vit même des commandos de femmes s’en prendre aux gens de l’abbé de Saint-Michel de Cuxa, en farouches gardiennes de l’eau communautaire mais aussi d’une légitimité au dessus des lois. Les luttes pour l’honneur révèlent les fortes solidarités villageoises en particulier lors des fêtes patronales qui peuvent donner lieu à des affrontements sanglants. Cela prend parfois la forme de défis solennels entre villages et paradoxalement les ermitages, habituellement lieux de calme et de prière, deviennent ici de véritables champs de batailles. À l’intérieur même des villages, les charivari dégénèrent parfois en violences physiques et en luttes sociales par exemple entre gens de mer et bergers. Le recrutement des maîtres d’école, là comme ailleurs, peut donner lieu à de profondes divisions entre clans : c’est le cas dans l’affaire La Montagne à Prats-de-Mollo où, en juin 1787, le gouverneur doit faire donner la troupe pour mettre fin à une rixe généralisée. En Roussillon où « chaque village forme un peuple et chaque peuple se veut souverain sur son territoire », l’État et ses représentants apparaissent souvent incapables de faire appliquer la loi. Cette autorité publique est lointaine et sa légitimité bien faible dans une province récemment conquise, marginale et encore difficilement intégrée. Les brigades de la Ferme générale ou de la maréchaussée, aux biens maigres effectifs, sont composées d’étrangers au pays. Le bourreau de Perpignan, lui même, toujours recruté dans d’autres provinces, promu au rôle de bouc émissaire, est en butte à l’hostilité manifeste de la population et même des magistrats : en 1724, l’un d’eux est lynché par la foule et, en 1791, l’un de ses successeurs, s’il échappe de peu à la lapidation, est exécuté après un procès quelque peu inique.

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Entre joyeux désordres et drames sanglants, ces violences collectives en pays catalan « assurent l’équilibre fragile d’une société qui utilise la violence ritualisée pour conjurer les violences sauvages » ; elles sont aussi une réaction souvent épidermique mais parfois vitale contre cet ordre nouveau que l’État monarchique français tente d’imposer maladroitement, sans s’en donner pleinement les moyens et en s’appuyant sur des autorités locales constamment suspectes. Au delà d’une histoire du Roussillon et au travers de cette analyse des stratégies de la violence, le livre de Michel Brunet apporte aussi un éclairage précis sur les difficultés de l’intégration dans le cadre national d’une province à forte identité culturelle.

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André Ferrer

Jean-Clément Martin, (dir.), La Contre-Révolution en Europe. xviii e-xix e siècles. Réalités politiques et sociales, résonances culturelles et idéologiques, Rennes, pur, 2001, 308 p.

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L’objectif du colloque qui s’est tenu à Cholet en octobre 1999 était de montrer les multiples dimensions de cet objet historique complexe et mal connu qu’est la Contre-Révolution. Dans l’introduction Jean-Clément Martin évoque ces différents aspects, en insistant sur la nécessaire reconnaissance de la place de la Contre-Révolution dans les jeux politiques en France et en Europe. Il note son caractère profondément disparate et éclaté, tout en soulignant son ambivalence : puissante et faible, essentielle et marginale. Elle mêle partout les mêmes ingrédients : mécontentement devant les mesures religieuses, atteintes aux principes traditionnels de la vie des communautés rurales, désarroi des ruraux devant les mutations imposées…

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Les 22 communications (dont la moitié par des étrangers) ont été regroupées en quatre thèmes : les réseaux de la Contre-Révolution, Émigration et émigrés, Contre-Révolution et État, Résonances et relectures. On comprendra facilement que le but de l’ouvrage n’était pas d’évoquer la situation des campagnes à travers le prisme de l’histoire rurale.

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De la première partie, on retiendra cependant l’analyse des listes des premiers soldats vendéens du Pin (Anne Rolland-Boulestreau) et celle des groupes révoltés de Basse-Auvergne (Philippe Bourdin), ainsi que l’agitation des paysans du sud du Massif Central pour des raisons religieuses mais sans que naisse une chouannerie (Valérie Sottocasa-Cabanel). La deuxième partie n’aborde pas la situation rurale, si ce n’est en quelques lignes à propos des biens des émigrés du Brabant belge (François Antoine). Dans la quatrième partie, José Tengarrinha aborde le rapport entre paysannerie et Contre-Révolution au Portugal pendant le siècle compliqué de l’histoire de ce pays du milieu du xviii e à celui du xix e siècle. Contrairement à l’opinion répandue, les campagnes portugaises n’étaient pas calmes dans la seconde moitié du xviii e siècle, les paysans manifestant pour obtenir la terre et contre la féodalité. Cette double lutte prend la forme de la défense du collectivisme agraire contre l’individualisme des gros fermiers et propriétaires et elle contribue à l’affaiblissement de la seigneurie. La Cour ressent le besoin d’entreprendre des réformes libérales dès la fin des années 1780 et l’impact de la Révolution française accentue le processus. L’invasion française provoque un soulèvement qui prend la forme d’une guerre d’abord religieuse, conservatrice, et qui a permis de freiner les réformes. Par la suite, les paysans estiment ne pas recevoir suffisamment de contreparties consistantes de la part des régimes libéraux contre lesquels ils manifestent à plusieurs reprises. Au Portugal, très largement, l’histoire du pays se confond avec elle des résistances aux réformes.

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Bernard Bodinier

Jean-Michel Derex, La Gestion de l’eau et des zones humides en Brie (fin de l’Ancien Régime-fin du xix e siècle), Paris, L’Harmattan, 2001, 553 p.

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Vilipendées par les physiocrates, dénoncées par les révolutionnaires puis traquées impitoyablement par les hygiénistes et les décideurs du xix e siècle, les zones humides prennent enfin une consistance historique grâce à l’étude approfondie que leur consacre Jean-Michel Derex. Bien que son champ d’étude se limite à la Brie, le cadre géographique retenu offre cependant un panel de cours d’eau et de zones humides représentatif de la France océanique des plaines. Autre atout de taille, l’espace pris en compte permet de mesurer l’influence directe ou indirecte de Paris sur la gestion quotidienne de l’eau. Désireux d’aborder son sujet de façon « systémique », l’auteur étudie successivement le passage d’un système féodal au cadre juridique moderne, l’évolution d’un mode de gestion traditionnel à une logique capitaliste et enfin les tensions engendrées par ces mutations entre les différents usagers. De ces choix découle un plan chronologique classique.

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Dans une première partie qui traite surtout de la situation au xviii e siècle, il nous démontre l’existence d’un fragile équilibre, constamment en tension entre les « trois forces » : la puissance régalienne, les forces usagères et les intérêts privés que sont les meuniers et les laboureurs. Aux hommes du roi et à la ville de Paris revenaient les cours d’eau navigables et flottables, des axes de communication indispensables au ravitaillement (flottage du bois, convoyage des grains) du « ventre de Paris ». À ce titre, le commerce ne pouvait être entravé par les moulins, contraints de se replier sur les rivières non navigables ou à la tête des étangs. Ainsi se dessinent à la surface de l’eau les cercles d’une société profondément inégalitaire. Du côté des nantis, soutenus par la législation royale (ordonnance des Eaux et Forêts de 1669), figurent les gros fermiers et le clergé qui s’accaparent les étangs pour mieux en écouler la production piscicole sur le marché parisien, de même que les marchands de bois qui bataillent âprement pour faire passer leurs bûches à destination de la capitale. Et les autres ? Tout un menu peuple de pêcheurs, de pontonniers et de passeurs se contente d’un espace nourricier réduit aux cours d’eau les plus modestes. Au passage se trouvent écornés un certain nombre de poncifs historiques. Ainsi en est-il du soi-disant enclavement des campagnes qui, dans le cas briard, est un mythe. Par l’intermédiaire de son réseau hydrographique, le monde rural participe directement à l’approvisionnement de la ville en même temps qu’il en reçoit les profits sous la forme d’investissements massifs dans les étangs.

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Comme l’on pouvait s’y attendre, la Révolution est une rupture historique majeure pour les milieux humides briards. À partir des postulats issus des Lumières, le gouvernement révolutionnaire tente de simplifier, clarifier et surtout unifier les modalités de gestion des eaux. Très rapidement cependant, la volonté affichée de libérer la question hydrologique du carcan de l’Ancien Régime se heurte au principe de la propriété. À partir d’une approche essentiellement juridique, Jean-Michel Derex démontre que la législation révolutionnaire nationale fut « très réactive » aux événements. Dans la pratique, l’émergence d’une rationalité appliquée à la gestion de l’eau (tentatives de codification des usages ruraux, centralisation du suivi de l’assèchement des étangs) connut un grand décalage avec les objectifs affichés. Bien que le principe régalien n’ait jamais été officiellement remis en cause, son autorité fut dans les faits battue en brèche comme en témoignent les prises d’eau et constructions de moulins illégales. Plus grave, la reconnaissance de la propriété individuelle déboucha sur le rejet de toutes les formes de servitudes personnelles et de gestion communautaire des ressources naturelles. La porte était désormais grande ouverte à la course au profit. Le paysage briard ne sortit pas indemne de cette évolution économique et sociale. La Révolution fit disparaître nombre d’étangs et de marais tandis que les fonds de vallées s’engorgeaient, faute d’être curés dans le cadre des anciens usages collectifs.

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La première moitié du xix e siècle ne fait que renforcer la tendance libérale imprimée par la Révolution à la gestion de l’eau en France. Le paradoxe réside cependant dans le fait qu’elle s’accompagne d’une prise en main par les ingénieurs des Ponts et Chaussées. À eux revient la difficile tâche d’appliquer la fameuse rationalité administrative voulue naguère par les révolutionnaires. Elle passe par la réglementation systématique des moulins et l’élaboration de méthodes techniques nouvelles et rigoureuses. Ils accomplirent un travail immense en mesurant les rivières, dressant les profils et en veillant au curage des cours d’eau. Grand perdant, le principe de l’usage commun des eaux s’effaçait devant les intérêts privés et le binôme État-propriété privée. L’échec de la rédaction du code rural ne faisait en cela que traduire l’incapacité des pouvoirs publics à traiter l’épineuse question des usages. Rescapés des dessèchements de la Convention, les étangs disparurent presque tous, victimes de la diminution continue de la consommation parisienne de poissons d’eau douce. En matière agricole, force est de constater les limites de la nouvelle législation. Certes, elle créa des prairies artificielles irriguées par des prises d’eau et favorisa l’assainissement de terres labourables par le drainage, mais ces mutations techniques restèrent l’apanage de quelques grands propriétaires.

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La seconde moitié du siècle fut-elle une révolution industrielle et agricole ? Rien n’est moins sûr lorsque l’on constate la diminution du nombre des moulins et l’absence de regroupements des propriétaires qui auraient pu stimuler la production des terres céréalières gagnées sur les zones humides. Soucieux de remédier aux lacunes de la législation hydrologique en matière agricole, l’État tente d’instaurer un droit associatif sensé stimuler le regroupement des propriétaires d’un même bassin versant au sein de syndicats afin de réaliser des travaux de drainage. La IIIe République s’impliqua davantage en adoptant une législation qui reconnaissait les usages locaux et prévoyait leur recensement méthodique au plan national. L’enquête lancée en Seine-et-Marne par le préfet au cours de l’année 1900 est là pour en témoigner. Il faut attendre les années 1850-1870 pour que s’opère une profonde transformation de l’agriculture grâce à l’introduction de plantes sarclées, au drainage et aux engrais chimiques. La grande gagnante est la betterave dont la culture, rendue possible par les progrès du drainage et la politique de curage, occupe dans l’assolement la place des anciennes jachères. Derrière elle, les surfaces herbagères s’accroissent au détriment des landes et des friches tandis que l’osiériculture prend une ampleur inconnue, stimulée par la demande parisienne. Loin d’homogénéiser le territoire, la « révolution agricole » renforça les disparités régionales en opposant les terres d’openfields occidentales drainées – aux mains de grands propriétaires d’origine urbaine comme les Rothschild – aux terres orientales où de petits agriculteurs se livraient à une activité routinière car mal reliées à la capitale.

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Nous l’aurons compris, l’ouvrage de Jean-Michel Derex nous livre une belle et utile synthèse régionale sur la gestion de l’eau et des zones humides sur un pas de temps de deux siècles environ. Travail très largement fondé sur une démarche juridique privilégiant le rôle de l’État et des intérêts urbain, il aurait probablement gagné à prendre davantage en compte les réalités usagères, observables dans les archives communales, trop souvent négligées, surtout pour la période de l’Ancien Régime. Nombreux pour le département de Seine-et-Marne, les plans-terriers auraient sans doute permis une approche paysagère et technique à plus grande échelle. On aurait aussi apprécié des comparaisons géographiques avec d’autres espaces humides français afin de mesurer la représentativité de la Brie. Ces péchés, somme toute véniels, s’expliquent par la nature des sources consultées qui émanent du pouvoir central.

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Emmanuel Garnier

Nicolas Bourguinat, Les Grains du désordre, L’État face aux violences frumentaires dans la première moitié du xix e siècle, Paris, éd. de l’ehess, 2002, 542 p.

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À Buzançais, le mardi 13 janvier 1847, des voitures de grains sont arrêtées à leur entrée dans la ville par des femmes qui font appel à leurs hommes. Le maire s’entremet, fait céder les voituriers, promet que le chargement sera acquis par la commune et le fait déposer dans un bâtiment. Le jour suivant, la taxation s’étend dans les environs où des pillages se produisent, s’accompagnant de rumeurs. On se croirait revenu aux siècles précédents. Ainsi débute le livre de Nicolas Bourguinat. L’ouvrage est pourvu d’un index fort utile des noms de personnes, des lieux et des matières. Bien présenté, convenablement écrit, le livre ne laisse guère de place à la critique formelle. Puis-je me permettre, cependant, de noter deux erreurs factuelles à propos du Breuilaufa et du Plessis-Pâté (et non Breuillafa et Plessy-Pâté).

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De fait, on connaît les crises frumentaires de l’Ancien Régime mais on ignore souvent qu’elles ne se sont pas éteintes avec lui. La France de la première moitié du xix e siècle traverse plusieurs périodes difficiles : 1811-1812, 1816-1817, 1828-1832, 1846-1847. Si elles ne s’accompagnent pas, comme autrefois, de famine, elles n’en révèlent pas moins que les subsistances demeurent une préoccupation vitale. Les crises du xix e siècle ont surtout été étudiées dans une perspective économique et labroussienne et non en tant que contestation populaire, et on leur préfère celles du xviii e siècle qui ont l’avantage d’offrir une explication à la Révolution. S’agit-il de derniers soubresauts ? La Révolution n’a-t-elle rien changé ? C’est à la question du rapport entre consommateurs et pouvoirs publics que Nicolas Bourguinat veut apporter des réponses. Il s’agit d’abord d’étudier le circuit blé-pain à travers une histoire des pratiques sociales d’achat, de vente, des échanges… Ensuite, de replacer ces crises par rapport au phénomène révolutionnaire mais surtout par rapport aux mutations de l’agriculture et des marchés, de définir la position de l’État et des consommateurs, en mettant l’accent sur le rôle des différents acteurs, bref de voir quelle est encore l’importance des subsistances dans la première moitié du xix e siècle.

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La première partie est consacrée à l’économie des subsistances et l’État. « La France des grains » montre la forte croissance des emblavures, notamment dans certaines régions jusque là consacrées à d’autres céréales, et la constitution progressive d’un marché unifié des céréales. Ce qui n’empêche pas l’existence d’une France du blé cher (Midi, Bourgogne, Sud-Ouest, Bassin Parisien, Est) opposé à une France du blé bon marché (Bretagne, Centre), des régions se suffisant à elles-mêmes, d’autres pas. L’État s’efforce de mieux saisir ce marché qu’il connaissait bien pour les prix (mercuriales) mais moins pour les besoins évalués à partir de la ration du soldat ou du Parisien, ou la production qui n’était qu’estimée. Les progrès de la statistique sous la Monarchie de Juillet, la création de commissions qui s’ajoutent au Bureau des subsistances, lui permettent de mieux appréhender la situation. On est donc en présence d’une intervention étatique, en contradiction avec le libéralisme officiel. Mais il s’agit d’abord de réduire les pénuries, d’assurer l’ordre public. Les différences entre les départements où préfets et autorités locales défendent leur région, rendent difficile une pensée générale et une connaissance précise des situations des différents départements. L’approvisionnement de Paris reste une priorité. Il s’agit, comme sous la Révolution, de préserver le régime. Ainsi avaient été définies les trois couronnes géographiques (devenues le « rayon de Paris ») de l’approvisionnement de la capitale que la Révolution et l’Empire perpétuent, plaçant Paris à la tête d’une zone de domination économique. Par la constitution de marchés d’approvisionnement et d’entrepôt (Chartres, Étampes, Pont-Saint-Maxence…) et un partage entre blés et farines (dont le commerce prend beaucoup d’importance sous la Monarchie de Juillet), le régime fait peser sur les campagnes environnantes un lourd poids, le blé y étant plus cher qu’à Paris où elles sont obligées de venir s’approvisionner. Le conflit est donc prêt à ressurgir dans les régions proches de la capitale en cas de mauvaise récolte (comme en 1817) mais la situation s’apaise ensuite et les troubles y sont quasiment inexistants en 1847. La contestation alimentaire qui se produit dans la première moitié du xix e siècle traduit une mutation de la géographie frumentaire. Alors que la disette d’Ancien Régime, provoquée par de mauvaises récoltes dues aux intempéries, frappe surtout les régions situées dans l’orbite du marché parisien et les régions en retard sur le plan technique (Massif Central), la pénurie touche de nouveaux horizons, notamment une zone s’étendant de la France de l’Ouest à la Bourgogne qui s’affirme alors comme le cœur des tensions frumentaires en ce premier xix e siècle. Le Midi méditerranéen y échappe car Marseille fait venir du blé de l’extérieur. La spécialisation de certaines régions commence à peser sur le marché du blé car il faut les approvisionner. La rupture avec l’ancienne géographie des troubles frumentaires est complète en 1850 : les relations entre Paris et ses greniers traditionnels sont apaisées, les nouvelles facilités de transport soulagent certaines régions qui entraient régulièrement en conflit avec la capitale, alors que la progression générale du blé à des fins d’exportation commerciale pèse dans les régions périphériques du Bassin parisien, du Centre et de l’Ouest, provoquant la naissance de zones candidates à la violence frumentaire.

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La deuxième partie se propose d’étudier la position de l’État face à des sociétés en conflit. Dans quelle mesure les autorités connaissent-elles la population disetteuse et les protagonistes du circuit production-consommation ? Les producteurs, ce sont les cultivateurs et les propriétaires (on ne parle plus de paysan ou de laboureur, rarement de fermier), mais il convient de distinguer entre les petits, qui dégagent un léger surplus qu’ils vendent tôt, et les gros capables d’attendre la hausse qui se produit entre mars et juillet, de vendre en gros, sur échantillon ou sur pied, ou d’attendre pour battre. Malgré l’existence de la patente, les commerçants et transporteurs sont peu connus des autorités car leur activité, dispersée, peut être occasionnelle : c’est le cas de simples voituriers, des meuniers et des boulangers, ces derniers faisant l’objet d’une surveillance particulière, la corporation ayant été remplacée par le système du syndic et des classes de boulangerie. La capacité d’accéder aux subsistances reste un symptôme de la distinction sociale. Tout le monde n’est pas également dépendant du marché. Les classes populaires pratiquent l’auto-restriction ou le recours aux substituts alimentaires et pas seulement en cas de disette. Et la disette continue de sévir. Elle entraîne un surcroît de mortalité (sans rapport avec l’Ancien Régime) et menace au-delà des classes pauvres, ce qui provoque des incidents au moment de la soudure, une hausse des prix et l’endettement de nombreux particuliers. Du coup, les autorités sont amenées à se préoccuper de tous ceux qui sont menacés : ouvriers paysans de la proto-industrialisation, vignerons, salariés agricoles, journaliers, mendiants, les classes populaires urbaines malgré la taxation du pain, sans compter les populations traditionnellement rebelles que sont les hommes des bois, de la pierre ou de l’eau (bateliers). L’État se trouve donc dans la nécessité de constituer des réserves de précaution. La Monarchie de Juillet s’efforce de distinguer entre les facteurs explicatifs de la paupérisation. Par idéologie, elle s’oppose aux interventions des autorités locales contraires au credo libéral car elles achètent des céréales et troublent l’ordre libéral des marchés, mais conserve la taxation du pain et soutient la création d’ateliers de charité, ce qui revient d’une certaine façon à exclure le peuple, à en assister une partie par le biais du pain subventionné pour l’isoler et le dénigrer.

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Le désengagement de l’État du circuit blé-pain demeure donc partiel. Réel du côté des échanges et de la circulation des denrées depuis la loi de 1797, il maintient une police des grains et de la boulangerie afin d’assurer l’ordre public. La violence frumentaire reste basée sur les prix, la communauté des ressources locales et le châtiment de ceux qui tirent bénéfice de la misère du peuple. Cette sorte de justice alimentaire populaire s’appuie à l’occasion sur les dispositifs de l’administration qui redistribue aux indigents et fait appel aux autorités locales qui donnent un aspect légal à cette « économie morale » qui s’approprie ce qu’on estime devoir revenir au peuple. Cette violence est d’abord, mais pas seulement, le fait des femmes pourvoyeuses du foyer. Le pouvoir multiplie les avertissements et les proclamations. Mais les fonctionnaires sont pris entre le maintien de l’ordre public et l’ordre des communautés. Les maires, nommés par le pouvoir et chargés de la police municipale, hésitent à sévir contre des habitants dont ils sont les représentants. Les autorités locales ont tendance à considérer les troubles frumentaires comme de petits délits. Les pouvoirs publics, qui connaissent le lien entre criminalité et crise économique, hésitent à réprimer, d’autant que les magistrats locaux trouvent de bons prétextes à leur indulgence, sauf en cas d’atteinte aux agents de l’autorité. La Monarchie de Juillet se montre toutefois plus sévère. À ce moment de sa démonstration, Nicolas Bourguinat conteste la typologie géographique et professionnelle de Cynthia Bouton (The Flour War, Gender, class and community in late Ancien Régime French society) et celle de Roger Price (The modernization of rural France. Communications networks and agricultural market structures in nineteeth century France). Il revient aussi sur le Maximum révolutionnaire qui ne serait qu’une réponse circonstancielle à une situation d’exception et non la première pierre ou le soubassement théorique d’un collectivisme reconstructeur de l’ensemble des rapports sociaux. La Convention n’aurait pas suivi les véritables porte-parole de l’égalitarisme agraire mais laissé les émeutiers s’en prendre aux « accapareurs ». Elle n’aurait donc pas cherché à mettre en place une « économie politique populaire », comme le proposent Guy-Robert Ikni et Florence Gauthier (La guerre du blé au xviii e siècle. La critique populaire contre le libéralisme économique). Quelque pages plus loin, l’auteur n’en réhabilite pas moins l’idée du Maximum qui est appliqué, sous une autre forme, en 1812 et est encore revendiqué en 1817 et même 1847, témoignages d’une mémoire à l’occasion entretenue par les Jacobins, des instituteurs, des curés-rouges… Les préfets ultras de la Restauration, pourtant adeptes de « l’économie morale », se montrent partisans de l’intervention étatique pour remédier aux troubles et vont jusqu’à pratiquer la contrainte vis-à-vis des vendeurs. Enfin, Nicolas Bourguinat s’attache à examiner le rapport entre les subsistances et le souverain. Dès la fin du xviii e siècle, la personne de celui-ci n’est plus aussi sacrée et il est critiqué dans le domaine des subsistances : son image de roi nourricier se brouille à partir de la guerre des farines de 1775. Avec son Maximum de 1812, Napoléon s’approprie cette aura de défenseur du peuple contre les profiteurs, remettant à l’ordre du jour certains aspects de « l’économie morale ». En 1816-1817, on fait encore appel à cette image mais le roi est aussi parfois confondu avec les affameurs. La Monarchie de Juillet abandonne cette vision, lui préférant le libéralisme. La crise de 1846-1847 révèle toutefois une sorte d’impasse. Face au credo libéral, et alors que l’image d’une responsabilité nourricière de l’État persiste, le discours de la contestation frumentaire se politise. La demande de justice alimentaire se transforme en contestation radicale du pouvoir et en exigence d’une refonte des responsabilités de l’État, ce qui ne peut que profiter à l’opposition républicaine. Le discours des quarante-huitards se rattachera largement à celui des mouvements de subsistances. La IIe République mettra d’ailleurs en avant le droit au travail mais comme moyen d’exercice d’un droit plus fondamental : vivre et manger à sa faim. Ainsi le discours lié aux subsistances a-t-il pu constituer un des supports de la politisation des masses et contribué à populariser la République démocratique et sociale.

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En conclusion, l’auteur revient sur les principaux aspects de son développement. La contestation frumentaire, tout en continuant à l’identique, a changé au cours de la première moitié du xix e siècle. L’émeute d’Ancien Régime illustrait l’interdépendance entre le peuple et les pouvoirs chargés d’assurer l’alimentation à travers la notion d’« économie morale » de la foule dont les logiques répondent à des manquements des autorités et se traduisent par l’appel aux autorités locales, en restant donc « légalistes ». La Révolution n’a pas modifié cette logique comportementale mais libéralise le commerce des grains en 1797. Ce qui ne change pas l’attitude des autorités locales qui font tout pour nourrir leurs populations, et ferment les yeux sur les incidents, du vol de récolte à l’inspection des granges, de l’incident au marché à l’entrave. À partir de 1840, la Monarchie de Juillet, profitant des progrès des techniques et des transports, met plus de détermination à disqualifier la demande de régulation, sans parvenir à faire triompher le principe de la liberté des échanges et de la concurrence. Il faudra attendre 1860 et la fin des difficultés frumentaires pour que le calme soit rétabli. Est-ce à dire que le problème de fond – garantir l’indispensable – ait été résolu ? Que fait l’État-Providence, si ce n’est permettre à tous de vivre décemment ?

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Au total, cet ouvrage apporte un point de vue sur ces crises de subsistances (finalement assez peu décrites, ce qu’on pourra regretter) qui perdurent dans la première moitié du xix e siècle. L’objectif était de montrer comment les autorités politiques se comportaient face à elles. La démonstration, qui s’appuie sur une analyse approfondie du comportement et de l’idéologie des différents acteurs, est éclairante à plus d’un titre. Satisfera-t-elle tout le monde ?

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Bernard Bodinier

La Diffusion des idées progressistes dans le monde rural (de la Révolution au xx e siècle). Actes du colloque de Châteauroux, 16 mai 1998, Châteauroux, Centre de recherches, d’Études et de Documentation de l’Indre (credi), Centre Universitaire, 2000, 106 p.

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Depuis quelques années, on assiste à une attention croissante portée à l’histoire politique du monde rural. Au cœur des thématiques qui s’y développent, une des plus féconde est celle traitant de la politisation des campagnes. En témoigne notamment la publication des actes du colloque de Châteauroux qui s’est tenu voilà plus de quatre ans et qui était consacré à la diffusion des idées progressistes dans le monde rural.

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Notons tout d’abord que la réalisation de cet ouvrage est due à l’étroite collaboration de deux associations à vocation culturelle et scientifique de l’Indre. Ce type de mise en commun des savoirs (les interventions reproduites rassemblent, aux côtés de chercheurs de dimension nationale, des historiens régionaux et un syndicaliste paysan) ne peut-être qu’encouragé, tant les approches et les points de vue développés sont différents et complémentaires. Dès l’avant-propos, les auteurs énoncent leur objectif : avoir une vision de la diffusion des idées progressistes dans le monde rural au cours d’une période – qui s’étend de la Révolution française jusqu’à la fin des années 1990 – pendant laquelle celui-ci a connu des modifications profondes. Vaste programme. Si, bien évidemment, les six contributions ne peuvent rendre compte de l’intégralité du thème à l’intérieur des bornes chronologiques choisies, elles en offrent pourtant une approche dont les intérêts sont multiples.

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Tout d’abord, il faut saluer la pertinence de l’agencement des différents textes qui, organisés selon un ordre chronologique, nous emmènent de la fin du xviii e siècle à la fin du xx e siècle. Ce choix laisse apparaître en filigrane une attention réelle portée à l’étude des phénomènes et processus des attitudes politiques au sein d’un cadre chronologique élargi : comme dans d’autres domaines, la longue durée semble ici la seule apte à rendre compte des évolutions de certains comportements. L’ensemble apporte également un éclairage salutaire sur plusieurs points distincts. Au fil des contributions les auteurs suggèrent notamment une définition du « progressisme » qui, plus qu’une doctrine politique stricto sensu, est d’abord conçu comme un rapport particulier au monde, une attention particulière accordée à l’homme face à des forces (économiques, sociales, politiques) qui lui sont souvent présentées comme le dépassant et auxquelles il doit au contraire imposer sa volonté de changement. En témoigne par exemple Daniel Bernard quand il montre le rôle des vétérinaires du xix e siècle dans le combat qu’ils mènent contre les superstitions paysannes, dont nombre d’entre elles sont de véritables entraves à l’hygiène des populations rurales ou à l’économie agricole.

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Une attention centrale est réservée aux facteurs de la pénétration des idées progressistes dans le monde rural. Comme le rappelle Nadine Vivier, le processus de « politisation » du monde rural est encore l’objet, dans la communauté historienne, de multiples controverses quant à son point de départ chronologique. Faut-il le situer, comme le fait Eugen Weber, à la fin du xix e siècle ou plutôt vers 1848 (Agulhon), voire pendant la Révolution française (Vovelle, Edelstein) ? En fait, dès 1789 et la Grande Peur, on assiste à une intégration politique du monde rural aux débats nationaux. Un tempérament de gauche se concrétise alors dans certaines régions sous l’influence des sociétés populaires qui diffusent un mode de sociabilité dans une dynamique révolutionnaire. C’est précisément l’avis de Jean-Pierre Surrault qui soutient, lui, que le développement des sociétés populaires constitue une des premières formes de politisation de la France, et notamment en milieu rural. Ces sociétés populaires, issues des mêmes racines culturelles et identitaires que les confréries patronales qu’elles ont souvent ont relayé, peuvent être qualifiées de progressistes car elles participent au développement de la participation à la chose publique. À défaut d’idéologie, explique encore Nadine Vivier, il se crée donc pendant la Révolution un discours cohérent qui manifeste, à travers la France, la constitution d’une culture politique.

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Dans les villages du Languedoc et du Roussillon, qui présentent au xix e siècle un terreau économique et social favorable au développement et à l’accueil d’idées de protestation et de transformation sociale, Jean Sagnes expose le processus de transition entre républicanisme révolutionnaire et socialisme par la vigueur de la tradition révolutionnaire. On touche ici un autre facteur important de la pénétration des idées progressistes en milieu rural : celui de la persistance des cultures politiques. Cette idée est reprise par Jean Vigreux qui interprète l’implantation du pcf dans les régions du centre et du sud-ouest du Massif Central comme la persistance d’une tradition de gauche : c’est la tradition jacobine, puis démocrate socialiste qui servirait ici de matrice à la carte du vote communiste, résultat d’un jeu complexe des héritages et des cultures politiques. Jean Vigreux rappelle encore le rôle central du pcf dans la pénétration du monde rural par les idées de gauche. Il constate une influence majeure de « notables communistes » locaux qui, ayant pris la succession d’un notable anti-royaliste, anticlérical ou radical socialiste, entraînent derrière eux « leurs » paysans. Un autre vecteur essentiel de ce processus reste la presse communiste agricole. Dès les années 1920, elle devient un outil de propagande qui participe largement à la diffusion des idées progressistes.

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Enfin, le syndicalisme agricole trouve aussi sa place. Dans une salutaire contribution qui tient tout autant du rappel historique que du manifeste, Médard Lebot rappelle que, face au syndicalisme « institutionnalisé » de la fnsea qui représente les intérêts des gros exploitants céréaliers et face à la prise de conscience qu’un autre système économique que le capitalisme est possible, le mouvement syndical français a toujours été pluriel. La création en 1987 de la Confédération paysanne apparaît ici comme un des aboutissements du processus de pénétration des idées progressistes en milieu rural.

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Ainsi, malgré quelques regrettables fautes de frappe ou d’impression qui entravent parfois la lecture – comme cette citation oubliée à la page 85, remplacée par un sibyllin « Erreur ! Signet non défini » – cette publication apparaît tout à fait indispensable tant pour la diversité des sujets abordés que pour la cohérence de l’ensemble. En filigrane de leurs travaux apparaît bien souvent les préférences ou les positionnements idéologiques des auteurs, élément qui rappelle que le chercheur peut également être un citoyen doté de convictions.

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Antoine Cardi

François Ploux, Guerres paysannes en Quercy : Violences, conciliations et répression pénale dans les campagnes du Lot (1810-1860), préface d’Alain Corbin, Paris, La Boutique de l’Histoire, 2002, 376 p., 20 €.

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François Ploux nous livre ici une version abrégée et remaniée de sa thèse de doctorat, soutenue en novembre 1994 à Paris I. C’est un angle d’attaque particulier qui a été choisi pour étudier cette société rurale des contreforts occidentaux du Massif central et le refus d’accorder la primauté à l’approche quantitative est d’emblée revendiqué et motivé. En effet, le propos est d’utiliser les sources judiciaires pour comprendre la brutalité apparente des mœurs villageoises, et faire pièce au stéréotype de la « sauvagerie » de populations paysannes non encore acculturées. Dans cette optique, de fait, l’approche par la statistique des crimes et délits est moins féconde que celle qui s’appuie sur des études de cas, sur une démarche de type anthropologique et sur une radioscopie fine des « sensibilités ». L’histoire des sociétés rurales, à l’instar de l’histoire sociale en général, se doit d’être à la fois quantitative et qualitative : c’est une question de dosage à effectuer en fonction de la problématique choisie. On remarque du reste que les pourcentages, tableaux de chiffres, cartogrammes et graphiques ne sont pas absents de l’ouvrage de François Ploux, et viennent appuyer à bon escient son argumentation.

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Car l’approche proposée par François Ploux est cohérente, convaincante et stimulante. L’objet de la recherche est très précis. L’auteur s’est intéressé à une fraction du département du Lot, située au Nord-Est de l’arrondissement de Figeac, sur une période relativement courte (1810-1860), traitée comme un tout. La société paysanne est saisie dans un moment où, soumise en principe aux codes napoléoniens, elle garde une marge d’autonomie face à l’emprise de l’État centralisateur. Du point de vue thématique, l’objectif est volontairement circonscrit : non pas une histoire sociale de cette zone la plus rude du Quercy, mais un questionnement sur la violence en tant qu’élément de structuration sociale. Les observateurs extérieurs étaient scandalisés par la brutalité (bien réelle) des comportements du cru, alors que les autochtones paraissaient considérer comme normal d’utiliser la violence en tant que mode de règlement des conflits. L’institution judiciaire, commandée depuis Paris, s’est efforcée de réprimer ces comportements, et de s’imposer comme seule instance légitime de règlement des différends : d’où des procès, et des témoignages, que François Ploux utilise comme source principale pour comprendre ce décalage entre les sensibilités. Il montre que la notion de violence est relative, et se conçoit en référence à un code éthique. Dans le Haut-Quercy, la société, dans son ensemble, était une société de la vengeance, une société fondée sur une conception de l’honneur (masculin) très strict, que l’on hésitait pas à défendre soi-même, en respectant malgré tout un certain « rituel », jusque dans la compensation à offrir ensuite (on songe naturellement à la vendetta des îles méditerranéennes). Par ailleurs, tout cela ne peut être compris qu’en référence avec les structures familiales dominantes dans ces âpres parages, en l’occurrence la fameuse famille-souche, « inégalitaire » et patriarcale, l’ostal, cadre de vie et de travail.

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Sur ces bases, l’ouvrage, bien que comportant trois parties, s’articule de fait en deux sections : dans un premier temps (première et deuxième parties), le lecteur découvre les diverses formes de litigiosité, de conflit et (donc) de violence, replacées dans leur contexte social ; dans un deuxième temps (troisième partie), l’attention se porte sur les modes de résolution des conflits. La première section s’organise en structures emboîtées. L’auteur commence par étudier les comportements violents au sein de la famille-souche, où la cohabitation et les usages successoraux entretenaient force tensions. Ensuite, il s’intéresse aux conflits entres « maisons », dans le cadre du hameau, cadre territorial d’existence (et d’identification) socialement déterminant en ce pays d’habitat semi-dispersé. Enfin, une étude fouillée des violences collectives est faite : sont abordées les luttes de factions au sein des communes, les conflits (véritables « guerres ») entre communes, et les violences anti-étatiques.

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L’ensemble se lit avec plaisir. Le style est alerte. Les méthodes d’investigation et d’exposition emportent la conviction. Les archives judiciaires et la correspondance administrative sont ici utilisées en tant que sources d’information, et sont confrontées aux travaux ethnographiques. Aussi le développement fait-il alterner des considérations structurelles sur la société paysanne lotoise (avec ce qu’il faut d’indications économiques) et des études de cas judicieusement choisies. Et jamais il n’est question de masquer les zones d’ombre (dues aux lacunes des sources). Quant au fond, le lecteur n’est pas déçu. De fait, l’approche par le thème de la violence se révèle féconde en matière d’histoire des sociétés rurales. C’est un vrai voyage dans la vie sociale du Haut-Quercy du premier xix e siècle qui est offert au lecteur.

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On comprend très bien comment fonctionnait matériellement et humainement la famille-souche (groupant deux ménages) en sa version quercynoise. On saisit tous les problèmes posés par la reproduction de ce système familial (transmission de l’intégralité du patrimoine foncier de la « maison » à un héritier privilégié, dont le mariage n’était pas une mince affaire), dans le contexte juridique peu favorable du code civil napoléonien. Cette société paysanne était volontiers « holiste » : l’individu y comptait moins que l’impératif lignager ; la cohabitation et la surveillance mutuelle étaient de règle à l’intérieur des unités domestiques et dans les hameaux ; on travaillait et on se réjouissait en commun ; on s’entraidait. Mais, en même temps, c’était une société terriblement segmentée, inégalitaire au point de vue matériel, traversée par des rivalités à propos du « capital symbolique » constitué par le prestige, la réputation, en un mot l’honneur de chaque « maison ». Ces rivalités, outre qu’elles débouchaient souvent sur la lutte de factions au sein de la commune (par la voie du clientélisme), entretenaient une atmosphère générale de brutalité, car ne pas répondre par un acte violent à une provocation, c’était s’avouer faible. La violence était donc tout sauf le produit du caractère agressif de certains individus.

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Les mêmes phénomènes se retrouvaient dans les rixes, particulièrement nombreuses dans le Lot, entre habitants de communes « ennemies ». Comme entre les maisons, il y avait des prétextes pour en venir aux mains (conflits de délimitation, querelles à propos des femmes, etc.). Mais, très souvent, le cycle de la violence s’entretenait lui-même (de vengeance en vengeance). Plus profondément, il s’agissait surtout de montrer sa force, de défendre l’honneur de la commune. La commune, au xix e siècle, était certes une entité créée récemment par l’État, mais elle était devenue un enjeu de pouvoir entre les plus puissantes maisons (cf. les luttes municipales), et elle s’affirmait comme unité d’appartenance précisément à la faveur des conflits. L’étude de ces violences intercommunales est le morceau de bravoure de l’ouvrage. La place manque ici pour en rendre toute la richesse. Les lieux des batailles rangées (cf. la foire, le cabaret), les méthodes de combat font l’objet d’une enquête approfondie. Le cœur du propos est toutefois constitué par le portrait des acteurs : le rôle des bandes de jeunes garçons célibataires, avides de démontrer leur force physique, est bien mis en valeur. Ces bandes étaient en quelque sorte produites par le système de la famille-souche : elles étaient alimentées par des individus qui n’avaient pas encore trouvé leur place définitive dans le système (en particulier les cadets) et qui, étant encore sous la dépendance du patriarche, trouvaient là à se défouler sans dommage pour la structure familiale en vigueur. Pour ces jeunes, la participation aux rixes était un rite de passage, et s’illustrer à leur occasion faisait prime sur le marché matrimonial. Mais la violence ainsi engendrée avait un fondement plus égalitaire que la brutalité d’origine domestique : les bandes de jeunes recrutaient sans considération de patrimoine foncier, et défendaient un honneur collectif.

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Il faut remarquer que François Ploux donne une grande place à l’approche dynamique. Le point de vue anthropologique, qui conduit à montrer la résistance des structures familiales traditionnelles et aurait pu verser dans le travers structuraliste, n’empiète pas ici sur les préoccupations historiennes. Les dysfonctionnements révèlent une certaine érosion du système. On constate aussi que les positions sociales n’étaient pas figées : certaines maisons perdaient de la puissance et du prestige, notamment à la faveur de conflits internes. D’autres, profitant de l’appel d’air créé par la Révolution, ont réussi une stratégie d’accumulation et ont accédé aux premiers rangs. Enfin, on constate qu’à partir des années 1830, les rixes intercommunales sont devenues moins fréquentes. Elles furent relayées par les violences anti-étatiques, à faible coloration politique, mais volontiers anti-fiscales (contre les impôts indirects), perpétrées dès que l’autorité centrale vacillait (cf. au lendemain des révolutions de 1830 et 1848).

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La transition est donc facilement faite avec la seconde section de l’ouvrage. En effet, si les conflits (violents) étaient nombreux et constitutifs de la vie sociale du Haut-Quercy, tout était fait pour éviter l’interférence des services de l’État, et tenir à l’écart de la résolution des litiges des institutions judiciaires qui, ne voulant prendre en compte que l’individu, étaient étrangères aux valeurs, hiérarchies et solidarités de la société paysanne. Non content de pratiquer un droit coutumier, on dissimulait donc les conflits et on pratiquait la compensation financière extra-judiciaire. Le rôle des médiateurs (voisins, maire, notables) était donc décisif : François Ploux explique par des schémas comment cheminait la négociation. Si d’aventure la justice intervenait, outre que cela ne résolvait rien (au contraire), la société paysanne opposait son inertie à l’action des autorités, qui ne trouvaient pas de témoins, et échouaient souvent à mettre la main sur les coupables. Et les jurés, issus de l’élite de la société locale, partageaient les valeurs ambiantes, notamment sur le point d’honneur, au grand dam des magistrats. Cela dit, l’institution judiciaire a su malgré tout se renseigner sur les comportements violents, sinon l’historien n’aurait pas pu utiliser ses archives…

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François Ploux est à l’heure actuelle maître de conférences à l’Université de Bretagne-Sud (à Lorient), ce qui l’a amené à s’intéresser à la pluri-activité dans le domaine maritime. Espérons que François Ploux utilisera, à propos des gens de mer, la démarche qui lui a si bien réussi pour les paysans du Quercy : la violence est en effet une des dimensions fondamentales de l’activité maritime.

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Jean-Louis Lenhof

Éric Phélippeau, L’Invention de l’homme politique moderne. Mackau, l’Orne et la République, Paris, Belin, coll. « Socio-histoires », 2002, 368 p.

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Tiré de la thèse de science politique qu’il soutint à Paris 10 en janvier 1996 (Le baron de Mackau en politique. Contribution à l’étude de la professionnalisation politique, 544 p.), l’ouvrage que vient de publier Éric Phélippeau est passionnant à plus d’un titre. Il associe en effet de façon systématique deux méthodes d’investigation, celle des politistes – fondée sur le souci permanent de conceptualisation (en l’occurrence le concept de « professionnalisation ») – et celle des historiens – fondée sur l’analyse d’archives (celles du baron Armand de Mackau, 1832-1918, déposées aux Archives nationales sous la cote 156 AP I et dont Chantal de Tourtier-Bonazzi a publié en 1972 l’inventaire) : la publication dans la collection « Socio-histoires », co-dirigée par Gérard Noiriel et Michel Offerlé, s’imposait. Il mêle aussi avec bonheur l’analyse du particulier et du général : un individu et un milieu ; un arrondissement – celui d’Argentan dans l’Orne – et la France, depuis la monarchie censitaire jusqu’à la Première Guerre mondiale. Il donne enfin à voir, à partir d’un exemple particulier, l’articulation fondamentale entre carrière politique et place dans la société, apportant des éléments concrets de connaissance sur ce que signifie l’appartenance aux classes dirigeantes.

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Le livre est construit en trois parties, chacune divisée en trois chapitres ; chaque chapitre est divisé en deux parties, chacune composée de deux sous-parties : même dans la forme, historiens et politistes y retrouveront leurs traditions rhétoriques ! Dans la première partie, l’auteur pose les bases d’analyse du « système notabiliaire ». Il souligne à quel point la place de l’« argent » dans la vie politique et notamment les élections n’a jamais été étudiée comme elle le mériterait. À elles seules, les archives Mackau suffisent pourtant à démontrer que ce ne sont pas les sources qui manquent… Sont aussi explicitées les notions-clefs de « notable » et de « métier », à partir des travaux de Max Weber et de Norbert Elias, et développée une fructueuse comparaison entre les carrières du puissant Mackau et du modeste Alexandre Millerand, avocat républicain au départ peu fortuné qui gravit tous les échelons du cursus honorum et finit sénateur de l’Orne, notable en tous points semblable à son ancien adversaire politique. La deuxième partie – la plus longue – s’intéresse à l’entrée de Mackau dans la vie politique. Histoire de la famille tout d’abord, de son patrimoine matériel et relationnel : entrée dans la noblesse au début du xviii e siècle par l’exercice de charges municipales à Strasbourg puis implantation en Normandie au début du xix e siècle par l’acquisition du château de Vimer près de Vimoutiers, chef-lieu de canton de l’arrondissement d’Argentan. Premières compétitions électorales ensuite : nomination à la mairie de Presles, près de Melun, en 1857 ; entrée au conseil général de l’Orne en tant que représentant du canton de Vimoutiers en 1858 (réélu sans interruption jusqu’à sa mort) puis au Corps législatif en 1866 à l’occasion d’une élection partielle (mandat de député constamment renouvelé jusqu’en 1918, exception faite de la législature de 1871-1876). Tout cela donne l’occasion de remarquables développements sur la place des comices agricoles dans le système notabiliaire (Mackau dirigeait le comice d’Argentan ; au tournant du siècle, il fut aussi un des fondateurs du syndicat des bouilleurs de cru) ou sur l’organisation méthodique des archives personnelles du baron par lui-même, dès la fin du Second Empire, et la façon dont ce « savoir-faire », emprunté au monde des affaires, façonna peu à peu son « œil politique ». La troisième partie élargit le point de vue en replaçant Mackau dans le contexte politique national. À travers l’instauration durable du suffrage universel débarrassé après 1877 du mécanisme de la candidature officielle (maintien cependant du mécanisme de la « candidature officieuse » républicaine), c’est la question de la naissance concomitante du métier et des partis politiques qui est abordée : cumul des mandats et démultiplication des réseaux d’influence ; réglementation progressive de la « profession » parlementaire ; place centrale des journaux (et notamment du Journal d’Alençon racheté par Mackau en 1879 et administré par son homme de confiance, G. Delahaye, ancien sous-préfet de Pont-Audemer révoqué par les républicains en février 1878) dans la pérennisation de l’influence des élus comme dans la nationalisation progressive des débats idéologiques ; intégration enfin des élus et de leurs « agents électoraux » dans des « entreprises partisanes » de plus en plus larges et stables. L’analyse du rôle de tout premier plan de Mackau, président de l’Union des droites de 1884 à 1890, dans la coordination des forces antirépublicaines en 1889, à l’apogée de la crise boulangiste, est particulièrement éclairante.

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Quelques imperfections, plus ou moins graves, sont toutefois à noter. Il manque une table des documents, pourtant souvent excellents. L’idée d’un index des concepts est bonne, sa réalisation est, par contre, peu convaincante. L’absence d’un tableau synthétique de tous les scrutins auxquels Mackau a participé, avec rappel des différents modes de scrutin qui se sont succédé et des résultats globaux, gêne souvent la lecture ; de même l’absence d’un tableau des groupes parlementaires auxquels Mackau appartint (il finit sa carrière à l’Action libérale populaire, regroupant les « ralliés » autour de Jacques Piou et Albert de Mun). Ne pas indiquer systématiquement les prénoms des protagonistes empêche parfois de bien se repérer dans ce monde où engagements politiques et liens familiaux sont décisifs (ainsi, cinq générations de Roulleaux-Dugage, descendants de Pierre de Beaumarchais, se sont succédées sur la scène politique ornaise en deux siècles : difficile de les distinguer sans l’emploi précis des prénoms). L’évocation à plusieurs reprises de la « fédération républicaine » de l’Orne aurait mérité d’être plus explicite : elle ne doit pas être confondue avec la Fédération républicaine, parti de la droite républicaine catholique fondé en 1903 et présidé avant 1914 par Eugène Motte. Enfin, la présentation incomplète du contexte historique nuit à la démonstration d’ensemble : comment ne pas déplorer l’absence de toute allusion à l’Affaire Dreyfus ainsi qu’à l’initiative essentielle des socialistes groupés derrière Jules Guesdes qui, avec le Parti ouvrier français, créèrent en 1879 le premier parti « moderne » en France ?

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Malgré ces restrictions (dont certaines tiennent aux conditions d’édition), l’ouvrage d’Éric Phélippeau n’en est pas moins réussi et apportera beaucoup, tant à ceux qui s’intéressent à l’histoire de l’Orne et plus largement à l’histoire de la politisation des campagnes aux xix e et xx e siècles, qu’à ceux qui s’intéressent à l’histoire de la République et du suffrage universel. Une occasion de comprendre que, malgré la formule de Daniel Halévy, la victoire de la République ne marqua pas « la fin des notables ». Au contraire – et pour la plus grande satisfaction posthume d’Adolphe Thiers – la IIIe République vit l’adaptation au nouveau cadre de la « compétition électorale » des « savoir-faire notabiliaires ». Toujours vivaces aujourd’hui, et peut-être responsables in fine de cette crise du politique dont on parle tant sans que les moyens concrets de « faire de la politique autrement » n’apparaissent clairement. Lire l’ouvrage d’Éric Phélippeau nourrira sûrement la réflexion de ceux que cette question préoccupe. Ils y trouveront en tout cas matière à méditer sur le cumul des mandats, les relations clientélaires, la domination du monde politico-financier sur la presse, le financement occulte des campagnes électorales, les passerelles multiples existant entre l’administration, les affaires et la politique. Autant de domaines où, quatre-vingts ans après la mort de celui qui fut le dernier député de la République à avoir commencé sa carrière au Corps législatif, l’empreinte d’Armand de Mackau est encore visible. Décidément, comprendre la crise de la République dans toute son ampleur oblige à ne pas s’en tenir aux derniers avatars de l’actualité politico-médiatique…

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Gilles Richard

Arnaud-Dominique Houté, Gendarmes et gendarmerie dans le département du Nord (1814-1852), préface de Jean-Noël Luc, Maisons Alfort, shgn et Phénix éditions, 2000, 243 p.

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Le gendarme n’a jamais laissé indifférent. Loué ou raillé, il a souvent été présenté sous l’image conventionnelle du soldat-paysan, chargé d’assurer la police dans les campagnes. Certes, la gendarmerie est aussi présente dans les villes et elle renforce au cours du xix e siècle son implantation dans les communes industrialisées et les nœuds routiers, mais c’est avant tout dans les campagnes que sa présence est capitale. Malgré cela, les historiens, même ruralistes, s’y sont peu intéressés. Bien qu’ils utilisent abondamment les documents produits par la gendarmerie, ils connaissent mal son fonctionnement et encore moins ses hommes. Pourquoi ? Jean-Noël Luc pense que la spécificité de cette force militaire chargée de missions policières et administratives a détourné à la fois ceux qui s’intéressaient à l’armée et aux populations civiles. S’y ajoutent aussi les difficultés inhérentes aux sources : dispersion, classement parfois déficient, nombreuses lacunes car les milliers de documents produits chaque année ne pouvaient être intégralement conservés. La création en 1995 du Service historique de la Gendarmerie nationale (shgn) a pour but de stimuler la recherche et lui en donner les moyens. Jean-Noël Luc a fondé à Paris-IV un séminaire sur « Maréchaussée et gendarmerie, xviii e-xx e siècles ». Ces volontés conjuguées portent déjà leurs fruits. Parmi ceux ci, nous présentons ici l’un des ouvrages consacré spécifiquement au gendarme dans les campagnes. La maîtrise d’histoire contemporaine d’Arnaud-Dominique Houte tente une approche globale des gendarmes dans le département du Nord : qui sont ces hommes, quelle vie mènent-ils, quel regard la population pose-t-elle sur eux ?

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Comment un homme devient-il gendarme ? Il doit obligatoirement avoir été soldat, savoir lire et écrire. Il semble que le plus souvent, il choisisse la gendarmerie « un peu par hasard, guidé par les circonstances et non par une quelconque vocation » (p. 50). Le plus souvent, il est issu d’un milieu modeste, plutôt rural, il est enraciné dans la région où il s’efforce de rester. Les officiers sont les plus mobiles puisque l’avancement exige toujours le déplacement ; en revanche pour le gendarme à pied ou à cheval, les perspectives de promotion sont très faibles. D’autant que le métier est difficile et très exigeant. Il faut trotter sur les routes, aux aguets, à toute heure, avec des risques importants face aux ivrognes, aux braconniers et aux malfaiteurs. Le gendarme est soumis à la surveillance de sa hiérarchie et celle des édiles, aussi manque-t-il de liberté et d’initiative dans l’exercice de ses missions variées. De telles conditions expliquent le peu de vocations et les nombreuses démissions. L’arme étant assez mal considérée au début du siècle, on aboutit même à une crise du recrutement au cours des années 1830.

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La solde est maigre, mais elle est régulière, et elle donne droit à une pension de retraite. Le logement est assuré. Pour ces hommes issus de milieux pauvres, c’est un atout réel. On devine qu’ils mènent une vie austère car leur conduite doit être irréprochable. Leur sociabilité en dehors de la brigade est le plus souvent fort restreinte, car s’ils sont originaires de la région, ils ne sont jamais dans leur village, et sont donc considérés comme des étrangers dans leur circonscription. Arnaud-Dominique Houte s’interroge aussi sur le regard posé par la population sur le gendarme. Les notables réclament leur présence mais la trouvent onéreuse et cherchent à limiter les dépenses. Quant au peuple, il voit aussi bien en eux les protecteurs que ceux qui font appliquer des lois considérées comme injustes.

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L’ouvrage composé de façon rigoureuse et de lecture agréable, pose des questions judicieuses sur l’identité et la socialisation des gendarmes, ce qui ne peut être abordé que par l’approche monographique. Il s’interroge beaucoup sur la vocation de ces hommes, et pense que leur motivation se fait plutôt par défaut, car la gendarmerie, grâce à la sédentarité, présente moins d’inconvénients que l’armée. Cette étude apporte des réponses nuancées qui tiennent compte de l’évolution : après la période très faste du Premier Empire, la gendarmerie a traversé une crise, puis à partir des années 1840, elle retrouve sa fierté, élargit ses compétences. les motivations des gendarmes.

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Nadine Vivier

Jean-Noël Luc, (dir.), Gendarmerie, État et société au xix e siècle, Paris, Publications de la Sorbonne, 2002, 512 p.

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Les recherches concernant la gendarmerie restaient jusqu’ici de faible importance, alors même que cette force a représenté un type de corps d’une originalité longtemps sans pareille en Europe, à la fois force de maintien de l’ordre, d’enquête judiciaire, d’encadrement des campagnes et instrument militaire chargé de pourchasser déserteurs et insoumis, prévôté, voire force de combat ; et qui, de plus, de son berceau français, a essaimé dans de nombreux pays d’Europe, de l’Italie et de l’Espagne à la Russie – les nations anglo-saxonnes étant demeurées plus réfractaires. On peut donc se féliciter grandement de la tenue du colloque consacré à ce corps, en mars 2000, organisé par le Centre de recherches en histoire du xix e siècle (Universités de Paris I et Paris IV) et dont les actes sont parus en juin 2002 sous le titre Gendarmerie, État et société au xix e siècle, délai somme toute raisonnable.

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Tout le programme est dans le titre : il ne s’agit pas d’une histoire technique du corps, mais d’une série de contributions sur les multiples débats publics dont fait l’objet l’organisation de la gendarmerie, son insertion dans la société en mouvement, sa capacité de détection et de répression des facteurs de trouble à l’ordre public, ses rapports avec les populations, sur la position des gendarmes eux-mêmes dans l’ordre social, enfin sur l’extension du modèle français à plusieurs États au cours du siècle. Les contributions bénéficient d’une mise en perspective due à Jean-Noël Luc qui fut à l’initiative du colloque et d’articles de synthèse du même sur chacun des thèmes abordés. Ce qui nous intéressera ici ne constitue qu’une partie du programme du colloque et du volume qui en est issu. Mais cette partie est copieuse : les rapports du gendarme et de la ruralité sont essentiels puisque dans les villes une autre forme de surveillance, celle des commissaires de police et de leurs subordonnés ainsi que des agents civils en uniforme, a dès l’abord été préférée.

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Le premier problème que soulève le livre est celui de l’encadrement effectif de la population par les gendarmes : combien d’habitants par militaire, combien de ruraux plus précisément ? Jean-Noël Luc tente une synthèse sur cette question p. 135 : si l’encadrement global de la population s’améliore un peu entre Louis-Philippe et Armand Fallières (d’un peu plus de 2 400 habitants/gendarme à un peu plus de 1 800), celui de la population rurale par des gendarmes majoritairement (mais pas uniquement) ruraux augmente, lui, fortement, passant d’un peu plus de 1 800 ruraux pour un gendarme en 1840 à un peu plus de mille en 1913. Reste que par rapport à d’autres corps de fonctionnaires, l’augmentation demeure modeste ; il ne s’agit évidemment pas d’une priorité nationale. Remarquons que cette question reste de la plus brûlante actualité, la question du « redéploiement » des forces de l’ordre en général et des gendarmes en particulier demeurant au centre des débats publics.

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Autre question : où sont-ils installés, comment quadrillent-ils le territoire ? Avant 1850, l’implantation des brigades se fait de manière un peu arbitraire. La loi du 25 juillet 1850 impose en principe la règle – pas toujours appliquée – d’une brigade par canton. Dans la réalité (Jean-Paul Jourdan, « Le réseau des brigades de gendarmerie dans le sud-ouest de la France au xix e siècle ») l’implantation des brigades a été le résultat de jeux de pouvoirs et d’influences, entre conseils généraux, préfets et autorité militaire avec des résultats fort variables. D’une manière générale, il apparaît que les demandes concernent presque toujours un dysfonctionnement, une rupture dans l’équilibre (l’équilibre supposé, sans doute fantasmé) des sociétés rurales traditionnelles : l’arrivée du chemin de fer, la naissance de foires et de marchés, la venue de Bohémiens, l’ouverture de grands chantiers de construction, la présence, ô combien redoutable, de forts contingents de militaires, ce qui signifiait présence de prostituées et multiplication des cabarets, etc. Parmi ces discontinuités, l’une des plus spectaculaires fut à la fin du siècle la croissance exponentielle de l’attention portée aux vagabonds en tous genres, chemineaux, mendiants itinérants, Romanichels dans un second temps, avec un maximum au début du xx e siècle. La perception de ces phénomènes comme un fléau majeur des campagnes est à peu près continue entre 1880 et 1914, avec des hauts et des bas (Jean-François Wagniart, « La gendarmerie et les gendarmes face à la question du vagabondage » et Henriette Asséo, « La gendarmerie et l’identification des ‘nomades’ », 1870-1914). Mais se pose aussi, et surtout, la question de l’efficacité de la gendarmerie départementale face à ces nouveaux périls : l’affaire Vacher, le « tueur de bergers » et l’inefficacité supposée de la gendarmerie dans cette sombre affaire donna lieu à tout un débat autour de cette question (Jean-Marc Berlière, « La gendarmerie en question au début du xx e siècle »).

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Reste que si les demandes d’implantation répondent à ce type de périls, l’activité quotidienne des gendarmes ruraux semble nettement plus absorbée, en termes d’occupation effective, par les troubles « ordinaires » de la société rurale et le rôle que celle-ci peut jouer comme refuge pour des individus suspects : charivaris, activités directement liées ou connexes aux foires et marchés établis ainsi qu’aux fêtes patronales (jeux, loteries, commerces à la limite de la légalité, spectacles cruels ou discutables comme les combats d’ours, bals) ; mais aussi présence de déserteurs, d’étrangers (au sens national), d’individus mal identifiables. La présence des gendarmes est toujours insuffisante et souvent inefficace, mais leur travail de pénétration du milieu rural, de prévention, de dissuasion, semble réel et parfois payant (Corinne Marache, « La gendarmerie et la prévention des troubles dans le monde rural aquitain »).

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L’intervention des gendarmes au sein des habitudes et des traditions d’un monde rural que les autorités prétendent amener au respect des normes écrites et officielles de l’ordre public offre un témoignage très éclairant si l’on considère une activité dont on ne peut dire qu’elle constitue un dysfonctionnement social, puisqu’elle est même au centre de la représentation que nombre de ruraux se font de leurs « droits » depuis 1789, la chasse (Christian Estève, « Gendarmerie et police de la chasse en France, 1830-1852 »). Le mécontentement des ruraux face à tout ce qui leur paraît porter atteinte à ce droit est une constante. Le plus intéressant sans doute est que les autorités et les commentateurs ont surestimé les conséquences de cet attachement qui peut jouer le rôle d’explication universelle justement parce qu’il est puissant, même là où il n’intervient que secondairement. Que les braconniers, c’est à dire beaucoup de monde, aient détesté les gendarmes, rien de plus évident. Mais il n’apparaît pas ici que les militaires molestés ou tués en 1851 dans les semaines insurrectionnelles postérieures au coup d’État aient uniquement été victimes de cette vindicte. Le fantasme l’emporte sur la réalité mais il repose malgré tout sur des données objectives.

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Une autre importante partie du travail de la gendarmerie se place dans le travail de police judiciaire, dans les affaires de simple police comme dans les questions correctionnelles et même criminelles. S’agissant de ces dernières, on a là une des lacunes de ce beau volume : la façon dont les gendarmes collaborent aux enquêtes criminelles en milieu rural n’est pas évoquée – alors même que leurs méthodes semblent très spécifiques. Il est par contre évident qu’ils consacrent une bonne part de leur temps à réprimer des contraventions ou de petits délits caractéristiques du milieu rural : entraves à la circulation sur les grands chemins, véhicules hippomobiles mal attelés ou mal éclairés, divagation d’animaux domestiques. Mais aussi des infractions que l’on pourrait pareillement trouver en ville mais qui sont au moins aussi répandues dans les campagnes : cabarets ouverts à heures indues, ivresse publique (Jean-François Tanguy, « Les brigades de gendarmerie de Vitré et la petite police judiciaire, 1835-1935 »). Enfin, le maintien de l’ordre « ordinaire » si l’on ose ce concept, face aux grèves (qui ne sont pas du tout un apanage du milieu urbain) et aux agitations sociales (d’ouvriers agricoles par exemple), a tendance à prendre de plus en plus d’importance au cours du siècle.

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L’une des composantes de l’activité de la gendarmerie réside dans la façon dont elle collabore avec d’autres autorités chargés du maintien de l’ordre en milieu rural : maires, juges de paix, gardes champêtres. Si les deux premières catégories ne sont évoquées ici que de biais – et là aussi il y aurait matière à développement, les relations avec les maires et les juges étant d’ailleurs de nature fort différente – l’article de Fabien Gaveau (« Gendarmes et gardes champêtres de 1795 à 1854 : une relation ambiguë ») fait le point sur l’articulation entre les militaires des brigades et ce « petit personnel » communal, un peu méprisé de tous, souvent il est vrai mal recruté et mal formé, placé sous l’autorité exclusive et jalouse des maires dont ils doivent d’abord servir les intérêts, mais dont les effectifs dépassent ceux des gendarmes et qui doivent malgré tout assurer vaille que vaille une fonction plus dissuasive que répressive sans doute (la question serait à approfondir) dans les campagnes.

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Une question ne fait l’objet d’aucun article précis mais elle se trouve couramment abordée ici ou là et avec une certaine insistance : quels sont les sentiments des ruraux envers « leurs » gendarmes ? Même si le cas du gendarme Bidan massacré en 1851 reste exceptionnel, nombre d’affaires montrent à quel point l’acceptation par les populations de l’autorité extérieure représentée par les gendarmes a été lente, difficile, irrégulière. Comme le souligne Jean-Noël Luc (p. 210-217), on est passé progressivement de la « gendarmophobie » à l’« acceptation du pandore » mais il y aura fallu un bon siècle au moins. Des insultes grossières, fréquentes dans la première moitié du xix e siècle (Jean-François Tanguy), de l’hostilité violente et parfois sanglante des chasseurs et braconniers (Christian Estève) à une forme de coopération prompte à se transformer en railleries en cas d’échec (Corinne Marache), c’est toute une gamme d’attitudes qui ne se transforment pratiquement jamais (chez les citoyens, pas chez les autorités) en pressantes demandes de policiers supplémentaires sur le terrain.

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Un dernier point fait l’objet de plusieurs communications et d’allusions dispersées dans d’autres : l’insertion des gendarmes dans le milieu social rural. L’image du « pandore » moustachu coupé des habitants et replié sur ses fonctions répressives et autoritaires est tout à fait controuvée. D’abord parce que pendant longtemps, même si cela tend à devenir moins vrai vers la fin du siècle, le recrutement local demeure important, sauf peut-être dans les régions les moins bien intégrées à l’ensemble national (le Pays basque par exemple ; il faudrait vérifier si le cas de la Bretagne est similaire) : voir à ce sujet l’article de Cyril Cartayrade, « L’ordre au village : la brigade de gendarmerie du canton de Tauves (1815-1854) ». Mais non seulement les gendarmes sont souvent « du pays » dans un premier temps, mais ils participent parfois à une vie locale dans un autre cadre que celui de leurs strictes fonctions ; on trouve des gendarmes prêteurs, des gendarmes emprunteurs, et les gendarmes ainsi que leurs épouses (qui parfois travaillent) sont aussi des consommateurs. Bien qu’on ait là un cadre urbain et non à proprement parler rural, le décor d’une petite ville de l’Ouest intérieur très liée aux campagnes, Alençon, permet d’observer ces phénomènes et aussi la façon dont les militaires prennent femme dans de plus petites localités encore avant de se fixer dans le chef-lieu (Jean-Louis Lenhof, « Gendarmerie et société dans une ville moyenne au xix e siècle, le cas d’Alençon » ; voir aussi Arnaud-Dominique Houté, « Carrières de gendarmes : trajectoires géographiques, professionnelles et sociales dans la compagnie du Nord pendant la première moitié du xix e siècle »).

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Au total, comme le souligne Jean-Noël Luc, les gendarmes ne sont pas des agents spécifiques de la France rurale. « L’image classique des deux gendarmes sillonnant les routes et les bourgs, les chemins de traverse et les hameaux, ne doit pas occulter la présence de l’arme en milieu urbain » (p. 140). C’est même dans ce dernier cadre que la gendarmerie forgera les méthodes de maintien de l’ordre qui permettront après la Première Guerre mondiale la naissance d’un corps spécialisé (la gendarmerie mobile). Il existe dès les débuts une gendarmerie maritime et son rôle de police prévôtale, qui fut à ses origines lointaines, n’a jamais disparu. Mais il n’empêche que l’implantation géographique et territoriale s’est massivement déployée dans les campagnes tout au long du xix e siècle. Quel a été le rôle exact des gendarmes dans la construction de l’espace politique et public national, dans la civilisation des campagnes pourrait-on dire, même si on peut ne pas prendre au pied de la lettre la Fin des terroirs d’Eugen Weber ? Sans doute important, comme le souligne Alain Corbin (p. 486) : « Cela conduit très logiquement à souligner le rôle de la gendarmerie dans la diffusion de l’idée nationale, dans la construction de l’État et l’exercice permanent de son autorité. […] L’essentiel ce propos, provient sans doute du rôle joué par la gendarmerie dans le processus d’uniformisation des normes sur l’ensemble du territoire. »

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Bien au-delà de la simple enquête sur les « pandores » un peu simples des chansons de « caf’conc’ » et de music-hall (Quand un gendarme rit…) ou des films qui firent l’immense succès de Louis de Funès, les gendarmes constituent un objet social au cœur de multiples processus (normativité, déviances, constitution d’un tissu administratif et d’un espace public) et dont l’étude, encore à peine esquissée, peut intéresser le ruraliste au même titre que le spécialiste des questions militaires où celui de l’encadrement des populations. En ce sens, ce volume, qui n’est pas une synthèse, constitue une invitation à chercher et à poursuivre.

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Jean-François Tanguy

Barbizier. Revue régionale d’ethnologie franc-comtoise, n° 25 et 26, 2002, 230 et 165 p. Folklore comtois, Musée de plein air des maisons comtoises, 25360 Nancray, 23 €.

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Depuis un demi-siècle, Barbizier est le nom d’une revue annuelle qui se consacre à l’identité de la Franche-Comté. Elle se dit « d’ethnologie » mais, vu de plus près, son contenu a une dominante historique complétée par des évocations folkloriques, écologiques et patrimoniales. Le n° 25 offre plusieurs articles susceptibles d’intéresser les ruralistes, au-delà du simple intérêt régionaliste.

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L’un d’eux est consacré à la « montbéliarde », une race bovine célèbre (la deuxième laitière française), honorée ici par des dizaines de dessins (en couleurs) réalisés par des enfants et agrémentés chacun d’une légende ou d’un slogan tel « la championne du bon lait et du comté ». À travers « Trois siècles d’histoire du bois dans la petite Montagne du Jura » (région d’Arinthod et Saint-Julien), Colette Merlin évoque l’exploitation des massifs depuis le xviii e siècle pour la confection des outils et des objets. L’approche documentaire est complétée par une enquête sur le terrain pour recueillir des témoignages sur la période contemporaine, notamment en matière d’affouage. L’article de Pierre Floux, « Chasser les morilles », analyse les différentes phases, depuis la cueillette jusqu’à la cuisine. L’auteur prétend que « le mycologue de terrain se mue inévitablement en morilleur, délaissant l’étude au profit de la chasse ». Michel Vernus présente « les fourneaux » de fonte fabriqués et diffusés en Franche-Comté depuis le xviii e siècle, en replaçant cet équipement dans le cadre de la cuisine et de la cheminée, foyer de la vie domestique. La Franche-Comté fournissait un sixième du salpêtre du royaume au milieu du xviii e siècle. Quatre articles retracent les activités des salpêtriers, dont les populations ne cessent de se plaindre (fouille des domiciles, combustion de réserves de bois, etc.).

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Ce sommaire est encore complété par divers articles ou notes, sur les beignets, les tartines, la marraine de Victor Hugo, la danse des « gaudes », un journal scolaire, le ratafia, les toitures « à l’impériale » et bien d’autres choses. Un joyeux fourre-tout à l’ambiance de brocante dominicale. Chacun peut donc y trouver son bonheur.

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Le n° 26 de Barbizier est entièrement consacré à l’abbé Jean Garneret (1907-2002), créateur de la revue en 1947 sous le titre Barbizier, almanach populaire comtois. Trente témoignages (de politiciens, d’historiens, de folkloristes, de disciples ou d’amis) évoquent son œuvre considérable : des milliers de dessins documentaires, des ouvrages entièrement fondés sur des entretiens et des enquêtes de terrain, et deux musées de la vie rurale.

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Paul Delsalle

André Paris, La Maison rurale morvandelle, Académie du Morvan, Bulletin n°52/53, 28e année, 2001, 80 p.

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Dans ce petit fascicule consacré à la maison rurale du haut Morvan, André Paris aborde les transformations des paysages ruraux à partir de l’évolution du bâti, élément important de leur identité.

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La maison morvandelle composée d’une maison-bloc en longueur, couverte de chaume, sans étage et avec une pièce commune, connut ses premières transformations au xix e siècle. Avec l’essor des voies de communication favorables au transport de nouveaux matériaux, l’amélioration des conditions de vie des paysans (le froment se substitue au seigle qui servait à la couverture des toitures, la mise en valeur des fonds de vallées, les migrations de travail et le développement de l’activité de nourrice), l’exemple de modèles architecturaux venus de l’extérieur (bâtiments de l’enseignement public) et les innovations apportées par les propriétaires les plus aisés, la maison rurale se modifie notamment par l’ajout d’un étage et la généralisation des toitures en ardoise.

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Après une poussée démographique favorable à la construction, la dépopulation chronique qui sévit à partir de 1880 conduit à l’abandon progressif de nombreux bâtiments. L’accélération de l’exode après la Première Guerre mondiale puis les transformations agricoles de la deuxième moitié du xx e siècle amplifient la dynamique. L’adaptation des exploitations aux exigences de la production agricole et le développement des résidences secondaires impulsé par des Parisiens et des Bourguignons permettent aux bâtiments traditionnels de vivre ou de revivre. Mais c’est au prix d’adaptations importantes qui en modifient grandement l’aspect. Le constat d’une banalisation des paysages ruraux est inéluctablement engagé.

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Un dossier iconographique, des témoignages et des extraits d’études scientifiques sur la Morvan accompagnent le fascicule dont l’objectif est une prise de conscience de la disparition d’une identité paysagère forte dont les enjeux dépassent largement le souci esthétique.

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Philippe Madeline

Le Chemin de fer à la conquête des campagnes. L’aménagement du territoire par les réseaux dits « secondaires » en France ; histoire et patrimoine, 1865-2001. Revue d’histoire des chemins de fer, n°24-25, printemps-automne 2001, Paris, 2002, 447 p.

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En septembre 2001, sous la responsabilité scientifique de Maurice Wolkowitsch, s’est tenu un colloque consacré aux « petits trains ». Il était organisé par l’ahicf (Association pour l’histoire des chemins de fer en France) et accueilli à Châteauroux par la volonté du centre universitaire et de son dynamique credi (Centre de recherches, d’étude et de documentation de l’Indre). Ces lignes ferroviaires ne doivent pas être confondues avec les lignes secondaires des grandes compagnies, étendues grâce au plan Freycinet de 1880, qu’elles complétaient. Ces chemins de fer dits secondaires sont nés après les lois de 1865 et 1880.

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Vers 1860, l’État est soucieux d’étoffer le réseau ferré et satisfaire l’opinion publique qui réclame des lignes gérées localement. Les grandes compagnies se montrent réticentes face à des lignes qu’elles jugent par avance déficitaires. Aussi, en 1865, une loi confie aux conseils généraux la décision de construction et d’exploitation de chemins de fer d’intérêt local (cfil). Financées par le département avec une subvention du Trésor, ces voies connaissent un essor rapide (2 500 km exploités en 1878), guidé souvent par l’idée d’une concurrence possible avec les grandes compagnies. La loi de 1880 corrige ces orientations en incitant à la construction de lignes économiques, et en renforçant la tutelle de l’État. Il existe alors une volonté de réaliser des réseaux départementaux cohérents et économiques, par deux types de liaisons, les cfil et les tvm. Les cfil sont construits sur site propre, ce qui oblige à l’achat de terrains ; la plupart sont à voie métrique (un mètre d’écartement, ce qui permet une construction moitié moins onéreuse que celle des voies normales des grands réseaux, de 1,44 m), ils atteignent 20 500 km en 1914 ; d’autres sont à voie étroite (0,60 m) autorisés à partir de 1891 (450 km, surtout en trains de bords de mer). La loi de 1880 a encore permis le développement des tramways voyageurs et marchandises (tvm) construits sur les accotements des routes existantes (6 500 km en 1914). Ces réseaux secondaires connaissent un apogée en 1914. Ensuite, ils continuent encore un peu à se développer mais les difficultés surgissent. La concurrence des autobus mine les résultats, la crise des années 1930 accroît les déficits d’exploitation. Dès ce moment, le réseau commence à se réduire.

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Le volume comporte d’abord sept textes qui, pour l’ensemble du territoire national, présentent l’histoire de ces chemins de fer, leur chronologie et leur inégale répartition géographique (abondante cartographie). Avec les huit études monographiques, inscrites dans un cadre départemental, ils envisagent tous les aspects de la question : techniques, financiers, institutionnels. Enjeux politiques aussi bien sûr, comme dans le Tarn où l’avenir des petits trains dépend des conflits entre républicains, conservateurs et monarchistes. Dénoncés comme électoralistes, ces trains ont pourtant été au service du monde rural pendant au moins un demi siècle, en particulier dans le Nord, en Bretagne et en Gascogne. C’est ce que font revivre ces textes, de façon vivante : on voit ces petits trains de faible vitesse, offrant un service parfois médiocre, mais intégrés dans le milieu rural ; leur voie est envahie par les animaux, par les gens, et ceux-ci y sont très attachés. Enfin mentionnons aussi une échappée comparative avec l’Italie.

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Élément important pour la connaissance du monde rural de la fin du xix e siècle, la question des lignes secondaires offre des perspectives de réflexion actuelle : sur le rôle économique des chemins de fer, sur les initiatives locales à l’heure de la décentralisation, sur la préservation du patrimoine et son exploitation.

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Nadine Vivier

Jean-René Mestre, La Lentille verte du Puy, une aoc particulière, Saint-Julien-Chapteuil, Éditions du Roure, 2002, 253 p., 20 €.

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Ce petit ouvrage en tous points remarquable à été écrit par l’auteur d’une thèse de doctorat en sciences pharmaceutiques (La Lentille verte du Puy : culture, étude phytosanitaire, Lyon, 1987, travail qui avait donné lieu à une première publication en 1988) qui se reconnaît comme le défenseur inconditionnel de cet objet de « fierté générale » qu’est la Lentille verte du Puy. La lentille : un aliment humble, une graine de petite taille certes (un demi-centimètre de diamètre et un quart en épaisseur), mais quelle notoriété quand elle est verte et qu’elle vient du Puy ! Premier légume cultivé par les hommes ( ?), légume biblique (Esaü cède à son frère Jacob son droit d’aînesse pour un plat de lentilles) la lentille (verte du Puy) a été le premier légume en France à être consacré par une Appellation d’Origine Contrôlée (depuis 1996).

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L’ouvrage, parfaitement éclectique, mais d’un éclectisme de bon aloi, comporte tout ce qu’on peut souhaiter savoir sur la Lentille verte du Puy. À commencer bien sûr par les aspects techniques de sa culture et de sa commercialisation, ainsi que par ses caractéristiques botaniques et nutritionnelles. La bibliographie est précise et on imagine aisément que l’auteur a lu tout ce qui pouvait concerner de près ou de loin la petite lentille du Puy. Cet ouvrage est accompagné d’annexes très riches portant sur les aspects techniques de la sélection et de la production des semences. On trouve aussi dans ce livre toute une quantité de recettes pour accommoder les lentilles, une présentation illustrée de la Verte Confrérie de la Lentille du Puy (fondée en 1995), une liste des fêtes de la lentille et de toutes les occasions prestigieuses ou insolites où ont été évoquées des lentilles du Puy (de son premier passage à la télévision en 1967, à sa consommation à bord de la navette Discovery à Noël 1999). Tout ceci est accompagné d’une riche illustration : scènes traditionnelles de récoltes, instruments anciens servant à sa culture et à son conditionnement, nombreuses images publicitaires souvent fort évocatrices, photographies de la fleur, de la gousse, de la graine, du champ de lentille…

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La première phrase de l’ouvrage retiendra certainement l’attention des préhistoriens de l’alimentation : comme nulle part la lentille ne se trouve à l’état spontané et comme les traces les plus anciennes de sa culture dans le bassin méditerranéen ont au moins 10 000 ans, « une chose est sûre et elle est d’importance : la lentille est à l’origine de l’agriculture dans le monde méditerranéen ». En Velay, elle a 2000 ans seulement. Son aire de culture y est délimitée depuis 1935.

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Semée à partir de la mi-février et jusqu’en mai, elle constitue une excellente tête d’assolement et les auteurs anciens se sont longtemps émerveillés de ce qu’elle n’avait pas besoin d’engrais. Car la lentille est une légumineuse : les bactéries du genre Rhizobium, largement présentes dans le sol partout où se cultivent les lentilles, se fixent dans les nodosités de ses racines et enrichissent le terrain en azote. Et lorsqu’au milieu du xx e siècle la productivité faiblit, la vraie cause de ce que l’on interprète alors comme « la fatigue du sol » c’est un petit champignon qui a attaqué la précieuse bactérie. Elle est récoltée en juillet, séchée, battue, triée, empaquetée, puis livrée au marché. Les superficies emblavées (5 250 ha en 2000) sont extrêmement variables allant de 6 000 ha en 1960 à 600 en 1978.

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Si l’aoc tend à la cantonner sur les terres volcaniques, il n’est pas sûr que là seulement réside le secret de sa saveur. C’est le fœhn qui descend de la Margeride et du Vivarais qui garantit la qualité particulière de la Lentille verte du Puy. En juillet et août, les gousses se forment et, à ce moment, le déficit hydrique et la forte évapotranspiration créent un « stress hydrique » à la plante, ce qui entraîne un dessèchement prématuré de la graine : son tégument n’a pas le temps de durcir et d’épaissir, le processus enzymatique est bloqué (moins d’amidon) de sorte que la graine reste légèrement sucrée, très riche en oligo-éléments. Ce défaut de maturation donne à la lentille du Puy son aptitude à cuire plus rapidement que les autres lentilles et sans trempage (l’eau la pénètre plus facilement) ; elle lui confère surtout ses qualités gustatives particulières, lui évitant d’être farineuse et couverte d’une grosse peau. Quant à ses qualités nutritionnelles, elles sont incommensurables (des fibres, du fer, du magnésium, des glucides, des vitamines, des antioxydants…) et un chapitre entier leur est consacré.

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Un livre donc qui est loin de nous laisser sur notre faim et qui vaut beaucoup plus… qu’un plat de lentilles (sauf bien sûr s’il s’agit des vertes du Puy !).

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Annie Antoine

Nouvelles vies des châteaux, publication de l’Institut de Géographie et d’Aménagement Régional de l’Université de Nantes, Nantes, Cahiers Nantais 2000 n° 54, 2001, 106 p.

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Cette publication a été réalisée à la suite de deux journées de séminaire organisées en 2001 par le Groupe de recherches sur les campagnes vivantes (membre de l’umr eso) et consacrées aux « approches géographiques des châteaux dans les campagnes françaises ». Quelques communications ont ensuite été publiées dans les Cahiers Nantais sous la direction de Nicole Croix, professeur de géographie à l’université de Nantes et de Olivier Rialland, auteur d’une thèse récente portant sur Les parcs et jardins dans l’Ouest de la France. Même si la vie de château n’est plus ce qu’elle était et si les domaines fonciers se sont progressivement contractés, les châteaux restent actuellement un élément important dans la recomposition économique et sociale des campagnes françaises, que leur propriétaire exploite son domaine, produise et vende son vin, ou bien qu’il ouvre au public salons et jardins. Ce sont ces politiques d’aménagement et de valorisation des châteaux que les huit articles réunis ici tentent de mettre en lumière.

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Vincent Thébault est le spécialiste des châteaux toulousains. Au cours du xix e siècle, les campagnes toulousaines se sont « hérissées » de châteaux et de demeures bourgeoises ressemblant ou tentant de ressembler à des châteaux. Il n’existe pas un « style » de château xix e siècle ; au contraire, la diversité des élites et des notables locaux qui développent alors ce genre d’habitat se traduit par un véritable foisonnement architectural. Ce n’est pas non plus la terminologie qui permettra de définir les châteaux, tous les termes sont utilisés : châteaux, manoirs et folies, villas et gentilhommières, maisons de maîtres et « campagnes ». Tout décourage donc l’inventaire. Mais il y a cependant un élément essentiel pour caractériser ces châteaux : ils sont au centre d’un domaine foncier, ce qui fait évidemment référence à tout un environnement social, car le propriétaire d’un domaine est celui qui vit, sans travailler, du revenu de ses terres. Au milieu de ces domaines, les châteaux, qui ne sont parfois que de grosses maisons, se distinguent par tous les moyens : tours et échauguettes, crénelages, belvédères, terrasses, pigeonniers, girouettes, statues dans les parcs… L’effet symbolique est si fort que telle maison bourgeoise, méthodiquement transformée en « château », prend alors, pour le public, le nom de son propriétaire. Mais passées les années 1880, c’en est fini des châteaux. La rente foncière s’effondre, la propriété rurale cesse de signaler l’appartenance à une élite sociale ; après la première guerre mondiale, il ne se construit ni ne s’embellit de château dans les campagnes toulousaines. Et ces grandes demeures, mal entretenues, deviennent de plus en plus inconfortables et pesantes à leurs propriétaires. Ce n’est que dans les dernières décennies du xx e siècle que certains acceptent de faire de lourds sacrifices pour remettre en état des châteaux qui sont alors regardés comme les symboles de l’identité sociale des familles.

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La suite de cette histoire, on peut la lire en Sologne avec l’article de Jean-Louis Etien. Comme le Toulousain, le Bordelais, la Mayenne et quelques autres régions françaises, la Sologne est pays de châteaux. Elle est aussi pays d’élection de la grande propriété foncière. Et même si la propriété châtelaine ne représente « plus » en 2000 que 16 % du sol de la Sologne (en 1906 les 41 châteaux solognots contrôlaient 41 % du sol), le couple terre-château reste essentiel (un château sur quatre dispose de plus de 200 ha). Le monde des châtelains conserve de ce fait une réelle importance : même si seule une minorité réside en permanence et si château ne rime pas nécessairement avec richesse, même si l’avenir n’est pas assuré pour ces domaines qui risquent toujours le partage, il existe incontestablement une manière de vivre liée à ces familles dont le quart des patronymes figure dans le dictionnaire de la noblesse française.

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Mais le château, ce n’est pas seulement une belle résidence. C’est aussi la promesse de vins de qualité. Profitant de la tradition bordelaise, on voit en effet la région de Béziers, comme celle de Nantes, tenter d’associer le château et la production viticole. Dans le Biterrois (François Michaud), le même phénomène de « castellisation » que celui qui a caractérisé le Toulousain est repéré au xix e siècle. Mais ici il s’agit de châteaux viticoles. Le centre de ces domaines – habitation du propriétaire, dépendances, parcs et jardins, logements du personnel – est progressivement désigné par le terme de château, en partie sous l’influence de quelques Bordelais installés en Biterrois. Néanmoins les termes de « domaine » et de « campagne » (pour maison de campagne) et même de « grange » subsistent concurremment avec celui de château. Ces châteaux sont en général en territoire d’aoc, mais en Biterrois le Château n’est pas tant qu’en Bordelais une garantie de qualité. En pays Nantais (Raphaël Schrimer) les « châteaux » viticoles contemporains ne peuvent s’appuyer sur une tradition de qualité. À la fin de l’époque moderne, les propriétaires des châteaux qui entourent la ville de Nantes ont, comme leurs homologues bordelais, développé des vignobles mais ce sont des vins de Bordeaux, d’Anjou, de Champagne, de Madère qu’ils offrent à leurs hôtes de passage. Ces vignobles sont ensuite dévastés par les guerres de Vendée et ils ne se redressent pas au cours du xix e siècle. Dans cette région, il faut attendre les dernières décennies du xx e siècle pour que vignobles et châteaux tentent à nouveaux d’être associés, ceci sur le modèle Bordelais ou Biterrois.

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Une autre voie pour les châteaux français (40 000 monuments protégés), c’est l’ouverture au public (1 561 propriétés). Dans un article d’une remarquable clarté appuyé sur une érudition qui sait se faire discrète, Éric Mension-Rigau expose tout à la fois la richesse et le drame des châteaux privés français. Ces châteaux sont nombreux, ils sont variés, ils font l’objet d’une législation « convenablement protectrice » et les français adorent l’histoire, le patrimoine, les châteaux… Tout pourrait donc aller très bien. Mais « l’ouverture au public », même pour les propriétaires les plus volontaires, est une décision très lourde de conséquences : se priver d’une partie de son espace privé, élaborer une stratégie d’accueil, aménager des espaces pour des visiteurs extrêmement variés, en un mot, plaire au public et en tirer des revenus. Or, la moitié des châteaux privés ouverts au public accueillent moins de 40 000 visiteurs par an tant la concurrence est rude du fait de tous les autres divertissements proposés. Pour toutes ces raisons et aussi parce que les partages égalitaires sont de plus en plus strictement appliqués depuis 1950, l’avenir des châteaux n’est pas assuré. Les décors et le mobilier sont particulièrement vulnérables, menacés par la dispersion et le dépeçage. Ces mêmes points de vue sont évoqués dans la contribution de Jean-René Morice. Le château a besoin du tourisme qui lui rend une partie de ses fonctions d’antan, accueil et réception, tout en assurant quelques revenus au châtelain, mais le tourisme est en même temps ce qui modifie le caractère traditionnel du château, lui retirant une bonne part de son caractère privé, modifiant parfois sévèrement son architecture extérieure ou intérieure.

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Les deux derniers articles (Olivier Rialland) sont consacrés aux jardins de châteaux. La source utilisée – les matrices cadastrales du début du xix e siècle pour les deux départements de Maine-et-Loire et de Loire-Inférieure) – si elle permet une bonne étude quantitative du phénomène (les châteaux sont nombreux à avoir parcs et jardins, 1 450 pour les deux départements), n’autorise pas des analyses très fines de la disposition de ces espaces : jardins réguliers « à la française » ou jardins « anglais » aux allées contournées et encombrées de statues ? Les deux modèles sont représentés mais, au cours du xix e siècle, « le style paysager » intégrant l’espace environnant dans les perspectives d’un jardin qui est à la fois « agricole et paysager » l’emporte largement. Tout concourt à cette évolution : une sensibilité croissante au paysage, la fonction agricole de nombreux domaines, la modernisation de l’agriculture. À la fin du xix e siècle, la création de parcs paysagers autour des châteaux marque le pas, tout comme leur entretien, et le regain d’intérêt dont ils sont actuellement l’objet ne vise qu’exceptionnellement à leur rendre leur aspect d’origine. Quelques études de cas complètent ce développement.

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Annie Antoine

Philippe Whalen, Gaston Roupnel : âme paysanne et sciences humaines, (trad. fr. : Floriane Reviron), Dijon, Éditions Universitaires de Dijon, coll. « Sociétés », 2001, 193 p., 20 €.

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Depuis quelques mois, on assiste à une volonté de réhabilitation de l’œuvre de Gaston Roupnel (1871-1946). En témoigne par exemple le colloque tenu à l’Université de Dijon en décembre 2001 (« Le temps des sciences humaines, Gaston Roupnel et les années trente ». Colloque international, Université de Dijon, 13-14 décembre 2001). L’historien américain Philip Whalen apporte aujourd’hui sa contribution en publiant aux Éditions Universitaires de Dijon Gaston Roupnel : âme paysanne et sciences humaines, ouvrage inspiré d’une thèse soutenue à l’Université de Santa Cruz (Californie), Life and Works of Gaston Roupnel. Cette recherche a pu être menée à bien grâce à la mise à disposition de documents inédits, regroupés dans le domaine familial de Gaston Roupnel (le « Fonds Roupnel ») auxquels Philip Whalen a pu avoir accès. Cette tentative de redécouverte est bien venue si l’on considère que Gaston Roupnel est souvent oublié dans les références bibliographiques anglaises sur l’histoire bourguignonne, les mentions françaises étant le plus souvent, de l’avis de l’auteur, « partielles, dépassées ou incomplètes ». À la lecture de l’ouvrage, on constate l’injustice faite à l’œuvre et à la personne de Roupnel. L’oubli relatif dans lequel était jusqu’alors cantonné l’un des premiers historiens français de la ruralité n’étant pas étranger à son caractère atypique, complexe, pluriel. À la fois historien et géographe universitaire, journaliste, viticulteur, poète et romancier régionaliste, Gaston Roupnel et son œuvre ne cessent, aujourd’hui encore, de surprendre et de dérouter. Comme il le mentionne dans son avant-propos en guise de « cahier des charges », Philip Whalen tente donc de « retracer [son] itinéraire intellectuel et de préciser la nature de sa contribution dans les différents champs disciplinaires qu’il a abordés » (p. 11). Roupnel apparaît tout d’abord – à juste titre – comme un des pères fondateurs de l’histoire sociale française, aux côtés de Lucien Febvre et Marc Bloch. Alors que ces derniers sont restés ancrés dans la mémoire historiographique grâce notamment aux projets qu’ils ont conduits au sein du groupe et de la revue des Annales, l’héritage de Gaston Roupnel, maintenu en retrait des cercles parisiens, restait vague et méconnu. L’analyse de Philip Whalen tend à lever un coin du voile et à réhabiliter son œuvre. Elle met en lumière trois sujets importants et interdépendants. En creux, est révélé le contexte culturel et intellectuel qui, en France, amène au développement de la profession d’historien pendant les deux premières décennies du siècle dernier. Elle montre également la vie et les travaux d’un historien français qui suivit un chemin différent de celui généralement tracé alors pour les « académiciens ». Elle retrace enfin les voies empruntées par un intellectuel au sein d’un contexte provincial.

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La période de l’entre-deux-guerres, pendant laquelle Roupnel exerce la majeure partie de ses multiples activités, marque une étape importante dans la structuration du champ intellectuel, et particulièrement dans un domaine en cours de constitution : celui des sciences humaines. Gaston Roupnel y apparaît aux yeux du lecteur comme un précurseur, comme un passeur entre l’histoire historicisante telle qu’on la pratiquait au xix e siècle et l’histoire « scientifique » dont les animateurs des Annales jetteront les bases à la fin des années 1920. Les travaux de Roupnel répondent en effet aux souhaits exprimés par Henri Berr dans la Revue de synthèse et annoncent les méthodes que l’École des Annales devait appliquer plus tard. La méthodologie qu’il utilise pour l’analyse des groupes sociaux se teinte de façon progressive de l’accent vidalien ou durkheimien. Il est convaincu que les classes sociales constituent l’unité élémentaire de toute analyse historique. Ainsi, dans sa thèse, La Ville et la campagne au xvii e siècle : études sur les populations du pays dijonnais (publiée en 1922), Roupnel examine sur le long terme la façon dont, après la guerre de Trente Ans, les investissements seigneuriaux de la noblesse de robe bourguignonne influent sur le développement économique de la région. Il y met au jour des facteurs socio-économiques qui, sous forme de transactions presque imperceptibles, semblent avoir un impact profond sur la société et la culture bourguignonne du milieu du xvii e siècle.

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Ces efforts dans la constitution d’objets et de méthodes nouvelles auxquels participe largement Roupnel portent très fortement la marque de son temps, tant dans l’attention nouvelle accordée au poids des déterminations sociales que dans une profonde réflexion conduite sur les aspects épistémologiques des nouvelles disciplines en formation. Or, si dans le premier domaine Roupnel se rapproche du projet des Annales, il s’en éloigne par la direction que prennent ses travaux de recherche relatifs à de nouvelles formes épistémologiques dans les sciences sociales. Le caractère déterministe de l’œuvre de Roupnel est prégnant : dans l’ensemble de ses écrits, universitaires comme romanesques, il vise à démontrer que les paysans de Bourgogne – et, par extension, d’ailleurs – ne peuvent échapper à la logique des traditions agraires, à l’« antique et éternelle détermination » du monde rural. Cette interprétation historique des rapports de l’homme à son milieu est le point central de l’œuvre de Roupnel et témoigne de cette tentative de fonder de nouvelles règles épistémologiques. Il élabore intuitivement, mais avec une grande logique interne, un modèle holistique des relations entre l’homme, la nature et le monde spirituel. Pour expliquer la mentalité paysanne, il a recours à l’idée d’une conscience collective innée, primitive et panthéiste qu’il qualifie d’« âme paysanne ». Les concepts métaphysiques sur lesquels il s’appuie sont d’ordre écologique et spirituel. En 1927 est publié Siloë, traité philosophique panthéiste où l’« Esprit universel » se révèle dans chaque chose, elle-même réduction d’un grand Tout cosmique. Ce roman initiatique constitue en quelque sorte le manifeste de l’épistémologie spiritualiste de Roupnel, complétée par des ouvrages plus tardifs comme Histoire et Destin lequel, publié en 1943, se présente comme une compilation d’essais qui appliquent ses idées philosophiques aux domaines de la théorie sociale, de l’historiographie et de la méthodologie historique. Cette épistémologie originale repose sur ce que Philip Whalen qualifie d’une « forme de perception mystique ou non discursive » (p. 18), où est placée comme postulat une pratique intuitive des sciences. Cette approche originale situe Roupnel dans une tradition de l’intuition intellectuelle que l’on retrouve selon des modalités diverses dans les travaux d’Henri Bergson, de Carl Jung, de Maurice Halbwachs ou encore de Lucien Lévy-Bruhl et de Gaston Bachelard. Sur bien des points donc, il assure la transition entre la tradition philosophique du xix e siècle et les sciences sociales des années 1920.

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Ces tâtonnements autour de sciences humaines naissantes, Roupnel les applique également dans sa tentative d’histoire totale de son milieu régional d’adoption, la Bourgogne, pour laquelle il participe largement à la construction d’une identité régionale contemporaine, notamment à travers ses travaux scientifiques (La Ville et la campagne au xvii e siècle, Histoire de la campagne française) ou ses romans (Nono, vigneron de la Côte et Le Vieux Garain). Il fréquente la société provinciale de son temps où il rencontre, lors de ses activités multiples, les interrogations de ses contemporains. Il participe aux débats savants, ou moins savants, comme celui autour des campagnes et de la ruralité, aux conférences ; il exprime aussi les inquiétudes sociales qui sont celles d’un contexte de crise, et contribue à leur expression dans ses réflexions sur le sens de l’histoire, les modes de rapport au temps et à la connaissance. Ses activités d’éditorialiste à la Dépêche de Toulouse ou de défenseur des vignerons lui permettent de se confectionner un réseau solide au sein duquel il développe son action régionaliste, en prise directe avec des contextes sociaux et politiques proches. C’est dans cette même perspective régionaliste qu’il aborde par exemple, dans ses travaux universitaires, la répartition des rôles entre hommes et femmes ou l’action politique ou encore l’ordre social. En cela, l’œuvre de Roupnel, touchant aux rapports entre les pratiques agricoles traditionnelles et l’identité de la « France des vieux terroirs », témoigne d’une époque qui s’interroge globalement sur l’identité française. Les réponses qu’il apporte font de Roupnel un des représentants d’une idéologie agrarienne qui structure largement les discours sur la ruralité dans l’entre-deux guerres et, quoi qu’en dise Philip Whalen, qui triomphera sous une forme autoritaire entre 1940 et 1944. Pourtant, si les conceptions de Roupnel sont largement conservatrices, Philip Whalen a raison de préciser qu’elles diffèrent de celles, éminemment réactionnaires, d’un Maurice Barrès, d’un Charles Maurras ou d’un autre chantre du régionalisme, Frédéric Mistral. En effet, si pour Roupnel le monde rural est le centre de gravité historique, économique et spirituel de la France et représente son avenir, ses conceptions agrariennes sont issues d’un effort intellectuel, et non de conceptions moralistes.

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Sur tous ces points, l’ouvrage de Philip Whalen apporte un regard aiguisé, permettant une approche novatrice et complète de la complexité de l’historien bourguignon. Pourtant, même si on conçoit aisément que rendre compte avec exhaustivité et rigueur d’un personnage comme Roupnel ne soit pas chose aisée, la construction générale de l’ouvrage de Philip Whalen, qui procède par chapitres thématiques, peut parfois paraître bancale. On peut spécialement déplorer le nombre des redites (dont des citations reprises plusieurs fois), notamment dans les chapitres 3 (consacré à l’œuvre de l’historien) et 4 (sur le système philosophique qui préside à sa construction intellectuelle) qui reprennent de nombreux éléments déjà mentionnés dans les deux premiers chapitres. Le tout premier chapitre livre d’emblée un résumé d’une dizaine de pages de l’ensemble de la vie, de l’œuvre et des conceptions philosophiques de Roupnel, éléments sur lesquels l’auteur revient plus tard, ne faisant que les préciser, sans vraiment les compléter ni revenir sur leur mode d’élaboration. Peut-être une construction chronologique eût-elle été plus appropriée pour répondre au « cahier des charges » fixé par l’auteur dans l’avant-propos. On pourra également regretter l’absence de certains éléments annexes : une chronologie biographique rappelant les dates-clés de la vie de Gaston Roupnel aurait été la bienvenue. Le recensement en une dizaine de pages, à la fin de l’ouvrage, de l’ensemble de l’œuvre de Roupnel (écrits universitaires, préfaces, nouvelles, chroniques journalistiques, etc.) est par contre tout à fait appréciable.

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Philip Whalen livre ici une étude qui, malgré quelques défauts, était indispensable à plusieurs titres. Tout d’abord, car elle restitue à un grand chercheur ce qui lui revient de droit. Le mérite jusqu’alors oublié de Gaston Roupnel est d’avoir participé à la fondation d’une histoire sociale rurale française, d’avoir appartenu à une génération de précurseurs qui a bâti les fondements – concepts et méthodes – de l’écriture de l’histoire au xx e siècle (transdisciplinarité, longue durée, histoire « totale » d’un territoire), a formé des générations d’historiens (au premier rang desquels Pierre de Saint Jacob). Ensuite, car Gaston Roupnel, personnage complexe et pluriel, a été en prise avec son temps, avec le monde social de ses contemporains, loin de toute tour d’ivoire. Enfin, car de cette lecture émerge une émotion partagée avec son auteur à la découverte d’un Roupnel et de son approche intuitive, poétique parfois mystique des sciences humaines et en tout cas affective, sensible, presque sensitive de la réalité qu’il approche. Il y a là témoignage du fait que, malgré une réflexion aujourd’hui riche et bienvenue sur les sources, méthodes et techniques de la pratique de l’histoire, celle-ci ne peut échapper à son statut de récit subjectif de mondes pour partie révolus, et, par là même, doit impliquer de la part des historiens qui la font une nécessaire modestie quant à leur discipline.

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Antoine Cardi

Notes

[1]

L’archéologie des castra de la France méditerranéenne était à la date du colloque passablement en retard, comme le reconnaît sans détour Jean-Marie Pesez dans sa préface à La Maison du castrum de la bordure méridionale du Massif central, Marie-Geneviève Colin, et al., (dir.), Carcassone, Centre d’archéologie médiévale du Languedoc, « Archéologie du Midi médiéval », supplément 1, 1996, p. 9 : pendant longtemps la fouille de Rougiers a constitué la référence unique.

[2]

André Bazzana, Maisons d’Al-Andalus. Habitat médiéval et structures du peuplement dans l’Espagne orientale, Madrid, Casa de Velázquez, « Collection de la Casa de Velázquez » 37 », Archéologie xvii), 1992, 2 t.

[3]

Mais cette forme ne se retrouve pas dans tous les habitats ruraux d’al-Andalus : la maison de l’Alpujarra (Grenade) est à nefs parallèles ou superposées, accessibles de l’extérieur, sans cour : André Bazzana, ibid., p. 190-191, d’après les travaux de Marie-Christine Delaigue.

[4]

Il y a de vastes différences entre ces espaces de circulation. Un simple enclos, délimité par un muret ou par des épineux, ne commande pas les mêmes fonctions qu’un haut mur dérobant la cour aux regards. Ils expriment deux conceptions différentes de la privacy.

[5]

Il s’agit d’une bibliographie choisie et commentée. Chaque contribution a aussi la sienne propre. Qu’on nous permette cependant de signaler aux chercheurs une œuvre ancienne mais encore très utile, et oubliée par les contributeurs, et en général par les bibliographies : Léopold Seguin, Du régime des eaux en Provence avant et après 1789, d’après les lois et décrets, règlements, arrêts et usages locaux, Marseille, typographie Veuve Marius Olive, 1862, xxiii-280 p. (Bibliothèque Méjanes, Aix-en-Provence, prf 0354). De même aurait-on pu citer la publication d’un colloque plus récent : L’eau et les hommes en Méditerranée, ouvrage publié sous la responsabilité d’André de Réparaz, Éditions du cnrs, Centre Régional de Publication de Marseille, 1987.

[6]

Un premier volume intitulé Chemins d’historien. Mélanges pour Robert Durand, Nantes, Apogée, 1999, contient des témoignages personnels et quelques études érudites.

[7]

Paris, Centre culturel portugais, 1982.

Titres recensés

  1. Patrice Méniel, Les Gaulois et les animaux. Élevage, repas et sacrifice, Paris, Errance, 2001, 127 p.
  2. Christophe Batardy, Olivier Buchsenschutz et Françoise Dumasy, (dir.), Le Berry antique. Atlas 2000. 21e supplément à la Revue Archéologique du Centre de la France, Tours, 2001, 192 p., 102 plans et dessins, 36,59 €.
  3. Paul van Ossel et Ann Defgnée (dir.), Champion, Hamois. Une villa romaine chez les Condruses. Archéologie, environnement et économie d’une exploitation agricole antique de la Moyenne Belgique, Études et Documents, Archéologie, 7, Namur, 2001, 278 p. (distribution : Service des publications, Ministère de la Région wallone, Direction de l’Aménagement du Territoire, du Logement et du Patrimoine, rue des Brigades d’Irlande, 1, B-5100, Namur).
  4. Marie-Claire Amouretti et Georges Comet, Le Livre de l’olivier, Aix-en-Provence, Édisud, rééd. 2000 (4e édition), 191 p., 89 F.
  5. Joaquín Gómez-Pantoja, (dir.), Los Rebaños de Gerión. Pastores y trashumancia en Iberia antigua y medieval, Madrid, Casa de Velázquez, 2001, volume n° 73, 348 p. ; 30,05 €.
  6. André Bazzana et Étienne Hubert, (dir.), Castrum 6. Maisons et espaces domestiques dans le monde méditerranéen au Moyen Âge, Rome-Madrid, École française de Rome – Casa de Velázquez, « Collection de l’École française de Rome » 105/6, « Collection de la Casa de Velázquez » 72, 2000, 272 p.
  7. Annie Renoux, (dir.), Aux Marches du palais. Qu’est-ce-qu’un palais médiéval ? Actes du vii e Congrès international d’Archéologie Médiévale. Le Mans, Mayenne, 9-11 septembre 1999, Le Mans, Publications du lham, Université du Maine, 2001, 290 p., 32 €.
  8. L’Artisan au village dans l’Europe médiévale et moderne. Actes des xix e Journées Internationales d’Histoire de l’Abbaye de Flaran, 5-7 septembre 1997, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2001, 336 p., 24,24 €.
  9. Olivia Aubriot et Geneviève Jolly, (dir.), Histoires d’une eau partagée. Provence Alpes Pyrénées, Aix-en Provence, Publications de l’Université de Provence, 2002, 248 p., 23 €.
  10. Monique Bourin et Stéphane Boissellier, (dir.), L’Espace rural au Moyen Âge : Portugal, Espagne, France (xii e-xiv e siècle). Mélanges en l’honneur de Robert Durand, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2002, 230 p., 21 €.
  11. André Claveirole et Élie Pélaquier, (dir.), Le Compoix et ses usages, Actes du colloque de Nîmes, 1999, Montpellier, Publication de l’université Montpellier 3, 2001, 303 p.
  12. Jean-Paul Poisson, Essais de notariologie, Paris, Economica, 2002, 435 p.
  13. Luca Mannori, (dir.), Kataster und moderner Staat in Italien, Spanien un Frankreich (18. Jh.), Cadastre et Etat moderne en Italie, Espagne et France (18e s.), Cadastre and Modern state in Italy, Spain and France (18th c.), Jahrbuch für europäische Verwaltungsgeischichte, Band 13. Annuaire d’Histoire Administrative Européenne, vol. 13. Annuario per la Storia Amministrativa Europea, vol. 13. Yearbook of European Administrative History, vol. 13. Baden-Baden, Nomos Verlagsgesellschaft, 2001, 369 p.
  14. Reynald Abad, Le Grand marché. L’approvisionnement alimentaire de Paris sous l’Ancien Régime, Paris, Fayard, 2002, 1031 p., 45 €.
  15. Michel Brunet, Contrebandiers, mutins, fiers-à-bras. Les stratégies de la violence en pays catalan au xviii e siècle, Canet, Trabucaire, 2001, 206 p.
  16. Jean-Clément Martin, (dir.), La Contre-Révolution en Europe. xviii e-xix e siècles. Réalités politiques et sociales, résonances culturelles et idéologiques, Rennes, pur, 2001, 308 p.
  17. Jean-Michel Derex, La Gestion de l’eau et des zones humides en Brie (fin de l’Ancien Régime-fin du xix e siècle), Paris, L’Harmattan, 2001, 553 p.
  18. Nicolas Bourguinat, Les Grains du désordre, L’État face aux violences frumentaires dans la première moitié du xix e siècle, Paris, éd. de l’ehess, 2002, 542 p.
  19. La Diffusion des idées progressistes dans le monde rural (de la Révolution au xx e siècle). Actes du colloque de Châteauroux, 16 mai 1998, Châteauroux, Centre de recherches, d’Études et de Documentation de l’Indre (credi), Centre Universitaire, 2000, 106 p.
  20. François Ploux, Guerres paysannes en Quercy : Violences, conciliations et répression pénale dans les campagnes du Lot (1810-1860), préface d’Alain Corbin, Paris, La Boutique de l’Histoire, 2002, 376 p., 20 €.
  21. Éric Phélippeau, L’Invention de l’homme politique moderne. Mackau, l’Orne et la République, Paris, Belin, coll. « Socio-histoires », 2002, 368 p.
  22. Arnaud-Dominique Houté, Gendarmes et gendarmerie dans le département du Nord (1814-1852), préface de Jean-Noël Luc, Maisons Alfort, shgn et Phénix éditions, 2000, 243 p.
  23. Jean-Noël Luc, (dir.), Gendarmerie, État et société au xix e siècle, Paris, Publications de la Sorbonne, 2002, 512 p.
  24. Barbizier. Revue régionale d’ethnologie franc-comtoise, n° 25 et 26, 2002, 230 et 165 p. Folklore comtois, Musée de plein air des maisons comtoises, 25360 Nancray, 23 €.
  25. André Paris, La Maison rurale morvandelle, Académie du Morvan, Bulletin n°52/53, 28e année, 2001, 80 p.
  26. Le Chemin de fer à la conquête des campagnes. L’aménagement du territoire par les réseaux dits « secondaires » en France ; histoire et patrimoine, 1865-2001. Revue d’histoire des chemins de fer, n°24-25, printemps-automne 2001, Paris, 2002, 447 p.
  27. Jean-René Mestre, La Lentille verte du Puy, une aoc particulière, Saint-Julien-Chapteuil, Éditions du Roure, 2002, 253 p., 20 €.
  28. Nouvelles vies des châteaux, publication de l’Institut de Géographie et d’Aménagement Régional de l’Université de Nantes, Nantes, Cahiers Nantais 2000 n° 54, 2001, 106 p.
  29. Philippe Whalen, Gaston Roupnel : âme paysanne et sciences humaines, (trad. fr. : Floriane Reviron), Dijon, Éditions Universitaires de Dijon, coll. « Sociétés », 2001, 193 p., 20 €.

Pour citer cet article

« Ouvrages », Histoire & Sociétés Rurales, 2/2002 (Vol. 18), p. 191-242.

URL : http://www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2002-2-page-191.htm


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