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Histoire & Sociétés Rurales

2003/1 (Vol. 19)


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Frédéric Épaud, L’Évolution des techniques et des structures de charpenterie du xe au xiiie siècle en Normandie. Une approche des charpentes par l’archéologie du bâti, thèse de doctorat d’histoire, Université de Rouen, 14 décembre 2002

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Jury : Anne-Marie Flambard Héricher, professeur à l’Université de Rouen (directrice de thèse), Anne Prache, professeur émérite à l’Université de Paris-iv (présidente du jury), Paul Benoît, professeur à l’Université de Paris-i, Patrick Hoffsummer, maître de conférences à l’Université de Liège, Yves Lescroart, inspecteur général des Monuments Historiques, Christian Sapin, directeur de recherches au cnrs.

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À l’invitation d’Anne Prache, Frédéric Épaud présente sa thèse et rappelle l’importance du bois qui constituait l’essentiel du bâti urbain et rural aux xie-xiii e siècles dans de nombreuses régions du nord de la France. Il constate que les travaux de recherches sont paradoxalement fort limités dans ce domaine. Il a étudié différentes structures de charpentes en Normandie, en appentis, à double pente, en croupe, à pans de bois, et a établi un corpus, dans l’intention d’obtenir des sources d’information et non de faire un catalogue. L’architecture religieuse est ici représentée par des charpentes de chapelles, d’églises paroissiales, collégiales, prieurales ou abbatiales, de cathédrales, d’un beffroi et de plusieurs ensembles de bâtiments conventuels dont un édifice à pans de bois, tandis que l’architecture civile est représentée par des charpentes de manoirs urbains et ruraux, de maisons de ville, de maladreries et de granges. Ce corpus a permis de mettre en regard des édifices ayant fait appel aux maîtres d’œuvre les plus compétents, ceux qui maîtrisent les techniques les plus novatrices, et des ouvrages de moindre importance qui témoignent davantage du niveau d’évolution technique de leur époque. Le candidat a étudié, en outre, quelques structures exceptionnelles, comme le beffroi du xiie siècle de la cathédrale de Bayeux, le deuxième recensé en France, le bâtiment de deux étages en pans de bois du xiiie siècle de Bayeux, le plus ancien dans l’état actuel du recensement, la charpente voûtée de la première moitié du xiie siècle de Sainte-Marie-aux-Anglais ou encore celle de Neufmarché-en-Lyons, maintenant datée de 1065.

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La constitution de ce corpus correspond à plusieurs objectifs : recueillir des informations qui peuvent servir à l’histoire des édifices, comprendre les moyens techniques et les outils qui ont servi à l’édification des charpentes et enfin, à travers les structures, suivre l’évolution de la pensée des constructeurs.

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Les études monographiques ont permis dans plusieurs cas d’aboutir à des résultats surprenants : la charpente du croisillon sud de la cathédrale de Bayeux de style gothique normand, a été datée de la fin du xiie siècle, la découverte de la charpente romane de la cathédrale de Rouen, soupçonnée d’avoir brûlé lors d’un incendie en 1200, avait été en fait entièrement réemployée au début du xiii e siècle. Certaines précisions de datation ont été apportées pour d’autres édifices majeurs de l’architecture romane et gothique comme les cathédrales de Bayeux, Lisieux et Coutances, cette dernière postérieure au xiiie siècle, ou encore les grandes églises abbatiales de Fécamp et de Boscherville.

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À travers la lecture des bois et des charpentes, il s’est ensuite attaché à retrouver les différentes étapes de la chaîne opératoire du chantier, depuis la sélection des arbres en forêt, jusqu’à leur chevillage définitif. L’observation des traces d’outils laissées à la surface des pièces lui a permis d’étudier les modes d’équarrissage, de débitage et de fendage des bois ou encore le transport des grumes. À partir de relevés très précis les tracés régulateurs des épures de charpentes ont été recherchés. Il était nécessaire d’aborder ces questions dans la mesure où l’évolution de ces techniques s’explique par l’évolution des formes des charpentes entre la période romane et gothique, notamment en ce qui concerne la section des bois, le tracé des assemblages ou encore la conception des épures. D’autre part, si le marquage des bois a été longuement étudié, c’est afin d’en dégager des informations essentielles sur l’organisation des chantiers. Ces marques sont les témoins tant du projet de montage que de la mise en place de la charpente et de la répartition des tâches entre différentes équipes d’ouvriers. La réflexion sur les structures a été menée pour comprendre les choix des maîtres charpentiers et pour saisir les limites de leurs compétences. Les défauts de conception et les erreurs de mise en œuvre ont été étudiées pour mesurer les réelles aptitudes d’un maître à réagir face à des difficultés d’ordre technique. Les exemples de Neufmarché-en-Lyons et du beffroi de la cathédrale de Bayeux ont à ce titre mis en évidence la difficulté de concevoir une charpente dans trois plans directionnels. Mais c’est avant tout la mise en parallèle des structures charpentées et de l’architecture de pierre, l’articulation de la réflexion autour d’une notion architecturale globale qui permet de suivre l’évolution de la pensée technique. Ainsi l’apparition de la travée, le redressement de la pente des combles, le développement de la triangulation et des liernes longitudinales s’expliquent à ses yeux par une volonté d’adapter la répartition des charges du couvrement à l’amincissement des murs, à l’ouverture des grandes verrières et à l’essor des arcs-boutants. Le cas particulier de la cathédrale de Rouen l’atteste puisqu’il a fallu, au début du xiiie siècle, démonter la charpente mise en place sur la nef romane pour la remonter différemment, avec une structure tramée.

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Ce faisant, a été mise en évidence l’interdépendance des innovations qui ont abouti à un nouvel équilibre des forces. L’étude des granges des xiie-xiiie siècles a beaucoup contribué à la compréhension de l’évolution puisque c’est dans des granges à poteaux porteurs comme celles du Val-de-la-Haye, de Crouttes ou de Saint-Pierre-sur-Dives que l’on voit se développer le système des fermes et pannes qui par la suite connaîtra une très large diffusion. L’auteur pense probable que nous ayons ici la genèse de ce système dont l’origine nous échappait jusqu’à présent. À travers ce long processus évolutif qui débute avec l’introduction du gothique en Normandie se dessine un nouveau modèle qui se dissocie complètement de la conception romane caractérisée par un immobilisme de formes. Aussi, l’auteur n’hésite pas à parler d’une véritable révolution qui tranche entre deux systèmes différents voire même opposés.

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À l’issue de cette réflexion Frédéric Épaud rappelle que sa démarche consiste à traiter ce sujet exclusivement par l’archéologie du bâti. Les sources manuscrites, que le strict cadre de la thèse n’a pas permis de traiter avec exhaustivité, sont susceptibles d’apporter des éléments nouveaux au sujet. De même, la synthèse avec les données issues de fouilles archéologiques reste à faire. Enfin, en évoquant la nécessité de poursuivre le recensement et de protéger les structures connues, il souligne les perspectives ouvertes par son travail, à la fois en archéologie du bâti et en histoire des techniques. Il remercie son directeur de recherche : Anne-Marie Flambard Héricher ainsi que Yves Lescroart qui a orienté les prospections et appuyé les analyses dendrochronologiques.

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Anne-Marie Flambard Héricher remarque l’impressionnant volume matériel de la thèse et la somme des observations qu’elle représente en regard des trois seules années que Frédéric Épaud a pris pour mener ce projet à terme. Elle souligne l’immense apport scientifique de cette somme. Pour son dea, Frédéric Épaud avait recensé une quarantaine de charpentes de cette période alors que huit seulement étaient identifiées auparavant. Dans la thèse, 34 charpentes en place, 6 démontées et 3 disparues sont présentées. Le projet originel qui devait couvrir la Normandie a quelque peu évolué puisque la Manche s’est trouvée exclue et ce, pour des raisons d’efficacité.

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Le texte de la thèse s’organise en deux parties, la première est consacrée aux études monographiques, la seconde à la synthèse. Les études monographiques se développent selon des plans comparables : après un rappel historique et une description de l’édifice, la charpente est étudiée à l’aide de relevés très précis contenus dans un troisième volume. Certains dossiers monographiques, volumineux, s’opposent à des présentations plus modestes rendant compte de la diversité des ouvrages sur lesquels le candidat s’est penché. Anne-Marie Flambard Héricher s’interroge sur le classement des monographies qui sont présentées selon un ordre chronologique, alors que les grands édifices possèdent plusieurs charpentes qui ne sont pas contemporaines les unes des autres. Le candidat répond qu’il s’agissait de la meilleure solution.

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La synthèse s’appuie sur un ensemble de données parfois apparues en filigrane au cours des études monographiques. Le développement initial évoque le choix des essences de bois, celui de la période d’abattage, de novembre à mars, ce qui est confirmé par la dendrochronologie, l’utilisation du bois vert et du bois de brin en conservant bien souvent l’aubier et l’écorce, ce qui va à l’encontre de beaucoup d’idées reçues. L’étude des gestes techniques s’appuie sur un volet d’observations ethnographiques des charpentiers roumains. La mise en évidence des tracés régulateurs des épures de plusieurs ouvrages rend compte d’un changement technique fondamental qui consiste à passer d’un système reposant sur une grille à un système fondé sur l’emploi du cercle et d’une mesure unique. L’étude des marques, malgré son extrême minutie débouche sur des résultats moins contrastés puisqu’elle amène le candidat à conclure qu’il existe un nombre infini de systèmes de marquage, qu’ils ne sont pas toujours logiques et qu’ils sont même parfois délibérément obscurs. Il ajoute à cela l’observation des engins de levage qui ont été dans certains cas retrouvés in situ et celle des différents modes de chevillage. Les traces relevées sur les bois amènent aussi à l’étude de la couverture : les tuiles glaçurées découvertes à Lisieux posent le problème essentiel de la datation de ce mode de couverture dont il n’existait jusqu’à présent aucun témoignage archéologique antérieur au xiiie siècle. Frédéric Épaud précise qu’elles sont prises dans la maçonnerie du bâtiment roman qui ne présente aucune trace de reprise, il faut donc reconnaître qu’une couverture de tuiles a pu exister dès la fin du xiie siècle.

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Enfin, Anne-Marie Flambard Héricher souligne l’apport essentiel de ce travail : celui d’avoir mis en évidence l’évolution technique qui a permis le passage des charpentes romanes vers les charpentes gothiques et d’avoir replacé, à l’aide de planches comparatives, les exemples normands dans l’évolution de l’Europe du Nord-Ouest, aboutissant ainsi à une typochronologie des charpentes. Avant de céder la parole aux autres membres du jury, elle félicite le candidat pour la qualité de son travail, pour l’énergie déployée pour le mener à bien et pour les compétences qu’il a acquise dans ce domaine.

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Patrick Hoffsummer félicite l’auteur pour sa démarche qui va dans le sens qu’il préconise avec le Centre de Recherches des Monuments Historiques : une relecture de l’architecture grâce à des études archéologiques et dendrochronologiques poussées. Il note que cette approche complète et prolonge ses travaux, souvent utilisés et intelligemment critiqués. L’originalité de cette thèse réside surtout dans le choix d’un espace temporel et géographique restreint permettant de travailler de manière précise et détaillée sur un corpus cohérent. Le travail est multidisciplinaire avec l’apport de l’ethnologie, les expériences de travail du bois conduites par l’auteur lui-même, les observations archéologiques très détaillées, la recherche en archives, l’usage de la typochronologie, le recours à l’épigraphie, l’examen des traces d’outils et la dendrochronologie. Grâce à ces moyens se mettent en place les étapes d’une démonstration scientifique complète où le phénomène analysé est « reproductible » dans le sens où l’auteur a couché sur papier un manuel du savoir-faire des charpentiers du xie au xiiie siècle. Ce travail n’est cependant pas exempt de quelques défauts : la conclusion aurait pu être plus développée ; un meilleur équilibre devra être trouvé pour la publication.

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S’engage ensuite une discussion où une série de questions ne trouve ses réponses que dans des disparités régionales comme le nombre étonnamment élevé de traces de lignages qui ont pu être observées et qui ne subsistent pas dans d’autres régions car le chêne acquiert une patine et une usure différente selon son origine, ou encore ces grumes acheminées sur le chantier que l’on ne rencontre pas systématiquement dans le Nord où l’on observe des chevrons équarris en amont. Après avoir évoqué l’usage possible de tréteaux pour décoller la ferme, technique inconnue du candidat, Patrick Hoffsummer revient sur le problème des matériaux de couverture en demandant, pour des problèmes de pente de toit que Frédéric Épaud estime négligeables, s’il ne faut pas distinguer les éléments accrochés de ceux qui sont simplement posés. L’auteur répond qu’il ne le pense pas parce que là aussi les usages varient d’une région à l’autre et qu’il existe des dalles de couverture fixées et non posées. Enfin, Patrick Hoffsummer demande au candidat si l’on peut considérer que les charpentiers normands sont à l’origine de la mutation architecturale qu’il a largement évoquée. Celui-ci répond qu’il est actuellement impossible de répondre et qu’il serait nécessaire d’étendre l’enquête, notamment à l’Île-de-France. À la suite de cet entretien Patrick Hoffsummer félicite le candidat et exprime sa satisfaction de voir s’élargir l’intérêt pour les études de charpente.

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Yves Lescroart précise que le candidat a su pénétrer un monde clos, celui des charpentiers, en assimilant à la fois le langage et la pratique, il a ainsi su développer l’intelligence du matériau et du geste. Au-delà de l’approche strictement technologique, des informations essentielles sont mises en avant sur l’organisation des chantiers, la gestion des approvisionnements, ouvrant de nouvelles perspectives sur le contexte économique de la période considérée. Des hypothèses convaincantes, souvent très novatrices, ouvrent plusieurs champs de réflexion sur les territoires européens et sur une chronologie très large, sans jamais négliger les comparaisons et rapprochements issus de l’approche ethnologique. L’essentiel est la mise en évidence de la véritable révolution qui s’opère aux débuts de l’époque gothique, le passage du système compressif à la charpente tramée. La contribution à la réflexion sur le passage de la charpente à chevrons formant fermes vers la charpente à pannes est pleinement convaincante, et achève de remettre en cause le dogme de l’apparition tardive de ce dernier système. Le débat porte également sur la disparition des plafonds, la généralisation du voûtement maçonné, en parallèle avec le développement des charpentes lambrissées, tous les aspects de la création architecturale médiévale sont questionnés ainsi que les relations manifestement étroites entre le maître des œuvres de charpenterie et celui des œuvres de maçonnerie. Les textes ne sont pas négligés, rigoureusement analysés, ils conduisent à réviser la chronologie de quelques grands édifices. Les qualités de cette thèse sont issues à la fois d’un ensemble de compétences mais aussi d’un militantisme patrimonial qui s’exprime avec vigueur sur quelques erreurs de restauration. Cette thèse, contribution majeure à la connaissance de ce patrimoine, mérite approbation et félicitations.

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Paul Benoît tient à souligner le caractère exceptionnel de ce travail, il remarque que l’auteur a su accumuler de grandes connaissances avec un vocabulaire très spécifique et une documentation impressionnante. Il a fait preuve des qualités essentielles d’un chercheur : constance et rapidité dans le travail, intelligence du sujet. La démarche employée se fonde sur une analyse archéologique très précise qui prend en compte aussi bien l’organisation globale que les détails des structures. L’examen de la forme des charpentes, des différentes pièces qui les composent et des analyses qui montrent que les bois utilisés provenaient en majorité d’arbres jeunes, prouve que la charpente gothique n’est pas née d’une pénurie de bois. Elle n’est pas non plus le produit d’une évolution à partir des charpentes romanes statiques, mais il s’agit de structures à caractère entièrement nouveau qui s’inscrivent dans le même système de construction que la voûte sur croisée d’ogives et ses arcs-boutants. Dans ce sens Paul Benoît est tout à fait d’accord avec l’auteur sur sa vision tranchée entre deux conceptions de la charpente mais, pour des raisons sémantiques, il préfère employer le terme de mutation plutôt que celui de révolution. Il estime pourtant que le plan utilisé conduit à quelques redites et que la bibliographie, trop abondante, présente des lacunes dont les conséquences se retrouvent dans la présentation du contexte économique et démographique normand. Si la question des mesures est bien traitée dans le cadre spécifique du métier de charpentier, le discours de l’auteur montre qu’il maîtrise mal le thème plus général des nombres et des mesures au Moyen Âge. Il conclut que ces détails ne retirent rien à la qualité d’une vraie thèse qui rend sa place à la charpente dans l’histoire de la construction médiévale tout en jetant un regard très neuf sur le passage de l’architecture romane à l’architecture gothique.

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Christian Sapin s’associe à ses collègues pour complimenter Frédéric Épaud sur la qualité de son travail et la parfaite présentation des trois volumes de la thèse. Il souligne l’ouverture d’esprit dont fait preuve l’auteur dès son introduction mais également la prudence qui lui fait retenir dans son titre le terme « d’approche des charpentes par l’archéologie du bâti ». La forme de la thèse est approuvée : un premier volume monographique (données historiques et descriptions), un second problématique. Enfin, il est très appréciable que des observations dépassent le cadre strict de la charpente en s’intéressant au bâti qui la supporte et aux matériaux de couverture. De nombreux apports se dégagent de cette thèse : la précocité des défrichements, déjà reconnue dans d’autres régions, la simplification des structures comme conséquence de choix technologiques et non de la pénurie de bois. Des observations intéressantes sont faites sur les calculs ou les marques ; elles devront être comparées avec les travaux en cours sur les marques lapidaires. Christian. Sapin rejoint l’auteur dans ses hypothèses sur les tuiles vernissées en faisant part des résultats concordants sur la cathédrale d’Auxerre à la charpente bien datée. Quelques réserves sont cependant émises : la construction des notices manque parfois d’homogénéité et l’arborescence décimale est poussée trop loin avec six chiffres. Il aurait été souhaitable d’intégrer les hauts des murs aux relevés et la démonstration souffre parfois d’un manque de cartes pour localiser certains édifices. Christian Sapin signale une erreur d’interprétation : à Monthou-sur-Cher, le débordement du toit ne peut s’expliquer par la nécessité de protéger des peintures murales… qui n’existent pas. L’erreur tient à la photographie utilisée. Par ailleurs, le remplacement des plafonds par des voûtes de pierre n’est pas seulement dû, comme le pense l’auteur, à une découverte technique, mais aussi à une volonté d’unifier l’espace de l’Ecclesia au-delà du sanctuaire. La bibliographie, volumineuse, devra être allégée pour la publication ; elle comporte pourtant quelques manques, notamment de travaux allemands. En dépit de ces quelques remarques, la thèse montre parfaitement les apports des charpentiers gothiques à la construction globale. L’auteur a su dégager la maturité de ces constructions dont l’équilibre d’invention, autour des années 1225-1240, et rejoint des constatations déjà faites dans d’autres domaines comme l’organisation du travail. Il s’agit là d’une véritable thèse qui fera date au-delà de la Normandie.

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Anne Prache exprime sa satisfaction à participer à cette soutenance de thèse et joint ses félicitations à celles des autres membres du jury. Elle approuve la forme de la thèse et juge l’ensemble clair et très pédagogique. Elle en souligne les aspects neufs : les granges apparaissent comme des terrains d’expérience, les éléments de faible section sont majoritaires dans les ouvrages charpentés et il existe une utilisation quasiment exclusive du bois vert. D’autre part, la thèse confirme que le développement des charpentes est intimement lié à celui de l’architecture, la concertation entre le maître charpentier et le maître maçon doit être continuelle tout au long du chantier. Anne Prache renforce cette idée par l’exemple des comptes royaux d’Angleterre qui montrent que les deux maîtres perçoivent le même traitement et apparaissent comme égaux. Enfin, il existe de nombreux points particuliers très intéressants. Les similitudes de marquage du bois dans deux chapelles templières indiquent la présence d’une même équipe de charpentiers sur les deux sites, la preuve est apportée que l’on a exagéré l’incendie de la cathédrale de Rouen en 1200, la présence de modillons sculptés en bois permet de croire que les bouts d’entraits débordants des murs auraient été à l’origine des modillons en pierre.

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Anne Prache conclut en rappelant que les xiie et xiiie siècles constituent une période exceptionnelle de dynamisme et de création. Elle appuie le fait qu’après cette thèse excellente, l’étude architecturale d’un édifice ne peut désormais plus ignorer la question de sa couverture.

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Après une courte délibération, le jury déclare Frédéric Épaud docteur en histoire et lui décerne la mention très honorable avec des félicitations unanimes.

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Bruno Lepeuple

Stéphane Boissellier, Une Société et ses documents : idéologie, structures sociales et peuplement dans le Portugal de la Reconquête, mémoire d’habilitation à diriger des recherches, Université de Paris-i Panthéon-Sorbonne, 13 décembre 2002

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Jury : Monique Bourin, professeur à l’Université de de Paris-i Panthéon-Sorbonne (présidente), Maria Helena Coelho, professeur à l’Université de Coïmbra (Portugal), Christophe Picard, professeur à l’Université de Toulouse-ii Le Mirail, Denis Menjot, professeur à l’Université de Lyon-ii Lumière, Benoît Cursente, directeur de recherches au cnrs (Toulouse-ii Le Mirail).

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Le dossier d’habilitation présenté est composé d’une vingtaine d‘articles publiés ou inédits, d’un premier mémoire de 456 pages (Le Peuplement médiéval dans le Sud du Portugal. Constitution et fonctionnement d’un réseau d’habitats et de territoires. xiie-xve siècles) avec un volumes d’annexes (144 pages : cartes, plans, photographies) et d’un second mémoire comprenant l’édition de 6 sources présentées (Registres fiscaux et administratifs de bénéfices ecclésiastiques du royaume portugais. xiiie-xive siècles. Édition et présentation. Contribution à l’étude du phénomène administratif, 304 pages).

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Stéphane Boissellier présente son travail sur la formation et l’implantation des habitats coloniaux en Alentejo comme un essai plutôt qu’une somme. Son étude sur les rapports des hommes à l’espace se concentre sur les habitats plutôt que sur les terroirs, les parcellaires ou les milieux : l’approche du système social la plus judicieuse, faute d’institutions laïques ou ecclésiastiques purement locales (les ordres militaires et la monarchie à défaut de seigneurs locaux) ayant laissé des sources administratives (censiers, cartulaires), réside dans la dimension topographique de l’organisation sociale. La chronologie favorise le temps long, même si la première moitié du xive siècle, en dépit (à cause ?) de la masse documentaire, a été un peu sacrifiée. La méthode ne prétend pas faire neuf : les textes en premier lieu, la toponymie, l’iconographie (le Livre des forteresses dressé au xvie siècle) subsidiairement permettent une approche géographique de ce que l’auteur appelle les « règles de réticulation du peuplement ». Privilégiant certaines sources (l’exhaustivité aurait été désespérante), il reconnaît la sous-exploitation de certaines d’entre elles et la médiocrité technique du volume d’annexes (cartes, iconographie). L’étude s’attache aux villages (l’encadrement seigneurial étant moins marqué en ville), à la centralité des habitats, et plus particulièrement à la consistance matérielle des très petits habitats et des lieux de culte isolés, avec le postulat que les églises constituent des points de concentration de l’habitat. L’organisation de l’espace régional est considérée comme un tout : réoccupant les gros habitats andalous antérieurs, le peuplement chrétien se met en place au xiiie et au début du xive siècle, n’excluant pas des modifications ultérieures, même si le dépeuplement du xiv e n’entraîne pas de césure nette. L’attention est portée sur les chefs-lieux de municipe anciens, correspondant à la rechristianisation et aux paroisses primitives, dotés de fortifications, mais aussi sur les terroirs et les paroisses plus récentes.

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Tout part de la qualité des sources : à la suite de Benoît Cursente, l’auteur reprend l’idée qu’avec un peu d’astuce on peut travailler à partir d’une documentation de prime abord décevante. En effet, avant le xiv e siècle, l’absence d’archives, en dehors de l’évêché d’Évora, semblait condamner l’entreprise ; ensuite les sources viennent de la monarchie portugaise, des ordres militaires (extérieurs à la région), puis des communautés d’habitants. On doit se contenter de diplômes (originaux ou régestes), faute de censiers ou de cartulaires, pour suivre l’évolution des territoires et des communautés (comme a pu le faire Robert Durand à partir des registres d’enquêtes royales de 1220 et 1258, moment où naissent les divisions administratives étatiques). L’analyse porte sur trois échelles : le réseau régional, le niveau des unités politiques ou administratives et la topographie interne des habitats. La persistance des habitats, leur équidistance (marque de leur capacité économique et démographique), la volonté de constituer des cellules d’encadrement local (à l’origine de l’identité des communautés) conduisent à déplacer l’attention de la traditionnelle relation seigneurs/communautés vers la conflictualité entre cellules voisines. La création de chefs-lieux castraux est un processus politique et administratif, pas seulement matériel : le modèle de l’incastellamento dans le Portugal méridional est original car la fortification apparaît d’emblée comme un facteur de centralité asseyant l’autorité des chefs-lieux sur les villages, et non comme la marque d‘une organisation « féodale » très incomplète dans la Portugal de la Reconquête. La territorialité naît d’un processus dynamique poussé jusqu’au xve siècle, articulant territoires castraux, paroisses, seigneuries et terroirs.

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Le second mémoire édite des listes d’églises des années 1220-1370 (tirées des Archives Secrètes du Vatican et des Archives Nationales du Portugal), corpus administratif original, bien que rudimentaire par son contenu, permettant de mieux saisir l’encadrement religieux et administratif des hommes et le rôle des églises dans la formation de communautés d’habitants et de leur identité : ces sources ont été abondamment utilisées dans la mémoire principal.

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Robert Durand soulignant la rapidité avec laquelle Stéphane Boissellier a mené à bien son habilitation (moins de 7 ans après sa thèse, soutenue en 1996 et publiée en 1998), l’ampleur et la diversité du dossier, se félicite qu’il ait abordé les habitats les plus isolés, mission très ambitieuse. Les moyens mis en œuvre se révèlent adéquats, avec le choix de sources sérielles (ecclésiastiques) dont une partie donne lieu à édition (second mémoire) et le dépouillement d’articles dont la diffusion demeure confidentielle. La grande attention portée au contexte, à la nature des documents et surtout au vocabulaire permet de traquer les polysémies (termos, regenguos). Le recours à l’interdisciplinarité (économie, archéologie, anthropologie, sociologie) explique la richesse des hypothèses et l’usage de néologismes ; surtout, Stéphane Boissellier confirme ce qu’il a déjà perçu dans sa thèse : 1° la colonisation n’a pas entraîné de regroupement de l’habitat, prolongeant et produisant au contraire de la dispersion ; 2° le processus de regroupement est dû aux grandes seigneuries et aux ordres militaires ; 3° regroupement et dispersion sont simultanés ; 4° à côté des châteaux, désormais bien connus, les églises jouent un rôle identitaire et structurant pour les communautés. Robert Durand regrette l’écriture parfois trop complexe et dense de l’auteur, l’excès de doutes aux dépens des certitudes (marque cependant d’honnêteté intellectuelle), quelques expressions hasardeuses ou néologiques, l’utilisation en « auxiliaires de l’histoire » (notion usée !) de l’archéologie et de la géographie. Du moins la fréquentation des géographes a-t-elle permis l’utilisation des concepts de centralité, polarisation et territorialité, même si leur exportation n’est pas toujours appliquée avec discernement et qu’on peut se lasser du vocabulaire abstrait (un hameau ou un village perché seront toujours plus évocateurs qu’un « centre » !). La comparaison avec la Navarre aurait enrichi le propos. Mais la puissance de travail et la volonté d’innovation chez l’auteur emportent l’adhésion de Robert Durand qui lui adresse ses félicitations.

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Maria Helena Coelho se réjouit qu’un Français, à la suite de Robert Durand, ait repris des thèmes de l’historiographie portugaise (étude des monastères, analyses régionales en histoire rurale) et assimilé la bibliographie locale (presque exempte d’archéologie malheureusement) et rappelle que Stéphane Boissellier entend, à partir de l’héritage du peuplement islamique et de la dynamique de la Reconquête, à partir aussi de sources multiples, tenter une histoire rurale au sein de l’histoire totale dans une étude régionale la plus complète possible, centrée sur les habitats et les territoires. La Reconquête, phénomène d’acculturation d’essence religieuse ancré dans l’espace et la chronologie, revêt des implications militaires et économiques, mettant en jeu communautés et encadrement seigneurial. Les églises, facteurs de centralisation paroissiale (conséquence d’un clientélisme des ordres militaires ?), sont considérées comme plus importantes que les fortifications : leur cartographie révèle leur distribution spatiale (formation de réseaux d’évêchés et de commanderies militaires) et la hiérarchisation des habitats (une quinzaine de gros bourgs à fonction centrale), confirmée plus tard par les registres de notaires et le recensement de 1533. Cette méthode d’analyse mériterait d’être appliquée au nord du Portugal. La mise en évidence de communautés-mères et de communautés-filles, révélant des rapports de domination (les ordres militaires limitant le nombre de paroisses qu’ils desservent), aurait mérité sa traduction cartographique (très difficile selon l’auteur). La formation de villages à plan régulier, après 1340, est une perspective à développer : il n’est pas certain qu’il s’agisse d’un urbanisme dirigé, dans le cadre de la supériorité du castrum, la topographie dictant souvent la morphologie.

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Christophe Picard, sensible à la masse et à la qualité des sources mises en œuvre en comparaison avec celles qu’a léguées pour la même région le monde musulman, souligne combien l’histoire rurale est peu à peu désertée par les historiens mais enrichie par les archéologues, dont les travaux sont encore embryonnaires pour la période chrétienne dans le sud du Portugal. Là, la ville n’est pas un centre de polarité essentiel et le peuplement est le produit d’une culture chrétienne importée et ajoutée à un substrat musulman : c’est donc le cadre privilégié pour aborder villages, hameaux et fermes même. La toponymie et plus particulièrement l’hagionymie, entre autres sources, révèlent les bases d’un système de peuplement où le pouvoir royal joue un rôle décisif, directement (« volontarisme politique ») ou indirectement par le biais du clergé. L’encellulement lusitanien se caractérise par l’emprise administrative et fiscale de la monarchie et une seigneurialisation tardive : le tournant des années 1340 (règne de Pedro I) correspond en effet à l’ouverture par la monarchie de vastes espaces sous-peuplés à la propriété nobiliaire, précipitant l’organisation de latifundia à la place des incults, sans regroupement évident de la population. Malgré des expressions malheureuses (« année zéro des habitats », or certains sites sont occupés par intermittence à l’époque musulmane), des passages trop rapides (la relation entre la route et l’habitat) exigeant des exemples développés à l’appui, quelques lacunes dans la bibliographie sur l’époque musulmane, des ambiguïtés de vocabulaire (qarya : hameau, village, lieu habité ou non, habitat ouvert ou dispersé, feu, « colonisation » ?), Stéphane Boissellier ouvre la discussion plus qu’il ne tranche : existe-t-il un lien entre les reguengos chrétiens et la propriété d’époque musulmane ? Le passage du peuplement d’époque musulmane à celui de l’époque chrétienne exigerait un nouvel examen des termes arabes (qarya, hisn) et portugais pour éclairer la question du choix des sites et renouveler l’approche de l’incastellamento. Mais l’auteur parvient à saisir les bases d’un peuplement où l’emprise royale est prépondérante.

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Denis Menjot, en historien des villes espagnoles et de leur fiscalité, rappelle que Stéphane Boissellier fait une histoire sociale du monde rural et que le volume des articles publiés ou inédits (sur des sujets aussi divers que les minorités mudéjar et mozarabe, la question de la tolérance, le peuplement rural, l’altérité culturelle ou les dépenses d’une bourgade), ajouté au mémoire principal, mérite éloge. Il regrette l’abandon des sources fiscales et de la renonciation à l’outil informatique qui, évitant la surexploitation des documents, aurait permis, grâce à l’analyse factorielle (à l’exemple des analyses lexicales faites par Alain Guerreau) de mettre en évidence des éléments qu’on ne voit pas spontanément, en matière d’inégalités statutaires entre habitats, et de diminuer la sécheresse des sources publiées (notamment les listes des patronages royaux de 1336 et 1368, la comptabilité du collecteur pontifical pour le Portugal de 1371 et la levée de la décime de 1320). Le lecteur voudrait savoir où commence le « sud » du Portugal et lire des notes de bas de page moins longues – certaines sont de véritables synthèses ! L’étude gagnerait à faire des comparaisons avec le royaume de Castille-León, car les problèmes de la Reconquête ne se cantonnent pas au Portugal, et à développer des exemples (sur un village particulier). Stéphane Boissellier apporte des éléments importants : la réévaluation du semis d’habitats intercalaires malgré l’émergence de chefs-lieux municipaux dans le cadre des reguengos (très bien étudiés). L’idéologie motive-t-elle la politique ou bien n’est-ce pas l’inverse, a posteriori, quand les chroniqueurs récrivent l’histoire ? La perception de l’autre est telle que les historiens chrétiens ne nomment jamais le musulman. L’étude principale, renouvelant la question du fameux incastellamento, concerne la centralité, qui intéresse beaucoup les historiens des villes (Jean-Luc Fray) : les critères de centralité (économique, démographique, ecclésiastique) sont-ils opératoires ? Les études de cas auraient peut-être permis (comme l’a fait Noël Coulet à partir des registres notariés aixois) de mettre en évidence des zones concentriques d’influence. Beaucoup de travail reste encore à faire en ce domaine. L’auteur a d’ores et déjà apporté une contribution prometteuse à la connaissance de l’idéologie et des structures sociales du peuplement.

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Benoît Cursente, soulignant que certains aspects ne peuvent être appréciés que des Portugais, reconnaît chez Stéphane Boissellier, au-delà de l’ampleur du travail accompli, un goût pour le document et la publication (même si l’exploitation demeure parfois sèche), pour l’éclectisme, entre l’idéologie, l’acculturation, l’histoire sociale des communautés, le peuplement et les structures matérielles considérées comme la projection des structures sociales, avec cependant une horreur à peine dissimulée de l’économisme et du positivisme. La synthèse sur le peuplement, si elle tourne parfois à la construction acrobatique ou abstraite – le vocabulaire emprunté aux géographes est certes défini, mais la notion de territoire/terroir est employée de façon quelque peu flottante – révèle comme points forts la réévaluation du rôle de l’église dans le peuplement (le cimetière aurait pourtant dû faire l’objet d’une plus grande attention) et la simultanéité ou la succession regroupement/dispersion du peuplement ; à cet égard, le cas-limite de Zezere, castrum au xiie siècle qui finit pulvérisé en hameaux au xv e, montre que les études de cas auraient enrichi un propos parfois trop aride pour le lecteur. Stéphane Boissellier propose aussi une vision conditionnée par l’absence de sources notariales et judiciaires, et donc exempte de considérations sur les structures familiales. En annexe du volume iconographique et cartographique très hétérogène, il manque au lecteur un index. La conclusion, trop modeste, aurait dû insister sur l’originalité du système de peuplement dans le sud du Portugal et former un lexique plus à même de décrire les formes de l’habitat, sans minorer la qualité des réflexions actuelles des géographes sur la centralité (et la dimension environnementaliste). Elle aurait aussi dû faire écho aux modèles mis en œuvre par J. A. Garcia de Cortázar (sur l’Alentejo) et plus récemment par le programme Archaeomedes dont les résultats stimulants n’en sont pas moins discutables : en effet, Stéphane Boissellier met en avant, dans les villages, d’une part le primat de l’auto-organisation sur les formes interprétées comme planifiées par une autorité extérieure (équidistance des églises dans un contexte d’habitat dispersé, alignement des façades sur la rue dans un habitat villageois serré) et d’autre part la conscientisation des habitats qui aboutit à leur émancipation politique vis-à-vis des chefs-lieux. En définitive, l’essai novateur et souvent pionnier propose un modèle original de peuplement et la chronologie convainc : 1° phase coloniale, partiellement seulement fondatrice ; 2° phase de complexe territorialisation ; 3° phase de stabilisation dans le cadre de la monarchie administrative (tournant de 1340).

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Monique Bourin, soulignant à son tour la puissance de travail de l’auteur, estime que les textes édités mériteraient des commentaires plus nourris qui éviteraient l’impression d’une solution de continuité entre la source et son exploitation, et regrette le manque de soin porté aux tableaux et à la cartographie. Les réflexions novatrices sur l’espace – objet et non support – annoncent pourtant un travail très avancé mais à mûrir encore. Les pages consacrées à la rapide conquête (la fabrication ?) d’une identité par les lieux sont lumineuses. Des trois échelles retenues – réseau des habitats, construction des territoires, morphologie des habitats – la troisième donne lieu à une réflexion inachevée mais originale, faisant apparaître des formes molles dans la formation des petits habitats ; aussi les zones de bâti sans polarisation et le fort poids identitaire de l’église, dont le rôle est parfois nul dans une longue et lente morphogenèse, rappellent-ils les observations d’Elvis Mallorquí en Catalogne. Autres originalités mises en évidence : les rivières organisent les territoires au lieu de servir de limites, l’enceinte des villages est stable (pas de succession d’enceintes coalescentes), aucune spécificité sociale des quartiers n’apparaît, la naissance de la notion de mitoyenneté permet l’alignement des façades sur la rue. Au-delà des problèmes de formes (tendance à l’abstraction, conclusion générale trop brève), manque l’étude des structures familiales et les solidarités fiscales (au cœur du processus de centralité : voir les solidarités du hameau dans la France de l’Ouest étudiée par Daniel Pichot) qui transforment les liens coutumiers en rapports administratifs. La contribution de Stéphane Boissellier sera pourtant un jalon important dans les réflexions des médiévistes sur la spatialisation, invitant aux approches comparatives.

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Après une courte délibération, le jury, faute de pouvoir adresser officiellement ses félicitations à l’impétrant puisque l’usage n’est pas prévu pour ce genre de soutenance, déclare Stéphane Boissellier habilité à diriger des recherches et le félicite officieusement à l’unanimité.

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Emmanuel Grélois

Antoine Follain, Le Village sous l’Ancien Régime et l’exemple normand (vers 1450-vers 1780). Histoire comparée, identité communautaire, sociabilité et petite politique du xve siècle à la municipalisation des communautés rurales, mémoire d’habilitation à diriger des recherches, 527 p. dactyl., Université de Caen, 17 décembre 2002

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Jury : Françoise Bayard (Université Lyon-ii, pré-rapporteur), Benoît Garnot (Université de Bourgogne), Jean-Pierre Jessenne (Université de Rouen, pré-rapporteur), Gilbert Larguier (Université de Perpignan, président), Nicole Lemaître (Université Paris-i), Jean-Marc Moriceau (Université de Caen, directeur de recherches).

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Après les remerciements d’usage, Antoine Follain rappelle combien l’histoire rurale est attachée depuis plusieurs années à l’université de Caen et à ses composantes. Il note que cette soutenance d’habilitation constitue l’évaluation d’une dizaine d’années de travail au cours desquelles il a notamment organisé quatre colloques. Après avoir passé en revue son triple parcours d’enseignement, de recherche et d’édition, il présente les trois épais volumes (717 pages) contenant les publications qui attestent de sa participation active à des revues et entreprises collectives. Il aborde ensuite Le Village sous l’Ancien Régime et l’exemple normand (vers 1450-vers 1780) qui constitue le mémoire d’habilitation en tant que tel. Destiné à une future édition, il est conçu par son auteur comme une invitation à explorer des travaux de recherche et comme devant être susceptible de provoquer des réactions. Ces différents dossiers, mémoire et volumes de publications, sont réunis par un point commun : la volonté de déployer une histoire du village français, du Moyen Âge jusqu’au milieu du xixe siècle. Loin de constituer un repli, la mise en avant de l’exemple normand est considérée par Antoine Follain comme une volonté de confronter des modèles à un exemple régional.

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Pour mener à bien son projet, l’auteur sa dû affronter deux difficultés majeures : l’éparpillement des sources d’une part ; la complexité et la pluralité française en matière de structures villageoises d’autre part. Pour y répondre, il a mis en place une double stratégie : tronçonner son sujet et collaborer à des entreprises collectives.

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Le président du jury donne ensuite la parole à Jean-Marc Moriceau, directeur de l’habilitation. Il rappelle qu’Antoine Follain a repris l’idée de Jean Jacquart de réaliser une synthèse du village et de la communauté rurale dans la France moderne. Revenant sur le parcours du candidat, il salue la qualité et le nombre des publications et des collaborations scientifiques qui témoignent d’une aptitude remarquable à impulser des actions collectives ou à y participer aussi bien comme chef d’équipe que comme simple « homme du rang ». Jean-Marc Moriceau rappelle également la cohérence d’un travail entamé il y a une décennie et qui s’intéresse principalement à l’étude de la cellule fondamentale de la France pré-industrielle, le village, dans son fonctionnement et son évolution. Ce travail l’a amené à s’interroger notamment sur la notion d’identité communautaire à partir d’une histoire comparée du village dont le centre de gravité se situe en Haute-Normandie. D’où les trois grandes rubriques que soulignent les trois volumes de publications présentés au jury : l’histoire du village du xiii e au xixe siècle avec ses aspects identitaires ; l’administration financière et la fiscalité locale ; l’histoire des institutions judiciaires et de l’administration locale.

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Le mémoire d’habilitation en tant que tel se présente comme une synthèse originale de l’histoire du village : porté par une chronologie ample (milieu du xve-fin du xviiie siècle) et par un dialogue constant entre l’exposition d’un exemple régional haut-normand et l’examen des apports divers de l’historiographie, son propos entend réapprécier le lien communautaire de la France du Nord par rapport à une France méridionale favorisée par une documentation pléthorique. Insistant sur la clarté de l’expression et saluant la considérable bibliographie sollicitée, Jean-Marc Moriceau revient sur le fonds et la dynamique d’un mémoire organisé en six temps et dix chapitres.

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Antoine Follain procède d’abord par une mise en perspective historiographique (chapitres 1 et 2) qui tend à corriger nombre d’idées reçues et de faux débats sur les forces et les faiblesses de la communauté rurale. Il dégage ensuite les fondements identitaires du village en France, tout en exposant la singularité des cellules haut-normandes, si densément parsemées dans l’espace rural et où l’individualisme triomphe largement (chapitres 3 et 4). Un regard sur les usages des biens communaux et le fonctionnement politique des communautés d’habitants constitue le troisième temps du mémoire (chapitres 5 et 6). Les chapitres 7 et 8 répondent aux deux précédents en mettant en exergue l’intensité de la vie politique au village, au sein de laquelle les officiers ont un rôle primordial. L’examen de l’articulation entre le local et le national au xviiie siècle et l’évolution vers la municipalisation des villages (chapitres 9 et 10) donne à l’auteur l’occasion d’insister sur le rôle du syndic et, a contrario, sur les défaillances de l’administration centrale à l’égard de l’échelon local. Une typologie et une cartographie des communautés rurales sont fournies en conclusion.

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Jean-Marc Moriceau souligne les inévitables imperfections liées à une démarche qui présente pourtant l’avantage de conserver une vision large des choses. Si les questions d’échelles induites par le va-et-vient constant entre les différents niveaux géographiques (le local, le national et les échelons intermédiaires) peuvent soulever des problèmes qui ne sont pas abordés, elles n’en assurent pas moins une mise en perspective implicite des réalités observées. Jean-Marc Moriceau salue enfin la solidité d’un dossier révélateur de la forte personnalité de son auteur, parfois emporté par sa fougue dans ses assertions à l’égard de ses pairs. Au final, au-delà des corrections que l’auteur devra apporter, il insiste sur le fait qu’Antoine Follain participe largement, et d’une manière salutaire, à modifier la perception historienne du village sous l’Ancien Régime.

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Sans fournir de critique exhaustive sur les analyses d’Antoine Follain, Benoît Garnot revient sur les points forts de son dossier, tout en soulignant les interrogations qui demeurent. Une force de travail impressionnante, une démarche méthodologique originale, un bilan historiographique bien venu, une analyse détaillée des sources utilisées et la liberté d’esprit de l’auteur constituent les qualités irréductibles du travail de l’auteur. Benoît Garnot regrette cependant la détraction systématique de la bibliographie et souligne les limites d’une méthode comparative qui, en rapprochant des situations par trop différentes, tend parfois à émietter le propos et à rendre illusoire toute synthèse et typologie de l’objet étudié. Hormis ces réserves, auxquelles Antoine Follain répond, Benoît Garnot estime que l’ensemble de son dossier témoigne de ses grandes qualités de chercheur, ainsi que de sa capacité à diriger ou à impulser des recherches collectives.

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Sans revenir sur les qualités d’animateur de la recherche du candidat, Nicole Lemaître préfère s’arrêter à son projet sur le village en France, serpent de mer de l’histoire autrefois soulevé par Jean Jacquart. Au village comme lieu d’idéologie politique et comme expérience des formes de pouvoirs communautaires, Antoine Follain ajoute une histoire fiscale et un comparatisme inédits. Dans un salutaire passage en revue historiographique, il met en question la naissance de la démocratie villageoise, « inventée » par les historiens de la fin du xix e siècle pour légitimer l’existence de la Troisième République. Au-delà des interrogations classiques centrées sur les aspects juridico-politiques du village, le travail d’Antoine Follain apporte un regard neuf en examinant la fiscalité communautaire et la place de la paroisse, fort vecteur d’identité locale. Pour apprécier cette nouvelle approche, Nicole Lemaître commence par émettre quelques critiques. En multipliant les comparaisons larges, elle estime que l’auteur sort parfois des limites du sujet. Par ailleurs, elle l’invite à la prudence dans l’emploi abusif de certains termes ou expressions. Par contre, elle souligne la fécondité de la réflexion : le choix de ne penser qu’à partir d’une documentation la plus originale possible permet de sortir des pièges de l’« anthropologie intemporelle à laquelle s’adonnent parfois les historiens pressés ».

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Nicole Lemaître décide alors d’engager la discussion sur deux aspects : les communaux comme vecteurs des modes d’organisation communautaire et les traditions politiques dont le poids dépend de celui des institutions dans lesquelles elles s’expriment. Parler de communaux en Normandie peut sembler exagéré, l’utilisation des ressources communautaires n’ayant pas le même sens symbolique et économique que dans le Massif Central, les Pyrénées ou encore le Jura. La structure sociale, politique et administrative des villages joue donc un rôle sur la tradition d’organisation, au même titre que la culture collective. En matière de structures politiques comme pour les communaux, il faut notamment distinguer les entités qui disposent d’une maison commune de celles qui en sont dépourvues. De même, la restriction de l’administration villageoise à un noyau de plus en plus étroit ne peut être assimilée partout à une stérilisation de la vie politique. Là encore, le phénomène doit être réévalué en fonction de chaque lieu et de ses spécificités, notamment culturelles.

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À l’issue du travail d’Antoine Follain, conclut Nicole Lemaître, émergent de nouveaux objets d’histoire : promouvoir une histoire locale longue, scientifique, indispensable pour saisir les adaptations infinies de la vie collective ; ausculter la naissance du politique, inséparable de l’existence de la communauté, et les mouvements de la conscience d’un être ensemble. Ce projet ambitieux devrait bâtir une analyse scientifique du village, dont l’œuvre d’Antoine Follain montre l’intérêt.

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Françoise Bayard articule son exposé en quatre points successifs. Elle salue le choix et l’habile classement des 25 articles d’Antoine Follain parus ou à paraître. En revanche, elle a été déçue par le volume contenant son projet de recherches de 47 pages, qui se présente plutôt comme le récapitulatif de sa carrière et de ses activités. Elle s’attarde d’avantage sur les trois volumes qui forment une histoire comparée du village. Passant rapidement sur quelques remarques de forme, sur les imprécisions recensées et coquilles diverses, elle loue d’abord le candidat pour son érudition, sa capacité de synthèse et ses talents d’écriture. Elle émet trois critiques importantes. En premier lieu, elle insiste sur la nécessité de replacer toute production intellectuelle dans son contexte de création, effort sans lequel la distribution de bons points aux uns et aux autres effectuée parfois par Antoine Follain peut être irritante. Dans un second point, elle montre l’intérêt de faire une étude sociale des officiers de village, volontairement mise de côté sous prétexte qu’ils appartiendraient tous à la catégorie économique supérieure de la communauté, alors que certains semblent bien être de condition modeste. Enfin, tout en respectant le choix de l’auteur, elle regrette qu’il ait écarté les finances de son travail. Elle souligne les qualités du candidat en matière d’animation de la recherche collective et son implication générale dans le monde de l’histoire. Elle conclut sur l’excellence du dossier d’Antoine Follain qui mérite largement d’être habilité à diriger des recherches.

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Sur le fait d’avoir ignoré les finances de la communauté en tant que telles, Antoine Follain répond qu’il les relie en fait à l’ensemble des finances villageoises. Si l’auteur reconnaît ensuite avoir écarté de ses recherches toute étude sociale consacrée aux officiers de villages, c’est que, selon lui, on s’attend de toute façon à les voir appartenir à une catégorie économique qui les situe dans la frange supérieure de la communauté. Un investissement de la recherche sur ce point ne lui semble donc pas porteur.

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Jean-Pierre Jessenne introduit son intervention en expliquant que cette soutenance constitue un moment important dans l’histoire rurale française. Il revient d’abord rapidement sur l’ensemble de l’itinéraire du candidat pour en souligner à la fois la richesse et la cohérence. Au total, ces travaux offrent trois qualités majeures : un souci d’appréhender la vie rurale dans la longue durée et dans une approche géographique progressivement étendue ; une très grande érudition notamment institutionnelle ; un appui constant sur des archives vis-à-vis desquelles il montre une familiarité exceptionnelle.

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Abordant le mémoire sur Le Village sous l’Ancien Régime et l’exemple normand, Jean-Pierre Jessenne en relève les nombreuses qualités : un bilan historiographique qui dresse un état des lieux complet des acquis et des manques, sa critique d’une vision finaliste des phénomènes socio-politiques, la dimension comparative de son approche. Pourtant, il estime que certaines modalités de cette démarche comparative sont contestables, notamment en raison d’une insuffisance de la réflexion sur les échelles de validité des figures institutionnelles proposées. Il regrette également la faiblesse et les manques de la cartographie proposée, ainsi que, parfois, le manque de concision du texte.

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Au-delà de ces remarques, Jean-Pierre Jessenne estime que l’apport majeur de ce mémoire réside dans l’examen méthodique des diverses configurations qui caractérisent les multiples instances de l’administration au village et leurs évolutions. Pour Antoine Follain, l’apparent effacement des institutions villageoises en Normandie masque en fait la vitalité paroissiale. Les variantes régionales des diverses instances villageoises et de leurs rôles sont également révisées de façon salutaire. Pour autant, Jean-Pierre Jessenne s’interroge sur la pertinence qu’il y a à regarder comme une singularité de la Normandie la coïncidence et à la fusion communauté / paroisse, alors qu’on retrouve cette particularité dans la plupart des régions françaises. La place du seigneur pose également problème. Au lieu d’isoler successivement chacun des détenteurs potentiels d’un rôle déterminant dans l’administration villageoise et d’en établir une typologie hiérarchique, Jean-Pierre Jessenne propose d’observer plutôt l’agencement dans chaque village des quatre « acteurs » du pouvoir que sont la communauté des habitants, l’église, le seigneur et l’État.

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Enfin, Jean-Pierre Jessenne s’interroge sur l’inscription sociale de la dynamique communautaire. À ce titre, il regrette la propension d’Antoine Follain à ériger la communauté en un idéal d’unité villageoise, reléguant ainsi trois composantes de la vie locale au rang d’épiphénomènes : les différenciations sociales internes à la société rurale, les enjeux socio-économiques des affaires collectives et les dynamiques de luttes pour le pouvoir. En particulier, la référence à cette notion de pouvoir au village semble bannie par l’auteur. Jean-Pierre Jessenne encourage donc Antoine Follain à prolonger ses réflexions notamment au-delà de 1789 en s’inspirant des travaux qui traitent des problématiques des pouvoirs appliquées aux redéploiements révolutionnaires. Il conclut en rappelant que les critiques émises n’enlèvent rien à la très haute estime portée à l’ample dossier présenté par le candidat et à la reconnaissance de ses hautes qualités d’enseignant et de chercheur.

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Gilbert Larguier, président du jury, prend la parole en dernier lieu pour conclure la soutenance. Il revient tout d’abord sur la richesse du dossier soumis par Antoine Follain, attestant d’une grande capacité de travail et d’un réel talent pour réunir des collaborations autour de sujets fédérateurs. Il consacre ensuite son intervention au mémoire d’habilitation présenté par le candidat, Le Village sous l’Ancien Régime. Le premier chapitre, vaste essai historiographique critique, donne l’aperçu de l’ampleur des recherches à entreprendre ou à reprendre : selon Antoine Follain, le village demeure un chantier neuf. Son érudition, son intimité exceptionnelle avec les sources étudiées et le choix d’une étude comparative du village sur la longue durée, tous ces éléments donnent au texte une dynamique rare dans ce champ de recherche. Ce type de travail ne pouvant empêcher les lacunes ponctuelles, il doit plutôt être considéré comme un essai stimulant et neuf au sein duquel sont mis en regard des types d’organisations et de fonctionnements de villages appartenant à des aires institutionnelles et culturelles différentes. Gilbert Larguier regrette que l’opposition établie entre le nord et le sud de la France soit marquée avec trop de force, critique à laquelle Antoine Follain répond en expliquant que sa vision très provençale du Midi est essentiellement due à l’historiographie.

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L’éventail des questions abordées étant si riche qu’il serait facile d’allonger la liste des observations. Gilbert Larguier s’interroge : le sujet est-il mûr pour qu’il soit possible d’en proposer une synthèse exhaustive ? Assurément non. Pour autant, le mémoire d’Antoine Follain n’apparaît pas comme une tentative prématurée, mais comme un inventaire des questions en suspend concernant les communautés rurales. Il s’agit donc d’un véritable mémoire de recherche tourné vers l’avenir.

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Après une courte délibération, le jury décerne à Antoine Follain le diplôme d’habilitation à diriger des recherches, tenant à souligner ses qualités d’animateur de la recherche, l’originalité, la cohérence et la richesse de ses travaux dans un champ du savoir qu’il a déjà contribué et qu’il continuera à renouveler.

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Antoine Cardi

Philippe Jarnoux, Famille et mobilité sociale dans les élites citadines en Bretagne (1550-1720), mémoire d’habilitation à diriger des recherches, Université de Rennes-2, 21 décembre 2002

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Jury : Michel Cassan (Université de Limoges), Olivier Chaline (Université de Paris-iv), Alain Croix (Université de Rennes-2), Robert Descimon (directeur d’études à l’ehess), André Lespagnol (Université de Rennes-2).

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Philippe Jarnoux intervient tout d’abord pour présenter son travail. Il l’a engagé en tenant compte des lacunes de l’historiographie de la Bretagne. Si l’économie, la démographie, le commerce ont fait l’objet de nombreuses études, peu de choses ont été publiées sur les petites et moyennes villes, particulièrement en Basse-Bretagne et sur les évolutions sociales dont elles ont été le théâtre à l’époque moderne. Remettant en cause la typologie socio-professionnelle ordinairement admise, Philippe Jarnoux a choisi de prendre comme point de référence une famille, celle de Yves Morice de Coetquelfen, avocat (1649-1651) puis procureur général (1651-1682) à la Chambre des comptes de Nantes et, à travers elle de retracer l’évolution des élites urbaines bas-bretonnes des années 1550 aux années 1720 dans un espace géographique englobant le sud de la Bretagne, de Quimperlé, point privilégié d’observation, à toutes les cités où Les Morice se sont progressivement implantés ou ont noué des alliances : Quimper, Hennebont, Auray, Pontivy, etc. Son travail s’organise en trois parties : la première est consacrée à une analyse du concept de famille, de la reconstitution généalogique à la description des usages de la parenté en passant par une analyse de sa construction selon les juristes et le vécu des individus ; la seconde s’intéresse aux activités de la famille Morice et à celle de ses alliés (commerce et interventions dans les affaires financières, terre, offices, des cours subalternes aux cours souveraines) ; la troisième cherche à mesurer leur évolution en fonction des opportunités et des obstacles offerts par la conjoncture économique, le contexte politique et religieux (des guerres de la Ligue à la Réforme catholique) et des solidarités dont elles ont pu bénéficier. Philippe Jarnoux arrive à la conclusion que si le xvie siècle a été pour les élites des villes du sud de la Bretagne le temps de la mobilité sociale et géographique, si la première moitié du xvii e siècle a permis la consolidation des acquis, il s’est produit un blocage à partir des années 1670, en lien avec la fin de « l’âge d’or » breton. Dès lors les petites cités de l’ouest de la Bretagne n’ont plus connu le dynamisme économique suffisant pour assurer la réussite de leurs élites, et celles-ci ont dû soit migrer vers les grandes villes de l’est de la province – Saint-Malo, Rennes et Nantes – ou se contenter de destins limités. Cela a accentué le divorce entre la bourgeoisie et la noblesse qui s’est assurée le contrôle des principales institutions de la province et en a fait des instruments au service de ses propres intérêts. À un xvie siècle marqué par sa fluidité sociale s’oppose donc un xviiie siècle aux positions crispées, où Bretagne occidentale et orientale se différencient de plus en plus nettement.

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Olivier Chaline souligne l’importance du dossier présenté (deux ouvrages, 20 articles) et la variété des intérêts de Philippe Jarnoux de sa thèse sur Les Bourgeois et la terre, à son enquête sur les bagnards de Brest, à sa participation à la recherche sur la Chambre des comptes de Nantes et à la publication des Mémoires de Radegonde de Loz, une affaire de divorce au xviiie siècle (Rennes, 2001). Il met en avant les qualités du mémoire d’habilitation : bibliographie importante, prise en compte de sources nombreuses et variées, thèses charpentées exprimées avec clarté, volonté de s’intéresser à la fois aux individus et aux groupes et de saisir la famille comme vecteur de la mobilité sociale. Il s’interroge toutefois sur la validité du modèle proposé en se demandant s’il est possible de faire une étude comparable à un autre endroit, à un autre moment et si les conclusions sont valables pour l’ensemble de la province. Il discute ensuite – après avoir souhaité une définition plus précise du terme élites – l’idée de blocage de la société bretonne « sur ses hauts » à la fin du xvii e siècle. La notion d’exclusivisme nobiliaire au parlement de Rennes doit selon lui être corrigée en prenant en compte le renouvellement qui s’est opéré au sein du second ordre au fil du xviiie siècle : les grandes dynasties disparaissent au profit de nouvelles familles dont on connaît mal les antécédents professionnels mais qui ont profité des voies de promotion existant au sein de la noblesse. Olivier Chaline appelle aussi à plus de prudence dans l’emploi du terme de stratégie : emprunté par les historiens aux sociologues – qui l’ont eux-mêmes repris du jargon militaire –, ce terme tend à donner une cohérence après coup à des comportements marqués en fait par plus d’incertitude. Pour que l’on parle de stratégie dans le cas d’un groupe, il faut, en plus de la cohérence et de la continuité dans l’action, identification d’un but précis, ce qui est souvent difficile à faire, c’est pourquoi il faut préférer bien souvent au terme de stratégie celui de tactique. La même circonspection doit s’observer dans l’analyse du choix des alliances où aux côtés du calcul entre aussi le hasard – mortalité, choix politiques dans les périodes troublées, etc. – qu’il ne faut pas négliger.

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Philippe Jarnoux répond que la notion de richesse – et donc d’élites – est difficile à préciser du fait de l’absence de sources : il faut bien souvent des conflits pour connaître le détail des fortunes. La richesse est de toute façon partout relative. En ce qui concerne le modèle proposé, il confirme la pertinence du découpage chronologique qu’il a opéré : les années 1560-1590 ont offert selon lui des opportunités économiques, commerciales, financières, qui ont permis aux familles considérées d’opérer une accumulation de capitaux et de poser les bases de leur ascension. Le xviie siècle n’a pas créé de telles possibilités à part peut-être dans le secteur des finances.

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Michel Cassan, après avoir souligné le caractère tout à la fois cohérent et éclectique du dossier présenté et caractérisé Philippe Jarnoux comme « un historien de la Bretagne, de la société et des horizons atlantiques », met en évidence l’ambition du travail qui se caractérise, par la volonté d’élucider les facteurs d’évolution de la bourgeoisie et de la noblesse bretonnes en examinant la place de la famille dans les stratégies. Une thèse solide est ainsi proposée qui suit les élites, de leur émergence au xvie grâce au service des Grands, au développement de l’État et de l’économie à leur épanouissement dans la première moitié du xviie siècle en faisant jouer les ressorts de la parenté et de l’alliance avant d’examiner leur déclin à partir des années 1670 du fait des difficultés économiques, du blocage du marché des offices et de la Réforme catholique qui pousse les familles à orienter un nombre important d’enfants vers le célibat ecclésiastique. Michel Cassan a apprécié le tableau brossé de l’économie et de la société des petites villes bretonnes, les pages précises sur la coutume de 1580, l’analyse du mécanisme des tutelles qui permet de mettre en évidence le fort contrôle de la parenté sur la transmission des biens et l’existence plus générale d’une société de l’accommodement. Il remet en cause l’agencement général de l’étude notamment la troisième partie où l’évocation de l’histoire de la Bretagne aux xvie et xvii e siècles est trop détachée du questionnement central et s’appuie peu sur les sources. Il regrette aussi que la thèse soutenue mette en compétition la conjoncture et la parenté alors que ce sont deux facteurs d’essence différente. Il regrette enfin que la date de 1720 ait été choisie comme terme de la recherche et amène à accorder trop d’importance au problème de la réformation de la noblesse. Il conclut en soulignant la richesse factuelle du mémoire, l’ambition et le courage dont a su faire preuve son auteur, le caractère stimulant du dossier qui fait appel tout à la fois à l’anthropologie, à l’art du récit, à l’économie.

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Philippe Jarnoux répond en faisant remarquer que la prise en compte du xviiie siècle aurait imposé une charge de travail supplémentaire sans apporter d’éléments nouveaux dans la mesure où les réseaux familiaux décrits pour les xvie et xviie siècles se distendent à cette période. Il précise par ailleurs que conjoncture et parenté interviennent ensemble mais de façon différente. Au xvie siècle, grâce à la croissance c’est l’économie qui prime sur la parenté. Il n’y a pas opposition entre les deux phénomènes mais alternance.

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Alain Croix a vu quatre qualités dans le dossier : l’honnêteté intellectuelle, l’ambition scientifique, la curiosité, l’originalité. Il insiste en premier lieu sur le parcours original de Philippe Jarnoux qui l’a amené à connaître les différents niveaux de l’enseignement et l’a mis en mesure de former des étudiants. Il fait l’éloge ensuite de la variété de ses curiosités (économie, politique, religieux) qui font de Philippe Jarnoux un historien du mouvement social. Soulignant l’importance des sources exploitées et le réel goût de Philippe Jarnoux pour l’archive, il met l’accent sur quelques apports du mémoire : l’analyse fine des réseaux qui, dans l’accès aux offices, constituent un préalable indispensable alors que dans le domaine commercial ils viennent conforter un développement déjà engagé ; la mise en évidence de l’évolution de la pensée généalogique avec le passage de la preuve par l’oral à la preuve par l’écrit ; l’intérêt des actes de tutelle ; l’insistance sur la pluriactivité des notables ; les questionnements sur la parenté, ses limites et son extension géographique. Alain Croix regrette lui-aussi les développements généraux faits en troisième partie sur la Ligue, le protestantisme et la Réforme catholique d’autant qu’ils n’ont pas joué un rôle décisif dans l’évolution des familles étudiées. Il conclut en dégageant les perspectives d’avenir du chercheur, qui doivent l’amener à comparer les résultats obtenus avec d’autres espaces de la Bretagne (côte nord et surtout la Bretagne orientale où s’est concentré progressivement le dynamisme économique) et plus généralement à explorer l’histoire sociale bretonne des xvie et xviie siècles, un domaine qui demeure encore en grande partie inconnu.

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Philippe Jarnoux reconnaît que la Ligue a eu des effets modestes sur le long terme pour les familles étudiées ; sur le moment, elle a cependant suscité des tensions difficiles à vivre. Pour ce qui est de la Réforme catholique, des fonds importants sont encore à exploiter qu’il s’agisse de ceux des archives ou des couvents.

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Robert Descimon reconnaît lui-aussi l’ampleur du travail, sa qualité et sa diversité. Il partage certaines conclusions formulées dans le mémoire, notamment celles qui concernent l’évolution de la démographie dans le monde marchand – qui a en cela un comportement identique à celui de la haute robe parisienne – où l’on passe du mariage de tous les enfants au xvie au mariage limité à un garçon et à une fille au xviie siècle. Ce comportement reste encore en partie inexpliqué. Robert Descimon souligne aussi les analyses convaincantes faites en matière de noblesse et sur les offices qui deviennent en Bretagne comme ailleurs une impasse pour la promotion sociale au fil du xvii e siècle. Il discute ainsi la spécificité bretonne (même s’il reconnaît que la présence française dans les offices bretons durant l’époque moderne a été faible à la différence d’autres provinces) et, reprenant les raisonnements du juriste angevin Chopin, affirme que la Bretagne ne fut jamais souveraine au Moyen Âge même si elle aurait pu se détacher du royaume auquel elle appartenait. À l’idée de Bretagne souveraine, il faudrait donc substituer l’idée de Bretagne indépendante. Robert Descimon aurait souhaité une réflexion plus poussée sur la nature des sources, sur leur spécificité ainsi que sur les concepts utilisés comme celui de réseau. Il souligne au passage les impasses actuelles de l’histoire sociale de type labroussien et regrette que les historiens aient du mal à s’approprier les apports des disciplines voisines qu’il s’agisse de la sociologie ou de l’anthropologie. Il invite aussi à une réflexion sur la question de l’ascension sociale que l’on aurait trop tendance à valoriser, ce qui amènerait à négliger les phénomènes d’échec et à éviter de s’interroger sur les finalités de l’ascension elle-même. Concernant le parlement, il appelle à plus de prudence dans l’opposition roture-noblesse, évoquant notamment le problème des lignages qui auraient laissé dormir leur noblesse aux xve-xvie siècles avant de réintégrer le second ordre au xviie siècle. Là aussi une critique des sources serait à faire.

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Philippe Jarnoux conteste le principe du comparatisme « à tout crin » et soutient l’idée que la Bretagne possédait certaines spécificités. Il reconnaît ne pas avoir d’explication à fournir sur l’arrêt du processus d’ascension sociale des familles au bout de cinq à six générations. Il faudrait, selon lui, examiner la place accordée à la mobilité sociale dans la pensée chrétienne.

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André Lespagnol, appréciant lui-aussi l’importance du dossier présenté, constate que le mémoire constitue un retour à l’histoire sociale par le biais de l’anthropologie et de la microstoria. En prenant la famille Morice comme fil d’Ariane et en procédant par élargissements successifs – famille, lignage, parenté, alliés jusqu’aux réseaux –, Philippe Jarnoux a su renouveler les connaissances sur la société bretonne au premier âge moderne. Ce faisant, il a revalorisé le rôle des femmes dans les réseaux, précisé les rythmes d’ascension des élites, la diversité des stratégies mises en œuvre, la grande fluidité des lignes de partage entre les différentes activités, entre roture et noblesse… Le modèle proposé pour les villes de la Bretagne du Sud demanderait à être comparé à celui d’autres villes comme celles qui étaient spécialisées dans l’activité toilière. Il devrait être mis en perspective notamment avec le xviiie siècle où le dynamisme de la Bretagne orientale permet l’émergence d’une nouvelle strate de marchands. Il remarque aussi que l’idée de fermeture de la noblesse bretonne à la fin du xviie siècle demanderait à être nuancée par la prise en compte des offices anoblissants, qui permettent toujours l’accès au second ordre, même si c’est à un niveau d’investissement plus élevé qu’à la période précédente.

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Après une courte délibération, les membres du jury donnent leur approbation à l’ensemble du dossier d’habilitation présenté et accordent les félicitations à Philippe Jarnoux.

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Dominique Le Page

Éric Gili, Familles et patrimoines à Saint-Martin-Vésubie (xvie-xixe siècles). Thèse de doctorat en histoire, Université de Nice Sophia Antipolis, 11 mars 2003

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Jury : Francis Pomponi, professeur d’histoire moderne à l’Université de Nice Sophia-Antipolis (directeur), Benoît Cursente, directeur de recherches au cnrs (rapporteur), Georges Comet, professeur émérite en histoire médiévale à l’Université d’Aix-Marseille (rapporteur) et Jean-Marc Moriceau, professeur d’histoire moderne à l’Université de Caen (président).

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Au cours de son exposé liminaire, Éric Gili présente les objectifs et les conclusions de sa thèse. Originaire de la vallée de la Vésubie et de Saint-Martin, il s’est naturellement tourné vers l’étude de son village. Il explique que son travail s’inscrit dans une approche historique que l’on qualifie par le terme de longue durée. L’étude des cadastres et l’aide de l’archéologie lui ont permis de se pencher sur la communauté des habitants en soulevant les problèmes des terres communes, des usages collectifs et, déjà, du pouvoir. Le cadastre « napoléonien » lui fut d’un soutien précieux pour mettre en lumière le thème de la propriété et sa transcription dans l’espace. Il se pose en micro-historien lorsqu’il aborde les thèmes de la famille et du pouvoir par l’étude des actes notariés. Les processus d’acquisition, de conservation et de transmission du pouvoir constituent le cœur de son travail, voulant ainsi rompre délibérément avec les habituelles monographies.

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Francis Pomponi dresse tout d’abord le portrait de l’impétrant, soulignant à plusieurs reprises son investissement et les difficultés qu’il a pu rencontrer pour terminer son travail, le regrettant au passage. Malgré cela le travail d’Éric Gili s’inscrit dans la continuité de celui de Jean-Paul Boyer, qui avait étudié la vallée de la Vésubie au Moyen Âge. Il se veut complémentaire des études italiennes sur la haute vallée de la Roya. Le rapporteur évoque ses méthodes de travail. Il a su mêler la micro-histoire et l’histoire rurale plus traditionnelle (cadastre, démographie). Cela lui a permis de traiter de manière judicieuse l’occupation de l’espace et de mettre en valeur l’emprise progressive des groupes familiaux sur un terroir qui se remplit de plus en plus, avec un Nord, un Sud, des confins, des points de rencontre (comme les lieux de pèlerinage) et d’échange qui posent le problème de la propriété et met en place des rapports de force entre Saint-Martin et ses voisins. L’approche micro-historique lui a permis de soulever le problème de l’appartenance et des ayants droit, et par ce biais d’aborder le thème de la famille. Pour Francis Pomponi, les points forts du travail d’Éric Gili résident dans la solide retranscription de la communauté rurale de Saint-Martin au travers des techniques agraires, de l’assolement, de l’habitat (avec parfois un glissement vers le patrimoine, plutôt que sur une problématique historique), de la forte autonomie locale qui s’est « débarrassée » très tôt des seigneurs que l’on a voulu lui imposer. Elle s’exprime par un parlamento, par la gestion de l’espace, des outils de production et des pratiques collectives. Tout cela nous permet de connaître Saint-Martin à l’issue de la thèse. Le deuxième point fort est incontestablement la famille et le pouvoir. Les grandes familles s’imposent par la propriété foncière, base du pouvoir économique, et par la monopolisation des postes de commandements, détenant ainsi les rênes du pouvoir politique. Elles posent leur empreinte dans la société par la voie religieuse et symbolique (création de chapelles). Le rapporteur termine par quelques critiques qui portent sur les sous-parties du plan et sur la lourdeur, parfois, de l’expression.

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Georges Comet a beaucoup apprécié le travail d’Éric Gili, en considérant qu’il avait très bien montré comment avait fonctionné cette communauté de Saint-Martin-Vésubie. Il émet deux types de critiques, les premières pour permettre une publication plus lisible, plus accessible, et les secondes qui portent sur les méthodes utilisées. C’est ainsi qu’il regrette qu’Éric Gili n’ait pas fait assez d’alinéas, que ses phrases soient trop longues et qu’il n’ait pas assez défini les termes comme « patrimoine » ou « société traditionnelle ». Il manque également la traduction de certains mots, comme giara, mais il reconnaît qu’il n’est pas toujours facile de le faire. Le style est parfois maladroit, les annexes difficilement utilisables. Il lui reproche aussi sa bibliographie, classée en thèmes, et surtout le fait que certains ouvrages cités en note ne s’y trouvent pas. Le reproche essentiel réside dans le fait qu’il n’y a pas d’index et Georges Comet rejoint Francis Pomponi sur les dérapages du plan utilisé. En ce qui concerne les méthodes d’Éric Gili, Georges Comet lui reproche de ne pas s’être assez servi de l’iconographie ; certains points ne sont pas assez mis en valeur, comme la rotation des cultures ou le patrimoine industriel. Il insiste également sur la place accordée au mariage. L’auteur aurait dû insister d’avantage sur le rôle des femmes qui est certainement plus important que l’on ne pense, en essayant peut-être de « faire parler » différemment les documents, de « lire entre les lignes ». Il manque donc des indications qui auraient donné plus d’envergure encore à ce travail, comme sur les problèmes du droit où les rapports entre droit théorique et droit réel sont assez peu évoqués, tout comme l’impact de la francisation du Code civil. Georges Comet conclut sur le fait que ce travail vient battre en brèche la maxime qui voulait que la montagne soit un espace arrière, de nombreux traits de modernité apparaissent, en prenant comme exemple les premiers plans de construction d’une centrale hydroélectrique dès 1886. Éric Gili revient rapidement sur les critiques qui lui sont faites, les acceptant très volontiers, et précise que le rôle des femmes n’apparaît que très peu mais il prend l’exemple de la famille Ferrier qui arrive précisément à Saint-Martin grâce aux femmes.

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Pour Benoît Cursente, la thèse d’Éric Gili est le fruit de dix ans d’une vie, d’un énorme travail où il a fait preuve d’une ténacité remarquable et d’une longue familiarité avec les archives, le terrain et les hommes. La matière est considérable, mais les imperfections viennent ternir le produit final. Le descriptif du site arrive trop tard. Parmi l’abondance des sources, il reproche la faible quantité d’archives privées et le manque de documents iconographiques. À l’inverse, il souligne le bon traitement des sources non écrites, qui permettent de prendre en compte les aspects matériels. Il regrette que le légendaire n’occupe pas la place qui devait être la sienne, Carnaval et charivari manquent à l’appel. L’utilisation de la longue durée fut essentielle à la compréhension de la conquête du territoire, un choix éclairé selon Benoît Cursente. Il revient sur le rôle des familles, au cœur du travail d’Éric Gili, en faisant ressurgir au passage un phénomène d’incastellamento à Saint-Martin-Vésubie qui serait peut-être l’origine aristocratique des familles dominantes. Ces dernières détiennent le pouvoir, rejettent le seigneur que le duc de Savoie a voulu leur imposer en 1684, maîtrisent l’espace et sa fabrication avec le cadastre. Celui-ci ne montre pas leur réelle emprise car ce ne sont pas les dominants qui possèdent le plus de terres mais ce sont eux qui détiennent les plus importantes, comme les prés de fauche, essentiels pour l’élevage bovin (présents très tôt à Saint-Martin), et la commercialisation des fromages. Le groupe dominant n’a pas la terre, mais domine le reste, c’est en quelque sorte une société inversée. Il aurait été peut-être intéressant d’accorder plus de place aux espaces limitrophes, à la vallée de la Vésubie et aux villes voisines, où l’on retrouve ces mêmes familles. C’est le cas avec la grande ville voisine, Nice, où l’on retrouve ces grandes familles sur les murs où elles indiquent le nom des rues. Ce sont ces relations qui leur ont permis de tenir leur rang, un peu comme le firent les Basques en mettant leurs cadets au service de la couronne de Castille. Les remarques concernant l’espace villageois bâti vont dans le même sens : l’habitat groupé, l’espace domestique, les liens de sociabilité notamment militaire dans un espace frontalier ou le rôle des prêtres de montagne qui auraient mérité plus d’attention. Il conclut sur l’importance que revêtirait la publication de ce travail, d’une part afin de montrer au public que les monographies locales ont changé (et ce travail est un modèle de monographie comme on sait les faire aujourd’hui) et d’autre part pour ceux qui s’intéressent à l’histoire rurale, qui devront à présent faire référence au « Gili ». L’impétrant reprend les remarques qui lui sont adressées en revenant sur le patrimoine immatériel. Il prend soin de préciser qu’il existe un carnaval à Saint-Martin qui n’a été remis au goût du jour seulement après la Deuxième Guerre mondiale et où l’on retrouve un personnage étrange, le biffou, qui nous rappelle par divers traits le charivari. Beaucoup de questions restent en suspens à ce sujet.

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Jean-Marc Moriceau déclare d’emblée avoir été très impressionné par la thèse d’Éric Gili sur ce village de montagne situé dans un espace frontalier. Il souligne l’ampleur du travail réalisé : trois tomes (938 pages) dont deux d’annexes, précieuses, richement illustrées, qui forment un écrin à la consigne de 1718, soigneusement retranscrite, d’une grande valeur historique. L’amplitude chronologique est importante puisque cette étude débute au xvie siècle (avec quelques retours sur le Moyen Âge) et se termine au xix e. Elle s’étend de la mise en place d’un cadre urbain jusqu’au développement touristique de ce village du haut pays niçois. La retranscription du pouvoir, des familles dominantes à l’intérieur d’une communauté montagnarde et de leur patrimoine fut très intéressante et constitue le point fort de cette thèse. Sur la forme, Jean-Marc Moriceau esquisse quelques critiques : les noms propres en capitales, l’absence d’alinéas, quelques redites, des coquilles amusantes, le fait que la bibliographie soit difficile à suivre, en raison d’un classement thématique discutable. Certaines cartes auraient pu comporter davantage d’indications, quelques généalogies synoptiques sous forme de tableaux auraient été peut-être utiles. Pour les problèmes de fonds, le président du jury regrette qu’Éric Gili n’ait pas repris dans son introduction la présentation de son travail et de ses sources, comme il l’a fait lors de son excellent exposé inaugural. Des éléments tels que la superficie, la population, les structures sociales de Saint-Martin-Vésubie, auraient dû apparaître beaucoup plus tôt. À l’inverse, choisir comme plaque tournante l’année 1684 et l’événement, ou plutôt le non-événement, que fut l’échec de l’installation d’un seigneur imposé par le pouvoir central est fort judicieux. Jean-Marc Moriceau aurait souhaité davantage de comparaisons avec les travaux d’autres historiens. Il prend l’exemple de Thérèse Sclafert et de sa thèse sur les cultures en Haute-Provence qui date de 1959, des travaux de Georges Pichard sur l’environnement en Provence ou d’Alain Collomb qui étudia aussi les rapports entre les familles et le pouvoir, et même du géographe Roger Livet qui travailla sur l’habitat et la morphologie des terroirs. Il regrette qu’il n’ait pas fait appel aux travaux de Philippe Guignet, historien de la ville et du pouvoir, car Saint-Martin présente beaucoup de caractéristiques de l’espace urbain. Traiter la dualité ville/campagne à travers l’étude de l’espace et du pouvoir aurait été profondément original. Ce genre d’ouverture ne renfermerait pas la communauté rurale de Saint-Martin dans un huis clos et lui donnerait une autre dimension. Le président discute aussi quelques échantillons trop étroits pour certaines études statistiques. Peut-être eût-il fallu également s’intéresser davantage aux affermages, et se poser la question de savoir s’il n’y avait pas un marché de la terre. Dans l’édition remaniée qui est souhaitable, un index des familles serait utile. Jean-Marc Moriceau ne revient pas sur le choix de la longue durée, même si cela a conduit le candidat à verser un peu trop vers l’anthropologie. Il souligne les nombreux apports de la thèse sur l’économie d’élevage (l’importance de la chèvre casolane), l’organisation de l’espace agro-sylvo-pastoral (avec ses bandites), les liens entre pouvoirs matériel et spirituel (par le biais notamment des prêtres chapelains). Il félicite Éric Gili pour son souci de la mémoire orale (avec notamment l’exemple du partage des fromages, le discapanaggio), pour son travail probe, courageux, et fort utile sur un champ important, qui apporte de multiples éclairages en partie grâce à la très bonne utilisation de l’archéologie.

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Après une courte délibération, le jury a décerné à Éric Gili le titre de docteur en histoire avec la mention très honorable devant un parterre d’élus locaux et d’amis qui se sont joints à la famille dans une longue salve d’applaudissements.

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Jean-Louis Dalmasso

Catherine Dumas, Aux Origines du paysage agraire breton contemporain. Les aspirations, les principes et les ressources de la Société d’Agriculture, de Commerce et des Arts de Bretagne (1757-1770). Thèse de doctorat en histoire, Université de Bretagne occidentale, Brest, 20 janvier 2003

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Jury : Daniel Le Couédic, professeur à l’Université de Bretagne occidentale (directeur de la thèse), Jean Dhombres, directeur de recherches au cnrs, directeur d’études à l’ehess, Jean-Pierre Le Dantec, professeur à l’École d’architecture de Paris-La Villette, Marcel Roncayolo, professeur émérite à l’Université de Paris-xii, directeur d’études à l’ehess (président du jury), Fañch Roudaut, professeur à l’Université de Bretagne occidentale.

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Le 20 janvier 2003, à l’Institut de Géoarchitecture (ubo-Brest), Catherine Dumas a soutenu une thèse intitulée Aux Origines du paysage agraire breton contemporain : les aspirations, les principes et les ressources de la Société d’Agriculture, de Commerce et des Arts de Bretagne (1756-1770). Le travail comportait 3 volumes. Les deux premiers réunissaient un texte de 579 pages, des cartes, des graphiques et un important appareil critique, tandis que le troisième rassemblait des annexes.

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Il ressort très clairement du travail de Catherine Dumas que l’étude de la mise en place du paysage passe par l’étape d’une histoire intellectuelle et sociale des élites et même par l’histoire institutionnelle (découpages administratifs et religieux, rôle relatif des États de Bretagne et du pouvoir central oscillant entre le conflit et la convergence). Le travail de Catherine Dumas met bien en valeur l’importance des acteurs, de leurs réseaux de relations, de leurs parcours et contacts internationaux (influence britannique et irlandaise) et révèle ainsi une Bretagne de contraste et de différences, moins figée, moins cohérente qu’on ne le pense généralement. Ce travail fait bien ressortir les éléments majeurs de résistance, d’inertie ou de blocage aux changements et à l’innovation qui s’insinuent : la montée de l’individualisme agraire, la révolution agricole (prairies artificielles), le problème de la libre circulation et du libre commerce des grains (sans doute l’une des composantes de la révolution de 1789), la modernisation de l’industrie. La prise en compte de ces différents paramètres dessine ainsi concrètement les éléments de l’histoire sociale de cette période. La thèse souligne l’importance de la poignée d’hommes (158) réunis pendant 13 ans au sein de la Société d’Agriculture de Bretagne et surtout le rôle majeur de quelques-uns de ses animateurs, dont La Chalotais.

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Plusieurs membres du jury, en particulier Jean-Pierre Dhombres, ont souligné l’intérêt du travail d’interprétation cartographique réalisé par Catherine Dumas pour approcher au plus près la réalité de la Bretagne agricole de l’époque. Fañch Roudaut, dans ce domaine, s’est félicité en particulier de « la remarquable cartographie des chiffres de la grande enquête de l’intendance (1733) publiée par Alain Lemaître » (La Misère dans l’abondance en Bretagne au xviii e siècle, le mémoire de l’intendant Jean-Baptiste des Gallois de la Tour, Rennes, Société d’Histoire et d’Archéologie de Bretagne, coll. « Archives historiques de Bretagne », 1999, 311 p.), mais, appuyé par Jean-Pierre Le Dantec, a considéré que la réalité du travail portait avant tout sur l’histoire de la Société d’Agriculture de Bretagne et accessoirement sur le paysage agraire breton. À leurs yeux une inversion du titre et du sous-titre de la thèse aurait mieux convenu à l’identification de ce travail, même si, comme l’a souligné Marcel Roncayolo, « l’action et la réflexion de la société sont fondatrices et éclairent l’image que l’on se fait d’un paysage trop aisément considéré comme ‘traditionnel’ ».

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Sans en disconvenir, Daniel Le Couédic a souligné que c’était bien l’action de la Société et ses recommandations – celles concernant notamment la nécessité de créer des prairies artificielles à partir de défrichements afin de rompre avec des pratiques agricoles dites « routinières » et impliquant de vastes jachères – qui avaient constitué au xixe siècle la « source théorique » de la systématisation du bocage breton et donc d’un paysage trop aisément considéré comme le fruit spontané d’une très lente maturation.

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L’ensemble du jury a jugé remarquable l’éclairage qu’apporte le travail de Catherine Dumas sur une société fréquemment évoquée mais qui, en dépit de son importance, n’avait jusqu’à présent jamais fait l’objet d’une recherche précise et de longue haleine. En conséquence, il lui a octroyé la mention très honorable et ses félicitations, souhaitant une prochaine édition de ce travail important, au moment où diverses politiques, mais aussi la loi et les règlements, placent le paysage au cœur des préoccupations relatives à l’aménagement.

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Maurice Le Démézet

David Bensoussan, Les Droites en Bretagne dans l’Entre-deux guerres. Tensions et déchirements dans un monde catholique et rural. Thèse de doctorat d’histoire, Institut d’Études Politiques de Paris, 15 octobre 2002

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Jury : Serge Berstein, professeur à l’iep de Paris (directeur de la thèse), Jean-Marie Mayeur, professeur émérite à l’Université de Paris-iv (président du jury), Jacques Prévotat, professeur à l’Université de Lille-iii, Gilles Richard, professeur à l’iep de Rennes, Jacqueline Sainclivier, professeur à l’Université Rennes-2, Jean-François Sirinelli, professeur à l’iep de Paris.

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David Bensoussan explique qu’il a voulu comprendre comment les droites bretonnes, qui sont essentiellement catholiques et fortement influencées par l’aristocratie, et qui sont issues du fameux clivage Blancs / Bleus datant de la Révolution, ont évolué après le choc de la Grande guerre tout en gardant une forte spécificité par rapport à l’ensemble national. Il a privilégié les mécanismes socio-culturels pour mettre en relief une culture politique qui diffère nettement du modèle républicain national, y compris à travers la dissidence démocrate-chrétienne. Pour ce faire, il a disposé non seulement des journaux et des archives publiques (qui possèdent les papiers du Comité des droites de la Loire-Inférieure à Nantes et les papiers de Dorgères à Rennes) mais aussi de riches fonds privés (marquis de La Ferronnays, comte de Guébriant pour les conservateurs ; L.-A. Pagès, E. Pézet, P. Simon pour les démocrates-chrétiens).

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Si la Bretagne donne l’impression d’être ancrée à droite, c’est qu’on y trouve quelques bastions où les hiérarchies sociales sont acceptées. L’aristocratie y a une place prépondérante (sauf dans le Léon), avec un capital foncier encore puissant et une position singulière dans la vie sociale (notamment à la tête des œuvres). Le clergé y a pratiquement le monopole de la formation des esprits, en livrant sa conception du monde. La vie politique y reste marquée par les souvenirs de la Révolution. Dans ces conditions, on a là un bel exemple d’organicisme social : la notion de bloc agraire est au cœur de la thèse, avec une union de l’aristocratie, du clergé et de la paysannerie, contre les milieux laïques et contre les dissidents démocrates-chrétiens (menés par Ouest-Éclair et des élus finistériens) qui le menacent de désagrégation en rejetant la réaction et en voulant libérer les paysans. Ce bloc, organisé dans les Unions catholiques, s’adapte constamment à la situation nouvelle en utilisant l’école privée et le syndicalisme et en intégrant de nouveaux thèmes (comme l’hostilité aux juifs et aux francs-maçons). Par contre, les démocrates-chrétiens, qui soutiennent les cultivateurs-cultivants, déconstruisent le monde rural.

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Au lendemain de 1918, une lecture cléricale de la guerre sauvegarde la culture antérieure, si bien que le « second Ralliement » est peu profond. L’arrivée du Bloc des gauches au pouvoir réveille l’intransigeance qui se traduit par une forte mobilisation des catholiques bretons. Mais des signes d’intégration dans la nation surgissent ; la condamnation de l’Action française, qui désolidarise le clergé des royalistes, est décisive. Dans les années 1930, l’arrivée d’un nouvel épiscopat (dont Mgr Mignen à Rennes) décontenance les conservateurs, tandis que la paysannerie ose intervenir de façon autonome sur la scène avec le dorgérisme et que de nouvelles forces (les ligues, le psf) s’organisent au détriment des traditionalistes (même si ceux-ci montrent, sous Vichy, leur capacité à se relever).

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Pour Serge Berstein ce travail modèle équivaut à une thèse d’État d’autrefois, non seulement par son ampleur (1 500 pages de texte et un volume d’annexes), par la richesse des sources exploitées et par la qualité de la présentation, mais encore par l’intelligence de la mise en œuvre qui révèle un historien de premier plan. Il s’agit non pas d’une classique chronique mais d’une recherche sur les raisons profondes d’une spécificité bretonne, avec une partie structurelle sur le bloc agraire qui s’insère entre deux parties consacrées aux décennies 1920 et 1920. L’auteur affirme sa personnalité en débattant avec ceux qui l’ont précédé et en prolongeant leurs travaux. On est frappé par la multiplicité des approches de l’acte politique, par la complexité des nuances au sein des droites, par l’analyse de leurs stratégies de domination du monde rural (qui est privilégié parce que les villes sont plutôt bleues). On comprend la place du syndicalisme, l’évolution du catholicisme breton de l’intransigeance vers la démocratie-chrétienne et sa renonciation à l’exercice d’un pouvoir anti-républicain, même si en 1939 l’évolution n’est pas encore achevée.

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Jacqueline Sainclivier salue aussi cette thèse consacrée à un sujet fondamental, à partir de sources inédites et avec une bonne intégration des renouvellements historiographiques, même si elle n’est pas toujours convaincue par la notion de bloc agraire qui exagère peut-être l’exception ligérienne, ni par la notion de « contre-société catholique » que David Bensoussan justifie pour les années 1920 en soulignant la volonté du clergé de préserver avant tout un monde traditionnel. Jacqueline Sainclivier signale l’enjeu de mémoire que représente le monument de Sainte-Anne-d’Auray pour les 240 000 morts bretons (alors que ce chiffre est inexact), le rôle du cardinal Charost contraint à un compromis pour l’union des catholiques contre ses propres opinions, l’intérêt de la démonstration consacrée à la prise d’autonomie progressive du monde paysan.

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Jacques Prévotat, également impressionné par ce travail monumental, très personnel et parfaitement achevé, relève des apports nouveaux par rapport à ses propres travaux sur l’Action française (avec une utile étude de l’enracinement régional de la ligue qui corrige les cartes d’Eugen Weber), se félicite de la richesse des archives privées utilisées. La noblesse est-elle toujours aussi crispées qu’en Loire-Inférieure ? La volonté de suivre un fil théorique n’a-t-elle pas conduit à sacrifier complexité des individus ? Dans sa réponse David Bensoussan, justifiant l’emploi de la notion de bloc agraire, fait une distinction entre les évolutions politiques, assez rapides (jusqu’à conduire Louis de Chappedelaine chez les républicains), et les évolutions sociales, fort lentes, de sorte que malgré des stratégies diversifiées, tous ces aristocrates ont un projet identique.

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Gilles Richard, également frappé par l’ampleur du travail présenté et par le souci de conceptualisation (une appropriation des recherches des sociologues sans renonciation à l’histoire), se dit convaincu sur de très nombreux points, y compris le bloc agraire, quitte à regretter des lacunes sur l’organisation même des partis et l’absence d’une étude de base des élections, lacunes qui ne remettent pas en cause une appréciation très positive : on comprend mieux comment la condamnation de l’Action française a favorisé le « social d’abord » à la place du « politique d’abord ». Selon David Bensoussan, les droites bretonnes fonctionnent souvent sur le mode de la notabilité et se préoccupent peu de structurer des partis.

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Jean-François Sirinelli souligne à son tour les qualités qui rappellent celles des grandes thèses d’État : l’ampleur, la maîtrise, la rigueur, le souffle. On nous montre que les cultures politiques sont des êtres vivants et qu’elles ne peuvent être dissociées du social. Peut-être y-a-t-il tout de même des longueurs, et peut-être regrettera-t-on le silence fait sur les villes qui montent alors en puissance, d’où la minceur des apports relatifs aux ligues (mais David Bensoussan estime qu’en dehors des Croix de Feu celles-ci sont faibles en Bretagne).

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Jean-Marie Mayeur a été passionné par cet ouvrage intelligent et monumental, aux analyses duquel il adhère souvent. Mais il regrette l’absence de portraits de leaders (Cadic, Le Pévédic, Le Cour Grandmaison) et craint une sous-estimation du « catholicisme bleu » (notamment la Fédération républicaine) ; la répartition des droites et trois catégories (traditionalistes, démocrates-chrétiens, Action française) gomme trop les nuances. La notion de bloc agraire n’a-t-elle pas déplacé l’axe de la thèse qu’il aurait peut-être été préférable d’intituler « Les droites et l’Église en Bretagne » car les réalités décrites par de fines analyses sont plus complexes que le titre ne le suggère ; ainsi les démocrates-chrétiens sont des traditionalistes qui de l’héritage intransigeant abandonnent l’aspect réactionnaire mais gardent le fonds, de sorte qu’ils peuvent se retrouver aisément avec les conservateurs sur la question de l’école.

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Après une courte délibération du jury, David Bensoussan obtient le titre de docteur en histoire, avec la mention très honorable et les félicitations à l’unanimité.

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Michel Denis

Plan de l'article

  1. Frédéric Épaud, L’Évolution des techniques et des structures de charpenterie du xe au xiiie siècle en Normandie. Une approche des charpentes par l’archéologie du bâti, thèse de doctorat d’histoire, Université de Rouen, 14 décembre 2002
  2. Stéphane Boissellier, Une Société et ses documents : idéologie, structures sociales et peuplement dans le Portugal de la Reconquête, mémoire d’habilitation à diriger des recherches, Université de Paris-i Panthéon-Sorbonne, 13 décembre 2002
  3. Antoine Follain, Le Village sous l’Ancien Régime et l’exemple normand (vers 1450-vers 1780). Histoire comparée, identité communautaire, sociabilité et petite politique du xve siècle à la municipalisation des communautés rurales, mémoire d’habilitation à diriger des recherches, 527 p. dactyl., Université de Caen, 17 décembre 2002
  4. Philippe Jarnoux, Famille et mobilité sociale dans les élites citadines en Bretagne (1550-1720), mémoire d’habilitation à diriger des recherches, Université de Rennes-2, 21 décembre 2002
  5. Éric Gili, Familles et patrimoines à Saint-Martin-Vésubie (xvie-xixe siècles). Thèse de doctorat en histoire, Université de Nice Sophia Antipolis, 11 mars 2003
  6. Catherine Dumas, Aux Origines du paysage agraire breton contemporain. Les aspirations, les principes et les ressources de la Société d’Agriculture, de Commerce et des Arts de Bretagne (1757-1770). Thèse de doctorat en histoire, Université de Bretagne occidentale, Brest, 20 janvier 2003
  7. David Bensoussan, Les Droites en Bretagne dans l’Entre-deux guerres. Tensions et déchirements dans un monde catholique et rural. Thèse de doctorat d’histoire, Institut d’Études Politiques de Paris, 15 octobre 2002

Pour citer cet article

« Soutenances de thèses », Histoire & Sociétés Rurales, 1/2003 (Vol. 19), p. 360-383.

URL : http://www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2003-1-page-360.htm


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