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Histoire & Sociétés Rurales

2002/2 (Vol. 18)


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Olivier Rialland, Les parcs et jardins dans l’ouest de la France. Paysage évanescent, patrimoine naissant. Thèse de doctorat de géographie, Université de Nantes, 4 novembre 2002.

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Jury : Nicole Croix, professeur de géographie à l’Université de Nantes (Présidente du jury), Françoise Dubost, sociologue, directeur de recherches au cnrs , Yves Luginbühl, géographe, directeur de recherche au cnrs , Monique Mosser, historienne de l’art, ingénieur de recherches au cnrs , Jean-Robert Pitte, professeur de géographie à l’université de Paris-IV, Jean Renard, professeur émérite de géographie à l’université de Nantes (directeur de thèse).

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Les parcs et jardins ne sont pas un objet d’étude courant en géographie. Pourtant, la thèse d’Olivier Rialland part d’un constat d’évidence : les parcs et jardins, patrimoines marginalisés, sinon oubliés depuis l’entre-deux-guerres, sont aujourd’hui l’objet d’un véritable renouveau à partir d’une mise en valeur touristique. Si les jardins bénéficient depuis 1913 et 1930 de deux lois de protection (au titre des Monuments historiques pour la première, au titre des Monuments naturels et des sites pour la seconde), ce n’est qu’à partir des années 1980 qu’en devenant une cause nationale, ils bénéficient d’une réelle reconnaissance. Depuis deux décennies, les parcs et jardins, notamment ceux des châteaux font l’objet de nouvelles attentions de la part des propriétaires, des collectivités territoriales et de l’État. Suscitant la curiosité d’un large public, ils font l’objet d’une véritable mise en valeur, qui, au milieu des années 1990, vise, en les convertissant en produits récréatifs, à en faire le centre d’une véritable politique de développement touristique.

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La mise en valeur touristique des parcs et jardins n’est, pour l’auteur, que la partie émergée d’un système spatial complexe, projet paysagiste global, à la fois esthétique, économique, social et politique, hérité d’une représentation élitaire passée de l’espace rural. L’objet de la thèse est ainsi de comprendre le rôle et la place que tiennent les parcs et jardins de châteaux dans les mutations des paysages ruraux des xix e et xx e siècles. La compréhension du processus contemporain de patrimonialisation, puis de valorisation touristique de ces « terres décorées » aux xviii e et xix e siècles est ainsi basée sur la prise en compte de la triple dimension paysagère, patrimoniale et touristique de ces parcs et jardins.

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La démonstration repose sur la réalisation à l’échelle de l’ouest ligérien, région où le mouvement castral est particulièrement développé, d’un corpus cartographique et iconographique à partir d’une méthodologie basée sur le recoupement de diverses sources : reconnaissance insitu, cadastre, iconographie, bibliographie, archives privées, pré-inventaire du ministère de l’Environnement, enquête de fréquentation des sites… L’impact spatial actuel de ce phénomène paysager est ainsi mesuré à partir d’un recensement exhaustif de près de 1630 parcs et jardins de châteaux dans les départements de la Loire-Atlantique et du Maine-et-Loire. Même si un certain nombre de parcs et jardins ont aujourd’hui partiellement disparu, le nombre et l’ampleur des superficies occupées par les parcs et jardins contemporains révèlent l’importance de l’investissement foncier aristocratique et bourgeois dans une reproduction de la stratégie paysagère de l’aristocratie d’Ancien régime, tout en s’en démarquant par des variations stylistiques. L’utilisation du site, la topographie, la configuration, allant du jardin régulier classique à la vogue au xix e siècle des parcs et jardins paysagers dits à « l’anglaise », moins onéreux et moins difficiles à créer que les jardins réguliers, tout concourt à la variété de ces formes paysagères.

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Au-delà d’une typologie des parcs et jardins, l’auteur démontre la persistance et la prédominance dans l’espace rural contemporain du paysage châtelain créé en majeure partie au xix e siècle. Organisé dans l’histoire selon des modèles successifs, ce paysage domestique singulier entraîne un véritable remodelage du paysage rural au-delà même de l’enclos châtelain, révélateur d’une conception harmonique globale du système économique et social. Liée à la construction de nouveaux châteaux, la création des parcs et jardins fait l’objet, au xix e siècle, d’une mise en scène ambitieuse. Fondée sur une esthétique pittoresque, elle est en effet conçue à l’échelle du territoire. Alors, expression d’un projet paysagiste élitaire, les parcs et jardins paysagers dominent largement le corpus qui nous est parvenu. En effet, à partir de 1914 et jusqu’au dernier quart du xx e siècle, on assiste, selon Olivier Rialland, à une véritable pétrification et dégradation de parcs et jardins. Décomposition de paysages évanescents et tombés en désuétude, il faut attendre la fin des années 1970 pour que dans un processus de reconnaissance patrimoniale, on assiste à une renaissance des parcs et jardins et à leur intégration dans des projets d’économie touristique. Olivier Rialland montre ainsi en une lecture originale des paysages ruraux à l’époque contemporaine, comment les parcs et jardins, nés d’une représentation élitaire du paysage au xix e siècle et devenant l’objet d’une reconnaissance populaire aujourd’hui, invitent à repenser les rapports entre mutations sociales contemporaines et organisation des territoires ruraux.

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Après avoir rappelé ce que fut le parcours du candidat, fils d’exploitant agricole et fondateur avec son père d’« un jardin extraordinaire » de cucurbitacées, ouvert au public en 1994 à La Mothe-Achard en Vendée, Jean Renard retrace ce que fût le parcours et la démarche scientifique d’Olivier Rialland, lequel, depuis l’examen de l’ouverture au tourisme des jardins et de l’engouement populaire pour ce type de patrimoine, est passé à une analyse plus globale du rôle des jardins dans l’espace puis à une réflexion sur la genèse et l’évolution des parcs et jardins dans ce qui constitue finalement un essai de géo-histoire sociale du paysage rural. La thèse aborde tour à tour l’analyse historique, patrimoniale, et de mise en valeur touristique des parcs et jardins, analyses qui auraient pu selon Jean Renard composer chacune une thèse à part entière; le tout à partir d’un travail véritablement pluridisciplinaire, faisant appel à des compétences d’historien, de botaniste, d’architecte, au détriment, peut-être, des aspects proprement géographiques du sujet, laissés quelque peu de coté. Mais Jean Renard souligne l’aspect remarquable du corpus ainsi réalisé, l’extrême qualité de sa présentation, l’ambition d’une description à petite échelle et sur un temps historique long, même s’il aurait préféré dans la rédaction un plan d’analyse rétrospectif, plus géographique que le plan chronologique finalement adopté. Par ce travail novateur sur une thématique encore peu étudiée, la thèse d’Olivier Rialland constitue un apport essentiel à l’analyse des espaces ruraux non productifs.

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Yves Luginbühl souligne également la clarté de la présentation du mémoire, qui a su, dans une exploitation de toutes les dimensions d’un corpus considérable, allier parfaitement analyse théorique et présentation vivante de l’objet d’étude. L’insertion d’encarts retraçant les biographies des parcs et jardins de l’ouest ligérien soutient de manière judicieuse et précise le texte théorique. La démonstration est riche de trois apports essentiels :

  1. la compréhension du processus de diffusion du modèle paysager de création élitaire vers une appropriation populaire dans la « marchandisation » des parcs et jardins dans l’économie d’un tourisme de masse ;

  2. l’importance du lien historique, dans la genèse des parcs paysagers, entre les techniques de mise en valeur agricole du terroir (agriculture), et les techniques à la base de la création des parcs et jardins (horticulture), comme le montre l’usage de la pelouse, idéal paysager de l’exploitation pastorale, avant une spécialisation progressive de ces techniques au xix e siècle. Il y aurait d’ailleurs, pour Yves Lüginbuhl, matière à lancer de nouvelles recherches sur le rôle des créateurs de jardins dans le développement de l’horticulture en France au xix e siècle, comme par exemple sur la relation entre les propriétaires de châteaux et les pépiniéristes ;

  3. l’évolution du rapport de la société au jardin avec le développement du champ commercial autour du « paysagisme ». Il faudrait alors s’interroger plus précisément sur le concept de paysage (est-il universel ?) et mieux différencier la multiplicité des discours sur les parcs et jardins. Qui parle de paysage, le géographe le propriétaire châtelain, le conservateur du patrimoine, le public… ? Comment, en quels termes et pourquoi ?

Le rapporteur relève néanmoins deux paradoxes : celui d’une région où la construction castrale est mieux représentée qu’ailleurs, et où pourtant, proportionnellement, si peu de châtelains ont ouvert leurs parcs et jardins à la visite. Le deuxième paradoxe réside dans le fait de vouloir patrimonialiser, et donc conserver intacts, des espaces composés de végétaux, par essence vivants et donc rétifs au principe même de conservation. La discussion s’engage enfin sur la difficulté à cartographier les territoires à l’échelle desquels sont pensés les parcs et jardins. Dans le passage du plan à la carte, il manque entre les plans de jardins et les cartes à échelle régionale, une échelle de représentation des jardins prenant en compte des éléments qualitatifs tels le site et la topographie. La superficie des propriétés est un indicateur insuffisant pour mesurer l’impact paysager des parcs et jardins. Olivier Rialland s’interroge alors sur le paradoxe qu’il y aurait à cartographier des parcs et jardins dont la lecture paysagère a été modifiée par la mutation sociale contemporaine : faut-il cartographier la lecture élitaire des parcs et jardins véritablement cachés ou « capturés », tels qu’ils étaient conçus à l’origine pour n’être vus que du château ? Ou faut-il cartographier ces paysages vus de l’extérieur, tels que le public les découvre aujourd’hui ? Jean-Robert Pitte soulignera par la suite qu’effectivement les jardins étant aménagés pour être vus du château et non de l’extérieur, leur restauration touristique développant une approche paysagère vue de l’extérieur, tend en fait à dénaturer le sens même des parcs paysagers.

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Monique Mosser trouve passionnante et opératoire la démarche d’Olivier Rialland. Le recoupement des sources, l’utilisation systématique du cadastre donnent une homogénéité au corpus ainsi réalisé que peu de travaux menés jusqu’alors sur les parcs et jardins avaient atteint. Elle rejoint les autres membres du jury pour louer l’aspect extrêmement vivant de la présentation du corpus. La réflexion d’Olivier Rialland est particulièrement pertinente et prudente sur la limite des parcs et jardins dans le processus de mise en valeur touristique : analyse du rôle des différents acteurs dans la reconnaissance patrimoniale et la restauration des parcs et jardins, discussion du bien-fondé des restaurations. On assiste en effet dans un certain nombre de cas à une falsification historique des jardins à des fins touristiques. La vogue, dans cette fabrication de faux jardins, du jardin régulier aux dépens du jardin paysager, ne signifie-t-elle pas un très révélateur retour à l’ordre un siècle après le développement des parcs paysagers ? Ce mouvement contemporain pose le problème de la déontologie de la restauration des parcs et jardins aujourd’hui face à la marchandisation touristique : ne restera-t-il dans un siècle que le reliquat des faux jardins touristiques créés aujourd’hui ? Sur la genèse des jardins entre 1815 et 1914, Monique Mosser s’interroge, en revanche, sur la continuité dans la manière de penser le jardin ; la continuité formelle historique dans la conception des parcs et jardins au xix e siècle, présentée comme telle dans la thèse, est sûrement discutable.

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Jean-Robert Pitte rappelle, quant à lui, que le paysage est un sujet polémique. Si la thèse, très fouillée, révèle un travail scrupuleux à partir d’une masse impressionnante de documentation, Jean-Robert Pitte rejoint Yves Lüginbuhl sur la question de l’épistémologie du paysage : qu’est-ce qui fonde le paysage ? Il importe plus en la matière, selon le rapporteur, de prendre en compte le sentiment des individus face à l’environnement que de savoir quand le concept de paysage est né. Faut-il faire par ailleurs la distinction entre jardin d’agrément et jardin de subsistance ? Il n’y a pas selon le rapporteur, de fracture entre les deux, la vue du château embrasse tout autant le jardin récréatif que la partie productive du domaine dans un agencement savant qui fonde ainsi le parc paysager. Il ne faut donc pas, selon Jean-Robert Pitte, exagérer la fracture entre les deux. Par ailleurs, si les paysages agraires de l’Ouest ont été ainsi remodelés par les grands propriétaires châtelains, la vision élitaire du paysage aurait mérité d’être éclairée par une enquête plus approfondie sur l’analyse de l’évolution sociale de ces grands propriétaires. Notamment auraient pu être plus développés leurs discours sur les parcs et jardins, dans des revues telles que Vieilles Maisons Françaises ou La Demeure Historique.

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Pour Françoise Dubost, ce travail pluridiciplinaire sur les parcs et jardins se révèle passionnant à lire. Appuyée sur une richesse de sources, dont de nombreux textes littéraires tels les savoureux comptes rendus de visite des sociétés horticoles, l’histoire de tous les jardins ligériens est racontée ici minutieusement. Ces sources permettant de relater la conception des parcs au xix e siècle soulignent l’importance de la décoration florale, alors même que l’étude d’Olivier Rialland révèle un réel souci d’une architecture d’ensemble chez les concepteurs de parcs et jardins. Par ailleurs, ces recompositions paysagères montrent bien, selon Françoise Dubost, une volonté de mise à distance, toute bourgeoise, des dépendances agricoles et du personnel domestique, rejetés dans cette refonte paysagère hors de la vue châtelaine. Puis, après l’excellente analyse des facteurs de dégradation des parcs et jardins, l’approche quantitative du processus de patrimonialisation (notamment l’inventaire de l’offre touristique) est méritoire et précieuse. Mais il est nécessaire, selon Françoise Dubost, de différencier dans cette offre, les jardins qui relèvent du public et ceux du privé, les jardins historiques de ceux qui sont uniquement floraux. Dans l’analyse de l’ouverture au public des parcs et jardins l’objet d’étude glisse imperceptiblement des parcs historiques des châteaux vers les parcs et jardins floraux, souvent récemment créés. Ainsi, Françoise Dubost note que l’enquête de fréquentation porte en fait autant, si ce n’est plus, sur les parcs floraux que sur les jardins à dimension patrimoniale. Ce qui pose in fine la question de la définition sémantique de ce qu’est réellement « un parc ou jardin de château ». Enfin, en dépit d’une enquête par questionnaire, l’analyse sociologique du public aurait pu être affinée à partir de catégorisations plus précises : à l’interrogation sur le nouveau public des parcs et jardins, on n’a que peu de réponses.

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Nicole Croix, en tant que présidente du jury, prend la parole la dernière, pour s’associer aux compliments des autres membres du jury : un travail ambitieux, dense, intéressant à lire ; une thèse passionnante qui a su utiliser l’apport de différentes sciences sociales et croiser des sources dans une démarche de géographie culturelle et sociale. Cependant, les trois inventaires successifs constituant la thèse, celui des parcs et jardins de châteaux, puis celui des parcs et jardins protégés au titre des monuments historiques et enfin celui des parcs et jardins ouverts à la visite, apparaissent trop peu reliés entre eux. Le passage de l’un à l’autre aurait mérité des transitions plus solides. Les objectifs sont, certes, atteints autour de la triple problématique paysagère, patrimoniale et touristique mais celle-ci efface quelque peu la problématique géographique. Si le fonctionnement historique de l’espace rural au xix e siècle est bien analysé à partir du contrôle social de la terre comme moteur de la construction de ces formes paysagères, en revanche, dans le processus contemporain de patrimonialisation et d’ouverture au tourisme, la problématique géographique semble quelque peu effacée. La logique de réseau induite par la patrimonialisation et la marchandisation touristique, demeure éloignée, selon Nicole Croix, à la fois d’une logique d’organisation du territoire et d’un réel projet paysagiste. Nicole Croix pose, à travers cette remarque, la question de la limite du rôle du mouvement de patrimonialisation paysagère dans la construction de l’espace rural contemporain. L’impression d’ensemble est celle néanmoins d’un travail remarquable, notamment par son exhaustivité.

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Après une courte délibération et sous les applaudissements nourris d’une assistance nombreuse, le jury a décerné au candidat le titre de docteur en géographie, mention très honorable avec ses félicitations.

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Vincent Thébault

Titres recensés

  1. Olivier Rialland, Les parcs et jardins dans l’ouest de la France. Paysage évanescent, patrimoine naissant. Thèse de doctorat de géographie, Université de Nantes, 4 novembre 2002.

Pour citer cet article

« Soutenances de thèses », Histoire & Sociétés Rurales, 2/2002 (Vol. 18), p. 251-255.

URL : http://www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2002-2-page-251.htm


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