Accueil Revues Revue Numéro Article

Histoire & Sociétés Rurales

2003/1 (Vol. 19)


ALERTES EMAIL - REVUE Histoire & Sociétés Rurales

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 133 - 150 Article suivant
1

Voici plus de vingt ans, Paul-Albert Février étudiait les rapports entre les notables et les campagnes, en Gaule Narbonnaise et en Cisalpine, en mettant en évidence la place des inscriptions comme document signifiant [1][1] Février, 1981.. Mais parmi ces dernières il concentrait son attention sur les épitaphes, en faisant remarquer qu’il convenait de les rapprocher des témoignages archéologiques relatifs à l’implantation rurale des membres de la classe sociale dominante : bâtiments de résidence ou d’exploitation, mosaïques reflétant un genre de vie aisé, mausolées ou constructions à vocation funéraire, etc. Ce dernier type de rapprochement paraissait particulièrement suggestif : il avait déjà apporté des éclairages remarquables [2][2] Burnand, 1975. et il n’a cessé d’en fournir [3][3] Guéry et Hallier, 1990. En 2002 a été organisée à Lattes....

La diversité des perspectives

2

La recherche doit être prolongée et approfondie. En effet, à se concentrer sur les épitaphes au sein de la documentation on s’expose à ne considérer qu’une documentation particulière, sujette de plus à des variations locales qui peuvent altérer l’observation et l’analyse du phénomène.

La répartition des témoignages dans le territoire

3

Les réflexions qui avaient été avancées ne parvenaient pas toujours à mettre en œuvre les matériaux accumulés dans le volume xii du Corpus inscriptionum latinorum (cil). Des inégalités de répartition, qui paraissaient étonnantes, auraient pu être nuancées. Paul-Albert Février constatait avec surprise que « les séries ainsi regroupées sont toujours relatives au Sud-Est de la Gaule et ne s’éloignent guère vers l’Ouest de la vallée du Rhône : curieusement les cités de Béziers et de Narbonne sont absentes » ; « je ne parviens pas à me l’expliquer », ajoutait-il [4][4] Février, 1981, p. 363.. En ce qui concerne Béziers, les documents existent, mais il convient de lire attentivement les notices lorsqu’elles indiquent les provenances des inscriptions, même si dans son recueil O. Hirschfeld n’a pas dissocié la ville et son territoire, comme il l’avait soigneusement fait pour la vaste cité de Nîmes ou ailleurs.

4

Mais déjà Monique Clavel avait fait apparaître dans le territoire de la colonie un certain nombre de documents qui se référaient de façon explicite à des notables [5][5]  Clavel, 1970, p. 218 et p. 231-232, avec la carte.... Une de ces inscriptions apparaissait à Cruzy, village situé à un peu plus de 20 km de Béziers : elle faisait connaître un notable, tribule de la Pupinia, qui avait parcouru tout le cursus des magistratures, questure, édilité et duumvirat [6][6] cil. xii 4328 = hgl, xv, 1526 ; Clavel, 1970, p. 167-168,.... Une autre provenait du village de Cazouls-les-Béziers, situé pour sa part à 10 km environ du chef-lieu : elle faisait connaître un autre tribule de la Pupinia, sévir [7][7] ilgn, 560, Clavel, 1970, p. 561-562.. Enfin, une troisième avait été mise au jour sur le territoire de la commune de Corneilhan, au toponyme évocateur, plus proche de la ville, dans le premier cercle des zones rurales enserrant le chef-lieu de la colonie [8][8] cil, xii, 4247 (« près de Béziers ») (= L. Noguier,.... Il faut donc convenir qu’en ce qui concerne le territoire de la colonie de Béziers l’anomalie constatée par Paul-Albert Février est bien moins nette qu’il ne lui paraissait.

Les rapports économiques entre la ville et le territoire

5

En revanche, pour le territoire de Narbonne, il est difficile de réexaminer de la même façon l’épigraphie funéraire des notables. Mais les traces de leur présence et de leur influence dans les zones rurales existent. L’inscription du sanctuaire de Larraso à Moux permet une autre perception du phénomène. Mais on quitte le domaine de l’épigraphie funéraire. Il s’agit d’une inscription qui relate l’aménagement monumental du sanctuaire d’une divinité locale, le dieu Larraso [9][9] cil, xii, 5379 ; ils, 5421 ; hgl, xv, 148. :

6

T(itus) Valerius C(ai) f(ilius) Senecio, P(ublius) Usulenus Veientonis l(ibertus) Phileros, T(itus) Alfidius M(arci) l(ibertus) Stabilio, M(arcus) Usulenus M(arci) l(ibertus) Charito, magistri pagi, ex reditu fani Larrasoni cellas faciund(um) curaverunt idemque probaverunt.

7

Attachons-nous à la personnalité des quatre responsables, qualifiés de magistri pagi. Le premier d’entre eux, T(itus) Valerius C(ai) f(ilius) Senecio, peut être le descendant d’un notable qui aurait reçu la citoyenneté romaine par l’intermédiaire d’un grand personnage sénatorial, tel que L(ucius) Valerius Flaccus[10][10] Christol, 2000, p. 257-260.. Mais ce n’est pas lui qui nous intéresse. Les noms de deux autres magistri ouvrent en revanche des perspectives précises pour notre propos, car P(ublius) Usulenus Veientonis l(ibertus) Phileros et M(arcus) Usulenus M(arci) l(ibertus) Charito appartiennent à une famille narbonnaise très connue à l’époque augustéenne. Elle s’est illustrée en particulier par P(ublius) Usulenus Veientonis f(ilius) [---], qui fut magistrat municipal et prêtre du culte impérial à ses débuts dans la colonie : c’était donc, sans aucun doute, un notable au sein même du milieu dirigeant de Narbonne. Tous ces personnages ont leur place dans un dossier documentaire riche et complexe, qui associe les données de l’épigraphie funéraire ou de l’épigraphie publique à caractère religieux à celles de l’épigraphie de l’instrumentum domesticum. L’un d’eux, M(arcus) Usulenus, que l’on rapprochera du patron de M(arcus) Usulenus M(arci) l(ibertus) Charito, sans en assurer l’identification même si elle est tentante, a fait procéder à une époque haute, assez proche par la date de l’inscription de Moux, à des productions de briques identifées par la marque précoce m•vsvl[11][11] Id, p. 266-267.. Les trouvailles de cette marque à diffusion locale sont bien concentrées à proximité de Moux. Un autre, P(ubius) Usulenus Veiento, que l’on doit considérer comme le père du grand notable narbonnais et peut-être aussi comme le patron de P(ublius) Usulenus Veientonis l(ibertus) Phileros, s’est engagé dans le transport et le commerce du vin de Léétanie, comme l’attestent les timbres qu’il fit apposer sur des amphores de type Pascual 1 produites à Llafranc, sur un site de l’Ampurdan, en ajoutant au passage, comme le faisait son parent déjà cité, la production de briques estampillées de la même façon, pvsvlveient[12][12] Christol et Plana-Mallart, 1997 et 1998 ; Christol,....

8

Notre liste de magistri pagi traduit le caractère composite de la vie sociale et la nature plutôt complexe de la vie économique de cette zone reliée à Narbonne. Aux côtés d’un monde que l’on qualifiera de villageois ou de local – héritier du monde indigène de la période protohistorique, avec ses cultes et ses propres notables – se trouvait un élément allogène, vraisemblablement lié à l’émigration italienne. On ne peut savoir si se trouvaient dans ce pagus des colons établis viritim. La mention de deux magistri appartenant aux affranchis des Usuleni narbonnais attesterait peut-être l’existence de grandes exploitations détenues par des habitants de Narbonne. Elles étaient issues non de la fondation coloniale qui avait concerné le terroir le plus proche de la ville et qui s’était traduite par une appropriation privée de la terre, mais plutôt de l’émigration de la fin du ii e et du début du i er siècle avant J.-C. Elles avaient profité de la cession vectigalienne de l’ager publicus, en grandes superficies, qui facilitait l’adaptation de modes d’exploitation spéculatifs, semblables à ceux que suggèrent les discours de Cicéron (Pro Quinctio puis Pro Fonteio). Il n’est pas exclu que des affranchis de puissants Narbonnais auraient pu, d’eux-mêmes, investir en biens-fonds dans l’arrière-pays de la colonie. Mais il semble préférable de conserver une interprétation déjà avancée, et de considérer que ces affranchis représentent avant tout leurs patrons et les intérêts de ces derniers. La mention de M(arcus) Usulenus dans la production artisanale de briques indique que ce personnage était le maître des affaires, et non son affranchi ; la référence à Veiento dans la dénomination de P(ublius) Usulenus Veientonis l(ibertus) Phileros va dans le même sens. Sur place, de façon permanente, pouvaient se trouver des esclaves régisseurs, villici ou actores, mais la documentation est pour l’instant muette sur ce point. Quant aux affranchis, s’il est difficile de supposer que la gestion quotidienne leur incombait, leur présence fréquente et même régulière ne doit pas être exclue, car ils agissaient souvent comme fondés de pouvoir, venant visiter les domaines, s’assurer de leur entretien et de leur bonne gestion [13][13] Martin, 1974.. Ils devaient être amenés à y rester de façon durable, puisque l’on prévoit dans les textes des agronomes, qu’ils puissent résider dans la pars urbana[14][14] Columelle, R.R., i, 6, 7 : Vilico iuxta ianuam fiat.... Circulant par obligation entre les domaines et surtout entre les domaines et la résidence urbaine du patron, ils étaient les mieux à même d’assurer une liaison entre la ville et la campagne. Ce rôle des affranchis, appelés procuratores, est bien éclairé par la correspondance de Pline le Jeune [15][15] Pline, Ep., iii, 19, 2 : Sollicitat primum ipsa pulchritudo....

La signification des rapports sociaux

9

C’est dans ce contexte que l’on expliquera l’intervention de Q(uintus) Cornelius Marcelli lib(ertus) Zosimus en faveur des pagani pagi Lucreti qui sunt finibus Arelatensium loco Gargario[16][16] cil, xii, 594 ; le même personnage est vraisemblablement.... Lui aussi est dénommé en référence à son patron, qu’il faut rapprocher d’une famille importante d’Arles connue par un magistrat municipal, patron des naviculaires marins et honoré par eux [17][17] cil, xii, 692. À la même famille appartient vraisemblablement....

10

Il a plaidé avec constance et vigueur les droits des pagani pour qu’ils puissent jouir de l’usage de bains publics, qui doivent être ceux de la ville chef-lieu plutôt que ceux qui auraient été établis à Saint-Jean-de-Garguier et qui, selon la dernière interprétation du texte, auraient été transmis aux habitants du lieu par un évergète, c’est-à-dire vraisemblablement par l’un des grands propriétaires de cette zone rurale [18][18] C’est l’argumentation développée par Gascou, 2000..

11

S’il s’était agi de thermes institués par un grand propriétaire, n’aurait-on pas adopté une formule différente ? au lieu d’une référence simple au droit d’usage gratuit (balneum gratuitum) les requérants n’auraient-ils pas évoqué le nom familial du créateur de l’édifice, à jamais inscrit dans la topographie d’abord par l’acte de fondation puis par le testament qui le transmettait aux habitants du pagus ? Il pourrait donc être préférable d’envisager qu’il s’agît des thermes urbains, fort éloignés de ces confins de la colonie [19][19] C’était le point de vue de Jacques, 1990, p. 63-64.

L’appropriation foncière

12

Sans que l’on soit conduit à exclure systématiquement la mainmise de l’affranchi défunt sur des biens fonciers, c’est dans la perspective que nous venons de dégager que l’on pourrait être tenté d’interpréter quelques inscriptions funéraires de sévirs qui apparaissent à la campagne. C’est surtout le cas lorsqu’elles entrent dans une série qui trouve aussi son unité du rapprochement topographique ou de l’appartenance à une concentration en un même lieu.

L’arrière-plan juridique et social du témoignage épigraphique

13

Un exemple apparaît dans la cité de Fréjus avec les belles inscriptions de Seillans et de Caillan, deux localités voisines au nord-est du territoire de la colonie [20][20]  cil, xii, 267 et p. 808 = iln Fréjus, 118 (Caillan) :..., dans une zone où d’autres inscriptions indiquent de surcroît que des vétérans furent installés [21][21] iln Fréjus 114 ; cil, xii, 260 = iln Fréjus 115 ; cil,.... Les deux inscriptions qui nous intéressent sont d’une facture incontestablement plus belle que les épitaphes de ces anciens soldats : il y a un saut qualitatif qui traduit une distance économique incontestable. Paul-Albert Février avait attiré l’attention sur ces deux références et les considérait comme de bons témoignages de la présence des notables à la campagne [22][22] Février, 1981, p. 362 (liste) et p. 363.. Les commentaires récents ont développé cette argumentation en insistant sur les rapprochements possibles avec les toponymes Seillans et Caillan. Il faut insister surtout sur l’existence d’un affranchi de deux personnes dans le texte de l’une des inscriptions : elle peut traduire la transmission de biens reçus en commun. Mais l’intérêt des inscriptions découvertes à Caillan est d’offrir, à côté de celle dont on vient de parler, sous le même gentilice (Hirpidius), le rapprochement de l’épitaphe d’un notable, élevée par un de ses affranchis [23][23] cil , xii, 285 = iln Fréjus 117 : D(is) m(anibus) Q(uinto)..., et de l’épitaphe d’un sévir augustal [24][24] cil, xii, 268 = iln Fréjus 119 : D(is) m(anibus) Q(uinti).... Dans les deux cas examinés on relèvera la concentration topographique des deux gentilices concernés, le gentilice Coelius et le gentilice Hirpidius.

14

Ces observations de méthode invitent à ne pas considérer l’épitaphe comme le support d’un renseignement acquis directement ou immédiatement. Le défunt n’est pas nécessairement le maître des biens dont nous connaissons la localisation. La prise en compte d’un cadre de relations sociales dans le cas de sévirs augustaux – puisque leur condition d’affranchis impose d’envisager le maintien de liens avec le patron – conduit à analyser certains documents sur un mode plus complexe ou indirect : la relation d’appropriation est établie non au profit de la personne mentionnée, mais au profit d’un tiers dont elle dépend, généralement absent du document.

15

Mais au delà de la seule inscription du notable ou du sévir augustal, il est nécessaire d’envisager, autant qu’il se peut, l’élaboration d’une série anthroponymique. On doit donc prendre en compte la répartition des attestations de gentilices dans le cadre d’une cité donnée – et même parfois au delà – comme on va le faire en examinant des exemples provenant de la cité de Nîmes. L’épigraphie funéraire reçoit alors une utilisation plus complexe et plus fouillée que ne la pratiquait Paul-Albert Février.

La cartographie des gentilices : la ville et le territoire

16

Un premier exemple s’appuie sur la répartition du gentilice Vettius. On peut pressentir l’existence d’une famille de notables par l’existence de plusieurs sévirs augustaux portant ce gentilice : C(aius) Vettius Hypnus, C(aius) Vettius Hermes, C(aius) Vettius Helis[25][25] cil, xii, 4191, 3294, 3293.. Tous renvoient à un C. Vettius (---), ou à plusieurs Vettii, étalés chronologiquement, inconnu(s) pour l’instant dans l’épigraphie de la cité de Nîmes, mais sans aucun doute personnage(s) d’importance pour avoir pu obtenir l’entrée dans le corps des sévirs de plusieurs affranchis.

17

Dans la constitution du corpus documentaire on retiendra qu’un Q(uintus) Clodius Vettianus a épousé Indamia Chresime[26][26] cil, xii, 3521.. L’usage d’un surnom dérivé d’un gentilice apparaît dans le milieu des affranchis des grandes familles nimoises pour signaler une alliance [27][27] Christol, 1992, en particulier p. 253-257.. Qui plus est, ce personnage qui indique par sa dénomination qu’il descendait d’affranchis des Clodii et des Vettii, était uni à une représentante de la gens Indamia, elle aussi appartenant au milieu des notables nîmois [28][28] cil, xii, 3227 : Verus Indamius Servatus. Ce personnage....

18

L’inventaire des attestations du gentilice Vettius montre qu’il existe dans le territoire une concentration de trois cas dans la partie occidentale, aux limites des cités de Nîmes et de Béziers, dans la zone de Monbazin. Y apparaissent sur le même autel funéraire décoré d’un beau rinceau, témoignage d’une sépulture luxueuse, fréquemment attesté à Nîmes et dans son territoire [29][29] Sauron, 1983., et comparable aux autels funéraires de Caillan et de Seillans, C(aius) Vettius Hypnus, sevir augustal et un autre Vettius, C(aius) Vettius Eutyches. Du même endroit provient une troisième attestation, celle d’un C(aius) Vettius [---], connu par une inscription découverte récemment [30][30] Thomas et Rouquette, 1987.. C’est dans ce secteur que nous placerons les biens fonciers de cette famille de notables, car le reste des autres documents la concernant est remarquablement concentré dans la ville de Nîmes (figure 1) :

Figure 1 - Répartition des attestations des gentilices Vettius et VettianusFigure 1
19
  • cil, xii, 4012 (Nîmes) : C(aius) Vettius Dionysius, époux de Caecilia Haple

  • cil, xii, 3294 (Nîmes) : C(aius) Vettius Hermes, sévir augustal, époux de Iulia Fuscina

  • cil, xii, 3339 (Nîmes) : Q(uintus) Vettius Gracilis, gladiateur

  • cil, xii, 3293 (Nîmes) : C(aius) Vettius Helis, sévir augustal, époux de Vettia Servanda

  • cil, xii, 4013 (Nîmes) : T(itus) Vettius Victor, époux de Vettia Euporia

  • cil, xii, 4013 (Nîmes) : Vettia Euporia, épouse de T. Vettius Victor

  • cil , xii, 3293 (Nîmes) : Vettia Nice, épouse de Pompeius Mercurialis

  • cil, xii, 3293 (Nîmes) : Vettia Servanda, épouse de C(aius) Vettius Helis, sévir augustal.

Les résultats qui ressortent de la mise en forme cartographique de ces données sont simples : la documentation se partage entre la ville et un point de la campagne. Elle révèle l’existence de ces relations étroites entre la ville et le territoire, mais dans le cadre de la cité, au sein de laquelle le chef-lieu, ici la grande ville voulue par Auguste, se nourrit des ressources du territoire et vit des richesses qui y sont produites. Cette relation unitaire se traduit parfaitement mais simplement. Dans la perspective tracée par Paul-Albert Février, l’inventaire des sépultures de notables, mausolées autant qu’épitaphes, mettait en place, chaque fois qu’une telle identification était possible, une relation simple entre le lieu repéré à l’intérieur du territoire et la cité elle-même.

La cartographie des gentilices : les réseaux dans le territoire de la cité

20

Mais on peut, à partir de la documentation épigraphique aller plus loin, et dépasser cette vision des relations entre le notable et la cité qui est quelque peu réductrice. L’exemple que nous venons d’examiner dans la cité de Nîmes montre la voie à suivre, même si de lui-même il ne permet pas d’ouvrir les plus grandes perspectives. Il convient de ne pas s’arrêter aux seules épitaphes de notables. Il faut associer à chacune d’entre elles tous les témoignages anthroponymiques possibles. Les conclusions peuvent alors être parfois plus riches de contenu. Un autre exemple, provenant aussi de la cité de Nîmes, le montrera.

21

Nous avons eu récemment l’occasion de revenir sur plusieurs documents qui entraient dans la prosopographie des notables nîmois [31][31] Christol, 1999.. D’abord pour exclure de cette liste T(itus) Craxxius Severinus, considéré habituellement comme un chevalier romain [32][32] Burnand, 1974, p. 67-68, et 1975, p. 782-787., mais qui n’est, après révision de l’inscription qui le fait connaître, que magister d’un collège de centonaires dans la partie orientale du territoire de la cité, à Tresques [33][33] cil, xii, 2754 = hgl, xv, 378 et add. (révisée par.... Mais aussi pour rétablir le gentilice Craxia dans la dénomination d’une femme de notable, connue avec son époux par le texte d’une inscription de Lunel-Viel dans le territoire de la cité :

22

D(is) [m(anibus)] Q(uinti) Fro[ntoni] Q(uinti) f(ilii) [V]olt(inia) Secundini, (quattuor)vir(i) iur(e) dicund(o), pont(ificis), praef(ecti) vigil(um) et arm(orum), [C]raxia Secundi[n]a m[a]r(ito) opt(imo)[34][34] ilgn, 521 bis ; révision par Christol, 1999, p. 12....

23

L’inventaire des attestations du gentilice Craxius et de tous les gentilices assimilés (Craxxius, Craxsius, Crassius, Crasius) faisait apparaître une concentration des attestations dans la partie orientale du territoire nîmois, à Tresques même et dans quelques localités voisines (figure 2) :

Figure 2 - Répartition des attestations des gentilices Craxius et FrontiniusFigure 2
24
  • T(itus) Craxxius Secundinus à Tresques : cil, xii, 2754 = hgl, xv, 378

  • Crasia Severilla à Tresques : cil, xii, 2758 = hgl, xv, 1550

  • L(ucius) Crasius Severinus à Gaujac : cil, xii, 2802 = hgl, xv, 1536

  • L(ucius) Crasius Primulus à Gaujac : cil , xii, 2802 = hgl, xv, 1536

  • Crasia L(uci) f(ilia) Secundilla à Gaujac : cil, xii, 2802 = hgl, xv, 1536.

Il s’agit d’un gentilice issu du terroir, qui traduit l’acquisition du droit de cité romaine par une famille d’origine locale. La concentration dans la région de Tresques et de Gaujac, villages situés à très peu de distance, montre une zone d’implantation de la famille, vraisemblablement celle dont elle provient. La formation d’un gentilice à partir d’un nom indigène est attestée ici à plusieurs reprises : ces parallèles montrent la vitalité de la société indigène et sa capacité d’intégration. L’analyse onomastique ouvre la voie à des perspectives sociales.

25

Mais cette famille, ou l’un de ses rameaux, s’est peu à peu élevée dans l’échelle sociale. En témoigne une inscription du chef-lieu de la cité qui fait connaître l’hommage d’un de ses représentants, Q(uintus) Crassius Secundinus à Nemausus, le dieu de la source, protecteur de la ville [35][35] cil, xii, 3094 = hgl, xv, 52 = 290.. C’est dans ce contexte d’ascension sociale que se réalise l’union de Craxia Secundina et de Q(uintus) Frontonius Q(uinti) f(ilius) Secundinus, attestée à Lunel-Viel. Ce dernier, enterré à la campagne, avait atteint le plus haut niveau des magistratures à Nîmes, le quattuorvirat. Désormais il convient de faire vivre ensemble le gentilice Craxius et le gentilice Frontonius.

26

L’inventaire des attestations de ce gentilice Frontonius est un peu plus diffus que le précédent, mais l’essentiel des témoignages se concentre aussi dans la partie orientale du territoire de la cité de Nîmes :

  • P(ublius) Frontonius Quintinus, à Tresques : cil, xii, 2767 = hgl, xv, 1559

  • Q(uintus) Frontonius Quintinus, à Saint-Victor-de-la-Coste : cil, xii, 2793 = hgl, xv, 1527

  • Q(uintus) F(rontonius) Primulus, à Saint-Victor-de-la-Coste : cil, xii, 2793 = hgl, xv, 1527

  • Q(uintus) F(rontonius) Severus, à Saint-Victor-de-la-Coste : cil , xii, 2793 = hgl, xv, 1527

  • F(rontonia) Quintilla, à Saint-Victor-de-la-Coste : cil, xii, 2793 = hgl, xv, 1527 ;

  • P(ublius) Frontonius Fronto, à Blauzac : cil, xii, 2969 = hgl, xv, 1617

  • [-] Frontonius Rusticus, à Saint-Gilles : cil, xii, 4122 = hgl, xv, 1399

  • Q(uintus) Frontonius Q(uinti) f(ilius) Valerius, quattuorvir, à Manduel : cil, xii, 4071 = hgl, xv, 252

  • Q(uintus) Frontonius Q(uinti) f(ilius) Volt(inia) Secundinus, quattuorvir, à Lunel-Viel : ilgn, 521 bis.

La documentation que l’on vient de présenter révèle l’absence de témoignages provenant du chef-lieu, ce qui la différencie par rapport à ce que l’on sait des Vettii ou des Craxxii. Mais ceci résulte de la diversité des formes qu’elle peut prendre, et des lacunes qu’elle peut comporter : l’exercice des magistratures par deux des personnes connues implique une présence dans la ville où se déroulait l’essentiel de la vie politique. Le lien entre la zone du territoire où les attestations les plus nombreuses se regroupent (entre Tresques et Saint-Victor-de-la-Coste la distance est inférieure à 10 km) et le chef-lieu de la cité est inscrit en creux dans les textes de Manduel et de Lunel-Viel qui font connaître des magistrats municipaux, tout comme pour les Vettii devenait vraisemblable l’existence d’un personnage d’importance.

27

Mais dans le cas des Frontonii il faut retenir l’essaimage des attestations au-delà de la zone de concentration principale, ponctué à deux reprises par des signes incontestables d’une possession de biens par des épitaphes de notables. En deux lieux éloignés de la partie orientale du territoire apparaissent ainsi les traces d’une diversité de l’assise foncière : nous sommes aux abords du chef-lieu à Manduel, puis nettement à l’Ouest à Lunel-Viel. Et, de plus, l’un des cas envisagés montre comment un nom de famille, celui de Craxia Secundina, peut s’échapper de sa zone d’origine pour gagner une autre partie du territoire de la cité [36][36] Il existe même des prolongements suggestifs hors de....

Jusqu’où l’épigraphie peut-elle conduire ?

28

En définitive le tableau que souhaitait présenter Paul-Albert Février n’est pas profondément altéré dans ses principes de composition. Il est amélioré et enrichi, en sorte que les conclusions présentées gagnent en force et en validité. Non seulement on peut faire apparaître plus fortement les liens entre la ville et la campagne à travers l’assise foncière des grandes familles, mais encore on peut apporter nuances et enrichissements en distinguant à l’occasion la diversité de cette assise et le tissu des relations sociales qui devait en dériver. Mais ce sont aussi d’autres inscriptions que les épitaphes qui viennent concourir à cet approfondissement et à cet élargissement des perspectives.

Épigraphie et rapports sociaux

29

Il est vrai qu’on ne saurait tout résumer aux épitaphes. Le comportement des notables est multiforme. On a déjà envisagé leur participation à la vie locale par les liens de protection qu’ils devaient établir dans l’environnement social, et la place qu’ils pouvaient jouer dans la vie religieuse au quotidien, celle des sanctuaires ou des lieux de culte locaux. À Moux, dans l’arrière-pays de Narbonne, on perçoit le rôle que jouaient ces affranchis que l’on a considérés comme des procurateurs d’importants possesseurs du sol. Mais on peut saisir à l’occasion ces gens eux-mêmes ailleurs que par leurs épitaphes. Il ne faut pas négliger l’activité évergétique des notables, qui ne s’exerçait pas seulement au cœur de la cité.

30

Toutefois d’une cité à l’autre des variations apparaissent dans la nature de la documentation : elles résultent autant des lacunes inévitables et des modalités de la transmission des documents que des formes spécifiques de la relation entre le notable et le plat pays. On ne peut qu’être frappé par les distances qui existent à ce propos entre la documentation provenant de la cité de Nîmes et celle que nous a fourni la cité de Vienne. Dans cette dernière, le nombre de témoignages de constructions, à caractère religieux ou à caractère para-public, dans les agglomérations secondaires ou à la campagne, est substantiel [37][37] La documentation a été récemment rassemblée par Rémy,.... Il révèle les interventions, souvent conséquentes, des grandes familles de la cité, dont certaines étaient même intégrées à l’ordre équestre. De tous ces documents relatifs aux générosités des familles nous pouvons retirer autant de renseignements que des épitaphes : ils peuvent même être plus révélateurs car si la sépulture n’offre qu’un point d’enracinement, les générosités peuvent s’exercer partout où le notable et sa famille disposent d’une assise foncière. Or celle-ci était en général multiple. En revanche, dans la cité de Nîmes, peu de témoignages comparables sont disponibles. Tout au plus relève-t-on, toujours aux limites occidentales du territoire, les générosités d’un chevalier romain (anonyme) qui, à Balaruc-les-Bains, offre vraisemblablement la construction d’un aqueduc aux gens du lieu et dédie les travaux réalisés à Neptune et aux Nymphes [38][38] cil, xii, 4186.. Malheureusement l’ignorance dans laquelle nous sommes de sa dénomination ne permet aucun prolongement de la réflexion par une analyse anthroponymique.

31

Sans aucun doute l’omission des documents sur l’évergétisme des notables dans le territoire, peut-être parce que l’on était obnubilé voici vingt ans par le thème de la ville consommatrice, a occulté une bonne partie de la documentation. Il convient de la réintégrer pleinement et de tirer tout le profit possible d’une palette documentaire très diversifiée.

Épigraphie et mise en valeur des biens-fonds : l’arrière-plan du fundus

32

Il reste une autre question à affronter. Le plus souvent, quand il s’agit de la Gaule méridionale, les travaux sur les biens fonciers des notables se limitent au groupe que l’on pourrait définir comme l’élite municipale, et nous-même avons suivi jusqu’à ce point cette ligne de conduite. Or, l’Italie offre d’autres perspectives, en particulier parce que l’implantation foncière de l’ordre sénatorial était un élément structurant de la vie rurale. C’est pourquoi il ne faut pas oublier que si la plupart des grandes familles de l’aristocratie provinciale, par l’élévation vers l’ordre sénatorial, ont été aspirées par Rome et par l’Italie, et si elles ont dû, par contrainte de statut, investir en biens-fonds italiens, elles n’ont pas nécessairement, à tout coup, rompu les liens avec la petite patrie.

33

Mais la recherche et l’identification de ces biens fonciers est malaisée. L’existence d’une propriété d’une Faustine, identifiée à Annia Fundania Faustina cousine de Marc Aurèle et de Faustine la Jeune, est attestée ainsi d’une façon que l’on peut qualifier d’exceptionnelle [39][39] ae, 1976, 382 = ae, 1986, 485 : Apollini Pamphorus.... Néanmoins ceci invite à prolonger l’enquête et à épuiser toutes les possibilités d’hypothèses que celle-ci peut faire naître.

34

Il existe très peu d’inscriptions d’actores. Seule une autre apparaît à proximité de Grenoble, dans la cité de Vienne :

35

D(is) m(anibus) Frontonis, actoris huius loci, Materna coniugi karissimo, [Ph]ilusa patri dulcissimo faciendum curavit et Eudrepites filius parenti optimo sub ascia d[edicaverunt][40][40] cil , xii, 2250..

36

L’épigraphie révèle ce que l’on sait des actores : ils sont de statut servile, mais en raison de leur importance dans la familia, ils bénéficient de conditions d’existence privilégiées. Ils peuvent nouer aisément un contubernium et vivre quasiment en communauté familiale. Il ne faut pas non plus négliger l’accès à l’épitaphe, rare chez les esclaves : quand un esclave apparaît dans le texte d’une épitaphe, ou bien quand il en est le commanditaire, il ne fait pas de doute qu’il s’agit d’esclaves d’un niveau élevé dans les rapports avec le maître, et de ce fait bénéficiant d’une situation particulière.

37

Aussi, en prenant appui sur ces observations on sera tenté d’éclairer deux documents originaux de la zone de Tresques, déjà évoquée, et englobés dans un riche dossier épigraphique. En effet, le village de Tresques a fourni un nombre important d’inscriptions, pour la plupart conservées au Musée Calvet d’Avignon. Parmi elles, une belle série d’autels funéraires décorés de rinceaux, longuement étudiés par Gilles Sauron [41][41] Sauron, 1984.. Il s’agit de personnes disposant d’une bonne situation matérielle, si on peut les comparer aux autres habitants de la cité de Nîmes, tant de la ville que de la campagne, qui reçurent leur épitaphe sur ce type de monument : on y trouve des notables de tous les niveaux, des affranchis liés aux grandes familles, ce qui fait aisément admettre que lorsqu’un signe de notabilité n’apparaît point, ce n’est pas une raison suffisante pour trop éloigner de l’ordo municipal ces personnes et leurs familles. Il existe incontestablement un seuil entre les familles qui honorent leurs défunts sur ces autels funéraires de belles dimensions et de belle décoration et d’autres qui, tout en ayant recours à ce type de monument, ne le font que sur des autels de plus petites dimensions, ou bien qui n’ont recours qu’à la stèle, bien plus simple et moins coûteuse.

38

Toutes ces familles, Secundii, Frontonii, Frontinii, Siricii, etc., sont issues du terroir et elles nouent des relations entre elles et avec d’autres familles dans un cercle limité, d’une dizaine de kilomètres de rayon [42][42] cil, xii, 2760 = hgl, xv, 1552 ; cil, xii, 2763 = hgl,.... C’est dans ce cercle qu’apparaissent à l’occasion d’autres familles, elles-aussi très souvent d’origine locale comme les Craxxii déjà vus, les Smerii ou les Samoniccii[43][43] cil , xii, 2754 = hgl, xv, 378 (révisée) ; cil, xii,.... Les processus d’élévation sociale les conduisent vers Nîmes et vers d’autres lieux du territoire, d’abord par l’exercice des responsabilités politiques, ensuite par les relations un peu plus élargies qu’elles peuvent alors nouer avec d’autres membres de l’aristocratie locale. Nous avons ci-dessus évoqué ces phénomènes conduisant les Frontonii et les Craxii en d’autres lieux de la cité. Sans aucun doute elles tirent de l’exploitation du sol, dans cette partie dynamique du territoire de la cité de Nîmes, les fondements de leur puissance économique, et il est légitime de considérer que c’est dans ce secteur qu’elles disposaient initialement de leur assise foncière.

39

Mais le tableau semble un peu plus complexe. En effet, il apparaît dans le dossier épigraphique deux documents curieux qui ne peuvent s’éclairer, à notre avis, que par des comparaisons à longue distance. On citera d’abord l’autel funéraire de deux esclaves, Placida et Matutinus. Certes il n’est pas aussi riche que les autels décorés de rinceaux, mais il est de belles dimensions (141 × 59 cm) :

40

D(is) m(anibus) Placidae viba sibi p(o)s(ui)t ;

Matutini Placida contubernali optimo p(o)s(ui)t[44][44] cil, xii, 2762 = hgl, xv, 1554..

41

L’union de ces deux personnes par le contubernium révèle leur statut servile [45][45] Treggiari, 1981. Rawson, 1974.. Il s’agit d’esclaves qui sont parvenus à un certain niveau, sans doute d’aisance, peut-être d’activité. Celle-ci s’exerce non à la ville mais à la campagne, ce qui renforce l’originalité du document. Même s’il n’y a pas de mention explicite de la fonction d’actor, les comparaisons qu’il est possible d’effectuer orientent vers les documents relatifs aux actores connus en Gaule méridionale. Ils auraient représenté, au cœur d’un domaine, le maître qui était absent. Allons plus loin pour renforcer l’hypothèse. L’autre inscription fait connaître Glycon, sans aucun doute un esclave également : Iovi o(ptimo) m(aximo) dedicavit Glycon[46][46] cil, xii, 2753 = hgl, xv, 1547 (texte révisé).. Elle est gravée sur un cippe de fortes dimensions (144 × 44 × 43 cm) qui devait servir de support à une statue ou à une offrande. Il est étonnant que la seule inscription religieuse du dossier fasse connaître un esclave. On n’oublie pas alors quelles étaient les responsabilités religieuses du maître et de ses représentants quant à l’entretien des sanctuaires privés, à la lumière de ce qu’écrit Pline le Jeune [47][47] Pline, Ep., iv, 1 ; viii, 8 ; ix, 39 ; Scheid, 199.... Tout converge donc pour supposer que tant Matutinus que Glycon représentaient sur place leur maître absent, et qu’il conviendrait alors d’admettre aussi que dans la région où l’on trouve leur épitaphe ou la trace épigraphique de leur intervention religieuse se trouvait une entité domaniale importante. C’est sur les actores, esclaves de toute confiance, que reposaient les responsabilités de la gestion de la production et de la comptabilité, alors que les procuratores avaient plutôt une responsabilité de supervision de l’ensemble des revenus, ce qui pouvait les conduire à intervenir tant à la ville qu’à la campagne [48][48]  Aubert, 1994, p. 183-189 ; Veyne, 1981, p. 258-26....

42

*

43

L’examen de ce dossier, qui nous a conduit à postuler l’existence d’une importante emprise domaniale, ne peut s’achever sans que l’on aborde les relations entre les personnages qui apparaissent sur les monuments funéraires les plus luxueux, et qui semblent des exploitants du sol, et la structure qui peut les englober. On connaît les modes de gestion des grandes fortunes, le plus souvent absentéistes, et la diversité de solutions retenues, soit à des époques différentes soit de façon contemporaine. Ne peut-on donc envisager que les personnages qui apparaissent sur les autels funéraires sont les gros exploitants du sol, enrichis par cette activité qui bénéficiait de la proximité de la voie de circulation constituée par la vallée du Rhône ? Ne peut-on ajouter qu’en simple filigrane se révèlerait qu’ils ne contrôlent pas entièrement la terre ? Ne peut-on estimer qu’il est nécessaire de postuler qu’existait un grand propriétaire absent, seulement représenté sur place par un actor, et que ce dernier assumait la responsabilité d’une gestion peut-être en (petite) partie directe peut-être en (grande) partie indirecte ?

44

Hypothèses sans aucun doute. Il sera nécessaire de les conforter. Mais il faut bien convenir qu’à propos des biens fonciers des notables l’usage de l’épigraphie conduit à poser de multiples questions et à affronter des problèmes d’une grande diversité. En Gaule méridionale les données sont suffisamment riches pour dévoiler les modalités de la présence des notables dans le monde rural et pour hiérarchiser aussi, à l’occasion, les modalités de leur emprise, en ajoutant au passage leur expression dans les rapports sociaux. Elles nous font toucher du doigt un sujet d’importance, qui conditionne le jeu des rapports de production : l’appropriation des biens et leur mode d’exploitation.


Bibliographie

  • Aubert, Jean-Jacques, Business Managers in Ancient Rome. A Social and Economic Study of Institores, 200 bc-ad 250, Leiden-New York–Köln, 1994.
  • Burnand, Yves, « Les juges des cinq décuries originaires de Gaule romaine », in Mélanges d’histoire ancienne offerts à William Seston, Paris, 1974, p. 59-72 ;
  • —, « Sénateurs et chevaliers originaires de la cité de Nîmes sous le Haut-Empire », Mefr, 87, 1975, p. 691-791 ;
  • —, Domitii Aquenses. Une famille de chevaliers romains de la région d’Aix-en-Provence. Mausolée et domaine, Paris, 1975.
  • Chastagnol, André, « Un intendant de domaine foncier sur une inscription latine de Manosque », Bulletin de la Société Nationale des Antiquaires de France, 1985, p. 66-76 (La Gaule romaine et le droit latin, Lyon, 1995, p. 209-220).
  • Christol, Michel, « Remarques sur les naviculaires d’Arles », Latomus, 30, 1971, p. 643-663 ;
  • —, « Notes d’épigraphie narbonnaise, i. L’inscription d’un notable de la cité de Béziers », Études sur Pézenas et sa région, 6, 1975, 1, p. 4-8 ;
  • —, « Les ambitions d’un affranchi à Nîmes sous le Haut-Empire : l’argent et la famille », Cahiers du Centre G.-Glotz, 3, 1992, p. 241-256 ;
  • —, « Épigraphie et territoire autour de Narbonne et de Béziers », Gallia, 52, 1995, p. 333-341 ;
  • —, « De la Thrace et de la Sardaigne au territoire de la cité de Vienne, deux chevaliers romains au service de Rome : Titus Iulius Ustus et Titus Iulius Pollio », Latomus, 57, 1998, p. 792-815 ;
  • —, « Notes d’épigraphie. 5-6 », Cahiers du Centre G.-Glotz, 10, 1999, p. 111-136 ;
  • —, « Un pagus dans l’arrière-pays de Narbonne (Cil. xii, 5390) », in Paci, G., (éd.), Epigraphai. Miscellanea epigrafica in onore di Lidio Gasperini, Tivoli, 2000, i, p. 247-273 ;
  • —, « La carrière d’un notable de Vienne (Gaule Narbonnaise) », à paraître dans un volume de mélanges en l’honneur de G. Sotgiu, sous presse.
  • Christol, Michel, et Plana-Mallart, Rosa, « De la Catalogne à Narbonne : épigraphie amphorique et épigraphie lapidaire. Les affaires de Veiento », in Epigrafia romana in area adriatica (ixe Rencontre franco-italienne sur l’épigrahie du monde romain), Macerata, 1998, p. 283-297, a cura di G. Paci, Macerata, 1998, p. 283-297 ;
  • —, « Els negotiatores de Narbonne i el vi català », Faventia, 19, 1997, p. 75-95.
  • Christol, Michel, et Fédière, Gilbert, « La présence italienne dans l’arrière-pays de Narbonne : le dossier des Usuleni. Épigraphie de l’instrumentum domesticum et épigraphie lapidaire », Dialogues d’Histoire Ancienne, 25, 1999, p. 81-99.
  • Clavel, Monique, Béziers et son territoire dans l’Antiquité, Paris, 1970.
  • Février, Paul-Albert, « Villes et campagnes des Gaules sous l’Empire », Ktèma, 6, 1981, p. 359-372.
  • Gascou, Jacques, « À propos d’un décurion de Lodève (Hérault) », Zeitschrift für Papyrologie und Epigraphik, 105, 1995, p. 89-94 ;
  • —, « L’inscription de Saint-Jean-de-Garguier en l’honneur du sévir augustal Q. Cornelius Zosimus », Mefra, 112, 2000, p. 279-295.
  • Guéry, Robert, et Hallier, Gilbert, et alii, « Le mausolée de Cucuron (Vaucluse) », Gallia, 47, 1990, p. 145-202.
  • Jacques, François, Les Cités de l’Occident romain, Paris, 1990.
  • Martin, René, « ‘Familia rustica’ : les esclaves chez les agronomes latins » in Actes du colloque sur l’esclavage 1972, Besançon-Paris, 1974, p. 267-297.
  • Rawson, Beryl, « Roman concubinage and other de facto marriages », Tapha, 104, 1974, p. 279-305.
  • Rémy, Bernard, en collaboration avec Crimier, R., « Un témoignage de la romanisation de la cité de Vienne au Haut–Empire : l’évergétisme », Ktéma, 17, 1992, p. 201-221.
  • Sauron, Gilles, « Les cippes funéraires gallo-romains à rinceaux de Nîmes et de sa région », Gallia, 41, 1983, p. 51-109.
  • Scheid, John, « Pline le Jeune et les sanctuaires d’Italie », in Splendidissima civitas. Études d’histoire romaine en hommage à François Jacques, Paris, 1996, p. 241-258.
  • Thomas, Jean-Michel, et Rouquette, Daniel, « Fragment de cippe funéraire trouvé à Montbazin (Hérault) », Archéologie en Languedoc, 1987, p. 60-62.
  • Treggiari, Susan, « Contubernales in cil, 6 », Phoenix, 35, 1981, p. 42-69.
  • Veyne, Paul, « Suicide, fisc, esclavage, capital et droit romain », Latomus, 40, 1981, p. 241-284.

Notes

[*]

Université de Paris-i (Panthéon-Sorbonne), umr 8585. Résidence Avicenne, ciup, 27 d, boulevard Jourdan, 75690, Paris cedex.

[1]

Février, 1981.

[2]

Burnand, 1975.

[3]

Guéry et Hallier, 1990. En 2002 a été organisée à Lattes une exposition sur le thème « La Mort des notables en Gaule romaine », dont le catalogue a été publié avec la collaboration de l’Iraa d’Aix-en-Provence : il contient un inventaire des monuments funéraires et diverses études plus ponctuelles, ainsi qu’une sélection de documents épigraphiques commentés.

[4]

Février, 1981, p. 363.

[5]

Clavel, 1970, p. 218 et p. 231-232, avec la carte de la p. 208 (relevé des découvertes épigraphiques dans la région biterroise) ; analyse du fait épigraphique dans la zone rurale qui sépare les colonies de Béziers et de Narbonne : Christol, 1995.

[6]

cil. xii 4328 = hgl, xv, 1526 ; Clavel, 1970, p. 167-168, 216, 218 et 230-231.

[7]

ilgn, 560, Clavel, 1970, p. 561-562.

[8]

cil, xii, 4247 (« près de Béziers ») (= L. Noguier, Inscriptions de la colonie romaine de Béziers, Béziers, 1883, p. 32-33, n° 16 : « près Béziers ») = hgl, xv, 1527 (« Corneilhan » d’après A. Allmer, Revue épigraphique, i (7, avril-juin 1879), p. 105-107, n° 122-123); sur cette inscription, Christol, 1975, p. 3-6 (d’où ae , 1977, 532), ainsi que Gascou, 1995, qui améliore la compréhension du texte (d’où ae, 1995, 1076).

[9]

cil, xii, 5379 ; ils, 5421 ; hgl, xv, 148.

[10]

Christol, 2000, p. 257-260.

[11]

Id, p. 266-267.

[12]

Christol et Plana-Mallart, 1997 et 1998 ; Christol, 2000, p. 262-266. À propos de l’inscription cil, xii, 4426 et add. = h.g.l, xv, 96, on tiendra compte des observations de ae, 1998, 932.

[13]

Martin, 1974.

[14]

Columelle, R.R., i, 6, 7 : Vilico iuxta ianuam fiat habitatio, ut intrantium exeuntiumque conspectum habeat, procuratori supra ianuam ob easdem causas ; et is tamen vilicum observet ex vicino.

[15]

Pline, Ep., iii, 19, 2 : Sollicitat primum ipsa pulchritudo iungendi, deinde, quod non minus utile quam voluptuosum, posse utraque eadem opera, eodem viatico invisere, sub eodem procuratore ac paene isdem actoribus habere, unam villam colere et ornare, alteram tantum tueri ; sur ce texte, cf. R. Martin, Recherches sur les agronomes latins et leurs conceptions économiques et sociales, Paris, 1971, p. 366-367, notamment avec la note 4.

[16]

cil, xii, 594 ; le même personnage est vraisemblablement connu par cil, xii, 595, qui est de caractère funéraire : Christol, 2000, p. 269.

[17]

cil, xii, 692. À la même famille appartient vraisemblablement Cn(aeus) Cor[nelius ---] Ter(etina) Op[tat---, de]curio C(olonia) [I(ulia) P(aterna) A(relate)] de ae, 1991, 1193.

[18]

C’est l’argumentation développée par Gascou, 2000.

[19]

C’était le point de vue de Jacques, 1990, p. 63-64.

[20]

cil, xii, 267 et p. 808 = iln Fréjus, 118 (Caillan) : C(aio) Coelio C(ai) et L(ucii) lib(erto) Sestertio, C(aio) Coelio C(ai) l(iberto) Felici, (se)viro, C(aius) Coelius C(ai) l(ibertus) Faustus (se)vir, frater, fecit ; ilgn, 27 = iln Fréjus 128 (Seillans) : C(aio) Coelio C(ai) l(iberto) Severo, (se)viro, Coeliae C(ai) l(ibertae) Iucundae coniugi. On se référera à la carte insérée à la fin de l’ouvrage de J. Gascou et M. Janon, Iln Fréjus, Paris, 1985.

[21]

iln Fréjus 114 ; cil, xii, 260 = iln Fréjus 115 ; cil, xii, 266 = iln Fréjus 116.

[22]

Février, 1981, p. 362 (liste) et p. 363.

[23]

cil , xii, 285 = iln Fréjus 117 : D(is) m(anibus) Q(uinto) Hirpidio Iuliano (duo)viro quae Pacens(is), q(ui) vix(it) [a]nn(is) [l]iiii, d(iebus) xii, [Q(uintus) Hir[p(idius)---]nus patrono p(io) d(e) s(uo) f(ecit).

[24]

cil, xii, 268 = iln Fréjus 119 : D(is) m(anibus) Q(uinti) Hir[p]idi Barbari, (se)vi[r(i)] aug(ustalis), q(ui) v(ixit) an(nis) xxx[---], Q(uintus) Hirpid(ius) Alphius et Hirpidia [---].

[25]

cil, xii, 4191, 3294, 3293.

[26]

cil, xii, 3521.

[27]

Christol, 1992, en particulier p. 253-257.

[28]

cil, xii, 3227 : Verus Indamius Servatus. Ce personnage est aed(ilis) col(oniae) Nem(ausensis).

[29]

Sauron, 1983.

[30]

Thomas et Rouquette, 1987.

[31]

Christol, 1999.

[32]

Burnand, 1974, p. 67-68, et 1975, p. 782-787.

[33]

cil, xii, 2754 = hgl, xv, 378 et add. (révisée par Christol, 1999, p. 129-130) : D(is) m(anibus) T(ito) Craxxio Severino collegium centonarioriocum (sic) m(agistro) s(uo) colleg(a)eq(ue) p(osuit) ex fun[eraticio].

[34]

ilgn, 521 bis ; révision par Christol, 1999, p. 123-128.

[35]

cil, xii, 3094 = hgl, xv, 52 = 290.

[36]

Il existe même des prolongements suggestifs hors de la cité. Il nous avait semblé vraisemblable de soutenir que les intérêts des Frontonii les avaient orienté vers Arles par le biais de leurs affranchis : Christol, 1971. Or ce gentilice n’est pas arlésien. De même c’est à Arles qu’apparaissent deux autres Crassii : [-] Crassius [Eu]plastus et [-] Crassius Euhodianus (cil, xii, 910). On ne peut qu’être frappé par la similitude de ces situations qui mettraient en évidence les relations entre le territoire oriental de la cité de Nîmes et le grand port voisin.

[37]

La documentation a été récemment rassemblée par Rémy, 1992, mais les auteurs ne se placent que très fugitivement dans les perspectives tracées par Paul-Albert Février. Nous avons pu montrer tout l’intérêt qu’il y avait à reprendre en détail l’examen de certains documents : Christol, 1998 et sous presse.

[38]

cil, xii, 4186.

[39]

ae, 1976, 382 = ae, 1986, 485 : Apollini Pamphorus Faustinae n(ostrae) actor. À rapprocher de cil, xii, 361 (ils, 1114) : Chastagnol, 1995.

[40]

cil , xii, 2250.

[41]

Sauron, 1984.

[42]

cil, xii, 2760 = hgl, xv, 1552 ; cil, xii, 2763 = hgl, xv, 1556 ; cil, xii, 2761 = hgl, xv, 1553 ; cil, xii, 2764 = hgl, xv, 1557 ; cil, xii, 2765 = hgl, xv, 1555 ; cil, xii, 2766 = hgl, xv, 1556.

[43]

cil , xii, 2754 = hgl, xv, 378 (révisée) ; cil, xii, 2757 = hgl, xv, 1549 ; cil, xii, 2767 = hgl, xv, 1559.

[44]

cil, xii, 2762 = hgl, xv, 1554.

[45]

Treggiari, 1981. Rawson, 1974.

[46]

cil, xii, 2753 = hgl, xv, 1547 (texte révisé).

[47]

Pline, Ep., iv, 1 ; viii, 8 ; ix, 39 ; Scheid, 1996.

[48]

Aubert, 1994, p. 183-189 ; Veyne, 1981, p. 258-262.

Résumé

Français

L’épigraphie de la Gaule méridionale peut éclairer bien des aspects relatifs aux biens immobiliers des notables à la campagne : les formes concrètes de l’emprise rurale, éclairées par la cartographie des témoignages ; le contenu des rapports sociaux qui en dérive. En revanche son apport à la connaissance des modalités d’exploitation est plus problématique, mais elle permet de retrouver la question de la gestion des grands domaines.

Mots-clés

  • domaine
  • exploitation
  • relations ville-campagne
  • réseaux fonciers

English

The Southern Gaul Epigraphy can explain many aspects of the elites’ rural estates : concret form of the rural weight, using testimonies cartography, and all the relative social relations. It’s possible to find the real estates gestion, but it’s more difficult to know the exploitation modalities.

Keywords

  • real estates
  • rural estates
  • town/country relations

Plan de l'article

  1. La diversité des perspectives
    1. La répartition des témoignages dans le territoire
    2. Les rapports économiques entre la ville et le territoire
    3. La signification des rapports sociaux
  2. L’appropriation foncière
    1. L’arrière-plan juridique et social du témoignage épigraphique
    2. La cartographie des gentilices : la ville et le territoire
    3. La cartographie des gentilices : les réseaux dans le territoire de la cité
  3. Jusqu’où l’épigraphie peut-elle conduire ?
    1. Épigraphie et rapports sociaux
    2. Épigraphie et mise en valeur des biens-fonds : l’arrière-plan du fundus

Pour citer cet article

Christol Michel, « Le patrimoine des notables en Gaule méridionale. Apports et limites de l'épigraphie», Histoire & Sociétés Rurales 1/2003 (Vol. 19) , p. 133-150
URL : www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2003-1-page-133.htm.


Article précédent Pages 133 - 150 Article suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback