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Histoire & Sociétés Rurales

2003/1 (Vol. 19)


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Les documents archéologiques fournissent de précieuses informations sur l’occupation du sol et l’agriculture. Mais, si l’on veut s’intéresser à un groupe social ou professionnel, leur exploitation est délicate. Car il est rare qu’on connaisse par l’archéologie le statut social du propriétaire ou de l’exploitant de la villa ou de la ferme. L’exploitant était-il un « colon », c’est-à-dire un fermier ou un métayer ? Le propriétaire dont dépendait le colon était-il habituellement présent sur les terres cultivées ? La villa constituant le centre du domaine appartenait-elle à un sénateur, à un membre de l’élite municipale, ou à un homme prospère, mais extérieur aux élites ? La petite ferme était-elle exploitée par un propriétaire modeste, ou par le fermier d’un grand propriétaire qui la lui louait ? Il n’est pas fréquent que nous le sachions.

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La question est particulièrement sensible à propos des biens fonciers des élites sociales et politiques des cités de l’Empire romain (c’est-à-dire des membres du conseil des décurions ou de la boulè, de leurs familles directes, et de tous ceux qui avaient le même style de vie qu’eux et jouissaient du même genre de prestige social). Élites locales donc, moins riches et moins prestigieuses que l’élite impériale, celle des sénateurs et des chevaliers. Une telle recherche, centrée sur une catégorie sociale, exige qu’on repère des personnes et qu’on analyse leurs intérêts et leurs activités. La prosopographie et l’onomastique comptent donc beaucoup. Il faut être très attentif aux textes littéraires, mais aussi aux marques, aux inscriptions peintes et aux graffiti conservés sur les objets de la vie quotidienne, par exemple briques, tuiles et amphores, c’est-à-dire à l’épigraphie de l’instrumentum. Les inscriptions sur pierre, et notamment celles des monuments funéraires, permettent de localiser le patrimoine de certains notables et la nécropole de leur lignée.

Le cas particulier de l’Italie centrale et septentrionale

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À l’époque augustéenne et au ier siècle, dans les villae d’une partie de l’Istrie, les olivettes dominaient, et l’huile de cette région était vendue en Italie du Nord, en Rhétie, en Norique et en Pannonie. À l’inverse, selon Francis Tassaux, les grands domaines de l’Istrie blanche, karstique, restaient voués à l’élevage du mouton. On peut savoir à qui appartenaient, sous le Haut-Empire, certaines villae : dans l’île de Brioni, les Laecanii Bassi, descendants de colons césariens dont la lignée a fourni trois consuls au cours du ier siècle, détenaient deux grands domaines (Uvala Dobrika et Uvala Verige), et sans doute l’île tout entière. La situation est analogue dans la partie orientale de la Vénétie actuelle : près de Brescia, les villae de Toscolano et de San Fermo ont sans doute appartenu, la première à M. Nonius Macrinus, consul en 154, la seconde à Sex Laetilius Quartio, sévir de Brixia.

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Certains de ces biens appartenaient donc à de grands personnages, sénateurs ou chevaliers ; d’autres, à des magistrats et décurions de cités locales ; ou bien à des prêtres du culte impérial, sévirs ou augustaux. Et une partie des sénateurs et chevaliers attestés avaient acheté ces biens fonciers alors qu’ils appartenaient déjà à l’élite impériale, tandis que d’autres, déjà installés dans la région, s’étaient élevés dans l’échelle sociale.

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Autre cas, assez comparable, mais en Italie centrale : la villa de la vallée du Tibre qui a appartenu à Pline le Jeune. Paolo Braconi parvient à la conclusion qu’un Marcus Granius s’est fixé à Spello au moment de la déduction de la colonie à l’époque triumvirale, qu’il a acheté à un certain moment le domaine rural de San Giustino et qu’il était le grand-père, ou en tout cas un ancêtre proche, du sénateur M. Granius Marcellus. Les biens-fonds d’une lignée de notables locaux se sont accrus jusqu’à lui permettre d’accéder à l’élite impériale. Marcellus était sénateur, et, par la suite, une partie au moins de son patrimoine est passée à Pline le Jeune. On connaît maintenant un bon nombre d’exemples de telles lignées, qui, à partir de la propriété foncière municipale, s’élèvent jusqu’à l’ordre équestre et au sénat avant de s’éteindre au bout de quelques générations. Les familles de Cicéron et de Pline le Jeune en font partie. Les hasards de la démographie, et quelques autres facteurs, notamment politiques, permettaient à de nouvelles branches familiales de franchir les degrés de la « dignité » romaine jusqu’au sommet. Le patrimoine des notables municipaux d’un certain rang, certes plus réduit que celui des chevaliers et sénateurs, était cependant de nature comparable.

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Cependant, les cas où l’on peut réunir un large faisceau d’indices à la fois littéraires, archéologiques et épigraphiques et en tirer des conclusions convaincantes, sont assez rares. Le plus souvent, on dispose soit de textes littéraires, soit d’indices archéologiques et épigraphiques, mais pas des deux ensemble.

Sources littéraires ou épigraphiques

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De très beaux dossiers se composent exclusivement, ou presque, de textes littéraires. Ils méritent d’être sans cesse médités, et confrontés aux autres types de documentation. Mais une partie des notables dont ils parlent étaient déjà des chevaliers, ce qui les situait au-dessus du reste des élites municipales. Songeons, pour l’Italie, à Sextus Roscius d’Amérie, à certains des personnages du Pro Cluentio et du Pro Caecina. Pour la Sicile qu’éclaire Jonathan Prag, pensons aux discours de Cicéron contre Verrès. Pour l’Afrique du Nord, chère à Claude Briand-Ponsart, à Apulée et à son épouse Pudentilla. Pour la Bithynie, à Dion de Pruse. L’Apologie d’Apulée fait quelques allusions à la manière dont Pudentilla gérait ses biens et contrôlait les comptes de ses intendants et de ses bouviers. Cela nous rappelle qu’en Égypte, nous disposons, par les papyrus, de merveilleux documents concernant la gestion des domaines des élites provinciales ou locales. C’est le cas, par exemple, de l’archive d’Héroninos, étudié récemment par D. Rathbone [1][1] D. Rathbone, Economic rationalism and rural society....

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De belles études régionales sont également possibles en dehors de toute documentation littéraire. Des Usuleni de Narbonne aux Vettii et aux Craxxii de Nîmes, aux Frontonii, de Nîmes, et à quelques autres lignées de Vienne, Michel Christol précise peu à peu les particularités des cités de Narbonnaise, le rôle respectif qu’y jouaient les Italiens et les Gaulois romanisés, et les rapports qu’y entretenaient les agglomérations secondaires avec les centres urbains. Toujours soucieux de ne pas aller, dans ses conclusions, au-delà de ce que la documentation lui indique, il montre d’autant mieux ce que l’étude des inscriptions nous apprend sur la vie sociale y compris celle des groupes de statut inférieur, les affranchis « procurateurs » de leurs patrons et les esclaves vilici ou actores.

Amphores, briques et tuiles : l’ instrumentum domesticum

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Dans le cadre de l’instrumentum domesticum, les timbres d’amphores à huile et à vin offrent une série documentaire remarquable. La marque d’amphore se rattache à la production, et non au commerce. Elle ne porte jamais le nom d’un intermédiaire. Parfois, à certaines époques et dans certaines régions, elle porte le nom d’un entrepreneur potier exploitant l’atelier de fabrication des amphores ; mais, le plus souvent, elle désigne le propriétaire de terres qui vend le vin ou l’huile produits par ses domaines. C’est notamment le cas quand la marque porte des noms de grands personnages connus par ailleurs, à l’exemple des amphores à huile et à vin d’Istrie.

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Briques et tuiles, fabriquées pour beaucoup au sein de grandes propriétés rurales, devaient être, en partie au moins, destinées à la vente. Mais, dans une colonie (comme Venusia) où, pendant plusieurs générations, dominait la propriété petite et moyenne, on devait trouver de petits ateliers, exploités par des artisans. Toutes les marques imprimées dans la glaise des briques et tuiles ne provenaient donc pas d’ateliers installés sur les terres des notables. L’enquête menée par Marcella Chelotti sur les Minatii et sur les Salvii de Venosa montre toutefois la place qu’occupaient les élites dans ce secteur de production. Les briques et tuiles ne se transportaient pas très loin de leur lieu de fabrication. Celles d’Istrie ne se rencontrent pas en dehors de ce territoire ; la diffusion de celles de Marcus Usulenus, le Narbonnais dont Michel Christol étudie le patrimoine et les activités, était également locale. Mais elles se vendaient. Leur fabrication comptait donc au nombre des moyens d’enrichissement, et, par ce biais, de promotion sociale ; et, pour les membres de l’élite, qui eux-mêmes utilisaient beaucoup de matériaux de ce genre, elle restait une source de revenus fréquente, si du moins ils possédaient sur leurs terres des bancs de terre glaise, ou s’ils décidaient d’en acquérir. Le problème qui se pose est celui du mode d’exploitation des briquetteries et tuileries, étudié pour la région de Rome, mais que l’état de la documentation rend très difficile à traiter pour d’autres régions.

Inscriptions honorifiques, votives ou funéraires

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Troisième type de documents, à côté des amphores et des briques et tuiles : les inscriptions, honorifiques, votives ou funéraires, sur lesquelles s’appuie notamment Claude Briand-Ponsart. Son enquête porte avant tout sur les évergésies, notamment les fondations. Les membres des élites, surtout les hommes qui exerçaient des magistratures ou étaient titulaires de prêtrises, étaient tenus à des dons, dont certains étaient de rigueur, et dont d’autres restaient plus ou moins facultatifs. Leurs épouses en faisaient aussi, mais plus rarement, par exemple quand elles occupaient une prêtrise municipale réservée aux femmes, comme les flaminiques. Quand un notable offrait une fondation, gérée par la cité ou par un collège, il donnait souvent des terres, ensuite louées et dont le revenu était affecté à une prestation précise, explicitement prévue par le donateur. Les autres formes de dons fournissent des indications sur l’importance des patrimoines de ces notables, mais pas sur celle de leurs terres.

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Les inscriptions funéraires, quand elles sont trouvées à la campagne, permettent de situer les biens fonciers des lignées de notables. Il s’agit parfois de tombes d’esclaves ou d’affranchis qui s’occupent des terres de leur maître ou de leur patron. Dans d’autres cas, ce sont les inscriptions de la famille des propriétaires eux-mêmes. Car certaines lignées de notables avaient traditionnellement leurs tombes sur leurs terres, ou le long des chemins proches de leurs terres. La Vie de Vespasien de Suétone fait allusion aux tombes de la lignée des Vespasii (la famille maternelle de Vespasien), dans une bourgade de l’Ombrie [2][2] Suétone, Vespasien, 1, 6.. Sur le territoire de Canosa, en Pouille, l’inscription de L. Faenius Merops, qu’étudie Marina Silvestrini, est intéressante à ce point de vue ; elle précise qu’il a fait construire la tombe meo in solo, « sur ma propre terre », « sur mon propre sol ». L’album municipal de Canosa, liste des membres de l’ordre des décurions de la cité, qui date de 223, confirme que cette lignée faisait partie des notables.

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Quant à la Gaule du Sud, Paul-Albert Février avait déjà présenté des remarques stimulantes sur de telles inscriptions funéraires trouvées dans la campagne [3][3] Paul-Albert Février, « Villes et campagnes des Gaules.... Depuis, d’autres ont suivi ses traces et abouti à des conclusions plus précises, moins programmatiques. Michel Christol, qui se fonde sur toutes les catégories d’inscriptions aussi bien que sur d’autres types de documents, souligne le travail critique nécessaire à chaque fois : l’épitaphe, par exemple, n’est pas « le support d’un renseignement acquis directement ou immédiatement ».

L’apport des textes juridiques

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Nous ne connaissons pas de loi, ni de norme légale qui contraindrait explicitement les magistrats de Rome et ceux des cités à posséder des terres. Mais nous ne connaissons aucun magistrat qui n’en ait pas possédé. À toutes les époques de l’histoire de Rome, les membres de l’élite sont propriétaires fonciers – et éventuellement adjudicataires de terres publiques. Julien Dubouloz, qui traite d’une documentation difficile mais très riche, celle des textes de droit, nous en fournit une explication : la cité exigeait d’eux qu’ils fournissent leurs terres à titre de garantie. Non seulement la terre a davantage de prestige social que le prêt d’argent ou d’autres intérêts, mais son revenu et sa valeur étaient tenus pour plus sûrs.

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Nous avons volontiers l’impression que les membres de ces élites, munis d’abondants patrimoines, jouant le jeu des stratégies matrimoniales, recevant des héritages de leurs collatéraux, possédant des terres dans plusieurs cités, jouissaient d’une grande liberté d’action. Réagissant contre l’historiographie des générations précédentes sur la Sicile, Jonathan Prag insiste, lui aussi, sur l’entregent et les possibilités des élites foncières. Il se fait une idée beaucoup moins sombre de l’état de la Sicile, après un siècle et demi de domination romaine, que certains de ses prédécesseurs. Par la manière dont il interprète les modalités de la perception des impôts en Sicile à l’époque de Cicéron, il montre comment ces élites siciliennes tiraient parti de la ferme des dîmes. Il a sûrement raison d’insister, après D. Rathbone, sur le fait que l’adjudication des fermes en Sicile même (et non pas à Rome) épargnait aux cités siciliennes l’intervention des sociétés de publicains, qui au contraire sévissaient dans la province d’Asie. C’était à des notables siciliens, à des propriétaires fonciers locaux, que les dîmes, nécessairement, étaient adjugées. En temps « normal », c’est-à-dire quand ils n’avaient pas affaire à un gouverneur aussi crapuleux que Verrès, certains de ces notables propriétaires fonciers tiraient même profit de ces impôts exigés par Rome.

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Mais il y a deux versants dans la condition du notable propriétaire de terres. D’un côté, cette puissance patrimoniale et symbolique, de l’autre l’étroit contrôle que la ou les cités exercent sur lui, en vertu de la loi et par le biais de la pression sociale. Ce contrôle est une des lignes de force sur laquelle insiste Julien Dubouloz. Si l’impôt est surtout destiné à l’État, la cité, elle, se livre aussi à des prélèvements, par exemple par le biais de l’évergétisme : elle cherche à ponctionner le notable autant qu’il est possible. Certains y ont perdu ainsi une partie de leur patrimoine, comme Dion de Pruse et son grand-père [4][4] M. Cuvigny, Dion de Pruse. Discours bithyniens (Discours.... La terre est à la fois « la forme principale d’investissement » des notables et l’instrument du contrôle fiscal et financier des pouvoirs publics, ceux de l’Empire et des provinces aussi bien que ceux des cités.

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Les contributions qui précèdent offrent une réflexion sur les usages épigraphiques. Le monde gréco-romain usait et abusait des inscriptions sur pierre, mais, même si les inscriptions funéraires étaient en général les plus nombreuses, et de loin, l’importance relative des diverses catégories d’inscriptions et leur libellé variaient d’une époque et d’un lieu à l’autre. Par rapport à l’Afrique du Haut-Empire, par exemple, la Sicile de la fin de la République est très riche en inscriptions honorifiques et dédicatoires. Pourquoi et comment ? Quel rapport ces habitudes épigraphiques entretiennent-elles avec la prospérité générale de la région ? Jonathan Prag ne croit pas que ce rapport soit direct, mais, comme il le dit, une telle abondance d’inscriptions honorifiques grecques, en Sicile, ne peut pas ne pas être significative quant à l’activité et à la richesse des élites locales, et quant à la vigueur des institutions municipales.

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Le dossier éclaire par ailleurs la politique agraire de l’État. Nous avons parlé brièvement de la fiscalité et du contrôle exercé par les cités, mais l’État romain (l’Empire) a d’autres moyens d’intervenir. Au moment de la conquête, des terres étaient réunies au patrimoine foncier de la cité de Rome ; de plus, les biens des condamnés étaient confisqués, les crises politiques s’accompagnaient aussi de confiscations, et, sous l’Empire, le patrimoine de l’Empereur s’arrondissait par suite d’héritages et de legs. D’un autre côté, l’État distribuait des terres, par exemple à d’anciens soldats, dans les nouvelles cités qu’il fondait, les colonies. Les pouvoirs publics procédaient régulièrement à une redistribution (partielle) des terres. Parallèlement au libre exercice de la propriété privée et aux stratégies d’enrichissement des notables et des autres, il y avait ce fort contrepoids institutionnel. La cité romaine, puis l’Empire ne se sont jamais désintéressés de la propriété foncière et de sa répartition.

Notes

[*]

Ehess, 54, Boulevard Raspail, 75006 Paris. Courriel : <jean. andreau@ ehess. fr>.

[1]

D. Rathbone, Economic rationalism and rural society in third-century A.D. Egypt, Cambridge, Cambridge University Press, 1991.

[2]

Suétone, Vespasien, 1, 6.

[3]

Paul-Albert Février, « Villes et campagnes des Gaules sous l’Empire », Ktema, 6, 1981, p. 359-372.

[4]

M. Cuvigny, Dion de Pruse. Discours bithyniens (Discours 38-51), Paris, Les Belles Lettres, 1994.

Pour citer cet article

Andreau Jean, « Remarques conclusives », Histoire & Sociétés Rurales, 1/2003 (Vol. 19), p. 151-157.

URL : http://www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2003-1-page-151.htm


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