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Histoire & Sociétés Rurales

2002/2 (Vol. 18)


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L’histoire nous laisse le souvenir de nombreuses révolutions confrontées aux difficultés d’une réforme agraire. La Révolution française a été dès ses origines en proie à une vive agitation en provenance du monde rural, et l’on sait combien la Nuit du 4 août a été la conséquence de la Grande Peur. Plus près de nous, la collectivisation des terres est l’obstacle majeur auquel se heurte le communisme russe. Mao Tsé-Toung quant à lui, choisit de se démarquer de la tradition marxiste et de s’appuyer sur la paysannerie chinoise plutôt que sur le prolétariat pour mener à bien sa révolution.

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Avec en tête tous ces exemples, il convenait de s’interroger sur « le cas le plus spectaculaire de réforme agraire réussie hors d’un régime communiste » [1][1]  Bouissou, 1992, p. 25., celui de la réforme agraire japonaise de 1946. Qu’une réforme aussi radicale ait finalement été admise, alors même que le monde paysan japonais laissait le souvenir d’une histoire agitée, ne pouvait que nous surprendre et nous donner envie de comprendre ce qui dans la société rurale japonaise avait permis ce succès. Au-delà d’une plongée dans une historiographie encore assez peu connue en France, il fallait surtout réfléchir sur la structure particulière de la société rurale japonaise au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.

Premières réflexions japonaises sur l’histoire rurale

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Les Japonais les premiers n’ont pas tardé à réfléchir sur la réussite de cette réforme beaucoup plus vaste que toutes les tentatives précédentes faites dans ce pays. Leur interrogation atteint rapidement un grand niveau de complexité, et cela pour essentiellement deux raisons. Tout d’abord parce que l’histoire rurale japonaise était déjà très développée au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Ensuite parce que sur le simple plan matériel, le grand nombre de bureaux et de commissions qui se sont mis en place pour réaliser la réforme ont réuni une masse de documentation considérable, ce qui n’a fait que relancer des questions qui s’étaient déjà posées auparavant.

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Si le deuxième point ne nécessite guère d’éclaircissement, le premier mérite en revanche que l’on s’y arrête, au moins brièvement. Avant de le faire, permettons-nous pourtant de poser un cadre chronologique très succinct, qui nous aidera à nous y retrouver dans les divisions d’une histoire japonaise peu familière au lecteur occidental. Avec l’entrée dans l’ère Meiji en 1868 et sur le modèle de l’histoire chinoise, l’histoire japonaise a été divisée en ères correspondant aux règnes des différents empereurs, une périodisation qui reste en vigueur de nos jours. Ainsi, depuis 1989, date du décès de Hiro-Hito, nous sommes dans l’ère Heisei. Auparavant, s’étaient déroulées les ères Shôwa (1926-1989), Taishô (1912-1926) et Meiji (1868-1912). Avant cette date de 1868, le Japon impérial est sous la coupe d’un gouvernement d’origine militaire, celui des shôgun, accaparé par la seule famille des Tokugawa depuis 1603 [2][2] Le shôgunat des Tokugawa faisait en fait suite à deux... ; les empereurs n’ont qu’un pouvoir limité, surtout sacerdotal et symbolique. Pour la période 1603-1868, on parle donc volontiers de période Tokugawa, mais aussi de période d’Edo, de l’ancien nom de Tôkyô, cette ville étant le siège du gouvernement shôgunal.

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La date de 1868 et les événements appelés en japonais Meiji ishin se présentent comme une coupure dans l’histoire japonaise : le pouvoir impérial est restauré avec l’appui de certains clans et le shôgunat supprimé. L’événement a été très diversement interprété par l’historiographie ; le gouvernement né de Meiji lui-même avait tenu à se définir comme une restauration, et nombre d’historiens marxistes ont emboîté le pas à cette interprétation, faisant de 1868 la clé de voûte permettant le maintien du système féodal. Pourtant la politique initiée en 1868 présente bien des aspects contradictoires ; certains sont ouvertement rétrogrades, comme la tentative, par ailleurs peu réussie, de faire du culte shintô national une religion d’État, ou le renforcement du pouvoir impérial et d’un nationalisme agressif. Mais à taxer le régime né de Meiji de restauration, on oublie un peu vite que, tout spécialement lors des trois derniers quarts de siècle de son existence, c’est surtout le shôgunat qui mène une politique ouvertement réactionnaire en se refusant à entériner les évolutions sociales et économiques du pays, qui sont à l’origine du changement de régime. Meiji a permis une véritable révolution culturelle qui a mis le pays « à l’école de l’Occident », et a supprimé l’ordre social hérité de la morale confucianiste ; une constitution se présentant plutôt comme une charte mais assurant une représentativité unique en Extrême-Orient a été mise en place, qui a conduit au suffrage universel masculin dès 1925. Nombre des soi-disant caractéristiques de Meiji ont été le fait d’une création après 1868, et non d’une véritable restauration. La politique des gouvernements successifs peut être qualifiée « d’éclairée ». On doit revenir à l’expression qui qualifie les événements, Meiji ishin, qui ne signifie ni restauration ni révolution, expressions pour lesquelles d’autres termes existent ; ce mot ishin, utilisé exclusivement pour qualifier les événements de Meiji, n’a en fait aucun équivalent en français, mais contient les notions de lien, de regroupement (i) et de nouveauté (shin) ; la traduction la moins fausse serait certainement « renouveau », qui on le voit est assez loin de l’idée de restauration. C’est pourquoi nous préférerons conserver l’expression japonaise.

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Pour revenir au développement acquis par l’histoire rurale japonaise, c’est en 1904 que Numata Raisuke (1867-1934) rédige un ouvrage présentant la première initiative privée d’histoire de l’agriculture au Japon, le Nihon nôgyô shoshi (Petite histoire de l’agriculture japonaise). Il n’avait été précédé que par le Dai Nihon nôshi (Histoire agraire du Grand Japon), ouvrage commandité par l’Empire, en 1891. Pourtant, de nombreux penseurs avaient déjà réfléchi sur la place de l’agriculture dans l’économie japonaise. Pour n’en citer qu’un parmi les plus importants, l’aménageur rural Ninomiya Sontoku (1787-1856), qui se réclamait du shintô, du bouddhisme et du confucianisme, se faisait dans ses Propos du soir[3][3]  Tadaatsu, 1970. le défenseur d’une « voie de l’agriculteur » [4][4] Bousculant la hiérarchie confucianiste traditionnelle,... fondée sur le travail et l’entraide. Ninomiya ne s’est pas contenté d’exposer des théories, mais a créé tout un réseau d’institutions coopératives et de crédit qui perdureront jusqu’à la veille de la réforme agraire de 1946.

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En 1905 donc, toujours sous l’ère Meiji, Kawakami Hajime (1878-1946) publie sous le titre Nihon sonnô ron (De l’agriculture japonaise), un essai dans lequel il part du principe que l’agriculture est le centre de l’économie, et le commerce sa périphérie. Cette opinion est proche de celle des physiocrates français, ce qui ne nous surprend pas puisque les idées physiocratiques ont toujours été au Japon parmi les plus connues de la pensée française du xviii e siècle [5][5] Ce n’est que dans les années 1920 et 1930 que les œuvres.... Si les théories des physiocrates français ont soulevé un tel intérêt au Japon, c’est d’ailleurs certainement aussi parce qu’elles se rapprochaient étrangement des conceptions d’un autre penseur japonais de l’ère Tokugawa, Andô Shôeki (1703?-1762). Il n’est guère douteux que la pensée de ce médecin qui vécut dans le nord de Honshu ait été pratiquement inconnue de son vivant. Mais au moment de l’introduction au Japon de la pensée marxiste, ses idées furent redécouvertes et parfois assimilées à celles de Marx, bien que très différentes en fait. Si son analyse de l’histoire met en avant comme chez Marx l’oppression du peuple par une classe de privilégiés et l’aide apportée par les religions dans cette « mystification », sa pensée est nettement plus ruraliste que celle du fondateur du socialisme. Son idéal social ne reposait pas sur la dictature des opprimés, mais sur des communautés agricoles autarciques dans lesquelles les discriminations de classe auraient été abolies. Andô ne prévoyait pas la révolution, mais conseillait l’abolition de l’État, de l’argent et de l’école, au profit d’une vie en harmonie avec la nature réglée par un sévère ordre moral, et il doit de ce fait être plutôt classé parmi les utopistes [6][6]  Norman, 1979 ; Yasunaga, 1972..

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C’est pourtant surtout à la période Taishô que l’histoire rurale prend réellement son essor au Japon. Dans les années 1920, les travaux se multiplient et se diversifient, avec entre autres la parution la même année 1924 du Nihon nômin shi (Histoire des paysans japonais) sous la direction de Kida Sadakichi (1871-1939) [7][7] Dans lequel on remarque la présence d’auteurs comme..., et du Nihon rônô nissen nen shi (Deux mille ans d’histoire du travail agricole au Japon), de Kawase Sooku, deux ouvrages qui connaîtront de très nombreuses rééditions, mais parmi ces chercheurs déjà nombreux, ce sont surtout les travaux de Furushima Toshio (1912-1995), dans les années 1930, qui retiendront notre attention. En 1943, l’ouvrage de Furushima, maintes fois réédité par la suite, Kinsei Nihon nôgyô no kôzô (La Structure de l’agriculture japonaise à l’époque « pré-moderne) [8][8] Époque « pré-moderne » traduit ici le shôgunat. C’est..., pose les bases d’une analyse des structures sociales et communautaires d’une ruralité japonaise nettement féodale, sans toutefois négliger le développement de l’agriculture commerciale sous les Tokugawa. Les publications d’Aruga Kizaemon (1897-1979) sur le servage et le fermage [9][9]  Aruga, 1939, et 1943., les travaux de Tôbata Seiichi (1899-1983) sur la formation du capitalisme asiatique et la modernisation japonaise, ceux de Mori Kiichi (1900-) sur l’affranchissement de la paysannerie sous les Tokugawa [10][10]  Mori, 1948., mais aussi de Kurihara Hakuju (1910-1955) sur le système de propriété [11][11]  Kurihara, 1942. ont posé les bases d’un fort développement de l’histoire rurale au Japon, et ont développé des comparaisons avec l’histoire anglaise. L’histoire rurale française était également présente à titre comparatif, en particulier depuis les travaux de Kawano Kenji (1916-1996) [12][12]  Kawano, 1941. et surtout de Takahashi Kôhachirô (1912-1982), en contact avec Georges Lefebvre depuis 1938. C’est cet important développement acquis par l’histoire rurale japonaise qui va dès lors permettre de poser les cadres théoriques nécessaires à une analyse de la réforme de la rente foncière sous Meiji, puis de la réforme agraire de 1946.

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Ainsi, dès la publication en 1946 par Hashikawa Wataru du cadre législatif détaillé de la réforme agraire (Kaikaku nôchi hôsei seigi), les commentaires et les études se succèdent à un rythme impressionnant. En 1947, Ônishi Toshio publie un commentaire à l’intention des fermiers [13][13]  Ônishi, 1947. ; en 1948 Azuma Takashi s’intéresse aux communautés rurales et aux coopératives agricoles [14][14]  Azuma, 1948. ; en 1952 Takahashi Kôhachirô étudie déjà les effets de la réforme dans la préfecture de Shimane [15][15]  Takahashi, 1952.. Les penseurs des groupes Rônô et Kôza sont aussi parmi les premiers à s’y intéresser ; par exemple dès 1949, Yamada Moritarô collabore à un ouvrage collectif dirigé par Yanaihara Tadao (1893-1961) avec une étude de cette réforme [16][16] « Nôchi kaikaku no rekishiteki igi... » (La signification....

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Ces deux groupes de réflexion, composés de militants, de journalistes et de professeurs cherchaient à définir le capitalisme japonais ; leur débat s’est développé entre 1927 et 1937, date à laquelle le gouvernement entama une répression plus stricte à leur égard. En 1927 puis en 1932, les thèses de la section japonaise du Komintern sur la situation du Japon définissent la stratégie révolutionnaire du pcj, en mettant en avant la nature militariste et « semi-féodale » du capitalisme japonais, abandon de l’interprétation jusqu’alors dominante qui faisait du Meiji ishin une véritable révolution bourgeoise, comme dans les écrits de Sakai Toshihiko (1871-1933) ou les premiers textes de Hani Gorô (1901-1983).

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Selon les théoriciens du pcj, Meiji doit au contraire être considéré comme une transformation ayant amené la création d’un état militariste et absolutiste à fortes réminiscences féodales, même si les caractéristiques bourgeoises y sont nombreuses. Le soutien principal de ce nouvel état à la structure hétérogène est constitué par des propriétaires terriens semi-féodaux, au premier rang desquels l’Empereur lui-même. En 1932-1933, les partisans de cette interprétation font paraître le Nihon shihonshugi hattatsushi kôza (Discours sur l’histoire du développement du capitalisme japonais) en sept volumes. De cette publication est tiré le nom du mouvement, le Kôza-ha (littéralement « l’école du discours »), dont les membres les plus significatifs furent Yamada Moritarô, Hirano Yoshitarô, Noro Eitarô et Hani Gorô. Un ouvrage postérieur de Hirano intitulé Nihon shihonshugi shakai no kikô : shiteki katei yori no kyûmei (Mécanisme de la société capitaliste au Japon, investigation sur le processus historique, 1934) dépeint une société japonaise née de Meiji dans laquelle la paysannerie japonaise demeure « semi-serve », et où de petits exploitants agricoles « semi-féodaux » sont parasités par la classe des propriétaires fonciers. Pour ces théoriciens, le Japon du xix e siècle, au contraire des sociétés européennes, aurait connu une transformation des marchands en capitalistes, ce qui aurait produit une société capitaliste retardée, et l’instauration d’une société moderne et démocratique restait donc inachevée au Japon.

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La même année 1927, un groupe formé de penseurs de gauche refusant cette analyse se constitue autour d’un théoricien marxiste opposé au pcj, Yamakawa Hitoshi (1880-1958) et lance le journal Rônô (littéralement « travailleur paysan »). Le sigle choisi pour la revue socialiste Rônô témoignait du souci de faire la révolution en s’appuyant sur le prolétariat autant que sur la paysannerie. Les membres du Rônô-ha publient collectivement dès 1929, Gendai Nihon kenkyû (Études sur le Japon contemporain), et en 1932-1933, Nihon shihonshugi hattatsu shi kôza (Discours sur le développement du capitalisme japonais). En 1937, c’est l’un de ses membres, Sakisaka Itsurô (1897-1985) qui rédige le Nihon shihonshugi no sho mondai : shihonshugi to nôson no shakaiteki bunka (Ensemble des problèmes du capitalisme japonais, capitalisme et culture sociale des villages). Parmi les plus importants des membres de Rônô-ha, on citera Ôuchi Hyôe, futur président de l’Université Hosei de 1950 à 1959.

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Aux yeux de cette seconde école, la bourgeoisie financière formait déjà des groupes suffisamment puissants avant Meiji pour exercer une véritable hégémonie sur la classe dominante des samurai et des daimyô[17][17] Les samurai sont des guerriers au service des daimyô,.... L’importance idéologique et institutionnelle de « l’Ancien Régime » japonais était reconnue, mais sur le terrain économique, le Japon d’avant Meiji contenait déjà des éléments capitalistes et quant au Japon industrialisé comment refuser de le considérer comme capitaliste ? Pour Rônô, le capitalisme japonais n’est pas de nature féodale, les quelques traits féodaux qu’il montre encore n’étant que des accidents de développement. Meiji ishin a été une révolution bourgeoise, qui tire son origine des développements du capitalisme à l’intérieur même de la société japonaise, et c’est pourquoi Rônô-ha insiste plus que Kôza-ha sur la création des manufactures dispersées dans les provinces, qui perturbent la vie économique traditionnelle, et sur l’ascension de commerçants riches à Edo et Ôsaka, qui deviennent prêteurs d’argent et auxquels s’adressent grands et petits seigneurs, et les shôgun Tokugawa eux-mêmes.

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La controverse entre ces deux groupes a longtemps marqué l’écriture de l’histoire au Japon, même si on a eu tendance à trop la simplifier. Mais l’objectif que nous nous étions assignés nous interdit de prolonger plus longtemps cette présentation, cet article se proposant seulement de montrer qu’avant même la mise en place de cette réforme, l’histoire agraire et plus généralement rurale avait déjà donné lieu au Japon à de multiples publications [18][18] Dans une bibliographie très touffue depuis les années.... Il est temps désormais de rechercher les véritables raisons du succès de cette réforme.

La réforme agraire, résultat de la politique d’occupation ?

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Il nous faut en premier lieu faire un sort à deux explications qui n’en sont pas, du moins prises isolément, l’une l’attribuant à la politique d’occupation, l’autre à une origine « culturelle », les précédents à cette réforme. La première consisterait à attribuer le succès de la réforme à la politique d’occupation, et à soutenir que la réforme agraire fut simplement imposée, de même que la nouvelle constitution, par l’occupant américain. Une telle hypothèse, outre qu’elle serait très insuffisante, est surtout totalement fausse. De toutes les directives données par MacArthur et les forces d’occupation (scap, Supreme Commander of Allied Powers, d’après le titre donné à MacArthur), la réforme agraire fut pratiquement la seule à être décidée, du moins au départ, presque sans aucune intervention américaine. Un projet de réforme est mis à l’étude dans les semaines suivant la capitulation, et dès le 6 décembre 1945, une première loi est votée au Parlement, qui suscite de violents débats. Malgré les nombreux amendements qu’il subit, le texte en est effectivement très « révolutionnaire », puisqu’il propose d’obtenir des propriétaires à la tête de plus de 5 chô (la limite envisagée à l’origine, de 3 chô, ayant été réévaluée) qu’ils cèdent l’excédent de leurs terres à leurs anciens fermiers [19][19] Un chô équivaut quasiment à un hectare, exactement.... Le principe du remplacement de la rente foncière en nature par une rente en argent, qui fut largement discuté, est également au centre de cette loi. Ce n’est qu’après ce vote que le scap, par l’intermédiaire de MacArthur, donne de la voix et exprime sa décision de mettre un terme à « l’esclavage des paysans japonais pendant des siècles d’oppression féodale » [20][20] Cité par Yoshida, 1961, p. 196. Dans son discours d’octobre.... Une mission d’experts américains est aussitôt dépêchée pour réfléchir à un renforcement de ces premières dispositions, alors que Derevyanko, le représentant soviétique, et Mac Mahon Ball, le représentant britannique proposent tous deux des projets de réformes tout à fait irréalistes [21][21] Le représentant soviétique demandait la confiscation....

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Si les experts américains par leur rapport contribuent à renforcer le rôle de l’État dans la gestion du processus de redistribution des terres, la loi du 11 octobre 1946 qui fixe les modalités de la réforme n’est pas en définitive très différente du projet japonais originel. Le seuil des terres qu’un propriétaire peut conserver, à condition qu’il les exploite lui-même, est à nouveau abaissé à 3 chô. Tout paiement en nature des fermages est supprimé, et ceux-ci sont plafonnés à 25 % de la récolte. C’est l’État qui rachète et redistribue les excédents, en prêtant attention à ce que les anciens propriétaires ne puissent reconstituer leur domaine. Mais après ce premier document, il ne faut pas moins de dix textes supplémentaires, sans compter les 31 ordonnances qui se succèdent, pour en terminer avec la mise au point de la réforme [22][22] Pour plus de détails : Grad, 1952.. Il est probable que l’absence d’une force d’occupation aurait rendu difficile l’application d’une réforme agraire aussi poussée, en tous cas en si peu de temps, puisque dès la fin de 1949, soit en à peine trois années, plus de la moitié des terres cultivables du pays changent de mains [23][23] Fin 1949, il n’y a plus que 5 % des familles paysannes.... Cependant, les politiques envisagées avant l’intervention tardive des experts du scap montrent qu’un projet de redistribution était déjà largement précisé, et même en cours d’acceptation, avant cette intervention.

Des précédents à la réforme de 1946

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Donner l’initiative de cette décision à la force d’occupation américaine est aussi le moyen de montrer combien une telle idée était étrangère au Japon. Ce n’est pas le cas, puisque l’idéal d’une réforme agraire a au contraire longtemps été au cœur des initiatives politiques ; aussi loin qu’au vii e siècle, le volet foncier des réformes dites de l’ère Taika (littéralement, « grande réforme ») en 645 avait placé les rizières sous le contrôle direct de l’État. Ce dernier s’arrogeait le droit de procéder régulièrement à un allotissement des rizières à des paysans en mesure de les exploiter, tout en conservant la propriété effective du sol, qui redevenait la propriété de l’Empereur lors du décès de l’exploitant. Une politique qui s’inspirait clairement de celle mise en pratique sous la Chine des Sui (581-618), puis au début de la dynastie des Tang (618-626). Nos connaissances sur le régime de propriété foncière au Japon antérieurement à cette mise en place sont très peu sûres ; ce que nous savons par contre c’est que, dès le milieu du x e siècle, la propriété privée du sol était devenue largement majoritaire. Pourtant, la question de la réforme du foncier continue de transparaître dans les textes bien après cette date et nous pouvons penser que cet événement, bien que lointain, a laissé des traces dans les mentalités japonaises au xx e siècle. La réforme de 645, réglementée en 701 par le code Taihô, fut d’une réelle importance dans l’histoire japonaise et on peut imaginer que les concepteurs de la réforme agraire de 1946 aient eu en tête cette première redistribution du sol menée avec un certain succès à l’échelle nationale.

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Dans la limite de nos connaissances, il ne semble pas que la réforme agraire de 645 ait déclenché une opposition directe suffisamment importante pour nuire à son application. L’évolution ultérieure et le peu d’emprise dont dispose le gouvernement central à l’époque sur l’ensemble du territoire japonais, deux caractéristiques qui distinguent nettement les réalités chinoise et japonaise, nous permettent de supposer que des propriétaires terriens antérieurs à la réforme se soient laissés déposséder, en échange d’avantages consentis, sous forme de postes rémunérés dans la nouvelle administration locale, essentiellement au niveau des districts et des communautés villageoises [24][24] Alors que les postes plus importants étaient octroyés....

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Pourtant plus que dans une explication d’ordre « culturel », c’est plutôt dans une période beaucoup plus proche de la réforme de 1946, marquée par la pression paysanne, que résident les raisons profondes de sa réussite.

Une pression paysanne continuelle

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Parmi les plus évidentes explications au succès de cette réforme agraire japonaise, on remarquera qu’elle est en fait portée par une pression en faveur des changements émanant des exploitants agricoles eux-mêmes. Marquées par un contexte social difficile, les années 1920 et 1930 avaient vu de violentes émeutes soulever les campagnes. Ainsi, entre 1920 et 1941, ce ne sont pas moins de 70 000 émeutes rurales qui agitent et parfois ensanglantent les campagnes japonaises [25][25]  Aoki, 1966., au point qu’à partir de 1917, le gouvernement ressent la nécessité d’en faire des relevés statistiques recueillis sous l’expression kosaku sôgi, ce que l’on pourrait traduire par « conflits concernant le fermage ».

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La révolte paysanne est un phénomène trop ancien, au Japon ou en Occident pour qu’on veuille en rechercher les origines. Mais si nous nous attachons de préférence aux révoltes paysannes présentant des caractéristiques modernes, c’est à dire des révoltes structurées et plutôt marquées par des revendications politiques et économiques, c’est en fait dès le xv e siècle que les communautés paysannes commencent à être suffisamment organisées pour pouvoir résister, et assez souvent de façon victorieuse, à la pression fiscale [26][26]  Davis, 1988, p. 221-247.. De violentes actions paysannes continuent à prendre place sous les Tokugawa, puisque Aoki Kôji recense environ 3 000 révoltes paysannes assorties de violence sur deux siècles et demi, soit en moyenne une par mois [27][27] Mais leur accélération sur la fin du shôgunat fait..., et à peu près autant de soulèvements de moindre importance.

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Les révoltes paysannes deviennent cependant plus nombreuses sur la fin du shôgunat. À l’automne de 1836, la grande famine de l’ère Tenpô provoque des soulèvements paysans massifs : 50 000 révoltés dans la province de Kai, plus de 10 000 dans le district de Kamo, près de Mikawa [28][28] Le Kamo no sawagitachi (Les Troubles de Kamo), rédigé.... L’agitation des campagnes japonaises connaît un apogée lors de l’année 1866 avec des soulèvements très organisés et poussés par des objectifs politiques clairement définis, dans les régions de Fukushima, Shinobu et Date. 70 000 paysans participent au soulèvement de Fukushima et exigent l’abolition d’un nouvel impôt sur les vers à soie, le blocage de la hausse d’intérêts sur les prêts et le contrôle du prix du riz [29][29] Le texte anonyme connu sous le titre Ôshû Shinobu-gun.... L’année suivante c’est au tour de la région de Nagoya d’être touchée par le mouvement connu sous le nom d’Ee ja nai ka. Nommé d’après une expression que l’on pourrait traduire en français par « pourquoi pas ? », du cri que poussaient ses participants, ce mouvement se répandit dans l’ensemble du pays. N’ayant pas eu de véritable chef ni de revendication commune, il reste difficile à analyser et se caractérise plutôt comme une sorte d’hystérie collective ayant touché plusieurs millions de personnes. Danses frénétiques, adoption des principes relevant de l’inversion du monde comme le travestissement ou l’adoption de la nudité, autant de pratiques qui le rapprocheraient d’expressions de la culture populaire que nous connaissons en Occident, ritualisées comme le Carnaval ou non ritualisées comme les mouvements millénaristes.

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Dans les années 1873-1877, c’est contre la réforme de l’impôt foncier de 1873 que tout le pays se soulève. En 1874 par exemple, 300 000 révoltés dans la région de Fukuoka dans l’île de Kyûshû sont violemment réprimés par les forces de l’ordre, mais l’impact est si fort que le gouvernement procède rapidement à une baisse de l’impôt foncier. Entre 1882 et 1884, une seconde vague de révoltes rurales balaye les départements de Fukushima, Nagano, Aichi et Saitama, requérant des mesures contre l’endettement et la dépossession des terres dont sont victimes les paysans ; ces révoltes sont beaucoup plus violentes que les précédentes. Toutes ces actions gagnent un appui politique de plus en plus prononcé. Dans les années 1870, le Jiyû Minken Undô (Mouvement pour la liberté et les droits du peuple) avait une assise rurale non négligeable, mais était constitué surtout de paysans aisés. Dans les années 1880 en revanche, le Jiyû-tô (Parti libéral), premier parti politique japonais, est investi par des paysans pauvres à la recherche de réformes radicales et encadre les révoltes rurales de Fukushima en 1882 et de Chichibu en 1884. La deuxième vague de révoltes est nettement plus politisée puisque, aux revendications concernant les réformes agraires, se mêlent celles de la mise en place du suffrage universel masculin, de l’indépendance des gouvernements locaux, et même la demande de création d’une assemblée nationale.

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Une nouvelle série de révoltes paysannes, souvent appelées « émeutes du riz », se déclenche dans les années 1917-1918. Comme nous le remarquions, au début des années 1920 les soulèvements de fermiers deviennent encore plus fréquents, surtout dans les régions les plus industrialisées du Japon central où le pourcentage de propriétaires non exploitants est le plus élevé. Il apparaît que chacune de ces révoltes implique de moins en moins d’individus. Beaucoup plus nombreuses, elles deviennent aussi plus sporadiques et plus limitées géographiquement, ce qui est le signe de la perte d’influence des syndicats et des partis dans un contexte néanmoins de plus en plus difficile [30][30]  Kayô, 1977, p. 69.. Mais ce bref résumé nous fait aussi comprendre que le rôle des communautés rurales s’est de plus en plus effacé dans des soulèvements et que ceux-ci sont de plus en plus le fait d’individus, et principalement des fermiers.

Structures socio-économiques en milieu rural

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Les fermiers (kosaku) représentent en effet dans la période précédant la Seconde Guerre mondiale environ un tiers des 5,5 millions de familles d’exploitants agricoles que comptent alors les campagnes ; ils louent de petites parcelles à des propriétaires terriens (jinushi) pour un loyer qui représente encore près de la moitié de leur récolte. En plus de leur immense influence dans les communautés rurales auxquelles ils appartiennent, des grands propriétaires – à l’échelle japonaise, ce qui nous le verrons est très différent de ce à quoi l’on peut s’attendre – se partagent 50 % de la sau. Ils représentent la majorité à la Chambre des Pairs, et bloquent toute évolution de la situation. Le problème essentiel que connaît alors le monde rural japonais est la rareté des terres disponibles dans un pays très densément peuplé et resté majoritairement agricole jusqu’à la fin du xix e siècle et même encore dans le début du siècle suivant, malgré un développement spectaculaire du secteur industriel. Les 5,5 millions de familles d’exploitants n’ont à se partager que 6 millions d’ha de terres dévolues à l’agriculture, ce qui, en tenant compte des parcelles non mises en culture, ne représente pas plus d’un hectare par famille. Pourtant, il ne faut pas perdre de vue que sur la moitié de ces terres c’est la culture du riz qui est pratiquée, un type de culture qui demande des mécanismes d’exploitation et suscite des structures sociales très particulières. Sur le plan de la simple agriculture, reconnaissons que les hauts rendements en riz, possibles sur une parcelle convenablement irriguée et soigneusement entretenue, font d’une parcelle d’un hectare de rizière un terrain plus productif et plus propre à assurer la subsistance d’une famille qu’un hectare de terre à blé.

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Il semble utile de rappeler ici quelques éléments à l’origine de différences essentielles entre les sociétés rurales japonaise et européenne. Le premier est lié à ce type d’agriculture très particulier qu’est la riziculture inondée à haut rendement, qui depuis son introduction au Japon, à l’aube du iii e siècle avant notre ère en provenance de Chine, est en mesure d’assurer la subsistance d’une population très nombreuse. Francesca Bray a montré, depuis sa collaboration aux travaux de Joseph Needham [31][31] Dans le célèbre Science and Civilisation in China. combien la riziculture, plus encore au Japon qui ne connaît pas les généreuses moussons que l’on rencontre ailleurs en Asie, nécessite une parfaite maîtrise des techniques d’irrigation, les terres devant être inondées sur une hauteur n’excédant pas quelques centimètres et de manière très régulière pour permettre la croissance d’une plante fragile. La coordination des efforts amenant cette maîtrise de l’eau ainsi que les travaux nécessaires à la constitution de terrasses parfaitement planes dans un pays où ne l’oublions pas, la surface des terres naturellement propices à l’agriculture n’excède pas 14 % de la surface totale du pays, ont été plusieurs fois relevées comme ayant créé les conditions favorables à la mise en place d’un confucianisme rigide.

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Un pionnier des études rurales au Japon, Takahashi Kôhachirô, en avait déduit que par rapport aux structures sociales existantes en Europe, l’agriculture de rizière avait développé les relations de type vertical dans les villages et donné un caractère patriarcal propre à la structure des communautés rurales en Extrême-Orient, alors qu’en Europe occidentale la vaine pâture collective avait privilégié les relations de type « horizontal et mutuel » entre paysans [32][32]  Takahashi, 1953, p. 237. Cette théorie est développée.... Sans nous engager dans une voie d’explication unilatérale par la riziculture, remarquons que les contraintes sociales ont été d’un autre niveau que celles qu’a pu connaître disons la France et que la petitesse des parcelles prend au Japon un sens très différent.

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En particulier, ces conditions concourent au développement de la communauté rurale. Il y a d’ailleurs au Japon une longue tradition d’autonomie de ces communautés rurales, celles-ci pouvant se trouver à certaines époques beaucoup plus indépendantes qu’elles ne le furent en Occident [33][33] Dans le numéro 2 des Annales esc paru en 1995, se.... Du xiv e au xvi e siècle, des organisations communautaires, les , voient le jour ; si elles ne résistent pas à la mise en place du shôgunat des Tokugawa, certaines connaissent néanmoins une durée de vie assez longue. Comme l’a montré Pierre-François Souyri, les peuvent être indifféremment des confédérations de villages ou de quartiers à l’intérieur de villes et non des moindres, puisque la capitale du Japon elle-même, Kyôto, connaît leur apparition ; leur constitution résulte de la nécessité du regroupement défensif en une période de guerres civiles, comme en témoignent les quartiers fortifiés apparaissant dans la capitale. Mais en milieu rural elles correspondent à des villages, et l’on parle alors de sosôn, « communauté rurale ». L’insécurité due aux guerres civiles avait contribué au renforcement des pouvoirs de ces communautés, qui s’arrogent des compétences administratives, fiscales, et même judiciaires et militaires, au point que l’on voit apparaître des notables villageois qui prennent le titre de jizamurai (samurai villageois) [34][34]  Souyri, 1999..

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Leur autonomie n’était pas compatible avec l’effort centralisateur du shôgunat, aussi le système bakuhan mit un terme à nombre de leurs prérogatives, mais leur pouvoir n’est pas nié tant qu’il ne défie pas directement la suprématie du bakufu. Mark Ravina a montré que le shôgunat et les daimyô, qui disposaient dans la gestion de leurs domaines d’une assez large autonomie, avaient encouragé à plusieurs reprises les communautés paysannes à participer à des activités autres qu’agricoles et à prêter attention à ce qu’on peut déjà qualifier d’économie de marché [35][35]  Ravina, 1999.. Bien que toujours affirmée dans les textes officiels, la distinction entre paysan et marchand était devenue de moins en moins réaliste tandis que la classe paysanne s’engageait dans la voie de la différenciation.

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Dans cette agriculture où le riz tenait une place majeure, la richesse des seigneurs féodaux se trouvant à la tête des provinces (daimyô) a très tôt dépendu de l’impôt en nature que leur versaient des paysans, puisque le shôgunat des Tokugawa avait fait un relevé très précis du kokudaka, ou production imposable de riz que chacun de ces seigneurs tirait de ses domaines et qu’il avait l’habitude de mesurer la puissance des daimyô en fonction de cette échelle de revenus [36][36] Le kenchi ou arpentage de la terre, a été entamé avant.... Le seigneur lui-même rémunérait ses samurai, devenus administrateurs de ses domaines plus que guerriers, avec des « salaires » en nature, payés en riz. Au cours de la longue période de paix qu’a traversée le Japon après 1600, les seigneurs et même les samurai qui se trouvaient sous leurs ordres s’étaient progressivement éloignés des campagnes et avaient établi leur résidence permanente dans les villes qui se développèrent au pied des châteaux au cours du xvii e siècle, les jôkamachi (littéralement « villes sous le château », en fait villes seigneuriales). Ces jôkamachi, outre qu’elles regroupaient environ 10 % de la population du domaine, étaient le centre de vastes régions agricoles, mais les 250 à 270 fiefs (han) que comptait le Japon ayant pour la plupart des dimensions assez réduites, des ressources supplémentaires par le commerce furent vite recherchées.

L’impact du développement urbain à l’époque d’Edo (1603-1868)

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L’expansion de certaines villes, comme Kyôto, Ôsaka et surtout Edo (la future Tôkyô) était devenue formidable. Au début du xviii e siècle, Edo avait déjà probablement atteint le million d’habitants, Kyoto 570 000 habitants et Ôsaka 350 000. On estime ainsi que 10 % de la population japonaise vivait alors dans des villes de plus de 10 000 habitants [37][37]  Kessler, p. 198.. La croissance de la ville d’Edo, ainsi que les transports intérieurs, étaient de plus dopés par l’existence du sankin kôtai, une obligation de résidence alternée et de présence d’otages dans la capitale shôgunale pour les daimyô des provinces dans le but de mieux les surveiller. Tous ces changements sont allés de pair avec l’apparition de marchés intérieurs en expansion rapide, demandeurs de produits alimentaires bien sûr, mais aussi de produits manufacturés, comme des textiles ou des porcelaines. En conséquence s’est développée une proto-industrie urbaine et rurale. Une classe marchande puissante existait en fait depuis que le shôgunat des Ashikaga (1338-1568) avait donné un nouveau développement à un commerce de type international avec la Chine et l’Asie du Sud-Est, mais aussi du fait d’un trafic important reposant sur la commercialisation d’une production agricole de plus en plus diversifiée. Des cultures complémentaires au riz comme le coton, le colza, le chanvre, le tabac, le mûrier, la canne à sucre ou encore le blé, étaient apparues dès cette époque, et de ce fait, la paysannerie elle-même n’était pas sortie inchangée de cet essor économique.

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Cette commercialisation et une extraordinaire croissance démographique avaient rendu nécessaire une amélioration importante de la productivité du riz et le monde rural japonais avait commencé à accéder à l’économie monétaire dès le début du xv e siècle, car contrairement aux redevances sur le riz prélevées en nature, celles sur les cultures nouvelles le sont en argent. Pour les samurai et les daimyô qui sont soumis aux contraintes d’une économie urbaine de type monétaire, il devient nécessaire de convertir en argent comptant leur revenu en nature. Une classe de financiers se développe dans ce dessein. Lorsque le pays se ferme, financiers et commerçants, loin de disparaître, se tournent vers le marché intérieur. L’ancienneté de ce développement économique explique l’essor des villes et des marchés au xvii e siècle, mais les conséquences sociales de ces réalités économiques se font encore attendre jusqu’à la fin de la période Tokugawa. Comme dans la France du xviii e siècle, le développement urbain suscite une explosion de la demande de main-d’œuvre, vers des activités domestiques ou artisanales, et un exode rural important, pas nécessairement définitif d’ailleurs [38][38]  Leupp, 1992..

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Dans le dernier siècle du bakufu, c’est à dire essentiellement au xviii e siècle, la propriété de la terre connaît des changements significatifs, qui vont tous dans le sens d’un passage de la propriété des terres agricoles aux mains de propriétaires résidant en milieu urbain. Malgré les interdits concernant la vente des terres, les marchands enrichis ont peu à peu réussi à s’approprier des lots en prêtant aux paysans dans une telle mesure que l’hypothèque faisait d’eux les propriétaires effectifs de la terre. Ils pouvaient aussi financer le défrichement des terres incultes ; ces opérations furent nombreuses, la terre cultivable passant de 1,62 millions d’ha en 1600 à 2,83 millions en 1720, mais elles furent le plus souvent le fait des communautés rurales elles-mêmes, avec l’appui des autorités. Enfin, les plus gros propriétaires quittaient massivement les communautés rurales dont ils étaient issus pour aller s’installer en ville. Depuis qu’au milieu du xviii e siècle le prélèvement seigneurial sur la récolte était passé d’un prélèvement variable à un pourcentage fixe en nature (jômen) le fermage s’était étendu, surtout dans l’ouest du pays, jusqu’à concerner près du tiers des terres en culture, et avait facilité ces évolutions. Que de nombreux règlements interdisant la vente de terres soient émis par le shôgun Yoshimune (qui occupe la fonction de shôgun de 1716 à 1745) ne doit pas nous tromper ; il y a un véritable passage de la terre aux mains de citadins, qui ne fait que s’accélérer dans le dernier siècle du shôgunat.

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Outre le riz, de nombreux foyers cultivaient aussi dans des champs d’altitude des fruits, des légumes ou encore le soja, nécessaire à l’apport quotidien en protéines qu’un élevage animal très marginal ne pouvait satisfaire, mais aussi des cultures industrielles comme le mûrier, destiné à la production de soie, le coton et le chanvre. C’est le développement de ces productions autres qu’alimentaires, le plus souvent artisanales ou proto-industrielles, mais parfois agricoles quand il s’agit de cultures ou d’élevages industriels comme celui du ver à soie, qui permet à ces familles paysannes vivant sur des lopins minuscules de subvenir à une existence qui aurait été des plus précaires sans l’apport de revenus supplémentaires. Diversification privée des activités agricoles, mettant déjà le paysan en relation avec le monde du commerce, ou location pure et simple à l’industrie d’une force de travail individuelle, le rural japonais diffère de son homologue européen, peut-être d’ailleurs plus quantitativement que qualitativement.

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Avant Meiji, nous pouvons donc résumer ainsi la situation du paysan japonais : majoritairement fermier, et fortement endetté, il n’en est pas pour autant exclu d’une économie de marché en train de se développer dans les campagnes. Finalement assez peu en contact avec les représentants du bakuhan, les samurai et les daimyô, depuis longtemps fixés en ville, la paysannerie japonaise est confrontée à un second exode en direction des villes, celui des propriétaires des terres. Bien que constituée majoritairement de fermiers, elle connaît une diversification déjà avancée, et très nombreux sont les paysans qui cumulent plusieurs activités.

Le monde rural face à l’industrialisation après Meiji

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Sous Meiji, les choses évoluent plus rapidement, mais pas forcément dans le même sens. On sait que le développement industriel japonais dans la seconde moitié du xix e siècle a été étroitement lié aux évolutions du monde rural. Au moment de la révolution industrielle de Meiji, les deux mondes, le rural et l’industriel, ne sont pas du tout hermétiques. L’industrie japonaise naissante est composée de trois grands secteurs principaux, aux caractéristiques assez différentes : un secteur textile à la production très importante, une industrie lourde sous contrôle de l’État et toute une série d’industries traditionnelles parfois plus proches de l’artisanat. Dans le secteur du textile, la grande majorité de la main-d’œuvre est féminine, d’origine rurale et ce salaire vient s’ajouter au revenu principal du foyer, d’origine agricole. Les conditions économiques ont parfois rendu nécessaire un deuxième, un troisième, voire un quatrième salaire, alors l’épouse et plusieurs des filles travaillent, mais ces revenus restent secondaires par rapport au revenu principal agricole, car ils sont soumis à une conjoncture très sensible aux aléas économiques dans une époque de création d’une puissance industrielle nationale. Le développement de l’industrie lourde répond à une autre problématique. La dureté des conditions de travail et le contrôle par l’État font qu’une part significative des ouvriers et mineurs employés dans ce secteur est à l’origine composée de détenus de droit commun. Quant au secteur des industries traditionnelles, il assure la consommation nationale de produits de la vie quotidienne, avant de devenir un secteur exportateur en Asie. À cause de leur taille réduite, ces entreprises plutôt artisanales, voire familiales, emploient peu d’ouvriers sinon des journaliers, de manière souvent temporaire, même si elles représentent un bon tiers de la main-d’œuvre non agricole. Mais malgré des caractéristiques très particulières, les deuxièmes et troisièmes secteurs restent marqués par la présence d’une main-d’œuvre rurale, les plus pauvres des paysans, proie privilégiés des « marchands de travail » (littéralement, oyakata « personne-parent »), sortes d’agents recruteurs utilisés par les patrons d’industrie japonais.

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Au niveau macro-économique, on sait par ailleurs que la révolution industrielle japonaise a pu se faire sans emprunts exagérés à l’étranger grâce à la manne d’un impôt foncier très lourd [39][39] Il revient à augmenter de près de 40 % la valeur brute..., pesant sur de très nombreux propriétaires. C’est en 1873 qu’une enquête nationale de 9 ans est lancée pour faire un inventaire précis des terres et de leurs propriétaires. Les résultats obtenus permettent de passer d’un impôt en nature sensible aux variations du marché à un impôt en argent beaucoup plus sûr, malgré des variations monétaires non négligeables.

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Ce qui peut sembler une aggravation de la condition paysanne est compensé par les améliorations techniques dans l’agriculture qui ont accompagné Meiji, même si beaucoup d’innovations n’ont en fait concerné que les « grands » propriétaires. Un hectare de 1946 ne signifie pourtant plus la même chose qu’un hectare de 1868. Déjà avant cette date, les hauts niveaux de productivité agricole remarqués dans les années suivant de près le Meiji ishin peuvent s’expliquer par la circulation de manuels d’agriculture qui connaissent un succès grandissant et qui visent à répandre des pratiques observées dans un lieu particulier lors des dernières décennies du shôgunat [40][40]  Smith, 1959, p. 89-92.. Le mouvement s’accélère après 1868 avec l’échange de techniques mais aussi de semences par des sociétés d’agriculture créées à l’initiative locale ou privée. En 1899 et 1900, deux lois permettent la création des sociétés agricoles et des coopératives agricoles pour promouvoir les techniques nouvelles.

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Avec une productivité à l’hectare de 2,36 tonnes de riz minimum en moyenne [41][41] Selon les sources officielles réalisées pour l’établissement..., pour les années 1878-82, le Japon dépassait déjà largement les autres pays d’Extrême-Orient, qui ne réalisent pas de tels taux avant la révolution verte des années 1950-60. Dans ces conditions, même les 17 % de la récolte qui échoient à l’exploitant et à sa famille, soit 0,4 tonne par an, peuvent suffire à assurer leur subsistance, mais ne vont pas beaucoup plus loin que le minimum vital [42][42] Si l’on part du principe qu’un kilogramme de riz apporte.... L’irrigation et la colonisation du Hokkaidô permettent d’accroître la sau de plus de trois millions d’hectares, tandis que les cultures se diversifient. Entre 1880 et 1920, la production agricole augmente de 2 % par an en moyenne, surtout après 1905. Sur cette même période, la productivité agricole s’accroit de plus de 50 % et pour plus de 65 % pour la riziculture. La production agricole augmente de 120 % entre 1880 et 1930 en dépit d’un fléchissement, assez léger il est vrai, des effectifs.

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Malgré ces chiffres impressionnants, les réformes de Meiji n’ont pas véritablement cherché à modifier la propriété du sol. Takahashi Kôhachirô relevait déjà dans l’après-guerre que si le Meiji ishin avait été moins total que la Révolution française, ce n’était pas parce qu’il aurait été frileux dans le domaine des institutions politiques ou du social, mais bien parce qu’il s’était refusé à entamer la base économique des classes dominantes, foncière, en ne faisant pas de réforme agraire. Ainsi le chiso kaisei (« réforme de l’impôt foncier ») de l’ère Meiji était considéré par le même Takahashi comme ayant amoindri la superficie des terres disponibles et utilisables par les paysans, alors que la Révolution française, grâce à la vente des biens nationaux, avait au contraire permis au paysan français d’accroître sa parcelle. Il est exact que de nombreux hectares de terres et de forêts, utilisés jusque là par les paysans comme biens communaux, sont en effet au début de Meiji confisqués par l’État pour constituer des domaines publics ou privés, dépouillant les paysans japonais des droits d’usage. Pourtant l’importance de ces droits d’usage sur la terre communautaire était déjà au xix e siècle battue en brèche par les gains apportés par d’autres activités, qui avaient permis au paysan japonais de s’insérer dans une économie de marché.

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On ne doit en outre pas se méprendre sur le terme de « propriétaire terrien » (jinushi), un grand nombre de ceux-ci au Japon même après Meiji n’étant nullement à la tête de vastes propriétés, mais là encore assez souvent de petites parcelles. Certes au lendemain du Meiji ishin, le passage à un impôt en argent rend de plus en plus difficile pour les petits propriétaires d’assumer leur devoir fiscal et les conduit à l’endettement, puis à la perte pure et simple de leur parcelle. La spéculation effrénée qui suit la déflation mise en œuvre par le ministre des finances Matsutaka dans les années 1880 accentue même ce processus de concentration des terres en provoquant une chute des prix agricoles. Pourtant si nous rencontrons des propriétaires terriens de ce type qui tirent de vastes propriétés des revenus suffisants pour se consacrer à des activités politiques ou économiques de grande envergure, ils sont plutôt une exception que la règle dans le Japon d’avant la réforme agraire. Même chez les propriétaires absentéistes résidant en permanence en ville et ayant confié la gestion de leurs terres à un gérant, la parcelle de petite dimension reste largement majoritaire. Qu’il s’agisse de personnes ayant hérité d’une terre familiale après avoir quitté leur village natal pour s’adonner à des activités non agricoles, ou au contraire de marchands ou financiers de la ville la plus proche ayant acquis les terres de leurs débiteurs dans l’incapacité de payer, les parcelles restent d’assez petite dimension ; insuffisantes à assurer un revenu complet, elles ne représentent au contraire qu’un complément de revenus pour des personnes engagées dans d’autres activités. L’exiguïté des parcelles oblige donc non seulement les paysans mais aussi la plupart des propriétaires à chercher ailleurs, plus encore après les bouleversements financiers des débuts de Meiji, d’autres sources de revenus.

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Cette recherche n’était pas nouvelle, même avant Meiji. À la veille de Meiji le bakuhan était dans un état de déchéance poussé. De fortes critiques ont été adressées à l’interprétation selon laquelle la France d’Ancien Régime aurait toujours été, et principalement en milieu rural, un pays féodal. Il est pourtant assez clair qu’en milieu rural justement, l’aristocratie, si elle a perdu au moins une partie de la prééminence économique, continue à posséder de nombreux privilèges pas seulement honorifiques, qui lui permettent de tenir encore une position privilégiée. Le droit de justice seigneuriale surtout, mais aussi d’autres droits comme celui de chasse ou de colombier, tous ces droits pour la suppression desquels les cahiers de doléances du tiers état se font l’écho, témoignent d’une position de force conservée par l’aristocratie en dehors des villes. Rien de semblable au Japon, où nous avons remarqué que la présence de l’aristocratie était concentrée dans les villes seigneuriales (jôkamachi). La campagne japonaise est privée de la présence d’une aristocratie rurale qui s’opposerait à la modernisation, et qui a été largement écartée de la campagne lors de la période Tokugawa pour se fixer dans ces jôkamachi. Pour preuve de ces liens brisés avec leur domaine, après Meiji, si certains des samurai retournent en milieu rural, les liens de mariage ou d’adoption que nombre d’entre eux avaient contracté avec la classe marchande, dénoncés à l’époque comme « l’alliance du sabre et du yen », font que beaucoup choisissent au contraire de rester dans les villes et deviennent fonctionnaires, cadres, banquiers, enseignants, au service du nouveau régime.

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Les révoltes de samurai comme celles de Saigô Takamori qui ensanglantent les premières années de Meiji, sont provinciales certes, mais jamais véritablement rurales, comme avait pu l’être par exemple celle menée par les samurai chrétiens à Shimabara en 1637. Au contraire, les révoltes rurales sont le fait des paysans et des paysans seuls. Une assez nette différence donc entre le cas français et le cas japonais, où la différenciation de la paysannerie est plus poussée du fait de l’absence de propriétaires et de hiérarchie aristocratique sur place. Alors que la situation économique et sociale en milieu rural connaissait un extraordinaire bouleversement et que les valeurs traditionnelles y étaient largement remises en question, on comprend que le Meiji ishin n’ait pas eu sa Vendée, bien que certaines des conditions aient été similaires, comme le refus de la conscription qui suscite dans les campagnes japonaises des vagues de rébellion dans les années suivant sa mise en place, en 1873. Même en milieu urbain d’ailleurs, là où les corporations sont toutes puissantes, la situation du Japon n’obéit pas exactement à un modèle. Hazama Hiroshi a montré [43][43]  Hazama, 1976, p. 24 et suivantes. que les artisans de la fin de l’époque Edo étaient beaucoup moins encadrés par les corporations de métiers (kumiai-nakama) que leurs homologues européens. Certes leur formation passait par une longue période d’apprentissage sous la férule d’un maître, mais dès cette période de formation achevée, ils devenaient très attachés à leur indépendance et n’hésitaient pas à parcourir le pays, parfois pour rencontrer d’autres artisans et perfectionner leur art, mais ils étaient aussi capables de quitter leur emploi simplement parce que l’envie les en prenait ; les corporations se révélaient incapables de contrôler la masse d’artisans journaliers ou engagés pour des périodes plus longues qu’avait fait naître une industrie rurale en pleine expansion.

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Enfin, existaient de considérables différences régionales. Le débat qui oppose les spécialistes du Japon des Tokugawa sur l’étendue de la modernité du pays avant Meiji révèle en fait surtout l’existence d’importantes oppositions entre la ville et la campagne, mais aussi entre les provinces, par exemple le Kyûshû et le Honshû. Alors que les clans du Sud-Ouest encouragent volontiers la modernisation par le commerce et l’industrie, ceux du Japon central, plus près du pouvoir shôgunal disposent d’une marge de manœuvre beaucoup plus réduite. À la veille de Meiji, ce sont ces domaines les plus éloignés du pouvoir central qui se retrouvent les plus avancés sur le plan technologique. Sans y voir nécessairement un lien de cause à effet, on peut noter que ce sont de ces clans éloignés du pouvoir que sont sortis nombre de réformateurs de l’ère Meiji, en particulier des clans Satsuma et Chôshû. L’explication politique est ici tout autant valide que l’économique, car ces anciens samurai souvent pauvres et de petite noblesse longtemps écartés du pouvoir politique éprouvaient le désir d’une revanche sur le pouvoir shôgunal, et certains s’étaient en fait peu à peu engagés dans la voie des réformes économiques.

L’interventionnisme accru de l’État au début du xx e siècle

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Les premières décennies du xx e siècle connaissent des évolutions encore plus spécifiques, qui montrent qu’avant la réforme agraire de 1946, il y avait déjà eu des tendances à une redistribution du sol, dont certaines s’étaient même concrétisées. Si le début du xx e siècle est le moment où les fermiers créent des syndicats, plus souvent à l’échelle locale que nationale, c’est aussi celui où les propriétaires commencent eux-mêmes à se regrouper en associations coopératives (kyocho kumiai), surtout après le début des émeutes du riz en 1917. Les agents de police résidant dans les villages ont une position plus ambiguë. Jusqu’en 1921, date à laquelle le ministre de l’Intérieur Tokonami Takejirô leur demande de durcir leur attitude contre les mouvements socialistes, ils sont plutôt du côté des fermiers, contre les propriétaires, étant même perçus comme un puissant contrepoids. Mais après cette date, ils deviennent en quelque sorte les alliés des propriétaires, et même de leurs représentants, lorsque nous avons affaire à des propriétaires absentéistes (fuzai jinushi) de plus en plus nombreux et qui craignent de moins en moins les répercussions au village d’une attitude virulente. Les propriétaires recourent ainsi le plus souvent à des procès, leurs liens avec des avocats leur assurant, ainsi que le Code civil édicté par Meiji favorable à la propriété privée, une victoire facile devant un tribunal presque toujours défavorable aux fermiers.

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En revanche, au ministère de l’Agriculture et du Commerce japonais, des réformistes parmi lesquels Kodaira Ken’ichi et Ichiguro Tadaatsu tentent de protéger les droits des paysans non propriétaires, en rédigeant un projet de loi sur les droits des tenanciers, projet qui va très loin, puisque l’article 1 propose de reconnaître le droit de bail comme un titre de propriété, tandis l’article 7 supprime la nécessité de l’autorisation préalable du propriétaire à tout transfert de bail entre locataires. L’opposition des conservateurs bloque ce projet et aboutit à une loi bien moins progressiste, celle de 1924, qui sous le nom de Kosaku chotei hô (loi de conciliation sur le fermage) accorde seulement aux locataires une protection minimale de leurs droits. Mais la rédaction de ce projet avait témoigné d’une volonté chez les bureaucrates de s’opposer si nécessaire à la puissance des propriétaires et, en 1926, une nouvelle règle moins timide est votée, qui a pour objet de transformer en exploitants propriétaires les fermiers locataires. À une idéologie marquée par un certain populisme nationaliste se superpose avant tout le souci de maintenir l’ordre en milieu rural et d’assurer l’autosuffisance alimentaire du Japon ; cela explique l’éloignement progressif du ministère de l’Agriculture de la cause des propriétaires absentéistes, plus souvent attachés au maintien de leurs droits qu’à la paix sociale ou à l’augmentation de la production. Cette nouvelle règle de 1926 prend appui sur des dispositions prises dès 1920, moment où avait été lancé un programme de crédit pour permettre à des fermiers d’acheter de la terre, par l’intermédiaire de coopératives. En 1926, ce programme est étendu et les conditions de prêt améliorées, le nouvel intérêt est fixé à seulement 4,8 %, dont 1,3 % est pris en charge par l’État à condition que la terre achetée le soit pour être mise en culture. L’objectif de ce projet, transférer 112 000 ha de terre d’une location à une propriété par l’exploitant, est largement atteint puisque, entre 1926 et 1937, ce sont en fait 114 000 ha qui sont passés aux mains d’exploitants anciennement locataires devenus propriétaires [44][44]  Nôchi mondai ni kan suru tôkei shiryô (Statistiques....

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Parallèlement à cette évolution de la propriété, le gouvernement nomme vingt officiers chargés de superviser dans les provinces les négociations entre fermiers et propriétaires en cas de plainte, les kosakukan. Méfiants à l’origine envers ces nouveaux venus qu’ils perçoivent comme de nouveaux alliés des propriétaires, les fermiers changent d’opinion et font de plus en plus régulièrement appel à des procédures de conciliation qui se révèlent finalement moins dommageables pour eux que l’appel aux tribunaux, d’autant plus que la loi de 1924 stipulait que l’appel à la conciliation par les fermiers mettrait automatiquement fin à toute poursuite judiciaire. Inquiet de l’agitation dans les campagnes, le ministre de l’Agriculture, Yamamoto Teijirô a en effet demandé à ces kosakukan et à leurs adjoints de veiller à améliorer la condition des fermiers, et pour cela, ils les a astreints à résidence là où s’exerce leur fonction. Choisis de préférence parmi des techniciens ayant eu une formation en agriculture, ces kosakukan sont souvent mieux renseignés que les propriétaires absentéistes sur les difficultés du monde rural, et les moyens de résoudre celles-ci, ce qui leur vaut un certain respect de la part des fermiers [45][45]  Dore, 1959..

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En dépit de la crise mondiale qui provoque en 1929 une chute dramatique des prix et des salaires agricoles, laquelle s’ajoutait à la baisse déjà sensible ayant marqué la fin des années 1920, le cadre légal se modifie peu jusqu’à l’entrée du Japon dans la guerre du Pacifique. Malgré une recrudescence des révoltes en milieu rural au début des années 1930, le système de conciliation et la politique d’interdiction des mouvements de gauche suffisent à maintenir un calme, certes très relatif, dans les campagnes. Et finalement, le système en vigueur n’avait pas totalement détruit l’influence des propriétaires, les kosakukan cherchant à améliorer la vie des paysans, mais de préférence sans pour autant subvertir l’ordre traditionnel. Pourtant lorsque le pays entre dans une économie de guerre, la conciliation devient insuffisante, malgré le respect de plus en plus important que les populations accordent aux kosakukan du fait de leur expérience grandissante. Surtout, la situation internationale demande un contrôle des ressources, et principalement du riz, que les anciens cadres juridiques et exécutifs ne suffisent plus à assurer de manière correcte.

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Le dernier facteur déterminant de l’évolution de la société rurale japonaise avant 1946 se trouve donc dans l’évolution qu’ont subie les campagnes durant la montée du totalitarisme japonais, époque où l’importance des propriétaires fonciers se voit fortement concurrencée par un pouvoir central de type totalitaire. Des conditions climatiques [46][46] en particulier la sécheresse qui a frappé durement... et économiques désavantageuses ainsi que la raréfaction de la main-d’œuvre agricole en métropole comme dans les colonies ont aussi provoqué un affaissement de la production qui pousse le gouvernement japonais à accroître son emprise sur le marché des denrées de première nécessité. Paradoxalement, cet autoritarisme améliore la situation des fermiers alors qu’il restreint les droits des propriétaires. En 1939, la loi de mobilisation nationale impose un gel de la rente foncière à son niveau du début de l’année, et autorise même les gouvernements locaux à procéder à une réduction des loyers lorsqu’ils l’estiment nécessaire. Cette dernière mesure est largement appliquée et le prix de la rente diminue. En 1941 une mesure identique est appliquée au prix de la terre, dans le but d’éviter qu’elle change de mains au profit des plus grands propriétaires, bénéficiaires en cas d’augmentation des loyers et seuls capables de racheter les terres à un prix élevé. En 1941 toujours, l’approbation des autorités devient nécessaire pour toute reconversion de terre à des activités non agricoles, alors que le gouvernement apparaît en droit d’imposer à l’inverse la production de certaines denrées.

50

La culture de riz est particulièrement contrôlée avec en 1942 l’obligation de vente au gouvernement de la totalité de la production, à l’exception d’un montant de 4 de riz [47][47] 1,8 dl par gô soit pour 4 gô de riz, un peu plus d’une... par jour et par personne adulte, une valeur jugée comme la consommation individuelle minimale. Le prix d’achat par le gouvernement est garanti et même multiplié par sept en l’espace de quatre ans, de 1942 à 1946, pour encourager la production à un taux artificiellement élevé. Alors que l’impôt foncier dû à l’État se payait en argent, la rente foncière payée aux propriétaires par les fermiers continuait à l’être en nature. On pourrait donc penser que les propriétaires profitent tout autant de la hausse du prix du riz malgré le gel des loyers. Or rien n’est moins vrai, le système étant conçu de manière à ce que les propriétaires n’en tirent aucun bénéfice. La loi oblige en effet les fermiers à livrer la totalité de leur récolte au gouvernement, à l’exception de ce qu’ils ont le droit de conserver pour leur consommation personnelle, et c’est ensuite ce même gouvernement qui se charge de reverser un loyer en argent, maintenu à un taux fixe, aux propriétaires. Alors que le revenu absolu des fermiers connaît une croissance exponentielle, celui des propriétaires reste en fait stationnaire. Ne cherchant qu’à assurer la subsistance de tous pour maintenir l’ordre et se maintenir, les militaires avaient en fait plus largement ouvert la voie à la perte d’influence des propriétaires et au passage des fermiers au rang de propriétaires exploitants.

Un affaiblissement progressif des propriétaires fonciers

51

La grande propriété conjointe à la culture céréalière ou à l’élevage n’existant pas au Japon, la base de la puissance des propriétaires fonciers était forcément différente de ce qu’elle fut en Europe. Outre qu’elle reposait sur des relations de fermage particulières, la force des communautés rurales qui s’étaient développées du fait des nécessités de l’irrigation et de la protection lors des guerres civiles avait été aussi un contrepoids important. À partir de conditions de départ très différentes, l’évolution globale des campagnes japonaises que nous avons retracée explique que la propriété terrienne ait connu des bouleversements avant Meiji, principalement du fait de l’existence précoce des petits paysans indépendants. Ensuite, malgré la tiédeur du chiso kaisei (réforme de l’impôt foncier) sous Meiji, des forces diverses s’étaient ébranlées, bien avant octobre 1946, pour mettre un terme à la puissance des propriétaires. Lorsque l’on ajoute une volonté continue de changement de la part des exploitants, conséquence de l’exiguïté des parcelles, c’est la relative faiblesse des grands propriétaires fonciers qui en découle qui permet d’expliquer le peu de résistance que rencontra la réforme agraire japonaise de 1946.


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  • Yoshida, Shigeru, The Yoshida Memoirs, Westport, Greenwood Press, 1961.

Notes

[*]

13, rue du Docteur Roux, 33480 Castelnau-de-Médoc ( calvet. rob@ caramail. com ).

[1]

Bouissou, 1992, p. 25.

[2]

Le shôgunat des Tokugawa faisait en fait suite à deux autres gouvernements de type militaire, celui de Kamakura mis en place en 1185, et celui de Muromachi qui lui avait succédé en 1338.

[3]

Tadaatsu, 1970.

[4]

Bousculant la hiérarchie confucianiste traditionnelle, des penseurs comme Itô Jinsai ou Ishida Baigan (1685-1744) avaient fait l’éloge de « la voie du marchand ».

[5]

Ce n’est que dans les années 1920 et 1930 que les œuvres de Quesnay par exemple commencent à être traduites en langue japonaise, années qui voient aussi la publication d’un premier essai sur la pensée physiocratique, Jûnôgaku-ha keizaigaku no kenkyû (Étude sur l’économie de l’école physiocratique), par Shimada Eiichi en 1927, suivi en 1934 du premier ouvrage en japonais sur Quesnay par Masui Yukio. Au tout début du siècle, la pensée physiocratique est cependant assez connue au Japon des cercles académiques qui la lisent dans le texte ou en traduction anglaise, et aussi dans l’interprétation qui en est donnée dans les écrits de Marx, depuis longtemps traduits en japonais, principalement dans les Théories sur la plus-value, où Marx définit ainsi la physiocratie: « le système physiocratique se présente comme la nouvelle société capitaliste, s’installant dans le cadre de la société féodale. Il correspond donc à la société bourgeoise à l’époque, où elle naît du système féodal. Son lieu de naissance est donc la France, pays surtout agricole, et non pas l’Angleterre où dominent le commerce, l’industrie et la navigation maritime », p. 305. « La nouvelle société capitaliste s’installant dans la société féodale », voilà d’ailleurs une perspective qui fait penser à l’interprétation du Meiji ishin par l’école Kôza.

[6]

Norman, 1979 ; Yasunaga, 1972.

[7]

Dans lequel on remarque la présence d’auteurs comme Nakamura Kôya et Ono Takeo, sur lesquels nous reviendrons rapidement, mais aussi Fujii Jintarô (1883-1958) et Numata Raisuke (1867-1934).

[8]

Époque « pré-moderne » traduit ici le shôgunat. C’est l’expression généralement acceptée que nous utiliserons, parce qu’elle est plus fidèle à celle en langue japonaise.

[9]

Aruga, 1939, et 1943.

[10]

Mori, 1948.

[11]

Kurihara, 1942.

[12]

Kawano, 1941.

[13]

Ônishi, 1947.

[14]

Azuma, 1948.

[15]

Takahashi, 1952.

[16]

« Nôchi kaikaku no rekishiteki igi... » (La signification historique de la réforme agraire) dans Yanahira, 1949, p. 27.

[17]

Les samurai sont des guerriers au service des daimyô, seigneurs détenant un fief.

[18]

Dans une bibliographie très touffue depuis les années 1950 jusqu’à nos jours, signalons seulement les études très détaillées sur la réforme agraire produites par R. P. Dore, Kawagoe Toshihiko et Hayami Yujirô, qui nous ont été d’une grande utilité pour la rédaction de cet article : Dore, 1959 ; Hayami, Kawagoe, et al., 1991 ; Kawagoe, 1995, p. 249-259 ; et Kawagoe, 2000.

[19]

Un chô équivaut quasiment à un hectare, exactement 1 chô = 0,99 ha.

[20]

Cité par Yoshida, 1961, p. 196. Dans son discours d’octobre 1946, MacArthur développe ses conceptions en faisant de la réforme agraire « la pierre de touche d’une société démocratique stable sur le plan économique et politique » : Nôchi kaikaku shiryô hensan iinkai, 1982, vol. 14, p. 445.

[21]

Le représentant soviétique demandait la confiscation sans contrepartie de toutes les terres en location, le représentant britannique l’attribution d’un chô minimum à tout exploitant, ce qui était impossible, car dépassant largement la surface agricole disponible.

[22]

Pour plus de détails : Grad, 1952.

[23]

Fin 1949, il n’y a plus que 5 % des familles paysannes qui ne soient pas propriétaires contre 30 % avant 1946. Les terres affermées tombent de 46 % du total à moins de 10 %.

[24]

Alors que les postes plus importants étaient octroyés à des fonctionnaires dépêchés par le pouvoir central, les gunji, « chefs de district » et les richo, « chefs de village », ont été recrutés parmi les élites locales, ce qui leur laissait un grand nombre d’opportunités.

[25]

Aoki, 1966.

[26]

Davis, 1988, p. 221-247.

[27]

Mais leur accélération sur la fin du shôgunat fait que vers le milieu du xix e siècle, on en compte plus de dix par an.

[28]

Le Kamo no sawagitachi (Les Troubles de Kamo), rédigé par le prêtre du sanctuaire local nous renseigne sur les revendications des paysans, essentiellement un prix plus avantageux du riz et du saké. Les responsables sont trouvés en particulier parmi les riches marchands de saké, dont les boutiques sont attaquées et démolies, parce qu’ils accaparent le riz pour fabriquer de l’alcool vendu très cher. Parmi les meneurs arrêtés de la rébellion, le cas de Matsudaira Tatsuzô (1796-1837), qui est un paysan aisé sinon riche, puisqu’il possède un cheval et emploie un domestique, témoigne d’une solidarité paysanne déjà vivace. Lorsqu’il exprime à ses juges les raisons de sa participation au soulèvement, il remarque « que le manque de nourriture chez le peuple est un problème vital, qu’il était temps de transformer la société, de lui venir en aide », cité par Katô, 1985-1986, t. 3, p. 76.

[29]

Le texte anonyme connu sous le titre Ôshû Shinobu-gun Date-gun no ohyakushô shû ikki no shidai (Circonstances du soulèvement paysan dans les districts de Shinobu et de Date, dans l’Ôshû) en relate les principaux épisodes et montre l’existence d’un mouvement paysan très organisé et bien armé.

[30]

Kayô, 1977, p. 69.

[31]

Dans le célèbre Science and Civilisation in China.

[32]

Takahashi, 1953, p. 237. Cette théorie est développée en japonais dans Kindai shakai seiritsu shiron (Essai historique sur la formation de la société moderne, 1946).

[33]

Dans le numéro 2 des Annales esc paru en 1995, se trouve un dossier consacré à « L’histoire du Japon sous le regard japonais » sous la direction de Ninomiya Hiroyuki et Pierre-François Souyri. À partir de la page 373, la partie consacrée aux « Conjurés, révoltés et villages en armes » livre deux articles de Katsumata Shizuo, « Ikki, Ligues, conjurations et révoltes dans la société médiévale japonaise » et de Fujiki Hisashi, « Le village et son seigneur (14e-16e siècles). Domination sur le terroir, autodéfense et justice », particulièrement éclairants sur l’histoire des révoltes rurales à l’époque médiévale.

[34]

Souyri, 1999.

[35]

Ravina, 1999.

[36]

Le kenchi ou arpentage de la terre, a été entamé avant même le shôgunat des Tokugawa, par Hideyoshi Toyotomi dès 1582. Continué par les Tokugawa, il est achevé dans la seconde moitié du xvii e siècle. Sur la base de cette mesure du sol possédé assorti d’une répartition en trois catégories de terrains selon la qualité de la terre est fixé l’impôt.

[37]

Kessler, p. 198.

[38]

Leupp, 1992.

[39]

Il revient à augmenter de près de 40 % la valeur brute de la terre, ce qui n’est cependant guère différent du poids fiscal de la période des Tokugawa : Nishida, 1985, p. 175-176.

[40]

Smith, 1959, p. 89-92.

[41]

Selon les sources officielles réalisées pour l’établissement de l’impôt foncier. Les chiffres doivent certainement être augmentés du fait de la volonté des producteurs de cacher leur richesse. James Nakamura proposait d’aller jusqu’à 3,22 tonnes/hectare. Une comparaison des différentes estimations peut être trouvée chez Ohkawa, Johnson et Kaneda, 1969, p. 108.

[42]

Si l’on part du principe qu’un kilogramme de riz apporte 3 600 calories (chiffre oms), et que le minimum vital par jour pour un adulte de plus de 15 ans se situe autour de 1 500 calories, on arrive à un total de 2,9 kg de riz par adulte et par semaine, soit 151 kg par personne et par an. Avec ces 400 kg de riz par an seulement, ce sont donc deux adultes et au moins un enfant qui peuvent se nourrir. Nous avons cependant choisi un chiffre très bas, plus conforme à ce que les populations avaient effectivement à leur disposition au xix e siècle et très éloigné des standards actuels, proches de 2400 calories par jour et par personne. Selon des standards actuels, deux adultes ne pourraient survivre avec ce chiffre de 400 kg de riz par an. Remarquons en revanche que le chiffre de 17 % de la récolte demeurant la propriété de l’exploitant est une estimation basse et ajoutons que nous devons prendre en compte toutes les ressources alimentaires autres que le riz que nous citons dans cet article, ainsi que les revenus annexes permettant d’améliorer l’ordinaire. Même si l’on suppose que le minimum vital arrive à être assuré, la marge reste extrêmement faible, et le paysan et sa famille sont dans l’obligation de cultiver mais aussi certainement d’acheter d’autres produits alimentaires.

[43]

Hazama, 1976, p. 24 et suivantes.

[44]

Nôchi mondai ni kan suru tôkei shiryô (Statistiques sur les problèmes que connaissent les terres agricoles), 1952, p. 37.

[45]

Dore, 1959.

[46]

en particulier la sécheresse qui a frappé durement la Corée et le Japon occidental en 1939.

[47]

1,8 dl par soit pour 4 de riz, un peu plus d’une livre.

Résumé

Français

L’article s’interroge sur les raisons du succès de la réforme agraire japonaise de 1946. L’interprétation selon laquelle ce succès serait essentiellement le fruit de la politique d’occupation américaine n’est pas retenue. On préférera en rechercher les causes dans les structures socio-économiques et la pression exercée par les exploitants agricoles, puis dans l’interventionnisme accru de l’État au début du xx e siècle, conjonction de facteurs ayant conduit à un affaiblissement progressif des propriétaires fonciers.

Mots-clés

  • 1946
  • historiographie
  • Japon
  • réforme agraire
  • société rurale

English

This article discusses the reasons why the Japanese Land Reform of 1946 was a success. The interpretation according to which this success was mostly due to the policy of American occupation forces is discarded in favor of a multicausal approach, including socioeconomic relations and pressure for reform applied by farmers, followed by ever-increasing government intervention from the beginning of the 20th century on, a series of factors eventually leading to gradual weakening of landowners’ power.

Keywords

  • 1946
  • Japan
  • Land Reform
  • rural society

Plan de l'article

  1. Premières réflexions japonaises sur l’histoire rurale
  2. La réforme agraire, résultat de la politique d’occupation ?
  3. Des précédents à la réforme de 1946
  4. Une pression paysanne continuelle
  5. Structures socio-économiques en milieu rural
  6. L’impact du développement urbain à l’époque d’Edo (1603-1868)
  7. Le monde rural face à l’industrialisation après Meiji
  8. L’interventionnisme accru de l’État au début du xx e siècle
  9. Un affaiblissement progressif des propriétaires fonciers

Pour citer cet article

Calvet Robert, « La réforme agraire japonaise de 1946. Les fondements historiques d'un succès », Histoire & Sociétés Rurales, 2/2002 (Vol. 18), p. 65-89.

URL : http://www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2002-2-page-65.htm


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