Histoire & Sociétés Rurales
A.H.S.R.

I.S.B.N.2868478123
384 pages

p. 253 à 342
doi: en cours

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Comptes rendus

Volume 19 2003/1

2003 Histoire & Sociétés Rurales Comptes rendus

Ouvrages

Gérard Chouquer et François Favory, L’Arpentage romain, Paris, Errance, 2001, 491 p., 42,68 € (avec la collaboration d’Anne Roth Congès)

En 1992 paraissait aux éditions Errance, dans la collection « Archéologie Aujourd’hui », sous la plume de Gérard Chouquer et de François Favory, un ouvrage de 183 pages au format 21 x 29,7 cm, intitulé Les Arpenteurs romains. Théorie et pratique. L’objectif des auteurs était clair : présenter au lecteur français le corpus agrimensorum [1] ainsi que les inscriptions évoquant l’activité des arpenteurs, décrire l’outillage et les techniques utilisées par ces spécialistes de la mesure de la terre, définir le vocabulaire spécifique des méthodes d’organisation du sol (arpentage, cadastration, centuriation, limitation, module), examiner le statut des terres concernées par ces pratiques.
Certes, et pour nous en tenir à l’historiographie française, des travaux pionniers – ceux d’André Déléage, de Raymond Chevallier ou de Joël Le Gall [2] – avaient déjà signalé tout l’intérêt du recours aux textes gromatiques pour l’étude de l’histoire agraire : leurs auteurs n’avaient en effet pas hésité à affronter une documentation complexe et à se pencher sur les problèmes posés par la centuriation, les cadastres et leur orientation. Néanmoins, ces études restaient partielles et ne présentaient en aucune manière – ce n’était d’ailleurs pas leur objet – le monde des arpenteurs romains. Dès lors, la publication de 1992 ne pouvait d’autant mieux tomber qu’elle comblait une lacune de l’édition française, là où les Anglais disposaient depuis 1971 de l’ouvrage d’Oswald Dilke, The Roman landsurveyors. An introduction to the Agrimensores et les Allemands de celui, paru en 1974 à Wiesbaden, de Focke Tannen Hinrichs, Die Geschichte der gromatischen Institutionen. Untersuchungen zu Landverteilung, Landvermessung, Bodenverwaltung und Bodenrecht im römischen Reich, ouvrages dont François Favory pour le premier et le Centre d’histoire ancienne de Besançon pour le second ont supervisé la traduction française [3].
La multiplication, depuis une dizaine d’années, des travaux sur le monde des arpenteurs et les réflexions nouvelles qui les ont accompagnés ont conduit Gérard Chouquer et François Favory non pas tant à remettre à jour la publication de 1992 qu’à la refondre totalement : c’est chose faite avec cet important volume de 491 pages au format 18 x 25 cm, publié chez Errance sous le titre L’Arpentage romain. Histoire des textes, droit, techniques, et auquel a collaboré Anne Roth Congès. Cependant, si la première édition s’accompagnait d’une troisième partie proposant un « Atlas des cadastres de l’Occident romain », les auteurs n’ont pu, pour diverses raisons – dont l’une tient sans doute aux modalités de l’approche de la notion de « centuriation » et aux questions idéologiques qu’elle sous-tend [4] – en offrir une version actualisée.
Fondé sur une interprétation renouvelée des textes du corpus gromatique, l’ouvrage se structure en deux parties : précédée d’une introduction de 7 pages, la première partie, qui court jusqu’à la page 276, s’organise en 13 chapitres au texte dense ; la seconde, de la page 277 à la page 405, présente un ensemble de planches et de textes traduits. Un important dictionnaire du vocabulaire gromatique – on ne peut que louer les auteurs de l’avoir réalisé – précède une bibliographie de 261 titres et un index des textes traduits. Eût-elle simplement distingué les éditions des textes gromatiques des études modernes que la bibliographie aurait gagné en logique ; en outre, sa présentation aurait mérité plus de soin (les erreurs typographiques sont relativement nombreuses) et plus de cohérence : indication systématique et non ponctuelle de la pagination des ouvrages, développement intégral et non aléatoire des prénoms des auteurs, références précises : ainsi, et pour nous en tenir à un exemple, les travaux de Beaudouin sur la limitation des fonds de terre sont parus dans la Nouvelle Revue Historique de Droit Français et Étranger, 1893 (p. 397-469 ; 566-681) et 1894 (p. 157-222 ; 309-365). On signalera enfin l’absence, étonnante, d’une conclusion générale que ne remplacent pas les conclusions partielles accompagnant certains chapitres.
À propos du dictionnaire (fort non pas de « 1 200 termes » selon la page 8, ni d’« environ 1 300 » selon la page 406, mais de 1 380 entrées selon mes calculs), on suggérera qu’une édition autonome serait à terme la bienvenue, à la double condition de l’enrichissement de chaque entrée par l’indication de toutes les références au corpus et de quelques modifications simples à réaliser : s’il ne paraît pas nécessaire de conserver des termes tels qu’« adjudicataire », « flumen », « vétéran » ou « villa » dont le sens n’est pas spécifique de la terminologie de l’arpentage, on signalera qu’« abluvio » et « adluvio » ne sont peut-être pas vraiment synonymes, comme semble le laisser entendre le fait qu’ils soient tous deux traduits par « alluvion » : l’alluvion est un dépôt de débris laissés par les eaux, plutôt qu’un enlèvement ; qu’« ars » se réfère d’abord au talent, à l’habileté, au savoir-faire, avant de désigner le métier ; l’entrée « compascua » pourrait être réorganisée : elle y gagnerait en cohérence ; de même seraient heureuses l’indication du genre et du nombre pour les noms ainsi que la conversion systématique dans nos unités de mesure des données métrologiques, ce qui éviterait de devoir se reporter aux tableaux des pages 73, 75 et 77.
Par la richesse documentaire qu’elle recèle, la seconde partie, par laquelle on suggère au lecteur d’aborder l’ouvrage, aiguise constamment sa curiosité, tout en mettant sa sagacité à l’épreuve. Commentées le plus souvent de façon approfondie, 174 illustrations – vignettes et miniatures provenant des traités d’arpentage, croquis, cartes et plans – révèlent les multiples aspects de l’ars mensoria et les difficultés qu’il recèle : elles seront néanmoins levées par une lecture vigilante des pages des chapitres correspondants de la première partie. Ainsi articulera-t-on le dossier sur l’outillage de l’arpenteur en liant les figures 33 à 58 aux pages 65-71 : celles-ci proposent une étude détaillée des instruments de visée (dont la fameuse groma, à partir de laquelle a été forgé le nom de son utilisateur, le gromaticus), de nivellement (comme le chorobate), de mesure et de dessin (règles, compas et stylets). De même, illustrés par les figures 64 à 71, les procédés techniques de la cultellation (qui consiste à ramener à l’horizontale la mesure effectuée sur une pente) et de la varation d’un cours d’eau (le recours aux propriétés des triangles semblables pour mesurer sa largeur) – qui reflètent donc les aptitudes du mensor, l’arpenteur, à calculer les distances dans tout type d’environnement – sont étudiés par Anne Roth Congès aux pages 81-85 [5]. D’une valeur inestimable, cette mine d’images est complétée par une annexe (elle fait le point sur les entreprises de traduction française en cours – la moitié du corpus est actuellement traduite –, donne la liste des manuscrits contenant des illustrations et recense, à partir des éditions Lachmann et Thulin, les illustrations retenues par ces éditeurs) et un ensemble thématique (classé en 47 rubriques) de références aux textes et de passages traduits : on dispose ainsi d’un dossier sur les « subsécives » (ces terres incomplètement centuriées) que l’on complétera par l’examen des documents des p. 311 et 313 ainsi que par la lecture des pages 140-142, d’un dossier sur la construction d’une limitation et de plusieurs dossiers sur les controverses (celles sur le bornage et l’alluvionnement, par exemple). Un seul regret : que le texte latin n’accompagne pas la traduction proposée.
Dès lors, familiarisé avec les différentes composantes – figures et textes – du dossier de sources dont il a pu s’imprégner progressivement, le lecteur pourra se tourner vers les treize chapitres de la première partie : ils le conduiront de la présentation du corpus gromatique (chapitre 1) à l’examen, dans le court chapitre 13 – véritable plongée dans le monde de la géométrie – des problèmes de mesure stricte des parcelles et de son incidence sur la tarification des terres par le fisc, tels que les soulève la littérature d’arpentage antique et médiévale (sur laquelle une mise au point est proposée aux pages 272-276). Si l’outillage de l’arpenteur et les techniques auxquelles il recourt sont examinés dans le chapitre 3, l’analyse des illustrations se trouvant dans les manuscrits (l’édition de 1848 en reproduit 345) fait l’objet du chapitre 2 : la majorité des figures – dont une édition moderne, en couleur, serait la bienvenue – concerne les modes de bornage, différents selon le statut des terres ; les autres, sortes de « cartes didactiques » comme les qualifie Dilke, représentent, de façon partielle, schématisée et codée, des paysages, pouvant parfois refléter la réalité géographique : tel est ainsi le cas de la vignette de Suessa Aurunca (p. 50) : mais toutes demeurent encore d’une interprétation difficile.
Trois chapitres sont consacrés aux conditions des terres, entendons, en quelque sorte, la combinaison juridique et gromatique de leur classement : s’ouvrant par un bref rappel sur les statuts des cités et des terres conquises, le chapitre 4 aborde la question de l’ager publicus (en Italie et dans les provinces) et du statut du sol assigné, avant de se pencher sur le mode de classement des terres tel que le réalisent les arpenteurs dans leurs traités ; le chapitre 5 examine la condition des terres assignées : celles qui ont fait l’objet soit d’une « limitation » (dont la centuriation est une des formes), soit, au contraire, d’une « scamnation » ou d’une « strigation » (modes de division qui, en dépit des recherches, conservent leur part de mystère) ; il se poursuit par un exposé sur les assignations viritanes, sur la situation administrative des préfectures (prises sur un territoire voisin, ces terres sont en un sens réquisitionnées pour achever l’assignation), sur les terres rendues, concédées et exceptées, ces dernières n’étant soumises à aucune charge. Le chapitre 6 traite des loca publica, ces biens divers (tels que subsécives, pâturages, lieux agrestes) administrés par l’État, les cités ou les temples, et soumis au vectigal. Les assignations sont étudiées dans le chapitre 7, et tout ce qui relève des limitations, des centurations dans le chapitre 8, augmenté d’une annexe consacrée à Nole, dont la centuriation a servi d’exemple à Siculus Flaccus. Quant à la nature des bornes et aux dispositions relatives au bornage, elles font l’objet du chapitre 9, auquel est annexé un développement sur les casae litterarum (ces « maisons de lettres » sont des textes décrivant des domaines signalés par les lettres de l’alphabet). Selon toute vraisemblance, et je rejoins ici le point de vue exprimé par Jean Peyras, la période tardive a vraisemblablement été marquée par une intense activité de bornage, comme en témoignent d’ailleurs les constitutions émises sur le sujet entre 331 et 392, qui sont reprises dans les passages du corpus gromatique relatif à cette question [6].
La politique des Flaviens et le cadastre d’Orange sont abordés dans les chapitres 10 et 11. Enfin, les controverses agraires – au nombre de quinze, ce sont des actions qui ont été au centre d’âpres débats entre spécialistes du droit civil et du droit agraire, car l’enjeu n’était autre que celui de la compétence du juge – font l’objet du chapitre 12.
S’il n’est pas possible, on le devine aisément, de rendre compte de la richesse de chacun des chapitres, où sont constamment examinés les apports des recherches récentes, on apprécie tout particulièrement l’effort constant des auteurs pour présenter de façon claire, simple et rigoureuse des questions complexes, sans que presque jamais ils ne se départissent de la prudence qu’impose l’utilisation d’un corpus documentaire aussi complexe. Seule l’utilisation, à plusieurs reprises, d’un vocable qui relève du néologisme, celui de jusromaniste, laisse quelque peu perplexe : le romaniste n’est-il pas par essence un spécialiste du droit romain ?
Fondé sur les recherches philologiques conduites par Lucio Toneatto [7], inspiré par les réflexions de F. T. Hinrichs pour qui Vespasien, en qualité de censeur, a notamment pris toute une série de dispositions « pour gagner, délimiter ou redéfinir et assigner comme telles des terres imposables en Italie et dans les provinces » [8] et éclairé par les travaux de Von Eck et de Philipp Von Cranach, l’ouvrage propose – en forme de thèse, en quelque sorte, et c’est là, sans nul doute, son trait le plus original, qui témoigne des progrès accomplis dans la compréhension de ces textes depuis le travail publié en 1992 – de voir dans le corpus gromatique non pas, comme on l’a cru pendant longtemps, un ensemble de textes obscurs et redondants, regroupés de façon plus ou moins heureuse à l’époque tardive, mais un recueil dont le cœur est constitué de textes de l’époque flavienne.
En effet, soucieux tout à la fois de reconstituer des archives d’État disparues dans l’incendie du Capitole lors des affrontements de décembre 69, de réorganiser les finances publiques et municipales, de remettre de l’ordre dans le cadastre et de restituer à leurs détenteurs des biens confisqués, Vespasien aurait missionné un groupe d’experts qui, pour mener à bien la tâche qui leur avait été confiée, ont recueilli, en Italie surtout, toute une série de documents dont certains remontaient à des temps très anciens – ils ont donc procédé à une compilation du matériel colligé – et ont tenté de les comprendre – ils les ont donc commentés : les collections ainsi constituées ne sont donc pas tant des manuels d’arpentage comme on a pu le penser un temps, que des recueils d’instructions réalisés dans un but précis.
Trois chapitres, particulièrement intéressants et intellectuellement stimulants, étayent ce point de vue et retiendront notre attention. Le chapitre 1 porte sur les textes et leurs auteurs. Il examine les recherches des modernes, des premières distinctions effectuées par Lachmann dans le corpus aux considérations nouvelles de Lucio Toneatto ; puis il cherche à identifier, avec prudence, les auteurs des traités, de Frontin (qu’il faudrait identifier à Sextus Iulius Frontinus) au mystérieux Marcus Iunius Nipsius : une majorité d’entre eux aurait exercé leur art à une époque comprise entre la dynastie des Flaviens et le début du règne d’Hadrien, fait qui, pour les auteurs, ne serait pas accidentel ; enfin il propose une généalogie de ces textes qui s’échelonnent, comme le montre le tableau récapitulatif de la page 20, de l’époque préflavienne au Moyen Âge.
Le chapitre 10 inscrit le propos dans une page d’histoire : celle de la politique engagée par Vespasien qui, fort de la censure qu’il revêtit à partir de 74 et que ses fils exercèrent de façon continue, puisque Domitien deviendra censor perpetuus, chercha à rétablir, dans le domaine des terres publiques et de la fiscalité, un ordre sérieusement mis à mal par la crise ouverte à la mort de Néron et les abus de toute nature – tels les transferts illicites de terres ou les adjudications suspectes – qui l’avaient accompagnée. La politique flavienne viserait en fait, au travers de toute une série de mesures – la récupération par l’État des subsécives non attribuées, la promulgation vraisemblable d’une législation sur le bornage (bien que les preuves directes, entendons le texte de la loi, fassent défaut), le rétablissement du domaine des temples – attesté cependant par un seul texte, cil, x, 3828 –, à rétablir les finances publiques [9]. Cette politique tendrait également à consolider les finances municipales, ce qui conduit les auteurs à se demander si la création des curatores civitatum, dont les plus anciennes mentions actuellement attestées pour la Narbonnaise et l’Italie datent du début du iie siècle, ne remonterait pas à l’époque flavienne [10].
Le chapitre 11 concerne les plans cadastraux d’Orange. Ce chapitre s’ouvre par la présentation de l’ensemble documentaire : les merides ou emplacements concédés pour l’établissement d’une échoppe en ville, les agri publici tels que les qualifie André Piganiol et qui seraient des parcelles (rurales ou urbaines ?), les areae ou espaces publics urbains et les trois formae – A, B et C – ou plans cadastraux gravés sur le marbre et affichés en 77 de notre ère lors de la révision fiscale des terres publiques de la colonie ; c’est l’occasion pour les auteurs de rappeler que tous les adjudicataires de ces terres ne sont pas nécessairement des exploitants, comme pourraient le laisser croire certains travaux, mais des possesseurs qui relouent les terres à des fermiers. De plus, des travaux récents conduits notamment sur le cadastre B laissent supposer que son implantation puis sa révision sont liés à une politique d’hydraulique agricole. Vient ensuite l’examen des centuriations correspondantes (il faut ici se reporter aux cartes des pages 324 et 325, que l’on regrettera de ne pas avoir en regard du texte ; en outre, la carte des trois centuriations aurait pu être accompagnée d’une légende et comprendre tous les sites évoqués aux pages 225-226) : s’il est apparu aux chercheurs que le cadastre B s’étend sur une aire bien plus vaste que celle correspondant aux fragments antiques, la centuriation correspondant au cadastre A couvre le secteur des Alpilles et de la Montagnette (donc hors des limites de la colonie d’Orange) et le cadastre C, imbriqué avec le B, à une centuriation sur le territoire d’Orange. Sont enfin avancées des propositions d’interprétation, fondées sur la révision d’un certain nombre d’hypothèses jusqu’ici émises.
Ainsi perçu, le corpus gromatique doit donc être apprécié, selon les auteurs – qui n’excluent certes pas la possibilité d’autres approches – à l’aune de ce qu’il est réellement : à savoir un document d’histoire et non une sorte de compendium constitué à l’usage des historiens futurs qui pourraient y puiser ce dont ils ont besoin pour éclairer tel ou tel aspect d’une recherche sur la situation des terres en Italie à l’époque républicaine ou pour conduire un travail sur l’histoire de l’arpentage. Non pas qu’il soit impossible de le faire : mais il faut avoir à l’esprit que ce corpus est, pour partie, tout autant prisme que miroir : son utilisation requiert donc de la part de l’historien une prudence extrême. En outre, replacé dans la perspective de l’histoire impériale naissante, le travail mené par les arpenteurs de l’époque flavienne révèlerait que cette période est un deuxième moment fort de l’histoire administrative de l’empire, après le temps de la réorganisation augustéenne.
On l’aura compris : par les éclairages nouveaux qu’il apporte, par les perspectives qu’il ouvre, par le sens qu’il donne à un dossier perçu jusqu’à présent comme confus et complexe, par les réflexions et les discussions qu’il ne manquera pas de susciter, par les travaux qu’il générera, ce livre, dont la lecture, en dépit des difficiles questions qu’il soulève – et elles sont toutes loin d’être résolues, telles celles relatives aux controverses agraires – demeure, grâce à un style fluide, relativement aisée, est maintenant l’ouvrage que quiconque s’intéresse aux problèmes de la terre et de sa mesure à Rome se devra de consulter : souhaitons lui le succès qu’il mérite.
Pierre Jaillette

Mireille Mousnier et Jacques Poumarède (dir.), La Coutume au village. Actes des xxe journées internationales d’histoire de l’abbaye de Flaran, septembre 1998, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2001 (« Flaran, xx »)

La collection Flaran s’est enrichie d’un nouveau volume consacré à la coutume aux temps médiévaux et modernes en Europe. Au fil des diverses contributions se retrouvent les principales interrogations qui agitent historiens ruralistes, historiens du droit, et anthropologues. Y a-t-il une différence de nature et de sens entre les usages et les coutumes ? Quel est le rôle du droit savant dans l’élaboration de la coutume ? Comment et quand la règle juridique est-elle devenue l’instrument privilégié de médiation dans les rapports sociaux ? Jusqu’où s’étend l’empire de la coutume dans les campagnes ? Confrontés à la plasticité de la coutume, les auteurs s’efforcent d’en donner une définition tantôt générique, tantôt organique, tantôt matérielle, dans un tableau éclaté.
Comme l’explique Christian Lauranson-Rosaz, tout est question de vocabulaire. Le mot consuetudo a d’abord eu un sens législatif plus ou moins précis (viie-ixe siècle), puis il a désigné un ensemble de taxes et de droits mis en place en même temps que la seigneurie banale, institués sans le moindre fondement juridique et pour cette raison parfois qualifiés de « mauvaises coutumes ». À ces mauvaises coutumes ont succédé les « bonnes coutumes », soit des corps de règles contractuellement établies entre l’aristocratie et des communautés ecclésiastiques. En Italie aussi, l’émergence du ban seigneurial a constitué un tournant (Mario Ascheri). De nouvelles prestations coutumières ont fait leur apparition, imposées d’en haut, et les chartes de franchises des xie et xii e siècles ont précisé les prestations dues aux seigneurs. Le droit évolua ensuite au rythme du renforcement des pouvoirs urbains, les consuls des grandes cités exerçant un pouvoir « d’arbitrage » sur leur plat pays, et jouant comme instance de pacification. La relation ville-campagne est abordée avec nuance par Mario Ascheri, dans ses implications juridiques, en faisant bien ressortir certains enjeux économiques et politiques. Nous sommes finalement confrontés à une multitude de particularismes.
Rendre compte de ces particularismes, et de la variété des processus de sédimentation juridique, sera l’un des grands bénéfices de l’enquête conduite par Maurice Berthe, Benoît Cursente et Jacques Poumarède sur les chartes de coutumes du Midi de la France du xiie siècle à la fin du xvie (Maurice Berthe). Rien que pour la ville de Millau, 19 textes ont été élaborés entre 1187 et 1554. Le processus de sédimentation concerne aussi les localités rurales, ainsi que le montrent divers exemples choisis dans le Tarn. Le renoncement à des usages tombés en désuétude mettait dans la nécessité d’adopter de nouvelles normes. Le moteur du changement pouvait être un processus d’ajustements du système seigneurial. Paul Harvey montre que les obligations réciproques des seigneurs et de leurs tenanciers évoluent avec le temps et font l’objet de révisions nombreuses et régulières au moyen de négociations, d’accords prenant forme contractuelle, d’accommodements entre les intérêts des uns et des autres (la coutume dans la vie rurale anglaise au Moyen Âge). Si les seigneurs imposent parfois de nouvelles corvées, ils jugent généralement prudent de respecter les coutumes. Le rapport des paysans et de la seigneurie est également au cœur de l’étude conduite par Michel Brunet sur les « criées » générales en Roussillon au xviii e siècle. Il s’agit de règlements de police émanant de la puissance seigneuriale, qui abordent des domaines très divers, mais où la gestion des espaces collectifs tient la première place. La puissance seigneuriale y apparaît mise au service des intérêts de la communauté. Cette conclusion s’écarte sensiblement de celle à laquelle parvient Robert Fossier, à qui les coutumes paraissent plutôt des éléments de discrimination sociale.
Peut-on dire qu’une communauté prise dans son ensemble « bénéficie » d’une coutume ? C’est ce dont Christian Desplat discute à partir de l’exemple du carnau, de l’abattage et de la consommation du bétail forain pris en faute sur les biens communs, dans les Pyrénées. Il s’agit d’un instrument de protection des biens communs, visant à éviter le surpâturage. Le carnau est un régulateur social et économique, qui tourne au profit des « bonnes maisons ». Les biens communs bénéficiaient en effet surtout à l’élite pastorale. L’évolution du carnau ne fut pas linéaire, ainsi que le montre l’exemple des fors de Béarn. Le for était à chaque fois le fruit d’un compromis social et politique.
Les coutumes pastorales sont au cœur de l’étude de Guy Lemeunier sur l’Espagne et ses pratiques collectives entre le xvie et le xviii e siècle. Cherchant à établir le degré d’effectivité du « collectivisme » agraire, il écarte les coutumes domestiques et les contrats agraires, pour retenir les chartes, les réglementations provinciales, et surtout les ordonnances locales (Castille, Aragon). Le champ des coutumes collectives apparaît très vaste, mais leur vitalité dans les communautés pastorales du quart nord-ouest (Galice, Asturies) faiblit vers l’est et le sud (Catalogne centrale et Andalousie bétique) où l’élevage compte moins. Conditions naturelles et structures foncières conjuguent leurs effets. C’est de son côté à un examen des différents types de contrats relatifs à la mise en valeur de la terre, auquel se livre Vincent Lagardère dans les campagnes de l’Espagne musulmane, du xe au xve siècle.
Dans une perspective moins immédiatement sociale ou politique et davantage juridique, Robert Jacob montre que la notion de droit coutumier a été conçue par des docteurs pour fournir un cadre d’habilitation à un certain nombre de normes. Cette idée pénètre les esprits dans la seconde moitié du xiiie siècle, en relation avec les progrès du mouvement universitaire et la mise en place de nouvelles régulations juridiques et judiciaires. La coutume est une invention de la doctrine savante. L’auteur proteste avec raison contre l’idée que la coutume serait une règle sans auteur. Mais on objectera que la requalification ne fait l’auteur que si l’on adopte un point de vue juridique.
Louis Assier Andrieu remarque que la difficulté à cerner la question de la coutume procède justement de sa propension à déborder du champ juridique. Il retrace la vie du concept de coutume, depuis Pierre-Jean Grosley (1718-1785). La mise en avant du critère ethnique, et l’étude du jeu réciproque des mœurs sur les lois, des lois sur les mœurs, ont nourri d’innombrables travaux. Une autre voie, initiée au xviiie siècle par Antoine-Yves Goguet, privilégie la recherche des causes matérielles et invite à situer les coutumes dans une pluralité de déterminants économiques et sociaux. Le développement de l’anthropologie du droit tend à substituer le concept de norme à celui de coutume.
Anne Zink choisit d’examiner les contrats de mariage auvergnats vers 1760 et en passe en revue les diverses clauses. Il apparaît que plus on va vers le Sud, plus la masculinité et l’héritier unique augmentent. A contrario, les termes de la cohabitation parents-enfants héritiers sont homogènes du Nord au Sud, et suivent des usages plus contraignants que la coutume. Ce décalage intrigue et nous presse à repenser la frontière entre pays de droit écrit et pays coutumiers. Quelques décennies plus tard, les défenseurs de la liberté testamentaire sont mis en déroute. Jean Bart pose la question de l’unification juridique de l’État-Nation et signale que l’aspiration à une telle unification était forte surtout pour les procédures civile et pénale. La nouvelle législation successorale rencontra de nombreux obstacles.
Jacques Poumarède et Jean Hilaire encadrent solidement l’ensemble de ces contributions, constatant toute la difficulté qu’il y a à définir la coutume, dans un balancement perpétuel du social au politique, du culturel au juridique. Ce volume nous invite à mieux prendre en considération la dimension juridique des faits sociaux dans les campagnes.
Jérôme Luther Viret

Christophe Picard, Le Portugal musulman (viii e-xiiie siècle). L’Occident d’al-Andalus sous domination islamique, Paris, Maisonneuve et Larose, 2000, 422 p., 34 €

Dans le panorama de la médiévistique française, on saluera la parution, pour la première fois, d’un livre traitant exclusivement du Portugal médiéval, en langue française, chez un éditeur français. On appréciera également les index (des termes arabes et des noms propres), l’ample bibliographie et les 20 pages de cartes, figures et plans in fine – auxquels le texte, toutefois, ne renvoie pas suffisamment. Plus qu’un simple manuel, ce travail constitue la principale synthèse consacrée au « Portugal » musulman.
Du point de vue ruraliste, l’ouvrage, suivant les voies ouvertes par Pierre Guichard, aborde de front des problèmes encore peu fréquentés par les historiens arabisants ; on sait en effet que les sources arabes, qui sont en majorité savantes (narratives, doctrinales et littéraires), éclairent mal les campagnes et leurs habitants, tout particulièrement dans cette région, qui est sans foyer intellectuel notable et qui est largement ignorée non seulement par les chroniques (de toute façon secondaires pour la paysannerie) mais aussi par les plus utiles ouvrages agronomiques, dictionnaires biographiques et traités de hisba. Quoique ayant fait le tour des textes arabes actuellement accessibles, c’est souvent par l’usage des données de terrain (recueillies exhaustivement) et à travers l’organisation du peuplement que Christophe Picard peut analyser le monde rural de l’Occident andalou. Le croisement des textes avec des données archéologiques – qu’il a contribué à recueillir, en collaborant avec des archéologues portugais (F. Branco Correia et I. C. Fernandes) – est une méthode employée tout au long du livre et la qualité des résultats montre que cette approche n’a pas autant déçu les espoirs mis en elle que ne l’affirment des synthèses épistémologiques récentes.
La première partie, la plus brève (une centaine de pages), constitue une histoire générale de l’Occident andalou, intégrant évidemment les luttes contre les chrétiens (particulièrement dans le chapitre vii) ; loin d’un simple récit politique, le ruraliste y trouvera çà et là des notations sur l’évolution du peuplement rural et des habitats, en rapport avec la guerre et avec l’organisation des pouvoirs supérieurs (rôle des ribat/s dans la polarisation résidentielle de l’espace, formation lente et inachevée d’un réseau défensif frontalier reculant depuis le Douro jusqu’au bas Alentejo, espèce d’incastellamento des xiie-xiiie siècles) et une réflexion sur l’organisation sociale spécifique des populations frontalières jusqu’au xie-xiie siècle (importance des structures claniques chez les Berbères, absence d’une claire détermination politique et religieuse chez les indigènes et les immigrants) ; c’est d’ailleurs dans ce dernier domaine qu’il y a le plus à attendre des sources écrites chrétiennes (chartriers monastiques et épiscopaux de la région au nord du Mondego du x e-xiie siècle).
La seconde partie offre plusieurs chapitres intéressant l’histoire rurale. Face à la focalisation urbaine des sources écrites, le chapitre viii (consacré à la hiérarchie administrative du peuplement) mais surtout le ix posent le problème des rapports entre les centres urbains et leurs environs ; Christophe Picard, analysant particulièrement le vocabulaire arabe désignant les habitats, montre que la centralité urbaine est une conception idéologique sans rapport avec l’organisation économique (sauf l’organisation fiscale) et qu’elle présente un rapport assez lointain avec la réalité politico-administrative – ce qui confirme, à la suite d’André Miquel, que la riche littérature géographique arabe, source favorite des études sur le peuplement des pays arabo-musulmans, exprime autant une conception (spéculative) de l’espace qu’une transposition photographique des réalités matérielles. En outre, les villes sont petites dans la région. La carte de la page 328 est un inventaire (évidemment provisoire) des plus importants noyaux d’habitat signalés par les écrits et/ou les prospections et elle propose une hiérarchisation fonctionnelle ; certaines identifications sont délicates car elles supposent une continuité des noyaux d’humanisation après la Reconquête, sinon in loco au moins dans les mêmes zones, qui n’est pas avérée. Christophe Picard, spécialiste reconnu de la navigation, réévalue le poids des littoraux dans l’organisation de l’espace à l’échelle régionale : s’ils ne concentrent pas une population considérable, ils abritent des habitats portuaires importants, concentrent des activités à forte valeur ajoutée et orientent les réseaux viaires.
Depuis le califat de Cordoue (xe siècle) la population associée aux activités agricoles, très majoritaire, constitue des régions de peuplement véritablement rural (sans influence des villes sur la forme de l’habitat), dont la dispersion peut être forte (bien que peut-être pas totale, comme le suggère Christophe Picard) mais qui est polarisé par des fortifications (hisn/s) avec ou sans habitat propre. Sur les 80 sites fortifiés connus pour 60 000 km2, certains sont des enceintes vides en époque califale (Palmela, Sesimbra, Juromenha) peuplées postérieurement, tandis que d’autres sont des habitats enceints tardivement sous les Almohades (Salir, Aljustrel) ; ces hisn/s servent plus à organiser le peuplement qu’à contrôler et défendre les populations, sans rechercher l’isolement que l’on observe dans le Levante andalou. Toutefois des ensembles de hameaux (dits qarya/s) peuvent constituer des unités (de nature mal définie) sans être polarisés par une fortification.
Le chapitre xiii, intitulé « La société rurale, formes de domination et solidarités tributaires et villageoises », organise la réflexion, très neuve dans le cadre régional, autour de l’iqtâ (assignation aux officiers et alliés de l’État de revenus fonciers du fisc ou des revenus attachés à une juridiction) et des rapports entre communautés locales et État central ; il adopte donc le schéma sociologique d’une organisation « tributaire » faisant du rapport fiscal le pivot de l’organisation sociale. La pauvreté des sources écrites arabes de l’Occident andalou interdit de vérifier avec toute la finesse désirée la validité de ces hypothèses, formulées pour d’autres régions mieux documentées. Christophe Picard introduit le problème de l’évolution des structures foncières, ce qui est parfaitement légitime mais complique d’autant l’analyse sociale ; il se fonde habilement sur la comparaison avec la zone voisine de Séville (éclairée notamment par le plus ancien repartimiento chrétien, du milieu du xiiie siècle) pour supposer une faible emprise de la grande propriété aristocratique individuelle. Mais les régions arabo-musulmanes posent aussi, plus nettement que les terres « chrétiennes », le problème de la propriété clanique, qui semble en recul à partir du xie siècle ; se fondant sur le célèbre traité de hisba relatif à Séville, Christophe Picard assimile grand domaine et propriété individuelle, ce qui implique une résistance à la concentration foncière fondée sur le maintien de la propriété collective : la fin de la période musulmane du Gharb serait donc marquée par une relative concentration foncière, que l’on peut mettre en rapport avec le regroupement de l’habitat en noyaux fortifiés plus massifs du type castrum.
Le dernier chapitre (xiv), assez bref car refusant l’extrapolation hasardeuse, est consacré aux structures de production et d’échange. Tirant le meilleur parti des textes (notamment géographiques), Christophe Picard insiste sur la canalisation des produits par le marché urbain (suq) et sur le rôle joué, dans le décollage économique, par les princes des États régionaux (taifas) qui se sont créés au xie siècle.
Au total, on a là un livre important, particulièrement par son étude du peuplement, dont les données sous-tendent toute l’analyse socio-économique ; quoique l’analyse socio-économique du monde arabo-musulman médiéval ne puisse atteindre la précision des études rurales relatives à l’Occident chrétien, le contenu de l’ouvrage prouve, s’il en était besoin, qu’une histoire des paysanneries arabo-musulmanes est non seulement souhaitable mais possible, en dépit de l’absence de chartriers de type occidental. Ce livre ouvre la voie à un comparatisme qu’on souhaiterait plus systématique des paysanneries « occidentales » et « orientales ».
Stéphane Boisselier

Clemens Zimmermann (dir.), Dorf und Stadt. Ihre Beziehungen vom Mittelalter bis zur Gegenwart, Francfort / Main, dlg-Verlag, 2001, 310 p., 19,90 €

« Le Village et la Ville [11] ». Le titre est tout un programme : le village est cité en premier lieu. Pratiquement toutes les contributions au colloque de Göttingen, organisé par le Arbeitskreis Agrargeschichte en mars 1999, nous invitent à remettre en question notre perspective des relations villes-campagnes et à revaloriser le rôle du village dans cette relation. En fait, l’historiographie des relations villes-campagnes, on le sait – et Clemens Zimmermann le résume clairement dans son introduction (p. 9-28) –, a toujours favorisé la perspective urbaine – due peut-être à un déséquilibre archivistique mais également à une tradition historiographique soucieuse de la hiérarchie spatiale des localités – et se trouve toujours handicapée par la multitude des disciplines concernées et par le manque de vision de longue durée. Le présent ouvrage veut y porter remède en réunissant des contributions de diverses disciplines et en ouvrant un large panorama qui s’étend de l’époque de la fondation des villes au haut Moyen Âge à la suburbanisation, de la fin du xxe siècle. Avant d’entrer dans les détails, arrêtons-nous d’abord sur la structure de l’ouvrage : chacun des 12 articles est suivi par un bref commentaire d’un collègue, qui résume, souvent renforce et parfois critique la position précédente – un moyen bien choisi pour insérer le lecteur dans le débat.
Dans son introduction, Clemens Zimmermann, développant le programme et la problématique du colloque, conclut sur la variabilité des relations villes-campagnes selon les époques et les régions. Heide Wunder, dans son commentaire (p. 29-33), réitère la demande d’un changement de perspective, pour corriger l’asymétrie des relations village-ville. En renvoyant au problème de la définition des notions « ville » et « village », Werner Rösener (p. 35-54) nous met en garde contre une surestimation des contrastes entre ville et campagne au Moyen Âge et préfère parler d’un « continuum ». En fait, l’histoire des relations villes-campagnes ne commence – du moins pour l’Allemagne médiévale – qu’au haut Moyen Âge avec l’époque de la fondation des villes. Avant d’esquisser quelques aspects des relations villes-campagnes, Werner Rösener résume les diverses approches historiographiques de la question, parmi lesquelles il distingue trois courants : le premier, essentiellement marxiste, souligne les oppositions (l’exploitation de la campagne par la ville), le second, issu de l’histoire économique, met l’accent sur les échanges, ce qui donne une vision plutôt équilibrée, et le troisième, inspiré par une tradition des géographes, qui cherche à insérer les villes dans un réseau hiérarchique selon leurs « fonctions centrales ». Ce dernier courant mène selon Rösener à sous-estimer les performances du village par rapport à la ville (mouvements migratoires, approvisionnement de la ville en produits agraires mais également industriels). Enfin, Rösener analyse quatre aspects des relations villes-campagnes au Moyen Âge : l’aspect démographique (le village comme réservoir d’émigration, indispensable étant donné la faible fécondité des familles en ville), économique (en particulier le fonctionnement des marchés et les contraintes imposées à la campagne pour assurer des monopoles urbains de production et de commercialisation), seigneurial (la ville comme siège d’un pouvoir temporel ou ecclésiastique, mais également la ville, centre d’un territoire rural), enfin culturel (l’administration ecclésiastique, la formation). Dans son commentaire, Dorothée Rippmann (p. 55-65) souligne que le dynamisme des relations villes-campagnes dépend des progrès de la monétarisation, de l’état des échanges et des conditions politiques.
Relations équilibrées ou subordination de la campagne ? C’est la question centrale à laquelle Rolf Kießling (p. 67-84) répond par l’examen de deux cas : la Souabe de l’Est (région à l’activité industrielle avancée, notamment dans le domaine textile, et structurée par une multitude de petites entités territoriales) et l’ancien duché de Bavière (un territoire politiquement assez arrondi, de prépondérance agricole) du Moyen Âge à l’Époque moderne. Dans les deux cas il constate deux phases dans l’évolution des relations villes-campagnes : au cours du Moyen Âge la ville déploie des pouvoirs de plus en plus accentués sur la campagne, un phénomène intensifié en Souabe par l’impact du textile sur les alentours, atténué en Bavière par la faiblesse économique des villes et par l’intervention de l’administration ducale. Lors d’une deuxième phase (de la crise du xviie aux transformations du xviiie siècle) se développe une tendance au rapprochement entre la ville et la campagne, se manifestant par exemple dans l’essor d’activités industrielles et artisanales à la campagne. Lors de cette phase, les villages obtiennent, semble-t-il, une certaine indépendance face à la ville qui se transforme soit en pur marché régional (Souabe), soit en centre administratif (Bavière). Cette dernière thèse d’un affaiblissement de l’opposition entre la ville et la campagne est relativisée par le commentaire de Peter Kriedte (p. 85-88), renvoyant à un cas de prépondérance manifeste du village, à savoir celui de la protoindustrie textile russe (xviiie-début xixe siècle), une industrie qui se base résolument sur l’artisanat villageois et qui finit par subordonner le commerce urbain à la production rurale.
L’article de Barbara Krug-Richter (p. 89-98) concerne un tout autre sujet : elle résume l’état actuel des recherches sur l’image du villageois dans le monde urbain et sur l’image du citadin dans le monde rural. Si la vision urbaine de la campagne se caractérise en grande partie par des images négatives, la découverte de représentations positives du paysan – dans le cadre de tracts de l’époque de la Réforme ou d’idylles pastorales des xviie-xviiie siècles – nous incite à ne pas prendre toute image pour un reflet de la réalité quotidienne du village, mais à nous interroger sur ses objectifs. Souvent, ces images en disent beaucoup plus sur les mentalités des classes supérieures, sur leurs conflits internes et leurs essais d’autodéfinition que sur le monde rural. En ce qui concerne la vision qu’ont les villageois de la ville, Barbara Krug-Richter propose, faute de sources, de s’interroger sur les actions concrètes et les points de rencontre de villageois et citadins pour en conclure en tirer des conclusions sur les images qu’ils auraient pu avoir l’un de l’autre.
Edwin Ernst Weber (p. 105-122) nous présente un exemple très intéressant de résistance paysanne dans le cadre d’un territoire urbain, à savoir celui de la ville impériale de Rottweil en Souabe, une ville de faible poids économique, qui à cause de cette faiblesse déploie un régime d’autant plus sévère sur ses villages. Sans remettre en question les liens féodaux entre ville et villageois et sans avoir recours à la violence, les paysans obtiennent à la longue des droits considérables, seulement en faisant appel à la justice impériale. Au xviiie siècle, les paysans obtiennent qu’un organe de représentation – la Landschaft – soit établi, dont les fonctions se rapprochent de celles des états dans d’autres pays. Martina Schattkowsky dans son commentaire (p. 123-126) critique avec raison le fait que Weber, qui parle de « succès partiels », sous-estime la portée de ces concessions.
Klaus-J. Lorenzen-Schmidt (p. 127-238) nous montre, au vu de l’exemple holsteinien, comment la diffusion de la lecture et de l’écriture dépend aux xviiie et xixe siècles de l’influence urbaine. Même si le rôle médiateur de l’administration, de l’église, de l’école, de la presse et de l’armée est de grande importance, Lorenzen-Schmidt renvoie également à des traditions d’écriture paysannes, notamment dans le cadre de livres de raison.
L’apport de Robert von Friedeburg (p. 145-171) sur les classes inférieures rurales et la commune (fin xviie-fin xixe siècle) est d’un intérêt particulier. Pour trois régions (la Bade, la Hesse et la Franconie), il remet en question l’opinion dominante selon laquelle les classes inférieures auraient définitivement quitté leurs villages d’origine au xix e siècle en direction de la ville ou de l’Amérique, en abandonnant des villages, dorénavant largement prédominés par l’activité agricole et plus équilibrés sur le plan social. Au contraire, von Friedeburg nous dépeint le développement d’une tradition de migration saisonnière des classes inférieures vers les villes, particulièrement marquée en Bade et en Hesse. Les besoins de la ville en main-d’œuvre, notamment dans les domaines de la construction ferroviaire et du bâtiment, déterminent le rythme de vie des migrants, qui s’éloignent du cycle annuel des travaux agricoles. Toutefois, ces ouvriers restent ancrés dans la société villageoise, tout en étant absents de mars à octobre : leurs familles dépendent toujours de l’assistance communale et des usages communs. Leurs revenus supplémentaires entraînent l’achat de petites parcelles dans leurs villages d’origine, ce qui renforce ces liens. Stefan Brakensiek (p. 173-175), commentateur de von Friedeburg, élargit ce constat par de nouvelles questions qui portent sur l’importance du phénomène dans l’espace, sur les conséquences dans les villages concernés (proportion des sexes, rôle des femmes, pyramide des âges, culture matérielle, mentalités) et en ville (intégration des migrants dans les classes ouvrières urbaines ou plutôt isolement des communautés des ouvriers migrants ?).
Frank Konersmann (p. 177-202) s’interroge sur la différenciation sociale et la politisation d’une société rurale au début du xixe siècle. Il analyse l’exemple parlant d’une coopération entre les mouvements démocratiques d’une ville modeste, Rietberg en Westphalie, et la paysannerie des alentours contre un nouveau seigneur d’origine bourgeoise. Cette résistance, animée par des associations politiques urbaines, dépasse de loin les cadres traditionnels de la résistance paysanne (refus de paiements de droits), en mettant en avant la question sociale brûlante.
Ce sont les crises d’approvisionnement de 1916-1923 et de 1945-1950, un « sujet refoulé », qui intéressent Ulrich Kluge (p. 209-239). Il démontre comment la relation déjà tendue entre ville et campagne devient hostile en période de crise : ici, le reproche d’enrichissement formulé par les habitants de la ville contre les agriculteurs est nourri par les images traditionnelles de la campagne. En réalité, l’hostilité des paysans envers le citadin, cherchant à s’approvisionner dans les villages, s’explique par la limitation de la liberté économique de l’agriculteur, résultat des profondes transformations dans la structure des échanges entre ville et campagne depuis le xixe siècle (essor de l’industrie agro-alimentaire, l’apparition de commerçants intermédiaires). De plus, Kluge souligne l’importance de l’intervention massive de l’État lors des crises d’approvisionnement, exerçant un dirigisme rigide et souvent ineffectif sur la production agricole.
Au vu de l’exemple de trois communes en Westphalie, Peter Exner (p. 245-267) éclaire la modernisation de l’agriculture après 1945 et ses conséquences sur la société villageoise. La mécanisation accélérée après 1947 entraîne l’abandon de petites et moyennes entreprises agricoles face à une concurrence sévère. La structure professionnelle du village se bouleverse : désormais, le village est marqué par l’habitant qui pour travailler se déplace chaque jour en ville – d’abord en cyclomoteur, puis en voiture. C’est lui qui introduit des mentalités et des comportements urbains aux champs. Les conséquences sont considérables sur le plan politique (l’éviction successive des coqs de village du conseil municipal), sur le plan démographique (réduction de l’âge au premier mariage et du nombre d’enfants) et sur le plan culturel (notamment les effets du temps libre). Ici l’exemple de la construction de terrains de sport est particulièrement bien choisi pour illustrer les conflits entre la population agricole et les villageois travaillant en ville. Le commentaire de Michael Kopsidis (p. 269-272) insiste sur le fait que ce n’est pas la mécanisation qui a entraîné une orientation des exploitations vers les marchés, mais que ce développement a eu lieu, notamment en Westphalie, déjà avant la Première Guerre mondiale. De plus il constate que la concentration des biens dans l’agriculture après 1945 ne constitue pas une véritable révolution selon des catégories économiques : de nos jours encore, l’exploitation familiale constitue une dominante des structures agricoles, ce qui traduit une certaine résistance à l’égard des lois du marché.
Le fil de Peter Exner est repris par Thomas Fliege (p. 273-283), qui, partant du concept de la « suburbanisation », nous décrit l’état des villages « entre centres commerciaux et routes de contournement ». À partir des années 1960 et 1970, l’urbanisation a largement transformé les campagnes, dans lesquelles s’affrontent aujourd’hui les normes traditionnelles du village et les normes du monde urbain. D’une part, des libertés se font jour : les styles de vie se multiplient et la vie familiale se rapproche des modèles urbains, ce qui élargit les options notamment pour les femmes. D’autre part, le village est toujours marqué par des normes de comportement et un sévère contrôle social.
Un résumé de Werner Troßbach conclut l’ouvrage (p. 289-305). En somme, l’ouvrage ouvre d’importantes perspectives et constitue la première étape d’une revalorisation des villages dans l’histoire de la relation entre la ville et l’espace rural.
Johannes Rosenplänter

Bruno Penna, Le Marais Vernier. Dix siècles d’évolution paysagère, Cahier des Annales de Normandie n° 33, Caen, Musée de Normandie, 2003, 256 p., 26 €

Comme celle de beaucoup d’autres espaces humides français, l’histoire du Marais Vernier restait à écrire. C’est chose faite avec ce magnifique travail de Bruno Penna préfacé par Jean-Marc Moriceau. Avant d’étudier l’histoire du marais, l’auteur a estimé nécessaire d’en reconstruire le passé. L’état de la recherche confinait, en effet, son histoire dans le mythe et l’invraisemblance. Il fallait donc, avant toute chose, revisiter cette histoire et régler son compte, une bonne fois pour toutes, à certaines « évidences », celles par exemple du rôle des seigneuries ecclésiastiques en général et des abbayes en particulier, ou encore les soi-disant aménagements du Moyen Âge. Ces mises au point renforcent l’action des populations qui s’implantent dans le marais au Moyen Âge classique.
La première partie de l’ouvrage est consacrée à l’étude historique du marais. Du xie au début du xvii e siècle, l’occupation agraire s’est cantonnée essentiellement à son pourtour avec des productions maraîchères dans les courtils et un cordon littoral voué aux labours. Le centre du marais est occupé par un pâturage communal. C’est aussi un lieu de pêche lorsque le marais est recouvert par les eaux. Il faut attendre les travaux du Hollandais Humfrey Bradley, nommé Grand Maître des digues de France par Henri IV pour donner lieu à une restructuration. Des travaux d’assèchement permettent alors une réorganisation de l’espace et une redistribution de la propriété : les canaux de drainage délimitent la propriété des différentes seigneuries et des différentes paroisses tandis que la surface des communaux diminue. Cette terre, quoi qu’en disent les élites, procure des richesses : cultures maraîchères, produits de la chasse et de la pêche, tourbe. Les communautés riveraines sont attachées à ses productions dont les droits d’usages permettent la jouissance. Les seigneurs du lieu, quant à eux, sont soucieux de productivité et introduisent dans les années 1760 la pomme de terre et le peuplier d’Italie. Tous ces produits suscitent, bien évidemment, des convoitises et des conflits. Conflits entre seigneurs et communautés du cru qui s’opposent avec succès aux tentatives de l’État, conflits aussi entre seigneurs et communautés pour la jouissance des communaux. Cette mise en valeur est temporaire toutefois puisque le manque d’entretien du réseau de fossés redonne bientôt à cet espace sa configuration originelle. La Révolution entraîne d’importantes modifications foncières avec le partage des communaux. Cela ne se solde pas par un succès probant sur le plan agricole : les partages complexifient en effet la propriété sans apporter le moindre progrès agricole. Par ailleurs, les échecs commerciaux de l’exploitation de la tourbe, le faible niveau de la production agricole et la prise de conscience de l’état sanitaire de la population sont autant d’arguments qui justifient l’étude de nombreux projets d’assèchement du marais.
La seconde partie de l’ouvrage porte sur une analyse paysagère du marais. Elle est accompagnée d’un important travail cartographique (37 planches). Là est certainement la grande originalité de ce travail. Ces documents permettent de rendre compte de la dynamique des parcellaires et des structures hydrauliques. Leur analyse permet de visualiser la localisation de l’activité agricole sur la frange du marais, d’apprécier l’ampleur des travaux réalisés par les Hollandais qui structurent tout le réseau hydraulique du centre du marais. Ces cartes montrent aussi que si les partages des communaux viennent modifier l’équilibre de la propriété à la Révolution, le marais tel qu’il apparaît à la fin du xixe siècle est presque totalement hérité du marais du xviie siècle façonné par les travaux des Hollandais.
Avec cet ouvrage, Bruno Penna fait œuvre d’historien pleinement impliqué dans le présent. Son ambition est en effet de contribuer à mettre en place une bonne gestion et conservation de ce territoire d’exception. Bruno Penna souhaitait aussi, à partir de l’histoire du Marais Vernier, écrire une histoire générale des marais situés dans la basse vallée de la Seine et définir les caractères communs ou particuliers des différentes zones humides de la région. Cet objectif ne pourra être atteint puisque Bruno Penna nous donne ici une œuvre posthume. Souhaitons que le travail réalisé soit poursuivi par d’autres historiens : au volumineux corpus de 125 pages de sources écrites retranscrites du xiie au xixe siècle, s’ajoute la richesse de l’atlas qui ouvre la porte à de multiples utilisations (agronomiques, environnementales, foncières, sociales, archéologiques).
Jean-Michel Derex

Vincent Clément, De la Marche-frontière au pays des bois. Forêts, sociétés paysannes et territoires en Vieille-Castille (xie-xxe siècles), Madrid, Casa de Velázquez, 2002, 375 p.

Le cadre dans lequel s’inscrit le champ de recherche de l’auteur est ce qu’il appelle l’Estrémadure castillane. Il s’agit, au sud du Douero, d’un vaste triangle de terre adossé à l’axe ibérique montagneux central dominé ici par la Sierra de Guadarrama qui correspond, pour l’essentiel aujourd’hui, à la province de Ségovie. Ceci constitua, pendant longtemps, la frontière entre l’Espagne chrétienne et musulmane d’où partit, à l’aube du deuxième millénaire, la reconquête du territoire national. On est là, l’auteur le rappelle avec force, dans un secteur pétri d’histoire : des sociétés humaines s’observent, s’affrontent, se font la guerre puis se répartissent l’exploitation des ressources locales en fonction de leur niveau de vie, de leur volume, de leurs besoins. L’objet de l’étude, dans ce cadre ainsi défini, est l’espace forestier tel qu’on peut en reconstruire l’histoire dans ses relations aux milieux humains et naturels. On pourra trouver étonnant de mettre ainsi le projecteur sur ce qui n’est considéré, le plus souvent, que comme un décor ou même un obstacle à la manifestation des activités humaines, qu’elles soient citadines ou rurales. La forêt va pourtant jouer ici un rôle majeur. D’abord par l’importance qu’elle prend dans l’établissement d’une zone tampon entre les deux adversaires. Plus que la montagne ou même le fleuve que l’on sait franchir sans trop de difficultés, elle constitue l’obstacle majeur qui sépare les combattants. Puis, au fur et à mesure que le front s’infléchit vers le sud de la péninsule, elle s’humanise et c’est autour de ses richesses que s’organise une vie rurale qui, dans les secteurs montagneux notamment, prend la forme d’un pays au bois intégrant l’exploitation des richesses forestières à celles de l’élevage et des cultures de clairières. Pendant longtemps, pour ainsi dire jusqu’au xx e siècle, se maintient une économie de type ancien au bénéfice du monde rural que l’introduction des formes modernes de gestion forestière sous l’autorité de l’État n’entame que difficilement. Il faut attendre les années de l’Après guerre pour que se construise vraiment un espace forestier autonome (c’est le pays des bois dont parle l’auteur dans son titre) et que s’ébauchent des liens relationnels avec les milieux urbains de l’agglomération madrilène attirés par les forêts périurbaines. Belle histoire conduite sur un millénaire ou presque, dont l’auteur construit les étapes, d’une transition paysagère, celle du bas Moyen Âge, à l’autre, celle du monde contemporain, à partir d’une documentation complexe où se côtoient les études de terrain, les analyses d’archives, la cartographie d’autrefois et d’aujourd’hui, largement confrontées.
Cette histoire n’aurait pu être écrite sans le recours à une méthodologie qui donne des clés de lecture pour l’ensemble des informations que l’enquête avait permis d’accumuler. Les géographes ne seront pas seuls, loin s’en faut, à tirer profit de la première partie de l’ouvrage centrée sur la notion de paysage, son contenu scientifique, sa relation au milieu naturel et à l’histoire (p. 30). Au-delà des débats d’école, on retiendra l’admirable description que fait l’auteur du milieu géographique : montagnes, hautes terres, plateaux, dépressions et vallées au sein desquels vont s’inscrire les chapitres de cette histoire des relations pluriséculaires des hommes et des espaces boisés. La mise en place d’unités systémiques d’observation est un des points majeurs de la démarche. Deux échelles d’analyse à vocation complémentaire sont présentées : celle des géosystèmes, couvrant plusieurs centaines à plusieurs milliers d’ha, que l’on peut définir comme « étant le produit combiné de l’histoire et des logiques d’organisation de l’espace » (p. 89) ; et celle des géofaciès observables sur le terrain, plus à même de permettre l’évaluation des incidences de l’activité humaine sur la dynamique du couvert végétal. Six types de géosystèmes, cinq types de géofaciès permettent, tour à tour, à l’auteur de mettre en évidence la structure des paysages et leur mode historique d’évolution. L’une des grandes question est, en effet, de parvenir à établir de manière probante ce qu’étaient ces espaces forestiers au xie siècle et de quelle manière le couvert boisé a évolué à travers les âges. On part d’une forêt dominant le paysage végétal, ayant une certaine continuité et sur laquelle s’exerce une pression humaine relativement modérée, surtout sensible le long de l’axe du Douero où se trouvent les principales forteresses des chrétiens et des musulmans. L’ours brun y est largement répandu. Le couvert forestier se compose de chênaies-hêtraies surtout présentes sur le piémont et dans la sierra, de yeuseraies et de junipéraies propres aux páramos (plateaux calcaires) et de pinèdes dans la campina (dépressions argilosableuses), pinèdes dont on peut dire aujourd’hui qu’elles sont autochtones, qu’il s’agisse du Pinus pinaster ou du Pinus pinea (p. 143) : les origines de ce dernier remontent sans doute à la fin du quaternaire et il est plus que probable que ces essences étaient déjà en place dans la campina au xie siècle avant l’arrivée des nouveaux colons. Ainsi se diversifie, peu à peu, sous nos yeux, un paysage forestier dont il est possible, en fonction de la documentation disponible d’esquisser l’état dans la suite des temps.
Pour l’époque médiévale trois types d’espaces témoignent de l’état inachevé de l’occupation humaine : les bois de proximité sont reliés par des sentiers au réseau des chemins qui servent à l’exploitation des terres communes ; ils sont soumis aux droits d’usage et notamment aux servitudes de pâturage. Ils perdent peu à peu les caractères propres à une véritable forêt, au bénéfice de formations végétales secondaires, allant des bois plus ou moins dégradés aux taillis et aux matorrals arborescents. Cet espace forestier est une annexe des champs, lieu de pâture pour les chèvres et les moutons qui restituent une partie de la matière végétale sous forme de fumure. Il est sujet à des coupes affouagères. Il faut le distinguer des secteurs boisés mis en défens (les dehesas) constituant le plus souvent une forêt-parc soigneusement bornée, susceptible de fournir du bois d’œuvre et d’accueillir au pâturage toutes sortes de bovins, chevaux, mules et bêtes asines servant à la selle et au bât. On y taille les arbres en candélabre (pour le tauzin ou le chêne vert) ou en têtard (pour le frêne) selon les besoins. Ces dehesas font partie des biens propres dont les communes se réservent le produit des coupes ou de la glandée. Au-delà c’est la forêt lointaine assimilée à la sierra. C’est le pays du hêtre, du pin sylvestre, du chêne pyrénéen, qu’accompagnent l’if, l’aubépine, l’alisier blanc et le houx, du moins en moyenne montagne, la limite supérieure de la forêt oscillant entre 1 800 et 2 000 m. Au xviii e siècle, ces essences forestières forment encore de grandes futaies relativement proches des espaces boisés médiévaux en dépit de la charge de plus en plus lourde que constituent, pour elles, les troupeaux de moutons transhumants. Plateaux calcaires et dépression sableuse au pied des reliefs ont également leur forêt lointaine dès qu’on s’éloigne des villages, formée de pinèdes à pins résineux et à pins pignons, de junipéraies et de yeuseraies. Dans la longue durée historique ces paysages se modifient : la permanence des pinèdes dans la région d’Iscar est le fruit d’une situation exceptionnelle, l’exploitation continue de la gemme, qui ne se retrouve ni dans l’évolution des junipéraies du piémont, ni dans les avatars que subirent au cours des siècles les dehesas. Les premières ont, pendant longtemps, constitué un paysage de pré-bois qui a tendance aujourd’hui à se fermer ; quant aux secondes, d’abord dégradées en taillis de tauzin suite aux excès d’exploitation dont elles furent l’objet à l’Époque moderne, elles ont été récemment aménagées en taillis sous futaie.
On est très loin, à travers ces quelques lignes d’avoir épuisé la richesse d’un ouvrage dont on ne peut que conseiller la lecture. On y trouvera également, une somme remarquable d’illustrations, de planches, de documents et de figures, ainsi qu’un indispensable glossaire. Nul doute que ce travail fera date dans la connaissance de l’histoire des forêts européennes tant par sa démarche que par ses conclusions.
Jean Boissière

Manuel Sílvio Alves Conde, Uma paisagem humanizada. O Médio Tejo nos finais da Idade Média, Cascais, Patrimonia, 2000, 2 vol., 694 p.

Dans une collection fort utile, dont la vocation est de publier des thèses (de mestrado et de doctorat), paraît une importante monographie régionale, version remaniée d’une « dissertation » de doctorat présentée en 1997. L’auteur, professeur à l’université des Açores, a publié antérieurement, dans la même collection, une monographie locale (relative à la ville et au territoire de Tomar, la capitale des Templiers portugais) et de nombreux articles. L’ouvrage, pourvu de nombreuses cartes (en couleur), photographies aériennes et plans, d’un index analytique de 70 pages et de copieux résumés en espagnol, français et anglais, est d’une excellente qualité éditoriale.
La zone d’étude – le Tage au milieu de son cours portugais – incluse dans la province historique d’Estremadura, se situe à l’articulation de trois ensembles nettement identifiés depuis le xiie-xiiie siècle, l’Estremadura, la Beira et l’Alentejo, auxquelles on peut joindre un Ribatejo un peu plus flou. L’étude permet donc de faire progresser vers le sud, encore largement ignoré, la connaissance de l’espace portugais ; elle complète parfaitement les thèses de P. Gomes Barbosa sur l’Estremadura centrale, de A. M. Rodrigues sur la région de Torres Vedras et de Robert Durand qui, bien que couvrant l’espace entre Douro et Tage, n’éclaire que marginalement cette zone mais à cause de la répartition des fonds d’archives [12]. Cet espace couvre 2 500 km2 (un demi département français) et constitue une micro-région articulée sur le bassin du principal affluent septentrional du Tage, le Zêzere ; il est donc parfaitement adapté, par sa taille et sa cohérence, aux objectifs de l’auteur : réaliser une étude minutieuse et exhaustive de l’organisation de l’espace.
L’auteur étudie essentiellement le peuplement, l’écosystème, la construction des paysages et les aspects matériels (structure foncière) des rapports sociaux ; les aspects les plus immatériels de l’organisation sociale sont évoqués essentiellement dans le dernier chapitre, qui n’occupe que 80 des 533 pages de l’étude proprement dite, ce qui n’empêche pas l’auteur de mettre constamment (et très judicieusement) en rapport les formes qu’il observe avec les mécanismes socio-économiques et politiques. Conscient qu’un espace est un système global, il ne néglige pas l’étude des noyaux d’habitat que l’on peut considérer comme « urbains », consacrant un des plus longs chapitres aux paysages urbains ; il tente de mesurer le rôle des différentes agglomérations, des plus puissantes aux plus modestes, dans la polarisation de l’espace. Sur le plan conceptuel et méthodologique, ce livre offre trois apports essentiels, qui s’articulent les uns aux autres : une étude des rapports entre les zones de production agricole – qu’elles se situent autour des villes ou en zone d’habitat moins fortement aggloméré – et les agglomérations ; une analyse de la polarisation spatiale appuyée sur la théorie géographique des « lieux centraux » ; enfin, une contribution à la compréhension des rapports médiévaux entre l’homme et son environnement.
Dans l’historiographie portugaise et européenne, ces problématiques n’avaient pas été jusqu’alors mises en œuvre aussi systématiquement et c’est un des grands mérites de l’ouvrage que d’appliquer aux documents écrits cette grille de lecture ; de plus, tout en utilisant une vaste bibliographie (60 pages, témoignant d’une remarquable maîtrise de la médiévistique castillane et surtout française), l’auteur enrichit la réflexion conceptuelle par sa démarche personnelle. La focalisation sur l’organisation sociale de l’espace permet d’exploiter fructueusement une documentation écrite médiocre, peu diversifiée et concentrée dans le Moyen Âge très tardif, qui est d’utilisation très difficile pour étudier les structures de production ; on comprend dès lors qu’il s’attarde moins longuement sur la rente foncière et l’organisation des échanges.
L’introduction offre une utile mise au point historiographique sur les études rurales médiévistiques portugaises, une discussion des problématiques que l’on vient d’évoquer, remettant en cause – ce qui est désormais classique – l’étanchéité entre systèmes urbain et rural, et une rapide présentation des sources, qui ne souligne peut-être pas assez l’absence presque complète de données archéologiques (relatives aussi bien aux habitats qu’aux paysages) et la marginalité de la région par rapport aux grands centres monastiques producteurs d’actes de la pratique (sauf l’Ordre militaire du Temple, mais dont les fonds sont assez réduits).
Le premier chapitre, après une présentation géographique de la zone, évoque la mise en place des premiers groupes de colons à partir des années 1130 et surtout 1150 ; l’auteur, suivant les conceptions de J. A. García de Cortázar, envisage un bouleversement radical de l’organisation andalouse du peuplement, lié en partie à la politique de harcèlement militaire chrétienne. La maigreur des données écrites relatives à ces premières décennies de colonisation – problème que connaissent tous les historiens de la Reconquête dans les régions au sud du Duero – et l’absence de données de terrain contraignent à recourir aux enseignements de la toponymie, notamment pour identifier les courants migratoires. On peut admettre une opposition chronologique et structurelle entre : d’une part, la constitution spontanée, dans un premier temps, de villages (ou zones de dispersion) agricoles non hiérarchisés, colonisation associée à une appropriation individuelle non encadrée (presuria), d’autre part, la prise en main de la zone par les Templiers, sous le contrôle de la monarchie, à partir d’un pôle « urbain » (Tomar) – qui est un castrum – dirigeant un réseau de villages désormais subordonnés ; mais le régime municipal, associant seigneur et communautés locales, s’impose rapidement pour concilier les intérêts seigneuriaux (exploitation du ban) et l’occupation effective et durable de la zone (attraction, maintien et reproduction des colons par des franchises).
En dehors d’une concentration des fortifications sur le Tage, probablement en rapport avec la stratégie militaire, les premiers castra occupés constituent un réseau couvrant assez harmonieusement l’espace régional ; malgré la diversification des seigneurs dès 1200, cette régularité des pôles majeurs semble issue d’un calcul car certaines fortifications sont fondées a novo – ce ne sont pas des hisn/s andalous réoccupés. L’auteur suit ensuite en détail l’apparition et le destin politique des agglomérations en rapport avec les chefs-lieux politiques primitifs ; il en ressort que la centralité originelle des castra coloniaux a été décisive pour tout le Moyen Âge, résistant à la croissance démographique et à la diversification fonctionnelle de leurs « villages » en développant la fonction commerciale. On pourrait peut-être discuter les facteurs qui semblent conférer aux petits habitats une organisation sociale et économique mieux adaptée au contexte des xiiie-xiv e siècles (absence de fortification, localisation par rapport aux voies de circulation). L’auteur conclut ce chapitre par un essai sur la hiérarchie du peuplement à la fin du Moyen Âge fondé sur des documents systématiques – dont le plus fiable est le recensement de 1527, qui permet de définir six catégories d’habitat selon leur degré de centralité – et il observe que l’organisation politico-administrative oppose une grande force d’inertie aux évolutions matérielles.
Le second chapitre, plus rapide (une cinquantaine de pages), décrit en détail le « potentiel abiotique » et les « peuplements végétaux et animaux », principalement sur la base de données du début du xvie siècle ; étudiant ensuite l’emprise agricole, il met en lumière l’inégalité du degré d’anthropisation et la faible part des espaces mis en culture (1/8e à 1/10e ?), ce qui ne constitue pas forcément un « échec » car le dualisme romain ager/saltus, conçu en termes d’antagonisme (nature contre culture), est conçu comme une complémentarité au Moyen Âge. Après le recul démographique du milieu du xive siècle, les mises en culture portent surtout sur des terres exploitées auparavant et affectent peu les zones restées incultes avant 1350 ; les progrès de la vigne (observés dans tout le Portugal) aux dépens des céréales jusqu’en 1350 sont suivis par un recul viticole au profit des oliveraies et emblavures.
Le troisième chapitre est consacré à l’organisation foncière et agraire. La documentation est trop fragmentaire pour pouvoir évaluer le degré de concentration des terres ; l’auteur, adoptant la conception domaniale classique (de Marc Bloch à Georges Duby et Guy Fourquin) tente d’interpréter les structures foncières en termes de « réserve » (les quintãs et granjas) et « tenures » (casais), ce qui n’est peut-être pas le mieux approprié, et voit les quintãs se réduire par lotissement à la fin du Moyen Âge, comme partout, à de simples résidences seigneuriales. Dans l’optique de l’organisation spatiale, il est plus intéressant de suivre l’organisation de l’exploitation, très bien analysée (sur la base de censiers et inventaires de la fin du xve siècle) ; on notera en particulier que l’appellation casal semble réservée à des exploitations situées à plus de 3 ou 4 km des habitats groupés – et dotées d’une compacité supérieure aux exploitations fragmentées dans les terroirs péri-« urbains » ; 64 % des casaux sont d’ailleurs en une seule parcelle tandis que, au-delà d’une certaine dispersion, la résidence de l’exploitant se trouve toujours dans un habitat aggloméré. Sur une cinquantaine de casaux mesurables, 80 % sont inférieurs à 10 ha (dont 28 % entre 1 et 3 ha, 34 % entre 3 et 6 ha, 20 % entre 6 et 10 ha). La structure agraire des terroirs est finement analysée. Les cultures céréalières sont présentes partout mais toujours éloignées de la périphérie immédiate des agglomérations massives ; les parcelles céréalicoles font en moyenne 0,4-0,6 ha (contre 0,1-0,5 ha pour les parcelles viticoles). Avec une documentation très discontinue, l’analyse est forcément qualitative mais l’auteur réussit à cartographier de façon très éclairante l’organisation du terroir péri-urbain de Tomar (p. 444-5).
Le peuplement rural est l’objet du quatrième chapitre. Les habitats qualifiés d’aldeias restent assez inorganiques à cause de leur intégration dans le système global que constitue le territoire municipal, problème peut-être aggravé par l’absence de liens familiaux parmi les premiers colons ; la concentration des églises majeures dans les chefs-lieux génère des territoires paroissiaux immenses, liant les « villageois » au centre municipal jusqu’à 20 km. L’étude de la morphologie des habitats ruraux, exclusivement sur photographies aériennes, adopte une typologie qui prouve, une fois de plus, sa valeur universelle (villages-rue, villages-tas, etc.). L’existence d’une enceinte dans les petits villages semble rare mais l’information est très confuse à ce sujet. Le peuplement dispersé est présent dans toutes les zones, quelles que soient leur topographie et leur organisation économique, ce qui montre la difficulté à interpréter mécaniquement les formes de l’habitat rural. Il est vrai qu’il est impossible de déterminer ce qui est originel et intercalaire dans la dispersion ; l’auteur penche néanmoins pour un groupement originel suivi de dispersion (schéma repris d’O. Ribeiro), en se fondant sur le recul de l’insécurité militaire et le déclin de l’esprit communautaire. Mais la croissance démographique est aussi absorbée par de nouveaux hameaux qui constituent un dédoublement par rapport à plus ancien.
Certains passages du cinquième chapitre, consacré aux paysages urbains, intéresseront particulièrement le ruraliste : d’une part, une intéressante réflexion théorique sur la « nature » des villes médiévales, montre qu’une définition alternative (ville / « non-ville ») n’a pas de sens ; d’autre part, une analyse de l’« urbanisation » des espaces agricoles péri-urbains (à travers l’exemple de Tomar) confirme qu’ici comme dans toutes les études européennes le territoire associé à la ville dépasse rarement 5 km de rayon. Laissant de côté l’analyse des groupes sociaux (excellente mais un peu marginale dans la problématique) du sixième et dernier chapitre, on retiendra le passage des pages 451-460 qui revient (cf. chapitre 1) sur la hiérarchisation des habitats liée à leur centralité pensée fois-ci en termes exclusivement démographiques ; suivant le géographe O. Ribeiro, l’auteur établit quatre catégories d’agglomérations : les « cités » (plus de 900 feux), les chefs-lieux municipaux urbains (plus de 500 feux), les chefs-lieux