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Histoire & Sociétés Rurales

2002/2 (Vol. 18)


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La Formation des acteurs de l’agriculture en France. 1945-1985, continuités et ruptures. Dijon, 27 au 29 novembre 2001.

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Michel Boulet a organisé à l’enesad (Établissement national d’enseignement supérieur agronomique de Dijon) ce colloque conçu comme la prolongation de celui de janvier 1999, tenu à l’occasion de la commémoration du cent cinquantenaire de la loi de création de l’enseignement agricole (les actes en sont publiés dans La Formation des acteurs de l’agriculture, 1760-1945, Dijon, Éducagri, 2000). Ont été associés à la préparation de ce colloque, notre association d’Histoire et Sociétés Rurales, l’Association pour l’étude de l’histoire de l’agriculture au xx e siècle, l’université de Bourgogne et les associations des professionnels de l’enseignement agricole. Le thème se consacrait cette fois-ci à la période 1945-1985, celle de profondes transformations qui ont touché l’enseignement et la diffusion des connaissances agricoles, tout comme l’ensemble de la société française. Le point capital des réflexions fut la loi du 2 août 1960 qui a créé un enseignement agricole moderne.

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La première journée fut consacrée aux années 1945-60, temps de gestation de la loi de 1960. Les introductions de Michel Boulet, René Rémond sur le rôle de l’État, puis d’Antoine Prost sur la politique scolaire, ont brossé les cadres et défini les interrogations : quelle place voulait-on accorder à l’enseignement professionnel ? quelle agriculture voulait-on ? deux questions qui suscitaient des débats agités, voire violents au sein du Parlement. Anne-Marie Lelorrain s’est interrogée sur les échecs des treize projets successifs de réforme de l’enseignement agricole entre 1945 et 1958. Elle y voit les heurts entre députés de droite et de gauche qui restent frileux face aux évolutions sociales et techniques si rapides au sein du monde rural, leur blocage sur la question de la laïcité, enfin l’incapacité de la IVe République à repenser globalement l’évolution du monde rural. Louis Malassis, acteur et témoin a retracé son parcours personnel, montrant que la « Révolution silencieuse » fut d’abord une mutation culturelle, dans laquelle la jac (Jeunesse Agricole Catholique) a joué un grand rôle.

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Cette réflexion sur une période si récente se devait de reposer sur les publications et les témoignages des acteurs. Aussi toute une recherche avait-elle été menée durant l’année précédente par cinq groupes de travail thématiques qui ont recueilli les avis des acteurs, (dirigeants professionnels, enseignants, législateurs, etc.) sur les différents types de formation et leur impact. Les résultats obtenus par chacun de ces groupes ont été exposés au cours de la deuxième journée (parmi les coordinateurs, François Clerc, Raymond Mérillon, Michel Gervais…). Cette démarche a été complétée par les deux tables rondes du troisième jour : l’une réunissait les membres des organisations professionnelles agricoles, discutant de l’impact de l’enseignement agricole, comment il a façonné les changements agricoles ; l’autre confrontant, dans une atmosphère détendue et constructive, les représentants de l’enseignement public et privé. De tous ces travaux se dégagent les grandes lignes d’une évolution. Thérèse Hamel a élargi les perspectives en décrivant le cas du Québec où la réforme de l’enseignement agricole de 1960, longtemps mûrie et consensuelle, a pourtant abouti au délitement de la filière constituée par les écoles intermédiaires d’agriculture.

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L’apport de ce colloque est d’une richesse indéniable. Il a permis d’aborder enfin un sujet qui était un objet de débats passionnés et passionnels, avec un recul critique et un effort d’objectivité. Par l’angle de l’enseignement agricole et de la diffusion des connaissances agronomiques, c’est toute la question de la politique agricole et de la politique éducative qui est abordée, traitant ainsi les grandes mutations économiques et les choix de société de cette période.

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Nadine Vivier

Où en est la géographie historique ?, colloque organisé à l’université Paris iv-Sorbonne, par Jean-René Trochet, Bernadette Joseph et Philippe Boulanger, 12 au 14 septembre 2002.

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En France, on le sait, le lien entre histoire et géographie est de tradition ancienne. Paul Vidal de la Blache (1843-1918), souvent considéré comme le père de la géographie française, était historien de formation. Jusqu’aux années 1950, les monographies régionales en géographie incluaient une approche rétrospective et opposaient un monde traditionnel à un monde moderne, dont la transition était assurée par la révolution agricole. L’on connaît aussi la suite : la géographie humaine s’est détournée de l’histoire (mais l’inverse est vrai aussi !) pour s’orienter principalement vers des recherches économique, urbaine et industrielle, au fur et à mesure que les thèses de géographie rurale se raréfiaient après 1950. Mais depuis deux décennies, l’apparition de la géographie culturelle a ouvert de nouvelles perspectives à la géographie historique. Les géographes ont notamment (re)découvert que « le passé est un pays étranger », comme l’écrit D. Lowenthal, mais aussi que les phénomènes identitaires, si présents dans leurs travaux récents, ne peuvent guère s’analyser sans l’aide d’une perspective historique. La géographie historique souffre pourtant toujours en France d’un certain déficit d’image dû à certaines idées fausses et amalgames, comme l’idée que cette discipline ne s’intéresse pas au social (Jean-Robert Pitte) ou que le présent doit être le seul terrain du géographe (Paul Claval, Jean-Robert Pitte). Xavier de Planhol (cité par Jean-Robert Pitte) n’avait-il pas affirmé qu’« un jeune géographe qui commence par la géographie historique n’a aucune chance de trouver un emploi » ? Il apparaît aujourd’hui nécessaire de faire le point sur cette branche de la géographie mal connue et de lui redonner ses lettres de noblesse.

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Organisé par Jean-René Trochet, professeur à l’Université de Paris-Sorbonne, Philippe Boulanger, maître de conférence à l’Université de Paris-Sorbonne et Bernadette Joseph, Conservateur en chef de la Bibliothèque de l’Institut de Géographie, le colloque « Où en est la Géographie Historique » a rassemblé 36 chercheurs provenant de laboratoires et de centres d’enseignement supérieur variés : Angers, Cambridge (Alan R.H. Baker), Londres (Hugh Clout), Mexico (Federico Fernandez-Cristlieb), Nancy, Orléans, Paris I, Paris IV (12), Paris VII, Rennes 2, Trente (Guiliana Andreotti), Pau, La Rochelle et Versailles. Ils ont tenté de faire le point sur l’épistémologie, les problématiques et les méthodes de la géographie historique en France aujourd’hui (« Vieux terrains, nouveaux champs : espaces et paysages », vendredi 13 septembre), en l’aidant à se positionner au sein de la géographie et des autres disciplines des sciences humaines (« Une discipline et ses voisines : questions et positions aujourd’hui », « une discipline au sein de la géographie : évolutions et mutations », jeudi 12 et samedi 14 septembre).

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Les champs d’étude et les approches abordées ont témoigné à la fois de la nécessité et de la fécondité de la prise en compte de l’histoire et des différentes temporalités, tant en géographie humaine qu’en géographie physique, celle-ci étant représentée au colloque par un fort contingent de biogéographes. Plusieurs communications ont montré les voies, les formes et les méthodes du renouvellement des thématiques classiques de la géographie historique : paysage rural (Annie Antoine, Guiliana Andreotti, André Humbert), paysage urbain (Brice Gruet), paysage industriel (Michel Deshaies, Simon Edelblutte), géographie des transports (Etienne Auphan et Michel Vrac), espaces forestiers (Christine Bisset, Micheline Hotyat, Jean-Pierre Husson, Jean-Yves Puyo, Xavier Rochel), vigne et vins (Raphaël Schirmer et Philippe Boulanger), culture matérielle et civilisation paysanne (Jean-René Trochet). D’autres communications ont exploré des thématiques jusque-là peu ou pas développées dans une optique de géographie historique: démographie (Gérard-François Dumont), patrimoine (Isabelle Dégrémont), histoire militaire (P. Boulanger et Jean-Paul Amat), géographie de la santé (Philippe Brillet), géopolitique (Yann Richard), phénomènes de contacts culturels (Federico Fernandez Cristlieb et François Moullé). Alan R.H. Baker, Paul Claval, Hugh Clout, Lucien Gaillabaud, Christian Grataloup, Caroline et Vincent Moriniaux, Bernadette Joseph et Jean-Robert Pitte, ont présenté des communications de nature plus épistémologique. Enfin la communication de Xavier de Planhol sur « l’évolution de la grande faune dans le Proche-Orient et l’Afrique du Nord : une analyse géozoologique comparée », clôtura le colloque.

Géographie historique : quelles applications ?

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Il existe de nos jours une forte demande de connaissance sur le temps long, d’histoire et de mémoire (Christine Bouisset, Jean-Pierre Husson), qui s’est manifestée ces dernières années par l’essor et les transformations de la notion de « patrimoine » (Isabelle Dégrémont). Dans ce contexte, la géographie historique a son mot à dire. Selon le biogéographe Jean-Pierre Husson, l’épaisseur du passé renforce le sens et la « culture » du territoire. La forêt devient ainsi un lieu de mémoire et de projets. Par ailleurs, la connaissance des données du passé permet de prendre de la distance vis-à-vis de certains discours apocalyptiques ou mystificateurs sur l’écologie notamment (Jean-Robert Pitte), et de relativiser le caractère exceptionnel des « catastrophes » (Micheline Hotyat). Le phénomène dit « exceptionnel » des tempêtes de 1999 par exemple ne l’est pas. L’étude des modalités de la sélection des temps et des lieux dans l’élaboration d’objets patrimoniaux apparaît également nécessaire, pour rendre conscient les processus de construction patrimoniale. Les valeurs avancées pour justifier la conservation d’éléments du passé (patrimoine, terroir) ont changé et sont aujourd’hui de l’ordre de « l’authenticité » et de la « typicité ». (Isabelle Dégrémont, Raphaël. Schirmer, Sylvaine Boulanger). Par ailleurs, la « mise en image » du territoire à travers la patrimonialisation d’éléments sélectionnés renvoie parfois à des orientations politiques et idéologiques, qui modifient sensiblement les représentations identitaires d’une région. C’est ce qu’a montré Michel Deshaies au sujet de la gestion des paysages miniers dans la région de Halle-Leipzig.

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La géographie historique a un intérêt pédagogique mais également opérationnel. Elle apporte en effet des données nécessaires à l’aménagement du territoire (Federico Fernandez-Cristlieb, Jean-Robert Pitte) : en termes d’aménagement forestier par exemple, elle peut contribuer à exhumer les erreurs du passé et à ne pas les répéter (Jean-Paul Husson).

Temps et histoire(s) en géographie

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Les chercheurs se sont interrogés directement ou indirectement sur l’intégration du temps et de l’histoire en géographie. Rappelée par Paul Claval, la classification des types d’approches en géographie historique proposée par C. Darby (1. la géographie derrière l’histoire, 2. les géographies du passé, 3. l’histoire derrière la géographie, 4. l’événement historique en géographie) est aujourd’hui à dépasser, selon Hugh Clout. Dès lors : De quel(s) temps traite-t-on dans l’analyse géographique ? Comment intégrer les données d’histoire à celles de la géographie ? Dans quelles mesures le facteur historique constitue-t-il un élément d’explication ?

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De nombreux intervenants ont proposé de restituer au cœur des travaux géographiques la notion de multi-temporalité, faite de temps long, de conjoncture, d’histoire évènementielle. Les géographes travaillent en effet sur les variations d’échelle et de temps qui ne s’emboîtent pas mais interfèrent, s’imbriquent. Lorsqu’on découpe du temps, on le localise ; lorsqu’on découpe de l’espace, on le temporalise, a rappelé Christian Grataloup. La notion de temporalité est nécessaire à la géographie sociale et culturelle. Une logique sociale est en effet porteuse d’effets géographiques à différentes échelles sur différentes durées (Yann Richard citant Bernard Lepetit). L’étude de temporalités croisées au sein d’un territoire donné est par ailleurs, comme l’a souligné Paul Claval, l’un des thèmes essentiels de la géographie historique brésilienne.

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Plusieurs communications ont souligné la nécessité de passer du descriptif à l’explicatif, du statistique au dynamique, de saisir la structure et l’évolution des systèmes. Yann Richard a interrogé à ce sujet la pertinence des notions « d’héritage » et de « palimpseste » (mentionnées par Simon Edelblutte, Guiliana Andreotti) ; Jean-René Trochet a évoqué les médiations qui permettent d’appréhender concrètement les relations entre l’espace et le temps dans les sociétés traditionnelles. En outre, dans une certaine mesure, la notion de multi-temporalité permet aussi les retrouvailles de la géographie physique et de la géographie humaine. La biogéographie considère en effet le temps long, mais également le temps très court. Dans le domaine des forêts, c’est l’instantané de la catastrophe face au temps de la cicatrisation (Micheline Hotyat). Jean-Paul Husson travaille sur des échelles de temps long articulées et propose une analyse et une interprétation systémiques des éléments passés rattachés à aujourd’hui. Ce sont le temps de l’aménagement de l’essence forestière (15 ans), le temps de révolution objectif (120 à 200 ans) et enfin un temps plus long que celui d’une révolution utilitariste. Trois échelles qui se rencontrent et s’entrechoquent.

La géographie historique au sein d’autres disciplines

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De plus en plus, la géographie historique s’insère au sein d’équipes interdisciplinaires (historiens, archéologues, astronomes, aménageurs, forestiers, artistes, médecin etc.). Le champ de l’interdisciplinarité dépend des optiques de recherches. Cette volonté de regroupement témoigne d’une part des possibilités d’application pratique de la géographie historique au sein du monde contemporain, et d’autre part du désir de géographes historiens de dépasser la situation d’isolement dans laquelle ils se sont trouvés souvent.

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Le colloque ne pouvait éviter l’épineuse question des rapports entre géographie et histoire. Le débat fut d’abord de l’ordre de l’institutionnel. Caroline et Vincent Moriniaux ont montré l’influence du système éducatif dans la dynamique des deux disciplines en France et en Allemagne. Le jumelage histoire / géographie est en France de tradition ancienne, alors qu’il est très rare en Allemagne. Ceci paraît expliquer en grande partie l’essor de l’école de géographie historique dans ce pays (à Bonn tout spécialement). L’enseignement de « l’histoire-géo » en France est essentiellement assuré par des historiens, ne gardant de la géographie que le souvenir douloureux des cartes géologiques (Vincent Moriniaux), et parfois peu enclins à l’enseignement de la géographie.

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Mais au-delà de ce débat, c’est de l’histoire et de la géographie des deux disciplines et de leurs interactions qu’il a été question. Ces dernières se sont éloignées dans les années quarante et ne se sont pas fait part de leurs évolutions respectives. Or, comme le soulignait Marie-Vic Ozouf-Marignier, « Les catégories d’espace et de temps, de passé et de présent, ne fondent plus la distinction et la séparation des deux disciplines historiques et géographiques. Les méthodes et outils ne sont plus le monopole de l’un ou de l’autre, même si des savoir-faire existent » [1][1] Marie-Vic Ozouf-Marignier, « Géographie et histoire »,.... Le renouveau d’un intérêt réciproque s’amorce à présent. Il s’élabore en effet une importante réflexion sur l’espace en histoire, et les deux disciplines développent des thèmes et des perspectives similaires : cartographie historique, modèles spatiaux, recherches sur les frontières et les découpages de l’espace (N.-P. Todorov), ou sur le paysage et les concepts d’espace construit, perçu, utilisé, comme l’a montré Annie Antoine.

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Partant de là, on peut dès lors s’interroger : qu’est-ce qui fait la spécificité de la géographie historique au sein de la géographie humaine ? Doit-on consolider une distinction ou bien encourager le retour de la dimension historique au sein de la géographie humaine, dimension qui fait parfois défaut dans certains travaux de géographie culturelle (Hugh Clout) ? Alan Baker a plaidé pour l’assimilation de la géographie historique à la géographie dans son ensemble, position qui ne correspond pas selon lui à la « fin de la géographie historique » mais bien plus son « renouveau ». Pour Jean-Robert Pitte, la géographie historique comprend toute l’histoire et toute la géographie dans toutes leurs méthodes. Il s’agit à présent de les conjuguer. Jean-Robert Pitte s’est d’ailleurs montré favorable au retour à une agrégation commune d’histoire-géographie. Tous ont partagé la position d’Étienne Auphan, affirmant que « la géographie n’a pas de salut sans un regard vers l’histoire ». La géographie ne peut donc être qu’historique. La richesse et la diversité des thèmes proposés lors du colloque l’ont démontré.

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Claire Guiu

Notes

[1]

Marie-Vic Ozouf-Marignier, « Géographie et histoire », in A. Bailly, R. Ferras, D. Pumain (dir), Encyclopédie de la Géographie, chapitre 6, p. 93-107, p. 106.

Titres recensés

  1. La Formation des acteurs de l’agriculture en France. 1945-1985, continuités et ruptures. Dijon, 27 au 29 novembre 2001.
  2. Où en est la géographie historique ?, colloque organisé à l’université Paris iv-Sorbonne, par Jean-René Trochet, Bernadette Joseph et Philippe Boulanger, 12 au 14 septembre 2002.
    1. Géographie historique : quelles applications ?
    2. Temps et histoire(s) en géographie
    3. La géographie historique au sein d’autres disciplines

Pour citer cet article

« Colloques et Journées d'études », Histoire & Sociétés Rurales 2/2002 (Vol. 18) , p. 247-251
URL : www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2002-2-page-247.htm.


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