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Histoire & Sociétés Rurales

2003/1 (Vol. 19)


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Gérard Chouquer et François Favory, L’Arpentage romain, Paris, Errance, 2001, 491 p., 42,68 € (avec la collaboration d’Anne Roth Congès)

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En 1992 paraissait aux éditions Errance, dans la collection « Archéologie Aujourd’hui », sous la plume de Gérard Chouquer et de François Favory, un ouvrage de 183 pages au format 21 x 29,7 cm, intitulé Les Arpenteurs romains. Théorie et pratique. L’objectif des auteurs était clair : présenter au lecteur français le corpus agrimensorum[1][1] Mesureurs des champs, les agrimensores sont des arpenteurs ;... ainsi que les inscriptions évoquant l’activité des arpenteurs, décrire l’outillage et les techniques utilisées par ces spécialistes de la mesure de la terre, définir le vocabulaire spécifique des méthodes d’organisation du sol (arpentage, cadastration, centuriation, limitation, module), examiner le statut des terres concernées par ces pratiques.

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Certes, et pour nous en tenir à l’historiographie française, des travaux pionniers – ceux d’André Déléage, de Raymond Chevallier ou de Joël Le Gall [2][2] André Déléage, « Les cadastres antiques jusqu’à Dioclétien »,... – avaient déjà signalé tout l’intérêt du recours aux textes gromatiques pour l’étude de l’histoire agraire : leurs auteurs n’avaient en effet pas hésité à affronter une documentation complexe et à se pencher sur les problèmes posés par la centuriation, les cadastres et leur orientation. Néanmoins, ces études restaient partielles et ne présentaient en aucune manière – ce n’était d’ailleurs pas leur objet – le monde des arpenteurs romains. Dès lors, la publication de 1992 ne pouvait d’autant mieux tomber qu’elle comblait une lacune de l’édition française, là où les Anglais disposaient depuis 1971 de l’ouvrage d’Oswald Dilke, The Roman landsurveyors. An introduction to the Agrimensores et les Allemands de celui, paru en 1974 à Wiesbaden, de Focke Tannen Hinrichs, Die Geschichte der gromatischen Institutionen. Untersuchungen zu Landverteilung, Landvermessung, Bodenverwaltung und Bodenrecht im römischen Reich, ouvrages dont François Favory pour le premier et le Centre d’histoire ancienne de Besançon pour le second ont supervisé la traduction française [3][3] Oswald A.W. Dilke, Les Arpenteurs de la Rome antique,....

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La multiplication, depuis une dizaine d’années, des travaux sur le monde des arpenteurs et les réflexions nouvelles qui les ont accompagnés ont conduit Gérard Chouquer et François Favory non pas tant à remettre à jour la publication de 1992 qu’à la refondre totalement : c’est chose faite avec cet important volume de 491 pages au format 18 x 25 cm, publié chez Errance sous le titre L’Arpentage romain. Histoire des textes, droit, techniques, et auquel a collaboré Anne Roth Congès. Cependant, si la première édition s’accompagnait d’une troisième partie proposant un « Atlas des cadastres de l’Occident romain », les auteurs n’ont pu, pour diverses raisons – dont l’une tient sans doute aux modalités de l’approche de la notion de « centuriation » et aux questions idéologiques qu’elle sous-tend [4][4] Sur ce point, voir le compte rendu que Philippe Leveau... – en offrir une version actualisée.

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Fondé sur une interprétation renouvelée des textes du corpus gromatique, l’ouvrage se structure en deux parties : précédée d’une introduction de 7 pages, la première partie, qui court jusqu’à la page 276, s’organise en 13 chapitres au texte dense ; la seconde, de la page 277 à la page 405, présente un ensemble de planches et de textes traduits. Un important dictionnaire du vocabulaire gromatique – on ne peut que louer les auteurs de l’avoir réalisé – précède une bibliographie de 261 titres et un index des textes traduits. Eût-elle simplement distingué les éditions des textes gromatiques des études modernes que la bibliographie aurait gagné en logique ; en outre, sa présentation aurait mérité plus de soin (les erreurs typographiques sont relativement nombreuses) et plus de cohérence : indication systématique et non ponctuelle de la pagination des ouvrages, développement intégral et non aléatoire des prénoms des auteurs, références précises : ainsi, et pour nous en tenir à un exemple, les travaux de Beaudouin sur la limitation des fonds de terre sont parus dans la Nouvelle Revue Historique de Droit Français et Étranger, 1893 (p. 397-469 ; 566-681) et 1894 (p. 157-222 ; 309-365). On signalera enfin l’absence, étonnante, d’une conclusion générale que ne remplacent pas les conclusions partielles accompagnant certains chapitres.

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À propos du dictionnaire (fort non pas de « 1 200 termes » selon la page 8, ni d’« environ 1 300 » selon la page 406, mais de 1 380 entrées selon mes calculs), on suggérera qu’une édition autonome serait à terme la bienvenue, à la double condition de l’enrichissement de chaque entrée par l’indication de toutes les références au corpus et de quelques modifications simples à réaliser : s’il ne paraît pas nécessaire de conserver des termes tels qu’« adjudicataire », « flumen », « vétéran » ou « villa » dont le sens n’est pas spécifique de la terminologie de l’arpentage, on signalera qu’« abluvio » et « adluvio » ne sont peut-être pas vraiment synonymes, comme semble le laisser entendre le fait qu’ils soient tous deux traduits par « alluvion » : l’alluvion est un dépôt de débris laissés par les eaux, plutôt qu’un enlèvement ; qu’« ars » se réfère d’abord au talent, à l’habileté, au savoir-faire, avant de désigner le métier ; l’entrée « compascua » pourrait être réorganisée : elle y gagnerait en cohérence ; de même seraient heureuses l’indication du genre et du nombre pour les noms ainsi que la conversion systématique dans nos unités de mesure des données métrologiques, ce qui éviterait de devoir se reporter aux tableaux des pages 73, 75 et 77.

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Par la richesse documentaire qu’elle recèle, la seconde partie, par laquelle on suggère au lecteur d’aborder l’ouvrage, aiguise constamment sa curiosité, tout en mettant sa sagacité à l’épreuve. Commentées le plus souvent de façon approfondie, 174 illustrations – vignettes et miniatures provenant des traités d’arpentage, croquis, cartes et plans – révèlent les multiples aspects de l’ars mensoria et les difficultés qu’il recèle : elles seront néanmoins levées par une lecture vigilante des pages des chapitres correspondants de la première partie. Ainsi articulera-t-on le dossier sur l’outillage de l’arpenteur en liant les figures 33 à 58 aux pages 65-71 : celles-ci proposent une étude détaillée des instruments de visée (dont la fameuse groma, à partir de laquelle a été forgé le nom de son utilisateur, le gromaticus), de nivellement (comme le chorobate), de mesure et de dessin (règles, compas et stylets). De même, illustrés par les figures 64 à 71, les procédés techniques de la cultellation (qui consiste à ramener à l’horizontale la mesure effectuée sur une pente) et de la varation d’un cours d’eau (le recours aux propriétés des triangles semblables pour mesurer sa largeur) – qui reflètent donc les aptitudes du mensor, l’arpenteur, à calculer les distances dans tout type d’environnement – sont étudiés par Anne Roth Congès aux pages 81-85 [5][5] Voir également son article sur les « Modalités pratiques.... D’une valeur inestimable, cette mine d’images est complétée par une annexe (elle fait le point sur les entreprises de traduction française en cours – la moitié du corpus est actuellement traduite –, donne la liste des manuscrits contenant des illustrations et recense, à partir des éditions Lachmann et Thulin, les illustrations retenues par ces éditeurs) et un ensemble thématique (classé en 47 rubriques) de références aux textes et de passages traduits : on dispose ainsi d’un dossier sur les « subsécives » (ces terres incomplètement centuriées) que l’on complétera par l’examen des documents des p. 311 et 313 ainsi que par la lecture des pages 140-142, d’un dossier sur la construction d’une limitation et de plusieurs dossiers sur les controverses (celles sur le bornage et l’alluvionnement, par exemple). Un seul regret : que le texte latin n’accompagne pas la traduction proposée.

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Dès lors, familiarisé avec les différentes composantes – figures et textes – du dossier de sources dont il a pu s’imprégner progressivement, le lecteur pourra se tourner vers les treize chapitres de la première partie : ils le conduiront de la présentation du corpus gromatique (chapitre 1) à l’examen, dans le court chapitre 13 – véritable plongée dans le monde de la géométrie – des problèmes de mesure stricte des parcelles et de son incidence sur la tarification des terres par le fisc, tels que les soulève la littérature d’arpentage antique et médiévale (sur laquelle une mise au point est proposée aux pages 272-276). Si l’outillage de l’arpenteur et les techniques auxquelles il recourt sont examinés dans le chapitre 3, l’analyse des illustrations se trouvant dans les manuscrits (l’édition de 1848 en reproduit 345) fait l’objet du chapitre 2 : la majorité des figures – dont une édition moderne, en couleur, serait la bienvenue – concerne les modes de bornage, différents selon le statut des terres ; les autres, sortes de « cartes didactiques » comme les qualifie Dilke, représentent, de façon partielle, schématisée et codée, des paysages, pouvant parfois refléter la réalité géographique : tel est ainsi le cas de la vignette de Suessa Aurunca (p. 50) : mais toutes demeurent encore d’une interprétation difficile.

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Trois chapitres sont consacrés aux conditions des terres, entendons, en quelque sorte, la combinaison juridique et gromatique de leur classement : s’ouvrant par un bref rappel sur les statuts des cités et des terres conquises, le chapitre 4 aborde la question de l’ager publicus (en Italie et dans les provinces) et du statut du sol assigné, avant de se pencher sur le mode de classement des terres tel que le réalisent les arpenteurs dans leurs traités ; le chapitre 5 examine la condition des terres assignées : celles qui ont fait l’objet soit d’une « limitation » (dont la centuriation est une des formes), soit, au contraire, d’une « scamnation » ou d’une « strigation » (modes de division qui, en dépit des recherches, conservent leur part de mystère) ; il se poursuit par un exposé sur les assignations viritanes, sur la situation administrative des préfectures (prises sur un territoire voisin, ces terres sont en un sens réquisitionnées pour achever l’assignation), sur les terres rendues, concédées et exceptées, ces dernières n’étant soumises à aucune charge. Le chapitre 6 traite des loca publica, ces biens divers (tels que subsécives, pâturages, lieux agrestes) administrés par l’État, les cités ou les temples, et soumis au vectigal. Les assignations sont étudiées dans le chapitre 7, et tout ce qui relève des limitations, des centurations dans le chapitre 8, augmenté d’une annexe consacrée à Nole, dont la centuriation a servi d’exemple à Siculus Flaccus. Quant à la nature des bornes et aux dispositions relatives au bornage, elles font l’objet du chapitre 9, auquel est annexé un développement sur les casae litterarum (ces « maisons de lettres » sont des textes décrivant des domaines signalés par les lettres de l’alphabet). Selon toute vraisemblance, et je rejoins ici le point de vue exprimé par Jean Peyras, la période tardive a vraisemblablement été marquée par une intense activité de bornage, comme en témoignent d’ailleurs les constitutions émises sur le sujet entre 331 et 392, qui sont reprises dans les passages du corpus gromatique relatif à cette question [6][6] Jean Peyras, « Écrits d’arpentage et hauts fonctionnaires....

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La politique des Flaviens et le cadastre d’Orange sont abordés dans les chapitres 10 et 11. Enfin, les controverses agraires – au nombre de quinze, ce sont des actions qui ont été au centre d’âpres débats entre spécialistes du droit civil et du droit agraire, car l’enjeu n’était autre que celui de la compétence du juge – font l’objet du chapitre 12.

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S’il n’est pas possible, on le devine aisément, de rendre compte de la richesse de chacun des chapitres, où sont constamment examinés les apports des recherches récentes, on apprécie tout particulièrement l’effort constant des auteurs pour présenter de façon claire, simple et rigoureuse des questions complexes, sans que presque jamais ils ne se départissent de la prudence qu’impose l’utilisation d’un corpus documentaire aussi complexe. Seule l’utilisation, à plusieurs reprises, d’un vocable qui relève du néologisme, celui de jusromaniste, laisse quelque peu perplexe : le romaniste n’est-il pas par essence un spécialiste du droit romain ?

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Fondé sur les recherches philologiques conduites par Lucio Toneatto [7][7] L’étude codicologique qu’il a menée sur 132 manuscrits..., inspiré par les réflexions de F. T. Hinrichs pour qui Vespasien, en qualité de censeur, a notamment pris toute une série de dispositions « pour gagner, délimiter ou redéfinir et assigner comme telles des terres imposables en Italie et dans les provinces » [8][8] Hinrichs, op. cit., p. 136. et éclairé par les travaux de Von Eck et de Philipp Von Cranach, l’ouvrage propose – en forme de thèse, en quelque sorte, et c’est là, sans nul doute, son trait le plus original, qui témoigne des progrès accomplis dans la compréhension de ces textes depuis le travail publié en 1992 – de voir dans le corpus gromatique non pas, comme on l’a cru pendant longtemps, un ensemble de textes obscurs et redondants, regroupés de façon plus ou moins heureuse à l’époque tardive, mais un recueil dont le cœur est constitué de textes de l’époque flavienne.

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En effet, soucieux tout à la fois de reconstituer des archives d’État disparues dans l’incendie du Capitole lors des affrontements de décembre 69, de réorganiser les finances publiques et municipales, de remettre de l’ordre dans le cadastre et de restituer à leurs détenteurs des biens confisqués, Vespasien aurait missionné un groupe d’experts qui, pour mener à bien la tâche qui leur avait été confiée, ont recueilli, en Italie surtout, toute une série de documents dont certains remontaient à des temps très anciens – ils ont donc procédé à une compilation du matériel colligé – et ont tenté de les comprendre – ils les ont donc commentés : les collections ainsi constituées ne sont donc pas tant des manuels d’arpentage comme on a pu le penser un temps, que des recueils d’instructions réalisés dans un but précis.

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Trois chapitres, particulièrement intéressants et intellectuellement stimulants, étayent ce point de vue et retiendront notre attention. Le chapitre 1 porte sur les textes et leurs auteurs. Il examine les recherches des modernes, des premières distinctions effectuées par Lachmann dans le corpus aux considérations nouvelles de Lucio Toneatto ; puis il cherche à identifier, avec prudence, les auteurs des traités, de Frontin (qu’il faudrait identifier à Sextus Iulius Frontinus) au mystérieux Marcus Iunius Nipsius : une majorité d’entre eux aurait exercé leur art à une époque comprise entre la dynastie des Flaviens et le début du règne d’Hadrien, fait qui, pour les auteurs, ne serait pas accidentel ; enfin il propose une généalogie de ces textes qui s’échelonnent, comme le montre le tableau récapitulatif de la page 20, de l’époque préflavienne au Moyen Âge.

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Le chapitre 10 inscrit le propos dans une page d’histoire : celle de la politique engagée par Vespasien qui, fort de la censure qu’il revêtit à partir de 74 et que ses fils exercèrent de façon continue, puisque Domitien deviendra censor perpetuus, chercha à rétablir, dans le domaine des terres publiques et de la fiscalité, un ordre sérieusement mis à mal par la crise ouverte à la mort de Néron et les abus de toute nature – tels les transferts illicites de terres ou les adjudications suspectes – qui l’avaient accompagnée. La politique flavienne viserait en fait, au travers de toute une série de mesures – la récupération par l’État des subsécives non attribuées, la promulgation vraisemblable d’une législation sur le bornage (bien que les preuves directes, entendons le texte de la loi, fassent défaut), le rétablissement du domaine des temples – attesté cependant par un seul texte, cil, x, 3828 –, à rétablir les finances publiques [9][9] Sur le domaine public des temples en Italie, voir Jesper.... Cette politique tendrait également à consolider les finances municipales, ce qui conduit les auteurs à se demander si la création des curatores civitatum, dont les plus anciennes mentions actuellement attestées pour la Narbonnaise et l’Italie datent du début du iie siècle, ne remonterait pas à l’époque flavienne [10][10] À ce sujet, voir François Jacques et John Scheid, Rome....

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Le chapitre 11 concerne les plans cadastraux d’Orange. Ce chapitre s’ouvre par la présentation de l’ensemble documentaire : les merides ou emplacements concédés pour l’établissement d’une échoppe en ville, les agri publici tels que les qualifie André Piganiol et qui seraient des parcelles (rurales ou urbaines ?), les areae ou espaces publics urbains et les trois formae – A, B et C – ou plans cadastraux gravés sur le marbre et affichés en 77 de notre ère lors de la révision fiscale des terres publiques de la colonie ; c’est l’occasion pour les auteurs de rappeler que tous les adjudicataires de ces terres ne sont pas nécessairement des exploitants, comme pourraient le laisser croire certains travaux, mais des possesseurs qui relouent les terres à des fermiers. De plus, des travaux récents conduits notamment sur le cadastre B laissent supposer que son implantation puis sa révision sont liés à une politique d’hydraulique agricole. Vient ensuite l’examen des centuriations correspondantes (il faut ici se reporter aux cartes des pages 324 et 325, que l’on regrettera de ne pas avoir en regard du texte ; en outre, la carte des trois centuriations aurait pu être accompagnée d’une légende et comprendre tous les sites évoqués aux pages 225-226) : s’il est apparu aux chercheurs que le cadastre B s’étend sur une aire bien plus vaste que celle correspondant aux fragments antiques, la centuriation correspondant au cadastre A couvre le secteur des Alpilles et de la Montagnette (donc hors des limites de la colonie d’Orange) et le cadastre C, imbriqué avec le B, à une centuriation sur le territoire d’Orange. Sont enfin avancées des propositions d’interprétation, fondées sur la révision d’un certain nombre d’hypothèses jusqu’ici émises.

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Ainsi perçu, le corpus gromatique doit donc être apprécié, selon les auteurs – qui n’excluent certes pas la possibilité d’autres approches – à l’aune de ce qu’il est réellement : à savoir un document d’histoire et non une sorte de compendium constitué à l’usage des historiens futurs qui pourraient y puiser ce dont ils ont besoin pour éclairer tel ou tel aspect d’une recherche sur la situation des terres en Italie à l’époque républicaine ou pour conduire un travail sur l’histoire de l’arpentage. Non pas qu’il soit impossible de le faire : mais il faut avoir à l’esprit que ce corpus est, pour partie, tout autant prisme que miroir : son utilisation requiert donc de la part de l’historien une prudence extrême. En outre, replacé dans la perspective de l’histoire impériale naissante, le travail mené par les arpenteurs de l’époque flavienne révèlerait que cette période est un deuxième moment fort de l’histoire administrative de l’empire, après le temps de la réorganisation augustéenne.

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On l’aura compris : par les éclairages nouveaux qu’il apporte, par les perspectives qu’il ouvre, par le sens qu’il donne à un dossier perçu jusqu’à présent comme confus et complexe, par les réflexions et les discussions qu’il ne manquera pas de susciter, par les travaux qu’il générera, ce livre, dont la lecture, en dépit des difficiles questions qu’il soulève – et elles sont toutes loin d’être résolues, telles celles relatives aux controverses agraires – demeure, grâce à un style fluide, relativement aisée, est maintenant l’ouvrage que quiconque s’intéresse aux problèmes de la terre et de sa mesure à Rome se devra de consulter : souhaitons lui le succès qu’il mérite.

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Pierre Jaillette

Mireille Mousnier et Jacques Poumarède (dir.), La Coutume au village. Actes des xxe journées internationales d’histoire de l’abbaye de Flaran, septembre 1998, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2001 (« Flaran, xx »)

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La collection Flaran s’est enrichie d’un nouveau volume consacré à la coutume aux temps médiévaux et modernes en Europe. Au fil des diverses contributions se retrouvent les principales interrogations qui agitent historiens ruralistes, historiens du droit, et anthropologues. Y a-t-il une différence de nature et de sens entre les usages et les coutumes ? Quel est le rôle du droit savant dans l’élaboration de la coutume ? Comment et quand la règle juridique est-elle devenue l’instrument privilégié de médiation dans les rapports sociaux ? Jusqu’où s’étend l’empire de la coutume dans les campagnes ? Confrontés à la plasticité de la coutume, les auteurs s’efforcent d’en donner une définition tantôt générique, tantôt organique, tantôt matérielle, dans un tableau éclaté.

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Comme l’explique Christian Lauranson-Rosaz, tout est question de vocabulaire. Le mot consuetudo a d’abord eu un sens législatif plus ou moins précis (viie-ixe siècle), puis il a désigné un ensemble de taxes et de droits mis en place en même temps que la seigneurie banale, institués sans le moindre fondement juridique et pour cette raison parfois qualifiés de « mauvaises coutumes ». À ces mauvaises coutumes ont succédé les « bonnes coutumes », soit des corps de règles contractuellement établies entre l’aristocratie et des communautés ecclésiastiques. En Italie aussi, l’émergence du ban seigneurial a constitué un tournant (Mario Ascheri). De nouvelles prestations coutumières ont fait leur apparition, imposées d’en haut, et les chartes de franchises des xie et xii e siècles ont précisé les prestations dues aux seigneurs. Le droit évolua ensuite au rythme du renforcement des pouvoirs urbains, les consuls des grandes cités exerçant un pouvoir « d’arbitrage » sur leur plat pays, et jouant comme instance de pacification. La relation ville-campagne est abordée avec nuance par Mario Ascheri, dans ses implications juridiques, en faisant bien ressortir certains enjeux économiques et politiques. Nous sommes finalement confrontés à une multitude de particularismes.

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Rendre compte de ces particularismes, et de la variété des processus de sédimentation juridique, sera l’un des grands bénéfices de l’enquête conduite par Maurice Berthe, Benoît Cursente et Jacques Poumarède sur les chartes de coutumes du Midi de la France du xiie siècle à la fin du xvie (Maurice Berthe). Rien que pour la ville de Millau, 19 textes ont été élaborés entre 1187 et 1554. Le processus de sédimentation concerne aussi les localités rurales, ainsi que le montrent divers exemples choisis dans le Tarn. Le renoncement à des usages tombés en désuétude mettait dans la nécessité d’adopter de nouvelles normes. Le moteur du changement pouvait être un processus d’ajustements du système seigneurial. Paul Harvey montre que les obligations réciproques des seigneurs et de leurs tenanciers évoluent avec le temps et font l’objet de révisions nombreuses et régulières au moyen de négociations, d’accords prenant forme contractuelle, d’accommodements entre les intérêts des uns et des autres (la coutume dans la vie rurale anglaise au Moyen Âge). Si les seigneurs imposent parfois de nouvelles corvées, ils jugent généralement prudent de respecter les coutumes. Le rapport des paysans et de la seigneurie est également au cœur de l’étude conduite par Michel Brunet sur les « criées » générales en Roussillon au xviii e siècle. Il s’agit de règlements de police émanant de la puissance seigneuriale, qui abordent des domaines très divers, mais où la gestion des espaces collectifs tient la première place. La puissance seigneuriale y apparaît mise au service des intérêts de la communauté. Cette conclusion s’écarte sensiblement de celle à laquelle parvient Robert Fossier, à qui les coutumes paraissent plutôt des éléments de discrimination sociale.

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Peut-on dire qu’une communauté prise dans son ensemble « bénéficie » d’une coutume ? C’est ce dont Christian Desplat discute à partir de l’exemple du carnau, de l’abattage et de la consommation du bétail forain pris en faute sur les biens communs, dans les Pyrénées. Il s’agit d’un instrument de protection des biens communs, visant à éviter le surpâturage. Le carnau est un régulateur social et économique, qui tourne au profit des « bonnes maisons ». Les biens communs bénéficiaient en effet surtout à l’élite pastorale. L’évolution du carnau ne fut pas linéaire, ainsi que le montre l’exemple des fors de Béarn. Le for était à chaque fois le fruit d’un compromis social et politique.

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Les coutumes pastorales sont au cœur de l’étude de Guy Lemeunier sur l’Espagne et ses pratiques collectives entre le xvie et le xviii e siècle. Cherchant à établir le degré d’effectivité du « collectivisme » agraire, il écarte les coutumes domestiques et les contrats agraires, pour retenir les chartes, les réglementations provinciales, et surtout les ordonnances locales (Castille, Aragon). Le champ des coutumes collectives apparaît très vaste, mais leur vitalité dans les communautés pastorales du quart nord-ouest (Galice, Asturies) faiblit vers l’est et le sud (Catalogne centrale et Andalousie bétique) où l’élevage compte moins. Conditions naturelles et structures foncières conjuguent leurs effets. C’est de son côté à un examen des différents types de contrats relatifs à la mise en valeur de la terre, auquel se livre Vincent Lagardère dans les campagnes de l’Espagne musulmane, du xe au xve siècle.

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Dans une perspective moins immédiatement sociale ou politique et davantage juridique, Robert Jacob montre que la notion de droit coutumier a été conçue par des docteurs pour fournir un cadre d’habilitation à un certain nombre de normes. Cette idée pénètre les esprits dans la seconde moitié du xiiie siècle, en relation avec les progrès du mouvement universitaire et la mise en place de nouvelles régulations juridiques et judiciaires. La coutume est une invention de la doctrine savante. L’auteur proteste avec raison contre l’idée que la coutume serait une règle sans auteur. Mais on objectera que la requalification ne fait l’auteur que si l’on adopte un point de vue juridique.

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Louis Assier Andrieu remarque que la difficulté à cerner la question de la coutume procède justement de sa propension à déborder du champ juridique. Il retrace la vie du concept de coutume, depuis Pierre-Jean Grosley (1718-1785). La mise en avant du critère ethnique, et l’étude du jeu réciproque des mœurs sur les lois, des lois sur les mœurs, ont nourri d’innombrables travaux. Une autre voie, initiée au xviiie siècle par Antoine-Yves Goguet, privilégie la recherche des causes matérielles et invite à situer les coutumes dans une pluralité de déterminants économiques et sociaux. Le développement de l’anthropologie du droit tend à substituer le concept de norme à celui de coutume.

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Anne Zink choisit d’examiner les contrats de mariage auvergnats vers 1760 et en passe en revue les diverses clauses. Il apparaît que plus on va vers le Sud, plus la masculinité et l’héritier unique augmentent. A contrario, les termes de la cohabitation parents-enfants héritiers sont homogènes du Nord au Sud, et suivent des usages plus contraignants que la coutume. Ce décalage intrigue et nous presse à repenser la frontière entre pays de droit écrit et pays coutumiers. Quelques décennies plus tard, les défenseurs de la liberté testamentaire sont mis en déroute. Jean Bart pose la question de l’unification juridique de l’État-Nation et signale que l’aspiration à une telle unification était forte surtout pour les procédures civile et pénale. La nouvelle législation successorale rencontra de nombreux obstacles.

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Jacques Poumarède et Jean Hilaire encadrent solidement l’ensemble de ces contributions, constatant toute la difficulté qu’il y a à définir la coutume, dans un balancement perpétuel du social au politique, du culturel au juridique. Ce volume nous invite à mieux prendre en considération la dimension juridique des faits sociaux dans les campagnes.

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Jérôme Luther Viret

Christophe Picard, Le Portugal musulman (viii e-xiiie siècle). L’Occident d’al-Andalus sous domination islamique, Paris, Maisonneuve et Larose, 2000, 422 p., 34 €

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Dans le panorama de la médiévistique française, on saluera la parution, pour la première fois, d’un livre traitant exclusivement du Portugal médiéval, en langue française, chez un éditeur français. On appréciera également les index (des termes arabes et des noms propres), l’ample bibliographie et les 20 pages de cartes, figures et plans in fine – auxquels le texte, toutefois, ne renvoie pas suffisamment. Plus qu’un simple manuel, ce travail constitue la principale synthèse consacrée au « Portugal » musulman.

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Du point de vue ruraliste, l’ouvrage, suivant les voies ouvertes par Pierre Guichard, aborde de front des problèmes encore peu fréquentés par les historiens arabisants ; on sait en effet que les sources arabes, qui sont en majorité savantes (narratives, doctrinales et littéraires), éclairent mal les campagnes et leurs habitants, tout particulièrement dans cette région, qui est sans foyer intellectuel notable et qui est largement ignorée non seulement par les chroniques (de toute façon secondaires pour la paysannerie) mais aussi par les plus utiles ouvrages agronomiques, dictionnaires biographiques et traités de hisba. Quoique ayant fait le tour des textes arabes actuellement accessibles, c’est souvent par l’usage des données de terrain (recueillies exhaustivement) et à travers l’organisation du peuplement que Christophe Picard peut analyser le monde rural de l’Occident andalou. Le croisement des textes avec des données archéologiques – qu’il a contribué à recueillir, en collaborant avec des archéologues portugais (F. Branco Correia et I. C. Fernandes) – est une méthode employée tout au long du livre et la qualité des résultats montre que cette approche n’a pas autant déçu les espoirs mis en elle que ne l’affirment des synthèses épistémologiques récentes.

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La première partie, la plus brève (une centaine de pages), constitue une histoire générale de l’Occident andalou, intégrant évidemment les luttes contre les chrétiens (particulièrement dans le chapitre vii) ; loin d’un simple récit politique, le ruraliste y trouvera çà et là des notations sur l’évolution du peuplement rural et des habitats, en rapport avec la guerre et avec l’organisation des pouvoirs supérieurs (rôle des ribat/s dans la polarisation résidentielle de l’espace, formation lente et inachevée d’un réseau défensif frontalier reculant depuis le Douro jusqu’au bas Alentejo, espèce d’incastellamento des xiie-xiiie siècles) et une réflexion sur l’organisation sociale spécifique des populations frontalières jusqu’au xie-xiie siècle (importance des structures claniques chez les Berbères, absence d’une claire détermination politique et religieuse chez les indigènes et les immigrants) ; c’est d’ailleurs dans ce dernier domaine qu’il y a le plus à attendre des sources écrites chrétiennes (chartriers monastiques et épiscopaux de la région au nord du Mondego du x e-xiie siècle).

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La seconde partie offre plusieurs chapitres intéressant l’histoire rurale. Face à la focalisation urbaine des sources écrites, le chapitre viii (consacré à la hiérarchie administrative du peuplement) mais surtout le ix posent le problème des rapports entre les centres urbains et leurs environs ; Christophe Picard, analysant particulièrement le vocabulaire arabe désignant les habitats, montre que la centralité urbaine est une conception idéologique sans rapport avec l’organisation économique (sauf l’organisation fiscale) et qu’elle présente un rapport assez lointain avec la réalité politico-administrative – ce qui confirme, à la suite d’André Miquel, que la riche littérature géographique arabe, source favorite des études sur le peuplement des pays arabo-musulmans, exprime autant une conception (spéculative) de l’espace qu’une transposition photographique des réalités matérielles. En outre, les villes sont petites dans la région. La carte de la page 328 est un inventaire (évidemment provisoire) des plus importants noyaux d’habitat signalés par les écrits et/ou les prospections et elle propose une hiérarchisation fonctionnelle ; certaines identifications sont délicates car elles supposent une continuité des noyaux d’humanisation après la Reconquête, sinon in loco au moins dans les mêmes zones, qui n’est pas avérée. Christophe Picard, spécialiste reconnu de la navigation, réévalue le poids des littoraux dans l’organisation de l’espace à l’échelle régionale : s’ils ne concentrent pas une population considérable, ils abritent des habitats portuaires importants, concentrent des activités à forte valeur ajoutée et orientent les réseaux viaires.

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Depuis le califat de Cordoue (xe siècle) la population associée aux activités agricoles, très majoritaire, constitue des régions de peuplement véritablement rural (sans influence des villes sur la forme de l’habitat), dont la dispersion peut être forte (bien que peut-être pas totale, comme le suggère Christophe Picard) mais qui est polarisé par des fortifications (hisn/s) avec ou sans habitat propre. Sur les 80 sites fortifiés connus pour 60 000 km2, certains sont des enceintes vides en époque califale (Palmela, Sesimbra, Juromenha) peuplées postérieurement, tandis que d’autres sont des habitats enceints tardivement sous les Almohades (Salir, Aljustrel) ; ces hisn/s servent plus à organiser le peuplement qu’à contrôler et défendre les populations, sans rechercher l’isolement que l’on observe dans le Levante andalou. Toutefois des ensembles de hameaux (dits qarya/s) peuvent constituer des unités (de nature mal définie) sans être polarisés par une fortification.

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Le chapitre xiii, intitulé « La société rurale, formes de domination et solidarités tributaires et villageoises », organise la réflexion, très neuve dans le cadre régional, autour de l’iqtâ (assignation aux officiers et alliés de l’État de revenus fonciers du fisc ou des revenus attachés à une juridiction) et des rapports entre communautés locales et État central ; il adopte donc le schéma sociologique d’une organisation « tributaire » faisant du rapport fiscal le pivot de l’organisation sociale. La pauvreté des sources écrites arabes de l’Occident andalou interdit de vérifier avec toute la finesse désirée la validité de ces hypothèses, formulées pour d’autres régions mieux documentées. Christophe Picard introduit le problème de l’évolution des structures foncières, ce qui est parfaitement légitime mais complique d’autant l’analyse sociale ; il se fonde habilement sur la comparaison avec la zone voisine de Séville (éclairée notamment par le plus ancien repartimiento chrétien, du milieu du xiiie siècle) pour supposer une faible emprise de la grande propriété aristocratique individuelle. Mais les régions arabo-musulmanes posent aussi, plus nettement que les terres « chrétiennes », le problème de la propriété clanique, qui semble en recul à partir du xie siècle ; se fondant sur le célèbre traité de hisba relatif à Séville, Christophe Picard assimile grand domaine et propriété individuelle, ce qui implique une résistance à la concentration foncière fondée sur le maintien de la propriété collective : la fin de la période musulmane du Gharb serait donc marquée par une relative concentration foncière, que l’on peut mettre en rapport avec le regroupement de l’habitat en noyaux fortifiés plus massifs du type castrum.

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Le dernier chapitre (xiv), assez bref car refusant l’extrapolation hasardeuse, est consacré aux structures de production et d’échange. Tirant le meilleur parti des textes (notamment géographiques), Christophe Picard insiste sur la canalisation des produits par le marché urbain (suq) et sur le rôle joué, dans le décollage économique, par les princes des États régionaux (taifas) qui se sont créés au xie siècle.

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Au total, on a là un livre important, particulièrement par son étude du peuplement, dont les données sous-tendent toute l’analyse socio-économique ; quoique l’analyse socio-économique du monde arabo-musulman médiéval ne puisse atteindre la précision des études rurales relatives à l’Occident chrétien, le contenu de l’ouvrage prouve, s’il en était besoin, qu’une histoire des paysanneries arabo-musulmanes est non seulement souhaitable mais possible, en dépit de l’absence de chartriers de type occidental. Ce livre ouvre la voie à un comparatisme qu’on souhaiterait plus systématique des paysanneries « occidentales » et « orientales ».

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Stéphane Boisselier

Clemens Zimmermann (dir.), Dorf und Stadt. Ihre Beziehungen vom Mittelalter bis zur Gegenwart, Francfort / Main, dlg-Verlag, 2001, 310 p., 19,90 €

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« Le Village et la Ville [11][11] Cf. les réflexions de Pierre Guichard in Jean-Claude... ». Le titre est tout un programme : le village est cité en premier lieu. Pratiquement toutes les contributions au colloque de Göttingen, organisé par le Arbeitskreis Agrargeschichte en mars 1999, nous invitent à remettre en question notre perspective des relations villes-campagnes et à revaloriser le rôle du village dans cette relation. En fait, l’historiographie des relations villes-campagnes, on le sait – et Clemens Zimmermann le résume clairement dans son introduction (p. 9-28) –, a toujours favorisé la perspective urbaine – due peut-être à un déséquilibre archivistique mais également à une tradition historiographique soucieuse de la hiérarchie spatiale des localités – et se trouve toujours handicapée par la multitude des disciplines concernées et par le manque de vision de longue durée. Le présent ouvrage veut y porter remède en réunissant des contributions de diverses disciplines et en ouvrant un large panorama qui s’étend de l’époque de la fondation des villes au haut Moyen Âge à la suburbanisation, de la fin du xxe siècle. Avant d’entrer dans les détails, arrêtons-nous d’abord sur la structure de l’ouvrage : chacun des 12 articles est suivi par un bref commentaire d’un collègue, qui résume, souvent renforce et parfois critique la position précédente – un moyen bien choisi pour insérer le lecteur dans le débat.

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Dans son introduction, Clemens Zimmermann, développant le programme et la problématique du colloque, conclut sur la variabilité des relations villes-campagnes selon les époques et les régions. Heide Wunder, dans son commentaire (p. 29-33), réitère la demande d’un changement de perspective, pour corriger l’asymétrie des relations village-ville. En renvoyant au problème de la définition des notions « ville » et « village », Werner Rösener (p. 35-54) nous met en garde contre une surestimation des contrastes entre ville et campagne au Moyen Âge et préfère parler d’un « continuum ». En fait, l’histoire des relations villes-campagnes ne commence – du moins pour l’Allemagne médiévale – qu’au haut Moyen Âge avec l’époque de la fondation des villes. Avant d’esquisser quelques aspects des relations villes-campagnes, Werner Rösener résume les diverses approches historiographiques de la question, parmi lesquelles il distingue trois courants : le premier, essentiellement marxiste, souligne les oppositions (l’exploitation de la campagne par la ville), le second, issu de l’histoire économique, met l’accent sur les échanges, ce qui donne une vision plutôt équilibrée, et le troisième, inspiré par une tradition des géographes, qui cherche à insérer les villes dans un réseau hiérarchique selon leurs « fonctions centrales ». Ce dernier courant mène selon Rösener à sous-estimer les performances du village par rapport à la ville (mouvements migratoires, approvisionnement de la ville en produits agraires mais également industriels). Enfin, Rösener analyse quatre aspects des relations villes-campagnes au Moyen Âge : l’aspect démographique (le village comme réservoir d’émigration, indispensable étant donné la faible fécondité des familles en ville), économique (en particulier le fonctionnement des marchés et les contraintes imposées à la campagne pour assurer des monopoles urbains de production et de commercialisation), seigneurial (la ville comme siège d’un pouvoir temporel ou ecclésiastique, mais également la ville, centre d’un territoire rural), enfin culturel (l’administration ecclésiastique, la formation). Dans son commentaire, Dorothée Rippmann (p. 55-65) souligne que le dynamisme des relations villes-campagnes dépend des progrès de la monétarisation, de l’état des échanges et des conditions politiques.

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Relations équilibrées ou subordination de la campagne ? C’est la question centrale à laquelle Rolf Kießling (p. 67-84) répond par l’examen de deux cas : la Souabe de l’Est (région à l’activité industrielle avancée, notamment dans le domaine textile, et structurée par une multitude de petites entités territoriales) et l’ancien duché de Bavière (un territoire politiquement assez arrondi, de prépondérance agricole) du Moyen Âge à l’Époque moderne. Dans les deux cas il constate deux phases dans l’évolution des relations villes-campagnes : au cours du Moyen Âge la ville déploie des pouvoirs de plus en plus accentués sur la campagne, un phénomène intensifié en Souabe par l’impact du textile sur les alentours, atténué en Bavière par la faiblesse économique des villes et par l’intervention de l’administration ducale. Lors d’une deuxième phase (de la crise du xviie aux transformations du xviiie siècle) se développe une tendance au rapprochement entre la ville et la campagne, se manifestant par exemple dans l’essor d’activités industrielles et artisanales à la campagne. Lors de cette phase, les villages obtiennent, semble-t-il, une certaine indépendance face à la ville qui se transforme soit en pur marché régional (Souabe), soit en centre administratif (Bavière). Cette dernière thèse d’un affaiblissement de l’opposition entre la ville et la campagne est relativisée par le commentaire de Peter Kriedte (p. 85-88), renvoyant à un cas de prépondérance manifeste du village, à savoir celui de la protoindustrie textile russe (xviiie-début xixe siècle), une industrie qui se base résolument sur l’artisanat villageois et qui finit par subordonner le commerce urbain à la production rurale.

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L’article de Barbara Krug-Richter (p. 89-98) concerne un tout autre sujet : elle résume l’état actuel des recherches sur l’image du villageois dans le monde urbain et sur l’image du citadin dans le monde rural. Si la vision urbaine de la campagne se caractérise en grande partie par des images négatives, la découverte de représentations positives du paysan – dans le cadre de tracts de l’époque de la Réforme ou d’idylles pastorales des xviie-xviiie siècles – nous incite à ne pas prendre toute image pour un reflet de la réalité quotidienne du village, mais à nous interroger sur ses objectifs. Souvent, ces images en disent beaucoup plus sur les mentalités des classes supérieures, sur leurs conflits internes et leurs essais d’autodéfinition que sur le monde rural. En ce qui concerne la vision qu’ont les villageois de la ville, Barbara Krug-Richter propose, faute de sources, de s’interroger sur les actions concrètes et les points de rencontre de villageois et citadins pour en conclure en tirer des conclusions sur les images qu’ils auraient pu avoir l’un de l’autre.

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Edwin Ernst Weber (p. 105-122) nous présente un exemple très intéressant de résistance paysanne dans le cadre d’un territoire urbain, à savoir celui de la ville impériale de Rottweil en Souabe, une ville de faible poids économique, qui à cause de cette faiblesse déploie un régime d’autant plus sévère sur ses villages. Sans remettre en question les liens féodaux entre ville et villageois et sans avoir recours à la violence, les paysans obtiennent à la longue des droits considérables, seulement en faisant appel à la justice impériale. Au xviiie siècle, les paysans obtiennent qu’un organe de représentation – la Landschaft – soit établi, dont les fonctions se rapprochent de celles des états dans d’autres pays. Martina Schattkowsky dans son commentaire (p. 123-126) critique avec raison le fait que Weber, qui parle de « succès partiels », sous-estime la portée de ces concessions.

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Klaus-J. Lorenzen-Schmidt (p. 127-238) nous montre, au vu de l’exemple holsteinien, comment la diffusion de la lecture et de l’écriture dépend aux xviiie et xixe siècles de l’influence urbaine. Même si le rôle médiateur de l’administration, de l’église, de l’école, de la presse et de l’armée est de grande importance, Lorenzen-Schmidt renvoie également à des traditions d’écriture paysannes, notamment dans le cadre de livres de raison.

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L’apport de Robert von Friedeburg (p. 145-171) sur les classes inférieures rurales et la commune (fin xviie-fin xixe siècle) est d’un intérêt particulier. Pour trois régions (la Bade, la Hesse et la Franconie), il remet en question l’opinion dominante selon laquelle les classes inférieures auraient définitivement quitté leurs villages d’origine au xix e siècle en direction de la ville ou de l’Amérique, en abandonnant des villages, dorénavant largement prédominés par l’activité agricole et plus équilibrés sur le plan social. Au contraire, von Friedeburg nous dépeint le développement d’une tradition de migration saisonnière des classes inférieures vers les villes, particulièrement marquée en Bade et en Hesse. Les besoins de la ville en main-d’œuvre, notamment dans les domaines de la construction ferroviaire et du bâtiment, déterminent le rythme de vie des migrants, qui s’éloignent du cycle annuel des travaux agricoles. Toutefois, ces ouvriers restent ancrés dans la société villageoise, tout en étant absents de mars à octobre : leurs familles dépendent toujours de l’assistance communale et des usages communs. Leurs revenus supplémentaires entraînent l’achat de petites parcelles dans leurs villages d’origine, ce qui renforce ces liens. Stefan Brakensiek (p. 173-175), commentateur de von Friedeburg, élargit ce constat par de nouvelles questions qui portent sur l’importance du phénomène dans l’espace, sur les conséquences dans les villages concernés (proportion des sexes, rôle des femmes, pyramide des âges, culture matérielle, mentalités) et en ville (intégration des migrants dans les classes ouvrières urbaines ou plutôt isolement des communautés des ouvriers migrants ?).

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Frank Konersmann (p. 177-202) s’interroge sur la différenciation sociale et la politisation d’une société rurale au début du xixe siècle. Il analyse l’exemple parlant d’une coopération entre les mouvements démocratiques d’une ville modeste, Rietberg en Westphalie, et la paysannerie des alentours contre un nouveau seigneur d’origine bourgeoise. Cette résistance, animée par des associations politiques urbaines, dépasse de loin les cadres traditionnels de la résistance paysanne (refus de paiements de droits), en mettant en avant la question sociale brûlante.

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Ce sont les crises d’approvisionnement de 1916-1923 et de 1945-1950, un « sujet refoulé », qui intéressent Ulrich Kluge (p. 209-239). Il démontre comment la relation déjà tendue entre ville et campagne devient hostile en période de crise : ici, le reproche d’enrichissement formulé par les habitants de la ville contre les agriculteurs est nourri par les images traditionnelles de la campagne. En réalité, l’hostilité des paysans envers le citadin, cherchant à s’approvisionner dans les villages, s’explique par la limitation de la liberté économique de l’agriculteur, résultat des profondes transformations dans la structure des échanges entre ville et campagne depuis le xixe siècle (essor de l’industrie agro-alimentaire, l’apparition de commerçants intermédiaires). De plus, Kluge souligne l’importance de l’intervention massive de l’État lors des crises d’approvisionnement, exerçant un dirigisme rigide et souvent ineffectif sur la production agricole.

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Au vu de l’exemple de trois communes en Westphalie, Peter Exner (p. 245-267) éclaire la modernisation de l’agriculture après 1945 et ses conséquences sur la société villageoise. La mécanisation accélérée après 1947 entraîne l’abandon de petites et moyennes entreprises agricoles face à une concurrence sévère. La structure professionnelle du village se bouleverse : désormais, le village est marqué par l’habitant qui pour travailler se déplace chaque jour en ville – d’abord en cyclomoteur, puis en voiture. C’est lui qui introduit des mentalités et des comportements urbains aux champs. Les conséquences sont considérables sur le plan politique (l’éviction successive des coqs de village du conseil municipal), sur le plan démographique (réduction de l’âge au premier mariage et du nombre d’enfants) et sur le plan culturel (notamment les effets du temps libre). Ici l’exemple de la construction de terrains de sport est particulièrement bien choisi pour illustrer les conflits entre la population agricole et les villageois travaillant en ville. Le commentaire de Michael Kopsidis (p. 269-272) insiste sur le fait que ce n’est pas la mécanisation qui a entraîné une orientation des exploitations vers les marchés, mais que ce développement a eu lieu, notamment en Westphalie, déjà avant la Première Guerre mondiale. De plus il constate que la concentration des biens dans l’agriculture après 1945 ne constitue pas une véritable révolution selon des catégories économiques : de nos jours encore, l’exploitation familiale constitue une dominante des structures agricoles, ce qui traduit une certaine résistance à l’égard des lois du marché.

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Le fil de Peter Exner est repris par Thomas Fliege (p. 273-283), qui, partant du concept de la « suburbanisation », nous décrit l’état des villages « entre centres commerciaux et routes de contournement ». À partir des années 1960 et 1970, l’urbanisation a largement transformé les campagnes, dans lesquelles s’affrontent aujourd’hui les normes traditionnelles du village et les normes du monde urbain. D’une part, des libertés se font jour : les styles de vie se multiplient et la vie familiale se rapproche des modèles urbains, ce qui élargit les options notamment pour les femmes. D’autre part, le village est toujours marqué par des normes de comportement et un sévère contrôle social.

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Un résumé de Werner Troßbach conclut l’ouvrage (p. 289-305). En somme, l’ouvrage ouvre d’importantes perspectives et constitue la première étape d’une revalorisation des villages dans l’histoire de la relation entre la ville et l’espace rural.

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Johannes Rosenplänter

Bruno Penna, Le Marais Vernier. Dix siècles d’évolution paysagère, Cahier des Annales de Normandie n° 33, Caen, Musée de Normandie, 2003, 256 p., 26 €

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Comme celle de beaucoup d’autres espaces humides français, l’histoire du Marais Vernier restait à écrire. C’est chose faite avec ce magnifique travail de Bruno Penna préfacé par Jean-Marc Moriceau. Avant d’étudier l’histoire du marais, l’auteur a estimé nécessaire d’en reconstruire le passé. L’état de la recherche confinait, en effet, son histoire dans le mythe et l’invraisemblance. Il fallait donc, avant toute chose, revisiter cette histoire et régler son compte, une bonne fois pour toutes, à certaines « évidences », celles par exemple du rôle des seigneuries ecclésiastiques en général et des abbayes en particulier, ou encore les soi-disant aménagements du Moyen Âge. Ces mises au point renforcent l’action des populations qui s’implantent dans le marais au Moyen Âge classique.

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La première partie de l’ouvrage est consacrée à l’étude historique du marais. Du xie au début du xvii e siècle, l’occupation agraire s’est cantonnée essentiellement à son pourtour avec des productions maraîchères dans les courtils et un cordon littoral voué aux labours. Le centre du marais est occupé par un pâturage communal. C’est aussi un lieu de pêche lorsque le marais est recouvert par les eaux. Il faut attendre les travaux du Hollandais Humfrey Bradley, nommé Grand Maître des digues de France par Henri IV pour donner lieu à une restructuration. Des travaux d’assèchement permettent alors une réorganisation de l’espace et une redistribution de la propriété : les canaux de drainage délimitent la propriété des différentes seigneuries et des différentes paroisses tandis que la surface des communaux diminue. Cette terre, quoi qu’en disent les élites, procure des richesses : cultures maraîchères, produits de la chasse et de la pêche, tourbe. Les communautés riveraines sont attachées à ses productions dont les droits d’usages permettent la jouissance. Les seigneurs du lieu, quant à eux, sont soucieux de productivité et introduisent dans les années 1760 la pomme de terre et le peuplier d’Italie. Tous ces produits suscitent, bien évidemment, des convoitises et des conflits. Conflits entre seigneurs et communautés du cru qui s’opposent avec succès aux tentatives de l’État, conflits aussi entre seigneurs et communautés pour la jouissance des communaux. Cette mise en valeur est temporaire toutefois puisque le manque d’entretien du réseau de fossés redonne bientôt à cet espace sa configuration originelle. La Révolution entraîne d’importantes modifications foncières avec le partage des communaux. Cela ne se solde pas par un succès probant sur le plan agricole : les partages complexifient en effet la propriété sans apporter le moindre progrès agricole. Par ailleurs, les échecs commerciaux de l’exploitation de la tourbe, le faible niveau de la production agricole et la prise de conscience de l’état sanitaire de la population sont autant d’arguments qui justifient l’étude de nombreux projets d’assèchement du marais.

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La seconde partie de l’ouvrage porte sur une analyse paysagère du marais. Elle est accompagnée d’un important travail cartographique (37 planches). Là est certainement la grande originalité de ce travail. Ces documents permettent de rendre compte de la dynamique des parcellaires et des structures hydrauliques. Leur analyse permet de visualiser la localisation de l’activité agricole sur la frange du marais, d’apprécier l’ampleur des travaux réalisés par les Hollandais qui structurent tout le réseau hydraulique du centre du marais. Ces cartes montrent aussi que si les partages des communaux viennent modifier l’équilibre de la propriété à la Révolution, le marais tel qu’il apparaît à la fin du xixe siècle est presque totalement hérité du marais du xviie siècle façonné par les travaux des Hollandais.

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Avec cet ouvrage, Bruno Penna fait œuvre d’historien pleinement impliqué dans le présent. Son ambition est en effet de contribuer à mettre en place une bonne gestion et conservation de ce territoire d’exception. Bruno Penna souhaitait aussi, à partir de l’histoire du Marais Vernier, écrire une histoire générale des marais situés dans la basse vallée de la Seine et définir les caractères communs ou particuliers des différentes zones humides de la région. Cet objectif ne pourra être atteint puisque Bruno Penna nous donne ici une œuvre posthume. Souhaitons que le travail réalisé soit poursuivi par d’autres historiens : au volumineux corpus de 125 pages de sources écrites retranscrites du xiie au xixe siècle, s’ajoute la richesse de l’atlas qui ouvre la porte à de multiples utilisations (agronomiques, environnementales, foncières, sociales, archéologiques).

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Jean-Michel Derex

Vincent Clément, De la Marche-frontière au pays des bois. Forêts, sociétés paysannes et territoires en Vieille-Castille (xie-xxe siècles), Madrid, Casa de Velázquez, 2002, 375 p.

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Le cadre dans lequel s’inscrit le champ de recherche de l’auteur est ce qu’il appelle l’Estrémadure castillane. Il s’agit, au sud du Douero, d’un vaste triangle de terre adossé à l’axe ibérique montagneux central dominé ici par la Sierra de Guadarrama qui correspond, pour l’essentiel aujourd’hui, à la province de Ségovie. Ceci constitua, pendant longtemps, la frontière entre l’Espagne chrétienne et musulmane d’où partit, à l’aube du deuxième millénaire, la reconquête du territoire national. On est là, l’auteur le rappelle avec force, dans un secteur pétri d’histoire : des sociétés humaines s’observent, s’affrontent, se font la guerre puis se répartissent l’exploitation des ressources locales en fonction de leur niveau de vie, de leur volume, de leurs besoins. L’objet de l’étude, dans ce cadre ainsi défini, est l’espace forestier tel qu’on peut en reconstruire l’histoire dans ses relations aux milieux humains et naturels. On pourra trouver étonnant de mettre ainsi le projecteur sur ce qui n’est considéré, le plus souvent, que comme un décor ou même un obstacle à la manifestation des activités humaines, qu’elles soient citadines ou rurales. La forêt va pourtant jouer ici un rôle majeur. D’abord par l’importance qu’elle prend dans l’établissement d’une zone tampon entre les deux adversaires. Plus que la montagne ou même le fleuve que l’on sait franchir sans trop de difficultés, elle constitue l’obstacle majeur qui sépare les combattants. Puis, au fur et à mesure que le front s’infléchit vers le sud de la péninsule, elle s’humanise et c’est autour de ses richesses que s’organise une vie rurale qui, dans les secteurs montagneux notamment, prend la forme d’un pays au bois intégrant l’exploitation des richesses forestières à celles de l’élevage et des cultures de clairières. Pendant longtemps, pour ainsi dire jusqu’au xx e siècle, se maintient une économie de type ancien au bénéfice du monde rural que l’introduction des formes modernes de gestion forestière sous l’autorité de l’État n’entame que difficilement. Il faut attendre les années de l’Après guerre pour que se construise vraiment un espace forestier autonome (c’est le pays des bois dont parle l’auteur dans son titre) et que s’ébauchent des liens relationnels avec les milieux urbains de l’agglomération madrilène attirés par les forêts périurbaines. Belle histoire conduite sur un millénaire ou presque, dont l’auteur construit les étapes, d’une transition paysagère, celle du bas Moyen Âge, à l’autre, celle du monde contemporain, à partir d’une documentation complexe où se côtoient les études de terrain, les analyses d’archives, la cartographie d’autrefois et d’aujourd’hui, largement confrontées.

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Cette histoire n’aurait pu être écrite sans le recours à une méthodologie qui donne des clés de lecture pour l’ensemble des informations que l’enquête avait permis d’accumuler. Les géographes ne seront pas seuls, loin s’en faut, à tirer profit de la première partie de l’ouvrage centrée sur la notion de paysage, son contenu scientifique, sa relation au milieu naturel et à l’histoire (p. 30). Au-delà des débats d’école, on retiendra l’admirable description que fait l’auteur du milieu géographique : montagnes, hautes terres, plateaux, dépressions et vallées au sein desquels vont s’inscrire les chapitres de cette histoire des relations pluriséculaires des hommes et des espaces boisés. La mise en place d’unités systémiques d’observation est un des points majeurs de la démarche. Deux échelles d’analyse à vocation complémentaire sont présentées : celle des géosystèmes, couvrant plusieurs centaines à plusieurs milliers d’ha, que l’on peut définir comme « étant le produit combiné de l’histoire et des logiques d’organisation de l’espace » (p. 89) ; et celle des géofaciès observables sur le terrain, plus à même de permettre l’évaluation des incidences de l’activité humaine sur la dynamique du couvert végétal. Six types de géosystèmes, cinq types de géofaciès permettent, tour à tour, à l’auteur de mettre en évidence la structure des paysages et leur mode historique d’évolution. L’une des grandes question est, en effet, de parvenir à établir de manière probante ce qu’étaient ces espaces forestiers au xie siècle et de quelle manière le couvert boisé a évolué à travers les âges. On part d’une forêt dominant le paysage végétal, ayant une certaine continuité et sur laquelle s’exerce une pression humaine relativement modérée, surtout sensible le long de l’axe du Douero où se trouvent les principales forteresses des chrétiens et des musulmans. L’ours brun y est largement répandu. Le couvert forestier se compose de chênaies-hêtraies surtout présentes sur le piémont et dans la sierra, de yeuseraies et de junipéraies propres aux páramos (plateaux calcaires) et de pinèdes dans la campina (dépressions argilosableuses), pinèdes dont on peut dire aujourd’hui qu’elles sont autochtones, qu’il s’agisse du Pinus pinaster ou du Pinus pinea (p. 143) : les origines de ce dernier remontent sans doute à la fin du quaternaire et il est plus que probable que ces essences étaient déjà en place dans la campina au xie siècle avant l’arrivée des nouveaux colons. Ainsi se diversifie, peu à peu, sous nos yeux, un paysage forestier dont il est possible, en fonction de la documentation disponible d’esquisser l’état dans la suite des temps.

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Pour l’époque médiévale trois types d’espaces témoignent de l’état inachevé de l’occupation humaine : les bois de proximité sont reliés par des sentiers au réseau des chemins qui servent à l’exploitation des terres communes ; ils sont soumis aux droits d’usage et notamment aux servitudes de pâturage. Ils perdent peu à peu les caractères propres à une véritable forêt, au bénéfice de formations végétales secondaires, allant des bois plus ou moins dégradés aux taillis et aux matorrals arborescents. Cet espace forestier est une annexe des champs, lieu de pâture pour les chèvres et les moutons qui restituent une partie de la matière végétale sous forme de fumure. Il est sujet à des coupes affouagères. Il faut le distinguer des secteurs boisés mis en défens (les dehesas) constituant le plus souvent une forêt-parc soigneusement bornée, susceptible de fournir du bois d’œuvre et d’accueillir au pâturage toutes sortes de bovins, chevaux, mules et bêtes asines servant à la selle et au bât. On y taille les arbres en candélabre (pour le tauzin ou le chêne vert) ou en têtard (pour le frêne) selon les besoins. Ces dehesas font partie des biens propres dont les communes se réservent le produit des coupes ou de la glandée. Au-delà c’est la forêt lointaine assimilée à la sierra. C’est le pays du hêtre, du pin sylvestre, du chêne pyrénéen, qu’accompagnent l’if, l’aubépine, l’alisier blanc et le houx, du moins en moyenne montagne, la limite supérieure de la forêt oscillant entre 1 800 et 2 000 m. Au xviii e siècle, ces essences forestières forment encore de grandes futaies relativement proches des espaces boisés médiévaux en dépit de la charge de plus en plus lourde que constituent, pour elles, les troupeaux de moutons transhumants. Plateaux calcaires et dépression sableuse au pied des reliefs ont également leur forêt lointaine dès qu’on s’éloigne des villages, formée de pinèdes à pins résineux et à pins pignons, de junipéraies et de yeuseraies. Dans la longue durée historique ces paysages se modifient : la permanence des pinèdes dans la région d’Iscar est le fruit d’une situation exceptionnelle, l’exploitation continue de la gemme, qui ne se retrouve ni dans l’évolution des junipéraies du piémont, ni dans les avatars que subirent au cours des siècles les dehesas. Les premières ont, pendant longtemps, constitué un paysage de pré-bois qui a tendance aujourd’hui à se fermer ; quant aux secondes, d’abord dégradées en taillis de tauzin suite aux excès d’exploitation dont elles furent l’objet à l’Époque moderne, elles ont été récemment aménagées en taillis sous futaie.

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On est très loin, à travers ces quelques lignes d’avoir épuisé la richesse d’un ouvrage dont on ne peut que conseiller la lecture. On y trouvera également, une somme remarquable d’illustrations, de planches, de documents et de figures, ainsi qu’un indispensable glossaire. Nul doute que ce travail fera date dans la connaissance de l’histoire des forêts européennes tant par sa démarche que par ses conclusions.

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Jean Boissière

Manuel Sílvio Alves Conde, Uma paisagem humanizada. O Médio Tejo nos finais da Idade Média, Cascais, Patrimonia, 2000, 2 vol., 694 p.

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Dans une collection fort utile, dont la vocation est de publier des thèses (de mestrado et de doctorat), paraît une importante monographie régionale, version remaniée d’une « dissertation » de doctorat présentée en 1997. L’auteur, professeur à l’université des Açores, a publié antérieurement, dans la même collection, une monographie locale (relative à la ville et au territoire de Tomar, la capitale des Templiers portugais) et de nombreux articles. L’ouvrage, pourvu de nombreuses cartes (en couleur), photographies aériennes et plans, d’un index analytique de 70 pages et de copieux résumés en espagnol, français et anglais, est d’une excellente qualité éditoriale.

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La zone d’étude – le Tage au milieu de son cours portugais – incluse dans la province historique d’Estremadura, se situe à l’articulation de trois ensembles nettement identifiés depuis le xiie-xiiie siècle, l’Estremadura, la Beira et l’Alentejo, auxquelles on peut joindre un Ribatejo un peu plus flou. L’étude permet donc de faire progresser vers le sud, encore largement ignoré, la connaissance de l’espace portugais ; elle complète parfaitement les thèses de P. Gomes Barbosa sur l’Estremadura centrale, de A. M. Rodrigues sur la région de Torres Vedras et de Robert Durand qui, bien que couvrant l’espace entre Douro et Tage, n’éclaire que marginalement cette zone mais à cause de la répartition des fonds d’archives [12][12] Barbosa, Pedro Gomes, Povoamento e estrutura agrícola.... Cet espace couvre 2 500 km2 (un demi département français) et constitue une micro-région articulée sur le bassin du principal affluent septentrional du Tage, le Zêzere ; il est donc parfaitement adapté, par sa taille et sa cohérence, aux objectifs de l’auteur : réaliser une étude minutieuse et exhaustive de l’organisation de l’espace.

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L’auteur étudie essentiellement le peuplement, l’écosystème, la construction des paysages et les aspects matériels (structure foncière) des rapports sociaux ; les aspects les plus immatériels de l’organisation sociale sont évoqués essentiellement dans le dernier chapitre, qui n’occupe que 80 des 533 pages de l’étude proprement dite, ce qui n’empêche pas l’auteur de mettre constamment (et très judicieusement) en rapport les formes qu’il observe avec les mécanismes socio-économiques et politiques. Conscient qu’un espace est un système global, il ne néglige pas l’étude des noyaux d’habitat que l’on peut considérer comme « urbains », consacrant un des plus longs chapitres aux paysages urbains ; il tente de mesurer le rôle des différentes agglomérations, des plus puissantes aux plus modestes, dans la polarisation de l’espace. Sur le plan conceptuel et méthodologique, ce livre offre trois apports essentiels, qui s’articulent les uns aux autres : une étude des rapports entre les zones de production agricole – qu’elles se situent autour des villes ou en zone d’habitat moins fortement aggloméré – et les agglomérations ; une analyse de la polarisation spatiale appuyée sur la théorie géographique des « lieux centraux » ; enfin, une contribution à la compréhension des rapports médiévaux entre l’homme et son environnement.

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Dans l’historiographie portugaise et européenne, ces problématiques n’avaient pas été jusqu’alors mises en œuvre aussi systématiquement et c’est un des grands mérites de l’ouvrage que d’appliquer aux documents écrits cette grille de lecture ; de plus, tout en utilisant une vaste bibliographie (60 pages, témoignant d’une remarquable maîtrise de la médiévistique castillane et surtout française), l’auteur enrichit la réflexion conceptuelle par sa démarche personnelle. La focalisation sur l’organisation sociale de l’espace permet d’exploiter fructueusement une documentation écrite médiocre, peu diversifiée et concentrée dans le Moyen Âge très tardif, qui est d’utilisation très difficile pour étudier les structures de production ; on comprend dès lors qu’il s’attarde moins longuement sur la rente foncière et l’organisation des échanges.

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L’introduction offre une utile mise au point historiographique sur les études rurales médiévistiques portugaises, une discussion des problématiques que l’on vient d’évoquer, remettant en cause – ce qui est désormais classique – l’étanchéité entre systèmes urbain et rural, et une rapide présentation des sources, qui ne souligne peut-être pas assez l’absence presque complète de données archéologiques (relatives aussi bien aux habitats qu’aux paysages) et la marginalité de la région par rapport aux grands centres monastiques producteurs d’actes de la pratique (sauf l’Ordre militaire du Temple, mais dont les fonds sont assez réduits).

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Le premier chapitre, après une présentation géographique de la zone, évoque la mise en place des premiers groupes de colons à partir des années 1130 et surtout 1150 ; l’auteur, suivant les conceptions de J. A. García de Cortázar, envisage un bouleversement radical de l’organisation andalouse du peuplement, lié en partie à la politique de harcèlement militaire chrétienne. La maigreur des données écrites relatives à ces premières décennies de colonisation – problème que connaissent tous les historiens de la Reconquête dans les régions au sud du Duero – et l’absence de données de terrain contraignent à recourir aux enseignements de la toponymie, notamment pour identifier les courants migratoires. On peut admettre une opposition chronologique et structurelle entre : d’une part, la constitution spontanée, dans un premier temps, de villages (ou zones de dispersion) agricoles non hiérarchisés, colonisation associée à une appropriation individuelle non encadrée (presuria), d’autre part, la prise en main de la zone par les Templiers, sous le contrôle de la monarchie, à partir d’un pôle « urbain » (Tomar) – qui est un castrum – dirigeant un réseau de villages désormais subordonnés ; mais le régime municipal, associant seigneur et communautés locales, s’impose rapidement pour concilier les intérêts seigneuriaux (exploitation du ban) et l’occupation effective et durable de la zone (attraction, maintien et reproduction des colons par des franchises).

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En dehors d’une concentration des fortifications sur le Tage, probablement en rapport avec la stratégie militaire, les premiers castra occupés constituent un réseau couvrant assez harmonieusement l’espace régional ; malgré la diversification des seigneurs dès 1200, cette régularité des pôles majeurs semble issue d’un calcul car certaines fortifications sont fondées a novo – ce ne sont pas des hisn/s andalous réoccupés. L’auteur suit ensuite en détail l’apparition et le destin politique des agglomérations en rapport avec les chefs-lieux politiques primitifs ; il en ressort que la centralité originelle des castra coloniaux a été décisive pour tout le Moyen Âge, résistant à la croissance démographique et à la diversification fonctionnelle de leurs « villages » en développant la fonction commerciale. On pourrait peut-être discuter les facteurs qui semblent conférer aux petits habitats une organisation sociale et économique mieux adaptée au contexte des xiiie-xiv e siècles (absence de fortification, localisation par rapport aux voies de circulation). L’auteur conclut ce chapitre par un essai sur la hiérarchie du peuplement à la fin du Moyen Âge fondé sur des documents systématiques – dont le plus fiable est le recensement de 1527, qui permet de définir six catégories d’habitat selon leur degré de centralité – et il observe que l’organisation politico-administrative oppose une grande force d’inertie aux évolutions matérielles.

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Le second chapitre, plus rapide (une cinquantaine de pages), décrit en détail le « potentiel abiotique » et les « peuplements végétaux et animaux », principalement sur la base de données du début du xvie siècle ; étudiant ensuite l’emprise agricole, il met en lumière l’inégalité du degré d’anthropisation et la faible part des espaces mis en culture (1/8e à 1/10e ?), ce qui ne constitue pas forcément un « échec » car le dualisme romain ager/saltus, conçu en termes d’antagonisme (nature contre culture), est conçu comme une complémentarité au Moyen Âge. Après le recul démographique du milieu du xive siècle, les mises en culture portent surtout sur des terres exploitées auparavant et affectent peu les zones restées incultes avant 1350 ; les progrès de la vigne (observés dans tout le Portugal) aux dépens des céréales jusqu’en 1350 sont suivis par un recul viticole au profit des oliveraies et emblavures.

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Le troisième chapitre est consacré à l’organisation foncière et agraire. La documentation est trop fragmentaire pour pouvoir évaluer le degré de concentration des terres ; l’auteur, adoptant la conception domaniale classique (de Marc Bloch à Georges Duby et Guy Fourquin) tente d’interpréter les structures foncières en termes de « réserve » (les quintãs et granjas) et « tenures » (casais), ce qui n’est peut-être pas le mieux approprié, et voit les quintãs se réduire par lotissement à la fin du Moyen Âge, comme partout, à de simples résidences seigneuriales. Dans l’optique de l’organisation spatiale, il est plus intéressant de suivre l’organisation de l’exploitation, très bien analysée (sur la base de censiers et inventaires de la fin du xve siècle) ; on notera en particulier que l’appellation casal semble réservée à des exploitations situées à plus de 3 ou 4 km des habitats groupés – et dotées d’une compacité supérieure aux exploitations fragmentées dans les terroirs péri-« urbains » ; 64 % des casaux sont d’ailleurs en une seule parcelle tandis que, au-delà d’une certaine dispersion, la résidence de l’exploitant se trouve toujours dans un habitat aggloméré. Sur une cinquantaine de casaux mesurables, 80 % sont inférieurs à 10 ha (dont 28 % entre 1 et 3 ha, 34 % entre 3 et 6 ha, 20 % entre 6 et 10 ha). La structure agraire des terroirs est finement analysée. Les cultures céréalières sont présentes partout mais toujours éloignées de la périphérie immédiate des agglomérations massives ; les parcelles céréalicoles font en moyenne 0,4-0,6 ha (contre 0,1-0,5 ha pour les parcelles viticoles). Avec une documentation très discontinue, l’analyse est forcément qualitative mais l’auteur réussit à cartographier de façon très éclairante l’organisation du terroir péri-urbain de Tomar (p. 444-5).

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Le peuplement rural est l’objet du quatrième chapitre. Les habitats qualifiés d’aldeias restent assez inorganiques à cause de leur intégration dans le système global que constitue le territoire municipal, problème peut-être aggravé par l’absence de liens familiaux parmi les premiers colons ; la concentration des églises majeures dans les chefs-lieux génère des territoires paroissiaux immenses, liant les « villageois » au centre municipal jusqu’à 20 km. L’étude de la morphologie des habitats ruraux, exclusivement sur photographies aériennes, adopte une typologie qui prouve, une fois de plus, sa valeur universelle (villages-rue, villages-tas, etc.). L’existence d’une enceinte dans les petits villages semble rare mais l’information est très confuse à ce sujet. Le peuplement dispersé est présent dans toutes les zones, quelles que soient leur topographie et leur organisation économique, ce qui montre la difficulté à interpréter mécaniquement les formes de l’habitat rural. Il est vrai qu’il est impossible de déterminer ce qui est originel et intercalaire dans la dispersion ; l’auteur penche néanmoins pour un groupement originel suivi de dispersion (schéma repris d’O. Ribeiro), en se fondant sur le recul de l’insécurité militaire et le déclin de l’esprit communautaire. Mais la croissance démographique est aussi absorbée par de nouveaux hameaux qui constituent un dédoublement par rapport à plus ancien.

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Certains passages du cinquième chapitre, consacré aux paysages urbains, intéresseront particulièrement le ruraliste : d’une part, une intéressante réflexion théorique sur la « nature » des villes médiévales, montre qu’une définition alternative (ville / « non-ville ») n’a pas de sens ; d’autre part, une analyse de l’« urbanisation » des espaces agricoles péri-urbains (à travers l’exemple de Tomar) confirme qu’ici comme dans toutes les études européennes le territoire associé à la ville dépasse rarement 5 km de rayon. Laissant de côté l’analyse des groupes sociaux (excellente mais un peu marginale dans la problématique) du sixième et dernier chapitre, on retiendra le passage des pages 451-460 qui revient (cf. chapitre 1) sur la hiérarchisation des habitats liée à leur centralité pensée fois-ci en termes exclusivement démographiques ; suivant le géographe O. Ribeiro, l’auteur établit quatre catégories d’agglomérations : les « cités » (plus de 900 feux), les chefs-lieux municipaux urbains (plus de 500 feux), les chefs-lieux municipaux ruraux (plus de 200 feux) et les autres vilas (moins de 200 feux) ; cette typologie est partiellement confortée quand on observe que les trois noyaux lourds – Abrantes, Tomar et Sardoal – ont une capacité polarisatrice qui empêche l’agglomération de noyaux de troisième catégorie, ce que ne font que les noyaux de taille inférieure (Torres Novas et Punhete).

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Au total, ce travail réussit à valoriser une documentation ingrate en affrontant des problèmes difficiles et encore peu fréquentés par les médiévistes ; la collecte des sources, la minutie des analyses de détail, la rigueur des méthodes et l’ampleur et la nouveauté des conclusions, à partir d’un cas régional, en font un ouvrage recommandable en tous points ; il démontre, s’il en était besoin, que les travaux de l’école portugaise pourraient être lus avec profit par les médiévistes français.

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Stéphane Boissellier

Des Officiers royaux aux ingénieurs d’État dans la France rurale (1219-1965). Histoire des corps des Eaux et Forêts, Haras, Génie rural, Services agricoles, aigref (Association des ingénieurs du Génie rural, des eaux et forêts), Paris, éditions Tec et Doc, 2001, 690 p.

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Cet ouvrage de près de 700 pages narre une histoire, celle des corps d’ingénieurs aujourd’hui disparus (Eaux et Forêts, Haras, Services agricoles, Génie rural) et qui, depuis 1965, ont été regroupés au sein d’une entité unique, celle des ingénieurs du Génie rural des eaux et des forêts (igref). Le livre se présente comme un recueil d’articles élaboré à l’initiative de l’Association des ingénieurs du Gref (aigref), il est le fruit d’un important travail de recherche et d’analyse historiques confié à des membres des anciens corps (essentiellement des ingénieurs honoraires du Gref) conseillés par des universitaires de renom.

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La première partie constitue un tiers de l’ouvrage : elle aborde l’histoire multiséculaire du corps le plus ancien de l’État, celui des Eaux et Forêts. L’origine du corps, l’activité du forestier ainsi que la diversification progressive de ses missions sont successivement abordées. Les grandes écoles présidant à l’élaboration des politiques forestières, les grandes opérations d’aménagement développées par des forestiers sans frontières, et les qualités sans cesse renouvelées dont font preuve ces hommes de terrain dans l’exercice de leur métier sont évoquées. Une large place est faite au xix e siècle, période cruciale pour le corps, au cours de laquelle l’État met en place des réformes importantes. En effet, la fin de l’Ancien Régime va permettre de mettre un terme aux inerties qui limitaient l’action du pouvoir central et celle des officiers. Jusqu’à la Révolution, le travail des officiers se heurtait tant à l’aristocratie terrienne soucieuse de conserver la mainmise sur ce qui faisait le fondement de son pouvoir qu’aux communautés villageoises soudées par des pratiques collectives et des coutumes ancestrales qui les rendaient réticentes à l’égard de tout progrès. Les agents des Eaux et Forêts en particulier géraient un domaine sans véritablement toucher le monde paysan. La Révolution met fin à une politique de contrôle et de police des espaces ruraux et forestiers qui visait à maintenir les intérêts fiscaux et le patrimoine public et entraîne l’émergence d’une politique nouvelle orientant l’activité agricole et forestière en fonction des intérêts nationaux. Cette politique novatrice dans laquelle l’innovation va jouer un grand rôle permet le développement progressif de la recherche scientifique parallèlement aux progrès des sciences et à la diffusion de nouvelles techniques. À partir de 1820, d’importantes évolutions scientifiques et techniques se produisent dans un contexte d’expansion économique et les forestiers élargissent leur champ d’activité. Le xix e siècle est le siècle des grandes lois et des démarches institutionnelles : lois initiant des travaux de grande envergure (loi du 10 janvier 1801 créant une administration générale des forêts, loi de 1857 sur l’assainissement et la mise en culture des landes de Gascogne, loi de 1860 sur le reboisement des montagnes complétée en 1882 par la loi sur la restauration et la conservation des terrains de montagne) ; création de services forestiers à l’étranger (Algérie, Réunion, Cochinchine, Cambodge), d’une grande école (École forestière de Nancy en 1824), ou encore d’un instrument juridique (code forestier de 1827) dont les principes sont toujours d’actualité. Les « sciences forestières » acquièrent leurs lettres de noblesse et la forêt protégée doit aussi être entretenue et améliorée. Les officiers ne sont plus de simples surveillants mais se consacrent davantage à des opérations de gestion et d’aménagement. L’aménagement va bien au-delà de la programmation des coupes. Intégrant de plus en plus de science et de technique dans leur démarche, les forestiers des Eaux et Forêts se transforment progressivement en véritables ingénieurs. Cette reconnaissance des nouvelles tâches du fonctionnaire conduit tout naturellement au rattachement de l’administration des forêts au ministère de l’Agriculture et du Commerce en 1877. Le dernier tiers du xixe siècle et le début du xxe (1870-1918) permettent encore aux forestiers d’étendre leurs compétences et leur domaine d’intervention : ils passent de simples gestionnaires à des hauts fonctionnaires élargissant de nouveau leur champ d’activité tant sur un plan géographique (constitution de services forestiers hors de la métropole) que sur un plan fonctionnel (liens de plus en plus forts avec les sciences, le juridique, et l’économique). Cela conduit à une génération nouvelle de forestiers, des ingénieurs généralistes, « experts » pour les pouvoirs publics, capables dès lors de mener de véritables opérations d’aménagement du territoire (cf. grands reboisements).

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La seconde partie consacrée aux agents du Haras, très courte (50 pages), montre la permanence dans le temps de l’administration de ce corps. Au départ, l’intervention des pouvoirs publics dans l’élevage hippique résulte du souci de disposer de différents types de chevaux nécessaires aux armées. La production de cheval militaire est instituée par Louis XIV. Colbert, considéré comme le fondateur des haras publics, développe l’élevage des étalons royaux dès 1665 puis crée le haras royal au Pin en Normandie en 1715. Devant pallier aux carences d’un étalonnage privé peu enclin à développer un cheptel trop bon marché, l’État assure la production du cheval de guerre (cheval indigène) jusqu’à la Première Guerre mondiale. Les gardes étalons passent mal la Révolution (suppression du Haras en 1790) mais le rétablissement de l’institution par Napoléon met le Haras à l’avant-scène politique et consacre la grande époque du cheval au xixe siècle pendant laquelle l’animal a un rôle économique très important. Après le premier conflit mondial, le cheval civil prend la relève du cheval de guerre. L’élevage revêt alors différentes formes et les chevaux commencent à être importés (chevaux de course, trotteurs, galopeurs, chevaux de trait, de sport ou de loisir etc.). Les haras nationaux doivent s’adapter aux besoins du marché et aux attentes de la société mais la recherche d’un élevage de qualité reste toujours l’objectif à atteindre. Comme pour l’administration des forêts, ce corps est marqué par une évolution vers une plus grande technicité (zootechnie, recherche de meilleures races). Bref, dotés d’une remarquable faculté d’adaptation, les haras nationaux ont toujours eu le souci de soutenir l’élevage équin dans la diversité de ses possibilités.

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Les deux dernières parties de l’ouvrage sont davantage axées sur l’agriculture et le génie rural. L’agriculture joue un rôle fondamental dans l’économie nationale tout au long du xix e siècle. La Révolution a permis au paysan d’être libéré d’un grand nombre de contraintes juridiques. Le libéralisme économique a renforcé la classe des petits propriétaires et des petits exploitants. Soucieux de leur avenir et à l’écoute des progrès scientifiques et des nouvelles techniques, les paysans ne sont pas opposés au renforcement de l’État, renforcement consacré par l’Empire napoléonien. Les mutations profondes de l’agriculture et de l’économie rurale incitent l’État à créer sous la Restauration les deux premières fermes-écoles d’agriculture. L’une située à Roville près de Nancy est ouverte en 1822 par Mathieu de Dombasle. L’autre, fonctionnelle en 1827, correspond au domaine de Grignon acquis par Charles X en 1824. Il s’agit à l’époque de la structure de base à partir de laquelle est organisé l’enseignement agricole élémentaire. Mais il faut attendre 1837 pour que soit nommé par l’État le premier professeur départemental d’agriculture, Auguste Petit-Lafitte, et 1848 (décret Tourret du 30 octobre) pour que soient institués les écoles d’agriculture et le prestigieux institut national agronomique à Versailles. L’enseignement agricole progresse sous la IIIe République ; les professeurs d’agriculture sont chargés d’enseigner l’agriculture dans les écoles normales aux élèves maîtres et dans les écoles pratiques aux futurs agriculteurs. À partir du Second Empire, il ne s’agit plus seulement d’administrer mais aussi d’entreprendre, d’innover et de développer. Si cette période traduit l’ingérence de l’État dans les affaires économiques, elle n’exclut pas pour autant le monde paysan. Les paysans ont aussi un droit de vote acquis grâce au suffrage universel masculin. Devenant un élément important de la société politique, le paysan ne doit pas être écarté et l’État prend conscience de la nécessité de l’impliquer davantage dans ce grand corps.

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À la fin du xix e siècle, les républicains favorisent le renforcement de l’agriculture, encouragent le progrès technique tout en ménageant l’individualisme rural. Cela se concrétise par la création d’un ministère de l’Agriculture autonome (1881) et le professeur d’agriculture devient directeur des Services agricoles à la veille de la Première Guerre mondiale (avec le décret du 21 août 1912 qui institue les directions des Services agricoles). Après une période difficile pendant laquelle l’enseignement public agricole ne se renouvelle pas, s’ouvre avec la naissance de la IVe République une ère nouvelle propice aux réformes structurelles. Dans un contexte d’Après-guerre où les besoins de reconstruction et de modernisation de l’agriculture se font sentir, la mainmise de l’État va se renforcer. L’intervention dirigiste de l’État se traduit dès 1946 par la transformation du corps des professeurs d’agriculture en corps des ingénieurs des Services agricoles (isa). Les isa ont une mission claire qui ne peut que les honorer : favoriser le renouveau de l’agriculture française et en faire une branche dynamique de l’économie nationale capable d’exporter. L’isa doit mettre ses connaissances techniques et économiques au service des agriculteurs. Là encore, l’évolution a vers une technicité accrue, l’enseignement bénéficie des avancées de la recherche agronomique (création de l’inra en 1946, arrivée du maïs hybride, etc.). L’enseignement agricole est de nouveau réformé en 1960 : la loi du 2 août 1960 donne un cadre nouveau pour les différents niveaux de formation des établissements d’enseignement. L’ingénieur des Services agricoles perd petit à petit son rôle de médiateur entre le monde agricole et l’État.

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L’ouvrage se poursuit par une présentation du corps du Génie rural (4e partie). Celui-ci est un tard venu (1918) contrairement aux Eaux et Forêts qui naissent avec l’administration royale. Il a succédé au corps des Améliorations agricoles créé en 1903. D’acception plus étroite, ce dernier avait pour objectif de compléter les travaux d’utilité agricole développés par le service Hydraulique sous la IIe République et le Second Empire. Ce service spécial Hydraulique créé par le ministre des Travaux Publics en 1848 est déjà un service de génie rural avant la lettre. D’abord spécifiquement liées à la gestion des eaux, les tâches et attributions de ce service Hydraulique ainsi que celles du corps des Améliorations agricoles sont progressivement élargies à tout l’éventail des travaux d’équipement rural. La finalité agricole des travaux est renforcée. D’un point de vue institutionnel, cela se manifeste par le rattachement du service Hydraulique au ministère de l’Agriculture en 1881 et par l’appellation Génie rural qui remplace en 1918 celle d’Améliorations agricoles au contenu plus restrictif. Les ingénieurs du Génie rural jouent un rôle très important dans le désenclavement des campagnes et leur modernisation : alimentation en eau des communes rurales et électrification pendant l’Entre-deux-guerres (cf. supra, dans ce numéro, l’article d’Arnaud Berthonnet, p. 193-220), développement des équipements collectifs de stockage, de conditionnement, et de distribution entre 1945 et 1965. Les agents de ce grand corps de l’État ont pour mission de créer les conditions optimales au développement rural, ils diffusent le progrès technique et coordonnent des entreprises en métropole et outre mer à la conception desquelles ils collaborent (ouvrages hydrauliques, équipements ruraux, infrastructures, etc.).

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La fin de l’ouvrage comporte un index des noms propres (16 pages) et surtout un tableau chronologique mentionnant sur une période de douze siècles, d’une part, les principaux événements politiques, scientifiques et techniques liés à l’activité rurale, d’autre part, les faits marquants concernant les corps d’ingénieurs ayant constitué le corps des igref. On appréciera à la fin de chaque partie la liste bibliographique ainsi qu’une annexe comportant les portraits de grandes personnalités. Le glossaire forestier fournissant à la fin de la première partie le sens forestier spécifique d’un certain nombre de termes techniques sylvicoles est également très appréciable. Bref, un ouvrage intéressant pour la communauté scientifique, en particulier pour les chercheurs en agronomie et foresterie, et d’une manière plus générale, pour tous ceux qui se passionnent pour l’histoire de l’environnement.

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Yves Petit-Berghem

Nicolas Carrier, La Vie montagnarde en Faucigny à la fin du Moyen Âge. Économie et société, fin xiiie-début xvie siècle, Paris, L’Harmattan, 2001, 628 p.

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Depuis quelques années, les travaux d’histoire rurale sur les relations homme/montagne au Moyen Âge connaissent un véritable renouveau. Nicolas Carrier apporte une importante contribution à ce nouvel état des lieux de la montagne médiévale en prenant pour cadre de son étude le Faucigny des derniers siècles du Moyen Âge. On ne peut manquer bien sûr de faire le parallèle entre cet ouvrage, issu d’un doctorat de nouveau régime d’histoire soutenu à l’Université Jean-Moulin-Lyon 3, et, pour une région voisine, l’ouvrage récent d’Henri Falque-Vert (Les Hommes et la montagne en Dauphiné au xiiie siècle, Grenoble, Presses Universitaires de Grenoble, coll. « La Pierre et l’Écrit », 1997, 517 p.) dont j’avais eu le plaisir de faire ici même le compte rendu (Histoire et Sociétés Rurales, n° 15, 1er semestre 2001, p. 257-259).

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Cette étude concerne le Faucigny, région située au centre de l’actuel département de la Haute-Savoie, comprenant la vallée de l’Arve et les vallées des ses deux affluents principaux, le Giffre et le Bon Nant. L’ensemble s’étend sur environ 100 km entre le massif du Mont-Blanc et Genève. Mais l’auteur s’intéresse surtout au Haut-Faucigny et donc aux hautes vallées de l’Arve (située à plus de 1 000 m d’altitude à Chamonix) et du Giffre, qui forment l’extrémité orientale, la plus montagneuse, du Faucigny. On regrettera d’ailleurs ici l’absence d’une carte présentant l’ensemble du Faucigny et replaçant plus largement celui-ci dans les Alpes du Nord. Les sources mises à contribution par l’auteur sont pour l’essentiel les extraordinaires archives comptables de la principauté de Savoie (comptes de châtellenie, comptes de subside, comptes des trésoriers généraux, etc.). On ajoutera à cette documentation comptable issue des fonds de l’État savoyard, quelques fonds ecclésiastiques (prieuré de Chamonix notamment), quelques fonds laïcs (fonds notariaux, archives communales, registres de reconnaissances féodales) ainsi que les enquêtes réalisées en 1339 lorsque le pape envisageait d’acquérir le Faucigny alors delphinal. Les fonds utilisés proviennent pour l’essentiel des Archives départementales de la Savoie et de la Haute-Savoie et dans une moindre mesure de celles de l’Isère, des Archives du Vatican, des Archives communales de Saint-Gervais et des Archives de l’abbaye de Saint-Maurice d’Agaune (Suisse, région du Valais).

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Les conditions naturelles du Faucigny sont difficiles en raison du relief abrupt et du climat rigoureux, mais cela n’a pas empêché une mise en valeur ancienne. Des traces d’occupation existent au Néolithique et des activités pastorales y sont attestées dès l’Antiquité. Lorsque les moines, dont le rôle va être décisif en matière d’arrivée de nouveaux colons, s’installent dans la région au xie siècle, les terroirs sont déjà en partie défrichés. Ce mouvement va se poursuivre jusqu’au début du xive siècle. À la fin du Moyen Âge, le Faucigny est un espace très anthropisé. L’étagement naturel de la végétation a alors fait largement place à une couverture végétale directement liée à l’activité humaine.

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Le peuplement du Haut-Faucigny prend la forme de hameaux de petite taille sans réelle hiérarchie. Chaque hameau a pour origine un lignage paysan (les communaux de ces hameaux seront d’ailleurs les terres qui resteront le plus longtemps indivises). Mais si ce caractère familial est encore sensible à la fin du xive siècle, en raison de l’arrivée constante de nouvelles familles et du renouvellement des propriétaires, il l’est de moins en moins au xve siècle. À la fin du xv e siècle, le hameau est devenu principalement une communauté de voisinage et de copropriété même si, bien sûr, les habitants restent unis entre eux par diverses alliances matrimoniales. Ces dizaines de hameaux, aux maisons de bois sur soubassements de pierre, auxquelles il faut ajouter plusieurs centaines de bâtiments agricoles isolés, occupent les fonds de vallée et les premiers replats des portions les moins raides des versants.

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Du point de vue politique et militaire, le Faucigny connaît une chronologie inversée par rapport aux régions voisines. En effet, si le lignage de Faucigny, les comtes de Genève, les comtes de Savoie et les Dauphins s’affrontent ici de manière récurrente, depuis les années 1230 jusqu’au milieu du xive siècle et à l’intégration définitive du Faucigny aux États savoyards, la région reste ensuite à l’écart des dramatiques conflits de la seconde moitié du xive siècle et du xve siècle. Le Faucigny présente alors une organisation rigoureuse dans le cadre d’une solide administration en châtellenies, structures de base de la principauté savoyarde. Cette dernière période est au cœur de l’étude que développe Nicolas Carrier.

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L’évolution démographique du Faucigny montre, selon un schéma désormais classique, un « monde plein » dans les années 1330-1340. Seule une activité pastorale intense permet de compenser cette forte surcharge démographique et la faiblesse chronique – liée aux conditions naturelles – en matière de production de céréales. La région connaît ensuite un important effondrement démographique durant la période 1349-1360. Ce qui montre que la peste noire affecte aussi ces régions alpines que l’on considère pourtant souvent comme épargnées par le fléau. Suivent une période de stagnation puis une lente reprise démographique dans les années 1420-1440, avec un redémarrage de la natalité dès les premières années du xve siècle. Les années 1480-1520 sont caractérisées par un puissant essor du peuplement avec réapparition de la surcharge démographique. En conséquence, la fin du xve siècle et surtout les premières décennies du xvie siècle voient s’organiser un mouvement d’immigration temporaire pour des travaux saisonniers ou spécialisés.

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L’histoire économique de la période est marquée dans le Faucigny, comme ailleurs, par une tendance à long terme de baisse des prix des produits agricoles et de hausse des salaires. Toutefois, cette tendance s’inverse – précocement au regard d’autres régions – peu à peu dès les années 1430 en raison d’un retour des tensions internes entre les besoins alimentaires des populations, dont les effectifs sont alors à nouveau en augmentation, et le niveau de production des céréales. En effet, exception faite des périodes de forte déprise démographique, la céréaliculture locale, basée sur l’association peu commune orge-avoine, paraît, en raison des conditions naturelles, dans l’incapacité chronique d’assurer l’autosuffisance des populations. Les cultures complémentaires sont dès lors nombreuses : horticulture, arboriculture, viticulture là où c’est possible… Et beaucoup de paysans exercent une seconde activité – artisanale ou commerciale (charpentier, forgeron, meunier, tavernier) – pour pouvoir acheter des grains hors du Faucigny. La céréaliculture est d’ailleurs abandonnée par tous ceux qui peuvent se procurer autrement l’argent nécessaire à l’achat de céréales venant des régions voisines. Les revenus de l’élevage offrent, pour certains, cette opportunité.

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L’élevage est ici une activité ancienne s’expliquant par les prédispositions naturelles et surtout par l’inadaptation des lieux aux cultures céréalières. Le rôle des moines est certain dans le développement de cette activité, mais ceux-ci ont travaillé en collaboration avec les paysans qui étaient déjà à l’œuvre auparavant. Au xiiie siècle, la croissance démographique a entraîné une utilisation de plus en plus intensive des alpages qui sont tous concédés en emphytéose aux paysans, au point que les réserves seigneuriales, laïques ou ecclésiastiques, n’en comptent plus guère. Ces contrats sont toutefois fort profitables aux seigneurs. Le Haut-Faucigny compte alors autant d’ovins que de bovins, mais cette proportion en fait justement, comme les hautes terres du Massif Central, une « montagne à vaches » Le creux démographique de la seconde moitié du xiv e siècle se traduit par un repli momentané de l’activité pastorale suivi par un nouvel essor lié à la libération de prés de fauche dans les vallées et à une demande nouvelle des villes (Genève par exemple). Mais cet essor est de courte durée, la reprise démographique précoce remet au premier plan cette préoccupation majeure de tout temps qu’est la production de céréales. D’anciens prés sont réemblavés et on voit un regain de tension autour de la gestion des alpages. Toutefois, sur toute la période concernée, la vente de bétail et la production de fromage ne représentent pour la majorité de la population paysanne qu’une activité d’appoint dans le cadre d’une économie tendue vers l’autosuffisance alimentaire. Seuls quelques privilégiés – seigneurs laïcs et ecclésiastiques, officiers seigneuriaux, notaires et paysans aisés – se livrent à l’élevage spéculatif.

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À cette présentation de l’économie faucignerande de la fin du Moyen Âge, l’auteur ajoute encore un large volet social. Au centre de la société du Haut-Faucigny, on trouve, bien évidemment, les familles paysannes. Ce sont souvent des familles larges fonctionnant sur un mode patriarcal. La communauté de biens y est fréquente à la fin du Moyen Âge, entre parents mais aussi parfois par contrat passé avec d’autres en dehors de la parenté. Cette indivision fréquente vise à maintenir la cohésion de la famille et du patrimoine, à assurer l’autorité des parents et la protection des plus faibles, et à empêcher que les biens tombent en mainmorte. Les communautés paysannes du Faucigny apparaissent peu structurées et peu autonomes malgré l’importance de la propriété communale, les privilèges judiciaires dont jouissent les Chamoniards (c’est-à-dire l’exercice de la haute justice par des prud’hommes représentants la communauté des habitants, mais avec une justice quand même rendue au nom du prieur) apparaissant exceptionnels. La réputation faite aux communautés rurales savoyardes d’être de perpétuelles rebelles à l’autorité seigneuriale paraît donc largement surfaite. Les fraudes, les procédures incessantes en justice et parfois des rebellions individuelles manifestent plus l’hostilité au régime seigneurial – ou plutôt à ce que l’on considère comme inacceptable de celui-ci – que de véritables révoltes armées qui restent anecdotiques.

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Parmi ces paysans, nombreux sont les serfs, ce qui permet à Nicolas Carrier de faire une mise au point sur les notions de servitude et de dépendance en Savoie à la fin du Moyen Âge. La servitude y apparaît surtout comme une occasion, parmi d’autres, de lever des taxes, les contraintes de corps étant en réalité quasi inexistantes. L’auteur propose aussi une typologie des prélèvements seigneuriaux pesant sur les paysans faucignerands des derniers siècles du Moyen Âge (redevances attachées à des biens immeubles, charges en nature ou argent, revenus casuels, revenus de la justice). Il mesure le poids de la ponction seigneuriale sur les revenus paysans et l’évolution des divers types de recettes dans l’ensemble des revenus de chaque châtellenie. En Haut-Faucigny, les revenus seigneuriaux résistent très bien sur la période et il existe même une relative prospérité seigneuriale durant les années 1350-1450. Ce phénomène est dû à la prédominance des redevances réelles et au fait qu’en raison du manque chronique de terres toutes celles-ci trouvent preneurs, même lors de l’étiage démographique. Globalement, la pression fiscale, princière et seigneuriale, reste modérée, comparativement à d’autres régions du proche royaume de France. Elle place les paysans du Faucigny dans une situation favorable par rapport à nombre d’autres paysans du moment.

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Au sein du monde des roturiers émerge toute une élite, du paysan aisé au notaire. Ses membres pratiquent souvent plusieurs activités et fournissent le gros des contingents des prêteurs d’argent et des fermiers des taxes seigneuriales. On y recrute aussi le petit personnel administratif des seigneuries ecclésiastiques, laïques et princières. L’enrichissement et l’ascension sociale des individus issus du monde paysan passent le plus souvent par la pratique d’activités économiques spécifiques (artisanat, élevage spéculatif) menées en parallèle avec le service du prince ou des seigneurs ou une charge de notaire. Être au service d’un prince et devenir seigneur foncier en concédant des terres en albergement permet même d’intégrer la noblesse, sous réserve toutefois de ne pas être réputé non libre. Cependant, au final, les familles roturières devenues nobles sur la période restent très peu nombreuses. À côté de cette élite rurale, la vieille noblesse militaire ne connaît pas de remise en cause de sa suprématie sociale. Les anciennes familles du Genevois et du Faucigny encadrent encore solidement, sous l’autorité du prince, les populations. Cette noblesse est très dynamique économiquement : elle se livre à l’élevage spéculatif et au prêt à intérêt. Elle assure, en outre, l’exercice des principales charges dans les châtellenies princières.

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À l’appui de cette présentation détaillée des communautés faucignerandes de la fin du Moyen Âge et de leurs activités, l’auteur présente une dizaine de cartes (dont on regrettera la médiocre qualité d’édition), des tableaux et diverses autres données statistiques intéressant la démographie (évolution du nombre de feux dans les châtellenies du Faucigny pour la période), l’économie (évolution du prix des denrées agricoles, évolution des baux des dîmes, liste de mentions sur la conjoncture agricole de 1342 à 1494, évolution des revenus seigneuriaux dans les différentes châtellenies) ou encore la vie quotidienne (biens répertoriés dans les inventaires après décès). S’y ajoutent enfin six pièces justificatives latines (1368-1389), un utile petit glossaire, une liste des mesures du Faucigny ainsi qu’une bibliographie recensant les titres principaux.

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Le travail de Nicolas Carrier apparaît somme toute classique dans la méthodologie mise en œuvre et dans les problématiques abordées mais il a le grand mérite d’apporter un nouveau dossier, fort bien documenté, à notre connaissance du royaume de France et de ses marges à la fin du Moyen Âge. Année après année, notre appréhension de la géographie humaine, économique et sociale de la France des xiv e et xve siècles s’enrichit et s’affine ; les Alpes y sont désormais bien représentées.

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Pierre-Yves Laffont

Hervé Mouillebouche, Les Maisons fortes en Bourgogne du Nord du xiiie au xvie siècle, Dijon, Éditions Universitaires de Dijon, coll. « Sociétés », 2002, 448 p. et cd-rom Mac et pc, 45 €

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L’ouvrage d’Hervé Mouillebouche est issu de la thèse d’histoire soutenue sous le même titre à l’Université de Nancy 2 en janvier 2000. À partir d’un point d’observation bourguignon, l’auteur propose un nouveau regard sur l’habitat aristocratique des trois derniers siècles du Moyen Âge. L’angle d’approche retenu n’est pas le château fort, emblème du mode de vie et du pouvoir seigneurial, mais la maison forte, bien plus présente dans le paysage rural médiéval et par conséquent élément essentiel du contrôle des terres, des territoires et des populations. Le postulat est que l’habitation renseigne sur l’habitant, mieux que des sources écrites souvent très codifiées. Une typologie diachronique des demeures fortifiées est donc à même de mieux appréhender les mutations de la société aristocratique en mettant l’accent sur sa strate « moyenne », celle des chevaliers et des damoiseaux qui ne peuvent édifier les forteresses de leurs seigneurs ou suzerains.

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L’auteur privilégie une approche statistique qui s’appuie sur 660 sites fortifiés du nord de la Bourgogne, l’actuel département de la Côte-d’Or. Ce corpus qui se veut exhaustif fait l’objet d’une édition de sources consultables via un cd-rom qui rassemble toutes les informations relatives aux sites : textes, relevés topographiques, plans d’Ancien Régime, photographies aériennes, bibliographie. Chaque site fait l’objet d’une fiche monographique aisément interrogeable. Il s’agit là d’un travail tout à fait remarquable, fruit de nombreuses campagnes et fouilles de l’auteur et de sa maîtrise de l’informatique, qui permet de juger sur pièces. La période couverte s’étend du xiiie au xviie siècle, c’est-à-dire la phase d’activité militaire des maisons fortes. Sur les 660 sites, 363 peuvent être qualifiées de domus fortis (l’expression apparaît en 1214). Ce sont elles qui font l’objet d’un double regard qui structure l’ouvrage : d’abord, un inventaire archéologique des sites, puis une analyse socio-historique des occupants, des fonctions et des pouvoirs symbolisés par la maison forte.

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L’inventaire des sites prend d’abord en compte la lexicographie médiévale. Le vocabulaire du xiii e siècle est précis et varié, distinguant bien la tour, la motte, la domus fortis du château ; par la suite ce dernier terme et ses composés tendent à s’imposer, brouillant l’information mais ne signifiant en rien la disparition des maisons fortes. Reste que cette nomenclature s’intéresse à la fonction plus qu’à la structure du bâtiment, d’où la nécessité d’une étude des vestiges. Il faut en éviter les pièges, car les transformations « bricolées » masquent toujours l’état initial. La maison forte se distingue du château fort par la simplicité de la construction et du système défensif : pas de chapelle faisant l’objet d’un bâtiment particulier, tour de moins de 25 m de haut, par exemple. Château en réduction, la maison forte « est un habitat fortifié mineur, capable de résister à un coup de main, pas à une armée » (p. 147). Trois phases typo-chronologiques sont discernées. Avant 1200, les sites fortifiés, à l’exception des châteaux, sont uniquement des tours circulaires. Puis, dans la seconde moitié du xiiie siècle, le modèle de la maison forte à plan rectangulaire cantonné de tours sur une plate-forme fossoyée s’impose : c’est l’apogée de cette fortification. Enfin, à partir du xve siècle, des archaïsmes se multiplient : plates-formes rondes, tours maîtresses du xiiie, et même ponts-levis à flèches en plein xviie siècle.

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L’étude se tourne dans une seconde partie vers les occupants. Ces petites forteresses sont l’apanage de l’aristocratie : rares sont les non-nobles, et seulement à l’extrémité du Moyen Âge. Très nettement, l’habitat « fait le seigneur » : aux puissants – ducs de Bourgogne et grands vassaux – les châteaux, aux châtelains et à certains milites, les maisons fortes, les plus modestes n’ayant aucune demeure fortifiée propre. Si, aux premiers temps, il est rare qu’un seigneur possède plusieurs demeures fortifiées, un phénomène de concentration est sensible à partir du xive siècle. Tel est le cas des seigneurs de Villers-la-Faye à qui le service du duc permet d’acheter cinq maisons fortes dans les années 1360-1370. Si ces demeures manifestent l’autorité de leurs maîtres par leurs éléments défensifs, elles ont aussi à l’origine un rôle stratégique révélé par leur implantation dans les zones-frontières des pouvoirs régionaux, comme celui du duc de Bourgogne. Elles contribuent par là au maillage défensif du territoire. Cette fonction est vivement réactivée pendant la guerre de Cent Ans et n’est pas virtuelle : les maisons fortes représentent la moitié des sites engagés dans des opérations au cours du conflit. Ce rôle militaire est encore attesté en plein xviie siècle pendant la guerre de Trente Ans. D’ailleurs, le principal service demandé au vassal est de mettre sa forteresse à disposition du seigneur en cas de nécessité. Enfin, les populations locales peuvent trouver un abri de proximité dans la basse-cour comme le demandent les actes ducaux du xive au moment de la guerre de Cent Ans.

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Fortification « ostentatoire », la maison forte est aussi un lieu de vie décrit avec originalité et subtilité. Ainsi l’examen des orientations des bâtiments montre dès le xiii e siècle une prédilection pour l’est et le sud, bien avant que Pierre de Crescent le recommande dans le Liber ruralium commodorum connu en France au début du siècle suivant. La sobriété paraît marquer aussi bien les extérieurs, façades et portes d’entrée, que les pièces d’intérieur blanchies à la chaux. Seul l’oratoire bénéficie de peintures. Fortes et savoureuses – si l’on peut dire – les pages consacrées aux latrines considérées comme un véritable « signe identitaire » de la maison forte, même situées en encorbellement sur une façade discrète… La petite forteresse seigneuriale est aussi le centre d’une exploitation rurale, entourée par le « pourpris » de ses terres, avec souvent un pré et un étang. Les seigneurs sont loin d’en abandonner la gestion à la fin du Moyen Âge, tel le chancelier Rolin achetant en 1449 la maison forte et le domaine de Perrigny-lès-Dijon qu’il remet en état de marche, illustrant la période dite de « reconstruction ». Au milieu de ses terres, la maison du seigneur perd de plus en plus le contact avec le monde villageois. En effet, si au xiiie siècle, elle est généralement bâtie en périphérie immédiate des agglomérations, elle s’en éloigne ensuite, surtout à partir du xve siècle. L’orientation de la façade principale est significative : d’abord dirigée vers le village, elle lui tourne progressivement le dos. Cette mise à distance traduit une « fracture sociale » : « La vraie crise de la seigneurie n’est pas celle de la baisse des prélèvements, mais celle de la perte des contacts entre le seigneur et ses sujets » (p. 437).

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Par une double démarche, archéologique et textuelle, Hervé Mouillebouche a mis en valeur avec beaucoup de talent et de manière convaincante une dimension essentielle de l’habitat aristocratique médiéval et moderne. Plus encore que le véritable château, la maison forte marque dans le paysage quotidien la présence seigneuriale. Cet examen est mené avec rigueur grâce à une démarche d’histoire quantitative, statistique, qu’illustrent les très abondants graphiques, diagrammes, cartes et schémas qui accompagnent le texte et le cd-rom. Toute la complexité fonctionnelle et architecturale est prise en compte à travers une chrono-typologie très aboutie. Michel Bur ne va-t-il pas jusqu’à dire dans sa préface que « la discussion méthodologique et épistémologique peut être considérée comme close » (p. 12) ? Au moment de dresser le bilan, il faut néanmoins faire quelques remarques et suggestions. Si l’écriture est claire et souvent percutante, elle n’évite pas pour autant de trop fréquentes redites suscitées par le plan thématique. Sur un autre plan, certaines affirmations ne paraissent pas assez étayées. Dire que l’origine de certaines maisons fortes traduit la volonté de couples d’enfants nobles de « construire leur foyer » loin des parents pourrait constituer une piste de réflexion si cette remarque ne reposait pas seulement sur un texte peu explicite et sur un contexte de desserrement des liens familiaux très général (p. 261). L’auteur se demande aussi si l’autorisation de construire des demeures fortifiées accordée aux vassaux n’est pas dangereuse pour les seigneurs car les premiers risquent de s’émanciper (p. 312). Certes, mais ce risque est inhérent au système féodal : il lui est consubstantiel. Et comme l’interrogation n’est pas étayée d’exemples, elle apparaît quelque peu vaine. Enfin, fallait-il vraiment appeler à la rescousse les Tristes tropiques de Lévi-Strauss pour se demander si l’emplacement des maisons fortes répondait à l’hypothèse générale selon laquelle tout peuplement se fait d’est en ouest ? Et pour constater par l’étude de leur position par rapport au clocher des villages que « les seigneurs bourguignons n’étaient donc pas sensibles à la course du soleil » (p. 430) ?

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Il faut signaler que la photo aérienne de la p. 228 n’évoque en rien un parcellaire « rayonnant » (p. 433) autour de la maison forte de la Chaume à Beire, mais la convergence des chemins vers l’habitation. D’ailleurs, il faut regretter que l’un des rares points à ne pas avoir été vraiment abordés au cours de cette synthèse très complète est la relation entre les maisons fortes et le réseau viaire. Les demeures seigneuriales sont-elles en marge de la trame des chemins ou au contraire certaines ont-elles suscité une convergence de voies plus ou moins importantes reflétant leur influence dans la genèse du paysage rural ? Il est aussi dommage que les comparaisons régionales se limitent en général au quart nord-est de la France actuelle, ce qui aurait évité d’affirmer trop hâtivement que « les maisons fortes sont quasiment inconnues » en Auvergne et en Languedoc (p. 437). La France méridionale a en effet bien connu cet habitat aristocratique sous l’appellation de bastide qui ne désigne pas uniquement les villeneuves du Sud-Ouest. Noël Coulet a évoqué les bastides provençales (« Naissance de la bastide provençale », Géographie historique du village et de la maison rurale, Actes du colloque de Bazas, Paris, cnrs, 1979, p. 145-159) et un mémoire de maîtrise en comptabilise plusieurs dizaines dans le département de l’Aude (David Ollivier, Habitat et domaines seigneuriaux : les bastides audoises du xiii e au xve siècle, Université Paul Valéry–Montpellier iii, 1996). Ces quelques observations n’enlèvent rien à la grande qualité de l’étude réalisée par Hervé Mouillebouche qui fait redécouvrir avec brio et pertinence un pan essentiel de l’habitat rural médiéval.

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Jean-Loup Abbé

Madeleine Ferrières, Histoire des peurs alimentaires du Moyen Âge à l’aube du xxe siècle, Paris, éd. du Seuil, 2002, 473 p., 25 €

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Est-il nécessaire de revenir sur l’importance que prend de nos jours la sécurité alimentaire ? Avant même la crise de la « vache folle », les alertes à la listériose et les émois rétrospectifs suscités par les retombées « tchernobiliennes », une sorte de consensus était déjà apparu, avec ses préférences pour l’agriculture biologique et les produits « naturels ». Une telle vigilance aurait-elle connu des précédents ? Ce sont bien les prémices de nos attitudes modernes face aux dangers alimentaires que Madeleine Ferrières expose dans ce riche ouvrage de synthèse. Celui-ci met largement à profit des publications modernes de compétences voisines concernant en particulier l’histoire de l’alimentation, des pratiques culinaires ou des sciences médicales, publications que connaissent à coup sûr les lecteurs familiers de ces domaines. Mais l’auteur a également recours à des textes originaux, souvent puisés aux sources occitanes, signe, sans doute, d’une légitime prédilection géographique. Chacun des chapitres forme comme un dossier consacré à un aspect de cette très particulière histoire des mentalités. L’ensemble permet de suivre, selon un ordre approximativement chronologique, les attitudes que les différentes couches de la population ont adoptées face au risque alimentaire, réel ou imaginaire. De cette moisson de concepts seuls quelques-uns seront évoqués ici.

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La plupart des villes se munissent, entre 1200 et 1500, d’une réglementation des marchés et de la salubrité des aliments (p. 43-56). Ainsi, dans la Charte octroyée à Mirepoix en 1303, il est spécifié que les viandes de mouton, de bœuf et de porc seront vendues « bonnes, utiles, non malades ». On souligne de plus l’exclusion des viandes de cheval et de chèvre. Cependant la relation viande caprine-brucellose ne saurait à notre avis expliquer cet interdit, toute cuisson éliminant le germe en cause. Le simple lecteur, impressionné par la savante analyse qui vient justifier cette prohibition, ose à peine se souvenir qu’une chèvre bonne laitière, à sa réforme, ne fournit qu’une viande filandreuse, d’odeur forte, sinon repoussante. Les Mirapiciens n’auraient-ils pas mis un point d’honneur à laisser ce mets peu enviable aux paysans déshérités ? Quant à la ladrerie du porc (phase kystique du Taenia solium), elle est correctement détectée par le langueyage, pratique remontant à l’Antiquité qui consiste à rechercher sur l’animal vivant des vésicules sous la langue. On exclut du marché les animaux atteints. Rappelons que le terme ladre, dérivé de Lazare, personnage repoussant et pitoyable que la parabole décrit couvert d’ulcères (Luc, 16, 20), a été donné aux porcs rejetés de la consommation comme aux lépreux, chassés, eux aussi, hors des murs. Aussi rien n’indique, contrairement à ce que l’on tente de nous prouver, qu’un rapprochement s’imposait dans l’esprit des contemporains entre les maladies de l’homme et du porc, lesquelles n’avaient aucun signe clinique en commun. Une dernière réserve concerne une hypothétique identification des viandes tuberculeuses dans le nord de la France, dès le xve siècle (p. 57). Il nous est difficile d’admettre que le terme fy, ou fil, ait jamais pu correspondre à une lésion tuberculeuse. Dérivé du latin ficus (figuier, figue, verrue), le mot existe encore sous la forme fic, qui désigne, en médecine vétérinaire, certaines excroissances cutanées nullement caractéristiques de la tuberculose. De même, pommelée n’est peut-être pas, dès cette époque, l’équivalent de pommelière, qui n’a, semble-t-il, désigné clairement la phtisie pulmonaire du bœuf qu’à partir du xviiie siècle. Ainsi, en 1487, on recommandait aux bouchers parisiens : « Et se c’est beuf ou vache vendu […] qui ait le fil ou la pommelee, bosses ou autres apostumes […] la chair en sera gettee en Saine » (Ord. xx, 50, citée par Frédéric Godefroy, Dictionnaire de l’ancienne langue française, 1891-1902, t. 6, p. 778, col. b.) Ne serait-ce pas là qu’une simple énumération des déformations superficielles du corps chez l’animal vivant, celles que le bon sens considère dangereuses ou répugnantes ?

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Bien plus intéressant s’avère le mode d’abattage urbain, gage inattendu de bonne santé du bétail consommé, car celui-ci devait traverser la ville pour arriver sur le lieu de son sacrifice. Une occasion pour chacun de s’assurer sur le vif du bon état d’une viande que l’on s’empresserait de débiter dès la mort, avant le moindre ressuage. La boucherie du Moyen Âge finissant réserve cependant de désagréables surprises lorsqu’elle entérine les inégalités sociales devant la sécurité alimentaire. Ainsi, à Carpentras, en 1455, le mazel détaille le bœuf, le mouton et le porc frais, tous de qualité irréprochable, alors que le bocaria ne vend que les viandes inférieures auxquelles s’adjoignent celles du taureau, de la truie et de la chèvre. Enfin, hors des murs, les rebuts saisis ou « escarpits » font l’objet d’un commerce non pas toléré, mais parfaitement licite. On comprend qu’en dernier recours la vigilance du consommateur soit le gage ultime de sa santé (p. 87 à 113). L’acheteur reste attentif à ce que lui suggèrent ses sens, certainement plus aigus que les nôtres. Il accorde en outre sa confiance à de complexes préceptes culinaires qui marient saveurs et couleurs pour mieux conserver la santé des convives. La circonspection du particulier devra longtemps encore pallier les insuffisances de la réglementation officielle. Cette forte familiarité avec les produits locaux a pour contrepartie une méfiance certaine pour la nouveauté. Si, parmi les plantes venues d’Amérique, la croissance démographique du second xvi e siècle contraint à adopter le maïs, la pomme de terre pose problème (p. 114 à 152). Vite reconnue comme une solanacée, celle-ci s’apparente à la mandragore, à la jusquiame, à la belladone et autres plantes vireuses plus ou moins hallucinogènes. D’ailleurs, le botaniste Charles de l’Écluse, en 1601, trouve les taratoufles mangeables, sans plus. La pomme de terre sera donc destinée aux pourceaux et n’entrera dans la nourriture des hommes qu’en cas de crise alimentaire. Car la solanine, l’alcaloïde contenu dans les parties vertes de la plante, et même dans l’épiderme du tubercule verdi à la lumière, a sans doute occasionné suffisamment d’accidents pour que persiste la méfiance. Ainsi, vers 1650, alors que ce légume a fini par s’implanter en Limousin, en Bourgogne et en Franche-Comté, on en vient, dans les mêmes provinces, à le soupçonner de provoquer la lèpre. Nous ne suivrons pas l’auteur qui, prenant ce terme dans son sens actuel, interroge l’histoire des mentalités sur les relations de la pomme de terre avec la lèpre humaine et la ladrerie porcine. Il suffit de se souvenir que cette intoxication s’accompagne, sur la peau des animaux, de graves lésions croûteuses répondant assez au terme vague de lèpre. Ni les efforts d’Anne Jacques Turgot en Limousin, dans les années 1760, ni ceux, plus médiatiques, d’Antoine-Augustin Parmentier, ne parviennent à imposer l’usage du précieux tubercule. Les habitudes ne changent qu’au début du xixe siècle, avec la sélection de variétés de qualité culinaire, définitivement distinctes de celles que l’on destine au bétail. Du réflexe néophobique à la familiarité, il a fallu deux siècles pour que la pomme de terre sorte de son purgatoire.

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Plus insidieuses mais plus prégnantes que les disettes, les carences suscitaient cependant moins de plaintes. Le mal des ardents ou feu de Saint-Antoine (ergotisme, avec nécrose des extrémités) est cité en exemple (p. 183 à 192). Certes, il ne s’agit pas de carence à proprement parler, mais d’une intoxication favorisée par de maigres récoltes. L’infortunée Sologne en est frappée, elle qui souffre déjà de paludisme. L’étiologie du mal – à savoir l’utilisation alimentaire de seigle ergoté, le « bled cornu » –, identifiée en Allemagne dès la fin du xvi e siècle, n’est pas unanimement admise avant 1776. Aussi les Solognots, surtout lorsque survient la disette, négligent-ils d’éliminer les grains parasités, sans se soucier des injonctions administratives.

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En temps de crise, les rumeurs, appelées aussi « viandes creuses », vont bon train (p. 210 à 225). On attribue les épidémies à la corruption des boissons et des aliments suivant un discours médical immuable du xvie au xviiie siècle. Mais, trop souvent, le populaire croit au complot, à l’empoisonnement collectif, jusqu’au choléra de 1832 pour lequel on va jusqu’à inventer de perverses distributions de « dragées colorées » ou de « gâteaux empoisonnés ». D’ailleurs, les légendes urbaines ont la vie dure et s’attaquent volontiers à certains corps de métiers. Ainsi le pâtissier est en butte à de récurrents soupçons concernant la nature de la viande dont il fourre ses pâtés : viandes humaines, exhumées ou criminelles, et surtout viandes avariées ou répugnantes comme celles du rat, du chat, du cheval, responsables d’accidents prétendument mortels. L’inquiétude est d’autant plus grande qu’il s’agit, jusqu’au xviiie siècle, de préparations répandues par des marchands ambulants, lointaine préfiguration de notre restauration rapide.

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On pourrait croire que l’autoconsommation, limitée au potager, à la basse-cour, au toit à cochons, soit l’ultime recours contre le danger alimentaire. Hélas, les salaisons domestiques, parfois mal conduites, sont loin d’être sûres. D’ailleurs les bons produits de la ferme sont commercialisés en priorité, de sorte que ce qui est bon part à la ville, ce qui est mauvais ou simplement douteux reste au producteur.

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Est-ce, après le récent épisode de « vache folle », l’amalgame épizootie/zoonose qui explique le long passage consacré ici à la peste bovine et aux autres mortalités du bétail ? Le titre de l’ouvrage, « peurs alimentaires », ne laissait pas prévoir une aussi remarquable – ni aussi longue – synthèse sur les maladies animales transmissibles (p. 233 à 311 et 382 à 402). Celles-ci, hormis les pénuries qu’elles ont pu causer, et en exceptant les zoonoses avérées comme les charbons et la tuberculose, n’avaient en réalité aucun impact sur la santé humaine. Certes, à une époque où la barrière d’espèce était mal connue, la crainte a souvent existé d’une contamination, directe ou par des viandes de boucherie prélevées sur des cadavres d’animaux. Mais, à cet égard, les règlements les plus anciens étaient formels et la fraude cadrait mal avec la pratique de l’abattage urbain, exécuté, on l’a vu, aux yeux de tous jusqu’à la très lente création d’abattoirs hors des villes, à partir des années 1820. Cela n’empêchait pas certains paysans, malheureusement soucieux de ne rien laisser perdre, de consommer sciemment des viandes malades, erreur qui pouvait se révéler fatale lorsque fièvre charbonneuse ou « phtisie pulmonaire » étaient en cause.

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Il est, répétons-le, impossible d’énumérer ne serait-ce que les sujets envisagés dans le livre. Ils suggèrent souvent des questions inattendues, comme celle de ces « drogues rustiques » qui ont précédé le tabac dans le rôle de « coupe faim » pour les ruraux les plus défavorisés (p. 192 à 198). Le sénevé, l’ivraie, le chènevis (cannabi en Occitan), comme le seigle ergoté, furent autant de substances plus ou moins hallucinogènes présentes ou intentionnellement introduites à doses modérées dans les farines. Que dire encore des métaux comme le cuivre, le plomb, dont la présence dans l’eau ou les aliments n’a pas sérieusement inquiété avant le xviiie siècle, mais dont les conséquences n’ont pas manqué de se faire sentir (p. 312 à 341) ?

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S’impose enfin une constatation. Jusqu’aux années 1880 qui voient l’avènement d’une répression des fraudes et d’une inspection sanitaire conformes aux nouvelles données scientifiques, le xixe siècle laisse libre cours aux adultérations les plus dangereuses, en particulier celles des conserves alimentaires, du lait et du vin. La limite entre substances chimiques tolérables et toxiques reste floue et leur addition à diverses denrées n’est pas systématiquement poursuivie. Les experts officiels en viennent d’ailleurs à cautionner l’introduction de conservateurs qui ne sont certainement pas sans effet sur les qualités organoleptiques des produits. Si l’on ajoute qu’à la même époque, un consensus s’instaure autour de la non-contagiosité pour l’homme de la tuberculose bovine, on mesure combien laisse à désirer la sécurité alimentaire des deux premiers tiers du xixe siècle.

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Vrai livre d’Histoire, cet ouvrage n’en est pas moins abordable par un large public. L’inventivité et la qualité du style lui ont déjà assuré un brillant succès éditorial en dépit d’un sujet certes d’actualité, mais dont l’exposition serait vite devenue aride sous une plume moins alerte.

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François Vallat

Alain Noël, Les Lieux-dits. Essai d’archéologie verbale. La forêt d’Othe à l’âge moderne, préface d’Yves-Marie Bercé, Paris, Champion, 2002, 318 p., 51 €

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Voici un petit livre fort utile. Chacun sait l’intérêt de la toponymie et, en particulier, de la couche multiforme des microtoponymes que livrent généralement les cartes anciennes et récentes de l’espace rural. Restituer un sens aux noms des lieux-dits transmis, déformés, disparus ou fossilisés depuis leur période de formation la plus féconde, soit l’Époque moderne et en-deçà de la barrière du cadastre « napoléonien », qui a effectué une sélection drastique, tel est l’enjeu que s’est fixé Alain Noël. Pour y parvenir, à partir d’un échantillon de 24 paroisses (21 communes actuelles) au sud-est de Sens – le Pays d’Othe –, entre Vanne et Yonne, qui constituent son observatoire, l’auteur a collecté 3 000 lieux-dits grâce à une « archéologie » verbale, en pointant chaque émergence documentaire, et en suivant à la trace les mutations et les déplacements.

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Dans cette perspective, Alain Noël mobilise trois faisceaux de sources : les plans-terriers et cadastraux, qui fournissent les cadres et donnent les aires de répartition ; les sources écrites, et en particulier foncières – seigneuriales et notariées –, socle fondamental qui enregistre une grande part de l’évolution antérieure et restitue la véritable densité des traces microtoponymiques ; l’enquête sur le terrain, associant la prise en compte des paysages actuels et les témoignages oraux « pour récupérer » la parole sur les lieux et rendre plus sensibles les réalités du passé. Au final, l’objectif s’ouvre sur un bon demi millénaire, du début du xive siècle à la fin du xixe, « cinq siècles d’observation menée à la loupe, sur des terroirs où rien ne semble changer vraiment, mais où tout évolue avec parcimonie et sûreté, entre traditions séculaires et modernité, modernité que la capitale tout proche instille parfois à cette petite contrée boisée et humide ».

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L’identification des acteurs du marché foncier de la période 1450-1550 permet de rendre compte de nombreux marqueurs toponymiques dont l’altération est rapide, une fois franchi le seuil de mémoire qui relie un lieu-dit à son origine : deux ou trois générations suffisent, s’il n’y a plus de représentants de l’éponyme, pour ouvrir la porte à bien des glissements sémantiques. La succession des familles de propriétaires, pour peu qu’elle donne lieu à une fixation durable ou digne de mémoire, conduit à rebaptiser les agronymes. Dans les années 1520, le petit domaine qui avait appartenu trois quarts de siècle plus tôt à un certain Danton de la Persoy est bien connu à Dixmont comme le « Champ-Danton » ; le milieu du xvi e siècle venu, arrivent avec les Rondeau de nouveaux propriétaires : moins d’un siècle plus tard, en 1647, le « Champ-Danton » est devenu le « Champ des Rondeaux ». Des exemples de mutations comparables, liées à la succession de plusieurs dynasties de maîtres du sol, les archives domaniales en regorgent, et pas seulement en Pays d’Othe. Nul doute que des études serrées de généalogies parcellaires fourniraient les séquences de la constitution, de la consolidation ou de la fragmentation des unités agraires fondamentales de l’Europe rurale, notamment de la période 1450-1650, qui se révèle ici la plus riche pour l’organisation des paysages.

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À la thèse de doctorat d’histoire soutenue en 1999 qui a donné la matrice du livre, l’éditeur a infligé des coupes sombres : si le propos de l’auteur y gagne en fermeté, il y perd bien des références géographiques et historiques, une grande partie de son environnement social, le suivi de domaines et de lignages. Hormis quelques remarquables photos de plans anciens, la piètre qualité de la cartographie détonne dans ce propos : sur ces schémas indignes d’un grand éditeur, l’absence des éléments topographiques, le caractère sommaire du réseau hydrographique, l’oubli des zones forestières, le refus de plans à grande échelle surprennent. Ces critiques inévitables ne doivent pas conduire néanmoins à bouder notre plaisir. Car les apports d’Alain Noël sont multiples. Sans prétendre en faire le tour, on en balisera quelques-uns, dans trois directions complémentaires.

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La première, qui nous retiendra, tient à l’évolution chronologique (en particulier chapitres i à iii). Dans la stratification du maillage microtoponymique, Alain Noël conduit à relativiser l’importance de la phase médiévale, au cours de laquelle les appellations ont été moins denses et surtout beaucoup moins durables qu’ultérieurement. Dans le village de Passy, on recense 181 dénominations en 1340 pour 46 lieux-dits cadastrés en 1825 : au xiv e siècle, ces dénominations ne sont qu’instrumentales et la majorité d’entre elles ne donnent pas lieu à de véritables microtoponymes. Tiendrait-on compte largement des lacunes documentaires qu’on n’arriverait guère à plus de 13 % de persistance des noms de lieux médiévaux au début du xixe. Capitale est la phase d’enrichissement post-médiévale : une étape décisive correspond au repeuplement étagé de 1440 à 1520 et, en ce sens, une grande part de la trame microtoponymique marque la reconstruction agraire par la fixation de patronymes paysans lors des « prises » successives qui morcellent l’espace seigneurial ou redistribuent les vieilles mouvances. À l’inverse, passé 1650, les diverses formes de concentration (de la propriété, de l’exploitation) et de normalisation (des appellations, des mesures, des échelles administratives) favorisent un processus de réduction du corpus tout en ménageant une place aux innovations. Dans ce long mouvement, Alain Noël réussit à mesurer la durée de vie de nombreux microtoponymes d’origine anthroponymique (marqués ici par les suffixes en –erie ou –ière) en proposant un seuil de trois générations avant de se corrompre ou disparaître. Pour ce type de marquage familial, les « délais de la mémoire agraire » dépassent rarement 100 ans. La fixation des appellations tient aussi à des ressorts psychologiques familiaux ou collectifs. Qu’il s’agisse du réemploi de « cicatrices verbales » orales et écrites, après des phases de destruction comme la guerre de Cent Ans ou du souci de pérenniser l’appropriation d’une famille sur une portion de finage, c’est à travers le microtoponyme que s’exprime la légitimité agraire.

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La seconde direction tient au rôle des intermédiaires culturels que furent ici les tabellions et les notaires, puis les arpenteurs et les géomètres. Aux premiers sont dûs les transformations linguistiques et les glissements de sens ne serait-ce qu’en raison de leur souci de clarification étymologique. Que les tabellions locaux, qui exerçaient à très grande échelle, en viennent à être absorbés par des études notariales plus vastes, et le processus de sélection et de normalisation s’intensifie. La mise en place du cadastre vint, aux yeux de l’administration, renforcer la censure et souvent la déformation. C’est en appréhendant ces intermédiaires que l’historien retrouve le sens des mots.

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Une troisième direction est liée à l’histoire de l’environnement. Dans ce domaine, Alain Noël apporte de précieux éclairages sur la toponymie forestière (chapitre iv). Ses analyses révèlent les modes de gestion de la forêt d’Othe, la mémoire de l’exploitation de très anciennes coupes de bois, l’importance du charbonnage et des défrichements modernes (aussi marqués que ceux de l’époque médiévale). La réitération d’appellatifs particuliers comme pour les ânes du plateau d’Othe (« Sentiers aux ânes », « Chemin aux ânes », « La Poste aux ânes »), lui permet de reconstituer les itinéraires du commerce du charbon de bois, de fagots et de sabots jusqu’aux ports d’embarcadère sur les berges de l’Yonne. À la mémoire des arbres s’ajoute celle des eaux qui sourdent de partout (chapitre v) : sources (les « crots »), fontaines filtrant des taillis, effondrements karstiques perturbant les nappes phréatiques et donnant naissance à des « rups » temporaires, mares ou « marchais » communs témoignent à la fois de la nature et de l’action anthropique.

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En suggérant une démarche d’historien aux linguistes et, inversement, en érigeant le champ lexical des microtoponymes en corpus historique, Alain Noël milite pour une interdisciplinarité fructueuse. Si son ouvrage est plus un inventaire analytique qu’une construction synthétique, il offre au lecteur un guide fort stimulant. En soulignant l’intérêt de la grande échelle – en deçà même des limites communales – et de la méthode de reconstitution de la mémoire des micro-régions, des finages intra-communaux et des domaines agraires, en variant les échelles d’analyse entre « macro-structrures » communautaires et « micro-structures » particulières liées aux petites unités de production agricole, artisanale et commerciale (forges, moulins, jardins, etc.) à partir des archives locales, orales et écrites, sous-utilisées (comme les carnets d’arpentage beaucoup plus précis et bavards que les normalisations seigneuriales, capitalistes et cadastrales), il ouvre la voie à des analyses croisées sur les systèmes de représentation, l’architecture des paysages, le poids des héritages humains, des événements naturels et de l’imaginaire, les traces concrètes de l’environnement et des représentations culturelles du passé. Ainsi est promu un domaine à la fois mobile et structurel, qui scrute la parole autant que l’écrit et traque dans le second les traces de la première ; qui cherche à restituer la perception ancienne de l’espace agraire et qui place finalement l’historien en face de ses deux missions complémentaires : un mission « littéraire », de la dialectologie au décryptage sémantique dans une langue claire, précise et suggestive… et une mission « scientifique », en assurant un va-et-vient permanent, quantifié et étroitement référencé, entre les cartes et les écrits agraires.

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Jean-Marc Moriceau

Chantal Caillavet, Etnias del Norte, etnohistoria e historia de Ecuador, Madrid, éd. Casa de Velázquez, ifea, Abya Yala, 2000, 499 p.

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Le livre de Chantal Caillavet construit, comme le dit Yves Saint-Geours dans son prologue, une histoire totale du nord de l’Équateur et rend compte de la « vie même ». Du paysage à la vie matérielle, des jeux de l’échange et du crédit aux expressions culturelles, des structures ethniques et sociales aux pouvoirs et à la sphère du sacré, c’est tout un univers présenté avec de nouvelles vues. En 499 pages et près de 500 références bibliographiques, l’auteur retrace une histoire du temps long qui, au-delà de la synthèse, souligne tant les processus de transformation que les permanences. Cet ouvrage est en réalité la somme enrichie de différents articles publiés dans diverses revues et ouvrages entre 1979 et 1998. Ils sont reliés par un fil conducteur qui s’articule autour de trois points : la mise en évidence de territoires définis par des frontières, des éléments physiques et leur symbolique ; l’histoire de la survivance de traditions économiques et culturelles indigènes et leur adaptation à l’intérieur d’un système colonial ; et enfin, la tentative de définition d’une culture andine prenant en compte le syncrétisme et les changements générés par l’influence européenne. L’originalité de l’analyse relève de différents points mais on peut retenir l’approche de la condition féminine et l’interprétation des syncrétismes à partir d’une anthropologie du fonds culturel autochtone et des processus d’occidentalisation.

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La première partie intitulée « Peuplement, écologie et organisations préhispaniques » s’intéresse aux ethnies du nord de l’Équateur et notamment au groupe Otavalo, à ses techniques agraires, son économie organisée en partie autour du sel, et aux circuits des marchandises échangées. Il faut ici souligner la situation frontalière de l’ethnie otavalo depuis des temps préhispaniques correspondant à l’extension maximale de l’empire inca. L’auteur insiste sur la domination inca aux frontières nord, et en particulier sur les frontières qui séparaient le territore otavalo de celui des ethnies pasto et du territoire de Quito. Cette segmentation des territoires pasto, otavalo et quito semble en effet une stratégie inca fonctionnant en lien étroit avec son expansion par étapes. Des cartes très intéressantes montrent les implantations autochtones, incas et coloniales, ainsi que les routes préhispaniques. L’étude des transformations du paysage met bien en évidence les continuités indigènes et les ruptures coloniales. Par exemple, jusqu’en 1580 dans le Nord de l’Équateur, l’habitat est dispersé, les maisons rondes et couvertes de paille sont entourées de cultures ; les seuls regroupements s’effectuent autour des monticules coniques de pierres à fonction religieuse et les nécropoles. Des chefferies instaurent des sous-groupes et une hiérarchie sociale. La rupture coloniale est claire : les Espagnols obligèrent les populations autochtones à abandonner leurs terres des hautes altitudes pour peupler les vallées. Ces politiques de regroupement (reducciones) imposées par les Espagnols ont néanmoins fait l’objet de résistance au début du xvii e siècle. Par exemple, les indigènes de la région de Colambo disent préférer les hautes terres froides et saines favorables à l’élevage et aux cultures indigènes plutôt que les basses terres trop chaudes où manque le bois, pourtant indispensable. L’auteur insiste bien sur les jeux d’alliance entre colonisateurs espagnols et chefs des groupes préhispaniques, les Incas en premier lieu, mais aussi les autres ethnies. La question de l’anthropophagie et de l’esclavage des enfants n’est pas écartée en dépit du relatif silence scientifique sur ce point, nous rappelle Chantal Caillavet. Par ailleurs, elle présente les groupes du sud de l’Équateur et insiste sur le fait que l’on a trop souvent opposé, de manière simpliste, la « barbarie » des indigènes autochtones à « l’œuvre civilisatrice » des Incas.

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La seconde partie intitulée « Tradition textile et économie coloniale » est décomposée en trois chapitres : le tribut textile dans le nord de l’Équateur : tradition autochtone et innovation coloniale ; l’intégration de l’ethnie otavalo dans le marché colonial ; et enfin, le travail féminin et la production textile au sein de l’Audiencia de Quito. Cette partie est centrée sur une activité d’origine préhispanique et son adaptation à l’économie et à la société coloniale : les « couvertures » de coton. Au xvie siècle, la production textile est variée à Otavolo. Si le tribut des indigènes versé aux Espagnols est réalisé sous forme de coton brut, les techniques et coutumes vestimentaires sont riches. Chantal Caillavet retrace ainsi l’histoire, largement féminine, de la production textile du xvie au xxe siècle. Mais en réalité, on observe peu de changements jusqu’au xixe siècle.

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La troisième partie de l’ouvrage traite de la symbolique et des syncrétismes. Transparaît alors clairement la capacité des sociétés andines à perdurer et à se réinventer. Ce que l’auteur appelle « l’occidentalisation du monde andin » se manifeste par le syncrétisme religieux mais aussi par des moments de fêtes parfois liés à des rites de combat (danse de la conquête, guerres des Maures et des Chrétiens, etc.). Les dimensions symboliques sont par ailleurs largement matérialisées dans l’espace géographique. La géographie sacrée de l’Otavalo préhispanique passe notamment par le culte des lacs et des volcans. Les alignements ou leur absence orientent l’espace tandis que divers éléments physiques sont sexués : telle butte connaît des amours avec tel volcan voisin, ce qui n’exclut d’ailleurs pas des hostilités passagères entre eux.

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Enfin, la quatrième partie de Etnias del Norte est une publication de quatre textes importants pour l’ethnohistoire équatorienne : des testaments indigènes et la Relación geográfica inédite de Oyumbicho et Amaguaña (1582). Ces textes, commentés et mis en perspective par Chantal Caillavet, fournissent de précieux détails sur la vie concrète et matérielle ainsi que sur l’organisation de la société en général.

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L’ouvrage retrace donc les racines des sociétés andines du nord de l’Équateur, depuis la période préhispanique, et même préincaique, jusqu’à l’époque coloniale tandis que les incidences de ces héritages sur des époques plus récentes ne sont pas oubliées. La vitalité des cultures indigènes équatoriennes, les dimensions symboliques du territoire et les permanences des traditions économiques et culturelles sont certainement les questions originales soulevées dans cette somme. Au total, c’est un essai de définition de la culture andine qui nous est proposé. Si ce livre semble relativement spécialisé au premier abord, de par le thème retenu, mais aussi de par la forme choisie (un texte de 499 pages et des chapitres basés sur des articles parfois pointus), il se révèle finalement passionnant pour le lecteur qui s’y plonge. Les nombreuses photographies et illustrations en couleur, les cartes et les divers documents aident à recréer avec conviction cet univers si particulier et si riche que sont les sociétés andines du nord de l’Équateur.

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Jean-Marc Fournier

Jacques Poloni-Simard, La Mosaïque indienne. Mobilité, stratification sociale et métissage dans le corregimiento de Cuenca (Équateur) du xvie au xviiie siècle, Paris, Éditions de l’ehess, 2000, 514 p., 43 €

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Il n’échappera pas au lecteur attentif que la richesse de la problématique posée par l’étude de Jacques Poloni-Simard se trouve parfaitement exprimée par l’antinomie entretenue entre son titre et son sous-titre. Ce dernier renvoie en effet à la traditionnelle monographie régionale qui, depuis les grands classiques de l’historiographie française des années 1950 ou 1960, a régulièrement servi de modèle aux historiens américanistes du monde colonial. De fait, c’est bien à une recherche portant sur la stratification sociale du monde indien dans une région des Andes considérée dans la longue durée que s’attache son auteur. Pourtant, cet apparent classicisme de la problématique centrale de l’ouvrage ne saurait cacher l’originalité ni surtout l’ambition du propos ici développé.

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Qu’est-ce qu’être « Indien » dans les Andes coloniales ? C’est bien à cette enquête sur les processus de construction identitaire indigène dans la société andine du xvi e au xviiie siècle que s’attache Jacques Poloni-Simard. Son propos est de comprendre toute la richesse et surtout la complexité de cette appartenance sans se contenter d’en retenir une définition en termes de structures sociales, ce dont s’est longtemps satisfaite l’historiographie américaniste. Cette dernière fondait traditionnellement sa reconstruction des hiérarchies sociales en insistant sur l’acception juridique de la notion d’Indien, délimitant l’espace de ces derniers en termes socio-ethniques autant que juridiques : étaient considérés comme tels tous ceux sur lesquels pesaient le poids du tribut et, dans les Andes, celui de la sinistre mita, double charge à laquelle n’échappaient que leurs seuls caciques. D’une certaine manière, et même si cela était plus implicite qu’explicite, l’acceptation de cette définition du monde indien colonial revenait à valider le schéma des deux républiques – république d’Indiens, république d’Espagnols – autour desquelles s’était construite la société coloniale à partir du milieu du xvi e siècle et des fameuses Lois Nouvelles de 1542 imposées sous l’influence de Bartolomé de Las Casas. Certes la prise de conscience précoce en son sein de l’ampleur du phénomène du métissage était venue rappeler à ses propres contemporains l’artificialité du modèle prescrit. Il n’empêche : souvent métissés tant biologiquement que culturellement, les « Indiens » se retrouvaient bien parmi ces hommes et ces femmes vivant à l’intérieur de leurs communautés villageoises et, théoriquement autant que juridiquement, maintenus à l’écart du reste de la société coloniale. Si l’historiographie américaniste a pris de longue date la mesure des limites d’un tel schéma en soulignant notamment l’ampleur des mobilités, tant géographiques que sociales, si les apports fondamentaux de l’anthropologie historique et les récentes études sur les métissages ont contribué à renouveler notre vision du monde indigène colonial, en dernière instance la délimitation juridico-fiscale du groupe restait toujours sous-jacente. C’est précisément à la déconstruction de cette notion d’Indien que s’attache l’auteur de l’ouvrage. Son propos est bien de dégager les différenciations internes à la communauté, d’en repérer les logiques de fonctionnement afin d’en dessiner les recompositions auxquelles elle se prête. C’est donc très clairement et explicitement l’image de la « mosaïque » qui est au cœur de la réflexion exposée et développée ici et qui vient donner tout naturellement son titre au livre.

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L’étude de cette société indigène régionale s’articule autour des trois grandes étapes qui caractérisent son histoire administrative. Le premier siècle de la colonie est inévitablement marqué par les bouleversements institutionnels qui suivirent la prise de possession de cette région par le conquistador Sebastián de Benalcázar. D’un point de vue social, cette période se définit très clairement comme celle d’une recomposition du monde indien. Profondément touchée par le cataclysme démographique et non moins affectée par les bouleversements politiques, l’armature de la société indigène dut s’adapter afin de permettre à cette dernière de rester le lieu central de la vie sociale. L’autorité caciquale s’y perpétua, malgré le renouvellement des dynasties, et continua à assurer la défense des intérêts collectifs et communautaires. Cependant, dès cette époque, des éléments de cette société indienne tendaient à en offrir une image plus complexe que ne pourrait le laisser voir cette première analyse centrée sur les seules structures communautaire, tout particulièrement la parcialidad. La présence d’Indiens situés hors de ce cadre collectif, plus précisément dans les villes, y introduisait des différenciations nouvelles en décalage avec les relations sociales duelles traditionnelles. C’est donc clairement, dès cette époque, une société indigène bien plus diverse et multiple qui nous est révélée. Elle dévoile ce que l’on peut qualifier avec l’auteur de « genèse d’une société indienne coloniale en devenir ».

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Le xvii e siècle voit les ferments de la recomposition sociale antérieurement identifiés donner toute leur mesure. Si le prisme au travers duquel est perçue la société indienne reste inchangé, si ses cadres tant juridiques qu’économiques se perpétuent, ce sont bien les dynamiques de différenciation interne qui ne cessent de s’y affirmer. S’appuyant sur un corpus de 215 actes notariés couvrant cette seconde période de l’histoire régionale, l’auteur dresse un portrait à la fois précis et nuancé de la société régionale. Le monde indigène s’y révèle bien plus hétérogène que ne le laisse supposer un statut juridique partagé par tous. Ce caractère affecte d’abord la noblesse indienne, bien loin de constituer elle-même un seul et même groupe. Mais il concerne surtout cette fraction toujours croissante de la population indienne que l’on peut qualifier de citadine : artisans, muletiers, domestiques, dont une part importante de femmes, contribuent activement à une diversification interne de plus en plus marquée du monde indien. Enfin, à la campagne même, les différenciations au sein des communautés sont loin d’être marginales, comme le révèle l’émergence de véritables « coqs de village ». Cette prise en compte de la complexité croissante des structures sociales du monde indigène se prolonge par celle des configurations relationnelles au sein de ce même ensemble. C’est sans doute ici que le travail révèle sa véritable originalité, tant méthodologique que conceptuelle. Celle-ci s’appuie sur une double prise en considération : d’abord celle des relations sociales diverses, multiples et complexes tissées au sein de la communauté indigène ; ensuite celle des liens noués par les acteurs eux-mêmes et analysés en termes de réseaux. De cette double approche surgit la complexité des espaces relationnels, ce que l’on peut qualifier de « jeu d’appartenances multiples » dans un milieu social devenu, tant ethniquement que socialement, très hétérogène. Le lieu par excellence de ces recompositions, de ces mobilités, est bien sûr celui de la capitale régionale, à savoir la ville de Cuenca. En son sein, des configurations relationnelles multiples se construisent et s’altèrent en permanence, transcendant régulièrement les clivages ethnico-juridico-sociaux traditionnels. Cependant, comme le démontre l’étude, le monde des campagnes ne reste pas à l’écart de ces processus relationnels et de ces changements sociaux. C’est donc une vision nouvelle de la société andine du xvii e siècle qui émerge de cette analyse, dont les principaux traits peuvent se résumer en termes de fluidité et de mobilité. L’hétérogénéité et la diversité des conditions sociales au sein du monde indien y étaient devenues si fortes qu’elles invalidaient la classique opposition entre caciques et gens du commun. Une nouvelle stratification s’y manifestait, fondée autant sur l’aisance matérielle acquise par quelques-uns hors du secteur rural que sur leur capacité à établir des relations en dehors de leur sphère sociale définie juridiquement. C’est ainsi une nouvelle définition de l’Indien qui surgit sous la plume de l’auteur, non plus tant juridique ni même biologique que surtout sociale et économique.

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Le dernier siècle de la période coloniale est marqué quant à lui par une nouvelle redéfinition des situations acquises auparavant. Elle se traduit d’abord en termes de segmentation de la société indienne régionale dans un contexte de retour de la prospérité économique pour les secteurs sociaux dominants. D’un côté on observe l’accentuation de certains caractères « indiens » alors qu’à l’opposé l’affirmation du groupe des métis devient manifeste. Dès cette époque la géographie du peuplement régional préfigure la répartition qui tend à se généraliser à partir du siècle suivant, à savoir non plus une opposition entre une ville « blanche » et une campagne indigène – correspondant au schéma imaginé par le colonisateur au xvi e siècle – mais une distinction marquée entre des bourgs occupés par Blancs et Métis et des hameaux transformés en bastion de l’indianité. À cette nouvelle géographie du peuplement régional correspond la mise en place de nouveaux clivages venus scinder l’unité de la communauté indienne maintenue, de plus en plus artificiellement, en termes juridiques et administratifs. Derrière la permanence des classifications juridiques s’affirme la vigueur des catégories fondées sur des critères avant tout socio-économiques et relationnels. Une partie du monde indien choisit de rester en marge du changement en cours : rejetés dans des finages reculés, ses membres y retrouvaient – ou y réinventaient – l’idéal communautaire. Les autres, absorbés par le processus de la croissance et de la diversification économiques, tant urbaines que rurales, notamment dans le cadre de l’hacienda, se transformaient en une plèbe au sein de laquelle la place de la diversité ethnique reculait irrémédiablement devant une commune précarité socioéconomique. À ces profondes évolutions et distinctions sociales correspondait l’affirmation d’un nouveau personnage devenu central dans la société andine, à savoir l’émergence du cholo, symbole de l’avancée du métissage sous toutes ses formes.

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L’étude de Jacques Poloni-Simard vient montrer tout à la fois l’intérêt et la richesse d’une analyse en termes de réseaux ainsi que la possibilité d’en suivre la démarche pour le monde indien. C’est peut-être sur ce dernier aspect qu’il faut d’abord insister, face à une historiographie qui a appliqué ce type d’approche presque exclusivement aux groupes dominants de la société coloniale en multipliant les études de ce genre sur ses élites de toute nature. De toute évidence, à condition de disposer, comme c’est ici le cas, de sources qui s’y prêtent, il est possible d’offrir un éclairage nouveau sur un monde indien colonial alors que l’on pouvait penser que l’abondance des travaux effectués depuis plus d’un demi siècle avait épuisé le sujet. Loin d’une quelconque unité juridico-ethnique, trop souvent implicitement admise dès que les notions de « communauté » ou d’« Indiens » sont mobilisées, c’est bien la complexité à l’intérieur du monde indigène qui est mise en évidence. De même, la vision d’un supposé isolement d’un monde indien cantonné à un espace rural qui lui aurait été dévolu se trouve profondément battue en brèche. À l’hétérogénéité socioéconomique interne mise en évidence par la recomposition des stratifications sociales indigènes venait s’ajouter la multiplicité des situations relationnelles, rendant très vite caduc le modèle social imposé par le colonisateur. En ce sens être ou ne pas être « indien » à l’époque coloniale ne saurait se réduire à une question d’appartenance ou de non-appartenance à une communauté indigène, même si cet aspect ne peut être négligé. Les identités sociales de l’époque coloniale, celles des Indiens et donc inévitablement des Métisses, se déclinaient sous une grande variété de traits. Pour en rendre compte, la prise en considération des divers dynamismes à l’origine de cette diversité – économiques, sociaux, relationnels – se révèle particulièrement adaptée : c’est tout le mérite de Jacques Poloni-Simard que d’avoir recomposé, pour la région andine de Cuenca, cette complexe mosaïque identitaire.

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Michel Bertrand

Scarlett Beauvalet-Boutouyrie, Être Veuve sous l’Ancien Régime, Paris, Belin, 2001, 416 p.

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L’ouvrage se divise en trois parties : l’image de la veuve, sa réalité démographique et juridique, et enfin les stratégies de vie des veuves.

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S’agissant d’abord de son image, l’auteur distingue le point de vue de l’Église, celui des réformateurs catholiques et celui des laïcs. Chez les auteurs profanes, le discours n’est pas centré sur les devoirs. Au contraire, dans le roman et le théâtre, les veuves sont celles qui peuvent transgresser les normes. Elles acquièrent leur liberté, pensent à leurs intérêts et chantent les douceurs du veuvage. Mais, la société élabore tout un code de conduite pour les veuves, adapté au rang de chacune. Les consignes sont par exemple très précises en matière de deuil. On cherche ensuite à la faire rentrer dans le rang en lui donnant un nouvel époux. La veuve est libre de choisir son nouvel époux, mais en attendant, et comme prix de sa liberté, la veuve se doit de rester chaste.

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Le point de vue des clercs est bien évidemment centré sur les devoirs et la morale. La veuve apparaît d’abord comme un danger dans les manuels de vie conjugale et dans les recueils de sermons, car elle est libérée de la puissance masculine. Toutefois, la viduité est aussi une chance à saisir car elle permet de retrouver la chasteté. Si le mariage est saint, le veuvage l’est plus encore. Le remariage est une faiblesse. Les clercs suggèrent donc le retrait du monde et une conduite irréprochable. Il y a le gouvernement de la maison et l’éducation des enfants, la prière et l’oraison, enfin la pratique des bonnes œuvres. D’importants développements sont consacrés aux biographies spirituelles de laïcs. L’auteur dégage des constantes. Beaucoup de ces veuves ont séjourné dans un couvent quand elles étaient enfants. Presque toutes ont été mariées par convenance et elles ont été des épouses modèles. Ces femmes ont vécu le mariage comme une épreuve avec un conjoint non choisi. Le veuvage les délivre. Elles choisissent alors l’entrée dans les ordres ou l’apostolat dans le siècle, grâce aux nouvelles communautés féminines séculières sans clôture. Toutes ces veuves connaissent enfin une mort exemplaire.

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L’ouvrage s’engage ensuite dans des questionnements démographiques et juridiques. À partir des données de l’ined, l’auteur mesure la durée des vies des couples et l’âge au veuvage. Elle montre une diminution du nombre de veuves âgées de moins de 50 ans au xviii e siècle. Il en résulte que le nombre de veuves chargées d’enfants diminue également. L’âge des orphelins étant lui même en hausse, on peut penser, à patrimoine égal, que la charge est progressivement moins lourde. Plus âgées, les veuves se remarient aussi moins souvent. L’auteur passe ensuite à la structure des ménages. Elle calcule le pourcentage de veuves chefs de feux, qui oscille de 13 à 21 % d’un lieu à l’autre. Mais il faut noter que l’étude repose exclusivement sur des villes du nord de la France. Or, en matière de structure des ménages, les contrastes Nord-Sud et ville-campagne étaient très prononcés. On ne s’étonnera donc pas de trouver une forte majorité de ménages solitaires parmi les veuves de son échantillon. Valenciennes fait figure d’exception avec un grand nombre de ménages élargis et de structures complexes. Mais la cohabitation avec le faible, détectée dans quelques études consacrées à la moitié nord du Pays, n’était pas la cohabitation avec le fort, c’est à dire avec l’héritier, connue ordinairement dans le Sud.

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Suit un exposé très clair sur le fonctionnement du système dotal qui joue comme une assurance-vieillesse. Il est dommage toutefois que la distinction des régimes coutumiers et dotaux, globalement bien saisie, soit obscurcie par l’exemple normand. Scarlett Beauvalet rapproche la Normandie des pays de droit écrit au moyen du senatus-consulte velléien qui empêche d’aliéner ses biens dotaux. Mais, la récupération de la valeur des propres aliénés, prévue par la coutume, n’était pas une spécificité normande. La coutume de Paris l’imposait également. Il n’y a là rien de romain. Les pays de coutume ignoraient la dot ou bien ils ne se convertirent à ce terme que tardivement, en lui donnant un sens différent. Les jurisconsultes n’utilisaient pas l’adage qu’elle cite (p. 191), « Dot de femme ne peut périr », mais « Bien de femme ne doit jamais se perdre », ce qui renvoie à une différence essentielle de système juridique. L’exposé du système dotal, pour le Midi, n’en reste pas moins limpide.

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Nous arrivons à la troisième et dernière partie de l’ouvrage consacrée aux stratégies de veuvage. L’échantillon urbain se révèle d’un grand intérêt. Dans les campagnes, c’est le douaire qui jouait le premier rôle dans les contrats de mariage. La communauté était complète et systématique entre les époux. En ville, seule une partie des apports entrent en communauté. Cela éclaire d’un jour différent la faculté qui est ouverte aux veuves, plus ou moins facilement, de succéder à leur mari dans la pratique d’un métier ou d’un commerce (chap. 8). Plus curieux, le montant du douaire et du préciput augmente dans une proportion proche de l’inflation (tableau n° 40). Comment conclure à l’amélioration de la condition des veuves ? Comment sait-on par ailleurs que 1/3 des veuves restaient aux « frontières » de l’indigence ?

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Suivent de très intéressantes notations et mesures sur l’activité des veuves, en association ou non avec un enfant. Il apparaît que beaucoup de veuves travaillent bien au-delà de 65 ans. Pour les veuves de l’aristocratie, ou d’officiers, le couvent offrait un asile très prisé. Si peu de veuves entraient au couvent, beaucoup venaient s’y réfugier et y louer un appartement. Un plus grand nombre encore de veuves participaient à la vie monastique par des dons, des fondations, parfois des retraites. Le livre s’achève sur les veuves secourues. L’auteur étudie la population des grandes institutions d’assistance étatiques, comme le Grand Bureau des pauvres ou l’Hôpital Général de Paris. La politique du Grand Bureau de Paris était assez restrictive, à l’image de ce que faisaient les compagnies paroissiales. La Salpêtrière, c’est à dire l’Hôpital Général, accueillait les plus pauvres. Quelques veuves avaient le statut de pensionnaires payantes, mais la plupart étaient démunies et venaient chercher un refuge temporaire. La fonction d’assistance l’emportait assez clairement sur la fonction de répression.

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Cet ouvrage comble une lacune. Il s’agit de la première synthèse consacrée aux veuves. Si la dominante urbaine des échantillons ne permet pas de couvrir toute l’étendue des situations, elle comblera paradoxalement les ruralistes qui y trouveront matière à réfléchir sur les spécificités du monde rural.

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Jérôme Luther Viret

Daniel Schweitz, Histoire des identités de pays en Touraine (xvie-xxe siècle). Aux origines de la France des pays, Paris, L’Harmattan, coll. « Logiques historiques », 2001, 459 p. + xxvii planches [240 F]

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Ces pages sont le résultat des réflexions inspirées à l’auteur par sa participation au séminaire de Daniel Nordman et Marie-Vic Ozouf-Marignier à l’ehess et se présentent comme une enquête d’anthropologie historique. Elles interrogent l’existence des « pays traditionnels » dans une province marquée par l’histoire et plus connue à travers des clichés géographiquement réducteurs (le « jardin de la France ») que dans ses réalités profondes. Elles sont fondées sur une bonne connaissance de la cartographie ancienne de la Touraine et des écrits qui ont contribué à la définition de cette géographie locale. Daniel Schweitz a pu ainsi replacer l’histoire des pays traditionnels de Touraine dans le contexte français tout en la mettant en relation avec les étapes du développement de la « géographie régionale » en France.

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L’exposé suit nécessairement un ordre chronologique. L’interrogation initiale porte sur la construction de la notion de « pays », notion dont il est impossible de donner une définition générale. Dans une démarche pragmatique, l’auteur part d’une observation simple, celle de l’existence, à partir du xviie siècle surtout, sur des cartes, puis dans des rapports officiels, de termes désignant de petites régions (Varennes, Véron, Champeigne, Gâtine, Brenne), que reprend P. Carreau dans le Mémoire sur la généralité de Tours en 1698. La permanence de ces indications sur les cartes et dans les textes leur forge une identité de « pays traditionnel » ; mais l’ensemble de la province n’est pas couvert. L’auteur montre ensuite que cette identité repose sur les caractères originaux du paysage et des « conditions naturelles » ainsi que de l’économie traditionnelle, donc de l’agriculture. Pour la plupart de ces pays, l’interrogation sur l’origine du toponyme reste sans réponse ; mais aucun n’est forgé autour du nom d’une ville ou d’un bourg.

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À la fin du xixe siècle et au début du xx e grâce aux travaux de Paul Vidal de la Blache, s’affirme la « diversité » (Fernand Braudel) de la France, constituée d’innombrables « pays » ; tout déterminisme « naturel » est refusé. À ce moment l’Indre-et-Loire n’échappe pas à la volonté de divers auteurs de caractériser l’ensemble d’une région, par exemple Joanne dans sa Géographie départementale d’Indre-et-Loire (1870) ; ainsi naît le « plateau de Sainte-Maure » ; on assiste donc à un phénomène de globalisation. Les manuels des géographes pour l’école primaire, comme celui d’E. Millet (1934), visent à faire découvrir aux enfants leur « petite patrie » puis la France (au moment d’ailleurs où les manuels d’histoire d’Ernest Lavisse en retracent l’histoire). L’auteur rend un hommage justifié à la thèse de Roger Dion, dont le « personnage » principal est clairement la Loire. Le rôle éditorial de la maison Hachette est bien marqué à travers l’importance et la variété de sa production (atlas, cartes, géographies, guides). L’essor du tourisme, conséquence du développement des transports, provoque celui de la « littérature de voyage » (Voyages d’Ardouin-Dumazet) et d’un genre éditorial appelé à un grand essor, celui du guide touristique qui passe de la simple description des itinéraires à la prise en compte de la diversité géographique des régions traversées. La multiplication des cartes, savantes (« carte d’État-Major », atlas) ou populaires (cartes murales dans toutes les écoles élémentaires) permet aux Français de visualiser leur pays.

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L’auteur rappelle aussi le travail accompli par différents érudits qui ont travaillé sur les petites « régions naturelles » en Touraine, A. Chauvigné, C. Chevalier et G. Charlot. La Touraine n’a connu qu’un « folkloriste », J.-M. Rougé qui, dans la lignée de Van Gennep, a collecté les manifestations des traditions populaires de l’arrondissement de Loches ; il a ainsi créé un « pays lochois » peu à peu érigé en pays traditionnel, ce qu’il n’était en rien, au contraire de la Brenne voisine. Des lignes pittoresques rappellent que certains « anthropologues » ont longuement disserté sur la présence, depuis la bataille de Poitiers, de « Sarrasins » près de Chinon…

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Au xx e siècle, se multiplient des typologies qui adoptent des critères de détermination variables (folklore et traditions, géologie, histoire, réalités agricoles) ; elles répartissent toutes les communes du département en espaces présentant des traits communs. L’étude précise de l’agriculture, longtemps restée le fondement de l’activité économique en Touraine, a permis d’établir des cartes dont la confrontation met en évidence l’évolution qu’a connue ce secteur. À la fin de ce siècle, dans différents Dictionnaires, des chercheurs, historiens ou géographes, aboutissent à des résultats différents quand ils procèdent à un découpage intégral du département en « pays ». Le dernier avatar de ces « pays » est dû aux conséquences de la décentralisation, qui poussent à des regroupements de communes dont le succès est inégal, tandis que les acteurs de la vie locale instrumentalisent l’image du « pays traditionnel » dans la promotion touristique de zones comme le « pays de Racan » ou la « Rabelaisie ».

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L’ouvrage accorde une place importante à la reproduction des cartes qui viennent en appui à la réflexion de l’auteur et montrent bien la variété des critères adoptés pour dénommer les pays traditionnels mais aussi la difficulté tout simplement matérielle de placer certains noms au milieu d’une réalité très riche. Mais on peut regretter la médiocre qualité des reproductions. La bibliographie est organisée selon l’ordre alphabétique intégral, qui permet la disposition des notes à l’anglo-saxonne mais qui enlève de sa lisibilité au riche recensement des textes concernant la Touraine. Quelques coquilles typographiques mériteraient d’être corrigées (Authion et non Haution, Béchameil de Nointel et non Béchamiel, etc.)

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Une des conclusions évidentes est celle de la diversité de la Touraine, longtemps masquée par les pratiques d’une polyculture de subsistance, mais où se distinguaient quelques « pays » aux activités originales (Véron, Varennes, Brenne). Ces pays restent ceux des savants (cartographes, géographes ou économistes) et l’étude menée repose presque totalement sur des documents imprimés. On peut désormais s’interroger sur les espaces vécus, ceux de la vie et du travail des ruraux, sur les aires du recrutement matrimonial ou des déplacements professionnels, sur les espaces du pouvoir administratif et judiciaire, les sphères de l’activité économique ; on s’approcherait de la perception populaire de l’espace pour nourrir le débat sur les critères qui fondent un « pays ». Il sera aussi intéressant d’étudier les conséquences qu’aura le classement de la vallée de la Loire au patrimoine mondial de l’humanité pour la Touraine, cette petite province, désormais partie intégrante d’un vaste ensemble centré sur la Loire.

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Brigitte Maillard

Patrick Fournier, Eaux claires, eaux troubles dans le Comtat Venaissin (xviie-xviiie siècles), Perpignan, Presses universitaires de Perpignan/chec, 1999, 553 p., 27,44 €

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Cet ouvrage s’inscrit dans le cadre du renouveau d’intérêt pour les problèmes de l’eau. Le Comtat Venaissin si riche en rivières, canaux, et fontaines publiques ou privées est le cadre de l’étude de Patrick Fournier, version remaniée d’une thèse soutenue en 1997. L’histoire des eaux claires et des eaux troubles du Comtat Venaissin se situe dans la longue période : elle seule permet, en effet, de saisir les lentes mutations qui s’opèrent dans le monde hydraulique de l’Ancien Régime. C’est donc un regard sur deux siècles qui nous est proposé avec même quelques vues sur le xixe siècle.

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Patrick Fournier commence par une analyse des discours et textes littéraires des xviie-xviiie siècles. Il montre que tous glorifient cette eau limpide, claire et jaillissante. Les fontaines, érigées sur les places des bourgs, témoignent aussi de cette valorisation. L’eau des fontaines n’est toutefois pas opposée à l’eau stagnante et croupissante, celles des « liogues », ces fosses remplies d’eau où macèrent la paille et les immondices afin de former du fumier. Les hommes du xviie siècle y voient plutôt une complémentarité, les premières désaltérant les hommes tandis que les secondes nourrissent la terre.

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Les eaux claires et troubles sont aussi des eaux convoitées et sont l’objet d’appétits nombreux. Les villages rivalisent pour la construction des fontaines, signes et instruments du rêve et de l’illusion baroque. La maîtrise de l’eau permet aussi la domination de la ville sur la campagne et notamment celle de Cavaillon et de Carpentras. Cette domination se fait enfin au bénéfice presque exclusif de la noblesse. Ce sont, en effet, les membres de la Chambre apostolique qui accordent les concessions de prise d’eau et arbitrent les différents entre usagers. Les décisions et les jugements rendus par la Chambre apostolique rendent, par conséquent, la gestion de l’eau très inégalitaire et mettent en évidence l’emprise de la noblesse sur le réseau hydraulique au détriment des autres groupes sociaux. On aurait pu croire, pourtant, que dans une région où la seigneurie est faible et les communautés d’habitants puissantes, le partage de l’eau aurait pu être plus égalitaire. Patrick Fournier montre qu’il n’en est rien. Les réseaux d’influence et la fortune des membres de la noblesse donnent, en effet, à l’élite citadine du Comtat la possibilité de soutenir de longs et coûteux procès qui permettent de maintenir une position dominante malgré les oppositions des petits propriétaires et des communautés. C’est ainsi que dans une région où les eaux de rivière ne suffisent pas à satisfaire tous les besoins agricoles pendant plusieurs mois, l’eau est disputée et souvent détournée, ce qui permet aux nobles et aux bourgeois de louer de belles pièces de pré.

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Cette gestion inégalitaire de l’eau se réalise sans vue d’ensemble. Les concessions de prises d’eau, les autorisations données pour la construction de moulins sont données au coup par coup, en fonction des intérêts du moment. Cette situation est la conséquence de l’absence de politique provinciale cohérente. Cela explique peut être l’incapacité du Comtat à se doter de textes et d’outils fédérateurs permettant de bâtir une politique cohérente : ici aucun texte comparable à celui de la Grande ordonnance des Eaux et Forêts de 1669 ; absence aussi d’un corps d’ingénieur permettant de structurer une action. La position géopolitique du Comtat ne facilite pas non plus la mise en œuvre d’une politique cohérente : considérant comme françaises les deux rives du Rhône et de la Durance, le roi de France cherche à favoriser les communautés provençales ou languedociennes au détriment des comtadines contrôlées par le Saint-Siège.

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Pourtant, malgré les handicaps politiques et juridiques, malgré le peu d’innovations des techniques hydrauliques, tout bouge dans les années 1650-1660 avec l’émergence de nouvelles sensibilités et de nouveaux besoins. Cette période, qui est celle du baroque triomphant, correspond à celle d’ambitions et de projets nouveaux : les élites créent des associations pour le drainage de paluds et l’irrigation des prés. De nouvelles représentations des rapports de l’homme à l’environnement émergent aussi : l’abondance de l’eau devient ainsi un idéal qui doit apporter bienfaits et qualité de vie. Dès lors, les stratégies individuelles ou collectives changent afin de satisfaire de nouveaux besoins alors que les techniques restent les mêmes. L’agriculture irriguée fait ses premiers pas ce qui permet une spécialisation accrue des terres dès le xviie siècle même si les débouchés nécessaires pour la constitution d’une véritable agriculture commerciale sont encore faibles. Cet usage exigeant de l’eau n’entraîne donc pas une « révolution agricole » comtadine mais l’image du Comtat à la fin de l’Ancien Régime est celle d’une province qui tente avec des succès inégaux une maîtrise globale de son eau.

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Cette nouvelle conception de la gestion de l’eau a des conséquences sur l’occupation de l’espace. Les cultures irriguées de plein champ, surtout dans le terroir de Cavaillon se développent dès le xvii e siècle. Dans les jardins arrosés de Cavaillon, prédominent les haricots et les fèves. À partir de 1769, la culture de la garance se développe dans les terres gorgées d’eau des paluds. Les jardins de maraîchage et d’arboriculture de Cavaillon et d’Avignon se multiplient : on note même dans ces terres la culture d’orangers et d’œillets en vue d’un commerce alors que jusque-là elles ne portaient guère que des produits de subsistance. Dans la campagne, les riches prés irrigués dessinent de longs rubans qui se déroulent de chaque côté de la rivière. Le cadastre de 1798 de Malaucène, village situé dans le nord du Comtat, montre que les « terres à prés » ne forment que 12 % de la surface cultivées mais leur valeur foncière est importante puisqu’ils représentent 38 % de la contribution perçue sur l’ensemble des terres cultivables. L’estimation fiscale d’un hectare de pré souligne aussi leur valeur : elle est deux fois et demi plus importante que celle d’un hectare de terre de labour, 23 fois supérieure à celle d’un hectare de vigne et 40 fois supérieure à celle d’un hectare de friche. Tout cela entraîne une modification des paysages même si, au xviiie siècle, aucun des éléments classiques du paysage comtadin n’est encore en place.

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Patrick Fournier porte un regard très original sur la gestion de l’eau en insistant sur l’élément culturel : il montre que dans ce Comtat, où émerge au xviie siècle la modernité, les mutations s’expliquent plus par l’émergence de nouvelles sensibilités et de nouveaux besoins plus que par la mise au point de techniques et de pratiques nouvelles.

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Jean-Michel Derex

Philip T. Hoffman, Gilles Postel-Vinay, et Jean-Laurent Rosenthal, Des Marchés sans prix, une économie politique du crédit à Paris, 1660-1870, Paris, Éditions de l’ehess, 2001, 446 p., 38 €

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Le marché des crédits est un sujet qui, de prime abord, peut sembler complexe et rebutant. Et, de fait, peu de chercheurs s’y sont attelés. Pourtant, à la lecture de cet ouvrage, on découvre à quel point cette étude difficile est salutaire pour tous les historiens de la France moderne et contemporaine, au-delà des seuls spécialistes de l’histoire économique.

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Les auteurs ont décidé de faire la lumière sur les marchés du crédit à Paris de 1660 à 1870, en se basant sur l’activité des notaires dans ce domaine. En effet, il leur est apparu que ces greffiers de la vie quotidienne tenaient une place centrale dans ces marchés ; connaissant tout de leurs clients, ce sont eux qui pouvaient mettre en relation les emprunteurs et les prêteurs potentiels de la ville la plus riche de France, de quelque origine socioprofessionnelle qu’ils fussent. Le choix de Paris comme laboratoire d’analyse est évident : la capitale a connu tous les bouleversements politiques et les mutations économiques de l’époque, depuis l’épisode Law jusqu’aux scandales bancaires du xixe siècle en passant par l’hyper-inflation révolutionnaire. Les auteurs parent à toute critique d’un choix arbitraire du seul notariat comme source pour leur recherche, en expliquant justement que la Bourse et les banques n’étaient, au moins pour le début de la période, qu’embryonnaires, et que les sources des études sont abondantes, quasi complètes et exceptionnelles. Cette masse d’informations aurait d’ailleurs pu être une difficulté s’ils n’avaient fait des choix d’observation forts judicieux.

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Onze chapitres chronologiques exposent ainsi l’évolution de ces marchés, sauf deux chapitres introductifs thématiques importants. Le premier présente les formes de crédit et le notariat parisien, thèmes centraux de l’étude. Très utile pour tous les historiens des sociétés et de l’économie, les auteurs y rappellent les formes de détournement de l’interdit de l’intérêt – constamment de 5 % – et de l’usure sous l’Ancien Régime. Le crédit se présentait alors sous trois formes principales. L’obligation tout d’abord, sans mention d’intérêt. Venait ensuite la rente dite constituée ou perpétuelle, qui admet le paiement d’un intérêt fixe jusqu’à remboursement du capital. La rente viagère quant à elle était souvent utilisée « comme un placement de retraite » et son versement prenait fin au décès du prêteur. On apprend ensuite que le nombre des notaires parisiens a peu évolué durant la période, passant de 113 en 1639 à 122 en 1859. Le second chapitre sur la méthode utilisée pour la réalisation de ce travail est certainement le plus ardu, véritable chapitre d’économie plus que d’histoire. Mais il a l’avantage de proposer des schémas d’étude que tous les chercheurs s’empresseront de consulter afin d’en tirer des méthodes statistiques.

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Viennent ensuite les chapitres consacrés à l’étude du marché des crédits proprement dite. Après avoir présenté le déclin du crédit privé dans les années 1660-1715 et abordé judicieusement la question de l’érosion monétaire, fondamentale pour comprendre les mécanismes économiques de la période, les auteurs développent la situation dans les années 1712-1726, époque troublée par les expériences de John Law. Plusieurs points cruciaux sont alors éclaircis : on cerne enfin l’attitude des prêteurs ou créanciers, et des emprunteurs ou débiteurs. On comprend que l’inflation a profité au débiteur, que le créancier n’a pas eu le choix des armes et qu’il a dû accepter la monnaie légale, c’est-à-dire les billets. Alors pourquoi, à cette époque, prête t’il encore ? Parce qu’il veut profiter d’une stabilisation qui aura forcément lieu et qui lui sera, pense t’il, favorable. C’est toute la question de l’anticipation, de l’attente, dans le cadre d’un fonctionnement nouveau qui est mise au jour ; chacun se guette et veut croire ses informations, toujours plus justes et plus rassurantes. C’est ce qui fera peut-être la différence sous la Révolution : l’expérience Law aura déblayé le terrain. Les Parisiens se sont donc précipités à rembourser dès 1718, en trois ans, 125 millions de livres de rentes sur 166 en cours. L’urgence était bien de régler ses dettes au plus vite, en papier dévalué. Notons que la part des ruraux intervenant dans ces transactions était faible, qu’ils soient emprunteurs ou prêteurs, même si les campagnes offraient plus de créanciers que de débiteurs, très frileux pour prêter en 1719 ou 1720, par rapport à 1718.

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Lors de la stabilisation monétaire, en 1726, l’endettement privé est donc au plus bas avant d’amorcer une constante progression jusqu’à la Révolution, au point qu’en 1789 il atteint son niveau le plus élevé de tout l’Ancien Régime. Le crédit à moyen ou long terme est alors très largement dominé par le notariat. La masse des obligations en livre constante dépasse toutes les autres formes de crédit pour le siècle ; mais la rente reste une valeur sûre, malgré la chute d’un point du taux d’intérêt dans les années 1760. Comment expliquer la présence de tant d’argent disponible à l’emprunt ? Les auteurs récusent justement un effet d’éviction lié à la diminution, relative, de l’emprunt public. Même si celui-ci ne peut être nul, c’est du côté de la croissance économique du xviii e siècle et de la stabilisation monétaire qu’il faut en trouver l’explication. On doit cependant garder à l’esprit que les contemporains, échaudés par les mutations du règne de Louis XIV et de la Régence, ignoraient que ce que nous appelons stabilisation en était bien une, à long terme. Entre aussi en compte le rôle fondamental des notaires, présentés comme « de véritables courtiers en prêts » parce que « dépositaires des bourses ». Ils connaissent la situation financière de chacun, détiennent l’information et, dans une France traumatisée par l’échec du papier-monnaie, ils mettent en relation et rassurent. Comme le disent les auteurs, « plus ils dominent le marché, plus celui-ci décolle ». Ils ouvrent le marché aux femmes, qui comptent 20 % des prêteurs au milieu du siècle et aux non-Parisiens, d’Île-de-France et de Normandie notamment. Les plus gros emprunteurs qui se présentent devant eux sont les nobles, pour 85 % des sommes, suivis des professions liées au commerce et finances, mais ils sont aussi les premiers prêteurs. Et, sans plus de surprise, il apparaît que les créanciers ont majoritairement plus de 40 ans quand les débiteurs en ont moins.

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Le huitième chapitre s’attache à l’évolution du marché sous la Révolution. Naturellement, il s’effondre sous le coup de l’hyperinflation, puisque la monnaie perd la quasi-totalité de sa valeur. Les contemporains bénéficiaient de l’expérience des années Law pour réagir face aux difficultés ; et pourtant, elle leur sera de peu d’aide, les invitant seulement à la méfiance, peu utile dans un fonctionnement où ils ne maîtrisaient rien. L’épisode révolutionnaire profite encore plus aux débiteurs que le précédent puisque tous les remboursements effectués en assignats furent définis en 1796 comme « légaux et définitifs » ; pourtant, le papier de 1795 ne valait pas 5 % de la livre des années 1780. Les emprunteurs avisés firent donc un gain énorme. Et l’on reparle de l’anticipation des prêteurs et des emprunteurs, chacun n’interprétant pas de la même manière les nombreux événements exceptionnels de la Révolution, notamment pendant la Convention montagnarde où les prêteurs offrent à nouveau leurs services, rassurés à tort. Force est de constater cependant que les remboursements se firent de plus en plus nombreux au gré de l’effondrement de la livre.

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Après la révolution, la méfiance règne. Certes, la nouvelle monnaie mise en place en 1797, le franc, est stable. Mais cela n’est pas visible immédiatement. Les prêteurs, échaudés, ne veulent investir que dans du court terme, désireux de se retirer du marché à la première alerte. Inversement, le long terme est naturellement recherché par les emprunteurs et du côté de la demande le marché ne tarit pas dans une ville en pleine expansion démographique et économique. Dans un contexte de crédit rare, au fur et à mesure que la confiance se rétablit fleurissent les prorogations : les créanciers acceptent de repousser la date de l’échéance. Pour autant, le marché du crédit tombé à presque rien après la Révolution ne remonte que lentement et irrégulièrement dans la première moitié du xixe siècle. C’est dans ce contexte que se développe le crédit foncier, notamment avec le cff créé en 1852.

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Si l’ouvrage qui nous intéresse ici n’est pas centré sur le monde rural et peut étonner dans cette revue, sa présentation n’en demeure pas moins nécessaire car il offre à la fois un outil de travail et une étude de cas précieux. L’histoire économique et financière trouve dans ce livre une contribution importante. Des rappels nécessaires, tel celui des pertes pour les prêteurs en cas de dévaluation monétaire, et des mises au point salutaires, tels les excellents chapitres sur le marché sous la Régence et la Révolution, offrent de multiples sujets de réflexion. Les tableaux, séries de chiffres et graphiques sont parfois ardus voire peu lisibles, notamment ceux des annexes, et certaines méthodes de calcul sont inaccessibles aux néophytes de l’histoire économique. Mais il n’en demeure pas moins que les informations sont riches, précises et pertinentes. Les chercheurs ne doivent pas s’arrêter sur l’austérité de la présentation et du titre de cet ouvrage ; il leur est nécessaire.

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Jérôme Jambu

Anne-Lise Head-König, Luigi Lorenzetti et Béatrice Veyrassat (éd.), Famille, parenté et réseaux en Occident (xviie-xxe siècles). Mélanges offerts à Alfred Perrenoud, Genève, Société d’Histoire et d’Archéologie de Genève, Droz, 2001, 416 p.

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En hommage à Alfred Perrenoud, vient de paraître un riche volume d’études démographiques. Une trentaine d’études sont mises en ordre autour de quatre thèmes (famille et parenté, solidarité et gestion familiale, stratégies et réseaux, population et renouvellement), également réparties entre les xviiie et xixe siècles, avec quelques incursions dans le xx e siècle. Les études helvétiques et le xixe siècle y tiennent la première place.

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Dans la partie consacrée à la famille et à la parenté, un premier article qui suit la descendance d’un couple du xviiie siècle à nos jours en Valserine indique une tendance au mariage entre parents dans le noyau des familles stables de la vallée, et montre l’importance des migrations (Alain Bideau et Guy Brunet). La turbulence ou au contraire la stabilité des familles joue d’une manière décisive sur la reproduction des populations industrielles. À Tilleur, dans le bassin de Liège, entre 1846 et 1880, les enfants des noyaux stables sont avantagés alors que les nouveaux venus sont cantonnés dans des activités moins estimées (Michel Oris). Dans une veine plus classique, voici le mouvement saisonnier des baptêmes et mariages, l’âge au mariage et les intervalles intergénésiques à Bulle, en pays de Vaud, au xviie siècle (Jacques Dupâquier). Il s’y ajoute un bilan des articles publiés dans les Annales de Démographie Historique, consacrés à l’histoire des ménages, de la famille et de l’alliance (Patrice Bourdelais).

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Dans la partie relative à la solidarité et à la gestion familiale, l’attention se porte sur le fonctionnement de la famille-entourage contemporaine (Catherine Bonvalet et Dominique Maison), les réservoirs de parenté et leur activation en Suisse à l’époque contemporaine (Jean Kellerhals, Claudine Burton-Jeangros et Raphaël Hammer), le conditionnement exercé par la structure productive agricole sur les formes d’organisation domestique en Romagne, Valdinievole et Pisano au milieu du xixe siècle (Carlo A. Corsini), sur la mise en place des allocations familiales en France (Olivier Faron), le crédit aux pauvres à Paris au xviiie siècle (Laurence Fontaine et Maurice Garden), sur la prise en charge des doubles orphelins en Nouvelle-France au xviiie siècle (Jacques Légaré et Dominic Duford), sur des groupes de pression natalistes français au tournant du xixe et du xxe siècle (Catherine Rollet). L’étude du double orphelinage prend judicieusement en compte la présence ou non de fratries majeures. Mais, il serait très profitable de la combiner à une étude de l’émancipation active, car les doubles orphelins avaient souvent l’âge d’en bénéficier, ce qui était susceptible de modifier sensiblement l’échantillon et les conclusions que l’on peut en tirer.

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Dans l’ensemble des études consacrées aux réseaux d’affaires et aux réseaux sociaux, la puissance des liens personnels et familiaux émerge des travaux consacrés à l’activité bancaire genevoise à Londres au xixe siècle (Youssef Cassis), à l’entrepreneuriat militaire et au négoce des tables dans le pays de Glaris aux xviie et xviii e siècles (Anne-Lise Head-König), aux migrations de verriers italiens vers les Pays-Bas entre 1500 et 1800 (René Leboutte), aux relations entre élites marchandes tessinoises et instances politiques du xviie au xixe siècle (Luigi Lorenzetti), aux trajectoires entrepreneuriales et à la persistance du système de l’entreprise familiale au cœur de la deuxième industrialisation en Suisse du milieu du xixe siècle à 1914 (Serge Paquier), ou à l’apprentissage au sein de familles protestantes de négociants au xixe siècle (Olivier Perroux). S’y ajoute l’histoire atypique d’une femme, aristocrate et chef d’entreprise, au xixe siècle en Grande-Bretagne (François Crouzet). Excepté les quelques pages consacrées aux fabricants de tables d’Ennenda, cette partie sera la moins utile au ruraliste, l’attention étant plutôt portée au négoce et aux élites, cantonales, nationales ou internationales.

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Vient enfin une quatrième partie consacrée à la population et à son renouvellement. Elle mêle d’une part de vastes synthèses ou études comparatives et d’autre part, des études plus ponctuelles. De la première catégorie relèvent le tableau de l’urbanisation dans le monde en relation avec le développement économique aux xixe et xx e siècles (Paul Bairoch), celui de l’intégration des populations déplacées suite à la décolonisation (Bouda Etemad), l’étude du concept « Français de souche » (Hervé Le Bras) ou encore celle de la restriction des naissances et du modèle urbain de maternité en France au xviiie siècle (Antoinette Fauve-Chamoux). À la seconde se rattachent l’étude de l’évolution des emplois dans le Saguenay entre 1842 et 1971 (Gérard Bouchard), celle de l’âge des migrants dans la région de Vernon aux xviiie et xixe siècles (Jean-Pierre Bardet), celle de l’impact urbanistique des immigrants à New-York au xixe siècle (Clara Cardia), ou pour finir, celle du renouvellement de la population d’un village du comté de Namur pendant trois siècles (Michel Poulain). L’étude, nécessairement laborieuse, de la distribution des patronymes et la reconstitution des généalogies, montre encore une fois l’importance du brassage des populations. L’endogamie faiblit avec le temps, devenant négligeable au xxe siècle. Il faut louer aussi l’important déploiement statistique auquel donne lieu l’étude de la population active du Saguenay. On peut voir que la contraction du secteur primaire et l’industrialisation n’ont pas bouleversé la société ni les familles. La courte étude consacrée à l’âge au mariage des migrants à Vernon et Pont-l’Évêque entre 1700 et 1836, fait apparaître plusieurs modèles migratoires et soulève de passionnantes questions. L’un et l’autre modèles font triompher l’explication sociale et économique, mais on doit admettre au préalable que l’âge au mariage est principalement un donné économique et social.

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Dans cet ensemble de très bonnes études, on s’étonnera seulement de l’absence de toute approche culturelle ou axiologique de la Famille, de la parenté et des réseaux, pourtant si chère à Alfred Perrenoud. Peut-être faut-il y voir un effet du primat de l’approche quantitative et du peu d’intérêt dans lequel sont encore tenus les ressorts psychologiques de l’action humaine.

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Jérôme Luther Viret

Christine Lacanette-Pommel, La Famille dans les Pyrénées de la coutume au code Napoléon, Estadens, PyréGraph, 2003, 229 p., 35 €

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Les familles pyrénéennes ont de la chance. Après qu’Anne Zink leur ait consacré une part importante de sa Géographie coutumière du Sud-Ouest (Anne Zink, L’Héritier de la maison. Géographie coutumière du Sud-Ouest de la France sous l’Ancien Régime, Paris, ehess, 1993), le livre de Christine Lacanette-Pommel s’attache aux pratiques successorales de deux vallées, Aspe et Ossau, situées dans l’ancien for de Béarn, entre 1789 et 1840. Ces populations de montagne, attachées à leur coutume, et qui suivaient un régime de transmission intégrale du patrimoine à un seul enfant, se trouvèrent mises en demeure d’appliquer un droit révolutionnaire entravant fortement la perpétuation des maisons. L’auteur est donc conduit à se poser deux questions. Comment les familles ont-elles accueilli puis assimilé ces lois ? Quels effets ces lois ont-elles produits sur l’institution de la maison béarnaise ? L’ouvrage est divisé en deux parties, la première insistant sur la résistance du système coutumier et les survivances coutumières, et la seconde sur l’assimilation du Code civil. Au terme d’un parcours rigoureux, parfaitement documenté, le mythe d’une résistance massive et farouche au Code civil finit de tomber en pièces.

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Une première période, caractérisée par de nombreuses fraudes, commence avec l’instauration du partage égal, l’annulation des institutions contractuelles postérieures au 14 juillet 1789, et se poursuit jusqu’au rétablissement de la faculté de disposer, c’est à dire de nivôse an II à germinal an VIII. La liberté de disposer n’a pas totalement disparue dans le droit intermédiaire, puisque la loi du 17 nivôse an II a laissé la libre disposition du dixième des biens, en présence d’héritiers directs. Mais, elle a été réduite à très peu de choses, et il était de surcroît interdit d’avantager des héritiers légitimes en ligne directe. Adoptées au nom de la « sainte égalité », selon le mot de Jacques Poumarède, les nouvelles lois permirent à des cadets de réclamer leur légitime coutumière, bien distincte de la légitime romaine. Des sentences arbitrales permirent même, pour quelques individus, un glissement de l’une à l’autre. Les cadets qui saisissaient les juges réclamaient souvent le partage égal (46 %), et protestaient contre diverses fraudes, faux articles de mariage, et surtout, donations déguisées. Christine Lacanette-Pommel donne quelques beaux exemples de batailles acharnées, livrées au moyen de faux ou de fraudes commises dans la datation des actes (p. 39-42). Mais, quand la litigiosité est moindre, par exemple dans le cadre des transactions familiales, ils ne sont plus que 30 % des cadets à demander le partage égal. Une majorité de cadets demandent simplement le paiement de leur légitime. Le même phénomène a été observé par Jérôme Ferrand dans les montagnes de l’Oisans et de Belledone, en Dauphiné (Jérôme Ferrand, « Les stratégies successorales dauphinoises à l’épreuve de la législation révolutionnaire », Revue Historique de Droit Français et Étranger, n° 3, juillet-septembre 2001, p. 293-331). La voie amiable ne conduit pas au partage égalitaire. On en déduit que l’ancien système s’est maintenu pour une grande majorité des successions ouvertes pendant la période révolutionnaire. Toutefois, comme l’avait déjà signalé Jacques Poumarède, quelques dizaines de cadets avaient secoué le joug des habitudes, et cela n’était pas négligeable.

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Christine Lacanette-Pommel s’attaque ensuite aux survivances coutumières sous le régime du Code civil. La coutume de Béarn n’accordait aucun droit à l’épouse sur les biens acquis pendant le mariage. Mais, il était permis aux cadets d’adopter la communauté d’acquêts. Les communautés, sous l’Ancien Régime, n’allaient toutefois jamais jusqu’à inclure la dot, laquelle restait soumise à un droit de retour. Le sort de la dot restait donc le nerf de la guerre. La survie du régime dotal, attestée dans 90 % des contrats de mariage sous le Code civil, peut donc à juste titre être qualifiée de survivance coutumière. Cependant, tandis qu’Anne Zink trouve 20 % de communautés d’acquêts dans les mariages de cadets béarnais, et aucune dans les mariages héritier/adventice sous l’Ancien Régime, Christine Lacanette-Pommel fait apparaître ici une proportion très nettement supérieure de mariages sans contrat, c’est à dire suivant le régime légal de communauté, proche ou supérieure à 50 %. Cela vaut principalement pour les cadets, mais aussi pour des artisans et commerçants, qu’elle dit être en marge (pourquoi ?) du système traditionnel (le « système » se limite-t-il à la conservation du patrimoine ?). Bien que le droit d’aînesse ait disparu, les conventions matrimoniales continuent de désigner l’héritier, c’est à dire le bénéficiaire du disponible, comme l’aîné. Cette mention, inutile juridiquement, avait donc toujours un sens. La formule coutumière désignant le conjoint de l’héritier d’adventice ne se trouve plus qu’en Ossau. Parallèlement, la pratique des dots masculines se maintient. Certains notaires emploient le terme de légitime, montrant par là que les cadets ne sont toujours pas de véritables cohéritiers. Beaucoup de cadets consentaient, ayant obtenu leur légitime, à ne plus rien réclamer. Le point important est ici le caractère forfaitaire de ces droits, contrevenant (mais dans quelles proportions ?) aux dispositions du Code. Christine Lacanette-Pommel termine sur la diversification des moyens de fraude après la promulgation du Code.

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La partie consacrée à l’assimilation du Code civil présente les mêmes qualités de rigueur et de précision que la partie précédente. On est surpris de la voir commencer par un développement sur le maintien du régime dotal et l’utilisation de la dot. Plus significatif, sinon d’une assimilation, au moins d’une évolution, le chef de maison n’est plus systématiquement l’aîné de la fratrie. L’héritier est choisi au gré des parents et l’enfant qui reste à la maison obtient la préférence. On est tenté de mettre ce phénomène en relation avec la percée des femmes héritières et l’hypothèse des migrations masculines évoquée quelques pages plus tôt. Sous le Code civil, la position d’héritier paraît moins attractive. La maison serait plutôt, selon l’auteur, confiée au plus capable et coopératif des enfants. Elle rejoint l’opinion d’Anne Zink voulant que l’avantage accordé à l’héritier ait pour objectif la préservation de la maison. Il s’ensuit de riches développements sur les techniques juridiques employées, institutions contractuelles d’héritier ou donations entre vifs accompagnées généralement d’usufruit, qui montrent une volonté de s’adapter aux nouvelles règles. Avec le temps, les cadets se constituent de plus en plus souvent eux-mêmes leur dot. Les autres dots représentent désormais un acompte de droits dans les futures successions. Les praticiens, affinant leurs formules, finissent par parler d’avances d’hoirie pour certains des enfants qui ont encore leurs parents. C’est la reconnaissance de la législation nouvelle.

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Le Code offre des possibilités de maintien de l’unité patrimoniale. Christine Lacanette-Pommel évoque de véritables stratégies, consistant en avantages directs fait à l’aîné (disponible), en récupération de biens de testateurs veufs sans enfants ou célibataires, en cessions de droits successoraux. Il faut signaler que cette dernière pratique n’est pas propre aux pays inégalitaires, puisqu’on la trouvait même dans des ressorts coutumiers égalitaires sous l’Ancien Régime. Plusieurs études, dont celle déjà citée de Jérôme Ferrand, ont fait de ces cessions de droits le moyen privilégié d’une « résistance active » aux nouvelles lois. On objectera que le nombre de cessions peut augmenter dans de fortes proportions, sans qu’elles revêtent pour autant un caractère frauduleux, car comment savoir si les biens vendus ou cédés ont été sous-évalués ou au contraire surévalués ? La quantification fait défaut pour apprécier la justesse des droits établis. Dans une dernière partie consacrée à la redéfinition des rapports individuels, Christine Lacanette-Pommel nous apprend que les donations mutuelles ont fait leur apparition dans 20 à 30 % des contrats de mariage passés entre cadets, dans la vallée d’Ossau. Il s’agit de donations mutuelles de tous biens en usufruit. Les testaments permettaient également de disposer en faveur de son conjoint, pour un quart des biens en usufruit et un quart en propriété, ou pour la moitié en usufruit. La plupart des couples qui agissent ainsi sont sans descendance en Aspe. En Ossau, 20 % de ces testaments, une douzaine, concernent des couples avec enfants. Cela représente peu de choses, d’autant plus que l’usufruit aménage, mais ne bouleverse pas, le régime successoral. Il ne semble pas que le sort des conjoints survivants ait donc sensiblement changé. La pratique des partages amiables reste encore timide. En revanche, la contestation des cadets connaissant une nette inflation, les partages judiciaires se font progressivement plus nombreux après 1820.

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De tout cela, il ressort que les familles se sont pliées aux exigences du Code. La quotité disponible ne permet plus d’avantager l’aîné dans les mêmes proportions qu’autrefois. Des stratégies de remplacement semblent avoir été mises en œuvre, mais faute de quantification, rien ne prouve qu’elles aient été aussi efficaces en termes de conservation du patrimoine. En outre, et cela fait une différence radicale avec le passé, elles nécessitent la collaboration active des cadets. Les cadets ont donc acquis des droits. Les mesures manquent toutefois là encore pour estimer l’amélioration très probable de leur sort. La création de droits, même partiellement réclamés, a constitué une véritable révolution dans cette région d’aînesse multiséculaire. En définitive, les lecteurs de ce magnifique travail, complément indispensable du livre d’Anne Zink pour ce qui regarde le Béarn, trouveront une analyse riche et nuancée. Les béarnais n’ont pas fait front contre les normes imposées par le législateur. Comme Philippe Daumas dans un ouvrage récent (Philippe Daumas, Familles en Révolution, Vie et relations familiales en Île-de-France, changements et continuités (1775-1825), Rennes, pur, 2003), Christine Lacanette-Pommel apporte un solide et brillant démenti aux négateurs des effets de rupture entraînés, à moyen terme plutôt qu’à court terme, par la Révolution.

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Jérôme Luther Viret

Michel Brunet, Les Pouvoirs au village. Aspects de la vie quotidienne dans le Roussillon du xviiie siècle, Perpignan, Trabucaire, 1998, 223 p., 16 €

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Depuis la publication de la très pratique synthèse de Jean-Pierre Gutton sur la sociabilité villageoise dans la France d’Ancien Régime, la multiplication des études locales a permis d’affiner la connaissance d’un monde tout de diversité. Aux travaux de Jean-Pierre Jessenne, de Claudine Wolikow, de Serge Bianchi ou, plus récemment, d’Antoine Follain sur la France du Nord, à ceux de René Souriac, de Serge Brunet, de Michel Derlange, de Georges Fournier ou, de manière plus fine, d’Alain Collomp et d’Élie Pélaquier sur les vallées pyrénéennes, la Provence et le Languedoc, il convient désormais d’ajouter la riche étude de Michel Brunet sur le Roussillon.

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Par bien des aspects, la province se rattache d’ailleurs à cette France méridionale. Les contraintes imposées par le climat et le relief l’expliquent au premier chef. Malgré la grande diversité des terroirs analysés – la plaine du Roussillon proprement dite n’a que peu de choses en commun avec le Conflent, moins encore avec le Capcir ou la Cerdagne –, partout la gestion en commun du territoire impose ses rythmes aux institutions villageoises. Là, c’est la maîtrise de l’eau et les conflits intra- ou inter-communautaires qu’elle engendre autour des resclosa, ces dérivations qui, au fil du temps, se sont multipliées au profit du regatiu, les terres cultivées irriguées. Ailleurs, les tensions entre usages communautaires et appétits individuels se révèlent tout aussi aiguës autour des forêts ou des devèzes, ces espaces communaux voués à la paissance des bêtes de travail. Les « criées », règlements villageois permettant de gérer les intérêts divergents de la communauté et du seigneur, ont pour but essentiel d’en limiter la portée. D’origine diverse, seigneuriale, mixte ou purement communale, ces documents permettent à Michel Brunet de décrire avec finesse, dans les deux chapitres centraux de son ouvrage (chapitres 4 et 5), la vie quotidienne des villages roussillonnais.

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L’économie communale administrée (chapitre 3) n’est pas non plus spécifique au Roussillon. Comme en Provence, comme en Languedoc, selon des modalités propres cependant, les banalités inféodées, transformées en monopoles villageois, tiennent une place tout aussi importante dans la vie communautaire. Extrêmement diverses – aux côtés des presque classiques boucheries, moulins ou boulangeries, figurent les gabelles, boutiques banales où se vendent poissons salés, huile d’olive, alcool et épices parfois, mais aussi tavernes, auberges ou pou del gel, fourniture de glace… –, ces banalités offrent à des budgets communaux souvent limités des ressources non négligeables, 88 % des recettes par exemple à Pézilla. La richesse des pages consacrées à cette question fait regretter que le travail de Michel Brunet, publié avant la tenue du colloque d’Angers sur les comptabilités villageoises (L’Argent des villages. Comptabilités paroissiales et communales, fiscalité locale du xiiie au xviii e siècle. Actes du colloque d’Angers des 30-31 octobre 1998 édités par Antoine Follain, Rennes, Association d’Histoire des Sociétés Rurales, 2000, 438 p.), n’ait pu bénéficier des nombreux apports de cette rencontre : la perspective comparatiste mise en avant par l’auteur y aurait encore gagné.

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Cette perspective permet d’ailleurs de mettre en avant un certain nombre de particularités roussillonnaises, bien réelles. La principale tient sans doute au rattachement tardif de la province à la France, le traité des Pyrénées n’empêchant en rien d’ailleurs le maintien de liens particuliers avec le voisin espagnol : à l’occasion, les anciennes lois catalanes ou aragonaises triomphent du droit français jusqu’à la veille de la Révolution. C’est d’ailleurs à la confrontation entre les communautés villageoises roussillonnaises et la monarchie absolue française au-delà de la rupture de 1659 que s’intéresse tout particulièrement Michel Brunet – une rupture peut-être moins nette que ne le laisse entendre l’auteur. La passionnante description des institutions communautaires, saisies notamment à travers les nombreux procès ou arrêts du Conseil souverain du Roussillon qui fournissent l’essentiel de la matière aux deux premiers chapitres, l’illustre très largement. Celles-ci, extrêmement diverses d’une communauté villageoise à l’autre, du fait notamment des tentatives répétées de réforme municipale introduites au cours du xviii e siècle, s’articulent cependant autour de quelques éléments récurrents : outre les marguilliers à la tête de l’« obrerie », les consuls, au nombre de deux à quatre, les clavaires ou « mostassafs », en charge de la surveillance du commerce local, le conseil général réunissant les caps de casa enfin. Ce dernier constituerait, selon Michel Brunet, le cœur d’une « démocratie directe » locale, terme utilisé à de nombreuses reprises.

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Sans doute est-ce là l’aspect le moins convaincant de l’ouvrage. Si la vitalité municipale roussillonnaise est incontestable, si la volonté d’autonomie des institutions locales est indiscutable, le fonctionnement de ces institutions tel qu’il est décrit n’a rien de démocratique, au-delà du bien mince contrôle exercé par le conseil général sur la gestion des consuls. Ainsi, même si la seigneurie, au-delà du prélèvement féodal, apparaît avant tout comme un élément stabilisateur, du fait par exemple des services publics qu’elle rend, le seigneur entend bien défendre ses prérogatives, notamment les seigneurs engagistes, bien plus exigeants que les quelques Grands d’Espagne qui ne résident guère. De plus, la procédure de l’« insaculation » qui consiste à mettre dans un sac les noms des habitants susceptibles d’être désignés pour exercer des fonctions municipales par tirage au sort ne saurait en rien constituer la base d’une éventuelle démocratie. Un conseil d’insaculation a ainsi souvent, au préalable, joué le rôle de filtre social. Surtout, de manière plus globale, comme l’écrit Michel Brunet lui-même, ce « système des insaculations, les contrôles a priori et a posteriori des seigneurs et des viguiers tendent à réserver les magistratures municipales à une oligarchie relativement étroite » (p. 33). La corruption, le clientélisme évoqué à plusieurs reprises, le poids des maisons décrit au sujet de Mosset dans le dernier chapitre ne plaident guère non plus en faveur d’une quelconque « démocratie locale ». Sans doute une analyse plus fine, au-delà du seul droit, de la participation aux conseils généraux, de la réalité du contrôle exercé par celui-ci sur la gestion des consuls, du recrutement social de ces derniers le confirmerait, à l’instar de ce que l’on observe ailleurs au xviiie siècle.

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Au total, le travail de Michel Brunet, illustré de nombreuses photographies, constitue une étude des plus utiles sur une province aux caractéristiques mi-pyrénéennes, mi-méditerranéennes. Les quelques regrets qui demeurent – on pourrait y ajouter l’absence de carte, la présentation par trop rapide des sources utilisées, peu diversifiées semble-t-il, sources qui auraient cependant mérité une analyse propre plus précise et plus explicite, au-delà des quelques allusions dispersées – ne retirent rien à la qualité globale d’un ouvrage à la lecture agréable.

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Yann Lagadec

Agapain. Les Meuliers. Meules et pierres meulières dans le Bassin parisien, Étrépilly, Presses du Village, 2002, 278 p., 23 €

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En mai 2002 s’est tenu à La Ferté-sous-Jouarre, en Seine-et-Marne, un colloque scientifique, une exposition, et une fête autour d’une industrie qui avait donné à cette petite ville une renommée mondiale, la fabrication des meules de moulin. Au cœur des affleurements de pierre meulière, au bord de la Marne pour le transport de ses lourdes productions, cette cité a connu de la Renaissance au xix e siècle la célébrité et une certaine richesse à cause de cette industrie. L’ouvrage n’est pas encore la publication des actes de cette savante réunion. Il est né du projet de traduire en français l’étude remarquable de Owen Ward des French Millstones, qui est jusqu’à présent la plus complète sur les productions de La Ferté. En une centaine de pages, l’auteur retrace les origines de la production, la localisation et l’équipement des carrières, la production de meules monolithes ou de carreaux destinés à être assemblés, l’évolution de l’industrie jusqu’à sa disparition devant le développement des moulins à cylindre. Très documentée, cette étude est accompagnée de nombreux témoignages directs, des textes, des aquarelles, des cartes postales et des publicités en tous genres. Autour de ce noyau a été réunie une série d’études ou de textes anciens sur le sujet. Le mémoire de Guettard remonte au xviiie siècle, celui de Dufrénoy à 1834. Plusieurs articles sont consacrés aux conditions de travail et aux maladies des meuniers, minés par la dureté de leur tâche, qui provoquait des fractures, des lésions oculaires ou cutanées, sans compter la nocivité de la poussière. Des témoignages sur les grèves, sur l’évolution des familles de carriers, sur les moulins de façon plus générale, complètent ce panorama avec les approches diverses des spécialistes de l’histoire des techniques comme François Sigaut, des ethnologues comme M. Barboff, des conservateurs de musée et des collectionneurs. L’ensemble est d’une excellente tenue scientifique, agrémenté de nombreuses illustrations, et se lit souvent avec beaucoup de plaisir. Autour d’un simple outil s’organise une industrie, avec ses patrons et ses ouvriers, un commerce étendu aux antipodes, une technologie qui réserve un créneau de quelques siècles aux productions de La Ferté. Un ouvrage sans prétention mais qui fera référence.

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Olivier Buchsenschutz

Martin Bruegel, Farm, Shop, Landing : The Rise of a Market Society in the Hudson Valley, 1780-1860, Durham [N. C.], Duke University Press, 2000, 352 p., 16,95 £

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L’orientation contemporanéiste de l’histoire rurale des États-Unis est un phénomène ancien, qui n’a fait que s’accentuer ces dernières décennies ; l’abondance de sources statistiques à partir de 1850-60, le poids des institutions de développement rural apparues après la Guerre de Sécession, l’importance du financement de recherche appliquée dans l’agriculture nord-américaine depuis la fin du siècle dernier, conspirent à faire de l’histoire rurale à des époques plus anciennes une parente pauvre des efforts consentis Outre-Atlantique. La période qui suit le vote de la Constitution fédérale, entre 1790 et 1850 environ, est particulièrement peu étudiée. Question de sources, surtout ; cet « âge sombre de la statistique », un terme qui n’est pas seulement employé en histoire rurale d’ailleurs, ne bénéficie ni des sources coloniales créées au moment des premières installations européennes et des distributions de terre qui les marquèrent, ni des sources statistiques offertes par les recensements plus tardifs. Point de cadastre, point d’archives notariales, des rôles d’imposition peu fiables du fait de pressions politiques et sociales locales, accentuées dans le nouveau cadre fédéré, et pas la moindre enquête chiffrée bien sûr ; le ruraliste états-unien en est réduit à reconstituer un puzzle d’indications surtout qualitatives, fait d’entrefilets de journaux, d’inventaires après décès et d’observations glanées dans les archives personnelles et les livres de compte des agriculteurs et autres ruraux de l’époque.

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Il faut donc saluer comme il convient l’effort de Martin Bruegel, puisque son étude d’une micro-région dans la vallée de l’Hudson, au nord de New York, apporte quelques précisions bienvenues sur ce moment-clé de l’histoire rurale américaine. Précisions chronologiques, d’abord ; l’auteur date des années 1810 à 1840 le passage d’une agriculture vivrière diversifiée et en grande partie tournée vers l’auto-subsistance à une agriculture beaucoup plus intensive et spécialisée, à forte composante commerciale structurée autour de l’exportation de laine, de beurre et de bétail sur pied dans les collines, et de bétail et fourrage en plaine. Son chapitre 4, qui analyse en détail ce nouvel usage de la terre, fournit nombre d’indications chiffrées, construites grâce aux sources les plus diverses. Fait exceptionnel dans l’historiographie américaine, cette quantification s’étend à la structure des exploitations, petites et moyennes en majorité (l’exploitation-type couvrait une cinquantaine d’hectares), avec une tendance faible mais indéniable à la diminution des surfaces moyennes par exploitation. L’ouvrage fournit plusieurs tableaux précis, dès 1820, des évolutions qui manifestent l’intensification et la spécialisation régionales : développement du cheptel ovin et bovin et des prairies artificielles, qui finissent par couvrir jusqu’aux 2/5e de la surface agricole dans certaines zones de plaine, mais aussi recours accru aux ouvriers agricoles salariés, dont le coût relatif baisse nettement dans la période. Toujours au chapitre 4, une série d’éléments réunis par l’auteur tend à démontrer que la hausse de la productivité impliquée par l’augmentation des quantités écoulées sur les marchés locaux (estimées en valeur, très approximativement vu l’absence de sources directes, à 10% de la valeur du foncier en 1850) a été autorisée autant et plus par l’amélioration des techniques existantes, de labour et d’élevage en particulier, que par l’introduction d’innovations comme les plantes fourragères ou la fumure animale.

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L’étude proprement technique de cette véritable révolution agricole est enchâssée dans une discussion plus générale de la pénétration des attitudes et des pratiques commerciales, à partir d’une analyse de la société rurale des années 1790-1800. Mais la quantification est plus incertaine dans les deux premiers chapitres, qui correspondent à ce point de départ chronologique. Certains développements sont assez précis, en particulier dans le chapitre 2 sur les rendements, les assolements et les stratégies de commercialisations, différenciées entre deux circuits, l’un « personnel », l’autre « commercial » proprement dit, qui ne sont pas sans rappeler les analyses de Jean-Yves Grenier sur l’économie d’Ancien Régime. Le recours au collage de citations d’archives privées et d’observations journalistiques ou de voyageurs permet aussi de démontrer la pénétration relativement faible des rapports marchands dans la vie quotidienne, dans le vocabulaire ou dans l’équivalent américain des « livres de raison », et de confirmer la datation de la période de transition. L’analyse des livres de compte des commerçants qui recevaient les marchandises agricoles le long de l’Hudson, comme le tableau des instruments de mesure du temps présents dans les inventaires, confirment que la rupture avec le passé s’est bien produite autour des années 1820. La gestion du temps se précise, les rapports avec les commerçants deviennent moins coutumiers et plus fréquents, les transactions en argent progressent par rapport au troc.

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Mais toutes ces observations concernent les rapports entre les exploitants et le monde extérieur, alors que la vie interne des exploitations n’est que très indirectement abordée. Quelques éléments de structure foncière, des budgets moyens, une analyse des inventaires après décès qui fournissent un aperçu de la distribution de la richesse dans la société locale, ne permettent pas d’obtenir des statistiques claires en-deçà de 1820, ce qui interdit de construire des courbes sur l’ensemble de la période. Surtout, beaucoup d’éléments portant plus sur l’anthropologie culturelle de la société rurale que sur l’économie de l’exploitation ne sont pas toujours directement reliés à la discussion principale, et ne donnent pas toujours lieu à vérification à partir d’un corpus de sources bien défini, comme dans le cas des discussions (par ailleurs très stimulantes) de la division du travail entre les sexes, ou des règles de comportement communautaires, qui tolèrent le recours à la violence dans le cadre d’un code d’honneur différencié suivant les classe sociales. Les chapitres 5, sur les activités artisanales et industrielles, et 6, sur les commerçants et les modes de consommation, manifestent encore plus cette tendance centrifuge, d’autant que les agriculteurs n’y apparaissent qu’épisodiquement. Ce sont surtout les artisans des bourgs, les industries rurales et les modes de consommation d’une classe moyenne née après 1830 qui font l’objet des développements les plus détaillés.

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En définitive, la multiplicité des directions de l’enquête aboutit à un plan pas toujours très lisible, dans lequel des morceaux de choix sont noyés au milieu de développements moins novateurs. Ainsi, le chapitre 3 décrit, outre l’ouverture commerciale de la région après 1820, des évolutions (début de spécialisation entre élevage intensif en plaine et élevage extensif dans les collines, fin des jachères et introduction de cultures fourragères et de prairies artificielles, développement du travail agricole salarié) qui auraient tout naturellement trouvé leur place en lien avec la transformation agricole décrite au chapitre 4. Nombre d’analyses réellement novatrices, mais trop rapidement conduites, laissent un goût d’inachevé ; par exemple, un développement sur la nature des jardins, potagers pour la masse de la population, d’agrément pour les élites, et combinant de manière nouvelle les deux aspects pour une classe moyenne naissante, est expédié en une page, et appuyé sur quelques citations seulement, alors que cette idée aurait certainement mérité un travail de vérification approfondi, par exemple dans le cadre d’un bourg judicieusement choisi. Plus généralement, c’est au coup par coup, sans système apparent, que l’auteur a recours à des échantillons d’inventaires de taille variable, ou à des séries plus ou moins amples de comptes personnels d’habitants de la région. Ce corpus incertain, qui nourrit pourtant de solides discussions de l’évolution du niveau de vie, par exemple, reste le plus souvent dissimulé dans les notes et ne donne pas lieu à critique, ce qui affaiblit l’unité de la démonstration. Quant au dernier chapitre, sur la culture civique et politique, il explore la diffusion des valeurs de cette nouvelle classe moyenne, déjà observée à travers l’extension de la consommation somptuaire. Mais la transition de l’honneur à la respectabilité, le recul concomitant de la violence comme mode d’expression social, le développement du réformisme évangélique, l’apparition des partis politiques de masse, sont autant de thèmes trop vastes (et trop éloignés des objectifs principaux de l’ouvrage) pour pouvoir être traités à fond en quelques pages.

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Un travail imparfait donc, du fait de cette tendance à ne pas nettement s’en tenir au propos central et à osciller entre plusieurs méthodes de validation de la démonstration, pas toujours compatibles entre elles. Mais ces imperfections ne doivent pas faire oublier à quel point le résultat d’ensemble est riche, et d’un niveau de précision exceptionnel dans les études rurales sur cette période. Le lecteur devra certes faire le tri dans un matériau surabondant, mais toujours convaincant, même pour les sujets traités plus superficiellement. Surtout, il s’agit d’un des très rares ouvrages permettant de pénétrer de manière quantifiée et étayée, au moins ponctuellement et pour certains de ses aspects, dans le quotidien de la société rurale américaine post-coloniale d’avant 1850. Martin Bruegel poursuit donc honorablement les efforts de Merle Curti, James Farragher ou Christopher Clark en ce domaine. Souhaitons que, plus que ces devanciers restés parfois sans héritiers, Farm, Shop, Landing annonce le développement d’une recherche libérée des généralisations sans fondements, des légendes historiographiques et des biais institutionnalistes qui sont restés jusqu’à nos jours des handicaps sensibles de ce champ particulier de l’histoire rurale américaine.

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Pierre Gervais

Annie Arnoult, La Grande histoire des scieurs de long, Sauvain [42 990], Association « Les Scieurs de long du Massif Central » (courriel : <asso. scieurs-de-long@ club-internet. fr>), 2 tomes in 4° ; t. i, 1996, 232 p., t. ii, 2001, 272 p., 55 € chaque tome

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Vingt ans après l’étude d’Abel Poitrineau consacrée aux fameuses « remues d’hommes », ces mouvements de montagnards migrants venus des pays d’en-haut, Annie Arnoult nous invite à un formidable voyage, mais en images cette fois-ci, aux pays des scieurs de long auvergnats. Douze années de recherches, d’études et de rencontres lui ont été nécessaires pour façonner son ouvrage. À l’image de ses scieurs, elle a réalisé un véritable « tour de France » pour nous livrer ce petit chef-d’œuvre de vie forestière, le tout dans un style simple et alerte. En témoignent les 720 illustrations, pour la plupart d’anciennes cartes postales et des reproductions d’œuvres picturales, les multiples généalogies qui remontent parfois au milieu du xviie siècle, les cartes ainsi que les nombreux témoignages patiemment recueillis auprès des derniers représentants de cette diaspora professionnelle dispersée en France et à l’étranger. Soucieuse de guider le lecteur dans les arcanes d’un métier plus complexe qu’il n’y paraît de prime abord, l’auteur propose un précieux glossaire des termes usuels employés par les chitayes. Nous l’aurons donc compris, tous les ingrédients étaient réunis pour concocter à un large public un plat aux saveurs incomparables puisées dans la montagne et au cœur même des forêts de France.

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Hommes à tout faire de l’économie française des xviiie et xix e siècles, à l’instar des maçons et des chiffonniers, les scieurs auvergnats font « valoir l’art de la scie » un peu partout dans le pays. Comme les hirondelles, c’est par milliers que les professionnels auvergnats, foréziens, limousins et rouergats émigraient à l’automne et rentraient au pays chaque été pour les travaux des champs. Mettant en œuvre des effectifs importants d’hommes dans la force de l’âge, l’exode saisonnier rythmait et déséquilibrait la vie villageoise comme en témoignent les registres paroissiaux qui accusent une forte baisse de la nuptialité et des conceptions. Originaires de régions montagnardes pauvres à vocation forestière, ils se dirigeaient vers les vastes régions boisées, parfois même vers les Antilles ou la Nouvelle-France. Facteur de permanence s’il en est, l’émigration auvergnate s’appuyait sur des réseaux déjà parfaitement structurés. Un chef d’équipe, le patron, recrutait la main-d’œuvre sur les foires, se chargeait de régler les formalités administratives, s’occupait des trajets, de l’hébergement et de la nourriture. Intermédiaire obligé, notre homme était en position de force par rapport aux employeurs avec lesquels il réglait la question des conditions de travail et des rémunérations. Pourvus d’un livret d’ouvrier à partir de 1750, les travailleurs parcouraient les routes de France, reconnaissables à leur biaude ou blaude et à leur large chapeau, remplacé après 1850 par un vaste béret pareil à la tarte des Chasseurs Alpins, bien visible sur les photographies de l’époque. Révélateur de ces déplacements lointains, l’itinéraire d’Antoine Chevalier qui, en une dizaine de jours, parcourt environ 400 km entre le Livradois, sa région d’origine, et le Perche où il trouve à s’embaucher. Pour la Saint-Jean, le retour, à marche forcée, des émigrants ramène la vie et l’argent dans les villages. Les plus pressés sont les propriétaires, ceux qui peuvent se targuer de posséder un héritage à cultiver ou bien une jasserie. À cet égard, emblématique est le témoignage d’Antonin Terrasse qui après trois campagnes de scieur de long est « monté » à Paris où il s’est fixé pendant 48 ans. Son parcours révèle en filigrane les aléas de l’agriculture française des années 1920. Climatiques d’abord lorsque les blés gèlent en juin 1919, puis sanitaires avec la fièvre aphteuse qui décime les troupeaux bovins. Ruinés, les parents n’ont d’autre choix que de laisser partir leur fils de 17 ans pour plusieurs campagnes en Franche-Comté. Profitant des amitiés nouées sur les chantiers, il décide de s’installer à Paris où un auvergnat, cafetier et marchand de charbon comme il se doit alors, l’embauche. À force de travail, il deviendra à son tour bougnat et propriétaire d’un bistrot, sans jamais renier le réseau auvergnat regroupé au sein de l’« Amicale de Gaspard des Montagnes ».

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À l’image des missi dominici carolingiens, les scieurs de longs allaient par deux à travers le pays pour débiter à longueur de journée de longues pièces de bois dans le sens du fil. Embauchés par des propriétaires forestiers ou des adjudicataires de coupes, ces travailleurs intégraient des équipes dirigées par un chef. Soumis à une série de déterminismes biogéographiques, les scieurs de long appartenaient forcément aux paysages fluviaux où se pratiquait le flottage ainsi qu’au monde de la forêt où l’on extrayait la matière première ligneuse. Les scieurs de long faisaient partie intégrante des « gens des bois » comme les bûcherons, les schlitteurs et les charbonniers qu’ils côtoyaient sur leurs chantiers. Tout aussi miséreux qu’eux, ils confectionnaient leurs huttes (bachus) à l’aide des matériaux à leur disposition, bois et terre. Là, ils formaient de petits ghettos forestiers retranchés des sociétés villageoises qui, comme en Normandie, ne comprenaient pas leur patois et s’inquiétaient toujours de l’arrivée de ces groupes d’une dizaine d’hommes. Faut-il alors parler de choc des civilisations quand les Auvergnats, amateurs reconnus de vin rouge, évoquent dans leurs témoignages ces Normands, buveurs de cidre et de pousse-café, entendez par là de calva ? L’intégration ne se produira pas, nos montagnards resteront fidèles au breuvage de Bacchus. Hissé sur le chevalet, le tronc devenait l’affaire du chevrier et du renard. Installé en haut le premier reculait pour tirer la grande scie à cadre ou le cran tandis que le second, au sol, lui faisait face et avançait. Le métier connaît son apogée dans la seconde moitié du xixe siècle avec l’essor du chemin de fer. C’est par millions que nos scieurs façonnent des traverses qui servent d’appui aux rails. Quand on sait qu’il fallait abattre dès 1877 plus de 700 arbres par jour, on imagine que le travail ne manquait pas à nos montagnards ! Le chant du cygne intervient dans les décennies suivantes lorsque apparaissent dans les coupes les scieries mécanisées ambulantes. Dotées d’un banc de scie à lame circulaire ou à lame sans fin, elle laisse peu de chances aux scieurs, incapables de rivaliser en terme de productivité. Plus rarement évoquée, la saignée de la guerre 14-18 vide les campagnes de ses bras, désertification à laquelle n’échappe pas le Massif Central qui peine désormais à alimenter les chantiers forestiers de la plaine. C’était tout un peuple qui disparaissait du domaine de l’arbre et avec lui une culture dont la richesse fait l’objet d’une étude approfondie. On découvrira ainsi avec délices la chanson des « chieurs de long » ou encore les contes racontés lors des veillées.

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Emmanuel Garnier

Claude Coquard et Claudine Durand-Coquard, Société rurale et Justice de paix : deux cantons de l’Allier en Révolution, Clermont-Ferrand, Presses universitaires Blaise-Pascal et Centre d’Histoire « Espaces et Cultures » (chec), coll. « Études sur le Massif central », 2001, 492 p., 28,96 €

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Cet ouvrage constitue l’édition abrégée d’une thèse de doctorat en Histoire soutenue devant l’université de Dijon en mars 1998 et intitulée Société rurale et Révolution. L’apport des actes de deux justices de paix dans l’Allier (1791- fin de l’an vi). Il est l’aboutissement de recherches entamées par les époux Coquard dès 1992, auteurs de mémoires de dea portant sur Les Actes de la justice de paix, témoignages pour l’histoire de la Révolution ? Un exemple : l’individu dans le canton d’Ébreuil (1791-1798) pour Claudine Durand-Coquard ; et sur la Société rurale et Révolution : essai d’analyse à partir des actes de la justice de paix du canton de Bellenaves dans l’Allier pour Claude Coquard.

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L’œuvre se veut l’analyse de la réalité sociale et de la réalité rurale des cantons d’Ébreuil et de Bellenaves, dans le département de l’Allier, entre 1791 et la fin de l’an VI. 1791 correspond à la date des premiers documents issus de la justice de paix étant donné que l’institution a été créée peu de temps auparavant, le 16 août 1790. La fin de l’an VI (1798) constitue la limite matérielle des documents judiciaires de bonne qualité pour ce qui concerne la période révolutionnaire. Entre ces deux dates, les auteurs ont dépouillé, à eux deux, 2 599 actes de justice de paix pour démontrer que cette source documentaire est primordiale pour l’histoire de la Révolution, notamment dans la France rurale des années 1790. Leur but est de montrer que cette justice populaire et de proximité, à l’échelle du canton, est exercée par des hommes qui appartiennent au monde des propriétaires et/ou des gens de robe, parfois très éloignés des pauvres conditions de vie de certains individus. La situation sociale du personnel de justice est éminente, ces hommes détiennent le haut du pavé des structures socio-économiques de ces petites villes chefs-lieux de cantons, et les relations avec les structures judiciaires d’Ancien Régime sont omniprésentes. Mais les minutes de justice redonnent vie aux personnes les plus anonymes de la campagne bourbonnaise (près de 2 000 personnes apparaissent au gré des audiences), et toute une société rurale se révèle, dont les relations sociales, politiques et économiques puisent leur substance dans le règlement ou non des nombreux conflits interindividuels.

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Le premier chapitre, assez succinct, présente les cantons de Bellenaves et d’Ébreuil comme une région de petite montagne, aux plateaux argilo-calcaires sur lesquels prédominent une importante culture de céréales ainsi que de pomme de terre cultivée dans cette partie du Bourbonnais dès le milieu des années 1770. Près de 10 000 habitants à la fin du dernier siècle de l’Ancien Régime résident dans cette partie de l’Allier, et 1/5e vont aller devant le juge de paix entre 1791 et 1798. Les 2 600 actes de cette période concernent 2 330 affaires différentes où les gens de la terre (ceux qui la cultivent et qui en vivent) représentent 47,3 % des demandeurs et surtout 62,8 % des défendeurs, le reste étant essentiellement constitué par les commerçants et petits artisans. Cela permet aux auteurs d’écrire que « tous rôles confondus, les gens de la terre sont les utilisateurs les plus nombreux de la justice de paix dans ses différentes fonctions », c’est-à-dire aussi bien en justice civile que gracieuse, de conciliation ou bien pénale. Enfin, est rappelé en fin de chapitre la législation rurale issue de la Révolution française, prédominée par le Code rural du 28 septembre 1791, ainsi que plus accessoirement, par les lois des 11 septembre 1793 et 3 brumaire an IV (1796), respectivement sur les transports illicites de grains et sur les délits et les peines dans le cadre de la police rurale.

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Suit alors un très gros chapitre intitulé « Enquête sociale, économique et politique chez le juge de paix », le plus intéressant d’un point de vue strictement agraire et agricole. On apprend, entre autres, que 31,5 % des affaires sont exclusivement liées à des problèmes de propriété de la terre (droits, servitudes, biens-fonds, baux locatifs). Un grand tableau des différents groupes socio-économiques qualifiés est dressé où 55 % du total des interventions dépendent des gens de la terre. La Révolution française a permis dans cette région de l’Allier une « indéniable augmentation de l’accession à la qualification de ‘propriétaires’ par des catégories qui avant ne pouvaient juridiquement y prétendre […] et confère aux plus modestes d’entre eux un statut nouveau qui s’est débarrassé de l’ombre des servitudes féodales ». Cette région de polyculture parcellisée connaît également de fortes différences sociales, où se côtoient, souvent dans le cadre de conflits, laboureurs, petits cultivateurs, locataires, métayers et pauvres journaliers. Le monde artisanal est largement dominé par le groupe des sabotiers, vu l’importance dans cette région des massifs forestiers ; mais également par les commerçants de l’alimentation, dont les propriétaires de cabaret sont très fréquemment demandeurs face à de nombreuses « ardoises » de vin non payées par les clients.

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Le dépouillement informatique méthodique des minutes de justice a permis de dresser un tableau des céréales cultivées sur les 14 communes de ces deux cantons, céréales présentes dans 51 % des affaires. La primauté de la culture du seigle apparaît donc, également utilisé comme monnaie d’échange pour la vente d’animaux. Suivent alors le froment, souvent utilisé pour le règlement des baux locatifs, l’avoine et plus rarement l’orge et le méteil (mélange de froment et de seigle). Les problèmes liés à l’exploitation de la forêt comptent pour 37 % du total des affaires, où apparaissent de nombreux conflits sur l’appropriation du bois mort et des glands, et sur les nombreuses divagations d’animaux contre lesquelles les différents gouvernements révolutionnaires imposent un arsenal législatif important. Les animaux sont également sources de conflits dans ce monde rural autarcique. Bovins, chevaux, porcs, et ovins sont à l’origine de disputes engendrées par leur possession, leur entretien et leur échange ; la vaine pâture est condamnée par l’application sévère et rapide des lois en matière de délit rural. Ces animaux sont également très présents dans le cadre des baux locatifs car « le Bourbonnais est un lieu traditionnel de location et d’entretien des animaux sous forme de baux à cheptel ». Après thermidor an II, le poids juridique du propriétaire, en tant que bailleur, dans la balance du cheptel pèse plus lourd, et l’on assiste, de fait, à la prolétarisation du preneur cheptelier qui est systématiquement condamné dans les procès. Les problèmes viennent surtout de la question du croît et du profit des bêtes dont une bonne interprétation est donnée dans la Coutume du Bourbonnais :

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« On entend par le croît la multiplication des bestiaux qui se fait naturellement par génération ; et par le profit, on entend l’augmentation de valeur qui survient, soit par l’âge ou engrais, ou par la cherté du bétail ; on comprend aussi, sous le terme de profit, la laine, le laitage, le service que rendent les bêtes, et les fumiers et engrais qu’elles fournissent. »

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Ainsi, dans le cadre d’augmentation des prix sous les premières années de la Révolution, on comprend plus aisément l’importance des conflits liés au cheptel.

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Les conflits liés au métayage concernent 65,09 % des affaires de baux locatifs, (donc peu pour les baux de fermage dénommé « locaterie » dans cette zone), multiplicité due à la fréquence de baux verbaux, sans que le contrat fasse l’objet d’une authentification officielle devant notaire. Le paiement en nature est prépondérant surtout dans le cadre de l’inflation monétaire vécue à partir de la fin du Maximum. Les auteurs se consacrent alors à l’étude des salaires et des prix sur la région, où les années 1793-1796 apparaissent comme l’apogée de l’inflation. Les prix sont multipliés par 2, 3 voire 4 selon les produits, une forte détérioration du pouvoir d’achat se fait alors ressentir, ce qui pousse la population locale a user voire abuser du système de troc pour les échanges d’animaux et le paiement de produits, de marchandises, de services ou de dommages faits sur les propriétés. La recrudescence du troc permet alors aux auteurs de voir la « grande adaptation des populations rurales aux conditions changeantes de l’économie […] et l’habitant de la campagne sait alors donner aux choses leur valeur réelle marchande ».

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Les deux auteurs terminent ce deuxième chapitre par la place du politique dans les minutes de la justice de paix. Ils démontrent la persistance des anciens personnels seigneuriaux et des instances judiciaires royales au début de la Révolution, ainsi que des références au droit coutumier pour les nombreux aspects de la vie quotidienne non codifiés par les gouvernements révolutionnaires. Cet aspect du personnel judiciaire permet ainsi de faire la transition avec le troisième et dernier chapitre qui est consacré aux 1 894 individus qui ont ainsi pu être recensés à la lumière des minutes de justice. Tous les grands événements de la vie sont disséqués et toutes les catégories de personnes sont passées en revue avec une grande insistance sur la place de la femme dans ce monde rural très masculin et dominateur. Le dépouillement des inventaires après-décès permet de confirmer un taux d’alphabétisation relativement faible de par la quasi-absence de livres chez les défunts ou l’absence de signatures à la fin des actes (taux d’alphabétisation de 27,4 % pour les hommes contre 13,5 % chez les femmes). L’individu dans son cadre familial est ausculté, avec une place importante de la famille restreinte, mais 73 communautés sont tout de même présentes dans le corpus documentaire dont 54 % d’entres elles réalisées entre frères, sœurs et conjoints respectifs. Les communautés familiales bourbonnaises demeurent des « associations de pauvreté ». La nourriture, les vêtements, le logement, la perception du temps et de l’espace sont passés en revue. La culture matérielle de ces Bourbonnais pauvres est étudiée dans les moindres détails. L’innovation urbaine ne gagne que très peu ces cantons et la Révolution n’apporta dans ces modes de vie traditionnelle que très peu de modifications. Le chapitre se termine par le passage en revue d’une galerie de six portraits allant d’Étienne Esmelin du Bouhys, juge de paix sur toute la période, à Antoine Marcus dit Ramy, simple journalier.

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Cette région sud du Bourbonnais apparaît donc comme une zone aux formes traditionnelles de l’exploitation du sol, basée sur une polyculture vivrière et une utilisation intense de la couverture forestière. Une grande autarcie économique règne ainsi qu’une grande solidarité intra-familiale. Travail d’une très grande ampleur, les auteurs ont fait le choix de se cantonner aux seules minutes de la justice de paix, excluant ainsi d’autres sources qui auraient pu être primordiales comme les documents fiscaux ou notariaux. Ils écrivent que « les actes de justice de paix sont plus précis pour la connaissance de l’intérieur d’une maison par rapport aux actes des notaires qui ‘ont tendance à écrémer la couche supérieure ou moyenne de la société rurale’ » reprenant Emmanuel Le Roy Ladurie, mais cela reste peut être à vérifier dans ces campagnes du centre de la France. Enfin, malgré un certain manque de représentativité de l’échantillonnage documentaire et surtout l’absence, en note infra-paginale, de toute référence archivistique, le travail n’en est pas moins excellent même s’il nous présente une « vie banalement quotidienne ». Cette société rurale du sud de l’Allier, à la lumière des minutes de justice de paix, nous apparaît comme enracinée dans le terroir. L’ensemble social a été peu modifié, la misère demeure pour les journaliers, les métayers ou les sabotiers ; et les principaux propriétaires de l’Ancien Régime demeurent les maîtres du jeu économique, social et politique. Ici, même si l’onde révolutionnaire s’est ressentie dans les documents de justice, la Révolution n’a en rien changé la condition de vie de ces simples paysans.

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Sylvain Clavaud

José Miguel Martínez Carrión (éd.), El nivel de vida en la España rural, siglos xviii-xx, Alicante, Publicaciones de la Universidad, 2002, 734 p.

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Cet ouvrage, magnifiquement publié par l’Université d’Alicante, trouve son origine dans une des sessions du congrès d’histoire agraire tenu à Salamanque, en 1997, dont proviennent cinq des contributions, les six autres ayant été expressément demandées à leurs auteurs, le premier chapitre des douze qu’il comporte étant une présentation très détaillée et exhaustive par l’éditeur du volume, José Miguel Martínez Carrión. L’ouvrage est complété par les résumés des articles (en anglais et castillan), par une abondante bibliographie (p. 663-716) qui reprend les titres signalés par les différents auteurs, et sur laquelle nous reviendrons, par un appendice statistique (p. 613-661) regroupant les données brutes sur les salaires, dont la plupart figurent sous forme d’annexes dans les différentes contributions et dont d’autres ont été reprises d’autres publications. Ces chiffres qui concernent un grand nombre de régions espagnoles couvrent les années 1700-1936, même si aucune série ne couvre l’ensemble de cette période, celle qui concerne la Catalogne intérieure s’en approchant le plus (1720-1836).

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La bibliographie comprend environ 730 titres et devrait regrouper ceux qui figurent en abrégé (nom de l’auteur et date) dans les notes ou dans le texte ; or, ce renvoi n’est pas systématique et la recherche de la référence précise est parfois vaine (par exemple, Labrousse, 1962, cité p. 131, Tanner, 1981 et 1994, cité p. 407, ou Twarog, 1997, cité p. 413). Certes, il ne s’agit sans doute que de cas isolés, mais si l’on veut faire moderne (en se dispensant de citer exhaustivement les titres en note) il faut assumer le revers de cette modernité en reprenant avec rigueur tous les titres dans la bibliographie. Par ailleurs, on ne peut qu’être frappé, en lisant cette bibliographie, par la faiblesse de la présence française dans cette liste, puisque les contributions en notre langue ne dépassent pas les 25 auxquelles on ajoutera une ou deux traductions en castillan (Labrousse, Le Play), voire en catalan (Postel-Vinay, Vilar). C’est un signe certain de la désaffection qui frappe l’étude de notre langue dans la Péninsule, mais sans doute aussi du peu d’estime dans laquelle les économistes historiens espagnols tiennent non seulement tout ce qui ne parle pas anglais, mais encore tous les travaux un tant soit peu anciens : il est significatif à cet égard que dans l’abondante bibliographie citée par José Miguel Martínez Carrión dans son introduction, les deux tiers des travaux (170 sur 252) sont postérieurs à 1995 et 14 % seulement antérieurs à 1990. On ne s’étonnera pas, dans ces conditions que les œuvres qui cumulent les handicaps (dater et être le fait d’historiens français) ne figurent pas dans la bibliographie et sont tout à fait ignorées des auteurs, ce qui les conduit à des appréciations historiographiques qui, au mieux, prêtent à sourire. J’en donnerai un exemple tout à fait significatif plus bas.

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L’ouvrage est divisé en quatre parties, la plus importante, la première, « salaire et coût de la vie », regroupant quatre contributions. Leurs auteurs sont conduits à s’interroger en premier lieu sur la légitimité de leur démarche : que représente le salaire dans le monde rural ? les séries reconstituées, à partir de sources privées le plus souvent, ont-elles une signification qui dépasse le milieu où ces salaires ont été versés ? La prudence est de mise (p. 115) : il n’existe pas un marché national du travail, même si une estimation du salaire journalier moyen pour la période 1756-1936 est publiée p. 661. Localement même, les différences sont importantes : de 30 à 50 % entre la côte et l’intérieur catalan, au détriment de ce dernier (p. 127), mais, l’évolution est à peu près partout la même au long de la période considérée. D’autres questions se posent alors, dès que l’on a réussi à établir un salaire journalier type : celle, en particulier, d’aboutir au salaire annuel, c’est-à-dire au nombre effectif de jours travaillés, une quantité évidemment variable dans le court et le long terme. Le développement de la propriété paysanne constaté en de nombreux endroits au cours du xix e siècle ne peut qu’influer sur cet aspect, même s’il s’agit souvent de petite propriété. De même, le niveau de l’embauche réagit à l’inverse de celui des salaires, comme le montrent des exemples pris en Catalogne à la fin du xviiie siècle (baisse) ou à la fin du xixe (hausse) (p. 137-143) ; c’est que « le salaire est une réalité à deux visages. Le salaire est un revenu pour celui qui le perçoit, et un coût pour celui qui le paie » (p. 143).

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D’autres problèmes se posent si on veut passer du salaire réel au salaire nominal : si R. Garrabou et E. Tello s’en tiennent au bon vieux déflateur blé, les autres auteurs optent pour la constitution d’un « panier de la ménagère », dans lequel ils incluent divers produits, jusqu’à 15 variables dans le meilleur des cas (Navarre, 1907-1936), une pondération étant effectuée entre eux. Mais, finalement, les résultats sont sensiblement les mêmes : le premier tiers du xix e siècle est marqué par une hausse des salaires réels, alors que, partout, avec quelques nuances chronologiques, sa deuxième moitié est plus difficile ; à partir de 1900, et surtout de 1914, la hausse est réelle et souvent très forte, une période où l’action des syndicats est primordiale ainsi que le montre A. P. Martínez Soto pour la zone viticole du Sud-Est (Murcie, Albacete), les grèves étant les plus nombreuses dans les années 1917-1919 (p. 275). De nombreux autres aspects sont abordés par les différents auteurs : salaires masculins/féminins, comparaison travail spécialisé/non spécialisé, urbain/rural, etc. Comme on peut le déduire de la bibliographie, les comparaisons avec d’autres régions et d’autres pays sont nombreuses ; particulièrement intéressante est celle que mène J. Moreno Lázaro entre les débuts du capitalisme dans la Vieille-Castille rurale (Tierra de Campos) et les débuts de la révolution industrielle anglaise. Il montre que le journalier castillan est plus mal loti que l’ouvrier de Manchester : les salaires réels des paysans baissent et surtout les revenus familiaux, à cause de la désindustrialisation de la région (textile) qui met au chômage de nombreuses femmes et filles de paysans. Les grands gagnants de la surexploitation de l’ouvrier agricole sont les classes moyennes protégées par la politique douanière et favorisées par l’amélioration du réseau des transports dans cette région exportatrice de céréales (p. 107).

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La deuxième partie, « consommation et reproduction » s’intéresse à des problèmes liés aux précédents, mais en raisonnant à partir de l’exploitation ; comment réagit-elle face au marché ? Quelles sont les conditions nécessaires à sa survie ? Dans ce qu’il présente comme une « hypothèse à contre-courant » R. Domínguez Martín, à partir du cas de l’Espagne atlantique, montre qu’il n’y a pas antinomie entre la production pour la consommation familiale et la commercialisation, qu’en fait, ces produits (maïs, pommes de terre, châtaignes etc.) que l’on imagine destinés à l’autoconsommation sont bien souvent commercialisés, ou du moins une partie d’entre eux, ou encore sont destinés à la nourriture animale, soit lors des périodes de baisse des prix des grains, soit lorsque l’élévation du niveau de vie entraîne la hausse de la consommation de pain de froment et « libère » ainsi le maïs pour la nourriture des porcs et des bovins (à partir de 1860-1880 environ). Si bien, et c’est là que l’auteur estime aller à contre-courant, que ce sont les zones où l’autoconsommation est la plus faible (Asturies, Pays Basque) qui sont les plus prospères alors que la Galice présente l’exemple contraire. Quant à la nécessité de recourir au salariat, l’étude de trois types d’exploitations représentatives de la diversité catalane montre que c’est une réalité pour toutes, l’exploitation viticole étant la plus proche de l’indépendance. L’étude de deux villages montre bien que les modèles correspondent bien à la réalité, puisque même dans le Penedès viticole, seulement 12 % des exploitations considérées présentent un résultat positif à la fin de l’année (p. 343).

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Dans la troisième partie, santé et taille, sont fournies des données qualitatives qui permettent d’affiner les conclusions sur les effets de l’évolution du salaire réel : le recul de la mortalité infantile, même si l’Espagne est en retard sur les autres pays européens, est net à partir des années 1890 ; les campagnes sont légèrement favorisées par rapport aux villes jusque vers 1925, ces dernières se montrant plus salubres après cette date. En ce qui concerne les études anthropométriques, c’est en 1969 qu’Emmanuel Le Roy Ladurie et ses collaborateurs entamaient leur étude sur le conscrit français, qui devait aboutir en 1972 à une publication d’ensemble, affinée encore en 1976 en cartographiant les données au niveau cantonal (cf. les articles repris dans Le Territoire de l’historien et J.-P. Aron, P. Dumont et E. Le Roy Ladurie, Anthropologie du conscrit français, d’après les comptes numériques et sommaires du recrutement de l’armée (1819-1826), Paris-La Haye, Mouton, 1972). Or, ces travaux sont entièrement ignorés par les auteurs, d’où des notations comme celles-ci : « L’Espagne jouit d’un grand avantage sur les autres pays en ce qui concerne les données sur la taille des recrues. L’information sur le recrutement y est abondante à partir des années 1860… La construction des séries de taille peut y être réalisée à partir de 1857-58 » (p. 414-415), soit effectivement 40 ans après les données étudiées par E. Le Roy Ladurie. D’où aussi un résumé historiographique qui peut prêter à sourire : « Les études basées sur des sources anthropométriques émergèrent dans les années 1980 » (p. 21) ; « les principaux résultats furent obtenus dans les années 1990 » (p. 22 avec en note une liste de travaux datés de 1994 à 2001). Il faut dire que l’auteur de ces lignes, J. M. Martínez Carrión, tient les historiens pour quantité négligeable ; il prétend faire un « état de la question […] celle-ci étant posée principalement par la littérature spécialisée d’histoire économique et de biologie humaine » (p. 407) et donc peut écrire : « Les différences de taille entre les ruraux et les urbains mises en évidence par les biologistes intéressèrent les historiens économistes et rapidement commença à se diffuser ce que l’on appelle l’histoire anthropométrique (Steckel, 1995, Komlos et Tuff, 1998) » (p. 411, souligné par nous), les études des biologistes datant quant à elles des années 1975.

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Et cet oubli est d’autant plus regrettable que ce qui est présenté, à partir des études anglo-saxonnes ou espagnoles comme de grandes découvertes figurait déjà dans les conclusions d’Emmanuel Le Roy Ladurie, comme, par exemple, le fait que les conscrits alphabétisés soient plus grands que les analphabètes ou que la taille soit un indicateur global, et non seulement économique. Cependant, les recherches des historiens espagnols portent surtout sur la chronologie et l’évolution de la taille alors qu’une comparaison de la géographie des tailles eût été sans doute aussi éclairante : il semble bien, en effet, que les régions celtiques (Galice et Bretagne) se caractérisent par la petite taille de leurs conscrits, mais qu’en est-il de la Méditerranée ? Les Catalans et Valenciens sont-ils eux aussi de petite taille comme nos Languedociens ? Les comparaisons avec les écoliers japonais, les cadets de West Point ou les soldats de l’armée des Indes sont certes éclairantes, mais n’eût-il pas été aussi simple de confronter les résultats avec ceux tirés d’un pays voisin, très proche par de très nombreux aspects ? Mais, que voulez-vous ? publier en français avant 1980, et avant tout le monde, ce n’est pas sérieux.

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La dernière partie s’intéresse au travail des enfants et à l’éducation ; dans ce cas, nous avons droit à des études globales, couvrant l’ensemble du pays et qui permettent de déceler des différences intéressantes, mettant en relation le travail des enfants, généralisé à la campagne, et la scolarisation. Si le taux de scolarisation est plus élevé dans la moitié nord de la péninsule (p. 519), l’absentéisme est beaucoup plus fréquent au nord-ouest d’une ligne joignant la Navarre à l’Estrémadure (p. 532), zone où existent des écoles saisonnières, hivernales, si bien qu’en fait Aragonais et Catalans sont ceux qui bénéficient le plus de leur scolarité, même si, dans ces régions aussi, les régions rurales sont défavorisées. Il faut bien entendu distinguer entre garçons et filles, celles-ci étant défavorisées quantitativement (moins d’écoles) et qualitativement (enseignement spécifique) ; c’est pour cela que les provinces où les écoles mixtes sont les plus nombreuses (Castille, Pays Basque et ses confins) sont celles où le taux d’alphabétisation féminin est le plus élevé, (avec l’exception notable de la Galice) tandis que celles où les écoles de filles sont très nombreuses, celles-ci sont peu alphabétisées (région méditerranéenne). Ces études apportent aussi de nombreuses données sur le travail des enfants, les taux d’alphabétisation, le financement des écoles, mais on aurait aimé, encore une fois, des comparaisons avec les pays voisins. Mais n’en demandons pas trop, le recteur Maggiolo peut reposer en paix : son enquête effectuée avant 1880 et dans une langue pérégrine ne pouvait attirer l’attention des auteurs…

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Francis Brumont

Rita Guderman, Morastwelt und Paradies. Ökonomie und Ökologie in der Landwirtschaft am Beispiel der Meliorationen in Westfalen und Brandenburg (1830-1880), Paderborn, München, Wien, Zürich, Fernand Schöning, 2000 (« Forschungen zur Regionalgeschichte », Bd 35), 577 p.

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Il est rare qu’une étude d’histoire rurale revête un tel caractère brûlant en liaison avec des événements récents. C’est le cas de cet ouvrage de Rita Guderman consacré aux Marécages et paradis. Économie et écologie en agriculture : l’exemple des amendements en Westphalie et Brandenburg (1830-1880).

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Les grandes inondations de l’été 2002 ont engendré une sensibilité particulière à ce problème qui a déjà une longue histoire, et le livre contribue à ce qu’elles ne soient pas oubliées rapidement comme des malheurs exceptionnels. L’auteur traite de la relation entre agriculture et environnement à partir de l’exemple des progrès agricoles du xix e siècle. Son approche n’est pas soumise à la mode et elle ne montre pas du doigt les péchés des hommes dans leur relations avec la « Nature ». Elle englobe la problématique de l’environnement dans le contexte des activités économiques de la population rurale, et elle justifie de façon plausible la nécessité de mesurer les moyens et les problèmes de la production agricole selon les facteurs sol et eau.

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Les problèmes hydrologiques sont depuis toujours une composante de l’expérience de la population paysanne. Certaines terres ne pouvaient être utilisées que de façon limitée et des crues exceptionnelles pouvaient menacer sérieusement les fondements économiques des exploitations. Les paysans apprenaient à s’accommoder de ces problèmes, à intégrer en partie les inondations dans leur gestion et à prendre des dispositions pour l’amélioration de leurs terres. Cependant, ceci se déroulait dans un cadre social limitant l’utilisation des communaux à un groupe restreint, ce fonctionnement se faisait au détriment des derniers arrivants et des sans-terre. Les amendements de terres menés à bien par l’État prussien ainsi que par de nombreux propriétaires, dès avant le xixe siècle étaient dispersés. Après 1830, ils prennent une ampleur nouvelle aussi bien par les superficies traitées que par les mesures prises. Des projets concernant de vastes superficies ont permis à des techniciens de réorganiser le système hydraulique de régions entières, de façon à éviter les inondations, assécher les marécages et irriguer les prairies. L’auteur se livre à une étude comparative des projets, de leur mise en application et des problèmes qui en découlent dans deux régions : la partie orientale du pays de Münster et le Havelland. Ces améliorations ne peuvent être comprises qu’en prenant en considération l’état d’esprit du xixe siècle, c’est pourquoi l’auteur consacre un grand chapitre à cet « esprit xix e siècle ».

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Les penseurs bourgeois se fondaient sur des espoirs parfaitement exagérés d’augmentation de la production du sol ; ils en escomptaient une amélioration des conditions sanitaires dans les zones humides, et de plus cette colonisation intérieure devait contribuer à résoudre les problèmes sociaux. Par le développement de leurs propositions, les penseurs bourgeois dégageaient la notion d’une maîtrise technique de la nature ; ils tenaient médiocrement compte des expériences et des réflexions des personnes concernées et ils demandaient des mesures coercitives contre les paysans récalcitrants. Certes, on prit rapidement conscience des problèmes liés à de vastes interventions sur la nature, mais on discuta soit sur le plan technique soit sur la protection du paysage.

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Parallèlement à cela, l’État adoptait une politique rurale (Landeskulturpolitik) qui donnait les conditions préalables à l’exécution d’amendements sur une grande échelle. Jusqu’au milieu du xix e siècle ces encouragements furent encore renforcés par une nouvelle législation qui prévoyait des mesures de contraintes contre les propriétaires qui ne voulaient pas participer. Vers 1850, des techniciens de l’hydraulique furent sollicités et des mesures directes d’encouragement appliquées. Dans l’est du pays de Münster, de vastes améliorations furent effectuées à partir de 1849, sous la conduite de l’État ; il est vrai qu’elles souffrirent du manque d’expérience et d’une médiocre exécution. Pour les propriétaires participants, les résultats furent mitigés : selon la situation de leur terres, soit ils profitèrent du drainage ou de l’irrigation, soit ils virent leurs terres se déprécier. Ce n’est qu’à partir de 1880, avec l’introduction des engrais artificiels accessibles aux plus pauvres, que les améliorations en Westphalie connurent le succès. Dans le Havelland, des projets d’une telle envergure ne purent être menés à bien. D’une part, les améliorations étaient considérées en Westphalie comme une part de la politique d’intégration des provinces nouvellement conquises au début du siècle, ce qui explique une mise en œuvre plus cohérente qu’en Havelland. Mais d’autre part, les nombreux propriétaires de moulins situés le long de la Havel s’opposaient aux projets d’amélioration, et leurs intérêts professionnels étaient soutenus par le gouvernement de Potsdam. D’autres problèmes vinrent aussi du fait que l’amélioration de la qualité du sol étant en partie liée à la construction de canaux, ceci engendra de nombreux conflits d’intérêt.

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Indépendamment de ces mesures étatiques, des propriétaires ont aussi réalisé des amendements au cours du xix e siècle. Rita Guderman estime, malgré l’absence de chiffres, qu’ils furent bien plus importants que ceux menés dans le cadre des projets d’État. Les paysans se sont emparé du drainage et l’ont mené à bien rapidement. Ceci justifie l’idée que les paysans étaient favorables aux transformations qui leur semblaient utiles. En Westphalie, de nombreux paysans ont participé au début aux projets de l’État et ont mis de grands espoirs dans leur réalisation, puis ils s’en sont détournés car les graves problèmes induits les ont souvent ruinés. Les amendements paysans, réalisés sur une petite échelle, ont d’autant mieux réussi qu’ils étaient mieux à même de résoudre les problèmes éventuels. Les bénéfices furent sans doute inégalement partagés selon les classes sociales. Les propriétaires et les gros fermiers ont profité de ces travaux, alors qu’ils dépassaient souvent les possibilités financières des petits paysans, et les pauvres ont perdu des ressources vitales avec la mise en valeur des possessions collectives.

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Les interventions sur le système hydraulique eurent d’importantes conséquences sur la qualité des sols et sur le paysage, ce à quoi l’auteur consacre son dernier chapitre. L’amélioration de la qualité du sol sur une partie de la région va de pair avec la dégradation sur une autre partie, et ceci ne peut être rééquilibré que par l’utilisation des engrais. Des inondations apparurent dans des régions autrefois épargnées, de nombreux « types de paysages, avec leurs flore et leur faune caractéristiques » (p. 465) furent détruits et beaucoup de poissons disparurent des rivières. Les interventions sur le système écologique eurent des conséquences qui obligèrent à des mesures supplémentaires ; les régions amendées, jusqu’à aujourd’hui, « reçoivent des directives destinées à une bonne gestion du sol et de l’écosystème » (p. 489). L’espérance d’une maîtrise de la Nature s’est révélée illusoire.

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L’auteur attire ici l’attention sur une dimension importante de l’histoire rurale et montre la contradiction entre les prétentions et les résultats des projets étatiques. Ce faisant, elle fournit une importante et convaincante contribution à l’histoire de la réforme agraire du xixe siècle. Mais on peut regretter qu’elle juxtapose trop souvent les développements sur les deux régions au lieu de dégager les différences et les ressemblances. Un emploi plus conséquent de la méthode comparative aurait certainement approfondi les perspectives sur la Landeskulturpolitik et ses conséquences.

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Reiner Prass (traduction : Nadine Vivier)

Alain Tallier, La Vente des forêts domaniales des provinces méridionales du Royaume des Pays-Bas par le Syndicat d’Armotissement (1824-1830), Bulletin de la commission royale d’histoire, t. 168, Bruxelles, Palais des Académies, 2000, 302 p.

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Par cette contribution, l’auteur tente d’éclairer une facette mal connue des activités du Syndicat d’Amortissement mis en place par le souverain des Pays-Bas, Guillaume Ier. Le monarque avait confié à cette institution la gestion des domaines dans les provinces méridionales, l’actuelle Belgique, et en particulier la question des forêts domaniales aliénées entre 1824 et 1830. Outre une présentation de l’origine du Syndicat et les enjeux liés à sa mission en une soixantaine de pages de textes, Alain Tallier se livre à une approche essentiellement statistique sur près de 170 pages. Après une brève description des sources utilisées, l’ouvrage replace les ventes de biens domaniaux orchestrées par la Caisse d’Amortissement dans le contexte politique et socio-économique de l’époque et tente d’esquisser une « pesée globale » des résultats financiers.

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Grâce à lui, nous disposons désormais d’un bilan exact des superficies forestières aliénées au cours de la période hollandaise, sans compter celles concédées à la Société Générale. Ainsi, ce sont environ 74 000 ha que l’État batave abandonna aux particuliers et aux entreprises ! Comme l’explique fort bien l’auteur, la « privatisation occasionne des déchets » puisque le pouvoir central doit conserver les forêts dont les particuliers n’ont pas voulu en raison de leur état dégradé, des droits d’usage dont elles étaient grevées ou encore de leur enclavement. L’ensemble des informations statistiques figurées sur les nombreux tableaux à propos de la vente des 1 527 bois ne manquera pas d’éclairer des sujets aussi variés que les mutations du patrimoine mobilier et immobilier ou les évolutions du paysage rural belge. Qu’il soit ruraliste, forestier ou économiste, nul doute que l’historien trouvera un intérêt à ce livre très bien documenté, d’autant plus que son exploitation est facilitée par une disquette informatique jointe (fichiers Word et Excel) regroupant la totalité des données.

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Emmanuel Garnier

Annette Bourrut-Lacouture, Jules Breton. La Chanson des blés, Paris, Somogy éditions d’art, 2002, 264 p. Version anglaise : Jules Breton, Painter of Peasant Life, New Haven and London, Yale University Press, in association with the National Gallery of Ireland, Dublin, 2002, 264 p.

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Jules Breton (1827-1906) est aujourd’hui presque ignoré, alors que de 1865 à sa mort, il fut apprécié par ses pairs, reçut des prix et fut comblé d’honneurs : il fut membre de l’Académie des Beaux-Arts et de l’Institut. Sa notoriété dépassa la France et s’imposa aux États-Unis. Pourquoi fut-il oublié, comme bon nombre de ces peintres qui exposaient au Salon ? Depuis quelques années, leurs œuvres sont reprises et réexaminées. L’an passé, une exposition consacrée à Jules Breton fut organisée par le Musée des Beaux-Arts d’Arras, celui de Quimper et par la National Gallery d’Irlande à Dublin. L’ouvrage d’Annette Bourrut-Lacouture constitue le catalogue de l’exposition, publié aussi dans une traduction anglaise puisque le renom de Breton est plus grand chez les Anglo-saxons.

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Le texte s’attache à l’analyse précise de bon nombre d’œuvres de ce peintre productif, il s’attache aussi à présenter le personnage dans son contexte familial et son époque. Pour cela, il s’appuie sur les archives familiales (correspondance et journaux intimes), les publications de Breton et des critiques d’art. L’ouvrage suit globalement les grandes phases chronologiques, son maniement est d’autant plus facile qu’il est complété par un catalogue et un tableau des ouvrages présentés au Salon.

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Né à Courrières, Jules Breton sera toujours le peintre des paysages de l’Artois, mettant en valeur les grands horizons, la pureté de ligne des plaines, les effets des ciels. Attiré par la nature, il ne peindra pas la mine, exploitée ici à partir de 1850. Ses années de formation lui font d’abord découvrir l’école belge auprès de Félix De Vigne, dont il épousera la fille, Élodie en 1858. Puis il étudie à Paris dans l’atelier de Drölling, s’initiant à l’art académique d’Ingres, David et Vernet. En 1848, attiré par les idées de Louis Blanc, il participe à la révolution parisienne. Il peint Misère et Désespoir, expression romantique de son indignation contre la pauvreté. Il revient vite à son thème de prédilection, le paysage, avec les travaux des champs, les cérémonies religieuses et les catastrophes (le feu). De 1853 à 1861, ses toiles exposées au Salon sont récompensées : Le Retour des moissonneurs en 1853, Les Glaneuses en 1855, Le Rappel des glaneuses en 1859. Il traverse ensuite une période de doute. Attiré par le Sud dont il veut étudier la lumière, il voyage en Italie et répond à l’invitation du comte Duchâtel à peindre les vendanges au Château-Lagrange, son domaine près de Bordeaux. Il découvre la Bretagne en 1865, est séduit par la beauté de la lumière et des femmes. Il choisit les thèmes des eaux, et des femmes (lavandières, fileuses). Impressionné par la ferveur des Bretons, il représente les pardons.

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Jules Breton se révèle aussi écrivain. Encouragé par son ami José Maria de Heredia, il publie un recueil de poèmes, Les Champs de la mer, qui connaît un succès considérable auprès des critiques et auprès de nombreux poètes, parmi lesquels les Parnassiens, Victor Hugo, Anatole France. Ceci l’encourage à publier d’autres œuvres et ses mémoires, Un Peintre paysan, en 1895. Peinture et poésie sont pour lui complémentaires dans la recherche de la beauté ; ce double statut accroît sa renommée. Le marchand américain Samuel P. Avery lui passe des commandes pour les collectionneurs américains.

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Sa peinture aux solides qualités techniques et esthétiques recherche, selon la tradition classique, le beau idéal. En même temps, il combine les caractéristiques du naturalisme et du réalisme. Il exprime la beauté des paysages, attachant de plus en plus d’importance à la lumière. S’appuyant sur une étude minutieuse de la vie rurale, il peint le travail, surtout celui des femmes, dans leurs aspects paisibles ou joyeux, alors que Millet montre avant tout les peines et les difficultés. Ses personnages prennent à la fin de sa carrière, une dimension emblématique, telle la Glaneuse en 1877. Pourquoi est-il tombé dans l’oubli après avoir acquis une telle renommée ? Sévèrement critiqué par Baudelaire, il a sans doute souffert aussi de sa reconnaissance par les instances officielles alors que les Refusés et les Impressionnistes incarnaient la modernité.

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L’ouvrage d’Annette Bourrut-Lacouture brosse le portrait d’un homme au caractère simple et intègre. Son étude est très approfondie et sérieuse. Elle incite à lever les derniers points d’ombre : quelle fut l’influence exercée par Breton au sein des jurys (Salon, École des Beaux-Arts) ? quelle fut aussi l’influence mutuelle entre les deux frères, Jules et Émile, dont on aimerait connaître un peu l’œuvre ? Questions qui prouvent tout l’intérêt de ce beau catalogue : intérêt esthétique certes, et les reproductions sont d’une excellente qualité, mais ce texte présente aussi un intérêt historique grâce à son souci de remise dans le contexte, il nous apporte des perspectives sur les goûts des citadins dans les années 1850-1880, leur sensibilité à la vie rurale.

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Nadine Vivier

Annie Bleton-Ruget, Pierre Bodineau et Jean-Pierre Sylvestre (dir.), Pays et territoires. De Vidal de la Blache aux lois d’aménagement et de développement du territoire, Dijon, Éditions Universitaires de Dijon, coll. « Territoires contemporains », 2002, 142 p., 22 €. Annie Bleton-Ruget (dir.), Pays et frontières culturelles en Bresse, Pierre de Bresse, Écomusée de la Bresse Bourguignonne, Château, 2002, 149 p., 14 €

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Les études sur la notion de pays sont d’actualité surtout depuis les lois de décentralisation et d’aménagement du territoire, celles de 1995, dites « lois Pasqua », qui veulent promouvoir le pays comme référence pour le découpage du territoire national, et celles de 1999, dites « lois Voynet » qui introduisent la notion de développement durable. Deux publications collectives réalisées sous le patronage d’organismes bourguignons (Université de Dijon et Écomusée de la Bresse) viennent à propos pour nourrir la réflexion sur l’organisation et l’aménagement du territoire national.

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Le premier ouvrage (Pays et territoires. De Vidal de la Blache aux lois d’aménagement et de développement du territoire) constitue la publication issue de journées d’études pluridisciplinaires tenues à l’université de Bourgogne ; il regroupe 11 contributions de sociologues, d’économistes et d’historiens. Le recueil comporte d’une part des textes d’un caractère général qui présentent des perspectives historiques et des analyses du concept de « pays », et d’autre part des études de cas pour illustrer les réflexions théoriques.

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Deux contributions définissent la perspective historique dans laquelle se situe la réflexion. Dans un article intitulé « Pays et État-Nation », Jean-Pierre Sylvestre propose une analyse des relations entre les entités locales et régionales d’une part et l’évolution de l’État-Nation d’autre part. Partant d’une étude sémantique du mot « pays » l’auteur montre comment l’État-Nation devenu à l’époque contemporaine, en France, inséparable de la notion de citoyenneté – « un système politique fondé sur la participation des citoyens au destin national » – s’est construit progressivement dans un rapport dialectique avec les régions ou « pays ethniques fondés sur l’origine commune du groupe uni par des liens communautaires ». L’enjeu actuel, à la lumière des lois de décentralisation, est de concilier le civisme national fondé sur les valeurs républicaines et le sentiment d’appartenance locale susceptible de favoriser des initiatives et des prises de responsabilités. C’est en dépassant les tensions entre universalisme et particularisme que les pays pourront trouver leur place dans les projets d’aménagement du territoire. Après avoir été plus ou moins étouffés au nom de la priorité donnée à l’unité nationale, les pays ont été redécouverts dès la fin du xixe siècle par l’école de géographie qui s’est formée autour de Paul Vidal de la Blache. C’est le sujet de la contribution d’Annie Bleton-Ruget (« Les Pays vidaliens : aménagement du territoire et espaces ruraux entre démarche savante et enjeux politiques »). Les pays sont effectivement remis à l’honneur quand, avec la géographie vidalienne, s’est imposée la nécessité d’un découpage territorial de la France pour appréhender et comprendre la diversité de l’espace national et, déjà, réfléchir aux problèmes d’aménagement. Les Vidaliens voient surtout le découpage territorial en « régions naturelles » fondées sur le sol et le climat, éléments déterminants, à leurs yeux, pour comprendre les activités humaines. Cette approche de la ruralité française veut toutefois éviter un déterminisme simpliste, en prenant en compte la vie sociale et le sentiment d’appartenance. Ainsi le pays trouve sa place en tant qu’« unité locale naturelle consacrée par l’usage » en se distinguant des circonscriptions administratives considérées par certains Vidaliens comme des découpages artificiels.

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Deux contributions analysent ensuite le concept de « pays », tentant d’en donner une définition et des critères de détermination. Jean-Jacques Bavoux présente une contribution théorique intitulée « Pays et polysémie géographique du territoire ». Partant de la distinction entre espace et territoire, l’auteur considère que le pays est un territoire puisqu’il est un espace socialisé, « le produit de la volonté des hommes ». Cette définition très générale ne rend pas compte de la complexité du contenu des pays et des critères pour les déterminer et les caractériser. J.-J. Bavoux estime qu’aujourd’hui les notions de « système », de région organisée et polarisée autour d’un centre, d’espace relationnel vécu et perçu comme tel par les habitants, doivent être prises en compte pour définir un pays. Reste le problème de la détermination des limites qui dépendent du choix d’un critère pertinent pour caractériser le pays. La contribution de François Aubert, Denis Lepicier, Philippe Perrier-Cornet se référant à un critère particulier propose une analyse de « La notion de pays au point de vue de l’économie régionale ». Les auteurs se placent dans une perspective de développement territorial en rapprochant les pays des « régions économiques ». Le pays doit devenir une « unité spatiale de gestion de projet de développement », un espace relationnel susceptible de valoriser les ressources locales dans un cadre possédant une certaine homogénéité historique et culturelle. Trois facteurs doivent y contribuer : la demande extérieure, la polarisation autour d’un centre, le développement endogène dans un milieu apte à valoriser les ressources internes du territoire. Les difficultés de ce schéma viennent des disparités régionales dans les possibilités de développement, d’où l’importance que les auteurs accordent à la solidarité ville-campagne au niveau d’un bassin d’emploi.

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L’évolution récente de la notion de pays, confrontée aux autres structures de découpage territorial et d’aménagement local est directement traitée dans la contribution de Pierre Bodineau : « Permanences et mutations des pays dans l’aménagement du territoire ». Partant de l’expression « retour au pays », l’auteur montre que depuis 1960, trois phases ont marqué l’évolution des politiques d’aménagement du territoire et les attitudes à l’égard des pays. D’abord il s’est agi des « pays de l’État » : la politique d’aménagement est venue d’en haut, via la datar, par les « contrats de pays » pour revitaliser l’espace français face à la centralisation parisienne. Puis, dans les années 1980, avec les lois de décentralisation, les pays étaient « en filigrane » dans le cadre d’un partenariat État-Régions (chartes intercommunales de développement). À partir de 1995, avec les lois Pasqua et Voynet la notion de pays est réintroduite avec le concept de développement durable et la prise en compte des agglomérations ou des communautés d’agglomération comme pôles d’impulsion, mais sans que soit clairement abordée la question de la place des circonscriptions existantes.

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Ces analyses sont prolongées par les réflexions de Marc Guérin et Patrick Maquay, « Les pays dans la dynamique intercommunale : une vision prospective ». Les auteurs envisagent plusieurs scenarii pour promouvoir les pays et articuler cette structure socio-spatiale avec les autres divisions du territoire national. Les pays se justifient au nom de l’efficacité de l’action publique par la coordination de services et d’acteurs divers en vue du développement économique local. Ainsi seraient mobilisés les élus et les « forces vives » avec le souci d’assurer une certaine égalité des chances entre « micro-territoires ». Les facteurs favorables à cette promotion des pays dans cette perspective sont la décentralisation, l’articulation avec les communautés d’agglomération pour favoriser une polarisation harmonieuse des territoires, et enfin un concours des institutions européennes comme acteurs financiers. Trois scenarii sont dès lors possibles : le pays devient une circonscription de l’État central rénové par la décentralisation, le pays s’intègre dans une Europe des régions tandis que s’effacent les anciennes circonscriptions ou le pays devient une structure d’équilibre pour maintenir une certaine activité des espaces sociaux menacés par le poids des grosses agglomérations.

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Ces diverses contributions théoriques sont illustrées par des études de cas. Quatre régions ont été analysées en fonction de la notion de pays, mais chaque fois d’un point de vue différent. L’exemple de la Bourgogne permet d’analyser l’impact sur la population d’un compartimentage de l’espace. Dans une contribution intitulée « Les pays de Bourgogne vus par les élus et les habitants », Robert Chapuis et Sophie Passègue présentent les résultats d’une enquête. Dès 1976, la Bourgogne avait bénéficié d’un zonage en 23 pays. Dans une enquête qui eut lieu en 1997, il s’est agi de savoir dans quelle mesure habitants et élus avaient conscience d’habiter un pays avec ses spécificités et ses limites. Or, il s’avère que le pays au sens des lois de 1995 évoque assez peu de choses. C’est surtout par rapport à la commune que s’exprime un fort sentiment d’appartenance. Les critères qui pourraient être considérés comme les plus aptes à définir un pays sont, dans l’ordre décroissant, l’histoire, les facteurs naturels, l’économie et la culture. Le problème des limites laisse une impression de flou. Ainsi l’exemple bourguignon montre que la prise en compte du pays dans les mentalités des élus, et plus encore des habitants (car il y a des décalages entre les deux), n’est pas toujours une donnée d’évidence.

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L’exemple du Diois présente l’originalité d’un pays enclavé. En intitulant son texte « Des bons usages de l’enclavement : une analyse sociologique du ‘Pays du Diois’ », Yannick Sénebé propose une présentation du Diois comme territoire de projet et espace vécu. Incontestablement, le Diois, correspondant à la moyenne et à la haute vallée de la Drôme, a vocation à constituer un pays du fait d’une réelle cohésion géographique, économique, culturelle et sociale. Son originalité est d’être un territoire isolé qui fut occasionnellement une zone de refuge (présence protestante), mais aussi un espace de déplacements humains : émigration vers les villes en raison de la faiblesse du bassin d’emploi, mais aussi attirance de ce territoire préservé, apprécié pour sa qualité de vie. Ainsi, l’enclavement, après avoir poussé au départ, tend aujourd’hui à attirer touristes et nouveaux résidents. Cette attraction peut être un atout, à condition que ces flux soient maîtrisés et que l’identité du pays soit préservée.

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La Franche-Comté constitue un champ d’observation favorable à l’étude de la formation des pays. Florence Vaivre, dans une contribution intitulée « La formation des pays : quelques mécanismes tirés d’un exemple franc-comtois » veut élaborer, au-delà de l’étude de cas, « une trame conceptuelle adaptable à l’analyse d’autres espaces ». Son champ d’observation est un petit territoire, le pays Loue-Lison qui comporte un plateau, une côte, des fonds de vallée. Sur le plan humain, les vieux villages de fond de vallée se dépeuplent alors que sur le plateau se développent des lotissements avec une population assez mal intégrée. Pour structurer cet espace et constituer un pays, l’auteur propose une coordination efficace de toutes les activités, la mobilisation de ressources complémentaires, la mise en œuvre d’un habitat mixte permettant à la fois l’intégration des nouveaux habitants et la conservation du patrimoine. Il s’agit, en somme, de rechercher un compromis qui dépasserait la concurrence entre urbanisation, agriculture et tourisme pour mettre en œuvre des projets complexes.

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La région Poitou-Charente illustre les difficultés d’organisation des relations entre complexes urbains et espaces ruraux. La contribution d’Emmanuelle Renaud – « Pays et intercommunalité à l’épreuve de la périurbanisation » – traite de la question de la solidarité et des complémentarités entre espaces ruraux et communautés d’agglomération. Cette solidarité souhaitable pour organiser un pays cohérent ne va pas sans difficultés dans un espace comme la région Poitou-Charente où s’est développée l’intercommunalité. La loi de 1999 a mis en place 32 pays en utilisant pour le découpage territorial des critères variés. L’auteur en arrive à distinguer trois types : les pays « massifs » (zones rurales organisées autour d’un bourg-centre), le binôme urbain/rural, les aires urbaines des villes principales (Poitiers, Angoulême, La Rochelle, Niort). Or, à ce niveau apparaît une réelle difficulté due essentiellement à la fragmentation du territoire entre les pôles urbains et leur périphérie et aussi au sein-même des couronnes périphériques (il faudrait y ajouter une ouverture extérieure qui ignore le pays, en l’occurrence le Futuroscope de Poitiers). Cette situation explique l’indécision qu’il y a à identifier clairement un pays ainsi que les difficultés pour relever le défi de l’aménagement des espaces semi-urbains et, plus largement, pour organiser le territoire en articulant les espaces ruraux avec les communautés d’agglomération.

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Cette série d’études de cas introduit à la seconde publication qui est entièrement consacrée à un territoire précis, la Bresse. Cette région fournit une bonne illustration pour mettre en lumière les problèmes que pose l’organisation d’un territoire en pays.

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Cet ouvrage est le résultat d’un colloque organisé en novembre 2001 à l’initiative de l’Écomusée de la Bresse et en réponse à un appel d’offre de la mission du patrimoine écologique. Il s’agit d’une publication qui se veut « un outil de connaissance dans un contexte qui est celui de la recomposition des territoires ruraux en mettant en évidence des singularités et des diversités culturelles ». Du fait de sa situation géographique et de ses caractéristiques, la Bresse offrait un terrain d’analyse propice à l’examen de la complexité des systèmes de démarcations territoriales. L’ouvrage comporte deux parties : la première présente des héritages historiques, la seconde se veut une approche géographique et socio-économique de l’espace bressan à travers les vicissitudes d’un modèle d’occupation et de mise en valeur de ce territoire.

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Le point de départ des héritages historiques est la référence au traité de 1289 (Laurence Granit, « Le traité de 1289 : naissance d’une frontière »). L’auteur explique les conditions et les conséquences d’un échange de territoires entre le duc de Bourgogne et le comte de Savoie qui aboutit à fixer une frontière entre deux espaces politiques et administratifs : de là l’existence de deux Bresses, l’une bourguignonne, l’autre savoyarde, séparées par une ligne approximative allant de Tournus à Cuiseaux. Cette ligne correspond aujourd’hui à la limite entre les départements de la Saône-et-Loire et de l’Ain (on regrettera l’absence d’une carte précise qui n’aurait pas fait double emploi avec les autres cartes de l’ouvrage). Toutefois l’auteur fait remarquer que cette frontière n’était pas étanche ; elle conservait une certaine porosité, notamment dans le domaine du droit. C’est ce que précise Jean Bart (« Les Bresses des juristes ») qui commence par rappeler que la Bresse est traversée par la frontière qui sépare une France du Nord où s’applique un droit coutumier (en l’occurrence celui de Bourgogne) et une France du Sud, restée fidèle à la tradition du droit romain (pays de droit écrit). La frontière entre ces espaces juridiques suit à peu près la vallée de la Seille. Ces deux droits se différencient à propos de la situation de la femme mariée par rapport aux biens du ménage, et à propos des règles d’héritage. Mais l’auteur relativise le rôle de cette frontière. Non seulement on observe une interpénétration des deux droits, mais la pratique notariale et le choix des protagonistes pouvaient déroger à la règle.

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La question des frontières culturelles de la Bresse issues de l’histoire se pose aussi à propos de la langue. Dans une contribution intitulée « La différence linguistique entre la Bresse du Nord et la Bresse du Sud », Gaston Terraillon situe la Bresse sur la carte linguistique de la France où s’étendaient traditionnellement trois aires linguistiques : langue d’oïl au Nord, langue d’oc au Sud et franco-provençal de la région lyonnaise à la Suisse romande et au Val d’Aoste. La Bresse est traversée par la frontière entre l’aire des patois d’oïl et celle du franco-provençal. Là encore, c’est la vallée de la Seille qui sépare ces deux espaces. Les limites des diocèses et l’influence des villes épiscopales (Chalon et Lyon) ont joué un rôle dans la géographie des aires linguistiques, puis dans la francisation de l’espace bressan. Cette analyse est prolongée par les développements savants de Gérard Tavernier. Son texte, « La frontière linguistique en Bresse », donne un contenu aux deux aires en s’appuyant sur les différences dans la phonétique et la lexicologie tout en constatant que la Seille peut être franchie. Là encore il s’agit d’une frontière peu rigide de sorte les aires linguistiques s’interpénètrent. Concluant ces études sur la langue, la brève contribution de Jean-Baptiste Martin – « Limites linguistiques : quelques remarques méthodologiques » – met en garde contre une attitude trop réductrice qui, en valorisant à l’excès les différences et la rigidité des frontières, négligerait les ressemblances et les zones de transition. L’auteur considère en particulier que la question des frontières linguistiques doit être située dans un contexte plus large.

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C’est ce que propose Annie Bleton-Ruget en présentant « Gabriel Jeanton et les frontières culturelles dans les années 1930 ». Compte tenu des travaux de Gabriel Jeanton sur la limite nord-sud en Mâconnais et en Bresse cette référence a paru indispensable. Annie Bleton-Ruget rappelle que Jeanton est l’inventeur des deux Bresses (celle du nord et celle du sud). La distinction entre les deux repose sur trois critères : la langue, le droit et l’habitat révélateur d’un espace culturel (toits pentus et tuiles plates au nord, toits à faible pente et tuiles creuses au sud). Mais en même temps Jeanton est aussi l’introducteur localement du « modèle vidalien » du découpage du territoire national en pays définis par le milieu naturel et son influence sur les activités humaines. Ainsi dans une approche non dénuée d’arrière-pensées idéologiques, Jeanton défend la conception régionaliste d’une Bresse unique, pays historique victime des vicissitudes administratives et politiques. Il valorise ainsi la culture méridionale et ses traditions rurales, un midi mythique auquel, selon lui, appartiendrait la Bresse, la frontière culturelle apparaissant alors comme « une ligne de résistance d’un sud menacé ». Mais dans les années 1930, le temps n’est plus celui des nostalgies sur le déclin des « vieux pays » mais celui d’une transformation économique, particulièrement par « la labellisation de productions issues du terrain », transformation qui touche l’ensemble de la Bresse.

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La seconde partie de l’ouvrage, intitulée « Dynamiques agricoles et modes d’identification », présente les synthèses des rapports de Claire Delfosse et Christophe Wissenberg, géographes, et de Patricia Pellegrini, ethnologue. Les textes ont été rédigés par Laurence Janin et Annie Bleton-Ruget. La contribution intitulée « Cartographie d’un modèle bressan », veut rendre compte « de facteurs d’identification de l’espace bressan comme modèle économique ». L’espace géographique considéré, constitué de 23 cantons, dépasse les limites administratives des départements de la Saône-et-Loire et de l’Ain. Des cartes précises mettent en évidence les différences dans la géographie et l’économie de la Bresse. Trois espaces ont pu être individualisés : une Bresse du Sud dynamique avec un système productif intensif ; une Bresse du Nord-Ouest influencée par Chalon où la grande culture céréalière est bien représentée ; une Bresse du nord démographiquement déprimée, avec un système productif traditionnel. Il n’en demeure pas moins que par rapport aux territoires voisins une incontestable identité bressane existe dans l’économie rurale : pays de plaine peu boisé, population rurale relativement forte, système productif fondé sur l’association polyculture/élevage.

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Les caractéristiques du système productif de la Bresse rurale, où un élevage important (bovins, volailles) est associé à l’agriculture, sont confirmés par la contribution qui traite des « Pratiques d’élevage et formes de valorisation des produits dans les systèmes agricoles régionaux ». L’élevage bressan est complexe. D’une part il y a l’élevage laitier : le lait est valorisé sous forme de beurre ou de fromage dans un cadre resté longtemps individualiste ; d’autre part il y a l’élevage des volailles, emblématique de l’identité bressane. Une évolution vers le système coopératif s’est fait jour à partir des années 1930 et une aire d’appellation « volailles de Bresse » a pu être déterminée. Après 1980 il a fallu s’adapter aux contraintes des quotas laitiers. Des coopératives ont été absorbées par le secteur privé, mais d’autres ont résisté en jouant le jeu de la qualité, surtout au sud et à l’est à la fois pour les produits laitiers et les volailles. Le texte intitulé « Appellations d’origine, délimitations territoriales et fronts d’identification » analyse les rapports existants entre une production labellisée, donc une qualité reconnue, et son support territorial où se mêlent les éléments culturels (les représentations), et les pratiques effectives. Les appellations correspondent bien à une stratégie d’identification, spécialement pour les volailles (race et aire de production). Plus globalement, il s’agit de promouvoir une volaille dégagée des contraintes productivistes ainsi que les qualités du beurre de l’Ain et du bleu de Bresse, ces produits étant liés à un terroir bien précis. Ainsi, l’image de la Bresse longtemps perçue négativement, se trouve valorisée par la référence à des produits de qualité labellisés.

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La conclusion du livre est à deux voix, toutes deux bressanes : celle d’un historien médiéviste, le regretté Marcel Pacaut, et celle du moderniste Pierre Ponsot. À la lecture de leurs textes il apparaît que la Bresse est bien « Un territoire en débat ». Pour Marcel Pacaut, la Bresse est une. Des divisions existent certes, héritages de l’histoire, mais elles sont autant est/ouest que nord/sud, ce qui relativise la réalité d’une frontière nette séparant une Bresse du Nord bourguignonne et une Bresse du Sud savoyarde, devenue Bresse de l’Ain. Marcel Pacaut fait surtout valoir que les limites ont toujours été perméables et que les facteurs d’unité identifiant un pays de Bresse l’emportent nettement, qu’il s’agisse de la géographie, de l’économie (polyculture/élevage), des modes de vie et de l’organisation d’un espace resté encore largement rural structuré autour de bourgs-centres et de petites villes. Pierre Ponsot est plus nuancé. Mais il constate aussi que la principale limite culturelle nord-sud (la vallée de la Seille) n’est pas une frontière linéaire rigide séparant radicalement deux espaces. Reste à savoir si la limite nord-sud est importante et si elle a un impact significatif sur la vie concrète des habitants. L’auteur laisse la question en suspens comme objet de débat, tout en reconnaissant que l’évolution récente tend à atténuer les particularismes locaux et que l’influence des villes périphériques vient interférer avec les vieilles différences culturelles. Finalement se pose le problème de la confrontation de la Bresse avec les projets de mise en place des pays, car la Bresse offre l’exemple d’un espace soumis à la dialectique unité-diversité. Ce n’est certainement pas le seul territoire de l’espace français qui se trouve dans cette situation.

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Ces deux publications sont riches d’informations. Elles ont le mérite de multiplier les points de vue et les méthodes d’approche puisque des historiens, des géographes, des économistes, des linguistes, des ethnologues se sont associés pour présenter les diverses contributions. D’aucuns regretteront peut-être l’absence d’une analyse qui s’attacherait véritablement à l’histoire dans la longue durée pour expliquer la structuration de certains territoires en « pays ». On pense par exemple à la genèse des processus de polarisation autour de centres urbains qui ont souvent été à l’origine de la transformation d’espaces hétérogènes et éclatés en un espace relationnel apte à donner un certain contenu à un territoire organisé, vécu et perçu comme pays. Il est vrai qu’il n’était pas possible de tout dire et les auteurs ont choisi de privilégier l’époque contemporaine. Quoi qu’il en soit, la lecture des diverses contributions montre bien la complexité de la notion de pays et les problèmes que posent les projets de décentralisation : détermination des limites territoriales, interférence avec les circonscriptions administratives existantes (les départements et les régions semblent devoir conserver un rôle important), contenu des pays dans les projets d’aménagement du territoire, choix des cadres institutionnels et des acteurs privilégiés pour mener à bien les projets de développement local, sans compter les difficultés dues à l’inégalité des richesses et des potentialités régionales. Il apparaît clairement qu’il ne sera sans doute pas possible d’appliquer une règle générale, avec un critère unique, pour l’ensemble de l’espace français. Il faudra s’adapter, trouver des compromis avec les élus et les « forces vives » (associations, syndicats, groupements professionnels, experts), et tenir compte des structures existantes (intercommunalités, communautés d’agglomération). Dans cette perspective le pays n’aura de sens que s’il intègre harmonieusement la ruralité par l’équilibre villes/campagne dans l’aménagement du territoire.

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Ainsi, ces deux ouvrages ont l’intérêt non seulement de débrouiller une réalité complexe, mais encore de mettre en garde contre le danger qui consisterait à valoriser à l’excès les spécificités, les particularismes locaux à des fins qui ne seraient pas innocentes. On ne peut que conseiller la lecture de ces deux publications à tous ceux qui sont concernés par les réflexions et les débats autour des pays.

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Serge Dontenwill

Virginie Bodon, La Modernité au village. Tignes, Savines, Hubaye. La submersion de communes rurales au nom de l’intérêt général, 1920-1970, Grenoble, Presses Universitaires de Grenoble, coll. « La Pierre et l’Écrit », 360 p., 30 €

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L’ouvrage de Virginie Bodon répond au légitime souci de vulgarisation d’une thèse. C’est à celle-ci, soutenue en 1997 à l’université Lyon ii que le lecteur curieux de sources, bibliographie et annexes complètes, devra se reporter. Les exigences de la méthode universitaire sont à l’œuvre : méthode fondée sur le croisement d’informations diverses : durée chronologique (un temps plutôt moyen que long), étude comparée de trois sites des vallées de l’Isère (Tignes), et de la Durance (Savines et Hubaye) destinés disparaître à l’avantage des barrages de Tignes et Serre-Ponçon.

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L’affiche filmographique de L’Eau vive plante le décor du livre dès la couverture. L’affaire traitée est d’abord humaine, puisqu’« elle consiste à priver de leurs repères et habitudes, sinon plus largement de leurs droits à vivre sur les traces de leur passé, un millier et demi de personnes » : 384 à Tignes, 153 à Ubaye, les autres à Savines, soit la population de trois chefs-lieux et de leurs hameaux. Outre les villageois, ce sont des terres labourables, des pâturages qui sont menacés de disparaître, mais aussi un pôle industriel (Savines), et un pôle touristique (Tignes) qui sont priés de se déplacer.

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L’affaire est technique : deux barrages cyclopéens, celui de Tignes sur l’Isère, et celui de Serre-Ponçon sur la Durance, doivent permettre des retenues d’eau susceptibles d’alimenter des centrales hydroélectriques. À ce sujet, l’aménagement proposé de la Durance vise aussi, et à la différence de l’aménagement de la haute-Isère, le développement agricole de sa vallée. Dans les deux cas, les projets remontent au milieu du xixe siècle, tout comme le projet d’aménagement du cours du bas-Rhône, et d’autres encore. Il faut voir là l’influence d’une élite d’ingénieurs, acquise aux idées saint-simonniennes de progrès, de modernité et portée à remodeler le territoire conformément à ses aspirations. La maîtrise technique acquise, reste à recevoir l’autorisation d’agir. Et c’est sur l’État que se fondent les aspirations les plus pressantes.

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L’affaire est donc aussi politique. Le Second Empire, la Troisième République et l’État français, avaient laissé traîner les projets ; la Quatrième République, portée par l’élan de la Libération et mue par la confiance illimitée que ses dirigeants plaçaient dans le progrès, ferait taire toutes hésitations ou oppositions aux grands chantiers susceptibles d’assurer la puissance française. Et la quête de celle-ci, mise dans la dépendance du développement énergétique du pays, autorisait à évoquer l’« intérêt général » voire l’« intérêt supérieur de la nation », ce qui n’est évidemment pas tout à fait la même chose). Ainsi fut-il décidé de fonder l’avenir de la France sur sa production énergétique ; en l’occurrence, le choix porta sur l’électricité. Lorsque fut tranché le long débat opposant les partisans de la thermoélectricité à ceux de l’hydroélectricité en faveur de cette dernière, rien ni personne ne devait plus arrêter les promoteurs d’une idée qui avaient dû batailler un siècle avant d’avoir gain de cause. Au nom d’intérêt général et d’intérêt supérieur de la nation, les populations concernées renonceront, de gré ou non, à leur vie dans leur village, à leurs habitudes comme à leurs biens.

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L’auteur décrit le village, tel un « lieu de travail ». Il est plus que cela ; il fonde, sur sa durée miltiséculaire, voire millénaire ou plus, un fort esprit communautaire qui cadre peu avec cet « idéal du petit » que lui attribuent les acteurs du développement contemporain. Virginie Bodon cerne mieux ceux-ci que celui-là. Les apports les plus importants de son livre concernent l’état d’esprit des ingénieurs des Ponts et Chaussées, le fonctionnement des sociétés électriques, la stratégie générale de l’administration. La démonstration est convaincante en plusieurs domaines : l’intervention croissante de l’État dans les secteurs d’utilité publique, son plein épanouissement au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, lorsque l’État planificateur et aménageur renforce ses moyens d’action; les nationalisations constituent alors de puissants instruments de politique économique.

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Ainsi, très logiquement, la création d’Électricité de France (edf) en 1946 permet-elle de lever les obstacles jusqu’alors dressés contre la volonté des hydroélectriciens, tout en uniformisant les intérêts des diverses sociétés privées. Les énergies solaire et nucléaire étant à l’étape expérimentale, les barrages, désormais retenus comme infrastructures de développement économique, rentrent dans l’inéluctabilité de l’aménagement. Les services de l’Équipement edf relaient les ingénieurs des Ponts et Chaussées dans la construction des chutes d’eau. Entreprise nationalisée en situation de monopole, edf est alors tenue de faire face à l’opinion publique. Parallèlement aux enquêtes d’utilité publique, commissions et préfets se trouvent en prise directe avec les populations des villages appelés à être ensevelis par les eaux. Tignes en 1952, Ubaye et Savines quelque sept ans plus tard.

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Le livre de Virginie Bodon offre une triple contribution à l’histoire contemporaine. À l’histoire de l’entreprise : elle alimente le débat sur la capacité entrepreneuriale à poursuivre un projet, et le réaliser malgré les oppositions locales : l’entreprise est-elle au service de la société, ou l’inverse ? Ce qui conduit à discuter de l’intérêt général. À l’histoire de l’électricité, elle apporte, sous l’autorité d’Henri Morsel, de solides articulations entre personnel dirigeant, logiques internes et choix techniques. À l’histoire de l’aménagement du territoire, elle fournit matière à réflexion sur le rôle remodeleur de l’État, incitant, par-là même, à s’interroger sur le fameux intérêt supérieur de la nation.

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Le livre a d’autres ambitions encore. L’étude des oppositions aux projets est solidement menée. Les hostilités, de la part de la majorité des habitants, les combats, de l’ensemble des collectivités territoriales locales, donnent matière à de bonnes analyses de comportements. À ce sujet, le cas des Tignais de Paris est à souligner. De même, les différences saisies entre la défense organisée des Savinais, et celle plus confuse de leurs voisins d’Ubaye, sont bien mises en évidence. Le goût pour la précision conduit l’auteur à calculer le coût des indemnisations faites tant aux particuliers qu’aux collectivités. Mais, de la démonstration à la conclusion, la cohérence s’affaiblit. Pourtant jugée peu efficace sur le terrain, la stratégie de communication d’edf aurait réussi à persuader tous les Français que l’hydroélectricité répondait aux urgents et incompressibles besoins d’énergie dans la France d’après guerre. Le lecteur s’interroge sur ce subit et impitoyable engouement devant le « sacrifice » de populations alpines. Il doute du « consensus » et de la « cohésion » des populations, des « conclusions satisfaisantes pour les différents protagonistes ». En somme, il est peu convaincu que la soumission générale témoignerait, en définitive d’un apprentissage des populations à la citoyenneté, d’une conversion à l’idéal de modernité, de développement économique et social supérieur. Des renoncements intimes et douloureux ont côtoyé bien des séductions cachées et lucratives… et les témoignages cités le prouvent ! De quoi convaincre, si besoin en était, que c’est avec leurs passions plus qu’avec les concepts, que les populations font l’histoire.

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L’explication d’un changement des mentalités par les mutations économiques, sociales et culturelles des campagnes françaises dès la seconde moitié du xxe siècle est plus pertinente. Le départ des paysans, relayés par l’arrivée d’une nouvelle population concerne bien Tignes où hôteliers et actifs du tourisme s’emploient à dynamiser le secteur tertiaire, des exceptions ne constituent pas toutefois encore la règle pour l’ensemble du territoire français. En conséquence, il serait audacieux d’imputer au seul changement professionnel l’incapacité des communautés rurales à faire front commun contre les projets modernistes des années 1950-1960 ; l’argument est certes nécessaire, mais non suffisant pour expliquer leur échec.

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Quoi qu’il en soit, ce qu’entrevoit ici Valérie Bodon relève bien de la « révolution rurale » caractéristique des évolutions des campagnes contemporaines. Mais il est regrettable qu’elle en attribue la définition à Bernard Kayser (p. 322) ; faut-il rappeler que celui-ci a seulement donné une version, en termes de « renaissance rurale », d’une étude publiée en 1983 par l’auteur de ce compte rendu sous le titre La Révolution rurale, essai à partir du cas américain, Le Coteau, Horvath, 1983 ?

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Geneviève Gavignaud

Christian Estève, À l’Ombre du pouvoir. Le Cantal du milieu du xixe siècle à 1914, Clermont-Ferrand, Presses universitaires Blaise Pascal, coll. « Études sur le Massif central », 2002, 560 p.

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L’ouvrage de Christian Estève est tiré de sa thèse d’histoire contemporaine « Mentalités et comportements politiques dans le Cantal de 1852 à 1914 », faite sous la direction de Philippe Vigier et soutenue à Paris x-Nanterre en 1995, après le décès de ce dernier. L’auteur, instituteur « déraciné » en région parisienne mais resté fidèle à « son » département, a consacré toutes ses recherches au Cantal : sa maîtrise, son dea (tous deux sous la direction de Philippe Vigier) et, outre sa thèse, une douzaine d’articles et de communications. Il se situe très clairement dans un courant historiographique déjà ancien, incarné par Pierre Barral, Georges Dupeux, André Armengaud et Robert Laurent, visant à écrire une histoire globale dans le cadre départemental. Comme il le dit lui-même, son but est aussi de décrire au mieux le Cantal, auquel il est si attaché, afin de faire partager sa passion et ses connaissances.

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L’auteur s’est proposé d’étudier l’intégration précoce à la République d’un département rural et réputé archaïque et marginal, cela sans heurt grave et de façon durable malgré un attachement très fort à Napoléon III jusqu’en 1870, et d’en montrer les ressorts, les modalités concrètes, les nuances locales, les phases. Derrière l’abondance des éléments d’information, toujours fournis avec rigueur, quelques manques sont à noter. Le plan en trois parties (1- Le Cantalien dans ses murs, sur les aspects socio-économiques et culturels dans le premier xix e siècle ; 2- Se tourner vers le pouvoir, sur le Second Empire ; 3- Les amours républicaines, sur la Troisième République jusqu’en 1914) laisse à désirer : pourquoi ne pas avoir complètement intégré les phénomènes sociaux, culturels, économiques et religieux dans un plan chronologique calqué sur la périodisation politique, en étudiant à part entière la Seconde République et en dissociant le temps des opportunistes de celui des radicaux ? Il manque bien souvent, en début de chapitres ou de parties, une introduction substantielle qui donnerait le fil conducteur aidant à faire le tri dans l’érudition qui suit. Les conclusions sont de même parfois trop rapides. La présentation des résultats électoraux n’est pas systématique : il faudrait les noms de tous les candidats, leurs étiquettes politiques, les résultats détaillés pour chacun. Pas de synthèse sur la presse cantalienne (liste exhaustive des titres, des directeurs, des propriétaires, évolution des tirages, etc.), alors que Christian Estève la connaît à l’évidence fort bien. Pas de synthèse non plus sur l’implantation, sous toutes ses formes, du clergé et sur la pratique religieuse. Le chapitre 13 – La République au village – est superficiel : moins de deux pages sur les lieux de sociabilité, moins d’une page sur les célébrations ou sur le comité républicain d’Aurillac constitué en 1880. L’index est très incomplet (un exemple d’oubli gênant, parmi beaucoup d’autres : Passenaud, directeur de La Haute Auvergne, un des principaux journaux de département). Il y a une table des cartes – souvent intéressantes d’ailleurs, et même originales – mais pas des tableaux électoraux. Dans le corps du texte, les noms sont souvent écrits sans les prénoms, ce qui gêne la compréhension à cause des confusions possibles entre les générations de notables qui se sont succédé ici comme dans bien d’autres départements. À noter que plusieurs de ces remarques valent plus pour l’éditeur que pour l’auteur…

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Cela dit, le livre de Christian Estève apporte beaucoup à la connaissance de l’histoire politique : liens entre le national, le départemental et le local ; entre social et politique ; entre temps court et temps long. Sans qu’un chapitre à part entière ait été consacré à cela, on voit apparaître au fil des pages les éléments qui différencient deux Cantal, même si l’auteur insiste à juste titre sur les nuances et les exceptions à ce schéma d’ensemble. Cela s’incarne par exemple dans l’opposition de la préfecture – Aurillac – et de l’évêché – Saint-Flour – ou dans les vigoureux contrastes au xix e siècle entre les cantons de Chaudes-Aigues au sud-est, « réactionnaire », et de Maurs au sud-ouest, « rouge », ou encore dans les résultats des élections législatives de 1981 : R. Souchon, maire d’Aurillac, ps, élu dans la 1ère circonscription, et P. Raynal, président du conseil général, rpr, élu dans la seconde. La région d’Aurillac a été marquée dès la Révolution par des phénomènes socio-culturels qui l’ont distinguée de celle de Saint-Flour, et que les combats politiques des décennies suivantes ont cristallisés : plus forte emprise de la grande propriété nobiliaire et plus fort sentiment antinobiliaire ; moindre présence des biens et pratiques collectifs, suscitant un plus grand individualisme agraire ; immigration plus ancienne et plus tournée vers le Midi ; nombre nettement plus important de prêtres jureurs en 1791. Autant de choses qui, sur le long terme, ont permis un meilleur enracinement du parti républicain au sein d’une population agricole hégémonique à l’échelle du département tout entier, et marquée par la consolidation de la petite propriété, par la lente spécialisation herbagère au xixe siècle ainsi que par l’augmentation du niveau de vie sous le double effet de la « modernisation » et de la diminution de la pression démographique, grâce à une immigration de moins en moins temporaire et de plus en plus tournée vers Paris. L’ouvrage est aussi passionnant sur la question des continuités politiques. Les Bastid, les Castellane, les Peschaud, les Guibert : autant de familles de notables, de droite ou de gauche, qui ont présidé au destin du Cantal jusqu’aux débuts de la ve République pour certaines, et dont Christian Estève nous permet de comprendre l’enracinement qui remonte au milieu du xixe siècle.

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Au total, un livre qui éclaire et complète, malgré les quelques réserves mentionnées précédemment, les grands modèles interprétatifs de Maurice Agulhon ou de Raymond Huard sur la victoire des républicains en France il y a plus d’un siècle.

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Gilles Richard

Jean-Luc Mayaud, Gens de la terre. La France rurale, 1880-1940, Paris, éditions du Chêne, Hachette Livre, 2002, 312 p., in 4°, 45,5 €

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464 photographies sur la France rurale des années 1880-1914 sont réunies ici, extraites des fonds photographiques de la maison Hachette, ainsi que de la photothèque Roger-Viollet et du fonds du Musée national des arts et traditions populaires. Elles proviennent pour la plupart de commandes faites auprès de photographes professionnels, afin de répondre aux besoins des revues spécialisées comme Fermes et châteaux, Vie à la campagne, etc. Aussi ces photos « visent pour l’essentiel, à donner à voir aux consommateurs, essentiellement urbains, des représentations construites des campagnes et de leurs habitants » (p. 11). Elles sont d’autant mieux construites que les prises de vue, à cause des impératifs techniques, exigeaient que les sujets soient bien éclairés et immobiles. Ces photos expriment donc les attentes et les désirs des lecteurs urbains, et leur vision du monde rural : tantôt celui du progrès, tantôt celui de la nostalgie, du folklore, ou même du mépris envers « la tradition éternelle ».

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Dans l’introduction, Jean-Luc Mayaud donne tous ces éléments nécessaires à une réflexion sur ces images, afin d’en faire des documents d’histoire. Ensuite le commentaire est double, à la fois un contexte assez bref sur chaque aspect abordé, et une légende de chaque cliché, description précise donnée sur le moment par le photographe et interprétation de l’historien d’aujourd’hui. Il est complété par une large bibliographie donnée en fin de volume. Les documents sont regroupés en chapitres thématiques, qui présentent d’abord les cadres de vie, puis les cadres du travail et de la formation, avant de se consacrer aux productions végétales et animales. Enfin, le chapitre consacré aux « campagnes ouvertes » aborde les échanges commerciaux aussi bien que les métamorphoses culturelles des villageois.

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Tous ces documents sont d’une grande richesse, d’autant plus que cette période 1880-1940 est celle de mutations profondes des campagnes, qui préparent la véritable « révolution » qui explosera après 1945. Mutations des techniques de production afin de répondre à la demande urbaine qui exige une plus grande quantité, une meilleure qualité et une diversification. L’élevage devient rationnel, véritable industrie ; l’alimentation des bovins se modifie, introduisant des compléments ; l’industrie laitière se développe. Au moment où les productions sont plus intensives, la main-d’œuvre se raréfie, et l’on voit l’introduction des machines, certaines curiosités sont montrées comme cette auto-charrue de 1913 (p. 137). Ces nouvelles exigences entraînent les transformations de l’équipement rural, des étables jusqu’à la maison d’habitation. Mutations des échanges commerciaux qui s’intensifient avec la construction des chemins de fer d’intérêt local et l’apparition des automobiles. Mutations culturelles enfin, qui se marquent aussi bien dans les vêtements que les pratiques de loisirs (fêtes, chasse ou café, etc.) ou les manifestations religieuses.

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Que dire devant un recueil si riche ? On pourrait regretter la portion congrue accordée à la religion. Certes la sociabilité dans les activités laborieuses est bien mise en valeur, mais les autres manifestations de la vie spirituelle et associative apparaissent peu. Ceci provient-il de la nature des fonds photographiques ? ou bien des choix opérés par l’auteur et l’on reconnaît les domaines de prédilection de Jean-Luc Mayaud : activités de production, pluriactivité, concours agricoles. On pourrait encore discuter le plan thématique qui gomme l’évolution chronologique de ce grand demi-siècle, mais les disparités régionales auraient sans doute rendu un plan chronologique inopérant. Toutefois, il est dommage que la Grande Guerre n’apparaisse que rarement (p. 259 et 269) alors que l’hécatombe des paysans et du cheptel a durablement marqué les campagnes ; les mutilés, si présents, n’ont droit qu’à une allusion. De même la crise des années 1930 a certainement induit un repli sur l’autoconsommation qui peut expliquer la fabrication du pain p. 247. Enfin, on pourrait critiquer ci ou là quelques détails, par exemple à propos de la mairie-école qui est présentée, selon la tradition comme un symbole de la Troisième République. Or il semble bien que dès les années 1840 se construisent de tels bâtiments, ce qui peut expliquer l’absence de devise républicaine sur certaines façades (p. 262).

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Ces quelques remarques critiques ont deux significations. Tout d’abord, elles insistent sur le fait que cette période est un champ très peu travaillé par les historiens, et qu’il mériterait des investigations. Cet ouvrage y est un encouragement, et une première pierre. Surtout, elles montrent les qualités de ce beau livre qui conjugue le plaisir du livre d’images de fort belle présentation, et celui de la réflexion grâce à un commentaire précis qui incite à la discussion.

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Nadine Vivier

Lucien Bianco, Peasants without the Party. Grass-roots Movements in Twentieth-Century China, Armonk (New York, U.S.A.) and London (England), M. E. Sharpe, coll. « Asia and the Pacific series », 2001, 312 p.

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Lucien Bianco est membre de cette brillante école de sinologie dont s’honore la France. Spécialiste de la Chine contemporaine, et plus particulièrement de la Chine du premier xxe siècle, il s’est fait connaître du grand public universitaire par de solides et profitables ouvrages de synthèse, parmi lesquels son volume de la collection « Folio-Gallimard » intitulé Les Origines de la Révolution chinoise, 1915-1949.

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Le présent volume, élaboré avec l’appui du Centre National du Livre, est un recueil d’articles et de contributions qui embrasse une trentaine d’années de recherches sur le thème de prédilection de Lucien Bianco : la Chine rurale, et plus particulièrement les multiples « émotions » dont elle a été le théâtre entre 1895 et 1949, c’est-à-dire entre les premières tentatives sérieuses de modernisation du pays et la victoire de Mao Zedong. Ce recueil a un premier mérite : il rend plus accessibles certains textes de l’auteur parus dans diverses revues de sinologie, notamment anglo-saxonnes. Cela dit, Lucien Bianco ne s’est pas contenté de reprendre ses anciens textes tels quels. Bien que plusieurs des articles ici réédités ne soient pas si anciens et datent des années 1990, l’auteur a tenu à les réviser, à les annoter pour les actualiser. On doit d’autant plus le féliciter de ce travail que son domaine de recherche est en constant renouvellement, du fait de l’amélioration de la situation archivistique dont les sinologues sont redevables à l’ère post-maoïste.

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Le titre donné au recueil est un titre volontiers accrocheur pour qui a quelque connaissance de la rhétorique et des articles de la vrai foi maoïstes. En effet, Mao s’est toujours vanté d’avoir conçu et mené une révolution certes communiste, mais appuyée sur le dynamisme revendicatif de cette paysannerie innombrable, socle de la Chine éternelle, et dont lui-même était issu. Le titre Paysans sans le Parti paraît donc annoncer uniquement une remise en cause sans concessions de ce fondement de l’idéologie constitutive de la République Populaire. Il n’en est rien, tant l’analyse de Lucien Bianco est toute en nuances et vise au-delà de cette seule problématique. Les articles et contributions ici repris évitent autant que possible la perspective téléologique, consistant à tout apprécier à la lueur de l’après-1949. Les mouvements ruraux sont étudiés en tant que tels. Il s’agit d’abord de les quantifier avec soin, en passant les sources disponibles au crible de la critique. Cette première approche fournit d’intéressants tableaux de données quantitatives, comme celui de la distribution provinciale des mouvements de rébellion (p. 58), celui de la distribution mensuelle des « émeutes de la faim » (p. 156) ou encore celui du nombre annuel des troubles ruraux (p. 274). Mais, naturellement, le propos va au-delà de la seule quantification. Il s’agit de comprendre les causes, le déroulement et le caractère endémique de tous ces troubles.

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De ce point de vue, Lucien Bianco ne se contente pas seulement de montrer que les troubles ruraux (du moins ceux qui furent postérieurs à la fin des années 1920) n’ont pour la plupart rien eu à voir avec un plan de subversion communiste ; ni d’ailleurs avec aucun plan de subversion. Il dégage leur logique propre, et construit un schéma d’explication fort stimulant, qui effectue un parallèle entre les révoltes rurales dont la France du xviie siècle a été le théâtre et celles qui ont désolé régulièrement la Chine pendant la première moitié du xx e siècle. Certes, Lucien Bianco ne cache pas les risques qu’on encourt à sauter ainsi par-dessus les siècles et par-dessus les différences de contexte. En effet, s’il est possible d’admettre que la Chine des années 1895-1949, sous-développée, a joui d’un niveau économique à peine supérieur à celui qui avait prévalu dans la France de Louis XIII et Louis XIV, il n’est pas permis de négliger les énormes dissemblances, à commercer par l’impact de l’impérialisme occidental, semi-colonisateur. Cet impérialisme a « retourné » l’espace chinois ; il a ruiné l’artisanat local et fragilisé les sociétés rurales. En outre, la surcharge démographique des campagnes de l’Empire du Milieu fut un facteur-clé, inconnu dans la France d’Ancien Régime, du moins à cette échelle. Cette surcharge a ruiné les effets de la croissance agricole enregistrée sous les grands empereurs mandchous du xviiie siècle. Et les catastrophes naturelles, dans cette société « hydraulique » aux terribles inégalités, étaient plus spectaculaires qu’en Europe. Toutefois, malgré ces spécificités chinoises, Lucien Bianco parvient, au fil des articles et contributions, alternant analyses à longue haleine et études de détail portant soit sur certains mouvements (circonscrits dans l’espace et dans le temps), soit sur certains types de mouvement, a démontrer la viabilité et l’intérêt heuristique du parallèle qu’il propose.

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En effet, comme les révoltes de « croquants » et autres « nu-pieds » chers à Yves-Marie Bercé, les troubles chinois, bien qu’endémiques, n’ont généralement rien eu de coordonné ni de planifié, même si le rôle des fameuses sociétés secrètes n’a pas été négligeable. Les troubles ont presque toujours été locaux, et de type « réactif ». Ils ont été le fait de communautés rurales solidaires dans l’action (parfois contre d’autres communautés rurales), et furent par conséquent des mouvements « trans-classistes », dont les leaders ne furent que rarement paysans. Rares furent les mouvements à se fixer comme objectif, consciemment ou inconsciemment, la remise en cause du système social en vigueur. Pourtant ce système social hérité des siècles précédents était en crise : les derniers empereurs de la dynastie mandchoue n’avaient pas su le moderniser, et le Parti Nationaliste (Guomindang) dont le pouvoir émerge de l’anarchie des premières décennies du xx e siècle n’y est pas mieux parvenu. Le paysan chinois paraît avoir supporté avec patience la domination des familles de propriétaires fonciers, ces familles qui fournissaient l’essentiel des lettrés de l’ancienne Chine, prélevaient la moitié de la récolte, pratiquaient le prêt usuraire et profitaient d’une façon éhontée de leur mainmise sur un pouvoir administratif horriblement arbitraire et corrompu. Très rares furent les émeutes visant les landlords. La relation entre le paysan et le propriétaire foncier (ou son intendant), entre le paysan et l’usurier, étaient des relations personnelles : les conflits entre eux devaient donc être réglés également sur le mode personnel (cf. le suicide du créancier aux abois devant le domicile de l’usurier). Ce n’est qu’en cas d’excès manifeste, ou d’accident dû à des catastrophes naturelles ou à des interventions humaines (cf. la survenue de bandits à laquelle des autorités locales se révèlent incapables de faire face), que la rancœur débouche sur les mouvements armés, des violences mettant en cause des dizaine de milliers de personnes qui, finalement, obéissaient à des mobiles conservateurs. On doit du reste se rappeler que dans la vision traditionnelle (sinon traditionaliste) de l’histoire chinoise, l’entrée dans une période de multiplication des émeutes rurales était vue non comme un signe de désaveu du système social, mais comme un indice de la perte du « Mandat du Ciel » par la dynastie au pouvoir, qui ne parvenait plus à maîtriser l’ordre du monde et de la société hydraulique. Et, de fait, Lucien Bianco livre des données quantitatives qui montrent une montée des troubles ruraux entre 1900 et 1910, une montée qui culmine à la veille de la Révolution qui mit fin à l’Empire. Plus tard, la République dut faire face, elle aussi, à l’aggravation de l’agitation rurale.

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En fait, si le Ciel n’y était évidemment pour rien (sauf sous l’espèce météorologique), le ressort fondamental des troubles ruraux a bien été politique. Comme dans la France du xvii e siècle, la cible principale des émeutiers est l’État central, un État qui se modernise et impose ses taxes et ses garnissaires. Cela dit, c’est moins l’impôt lui-même qui était en cause que le tour de vis fiscal, voire seulement les conditions de prélèvement de l’impôt, mal mises en cohérence avec les fluctuations de l’économie locale. Dans cette optique, les émeutiers provenaient volontiers de toutes les couches de la paysannerie, et les révoltes furent assez souvent plus rurales que strictement paysannes, dans la mesure où les propriétaires fonciers ou la bourgeoisie rurale pouvaient aussi s’opposer à l’alourdissement de la fiscalité. La modernisation de l’État les touchait aussi, dans la mesure où elle menaçait leur pouvoir sur les paysans. Les paysans, eux, appréciaient la modernisation à l’aune des faibles retombées qu’elle leur offrait. Ils en ressentaient surtout les nouveautés fiscales. Ces nouveautés remettaient en cause le fragile équilibre économique « dans la misère » qui était celui de campagnes surpeuplées et surexploitées. Elles risquaient aussi d’enlever aux paysans les quelques droits qui leur restaient, avant que les bienfaits des investissements étatiques aient pu se faire sentir.

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Pour illustrer tout cela, on peut prendre le cas des émeutes qui ont désolé la province de l’Anhui (Chine centrale) en 1932, et auxquelles est consacré le chapitre 5 du recueil (la contribution initiale datant de 1995). C’est la question des taxes sur la culture du pavot qui a fourni l’élément déclencheur. Le pavot et l’opium ont joué un grand rôle dans l’histoire chinoise des xixe et xx e siècles. On sait en effet que l’ouverture du pays au commerce occidental, par la force, s’est d’abord faite au nom des importations d’opium. Ensuite, la culture du pavot s’est développée en Chine même, fournissant un appoint intéressant aux ménages paysans. De sorte que n’ont pas manqué les résistances aux campagnes d’éradication (étudiées, elles, dans le chapitre 6), ou les mouvements d’hostilité aux taxes sur la culture du pavot (selon la politique suivie par les pouvoirs central ou locaux). Mais dans le cas de l’Anhui, le soulèvement a eu lieu contre les conditions de collecte, en l’occurrence contre les conditions qui ont précisément prévalu au printemps 1932. Le contexte était certes celui d’un tour de vis fiscal, mais un tour de vis vertueux : le gouverneur de la province, nommé par un gouvernement nationaliste qui était alors dans sa période d’apogée, voulait financer un vaste programme de construction d’infrastructures, de travaux agronomiques et de réorganisation des organes de maintien de l’ordre. Mais cet alourdissement de la fiscalité, s’il a suscité des protestations, n’a pas suffi seul à pousser les populations à la révolte. Il a fallu les inondations de 1931, qui firent 380 000 victimes dans la province et réduisirent considérablement les récoltes, y compris celles de pavot, sans pour autant, dans ce dernier cas, amener une hausse des prix à la production, au contraire. Dans ce contexte de forte baisse du revenu des producteurs de pavot, les collecteurs d’impôt prétendirent prélever la même somme qu’à la précédente campagne. Face au mauvais vouloir des paysans, ils usèrent de la violence, torturant les contribuables pour leur faire avouer où ils cachaient leur argent : c’est la goutte qui a fait déborder le vase. Cela dit, très vite, la révolte qui éclate déborde le milieu des cultivateurs de pavot. Les leaders appartiennent à une certaine élite (un ancien instituteur, un ancien officier de l’armée régulière) et maîtrisent l’écrit (ce qui était socialement très discriminant dans la Chine de l’époque). Ils sont soutenus par une partie des propriétaires fonciers, qui s’inquiètent de la modernisation étatique. Ils sont instrumentalisés dans le cadre des luttes de faction qui déchirent l’administration nationaliste, corrompue…

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Et la révolution communiste ? A-t-elle été une révolution « paysanne » ? Lucien Bianco n’esquive naturellement pas le problème. Si la plupart de soulèvements paysans ayant eu lieu à l’époque nationaliste n’ont pas été le fruit de la propagande et de l’action communiste, il n’en reste pas moins que Mao, après le désastre de 1927, a imposé une voie « paysanne » à son parti, et l’a mise en pratique, dans les « zones libérées » du centre puis du nord-est de la Chine (avant de s’appuyer sur les campagnes pour l’emporter dans la guerre civile). Le Parti communiste maoïste a recruté préférentiellement parmi les paysans. Et la réforme agraire qu’il proposait (et qu’il a appliquée dans les régions sous son contrôle) a été une arme puissante contre le Guomindang, incapable de mener à bien une telle réforme. Cela dit, pour Lucien Bianco, la révolution maoïste a d’abord été une révolution « nationale », visant à redonner à la Chine sa dignité face à l’agression impérialiste, plus qu’une révolution proprement paysanne et même communiste. Et la participation de la paysannerie à cette révolution a été « provoquée ». Aux yeux des villageois des zones libérées, les révolutionnaires communistes étaient des gouvernants, certes différents des autres, mais des gouvernants tout de même, et appuyés sur une armée. Autrement dit, la conquête de la paysannerie par les communistes fut indissociable de la responsabilité politique et administrative que ces derniers ont exercée à l’intérieur de certaines zones. Au-delà de ces zones, la contagion n’a pas joué : là où elle n’était pas enrôlée par une élite de révolutionnaires professionnels, la paysannerie n’a pas participé au combat mené en son nom. D’ailleurs, les régions où les communistes ont pu s’imposer et durer ne furent pas forcément les régions les plus exploitées par les propriétaires fonciers, mais celles où l’Armée Rouge a trouvé des conditions géostratégiques favorables. Après 1949, Mao et les dirigeants de la République populaire n’ont pas oublié les paysans. Mais ces dirigeants, quoique philo-paysans, étaient tout autre chose que des dirigeants paysans. Ils avaient comme projet d’industrialiser la Chine et d’en faire une grande puissance : une « accumulation » au détriment de la paysannerie était incontournable…

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Signalons pour finir qu’à l’instar de la plupart des ouvrages universitaires en langue anglaise, le recueil publié par Lucien Bianco comporte un index qui, étant à la fois onomastique et analytique, rend de fiers services.

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Jean-Louis Lenhof

La grande Reconstruction. Reconstruire le Pas-de-Calais après la Grande Guerre. Catalogue de l’exposition présentée aux archives départementales du Pas-de-Calais du 9 novembre 2000 au 24 février 2001, Arras, Archives départementales du Pas-de-Calais, 2000, 223 p. (405 planches en couleurs ou noir et blanc)

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L’exposition est le résultat d’une coopération étroite entre l’université d’Artois et les Archives départementales du Pas-de-Calais. Elle s’insérait dans un ensemble de manifestations dont un colloque scientifique qui s’est tenu dans cette université sur le même thème ; les actes, également édités par les Archives, sont parus en 2002. Le catalogue lui-même présente une grande partie des affiches, plans, etc. de l’exposition. Chaque document fait l’objet de commentaires précis sur la nature de l’objet comme sur le contexte historique apportant une masse d’informations considérable. Si les archives photographiques et filmiques sont si abondantes, c’est dû au développement du service photographique des armées qui photographie abondamment pour montrer la « barbarie » allemande, pour prouver la nécessité des réparations. Les ruines sont ainsi instrumentalisées. Et cela d’autant plus que nombre de conférences, « visites touristiques », affiches, cartes postales souvent en couleur ont pour but de récolter de l’argent au profit des sinistrés et pour aider à la reconstruction.

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Le terme Reconstruction signifie pour la grande majorité des Français la période qui a suivi la Seconde Guerre mondiale, mais c’est oublier la dévastation subie par les régions nord et nord-est de la France lors de la Grande Guerre. Dévastation qui a touché en profondeur son économie, sa population : champs dévastés par la guerre des tranchées et les combats, usines et mines détruites après l’occupation, logements détruits par les bombardements. Le Pas-de-Calais en effet a subi deux guerres mondiales, deux occupations et deux destructions suivies de deux reconstructions, mais le sens donné au mot « reconstruction » n’est pas tout à fait identique. Si la seconde reconstruction signifie pleinement une vision modernisatrice, la première envisage plus volontiers une reconstitution ; c’est ce terme qui est souvent utilisé.

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Le catalogue nous donne à voir la vie qui reprend dans des installations provisoires, mais aussi les manifestations de solidarité non seulement entre Français, mais aussi de la part des Alliés. La forme d’aide la plus courante est le parrainage d’une commune par une autre ; outre les communes françaises de l’arrière, les communes britanniques furent les plus actives dans ces parrainages qui se manifestaient par des dons, des aides financières en liaison avec les municipalités concernées, enfin la Croix-Rouge, des fondations privées américaines jouèrent aussi un rôle important dans cette phase de « reconstitution ».

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L’État est fortement présent et les hommes politiques jouent un rôle clé ; la reconstruction passe par des lois, des réglementations et une certaine volonté d’aménagements modernes. Ainsi, la reconstruction des villes de plus de dix mille habitants fait l’objet d’un plan d’aménagement, tandis que dans les communes rurales, on se contente de regrouper les principaux édifices publics autour d’une grande place, d’élargir les routes et de transférer le cimetière à l’écart de l’agglomération.

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Les mines et les usines fortement détruites et même systématiquement dans le cas des mines, sont modernisées et l’électricité (qui dépend des compagnies houillères) est installée quasiment partout ; mais il ne faut pas oublier que les mines ne retrouvent des conditions d’exploitation normales qu’en 1925.

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Le monde rural a été particulièrement éprouvé comme zone de combats, la terre y a été bouleversée. Obus, mines, tranchées, fortifications ont dévasté 138 000 ha de labours et pâturages dans les arrondissements d’Arras et Béthune c’est-à-dire le quart de la surface agricole du département. Les plus atteintes sont classées en zone rouge en 1919 (plus de 26 000 ha), zone qui se restreint à près de 500 ha en 1923. La remise en culture s’accompagne d’une reconstitution du parcellaire tandis que l’administration ne réussit pas à promouvoir un remembrement. D’autre part, les pertes en hommes, l’exode rural poussent l’agriculture dans la voie de la mécanisation et de la motoculture ; parallèlement la reconstruction des fermes permet une modernisation des installations (eau courante, sol carrelé, etc. ).

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Au total un catalogue remarquable, véritable « mémoire » d’une région constamment labourée par les guerres du xixe et du xxe siècles, un catalogue qui apprendra, fera découvrir ce que fut la première reconstruction.

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Jacqueline Sainclivier

Véronique Auzépy-Chavagnac, Jean de Fabrègues et la jeune droite catholique. Aux sources de la Révolution nationale, Lille, Presses du Septentrion, 2002, préface de René Rémond, 464 p., 29,85 €

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Ce livre dense, tiré d’une thèse de doctorat, retrace avec beaucoup de précision l’itinéraire intellectuel d’un jeune catholique, Jean de Fabrègues, des années 1920 à l’Occupation. Même si l’ouvrage ne concerne pas directement l’histoire rurale, il aborde bien des aspects de la génèse intellectuelle de la Révolution nationale, et en particulier, l’idéologie qui est à l’origine de la corporation paysanne sous Vichy (voir les travaux d’Antoine Cardi, Histoire et Sociétés Rurales, n° 14, 2e semestre 2000, p. 127-152).

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Ce sont d’abord les motivations religieuses qui animent l’ardeur publiciste de Jean de Fabrègues et son engagement dans la mouvance que Jean-Louis Loubet del Baye avait baptisé celle des « non-conformistes des années 30 ». Antibourgeois, antilibéral, antidémocrate, anticommuniste, le jeune Fabrègues à l’âge de 18 ans rejoint l’Action Française. En 1930, il sera même le secrétaire de Maurras. Pourtant, sa pensée ne se réduit pas au nationalisme intégral de son maître : s’il professe un nationalisme catholique, son idéal social est celui d’un « ordre communautaire » corporatif, couronné par une monarchie protectrice. Membre de l’Union des Corporations Françaises, il cherche dans le catholicisme social la fameuse « troisième voie », entre libéralisme et communisme, qui saurait réconcilier patronat et syndicats ouvriers. À ce titre, Fabrègues s’inspire directement de l’œuvre de Le Play et de La Tour du Pin (René Rémond dans sa préface souligne avec force l’ascendance de l’intransigeantisme du xixe siècle, défini par le Syllabus de 1864) et de la doctrine sociale de l’Église.

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Fabrègues déploie une activité inlassable dans de nombreuses revues, dont il est souvent la cheville ouvrière : Réaction, La Revue du siècle, Civilisation… Dans cette nébuleuse, où les différents projets politiques des intellectuels catholiques se recomposent entre les tentations autoritaires et les séductions de la démocratie, s’entrecroisent les grandes signatures du catholicisme de l’entre-deux-guerres : Maurras bien sûr, mais aussi Maritain, Mauriac, Mounier, Massis, Bernanos, Maulnier. Après le 6 février 1934, l’invasion de l’Éthiopie par l’Italie et la victoire électorale du Front Populaire, Fabrègues fonde avec Maulnier la revue Combat en 1936, où collaborent, entre autres, Maurice Blanchot, Jacques Laurent, Gabriel Marcel… L’équipe de Fabrègues tend ainsi à devenir, mais Véronique Auzépy-Chavagnac nuance la comparaison, le versant conservateur de Mounier et de la revue Esprit. Après sa rupture avec l’Action Française, Fabrègues hésite sur la forme politique à donner à son idéal social : il adhère même un temps au ppf de Doriot. Après la guerre et une période de captivité en 1940-41, il rejoint Vichy et s’enthousiasme pour la Révolution nationale, où il croit reconnaître la consécration des principes pour lesquels il a toujours milité. Mais là aussi, la déception ne tarde pas à l’affecter, devant l’évolution du régime et les multiples intrigues qui rebutent cet idéaliste. Néanmoins, avec son hebdomadaire, Demain, qui paraît jusqu’en 1944, Fabrègues veut espérer jusqu’au bout demeurer « la conscience morale » du maréchal Pétain.

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Le livre dresse ainsi la complexité de cette « jeune droite catholique », qui entend « régénérer » la France sur des principes d’ordre, tout en refusant de céder au totalitarisme, qui appelle à la révolution, mais moins une révolution politique qu’une révolution spirituelle. Il permet aussi de bien comprendre l’idéal corporatif, dont se réclamera officiellement Vichy, thème issu de la droite traditionaliste et contre-révolutionnaire, mais devenu la pierre angulaire de la réorganisation sociale voulue par cette droite contestatrice. Les modalités pratiques d’une telle « reconstruction chrétienne de la France », restent toutefois toujours bien vagues, et l’on ne peut manquer de s’interroger sur la pertinence de ces conceptions théoriques qui passent plus par le prisme de l’idéologie que par une connaissance réelle des structures socio-économiques du pays. Le monde rural et les problèmes agricoles apparaissent singulièrement absents des préoccupations de cette droite catholique, profondément antilibérale, trop traditionaliste pour être réellement révolutionnaire, trop intellectuelle pour se doter d’une vraie capacité d’action.

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Vincent Petit

Jean Sanitas, Maquis dans les Combrailles : des résistants, un monument, Paris, L’Harmattan, 2001, 145 p.

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Il s’agit d’un livre témoignage : témoignage sur la résistance dans une région d’Auvergne et témoignage sur l’élévation d’un monument en l’honneur des résistants et résistantes de cette région. Le plan en atteste avec 23 chapitres dont onze concernent des épisodes de la résistance dans cette région. Cette région de forêts épaisses fournissait des abris aux maquisards et plus largement à des réfugiés. Les maquisards furent aidés dans leur lutte par des étrangers qui les rejoignirent, par des gendarmes, parfois par des agriculteurs. Les douze autres chapitres (en alternance avec les précédents) racontent la construction d’un monument à ces maquisards. Un livre écrit comme tant d’autres pour se souvenir, pour ne pas oublier ceux qui sont morts en ces mois du printemps et de l’été 1944.

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Jacqueline Sainclivier

Chantal Blanc-Pamard et Hervé Rakoto Ramiarantsoa, Le Terroir et son double. Tsarahonenana, 1966-1992, Madagascar, Paris, ird, coll. « À travers champs », 2000, 254 p.

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Depuis les années 1950, les géographes africanistes de l’orstom (devenu ird) ont mené des études monographiques très minutieuses de « terroirs » (terme utilisé ici pour désigner des finages cohérents), dont une vingtaine ont été publiées entre 1967 et 1987, sous la direction de Gilles Sautter et Paul Pélissier qui avaient initié ces recherches, dans la collection des « Atlas des structures agraires au sud du Sahara ». Les espaces géographiques concernés correspondent bien sûr au domaine initial d’intervention de l’orstom, c’est-à-dire les pays francophones et plus particulièrement la Côte-d’Ivoire, la Haute-Volta (maintenant Burkina Faso), le Cameroun, le Congo et Madagascar. Une cartographie abondante accompagne ces études très détaillées (supports pour certaines de thèses de troisième cycle) qui constituent maintenant une base de référence, prenant déjà un caractère historique, permettant d’évaluer les évolutions lors de retour sur le terrain. C’est ce qui a été fait par deux chercheurs, Chantal Blanc-Pamard et Hervé Rakoto Ramiarantsoa, reprenant en 1992 le domaine de recherches découvert 26 ans plus tôt (1966) par Joël Bonnemaison et publié dans la collection des « Atlas » (Joël Bonnemaison, « Tsarahonenana. Des riziculteurs de montagne dans l’Ankaratra » in Atlas des structures agraires à Madagascar, 3, Paris-La Haye, Mouton, 1976, 97 p. + 5 cartes h.t.). Ce retour sur le « terroir » a fourni des éléments de comparaison d’une grande richesse, justifiant une publication de près de 200 pages, suivie d’une postface du découvreur initial.

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En un quart de siècle, le terroir de Tsarahonenana a connu des changements importants à cause d’une part de l’évolution du pouvoir politique et de ses orientations pour le développement rural, d’autre part de la croissance démographique et de la pression qu’elle entraîne sur les terres agricoles. La permanence apparaît dans la solidité d’une civilisation du riz à laquelle se rattache la population merina. Les incohérences de l’action gouvernementale se sont traduites par la désorganisation des marchés, par une grave crise de l’approvisionnement des villes et par une insécurité croissante dans les campagnes. Le manque de moyens et le désengagement progressif des organismes d’État ont favorisé l’intervention de nombreuses ong, surtout confessionnelles. La pression démographique a généré des mouvements migratoires vers les villes, mais aussi de nouveaux aménagements et de nouvelles conquêtes sur les espaces libres.

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Sur les plateaux centraux de Madagascar, le terroir de Tsarahonenana se situe en bordure d’une plaine d’altitude, à plus de 1 600 m, cernée de collines, les tanety, au pied de la chaîne volcanique de l’Ankaratra. La riziculture s’impose au cœur du système de production agricole, sur les terres de la plaine marécageuse. La croissance de la population a imposé à la fois une extension maximale des rizières sur tous les espaces aménageables et une démarche d’intensification en s’appuyant sur l’association agriculture-élevage (création de fosses à fumier, utilisation des animaux pour les travaux de labours et de transports). L’effort vers l’intensif ne concerne pas que le riz, il se marque aussi par la progression de la double culture, avec des productions de contre-saison (pommes de terre, carottes). Au-dessus des terres à riz, les tanety ont été aménagées en banquettes, sur les basses pentes, pour les pratique de cultures pluviales : maïs, pommes de terre, manioc, haricots et soja (dont l’introduction récente a été une réussite). Les surfaces non défrichées ont été reboisées, surtout en pins.

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L’amélioration du système de production est liée à une connaissance fine des potentialités du terroir, au maintien des solidarités familiales et au développement d’associations paysannes. Les gains de production ont permis à la population villageoise de passer de 255 habitants en 1966 à 303 en 1992, croissance qui ne rend pas compte de l’évolution démographique réelle, le terroir ayant généré des courants migratoires.

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Les habitants de Tsarahonenana ont conquis de nouveaux espaces, distants d’une dizaine de km sur les versants de l’Ankaratra, à près de 2 000 m d’altitude. Un front pionnier se développe autour d’un centre villageois nommé Andranomangamanga. Le mouvement, commencé bien avant 1966, s’est accéléré depuis. Le riz est ici à son extrême limite écologique, mais les pionniers réussissent, à force d’acharnement à en produire dans quelques fonds de vallons aménagés. Toujours associée à l’élevage bovin, la principale culture est celle des pommes de terre. S’y ajoutent les créations de vergers de pommiers, la gestion des peuplements naturels de mimosas pour le bois de chauffe et les reboisements en pins. La plupart des productions de ce front pionnier donnent matière à une commercialisation qui fournit un revenu indispensable pour combler le déficit en riz. Le déplacement vers les hauts de l’Ankaratra se fait dans le maintien des solidarités familiales et lignagères, et il en est de même pour les mouvements de migration vers la ville.

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L’étude réalisée en retour de terrain met en lumière les démarches de développement réel et les capacités d’adaptation d’une société rurale confrontée aux difficultés du milieu et aux aléas politiques. Depuis les lointains rivages indonésiens jusqu’au front pionnier montagnard, les fondements culturels restent ancrés dans les mentalités et génèrent les dynamiques de développement de paysans qui sont, comme le dit Joël Bonnemaison, « à la fois gens de racines et gens de voyages ».

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Marcel Roupsard

Michel Dupré, Au nom du Progrès. Histoire d’un paysan du pays d’Ancenis, Nantes, Éditions du Centre d’histoire du travail, 2002, 141 p., 15 €

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Au nom du Progrès fait partie de ces livres qui s’efforcent de rendre compte des changements intervenus dans le monde agricole au cours des cinquante dernières années du point de vue de ceux qui les ont vécus, parfois revendiqués, le plus souvent subis, autrement dit les agriculteurs.

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Né en 1952 à Bonnœuvre en Loire-Atlantique dans une famille paysanne, Michel Dupré nous livre un témoignage vibrant de ce que signifie « devenir agriculteur » durant cette période d’intenses bouleversements que sont les années 1970. Au fil des 100 premières pages, nous faisons avec lui le chemin qui le conduit du salariat agricole au retour sur l’exploitation familiale, de la défense du productivisme le plus acharné à l’agrobiologie, du confinement de l’univers familial et religieux à l’entrée en lutte auprès des Paysans-Travailleurs, de la violence à la dépression avant l’abandon définitif du métier, de la déchéance à la dignité retrouvée hors de l’agriculture.

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Les raisons qui le conduisent aujourd’hui à écrire le récit de sa vie sont tout entières inscrites dans son histoire individuelle et familiale, elle-même insérée dans l’histoire sociale du développement agricole. Fils de paysans, Michel Dupré le devient à son tour en 1977 en reprenant l’exploitation familiale. Commence alors une longue marche vers le Progrès : produire davantage et à moindre coût, à grand renfort de pesticides et d’engrais, travailler encore et toujours plus, se mécaniser, s’endetter et s’agrandir… Durant 22 ans, Michel Dupré affronte toutes les contradictions du modèle productiviste agricole, jusqu’à en éprouver les effets dans sa chair et son âme. Entre le début et la fin de sa carrière d’agriculteur, bien des illusions se sont envolées : l’exploitation familiale intensive, qui constituait le modèle de référence depuis les années 1960, a trouvé dans la surproduction chronique des années 1980, dans la contradiction croissante entre l’importance des besoins en capitaux et la faiblesse des revenus disponibles pour les financer, dans la marginalisation de certaines catégories de producteurs, dans les atteintes à l’environnement écologique, ses limites aussi bien sociales, économiques, environnementales qu’idéologiques. Comme beaucoup d’autres agriculteurs de sa génération, Michel Dupré avoue de ne pas avoir bien pris la mesure de cette marche vers le progrès, de ce qu’elle impliquait comme renoncement et comme violence. Violence économique tout d’abord du mode de production capitaliste qui met en concurrence les producteurs entre eux au nom de la rentabilité et de la productivité. Violence sociale de la « lutte des places » qui renvoie à chaque individu la responsabilité de « se faire une situation ». Violence symbolique des normes qui font reposer les images de réussite sociale sur l’adhésion aux valeurs techniciennes du système productiviste, et qui stigmatisent ceux qui s’en écartent comme des ratés, des perdants, des inutiles. Violence psychologique enfin qui naît du décalage qui se creuse entre l’image du métier héritée des parents et la réalité vécue.

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Le décryptage du faisceau de contraintes familiales, sociales et économiques qui pèsent sur sa vie, Michel Dupré le doit à un important travail de déconstruction de sa propre histoire qui lui a permis tout à la fois de se déculpabiliser de ses erreurs passées et de ses échecs personnels, de se libérer du culte de la performance technico-économique qui seul donnerait droit à la reconnaissance sociale, mais aussi d’évoluer vers de nouveaux horizons professionnels. Cette quête de sens le conduit à un détour réflexif sur sa propre expérience qui rencontre en son centre la question de la construction de l’identité sociale et de ses rapports avec la succession et la transmission familiale. Qui est cet homme qui, lors de la reprise de l’exploitation familiale, au lieu de réclamer le salaire différé qui lui est dû, s’obstine à résoudre les problèmes d’emprunts de ces parents en les reprenant dans ses prêts « Jeune Agriculteur » ?

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Au-delà du témoignage d’un homme engagé, le récit de Michel Dupré porte en filigrane une réflexion sociologique plus large sur la dynamique de construction du sujet face à son histoire, à l’héritage familial dans toutes ses composantes, aux rapports de classes et au poids des déterminations sociales. Michel Dupré nous fait rentrer dans la petite « fabrique » des destinées humaines. Son récit montre bien comment le « choix » de reprendre l’exploitation familiale est le produit d’une stratégie familiale de reproduction au sein de laquelle le processus de désignation du successeur ordonne durablement tout le processus de socialisation de celui qui succède. On ne peut pas comprendre la décision de Michel de revenir sur l’exploitation familiale en dehors des relations nouées avec sa mère au cours de sa jeunesse. La décision de retour sur l’exploitation a partie liée avec la morale du groupe mais aussi avec les manipulations affectives (chantage à l’abandon) mises en œuvre par les parents, en particulier par la mère, qui occupe une place singulière dans l’économie des sentiments. Comme l’écrit très justement Michelle Salmona qui signe la post-face du livre, la mère « joue avec la culpabilité et la honte pour que le fils bien-aimé, même si les conditions de survie économique de l’exploitation sont faibles, accepte de reprendre ‘le fardeau’, quand bien même il a d’autres projets professionnels ». L’histoire de Michel nous rappelle que nous sommes bien là dans une économie du don où l’héritage porte en son sein une obligation de rendre, tournant parfois à l’obsession et à l’auto-destruction. Elle n’est pas sans rappeler non plus la situation actuelle de nombreux gaec familiaux qui se construisent sur ces mécanismes affectifs avant de développer des conflits conduisant à la rupture, alors même que la situation économique de l’entreprise peut être florissante.

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L’histoire de vie de Michel Dupré peut se lire au final autant comme un document de sociologie et d’histoire des sociétés rurales des cinquante dernières années que comme un roman familial dont l’auteur cherche à redevenir le sujet. Ce livre est bien plus que le témoignage d’un homme issu d’une famille paysanne « ordinaire ». C’est l’histoire d’une génération d’agriculteurs confrontée à un choix terrible qui nous est racontée ici : se soumettre à la logique de l’agro-business ou se battre contre elle.

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Mickaël Bermond

Pratiques anciennes et genèse des paysages. Mélanges de géographie historique à la mémoire du Professeur Jean Peltre (1922-1996), préparé par André Humbert, Nancy, Université de Nancy-2, Centre d’Études et de Recherches sur les Paysages, sd [2000], 330 p.

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En 1996, au moment de la préparation de cet ouvrage en hommage à Jean Peltre, celui-ci quittait la famille des géographes. Ce recueil de 24 articles dédiés au spécialiste de la géographie historique alimente l’idée qu’il est illusoire de vouloir « comprendre la face de la terre telle qu’elle est aujourd’hui et les courants majeurs de sociétés si nous ne recherchons pas des explications génétiques aux formes et aux comportements ».

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L’exégète des paysages agraires lorrains étudiés dans leur diversité, comme en atteste une bibliographie sélective de près de 30 contributions dont sa thèse sur Les Recherches métrologiques sur les finages lorrains (1975) aurait sans doute apprécié la variété des thèmes abordés et des espaces concernés dans un compas chronologique extrêmement large puisqu’il s’étend du Moyen Âge au xxe siècle.

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La reconstitution et la dynamique des paysages sont au cœur de cet ouvrage. À partir de sources écrites variées, les auteurs interrogent la genèse des paysages : l’étude micro-analytique d’un finage paroissial éclaire la structuration d’un paysage flamand du xviiie siècle (Christiane Foutrein) ; les planches de l’Album de Croÿ permettent de saisir l’évolution du bocage bourbonnais depuis la fin du xviiie siècle (Michel Guillemain) et Évelyne Arnoult, en identifiant les limites du cadastre napoléonien, fournit des indications précieuses pour saisir le vignoble de Lucey (Côtes de Meuse) au xixe siècle. Sur le temps long, Marie Vaslin brosse l’évolution des paysages agraires d’une vallée du Cher, Paul Percevaux révèle la permanence des paysages des Dombes dans le cadre d’une forte inertie paysanne et André Weisrock analyse la fluctuation du tracé des méandres de la Meurthe depuis le milieu du xviiie siècle. C’est au contraire la rapidité des changements des paysages agraires que souligne Max Daumas pour une commune du Bas-Languedoc pendant la Révolution.

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D’autres contributions battent en brèche des évidences : Gérard Sivery à propos des redevances à part de fruits liées aux grands défrichements et Jean Chiffre qui fournit les preuves, pour le bocage bourguignon, de l’antériorité de l’openfield : un bocage hérité d’un openfield et constitué sous l’impulsion de nouveaux systèmes de production.

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Pour Pierre Flatrès, l’analyse toponymique est un révélateur de la colonisation française (vassaux de Guillaume le Conquérant) dans les contrées galloises et irlandaises des xiie et xiiie siècles. L’étude éclaire plus généralement la problématique de l’habitat groupé et de l’assolement triennal en Europe. Dans la même veine toponymique, Yves Baticle repère la présence de descendants de Huguenots français en Afrique du Sud et Pierre Bonnaud propose, en basse Auvergne, une géographie de l’aristocratie féodale mettant en évidence la complémentarité plaines/plateaux/montagnes. Deux contributions liées à la viticulture prennent une autre dimension : le témoignage de René Lebeau, descendant de vignerons du xviie siècle, sur la vie paysanne d’un village jurassien entre les deux dernières guerres mondiales et le plaidoyer de Jean-Robert Pitte face à l’idolâtrie du terroir contenue dans l’approche marketing de certains professionnels. Enfin, l’article de Jean Pelatan sur l’originalité de l’habitat rural du Perche et la présentation, par Olivier Balabanian et Guy Bouet, de cartes d’occupation du sol à grande échelle dans le sud du Portugal (entre 1880 et 1970) répondent à une préoccupation de Jean Peltre : le refus de voir dans le paysage un décor à conserver mais plutôt un élément du développement local que « les générations successives doivent modifier sans mutiler ».

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Une seconde série de contributions s’appuie sur l’origine, la permanence et l’évolution des pratiques sociales. Xavier de Planhol s’interroge, à partir d’une anomalie géographique repérée dans les Vosges des xviie et xviii e siècle – l’exemple le plus septentrional de redevance sous forme de collecte de neige dans une zone climatique où les glacières artificielles étaient utilisées pour le rafraîchissement des boissons – du rôle des contacts culturels à l’origine de cette pratique. L’innovation est aussi évoquée par Jean-Claude Bonnefont à propos du rôle des premières mesures météorologiques dans la modernisation agricole de la Lorraine du xixe siècle. À la même période, Jean-Paul Moreau attribue les progrès de l’agriculture dans l’Yonne à l’impulsion de la Société Centrale du département pour l’« encouragement de l’Agriculture », fondée en 1856. Sur une plus longue durée (du xviiie au xxe siècle), Philippe Roudié relate les expériences non viticoles de l’espace agricole girondin (betteraves à sucre, chanvre, lin, arachide, sériciculture, sylviculture du pin maritime, artichaut, asperge, osier, champignon de couche et même ricin) comme autant de solutions alternatives à la « culture noble » en période de difficultés.

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Des contributions aux sujets très divers sur l’origine de la vie pastorale en Finlande (Michel Cabouret), sur l’analyse du passage de la rotation des cultures par petits secteurs et à l’assolement triennal à l’échelle du finage dans la région de Langres du xiiie au xvie siècle (Blandine Vue), sur la persistance de la vaine pâture au xix e dans la plaine du haut Poitou septentrional dans laquelle Abel Bouhier signale, dans les zones viticoles et face à la progression des prairies artificielles, le rôle de contrôle assuré par les municipalités et enfin sur la permanence des activités industrielles dans la vieille cité de Lowel (Massachussets, à proximité de Boston) aujourd’hui reconvertie dans les nouvelles technologies (Jacques Pinard) résument bien l’esprit d’ouverture de Jean Peltre, un géographe tourné vers le passé pour mieux saisir le présent et être efficace dans l’action.

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Philippe Madeline

Henry Clifford Darby, The Relations of History and Geography. Studies in England, France and the United States, Exeter, Exeter University Press, 2002, 304 p.

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Après le décès de Henry Clifford Darby (1909-1992) qui avait été, avec Carl Sauer à Berkeley, le maître de la géographie historique anglo-saxonne pendant un demi-siècle, sa veuve demanda à Terry Coppock, professeur à l’Université d’Édimbourg et un de ses disciples qui avait le plus étroitement collaboré avec lui, d’examiner ses papiers. Parmi ceux-ci il découvrit 12 chapitres organisés en 3 groupes de 4, consacrés à l’Angleterre, la France et les États-Unis. Ils étaient proches de l’état d’une publication, mais Darby n’avait pas eu le temps d’y ajouter une introduction et une conclusion. Ils représentaient les notes bien élaborées d’un séminaire sur les méthodes de la géographie historique poursuivi de 1954 à 1966 à l’University College de Londres, puis d’un cours donné à l’Université de Cambridge de 1966 à 1976. L’origine en remonte à une conférence qu’il fit en 1953. Ces textes forment le cœur de la publication à laquelle Terry Coppock, Hugh Clout et Hugh Prince, professeurs à l’University College de Londres, ainsi que Michael Williams, professeur à l’Oriel College d’Oxford ont ajouté une introduction méthodologique, des réflexions sur chacun des pays, un épilogue, une liste chronologique des publications de Darby et une bibliographie des travaux cités qui représente une base documentaire essentielle sur la géographie historique (avec cependant la lacune des ouvrages en langue allemande, même sur l’Angleterre comme par exemple Harald Uhlig, Die Kulturlandschaft, Methoden des Forschung und das Beispiel Nordostengland, Kölner geographischen Arbeiten, 9-10, 1956, 355 p.).

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Chacune de ses parties se décompose en 4 chapitres : la géographie derrière l’histoire, la géographie du passé, l’histoire derrière la géographie, l’élément historique en géographie. La géographie est derrière l’histoire car celle-ci ne peut négliger le cadre concret dans lequel s’exerce l’activité humaine et sur lequel celle-ci imprime sa marque. Les géographies du passé sont des tableaux (cross-sections) à diverses périodes, réalisés grâce à une interprétation géographique, la plus souvent cartographiée, des données historiques. L’histoire est derrière la géographie, car tout paysage est le résultat d’un processus évolutif continu et renferme donc des héritages qu’on peut identifier soit par une méthode régressive qui date les éléments juxtaposés, soit par la méthode des séquences d’occupation qui reconstitue des phases anciennes. Et pour Darby la frontière entre l’histoire et la géographie est difficile à tracer, le passé est dans le présent, et le présent est déjà le passé d’un futur. Pour les trois pays chaque chapitre déroule une analyse chronologique des travaux successifs qui ont contribué à la formation et à l’évolution des idées de la géographie historique en faisant appel à des auteurs qui n’appartiennent pas toujours à l’histoire ou à la géographie. Ainsi dégage-t-il progressivement des idées. Le séminaire se complétait par des exposés d’étudiants et une discussion.

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L’Angleterre fut évidemment son terrain de recherches, dès sa thèse de 1931 sur les Fens, domaine sur lequel il revint plusieurs fois, et à l’occasion de laquelle il découvrit les ressources offertes par un document exceptionnel, le Domesday Book. À l’aide des étudiants et d’instructions qu’il élabora en 1937, il exploita ce document pour reconstituer une monumentale géographie de l’Angleterre au xi e siècle en 7 volumes publiés de 1934 à 1977. Dans son séminaire il montrait d’abord comment très tôt des historiens britanniques avaient introduit le cadre géographique dans leurs études sur l’Antiquité méditerranéenne ou souligné la coexistence de frontières avec des forêts et des marais. Dès 1848 Macaulay insistait sur le fait que les conditions géographiques du passé n’étaient pas celles du présent dans un tableau de l’Angleterre en 1685. Mais, à la différence des Allemands, les Britanniques ne s’intéressèrent pas à l’Urlandschaft de leur pays. Les tableaux géographiques à diverses dates ne satisfaisaient pas Darby qui, très marqué par les idées de Darwin, envisageait un développement continu et voulait les compléter par l’explication des causes des changements. En s’inspirant des propos de J. Unstead sur l’évolution des relations entre la nature et les hommes (1922) et des travaux de K. Cumberland sur la Nouvelle-Zélande (1949-1956) ou de J. Broek sur la vallée californienne de Santa Clara (1932), il proposa un plan de géographie historique de l’Angleterre qui faisait alterner tableaux « horizontaux » et évolutions intermédiaires « verticales ». Tout en affirmant que la géographie historique était inséparable de l’histoire économique, Darby qui rappelait l’œuvre humaine à travers les éléments du paysage cartographiés (drainage, forêts, landes, limites de l’espace agricole, houillères, salines, etc.) n’abordait pas les problèmes de main-d’œuvre, d’organisation, de système économique. Les marques de ces périodes passées dans les paysages, cette sémiologie du paysage, le fascinait.

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Si Darby a eu peu de rapports directs avec ses collègues français à cause d’une maîtrise insuffisante de leur langue, il connaissait bien leurs travaux. Ainsi en enquêtant sur l’utilisation de la géographie par les historiens il remonte jusqu’aux ouvrages de l’Époque moderne et à leur sens croissant de la complexité des facteurs. Il insiste sur l’apport de la Revue de Synthèse historique qui dégage les relations mutuelles entre l’environnement et les sociétés. Mais c’est surtout Jules Michelet qui place au premier plan les divisions naturelles de la France et visite ses régions avant d’écrire leur histoire. Désormais la description géographique devient inséparable de l’histoire. En même temps, avec Frédéric Le Play, l’histoire économique pénètre la géographie humaine et le développement des groupes sociaux n’est plus séparé de leur environnement. Enfin l’école française de géographie, influencée par Friedrich Ratzel, met l’accent sur le rôle de l’homme en réponse à son environnement.

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Lucien Febvre théorisera cette attitude dans un possibilisme qui laisse l’homme maître des possibilités offertes par les régions naturelles. En France, les géographies du passé ont été l’œuvre des historiens depuis Camille Jullian, à de rares exceptions près comme celle d’André Allix pour l’Oisans médiéval. Les études géographiques, et avant elles déjà Buffon, ont montré l’action de l’homme dans la transformation de l’environnement à travers les défrichements, l’évolution de l’agriculture et des types d’habitat rural. Historiens et géographes, Marc Bloch comme Roger Dion ont été d’accord pour comprendre le passé à travers le présent, sans beaucoup s’inquiéter des questions de méthodologie. L’école de Paul Vidal de la Blache a pratiqué une science des lieux modifiés, sans déterminisme, par l’œuvre des hommes au long des siècles. Avec des plans d’exposition divers, que Darby distingue, ses thèses ont mis en valeur l’arrière-plan historique de chaque région.

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Dans son commentaire, Hugh Clout – un des meilleurs connaisseurs anglais de la géographie historique française à laquelle il a contribué par de remarquables ouvrages tels que Agriculture in France ou The Eve of Railway Age, London, 1980, 239 p., ou The Land of France, 1815-1914, London, 1983, 171 p. –, souligne la différence qui sépare les recherches françaises ou anglaises. En France l’organisation universitaire depuis la IIIe République imposait une double formation historique et géographique qui a conduit à ce que les « géographes n’écrivent pas des géographies du passé mais utilisent le passé comme une clé pour comprendre le présent ». Aussi ne se développa pas une géographie historique indépendante comme celle que Darby construisait, et la tentative d’Y. M. Goblet en 1935 ne recueillit aucun écho. Mais les années 1940 ont bouleversé cette situation. La création en 1942 d’une agrégation de géographie, la promotion dans les études de la géomorphologie, les besoins de la reconstruction économique et de la planification après 1946, l’influence profonde du marxisme ont privilégié une géographie active qui tourna le dos au passé. Aussi après 1960, date à laquelle s’achèvent les dernières thèses de l’école géographique de Vidal, la préoccupation historique disparaît des publications géographiques. Il faut attendre 1980 pour qu’une géographie historique apparaisse en revendiquant ce nom avec Xavier de Planhol, le cervin de Bordeaux et Jean-Robert Pitte. Cependant si on compare ces travaux à l’œuvre de Darby, les différences demeurent manifestes comme par exemple dans l’ouvrage de Xavier de Planhol, Géographie historique de la France (Paris, Fayard, 1988), qui reste dans cette tradition française d’une union étroite des études géographiques et historiques. Synthèse brillante de l’apport des géographes, il repose sur une conception radicalement différente de celle de Darby. En place d’une alternance de tableaux géographiques à des dates notables et d’analyses des causes d’évolution sociale et économiques, Xavier de Planhol retient deux grandes périodes au cours desquelles les caractères originaux de l’espace français se sont constitués. Pour présenter la « France traditionnelle » il parcourt une période du bas Moyen Âge à 1830, considérant que certains traits fondamentaux, telle l’organisation rurale, sont déjà en place dès le début, et il reconstitue la formation et l’extension des paysages ruraux, des formes d’habitat, des régions linguistiques et historiques. Malgré quelques débuts de spécialisations agricoles et une industrie diffuse, l’espace français reste une idée sans réalité fonctionnelle. Au contraire le siècle suivant, plus développé à l’image des contributions des thèses de l’école géographique, s’organise autour d’une dialectique de la diversification et de la centralisation. Grâce à la révolution de l’industrie et des transports, les spécialisations agricoles s’affirment (vignobles, systèmes d’élevage, reboisement) et des complexes industriels très localisés apparaissent. Des cultures, des tempéraments religieux ou politiques se régionalisent. Mais par contre l’imposition de la langue française, l’organisation départementale, le développement de réseaux urbains nourris par l’exode rural, et l’essor de l’agglomération parisienne comme capitale renforcent l’unification du territoire national.

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Les États-Unis, qu’il visita 14 fois, passionnèrent Darby car ils offraient, en négligeant l’action des Indiens, un point de départ proche pour la construction des paysages humanisés. L’histoire s’y confond avec l’occupation humaine. Il met en valeur le foisonnement des orientations de recherches. Dès la fin du xix e siècle s’affrontent des déterministes (Ellen Semple, A.P. Brigham) et ceux qui insistent sur la transformation de l’environnement et tout particulièrement Carl Sauer qui, à l’aide d’une méthode génétique, utilise le passé pour expliquer le présent (à la différence de la méthode reconstructionnelle de Darby qui s’appuie sur le passé pour expliquer le passé), et voit dans le paysage le reflet de la culture d’un peuple à un certain moment. Mais il faut ajouter Ralph Brown qui annonce une géographie de la perception dans son essai de la description de la côte orientale en 1810, et même le morphologue W.M. Davis qui suggère de s’inspirer des séquences de son cycle d’érosion, sans oublier Jan Broek, le seul qui corresponde aux idées de Darby. Et cette diversité des approches en géographie historique s’accroît encore au-delà de 1970, date à laquelle s’arrêtent les références de Darby, avec l’école de Baton Rouge (F. Kniffen), celle de Berkeley qui continue l’œuvre de Sauer, les indépendants (Kollmongen, Vance, Meinig qui commence les études à petite échelle, et Clark, plus historien, qui privilégie le thème du changement, différent de celui de la continuité de Darby). L’influence de celui-ci fut donc très modeste sur la recherche américaine. Quand D.W. Meinig édite The Interpretation of Ordinary Landscapes (New York, 1979, 255 p.), il ne mentionne même pas le nom de Darby. Cependant des travaux se poursuivent activement sur des thèmes variés alors que les universités réservent peu de place à la géographie historique.

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Diverses critiques ont été portées sur son œuvre. Les inventaires, rapports et documents historiques utilisés correspondent souvent à des périodes de crise, donc de l’évolution forte et non de charnière entre deux phases de transformation. D’autre part rares sont ceux qui sont aussi complets que le Domesday Book, et même celui-ci méritait sans doute d’être étoffé par d’autres sources. Le déroulement des étapes de l’évolution laisse une impression qui exagère la continuité et minore les discontinuités, telles pour l’Angleterre que les enclosures ou la construction des voies ferrées. Les tableaux qui sont dressés à une date donnée reposent sur la cartographie analytique de quelques éléments du paysage (espaces drainés, forêts, défrichements, landes, limites de l’ager, etc.). Son souci primordial est de savoir « où » sont localisées ces éléments, avant de chercher pourquoi ils sont « ici ». Mais la synthèse, forme privilégiée de la vision géographique, fait défaut. Il est caractéristique que dans ses réflexions méthodologiques Darby n’a jamais abordé le problème des techniques de la synthèse régionale. On mesure la différence avec W.G. Hoskins qui, au-delà des mêmes éléments, cherchait à définir les systèmes agraires, le fonctionnement des communautés rurales, l’organisation de l’industrie et des transports, ce qui lui permit de lancer vers 1951-1953 l’histoire agraire de l’Angleterre. Son domaine est resté les lieux transformés par les hommes et non les hommes qui transforment les lieux. Aussi put-il considérer avec sympathie les méthodes quantitatives, mais demeura-t-il étranger aux nouvelles orientations de la géographie apparues après 1970 : la recherche de systèmes ou de modèles, la géographie de la perception, la symbolique idéologique ou sociale des paysages.

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Alan Baket a proposé récemment (« The practice of historical geography », in Géographie historique et culturelle de l’Europe, Paris, 1995, p. 31-50) de recentrer la géographie historique sur l’étude du changement géographique à travers les âges et de ses causes. Aussi critique-t-il la pratique des « tableaux millésimés » (cross sections), si en faveur dans la géographie historique anglophone des années 1920-1930, car elle sous-entend que la géographie, à la différence de l’histoire, se limite à l’espace et à la répartition des phénomènes, que la géographie d’un espace puisse rester stable pendant un temps, sans compter que les sources historiques sont rarement assez complètes et qu’elles déterminent des dates qui ne sont pas toujours les plus pertinentes. Plutôt que d’en faire une discipline séparée il donne à la géographie historique une place centrale dans la géographie, en profitant en Angleterre du rejet récent de l’interprétation uniquement fonctionnaliste de la géographie humaine. Aussi la géographie historique doit-elle réaliser la synthèse des lieux et pas seulement une analyse spatiale. Et ainsi elle posera à l’histoire des problèmes géographiques et mettra en valeur la spécificité historique des régions.

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Ces critiques et ces orientations nouvelles ne doivent pas occulter l’apport inestimable de Darby. De l’étude sans grand intérêt des limites politiques il a hissé la géographie historique au rôle de reconstructrice des paysages du passé. Cet homme de bibliothèque, qui ne négligeait pas les apports de l’archéologie, de la toponymie ou de la botanique, a su faire parler documents et plans anciens pour évoquer ces paysages, tandis que son sens de l’écoulement du temps lui imposait la recherche de la formation et de l’évolution des éléments analysés. Après son passage, pendant la dernière guerre, dans les Services Secrets de l’Amirauté, il accorda une place essentielle à la cartographie. Par son enseignement il a répandu à travers le monde sa discipline. Il laisse, outre la Géographie de l’Angleterre du xie siècle, la Nouvelle géographie historique de l’Angleterre avant et après 1600, cet ouvrage qui révèle l’étendue de sa culture et la richesse de sa pensée.

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Pierre Brunet

Æstuaria, Marais et zones humides, n° 1, 2000, 282 p., et L’Estuaire de la Loire, n° 2, 2001, 223 p. (Adresse : Estuarium, La Maison du Port, 44 360 Cordemais)

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Saluons la parution d’une nouvelle revue, Æstuaria qui intéressera les historiens ruralistes. Publication semestrielle, éditée par Estuarium, association de recherche et d’intervention patrimoniale sur le territoire de la Loire, la revue a pour champ de recherche les estuaires, littoraux et milieux humides. Les questions touchant au monde rural ont donc une place importante.

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Le n° 1 est consacré aux marais et aux zones humides. Il présente les actes des rencontres interdisciplinaires organisées à Nantes en décembre 1997. L’objectif du colloque était de faire le point de la recherche en sciences humaines sur les milieux humides et de marquer un terrain occupé jusque là presque exclusivement par les sciences de la nature. Les contributions débordent largement l’estuaire de la Loire puisqu’elles portent aussi sur les marais des Landes de Gascogne, les étangs de la Brenne, le Marais poitevin, le Marais Vernier, le delta du Rhône et s’aventurent même jusqu’à.…la baie de Montevideo en Uruguay. Les articles historiques, sociologiques, économiques ou juridiques sont regroupés autour de plusieurs thèmes. Le premier traite de la dimension idéologique de ces espaces. Il permet à Raphaël Larrère de mettre en évidence la position originale de l’agronome Rougier de la Bergerie et celle le l’ingénieur des Ponts et Chaussées François-Antoine Rauch face aux marais à la fin du xviii e siècle et au début du suivant, à un moment où l’on ne parlait qu’assèchement. Le second thème aborde les modalités de l’appropriation des milieux humides. Il souligne les manières dont les arguments de santé publique et le droit ont été mis au service de dynamiques d’appropriations foncières permettant de légitimer l’expropriation de populations locales. Bernard Traimond, pour les Landes de Gascogne, analyse ainsi les raisons qui ont conduit « ce désert couvert d’eau » à être asséché, les réactions violentes des communautés rurales qui ont suivi et finalement la dépossession d’une partie des communaux des villageois. Certaines contributions insistent sur le rôle des grands propriétaires qui avaient une maîtrise foncière, technique et sociale permettant d’imposer une gestion hydraulique rationnelle. Ils étaient aidés en cela, au xixe siècle, par les ingénieurs des Ponts et Chaussées : Didier Fleury montre ainsi comment, dans l’estuaire de la Loire, de 1750 à 1850, s’engage un processus et une transformation de l’espace qui mène de l’aquatique au terrestre, de la vase et du sable au marais et à la prairie. Anne Vauthier-Vezier analyse, quant à elle, l’établissement du canal maritime de la Basse-Loire construit à la fin du xix e siècle sur la rive gauche du fleuve. Elle montre comment les logiques maritime, technique et agricole entrent en jeu, s’allient parfois et s’opposent souvent. Geneviève Bédoucha décrit ensuite la gestion de la « rareté de l’eau » des étangs de la Brenne dont la maîtrise appartient aux plus puissants. Rapport subtil de son utilisation et de la domination sociale : ici la description sociologique permet à l’historien de mieux comprendre un espace fort peu perturbé par les techniques et de renouer avec des modes de gestion très anciens. Le troisième thème montre comment les acteurs du monde contemporain gèrent les espaces humides. En Camargue, dans le Marais Vernier, sur les communaux du Marais poitevin ou dans les îles situées à la périphérie de Lyon, un nouveau regard est porté sur ces espaces. Ainsi, à la suite de Jean-Paul Billaud qui insiste sur l’émergence de nouvelles territorialités sans rapport avec la propriété, Laurence Carré montre les alliances et les oppositions qui se créent aujourd’hui pour l’utilisation des communaux. L’un et l’autre soulignent, à propos du Marais poitevin que ces gestionnaires ne se définissent plus tant comme de « bons pères de famille » mais comme des administrateurs d’un patrimoine collectif et, contrairement à leurs prédécesseurs, ils s’abstiennent souvent d’un primat de l’usage sur les titres de propriété. Enfin, écologues, géographes, juristes, économistes et sociologues concluent l’ouvrage en traitant de l’émergence de la « question environnementale » appliquée aux contextes estuariens : André Vincent pour l’île de la Table Ronde à l’entrée sud de l’agglomération lyonnaise, Bernard Picon pour le delta du Rhône, Michel Danais pour l’estuaire de la Loire, nous invitent à repenser les logiques d’aménagement en y intégrant les considérations environnementales. L’ouvrage se termine par le regard porté sur ces espaces par l’économiste et le juriste. Anne Stenger propose de donner une valeur économique à ces espaces afin de les intégrer sur un marché même fictif ; Laurent Le Corre, quant à lui, souligne que les zones humides constituent un véritable défi pour le droit qui doit faire face à leur caractère hybride et plurifonctionnel. En cela, les juristes contemporains sont confrontés aux même difficultés que leurs aînés.

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Le second volume d’Æstuaria, paru en 2001, regroupe dix contributions. Il est consacré dans son entier à l’estuaire de la Loire. Les historiens ruralistes trouveront là encore leur bonheur. Marie-Odile Aberlach-Mandy décrit l’aménagement des marais de Donges du Moyen Âge au xviiie siècle : d’abord considérés comme une zone frontière vide et exploités de façon très marginale, ces espaces sont ensuite intégrés, à partir du xviii e siècle, dans l’espace et les cultures paysannes. Gildas Buron analyse ensuite la formation des marais salants de Guérande, la mise en place du parcellaire et les formes de paysage. Il inscrit son étude dans le cadre plus général d’une histoire socio-économique du système salicole. Yannick La Marec, pour les marais Audubon à Couëron, François-Xavier Trivière pour les déprises et les ré-appropriations enregistrées dans l’estuaire de la Loire montrent les conséquences de la dépossession puis de la ré-appropriation de l’estuaire. Anne Vauthier-Vézier analyse l’évolution de la Basse-Loire sur un siècle, de 1836 à 1935 et son aménagement à des fins industrielles et portuaires. Les autres contributions pourraient paraître plus éloignées des centres d’intérêts des historiens ruralistes. Ce serait oublier les liens qui unissent les campagne du littoral avec la mer. Ce que souligne Murielle Bouyer qui montre le poids des villages de l’estuaire dans le recrutement des marins nantais au xviiie siècle. Ou encore l’article de Catherine Vadon sur la pêche au saumon dans l’estuaire de la Loire, qui révèle la relation que l’homme a entretenue avec ce poisson à la fin du xixe siècle à travers la connaissance de l’animal, la pratique de sa pêche et de sa réglementation.

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Cette revue fait date. Toutes ces contributions expriment l’intérêt récent des recherches en sciences sociales pour ces milieux longtemps déconsidérés. Elles soulignent la richesse économique et sociale de ces espaces et les historiens ruralistes y trouveront un intérêt certain avec l’ouverture de champs d’étude encore peu exploités, loin de la céréaliculture et de la viticulture.

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Jean-Michel Derex

Notes

[1]

Mesureurs des champs, les agrimensores sont des arpenteurs ; la langue latine tardive les qualifiera également de gromatici, ceux qui utilisent la groma, instrument d’arpentage que l’on peut comparer à une alidade en croix. Compilé dans l’Antiquité tardive, le corpus agrimensorum ou corps gromatique comme on le qualifie également, regroupe des opuscules relatifs à l’arpentage, des textes concernant le droit agraire, des ouvrages de géométrie. Après celles parues aux xvie et xviie siècles, la première édition scientifique moderne, appelée de ses vœux par Barthold Niebuhr, de ces traités rédigés en latin – auxquels les éditeurs ajouteront des textes du haut Moyen Âge –, est celle publiée à Berlin, en deux volumes parus en 1848 et 1852, par Friedrich Blume, Karl Lachmann (responsable du travail philologique), Theodor Mommsen et Andreas Rudorff, sous le titre : Die Schriften der Römischen Feldmesser, t. i : Texte und Zeichnungen, 416 p. + 37 pl. ; t. ii : Erläuterungen, 536 p. Des recherches ultérieures, conduites notamment par Mommsen et Bubnov conduisirent le suédois Carl Thulin à entreprendre une réédition des textes, malheureusement interrompue par sa mort : seul un volume est paru chez Teubner en 1913.

[2]

André Déléage, « Les cadastres antiques jusqu’à Dioclétien », in Études de papyrologie, t. ii, Le Caire, 1934, p. 74-228 ; Raymond Chevallier, La Romanisation de la Celtique du Pô. Essai d’histoire régionale, Paris, befar, 249, 1983, 643 p., notamment p. 32-80 ; Joël Le Gall, « Les Romains et l’orientation solaire », mefra, 1975, 1, p. 287-320.

[3]

Oswald A.W. Dilke, Les Arpenteurs de la Rome antique, apdca, 1995, 283 p. (recension dans Histoire et Sociétés Rurales, n° 7, 1er semestre 1995, p. 173-177) ; Focke Tannen Hinrichs, Histoire des institutions gromatiques. Recherches sur la répartition des terres, l’arpentage agraire, l’administration et le droit fonciers dans l’empire romain, Paris, Geuthner, 1989, 268 p.

Fourmillant d’idées, le livre de Dilke propose toute une série de mises au point sur le monde des arpenteurs et la mesure de la terre ; celui d’Hinrichs étudie, en cherchant à l’inscrire dans une perspective historique longue et en insistant sur l’importance de la période flavienne, la façon dont les Romains ont tenté de régler la question du partage de la terre.

[4]

Sur ce point, voir le compte rendu que Philippe Leveau a consacré au livre de Gérard Chouquer, L’Étude des paysages. Essais sur leurs formes et leur histoire, Paris, Errance, 1999, 208 p., dans Histoire et Sociétés Rurales, n° 15, 1er semestre 2001, p. 238-243.

[5]

Voir également son article sur les « Modalités pratiques d’implantation des cadastres romains : quelques aspects », mefra, 108, 1996, p. 299-422.

[6]

Jean Peyras, « Écrits d’arpentage et hauts fonctionnaires géomètres de l’Antiquité tardive », d. ha., 21, 2, 1995, p. 149-244 et 25, 1, 1999, p. 192-211 ; sur les dispositions conservées dans le Code Théodosien, voir mon article dans Histoire et Sociétés Rurales, n° 2, 2e semestre 1994, p. 161-179. Jean Peyras s’inscrit en faux contre l’idée d’une décadence de l’ars mensoria dans l’Antiquité tardive : voir à ce sujet son article sur « Les missions des arpenteurs au Bas-Empire », Index, 32, 2003, p. 1-13, qu’il m’a aimablement communiqué.

[7]

L’étude codicologique qu’il a menée sur 132 manuscrits – Codices artis mensoriae, t. i, Manoscritti degli antichi opuscoli latini d’agrimensura (v-xix sec.), Spolète, 1994-1995 – permet notamment de saisir la genèse du corpus, de classer les textes et de disposer d’une vision renouvelée de leur mode de transmission.

[8]

Hinrichs, op. cit., p. 136.

[9]

Sur le domaine public des temples en Italie, voir Jesper Carlsen, « Cil x, 8217 and the question of temple land in roman Italy », in Jesper Carlsen, Peter Ørsed et Jens Erik Scydsgaard, Landuse in the roman Empire, Rome, 1994, 190 p. (arid, suppl. xxii), p. 9-15.

[10]

À ce sujet, voir François Jacques et John Scheid, Rome et l’intégration de l’Épire, 44 avant J.-C.-260 après J.-C., Paris, puf, 1990, p. 266-269 : « On débat pour savoir qui, de Domitien ou de Trajan, créa l’institution. Le problème est assez mineur, car ces curateurs furent très peu nombreux jusqu’à la fin du règne d’Antonin le Pieux » (p. 266).

[11]

Cf. les réflexions de Pierre Guichard in Jean-Claude Garcin (dir.), États, sociétés et cultures du monde musulman médiéval (xe-xv e siècle), Paris, puf, coll. « Nouvelle Clio », 1995-2000. Un compte rendu en a été publié en 2001 dans le n° 15 de la présente revue, p. 258-261.

[12]

Barbosa, Pedro Gomes, Povoamento e estrutura agrícola na Estremadura central. Séc. xii a 1325, Lisboa, inic, 1992 ; Rodriguez, Ana Maria Seabra de Almeida, Torres Vedras. A vila e o termo nos finais da Idade Média, Lisboa, Fundação Calouste Gulbenkian / Junta Nacional de Investigação Centífica e Tecnológica, 1995, et Durand, Robert, Les Campagnes portugaises entre Douro et Tage aux xiie et xiiie siècles, Paris, Fundação Calouste Gulbenkian / Centro cultural português, 1982.

Plan de l'article

  1. Gérard Chouquer et François Favory, L’Arpentage romain, Paris, Errance, 2001, 491 p., 42,68 € (avec la collaboration d’Anne Roth Congès)
  2. Mireille Mousnier et Jacques Poumarède (dir.), La Coutume au village. Actes des xxe journées internationales d’histoire de l’abbaye de Flaran, septembre 1998, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2001 (« Flaran, xx »)
  3. Christophe Picard, Le Portugal musulman (viii e-xiiie siècle). L’Occident d’al-Andalus sous domination islamique, Paris, Maisonneuve et Larose, 2000, 422 p., 34 €
  4. Clemens Zimmermann (dir.), Dorf und Stadt. Ihre Beziehungen vom Mittelalter bis zur Gegenwart, Francfort / Main, dlg-Verlag, 2001, 310 p., 19,90 €
  5. Bruno Penna, Le Marais Vernier. Dix siècles d’évolution paysagère, Cahier des Annales de Normandie n° 33, Caen, Musée de Normandie, 2003, 256 p., 26 €
  6. Vincent Clément, De la Marche-frontière au pays des bois. Forêts, sociétés paysannes et territoires en Vieille-Castille (xie-xxe siècles), Madrid, Casa de Velázquez, 2002, 375 p.
  7. Manuel Sílvio Alves Conde, Uma paisagem humanizada. O Médio Tejo nos finais da Idade Média, Cascais, Patrimonia, 2000, 2 vol., 694 p.
  8. Des Officiers royaux aux ingénieurs d’État dans la France rurale (1219-1965). Histoire des corps des Eaux et Forêts, Haras, Génie rural, Services agricoles, aigref (Association des ingénieurs du Génie rural, des eaux et forêts), Paris, éditions Tec et Doc, 2001, 690 p.
  9. Nicolas Carrier, La Vie montagnarde en Faucigny à la fin du Moyen Âge. Économie et société, fin xiiie-début xvie siècle, Paris, L’Harmattan, 2001, 628 p.
  10. Hervé Mouillebouche, Les Maisons fortes en Bourgogne du Nord du xiiie au xvie siècle, Dijon, Éditions Universitaires de Dijon, coll. « Sociétés », 2002, 448 p. et cd-rom Mac et pc, 45 €
  11. Madeleine Ferrières, Histoire des peurs alimentaires du Moyen Âge à l’aube du xxe siècle, Paris, éd. du Seuil, 2002, 473 p., 25 €
  12. Alain Noël, Les Lieux-dits. Essai d’archéologie verbale. La forêt d’Othe à l’âge moderne, préface d’Yves-Marie Bercé, Paris, Champion, 2002, 318 p., 51 €
  13. Chantal Caillavet, Etnias del Norte, etnohistoria e historia de Ecuador, Madrid, éd. Casa de Velázquez, ifea, Abya Yala, 2000, 499 p.
  14. Jacques Poloni-Simard, La Mosaïque indienne. Mobilité, stratification sociale et métissage dans le corregimiento de Cuenca (Équateur) du xvie au xviiie siècle, Paris, Éditions de l’ehess, 2000, 514 p., 43 €
  15. Scarlett Beauvalet-Boutouyrie, Être Veuve sous l’Ancien Régime, Paris, Belin, 2001, 416 p.
  16. Daniel Schweitz, Histoire des identités de pays en Touraine (xvie-xxe siècle). Aux origines de la France des pays, Paris, L’Harmattan, coll. « Logiques historiques », 2001, 459 p. + xxvii planches [240 F]
  17. Patrick Fournier, Eaux claires, eaux troubles dans le Comtat Venaissin (xviie-xviiie siècles), Perpignan, Presses universitaires de Perpignan/chec, 1999, 553 p., 27,44 €
  18. Philip T. Hoffman, Gilles Postel-Vinay, et Jean-Laurent Rosenthal, Des Marchés sans prix, une économie politique du crédit à Paris, 1660-1870, Paris, Éditions de l’ehess, 2001, 446 p., 38 €
  19. Anne-Lise Head-König, Luigi Lorenzetti et Béatrice Veyrassat (éd.), Famille, parenté et réseaux en Occident (xviie-xxe siècles). Mélanges offerts à Alfred Perrenoud, Genève, Société d’Histoire et d’Archéologie de Genève, Droz, 2001, 416 p.
  20. Christine Lacanette-Pommel, La Famille dans les Pyrénées de la coutume au code Napoléon, Estadens, PyréGraph, 2003, 229 p., 35 €
  21. Michel Brunet, Les Pouvoirs au village. Aspects de la vie quotidienne dans le Roussillon du xviiie siècle, Perpignan, Trabucaire, 1998, 223 p., 16 €
  22. Agapain. Les Meuliers. Meules et pierres meulières dans le Bassin parisien, Étrépilly, Presses du Village, 2002, 278 p., 23 €
  23. Martin Bruegel, Farm, Shop, Landing : The Rise of a Market Society in the Hudson Valley, 1780-1860, Durham [N. C.], Duke University Press, 2000, 352 p., 16,95 £
  24. Annie Arnoult, La Grande histoire des scieurs de long, Sauvain [42 990], Association « Les Scieurs de long du Massif Central » (courriel : <asso. scieurs-de-long@ club-internet. fr>), 2 tomes in 4° ; t. i, 1996, 232 p., t. ii, 2001, 272 p., 55 € chaque tome
  25. Claude Coquard et Claudine Durand-Coquard, Société rurale et Justice de paix : deux cantons de l’Allier en Révolution, Clermont-Ferrand, Presses universitaires Blaise-Pascal et Centre d’Histoire « Espaces et Cultures » (chec), coll. « Études sur le Massif central », 2001, 492 p., 28,96 €
  26. José Miguel Martínez Carrión (éd.), El nivel de vida en la España rural, siglos xviii-xx, Alicante, Publicaciones de la Universidad, 2002, 734 p.
  27. Rita Guderman, Morastwelt und Paradies. Ökonomie und Ökologie in der Landwirtschaft am Beispiel der Meliorationen in Westfalen und Brandenburg (1830-1880), Paderborn, München, Wien, Zürich, Fernand Schöning, 2000 (« Forschungen zur Regionalgeschichte », Bd 35), 577 p.
  28. Alain Tallier, La Vente des forêts domaniales des provinces méridionales du Royaume des Pays-Bas par le Syndicat d’Armotissement (1824-1830), Bulletin de la commission royale d’histoire, t. 168, Bruxelles, Palais des Académies, 2000, 302 p.
  29. Annette Bourrut-Lacouture, Jules Breton. La Chanson des blés, Paris, Somogy éditions d’art, 2002, 264 p. Version anglaise : Jules Breton, Painter of Peasant Life, New Haven and London, Yale University Press, in association with the National Gallery of Ireland, Dublin, 2002, 264 p.
  30. Annie Bleton-Ruget, Pierre Bodineau et Jean-Pierre Sylvestre (dir.), Pays et territoires. De Vidal de la Blache aux lois d’aménagement et de développement du territoire, Dijon, Éditions Universitaires de Dijon, coll. « Territoires contemporains », 2002, 142 p., 22 €. Annie Bleton-Ruget (dir.), Pays et frontières culturelles en Bresse, Pierre de Bresse, Écomusée de la Bresse Bourguignonne, Château, 2002, 149 p., 14 €
  31. Virginie Bodon, La Modernité au village. Tignes, Savines, Hubaye. La submersion de communes rurales au nom de l’intérêt général, 1920-1970, Grenoble, Presses Universitaires de Grenoble, coll. « La Pierre et l’Écrit », 360 p., 30 €
  32. Christian Estève, À l’Ombre du pouvoir. Le Cantal du milieu du xixe siècle à 1914, Clermont-Ferrand, Presses universitaires Blaise Pascal, coll. « Études sur le Massif central », 2002, 560 p.
  33. Jean-Luc Mayaud, Gens de la terre. La France rurale, 1880-1940, Paris, éditions du Chêne, Hachette Livre, 2002, 312 p., in 4°, 45,5 €
  34. Lucien Bianco, Peasants without the Party. Grass-roots Movements in Twentieth-Century China, Armonk (New York, U.S.A.) and London (England), M. E. Sharpe, coll. « Asia and the Pacific series », 2001, 312 p.
  35. La grande Reconstruction. Reconstruire le Pas-de-Calais après la Grande Guerre. Catalogue de l’exposition présentée aux archives départementales du Pas-de-Calais du 9 novembre 2000 au 24 février 2001, Arras, Archives départementales du Pas-de-Calais, 2000, 223 p. (405 planches en couleurs ou noir et blanc)
  36. Véronique Auzépy-Chavagnac, Jean de Fabrègues et la jeune droite catholique. Aux sources de la Révolution nationale, Lille, Presses du Septentrion, 2002, préface de René Rémond, 464 p., 29,85 €
  37. Jean Sanitas, Maquis dans les Combrailles : des résistants, un monument, Paris, L’Harmattan, 2001, 145 p.
  38. Chantal Blanc-Pamard et Hervé Rakoto Ramiarantsoa, Le Terroir et son double. Tsarahonenana, 1966-1992, Madagascar, Paris, ird, coll. « À travers champs », 2000, 254 p.
  39. Michel Dupré, Au nom du Progrès. Histoire d’un paysan du pays d’Ancenis, Nantes, Éditions du Centre d’histoire du travail, 2002, 141 p., 15 €
  40. Pratiques anciennes et genèse des paysages. Mélanges de géographie historique à la mémoire du Professeur Jean Peltre (1922-1996), préparé par André Humbert, Nancy, Université de Nancy-2, Centre d’Études et de Recherches sur les Paysages, sd [2000], 330 p.
  41. Henry Clifford Darby, The Relations of History and Geography. Studies in England, France and the United States, Exeter, Exeter University Press, 2002, 304 p.
  42. Æstuaria, Marais et zones humides, n° 1, 2000, 282 p., et L’Estuaire de la Loire, n° 2, 2001, 223 p. (Adresse : Estuarium, La Maison du Port, 44 360 Cordemais)

Pour citer cet article

« Ouvrages », Histoire & Sociétés Rurales, 1/2003 (Vol. 19), p. 253-342.

URL : http://www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2003-1-page-253.htm


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