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Histoire & Sociétés Rurales

2002/2 (Vol. 18)


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Les interrogations sur les logiques économiques et sociales qui président à la circulation des terres dans le temps long concourent à des voies d’approches complexes. Élément de la nature transformé et façonné sans cesse par la société paysanne, mémoire généalogique mais aussi support concret de l’organisation sociale, la terre ne se réduit pas facilement à une simple marchandise. Examinant le cas de la Toscane, Chris Wickham, dont nous venons de présenter la traduction française [1][1]  Wickham, Chris, Communautés et clientèles en Toscane..., introduisait dès l’époque médiévale un autre élément d’analyse : le voisinage et l’amitié.

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C’est dans cette forme d’approche avant tout sociale et anthropologique, qui laisse de côté les aspects proprement économiques des échanges, que se place l’étude d’Ana Rodriguez et Reyna Pastor, et que nous présentons ici sous l’angle du débat à l’heure où le récent colloque organisé sur « Le marché de la terre au Moyen Âge » [2][2] La fondation des Treilles a accueilli du 21 au 26 juin... a tenté de décloisonner les discussions entre histoire, anthropologie, économie et économétrie. À un moment de l’histoire hispanique où s’organisent les systèmes de pouvoir, les auteurs montrent que la notion de « réciprocité » fournit un instrument d’analyse valable pour expliquer comment se produisent mobilité et différenciation sociales. Dans la Galice des xii e et xiii e siècles, la terre circule peu ou très virtuellement, et cette faible mobilité sanctionne d’abord des relations sociales à travers lesquelles se construisent des identités personnelles et collectives.

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La terre appartient aussi à la catégorie des ressources naturelles, elle ne prend sa valeur qu’en fonction du travail opéré par l’homme. La société construit, façonne et transforme le paysage qui l’environne. Dans ce cadre se pose encore le problème des méthodes d’analyse qui permettent d’apprécier dans le temps long, les rythmes et les modalités d’aménagement de ce paysage. Histoire et Sociétés Rurales a choisi de publier dans son corpus de sources le diagramme pollinique proposé par Delphine Barbier, Lionel Visset et Joëlle Burnouf à partir de la tourbière de Glatinié en Mayenne. Le dialogue entre sciences de la nature et de la société relève certes d’échelles de temps et d’espaces hétérogènes, mais la difficulté ne doit pas occulter l’intérêt d’études conjointes des milieux naturels et des espaces sociaux pour reconstituer les héritages et les liens entre dynamiques naturelles et sociales.

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Le hasard de la programmation fait qu’une fois de plus l’archéologie est représentée dans sa dimension environnementale qui nourrit le dialogue interdisciplinaire et révèle de nouvelles manières d’aborder l’occupation du sol. C’est le signe à l’échelle des temps historiques d’une évolution récente qui intègre la réflexion archéologique aux débats sur l’environnement mais aussi celui d’une discipline qui affirme mieux son autonomie en participant à un effort globalisant pour analyser les sociétés du passé. Soucieux d’en rendre compte, nous ne demeurons pas moins attachés à ouvrir nos colonnes à d’autres approches archéologiques de l’espace rural : la maison, la tombe et le cimetière, le village, l’équipement agricole ou artisanal et la culture matérielle, pour ne citer que quelques thèmes traditionnels, encore peu abordés.

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C’est par un tout autre biais que Philippe Jarnoux évoque pour sa part la portée des défrichements du Moyen Âge central. En Bretagne, au nord de Nantes, la petite communauté rurale du Gavre, issue d’une « ville » neuve créée par le pouvoir souverain vers 1220, conservait jalousement le souvenir des franchises accordées à ses premiers colons. Certes, au cours des xvi e-xviii e siècles, le projet urbain médiéval fit long feu et la paroisse du Gavre s’identifia à une très modeste communauté rurale largement isolée. Celle-ci conserva néanmoins « le souvenir et la trace » de sa fondation princière et de ses privilèges initiaux que les habitants s’entêtèrent, en dépit de leur modestie, à défendre par la voie légale jusqu’à la fin de l’Ancien Régime. Cette longue résistance qui passe par la mémoire constitue aussi le ciment identitaire d’une communauté.

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De la paroisse bretonne médiévale perçue à l’époque moderne comme « une espèce de petite république » aux problèmes que pose l’origine des églises rurales dans la Gaule des v e-vi e siècles, il y a un long pas que Christine Delaplace nous permet de franchir. À la veille du colloque de Toulouse de 2003 sur la genèse des églises rurales dans la Gaule du Midi [3][3] « Aux origines de la paroisse rurale en Gaule méridionale,..., l’auteur nous livre dès à présent, avec les canons des conciles mérovingiens, une analyse lexicale pour discuter de l’interprétation d’une formule de Grégoire de Tours. Quand et comment une unité territoriale a-t-elle pu se constituer autour des églises rurales ? L’auteur rejette l’idée que le mot parochia exprime une réalité territoriale avant le milieu du vi e siècle. On comprend l’urgence qu’il y a désormais, notamment pour les archéologues, à bien saisir dans le haut Moyen Âge, les modalités des évolutions topographiques de ces bourgs d’origine gallo-romaine nés de la conjonction d’intérêts religieux, commerciaux ou agricoles.

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Derrière une même structure apparente, les changements sont patents sur le long terme. Ils le sont aussi dans le court terme. De la mobilité de l’agriculture, la Hesse-Rhénanie au tournant des xviii e et xix e siècles fournit un exemple que nous développe Gunter Mahlerwein. Dans ces campagnes allemandes dynamiques, les mutations s’opèrent de l’intérieur, sous l’action contagieuse des pionniers anabaptistes. L’intensification du travail transforme la vie des paysans et en particulier celle des femmes, au sein de la couche des grands exploitants. Dans cette affaire, l’État n’a fait que soutenir un développement qu’il n’avait pas initié.

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Ce rôle initial des exploitants, on le retrouve aux origines de l’une des rares réformes agraires réussies en dehors du communisme : celle du Japon en 1946, à propos de laquelle Robert Calvet observe depuis le xviii e siècle au moins une volonté de changement, favorisée par l’exiguité des parcelles. Ici l’interventionnisme accru de l’État ne fait que répondre à une demande accrue des producteurs.

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Dans bien des campagnes, les mutations se sont opérées dans la fidélité aux structures. Il est important de préciser la portée, toujours relative, et la signification, souvent ambiguë des termes. C’est ce que fait Jacques Dupâquier en répondant à l’article d’Alain Croix pour circonscrire le sens et la portée de la mobilité démographique sous l’Ancien Régime. Finalement l’enracinement, irréccusable, n’est pas plus antinomique de l’ouverture que ne l’est le changement de la stabilité d’ensemble du monde rural. Qu’il s’agisse de la notion de « réciprocité » ou de celle de « mobilité », la rubrique des « Débats » devient toujours plus fréquentée, alors que la variété des comptes rendus et la reprise du courrier de nos lecteurs signale la vitalité de la recherche. On ne s’en plaindra pas.

Notes

[1]

Wickham, Chris, Communautés et clientèles en Toscane au xii e siècle. Les origines de la commune rurale dans la région de Lucques, Rennes, Association d’Histoire des Sociétés Rurales, « Bibliothèque d’Histoire Rurale, 2 », 2001, xxiv-303 p. (éd. italienne : 1995).

[2]

La fondation des Treilles a accueilli du 21 au 26 juin 1999 un colloque international consacré à l’étude du « marché de la terre au Moyen Âge », organisé par Monique Bourin (Université de Paris I) et Chris Wickham (université de Birmingham). Publication en ligne de la rencontre : http:// lamop. univ-paris1. fr/ w3/Treilles/couv.html.

[3]

« Aux origines de la paroisse rurale en Gaule méridionale, iv e-ix e siècle », colloque international, Toulouse, 21-23 mars 2003, Université de Toulouse II-Le Mirail. Contact : Christine Delaplace (christine. delaplace@ univ-tlse2. fr).

Pour citer cet article

Moriceau Jean-Marc, Schneider Laurent, « La mobilité : une notion à définir et à relativiser », Histoire & Sociétés Rurales 2/2002 (Vol. 18) , p. 7-9
URL : www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2002-2-page-7.htm.


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