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Histoire & Sociétés Rurales

2003/2 (Vol. 20)


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L’histoire de l’élevage a connu ces dernières années un profond renouvellement [1][1] Moriceau, 1999a. La mise au point bibliographique parue.... À l’initiative, en particulier, des spécialistes d’histoire moderne, s’est développée une réflexion approfondie sur la place occupée par le bétail dans les différents systèmes agraires et dans l’organisation sociale des campagnes [2][2] Les différents types d’élevage, mais aussi la qualité..., sur le rôle qu’a pu tenir l’élevage dans la diffusion de l’individualisme agraire et dans l’intégration des campagnes dans un vaste système d’échanges commerciaux [3][3] Annie Antoine, à propos de l’élevage dans la Mayenne,....

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Parallèlement, la question de la sélection et de l’amélioration du cheptel n’a plus été abordée seulement à travers le discours agronomique et, désormais, les pratiques populaires retiennent aussi l’attention des chercheurs [4][4] Mulliez, 1984 ; et Antoine, 1999a et b.. Bref, il s’est agi de plus en plus d’une histoire vue « d’en bas », attentive aux logiques agricoles, économiques, techniques, sociales et culturelles qui sous-tendent l’élevage. Une telle démarche implique de multiplier les approches locales, ce qui n’exclut pas, par ailleurs de tenter d’établir une synthèse, ainsi que l’a fait récemment Jean-Marc Moriceau pour l’Ancien Régime [5][5] Moriceau, 1999b..

L’histoire de la race bovine limousine : entre geste épique et construction identitaire

Une région d’élevage

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Paradoxalement, il n’existe guère de travaux sur le Limousin [6][6] Jean-Marc Moriceau a souligné cette absence, qui vaut... alors que cette province était déjà au xviii e siècle reconnue comme étant une terre d’élevage et que ses productions, bovines mais aussi équines, étaient réputées [7][7] Cette lacune est sans doute en train d’être partiellement.... Lors de l’intendance de Turgot, l’élevage du bétail est considéré comme « la branche la plus importante de l’agriculture en Limousin » [8][8] Lafarge, 1902, p. 80.. Répondant à l’enquête de la Commission de l’agriculture et des arts de l’an III, les responsables du district de Bellac, dans le nord de la Haute-Vienne, tout en déplorant la dégénérescence de la race, soulignent que « la prospérité et le commerce des bestiaux sont la principale richesse du district » [9][9] Cité par Festy, 1946-1947, p. 275..

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Les administrateurs de la première moitié du xixe siècle ont eux aussi souligné l’importance du cheptel bovin dans l’économie locale. En 1808, le préfet de la Haute-Vienne Texier-Olivier écrit ainsi que « les bêtes à cornes forment la branche la plus essentielle et la plus lucrative de l’économie rurale du département » [10][10] Texier-Olivier, 1808, p. 349.. Un de ses successeurs reprend mot pour mot cette formule dans ses commentaires accompagnant les résultats de la statistique bovine de 1819 [11][11] Arch. dép. Haute-Vienne, 7 M 144, lettre du préfet....

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Plus récemment, les travaux retraçant l’histoire de la race bovine limousine ont insisté sur cette ancienneté de l’élevage dans la région. Il s’agit notamment, dans une approche rétrospective, de montrer comment la Limousine s’inscrit dans une tradition et dans un terroir, gage des qualités de la race. L’ouvrage de Daniel Meiller et Paul Vannier sur les vaches limousines s’ouvre ainsi sur cette affirmation : « elles font partie du paysage » [12][12] Meiller et Vannier, 1992, p. 9.. Cette harmonie entre un animal et un territoire témoigne des processus identitaires en jeu. Les caractéristiques de la race, perçues initialement comme des handicaps, notamment sa taille relativement modeste et sa lenteur à engraisser, sont devenues au fil du temps des atouts, notamment sa rusticité. À l’image d’un terroir trop souvent considéré comme rude, voire ingrat, les bovins limousins dissimulent leur principale qualité : la finesse de leur viande. En outre, la chance de la race bovine limousine aurait été d’avoir échappé aux croisements en vogue au xixe siècle, la plupart des grands propriétaires de la région ayant résisté aux sirènes de l’anglomanie triomphante. L’isolement du Limousin, son enclavement, son retard culturel se seraient ainsi révélés à terme comme autant d’atouts [13][13] Sur ces différents points caractéristiques du Limousin....

L’affirmation d’une race régionale

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Le destin du Limousin et celui de ses vaches sont ainsi liés. Lorsque sous le Second Empire et, plus encore, dans les années 1870-1880, l’État et les acteurs du développement agricole privilégient les races locales et s’intéressent davantage aux reproducteurs qu’aux bœufs gras [14][14] Les recherches de Jean-Luc Mayaud sur le Concours général..., l’heure du Limousin a sonné. Or ceci correspond chronologiquement à l’accélération de l’ouverture de la province sur le marché national grâce au chemin de fer associée à la modernisation de l’agriculture par le développement des prairies irriguées, l’utilisation d’engrais et l’introduction de plantes fourragères. Enfin, la création du Herd-book de la race bovine limousine en 1886 parachève les efforts en vue d’améliorer les productions par une stricte sélection. Bref, il y aurait un premier âge d’or de l’élevage bovin en Limousin qui correspondrait à la fin du xixe siècle et au début du xx e siècle [15][15] Tous les auteurs ne sont pas d’accord sur ce point..... Cet âge d’or a aussi vu l’apparition des premières publications sur la race bovine limousine, en relation notamment avec la création du Herd-book. Ces textes ont pour objet de définir la race, c’est-à-dire un « phénotype » correspondant à des critères morphologiques et esthétiques précis [16][16] Vissac, 2002, p. 67-68.. Mais ils constituent aussi un discours de légitimation a posteriori des choix économiques et zootechniques opérés depuis quelques décennies, notamment l’amélioration par la sélection. Ainsi, en 1890, Edmond Teisserenc de Bort affirme haut et fort devant les membres de l’Association française pour l’avancement des sciences que les éleveurs limousins « ont fait [leur] race [eux]-mêmes, sans le secours d’aucun sang étranger ; [ils l’ont] fait par la sélection, par l’amélioration de [leurs] cultures, par l’extension donnée aux plantes fourragères » [17][17] Teisserenc de Bort, 1890, p. 27..

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Dès lors, la pureté de la race devient un argument majeur qui contribue à doter les bovins limousins d’une histoire séculaire, voire millénaire [18][18] Selon Raymond Dubois, les origines de la race limousine.... Celle-ci revêt parfois une dimension héroïque, notamment lorsqu’il s’agit de résister à l’invasion des animaux « étrangers ». Retraçant en 1974 les débuts du Herd-book de la race limousine, Jacques Courtois, à propos des tentatives d’introduction de taureaux Durham vers 1850, écrit : « mais le plus grand nombre des éleveurs avaient foi en la race limousine et étaient conscients du danger dont celle-ci était menacée du fait des croisements avec la race Durham. Ils continuèrent de procéder à une sélection impitoyable. Cette foi en l’avenir fut illustrée par les retentissants succès obtenus aux concours de Bordeaux de 1854 à 1896, par M. Charles de Léobardy, éleveur au Vignaud de La Jonchère. Ce fut un bel exemple de persévérance qui traça la voie aux éleveurs limousins » [19][19] Syndicat d’expansion, 1974, p. 57.. Ce texte s’inscrit dans un discours, proche de la geste épique, qui fait la part belle aux pionniers, aux grands propriétaires qui ont su innover et défendre « leur » race [20][20] Ceci n’a rien d’étonnant dans la mesure où ces discours....

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Mais il ne doit pas faire oublier que les choix en matière de progrès agricole dépendent aussi du contexte qui les voit mis en œuvre. Ne pas tenir compte de ces données préexistantes risque en effet de condamner l’innovation à l’échec, car elle ne serait pas alors facteur de changement [21][21] Sur la distinction entre l’innovation comme rupture.... Or, si le pari de l’amélioration par la sélection a été gagné, c’est parce qu’il s’insérait dans un système agricole qui s’est développé durant toute la première moitié du xixe siècle et dont les prémices sont sans nul doute à rechercher dans les dernières décennies de l’Ancien Régime. Deux éléments paraissent fondamentaux dans la réussite de « l’invention » [22][22] Ce terme d’invention renvoie à la démarche des éleveurs... de la race bovine limousine : la féminisation du troupeau et le déclin de l’engrais au profit de l’élève. Ce double mouvement conduit en effet à accorder une importance majeure aux mères et donc à privilégier la souche locale.

La situation de l’élevage en Haute-Vienne sous la Restauration

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Ce processus s’inscrit fondamentalement dans les logiques de l’agriculture limousine telles qu’elles apparaissent au début du xix e siècle, des logiques très éloignées du discours agronomique dominant mais que de nombreux acteurs du monde agricole ont alors fait leurs. Particulièrement significatif est à cet égard le texte rédigé par Navières du Rieux-Peyrou et intitulé « Mémoire sur l’état actuel des bêtes à cornes dans la Haute-Vienne » qui accompagne le rapport du préfet du département en réponse à l’enquête sur le bétail ordonnée par le ministre de l’Intérieur en 1819.

De forts contrastes locaux

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Après avoir signalé l’aspect satisfaisant des bêtes dans les exploitations proches de Limoges, il souligne que la situation est bien différente « dans l’intérieur des terres ». Et de distinguer trois systèmes d’élevage dans le département : les « cantons forestiers ou de charrois », les « cantons d’engrais » et les « cantons d’élèves ».

« Dans les premiers de ces cantons, explique-t-il, tout milite contre les bêtes à cornes, le transport des bois étant une occasion toujours prochaine, les colons, au grand préjudice des propriétaires, ne manquent jamais d’en profiter, les bestiaux, jour et nuit sous le faix, succombent souvent sous le poids de la fatigue, et le moins qui puisse leur arriver c’est de rester sans développement. À ces motifs déjà suffisants pour s’opposer à la prospérité de l’espèce se joint une circonstance très aggravante. Les pacages et prairies ne sont pas en général très étendus dans les localités dont nous parlons, arrosés par les eaux crues qui s’échappent des bois ou forêts, les fourrages y sont d’une nature souvent au dessous du médiocre, les plantes grossières qui les composent étant très peu nutritives, ne sauraient restaurer avantageusement les forces des bêtes de travail, les provisions étant consommées dans ces courses, ou ménagées pour ce genre de besoin, sont distribuées avec une telle parcimonie aux vaches destinées à la reproduction, qu’au sortir de l’hiver elles ressemblent à des squelettes ambulants, sur lesquels l’œil ne saurait s’arrêter sans inspirer à l’observateur le sentiment le plus pénible. D’après cet exposé, nul ne sera surpris du mauvais état des bêtes à cornes dans les propriétés en question.

« Les seconds cantons offrent un état plus prospère, quoiqu’avec des contrastes assez disparates. Dans les premiers, c’est pour exténuer de fatigue une partie des bestiaux que l’autre partie est condamnée à mourir de faim, ici c’est pour entretenir en bon état ou pour engraisser des bœufs que les vaches réduites aux plus mauvais soins reçoivent une ration suffisante seulement pour les entretenir dans un état au dessous du passable ; de sorte que dans la même étable on voit d’une part l’image de la prospérité, de l’autre celle de la médiocrité. Là cependant les fourrages et pacages étant de meilleure nature, on trouve des produits moyens dont le débit est plus avantageux que ceux provenant des campagnes de la première catégorie.

« Viennent enfin les cantons dits cantons d’élève. Là des prairies étendues et bonnes permettent aux propriétaires de nourrir également bien toutes leurs bêtes bovines. Là règne le bon esprit de proportionner leur nombre à la quantité des foins à récolter, à l’étendue des pacages. Là, quoique l’exploitation roule souvent sur elles, les vaches, pour les formes, le volume, le bon état, présentent assez habituellement un coup d’œil flatteur, et c’est par conséquent de là que sortent les veaux et les génisses les plus estimés.

« Ainsi la première division offre uniformément une situation mauvaise, la 2e un état mixte, la dernière enfin une situation régulièrement bonne [23][23] Arch. dép. Haute-Vienne, 7 M 144, « Mémoire sur l’état.... »

Le texte de Navières du Rieux-Peyrou ne localise pas les différents types de cantons qu’il distingue. Mais l’analyse des réponses apportées par les maires à l’enquête de 1829, ainsi que les travaux sur le paysage agricole limousin au début du xixe siècle [24][24] Perpillou, 1940., permettent de préciser son propos.

Pays de grande culture et engraissement

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Les cantons d’engrais correspondent au nord du département, la Basse-Marche, pour l’essentiel les cantons de Bellac, Mézière-sur-Issoire et du Dorat, auquel on peut adjoindre, dans le sud du département, un ensemble de communes le long de l’axe Limoges–Saint-Yrieix-la-Perche, ainsi que quelques localités le long de la vallée de la Vienne, telles Saint-Brice ou Saint-Martin-de-Jussac. Là, le ratio « animaux utilisés pour l’agriculture » / « animaux à l’engrais », selon les critères de l’enquête de 1829, est toujours inférieur à 5. Dans une quinzaine de communes il est même inférieur à 3. Ce sont en général les mêmes communes (si l’on excepte celles situées le long de la vallée de la Vienne) qui se caractérisent par une surreprésentation relative des mâles. Alors que l’on compte pour l’ensemble du département environ 4 bœufs [25][25] Dans cette catégorie ont été inclus les taureaux, car... pour 10 vaches, dans le canton du Dorat que l’on peut considérer comme l’archétype du canton « d’engrais », il y a près de 18 mâles pour 10 femelles [26][26] En 1829, selon les résultats communiqués par les maires....

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L’engraissement des bovins s’appuie aussi sur des structures agricoles particulières, essentiellement observables dans le nord du département. La grande propriété y est fortement représentée et, surtout, elle s’organise en vastes exploitations, fermes et plus encore métairies, d’au moins une cinquantaine d’ha [27][27] Corbin, 1975, p. 252-253 et 271.. Les terres labourables y occupent une place importante – plus importante du moins que dans le reste du département [28][28] Perpillou, 1940, p. 12.. Dès lors, l’exploitation des domaines nécessite un fort train de culture, constitué pour l’essentiel de bœufs. En outre, ces contrées se singularisent par une plus grande ouverture vers le marché parisien due à une relative proximité géographique [29][29] Il ne faut pas oublier que jusqu’à l’arrivée du chemin....

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L’engrais s’inscrit donc dans une logique économique locale que décrivent bien certaines réponses des maires à l’enquête de 1829. Les animaux jeunes sont vendus très tôt, ainsi que l’explique le maire de Mézières : « on ne met jamais de veau à l’engrais, on est dans l’usage de les vendre à l’âge de six semaines, deux ou trois mois » [30][30] Arch. dép. Haute-Vienne, 6 M 446, statistique des productions.... Sont vendus en priorité les « velles ou veaux difformes », tandis que les plus belles bêtes sont conservées pour les besoins de l’exploitation, notamment les femelles. En effet, les vaches forment l’ossature du cheptel de la métairie. Elles ne sont engraissées et vendues que « quand elles ne peuvent plus travailler », soit généralement entre 10 et 15 ans. Quant aux bœufs, ils font l’objet d’un système économique plus complexe. Une partie du cheptel est conservée sur la propriété pour le renouvellement du train de culture, les bœufs trop âgés étant engraissés. Ainsi, à Dinsac, le maire évalue à 6 bœufs le train de culture de chaque métairie, une paire étant mise à l’engrais tous les ans [31][31] Arch. dép. Haute-Vienne, 6 M 446, statistique des productions.... Dans certains endroits, particulièrement dans la région de Bellac, les bœufs sont vendus à l’âge de 3 ans, 3 ans et demi comme animaux de trait [32][32] Chalard, 1986, p. 164.. Enfin, certaines exploitations achètent des bœufs âgés de 6 ou 7 ans pour les faire travailler pendant une saison puis les engraisser. Tel est le système que décrit le préfet de l’Empire dans sa Statistique de 1808 :

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« Les élèves qui sortent du département y reviennent en majeure partie à l’âge de cinq ou six ans pour remplacer les bœufs gras qu’on a vendus pour l’approvisionnement de Paris et de quelques autres villes de France. Les bœufs qui sont ainsi rendus à leur pays originaire sont employés à l’agriculture ; ce n’est qu’après les avoir fait travailler pendant un certain temps qu’on les dispose à la graisse ; on les distingue sous le nom de bœufs de harnais ou de labour » [33][33] Texier-Olivier, 1808, p. 350..

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On trouve confirmation de tels échanges dans certaines réponses de maires à l’enquête de 1829, toutes situées dans le nord du département. À Saint-Martial-sur-Isop, « parmi les bœufs gras vendus dans les foires, plus des deux tiers sont achetés l’année précédente en remplacement des maigres qu’on vend ». À Saint-Junien-les-Combes, « la plus grande partie des bœufs engraissés dans la commune vient des départements voisins, en général ce sont de vieux bœufs ». À Dompierre-les-Églises, « la moitié des bœufs que l’on engraisse sont achetés dans le courant de l’été aux foires circonvoisines » [34][34] Arch. dép. Haute-Vienne, 6 M 446, statistique des productions....

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L’engraissement des bœufs dans cette région combine l’utilisation des regains dans les prairies à partir de la mi-août après la fenaison, puis à partir d’octobre la consommation à l’étable de foin mouillé, de raves et de farines de céréales diluées. L’harmonieuse combinaison de ces trois éléments peut fournir des bœufs gras au bout de trois, voire deux mois. Mais il faut, selon un agronome limousin de la fin du xviiie siècle, une ration quotidienne de six livres de seigle, plus encore s’il s’agit d’orge [35][35] Chalard, 1986, p. 169-170. Certains engraisseurs utilisaient.... La culture de la pomme de terre a aussi permis à partir du début du xixe siècle d’apporter aux bœufs à l’engrais un complément nutritionnel important [36][36] Le préfet Texier-Olivier l’évoque dans sa Statistique.... On comprend dès lors que seules les régions consacrant une large partie de leur terroir aux labours et disposant de quelques surplus céréaliers pouvaient s’adonner à ce genre de spéculation. Le fort différentiel de prix des céréales sur les marchés de Limoges et de Bellac sous la Restauration (en moyenne, l’hectolitre de froment est vendu 2 à 3 fr. de moins à Bellac et le prix de l’hectolitre de seigle y est inférieur de 1 fr. à 1,5 fr.) [37][37] Arch. dép. Haute-Vienne, 6 M 348-353, mercuriales des... témoigne de cette relative abondance des grains dans le nord du département et explique pourquoi, pour les cultivateurs, il était plus rentable de consacrer une partie de leurs – modestes – excédents céréaliers à l’engraissement des bovins.

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Mais il s’agit là, comme l’explique Navières du Rieux-Peyrou, d’un choix qui amène à sacrifier la nourriture des autres animaux, particulièrement des vaches. Celles-ci ne reçoivent « pendant l’hiver qu’un mélange de pailles de seigle et d’avoine, les restes des bœufs mis à l’engrais et le plus mauvais foin qu’on récolte. On les mène chaque jour dans les champs depuis neuf heures du matin jusqu’à cinq heures du soir ; mais ces bêtes affamées, trouvant des pâturages maigres, presque nus, sont réduites dans la plupart des cantons, à dévorer ce qu’elles peuvent arracher des haies, des broussailles et des arbustes, et à surcharger ainsi leurs estomachs [sic] d’une nourriture peu substantielle et indigeste » [38][38] Texier-Olivier, 1808, p. 353.. La lande, qui occupe de vastes superficies dans le nord du département [39][39] Perpillou, 1940. joue donc un rôle important en assurant une alimentation minimale pour le reste du troupeau.

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Le système agropastoral du nord de la Haute-Vienne est donc très particulier et la plupart des auteurs qui ont décrit dans la première moitié du xixe siècle l’agriculture du département ont plutôt insisté sur les caractéristiques des autres contrées, celles que Navières du Rieu-Peyrou range dans la catégorie des cantons « forestiers » et des canton « d’élèves ».

Les bovins, bêtes de somme

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Les cantons « forestiers » occupent une place relativement marginale dans le département. En effet, la forêt couvre au xix e siècle une assez faible superficie du département, 18 % lors de la confection des matrices cadastrales [40][40] Perpillou, 1940, p. 10. Seules certaines contrées du sud de la Haute-Vienne, particulièrement la lisière des départements de la Dordogne et de la Corrèze, mais aussi quelques communes à l’est de Limoges le long des vallées de la Vienne et du Taurion, présentent des taux de boisement supérieurs à 30 %. Dans le sud du département, il s’agit pour l’essentiel de taillis de châtaigniers exploités sous la forme du charbon de bois pour alimenter les forges installées à proximité des gisements de minerai de fer du Périgord [41][41] Lamy, 1987.. C’est également dans ces contrées méridionales de la Haute-Vienne que sont localisés les principaux gisements de kaolin alimentant les moulins de pâte à porcelaine travaillant pour les manufactures de Limoges et des environs. Si l’exploitation des futaies situées sur la vallée de la Vienne en amont de Limoges est facilitée par l’utilisation de la rivière pour le transport des billes de bois, en revanche, ailleurs, les charrois s’imposent comme mode privilégié de transport. Le piètre état des voies de communication, souvent de simples chemins, empêche d’avoir recours au cheval comme animal de trait et fait reposer l’essentiel des charrois sur le cheptel bovin [42][42] Les mulets ont aussi joué un rôle très important, mais....

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Or ces contrées qui demandent le plus d’efforts à leurs animaux sont aussi celles où les terres sont les moins riches et où les pâturages sont de fort médiocre qualité. Les commentaires des maires du canton de Saint-Mathieu et des communes limitrophes, que l’on peut considérer comme l’archétype de ces cantons forestiers, sont à l’unisson. D’une part, il est impossible selon eux d’engraisser les animaux. Ainsi, à Marval, « on engresse ni bœufs ni vaches et veaux par rapport à la mauvaise calité du foin (sic) » ; à Chéronnac, « il se fait peu d’engrais de bestiaux dans la commune, le pacage n’étant pas de bonne qualité » ; quant au maire de Dournazac, il emploie une formule imagée, indiquant que « l’on engraisse pas à proprement parler les bœufs, mais on se contente de les réparer pour les revendre ensuite ». D’autre part, les éleveurs privilégient les vaches, moins exigeantes en matière de nourriture. À Videix, « les propriétaires ne peuvent tenir de bœufs pour la culture et pour l’engrais, les pacages ainsi que les foins étant d’une médiocre qualité » ; aux Salles-Lavauguyon, « les prairies et les pacages étant en général de mauvaise qualité et produisant peu, on ne peut tenir que très peu de bœufs, les vaches qui font les travaux de l’agriculture sont écrasées et ne produisent que très peu de revenu, les graisses réussissent mal par la mauvaise qualité des foins et le travail, car on ne peut mettre à l’engrais qu’après l’expiration des travaux et l’automne » [43][43] Arch. dép. Haute-Vienne, 6 M 446, Statistique des productions....

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Dans ce type de cantons, les femelles sont nettement plus nombreuses que les mâles [44][44] On compte environ deux vaches pour un bœuf en 1829 et surtout, le troupeau est peu nombreux et de faible valeur. On compte en effet moins de 7 bovins adultes pour 100 ha, soit une charge en bestiaux deux fois plus faible que dans le canton du Dorat. Quant au prix des vaches, il atteint un plancher départemental, les femelles adultes se négociant autour de 70-80 fr., signe du piètre état de ces animaux, mal nourris et astreints à des travaux pénibles [45][45] Le maire de Beaune-les-Mines, près de Limoges, décrit....

Les logiques du système d’élève

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Face à cette situation peu satisfaisante au regard de l’état du cheptel bovin, on comprend pourquoi les préférences de Navières du Rieu-Peyrou aillent aux cantons « d’élèves » où, selon lui, l’élevage bovin se trouve dans son ensemble bien intégré dans le système cultural. Ces contrées se caractérisent selon l’auteur du rapport de 1819 par la part importante réservée aux prairies, la bonne qualité des fourrages ainsi que par l’orientation de la production vers des animaux jeunes, ce qui implique une forte proportion de femelles et peu d’animaux à l’engrais. Au regard des résultats communaux de l’enquête de 1829 ces cantons correspondent à une vaste zone – les plateaux de la Vienne moyenne – c’est-à-dire les contrées arrosées par la Vienne et certains de ses affluents : la Maulde, le Taurion et la Glane sur sa rive droite, la Briance et la Gorre sur sa rive gauche [46][46] Il y a une unité géologique certaine de cette région.... On peut également y inclure, au nord, les Monts d’Ambazac et les Monts de Blond.

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Dans ces communes, les bœufs sont peu nombreux, l’engraissement reste une activité marginale et l’essentiel des travaux sont effectués par les vaches, à la fois animaux de travail et « moules à veaux » [47][47] Desthieux, 1970, p. 35.. Ainsi, dans le canton d’Aixe-sur-Vienne, au sud-ouest de Limoges, on compte à peu près 4 vaches pour 1 bœuf et dans celui d’Ambazac, plus pauvre, 9 femelles pour 1 mâle. Cette forte féminisation du troupeau permet de nourrir un nombre relativement élevé de bovins : la charge en bestiaux y est aussi forte, voire plus forte, que dans le canton du Dorat avec respectivement 15 et 13 animaux pour 100 ha.

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Pourtant l’état des prairies et pâturages laisse à désirer. Dans leurs réponses à l’enquête de 1829, les maires insistent en une longue litanie sur la piètre qualité des herbages. À Saint-Martin-Terressus, « on n’engraisse aucun bœuf attendu que la qualité des fourrages est trop mauvaise et que le foin qu’on récolte suffit à peine pour nourrir les bestiaux de travail qu’on y emploie, encore est-on obligé d’avoir recours à la paille pour les nourrir ». À Masléon, « la masse des pacages étant marécageuse, leur produit est peu substantiel, on ne peut engraisser les bestiaux et l’on est forcé à les vendre à un âge tendre ». La commune de Linards « se livre peu à l’engrais des bestiaux, ses prairies naturelles étant en grande partie entremêlées de joncs ». À Chaptelat, « la faible quantité de foin que chaque exploitation récolte ne permet pas de tenir plusieurs paires de bœufs et encore moins d’engraisser ». À Saint-Laurent-les-Églises, « les domaines de la commune sont faiblement constitués en fourrages, cette commune dont une partie considérable est couverte en bruyère, nourrit peu de gros bestiaux » [48][48] Arch. dép. Haute-Vienne, 6 M 446, Statistique des productions.... En outre, la proximité de Limoges incite certains exploitants à vendre leur foin en ville, pour répondre aux besoins des chevaux [49][49] C’est ce qu’explique Navières du Rieux-Peyrou dans....

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Dès lors, seules les vaches peuvent se satisfaire d’une alimentation de piètre qualité. Elles seules sont capables d’utiliser au maximum les ressources de l’espace agricole. Décrivant une propriété que désirait acquérir le célèbre chimiste Joseph-Louis Gay-Lussac, son correspondant de Saint-Léonard-de-Noblat a soin de distinguer les « prés», les « pacages de bœufs » et les « pacages de vaches ». Il qualifie ces derniers de « mauvaise moulade » [50][50] Le terme de « moulade » est la francisation d’un mot..., étant « couverts d’ajoncs et de bruyères » [51][51] Arch. dép. Haute-Vienne, 36 J 2, fonds Gay-Lussac,.... Cette hiérarchisation des prairies renvoie bien évidemment à des usages différenciés quant à l’alimentation des bovins mâles et femelles. En outre, en l’absence de prairies capables de fournir l’herbe et le foin nécessaires aux bœufs, les paysans nourrissent leurs animaux en recourrant aux ressources de l’espace non cultivé. En témoigne la réponse du maire du Chatenet-en-Dognon, à propos de la superficie en prairies :

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« Les pâturages sont peu gras, étant presque tous arrosés par des eaux froides. Le bétail à cornes est aussi en grande partie dans les bois taillis non défendables, dans les chômes et bruyères, représentant 1 340 ha dans le nombre des 2 038 du terrain entier de la commune » [52][52] Arch. dép. Haute-Vienne, 6 M 446, Statistique des productions....

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Les vaches sont également mieux adaptées à la taille des exploitations. Certes, les grandes propriétés sont assez nombreuses dans ces contrées, mais elles sont généralement divisées en métairies couvrant d’une vingtaine à une quarantaine d’ha. En outre, la petite propriété paysanne y est assez bien représentée. Or celle-ci ne peut entretenir des bœufs. C’est ce qu’explique le maire d’Ambazac dans sa lettre au préfet accompagnant le bordereau statistique : « vous trouverez que le nombre des bœufs est bien petit [53][53] Selon les résultats qu’il communique on compte dans..., mais vous voudrez bien faire attention que nous n’avons pas vingt domaines appartenant à de forts propriétaires et qu’à peine on tient des bœufs dans la moitié de ces domaines et que la commune est divisée en petites propriétés qui nourrissent à peine deux ou trois vaches et que ces petits propriétaires trouvent plus d’avantages à tenir des vaches que des bœufs, parce que les premières en même temps qu’elles rapportent plus de profit donnent un peu de lait qui fait la principale nourriture de nos paysans » [54][54] Sur l’importance des céréales dans l’agriculture limousine :....

Les blocages du système d’engrais

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Le bœuf n’a donc guère sa place dans ce système car son entretien est trop lourd pour nombre d’agriculteurs. L’engrais est donc tout naturellement condamné, puisque les prélèvements en fourrages et en grains compromettraient l’équilibre des exploitations. Notamment il est difficile d’augmenter la surface en herbe à une époque où ne s’est pas encore amorcée la « décéralisation » de l’agriculture limousine [55][55] Arch. dép. Haute-Vienne, 6 M 446, statistique des productions.... Froment, seigle et sarrasin sont donc des cultures prioritaires. Selon un schéma classique, les pâtures entrent en concurrence avec les emblavures. Seule l’abondance de certaines productions peut amener les éleveurs à engraisser une partie de leur cheptel. Le maire du Chatenet-en-Dognon explique ainsi qu’on « engraisse seulement lorsque les raves sont abondantes et lorsqu’on a des châtaignes sèches à mêler dans leur pâture. Cette année on engraissera pas, les raves n’ont pas bien réussi, les châtaignes ont manqué totalement ».

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Dans un tel système, l’engraissement des bovins apparaît même comme un mal nécessaire pour pouvoir vendre quelque animal trop âgé, incapable de travailler ou affublé de quelque défaut. Ceci transparaît nettement de certains commentaires, tel celui du maire de Cieux qui note en 1829 que « ce sont les bestiaux que l’on ne peut vendre que l’on engraisse ». Selon son collègue de Linards, « on ne livre à l’engrais que les bœufs et vaches qu’on ne vendrait qu’à vil prix » [56][56] Arch. dép. Haute-Vienne, 6 M 446, Statistique des productions.... L’engraissement des bestiaux, loin de constituer une potentielle plus-value, est en fait une charge pour le paysan. Il faut donc en limiter au maximum la durée. Une telle réticence à davantage nourrir les animaux se lit à travers certains commentaires de l’enquête de 1829. Pour le maire de Saint-Paul, les métayers qui durant un mois nourrissent mieux leurs vieux bœufs avant de les conduire au marché ne font que les « démaigrir ». À Châteauneuf-la-Forêt, on n’engraisse pas à proprement parler, mais « on y dispose à la graisse ». À Saint-Martin-Terressus, « on donne un commencement de graisse ». Il est donc plus rentable de se défaire au plus vite des animaux jeunes, avant qu’ils ne deviennent une charge pour l’exploitation, en particulier les mâles, quitte à acheter une paire de bœufs de labour si la taille du domaine l’exige. Les vaches forment ainsi le noyau stable du troupeau, tandis que s’opère une rapide rotation des mâles.

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« On élève fort peu de bœufs, explique ainsi le maire de Lavignac. On vend ordinairement les taureaux et on achète des bœufs de l’âge de quatre à cinq ans qu’on emploie aux travaux de la culture pendant deux ans à quatre ans et après on les met à l’engrais pour les vendre et on les remplace par d’autres plus jeunes. Quant aux vaches on les élève presque toutes, on les emploie aux travaux depuis l’âge de deux ans jusqu’à environ dix ans et à cet âge on les met à l’engrais pour les vendre et sont remplacées par d’autres plus jeunes » [57][57] Ibid..

De l’empirisme économique au discours dominant : les facteurs du succès du système d’élève

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On comprend donc à quelles logiques économiques répondent la féminisation du troupeau et la priorité donnée à l’élève sur l’engrais dans cette partie du département de la Haute-Vienne. Mais il faut aussi s’attacher à comprendre pourquoi est-ce ce modèle d’élevage qui s’est précocement imposé aux yeux des élites locales à une époque où le discours dominant valorisait au contraire le bœuf gras, impliquant l’introduction de taureaux anglais et le développement des plantes fourragères [58][58] Mayaud, 1991 et Antoine, 1999a et b..

La vache limousine : un animal à tout faire

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Un premier élément de réponse tient aux qualités des vaches limousines. Celles-ci sont certes de mauvaises laitières, mais elles constituent de remarquables « moules à veaux » et surtout elles sont aussi de bons animaux de travail. Judde de La Judie, auteur d’un Manuel de l’agriculteur limousin paru en 1830, consacre un long chapitre aux vaches qu’il qualifie d’« âme d’un domaine » car « elles font le travail et donnent des productions » [59][59]  Judde de la Judie, 1830, p. 188. À la fin du xixe....

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La vache est donc à la fois animal de travail et animal de rente grâce à la commercialisation des veaux. Sa polyvalence lui permet de répondre aux contraintes de l’agriculture locale, notamment le manque de capitaux et le morcellement des exploitations. L’emploi des femelles comme animaux de labour s’explique aussi par l’utilisation encore très fréquente de l’araire que le préfet de l’Empire comparait, non sans exagération, à « celle des Romains décrite par Virgile » [60][60] Texier-Olivier, 1808, p. 332. Voir aussi Corbin, 1975,.... Dans les faits, il s’agit d’un araire perfectionné, effectuant un labour dissymétrique, progressivement amélioré au cours du xixe siècle avant que la charrue Dombasle ne fasse son apparition dans les années 1880, et ne nécessitant l’emploi que d’une paire de vaches [61][61] Corbin, 1975, p. 444-448..

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Certains maires lors de l’enquête de 1829 soulignent aussi dans leurs commentaires l’importance du travail des femelles sur les exploitations. À Javerdat, « la commune ne cultive les terres qu’avec des vaches et a très peu de bœufs ». À Lavignac « on eleve presque toutes [les vaches], on l’employe au travaux depui lage de deux ans jusqu’à environs dix ans et a cet age on les mes a lengrais pour les vendre et son remplacé par d’autre plus jeune [sic] ». Le maire de Verneuil-sur-Vienne souligne que sa commune « fait peu usage de bœufs pour ses exploitations, il n’y a que les domaines où ils sont indispensablement nécessaires pour le transport des engrais et l’enlèvement de la vendange dans les vignes à cause des chemins montueux ». Quant à celui de Beaune, il explique que depuis une quinzaine d’années les bœufs ont été « remplacés par des vaches qui donnent des suites et du laitage et font de même les travaux de l’agriculture » [62][62] Arch. dép. Haute-Vienne, 6 M 446, Statistique des productions....

Les mutations de la grande propriété

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Ce dernier commentaire est intéressant car il introduit un élément conjoncturel dans le dépérissement de l’engrais en Limousin. Il semble en effet que la Révolution ait porté un coup très dur à l’engraissement des bœufs et ce pour au moins trois raisons : l’instabilité monétaire qui affecta le commerce ; les réquisitions pour les besoins de l’armée [63][63] Texier-Olivier, 1808, p. 354. ; enfin, l’affaiblissement de la grande propriété, consécutive à la vente des biens nationaux et aux difficultés politiques et financières de la noblesse. Ce dernier point est particulièrement important puisque ce sont pour l’essentiel les grands domaines qui fournissent la plupart des bovins à l’engrais. Or ces grands domaines sont touchés par un double mouvement.

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D’une part, le morcellement de la terre qui était déjà assez poussé avant la Révolution [64][64] Loutchisky, 1912. semble s’être accentué par la suite, faisant disparaître un certain nombre de grands domaines. Or les petites exploitations qui les remplacent sont incapables d’entretenir des bœufs. Le maire de Javerdat souligne ainsi en 1829 que « depuis 10 ans environ qu’on vend par parcelles ou en détail, on a vendu huit domaines dans la commune. C’est la classe bourgeoise qui a vendu ; ce sont tous des paysans cultivateurs qui ont acheté, des colons, de petits particuliers, dont quelques uns cultivent avec des bourriques et d’autres font cultiver leur terre par main étrangère, ce qui a beaucoup diminué le nombre des bêtes à cornes dans ce moment » [65][65] Arch. dép. Haute-Vienne, 6 M 446, Statistique des productions.... Ce témoignage est sans doute à relativiser, aucun autre commentaire de cette nature n’ayant été formulé lors de l’enquête sur l’élevage. Toutefois, il a le mérite de souligner le rôle des structures foncières dans le déclin de l’engrais.

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D’autre part, certains grands propriétaires semblent s’être désintéressés de l’engraissement. Faut-il y voir les effets d’une mutation sociologique du groupe des maîtres de la terre aux lendemains de la Révolution, les bourgeois qui ont acquis des domaines de l’Église ou de la noblesse ayant des capacités financières moindres que leurs prédécesseurs [66][66] Ceci est particulièrement net lorsque l’on analyse... ou un goût moins prononcé pour les « beaux » animaux [67][67] Il serait intéressant de pouvoir faire ici un parallèle... ? Est-ce simplement l’adaptation aux nouvelles circonstances économiques ? Sans doute les deux éléments sont-ils à prendre en considération. Le maire d’Aixe-sur-Vienne, lors de l’enquête de 1829, explique ainsi que « beaucoup de propriétaires voyant généralement le peu de bénéfice qu’il y a d’engraisser des bœufs ont abandonné ce genre de commerce et les ont remplacés par des vaches, ils y trouvent plus de bénéfices tant sur la consommation des fourrages que sur le profit qu’ils retirent des veaux qui se vendent communément de dix mois à un an ». À Saint-Jouvent, « depuis quelques années on a reconnu que […] l’engrais était peu productif au propriétaire et ce genre d’industrie a donc été abandonné ». L’enquête de 1829 permet même de saisir, presque sur le vif, l’abandon par un grand propriétaire de ce type de production. Face au nombre des bœufs engraissés dans sa commune (23) le maire de Cognac-la-Forêt ajoute le commentaire suivant : « il y en aura 17 de moins l’an prochain M. Bourdeau ne veut plus en tenir » [68][68] Alpinien Bourdeau, Pair de France et éphémère Garde....

Les handicaps économiques de l’engrais

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La rentabilité économique ne semble pas en effet être au rendez-vous pour les propriétaires ou les exploitants qui décident d’engraisser. Plusieurs réponses d’édiles municipaux vont en ce sens, lors de l’enquête de 1829. Pour le maire de Linards, « le prix médiocre des bœufs gras paralyse dans ce pays l’envie d’engraisser des bestiaux. On préfère se livrer au nourrissage parce que le débit en est beaucoup plus certain. Il est reconnu que les éleveurs qui se livrent à l’engrais des bestiaux ne sont pas ceux qui font les meilleures affaires ». Le maire de Saint-Paul, commentant les chiffres qu’il donne sur la valeur du bétail explique que s’il « porte au même prix le bœuf maigre et le bœuf gras c’est qu’[il] pense que le même individu le vend aussi cher pour le travail lorsqu’il n’a que quatre ou cinq ans que lorsqu’en ayant sept ou huit on le présente au marché pour la consommation » [69][69] Arch. dép. Haute-Vienne, 6 M 446, Statistique des productions.... Dès lors l’engrais n’apparaît que comme un mal nécessaire, parce que l’augmentation du prix de vente des animaux gras n’arrive pas à compenser le coût de leur nourriture. D’où le constat fréquent que seuls les animaux dont on n’arriverait pas à se défaire autrement sont engraissés.

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Pour autant que l’on puisse en juger, l’engrais semble effectivement d’un faible rapport dans les campagnes autour de Limoges. Les comptes de la terre d’Aigueperse sur la commune de Saint-Paul-d’Eyjeaux en fournissent un assez bon exemple. Couvrant plus de 280 ha répartis en 7 métairies, cet ensemble domanial représente la strate supérieure des propriétés châtelaines appartenant à la noblesse locale [70][70] Grandcoing, 1999, p. 53 et suiv.. L’analyse des comptes pour l’année 1838 témoigne d’un système où la rotation des animaux est très importante, particulièrement pour les bœufs [71][71] Arch. dép. Haute-Vienne, 52 J 10, fonds d’Aigueperse,.... Sans doute est-on en présence de métairies utilisant les bœufs pour leurs labours, les vendant une fois engraissés l’hiver (les « bœufs d’engrais ») ou au printemps (les « bœufs d’herbe ») et achetant des animaux maigres pour assurer les travaux de la prochaine saison. Ainsi le colon Barny vend une paire de bœufs en février 1838 (400 fr.), une autre en juin (520 fr.) et achète trois nouveaux animaux, l’un en mars (243 fr.) et les deux autres en juin (556 fr.). Au total, 13 bœufs ont été achetés par les colons d’Aigueperse et 22 vendus. Les mouvements d’argent générés par ces transactions représentent plus de 45 % de l’ensemble des opérations sur les bovins, loin devant les veaux (environ un tiers de la somme totale) et les vaches (près d’un quart) [72][72] Plus exactement, la vente des bœufs représente 49,5 %.... L’exemple du métayer Barny laisse toutefois entendre que ces opérations ne sont guère rentables. En effet, le prix moyen de vente des bœufs est de 235 fr. alors qu’ils sont acheté en moyenne 251 fr. De même, chaque vache entrant sur les domaines a globalement coûté 210 fr. [73][73] Ce chiffre élevé s’explique sans doute par le fait... tandis que le prix des animaux vendus atteint à peine 130 fr. l’unité. À travers ces chiffres se lit la difficulté à équilibrer des comptes alors que les métayers sont dans l’incapacité de commercialiser des bêtes grasses et vendent soit des animaux jeunes (c’est sans doute le cas pour une partie des bœufs), soit des animaux âgés ou épuisés par les travaux des champs. Seule la cession d’animaux nés sur les domaines permet de dégager des profits. Il n’est donc pas étonnant que la commercialisation des bovins ne permette de réaliser qu’un faible bénéfice, de l’ordre de 3 000 fr. en 1838, insuffisant pour couvrir la totalité des dépenses agricoles de la terre d’Aigueperse : cette année-là, l’exploitation des domaines se solde par un déficit de 1 075 fr. (hors vente des céréales revenant au maître dans le cadre des contrats de métayage).

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Quatorze ans plus tard, la situation financière des domaines semble s’être nettement améliorée. La terre d’Aigueperse dégage un bénéfice de plus de 6 000 fr., hors vente des céréales, le produit net de l’élevage bovin s’élevant à près de 4 400 fr., en augmentation de 45 % environ. Cette amélioration de la rentabilité semble correspondre à un bouleversement des méthodes d’élevage. Si les bœufs représentent 56,6 % des recettes, avec 16 animaux vendus pour un total de 4 015 fr., en revanche, les métayers n’achètent pratiquement plus d’animaux adultes, à peine un bœuf (payé 143 fr., un prix très bas) et quatre vaches. Il faut sans doute voir dans cette forte diminution des achats d’animaux la reconversion de la terre d’Aigueperse vers un système d’élève, où l’essentiel des recettes est fourni par la vente de veaux et de jeunes bœufs, nés sur la propriété. En conséquence, les achats portent majoritairement sur des femelles (7 sur un total de 13), alors qu’auparavant les métayers acquéraient essentiellement des mâles (35 sur un total de 43) [74][74] Un autre exemple de féminisation du cheptel a été rencontré....

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Cet exemple montre combien les exigences de l’engraissement ne correspondaient pas aux capacités agricoles d’une large partie du département dont les prairies étaient de trop mauvaise qualité et les rendements en céréales insuffisants pour assurer la nourriture des bœufs. À l’inverse, le système de l’élève était mieux adapté à des disponibilités en fourrages et en grains limitées.

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En outre, dans une région où l’on déplorait le manque de capitaux des paysans, il permettait aux métayers de réaliser des bénéfices sans lourd investissement initial et sans immobilisation d’une partie du troupeau, puisque les mères continuaient de travailler. L’élève épargnait donc aux exploitants la charge d’entretenir un « bétail de rente », tels les bœufs à l’engrais. Il était aussi une garantie pour l’exploitant de dégager des excédents monétaires de sa métairie. En effet, à la différence du fermage qui est un bail à moyen terme, le colonage partiaire voit assez fréquemment le métayer quitter l’exploitation au bout d’un an ou deux. Est alors effectuée une estimation du cheptel pour évaluer son éventuel croît depuis l’entrée de l’exploitant. Or celle-ci est souvent l’occasion de contestations, car le bétail est avant les années 1850 estimé « sous barge », c’est-à-dire sans tenir compte des cours du marché, mais en intégrant dans l’évaluation la valeur des fourrages engrangés [75][75] Sauzet, 1897, p. 114-119.. La vente des jeunes animaux représente donc un gain sûr, à la différence de l’amélioration de la souche du cheptel, dont la prise en compte peut s’avérer aléatoire.

Des améliorations sans ruptures

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Si la spécialisation de l’élevage bovin dans la fourniture de jeunes animaux a séduit les propriétaires, c’est aussi parce qu’elle permettait d’envisager des améliorations qui s’intégraient bien aux réalités agricoles locales. En effet, l’engraissement supposait d’améliorer les rendements céréaliers et surtout d’introduire des taureaux étrangers capables de « régénérer » la race locale en aidant à son développement morphologique, selon le modèle dominant à l’époque [76][76] Mulliez, 1984 et Antoine, 1999.. Si certains maires proposent une telle solution dans leurs réponses à l’enquête de 1829, proposition déjà formulée par le préfet dix ans plus tôt [77][77] Celui-ci proposait pour améliorer la race d’« établir..., les initiatives de certains éleveurs semblent n’avoir donné que des résultats médiocres, notamment l’introduction de la race garonnaise [78][78] Les premiers essais semblent avoir été menés par Mailhard.... En effet, ces animaux au développement assez lent, sont de grands consommateurs de fourrages, au détriment du reste du cheptel [79][79] Une telle critique se retrouvera dans les années 1850-1860,.... En outre, le système de primes mis en place pour les beaux étalons ne paraît guère avoir eu de répercussions positives sur la qualité du troupeau local [80][80] Le maire de Linards se plaint ainsi en 1829 que les.... Dans son Manuel de l’agriculteur limousin, Judde de La Judie relate ainsi que les colons ont refusé de lui payer 1,20 fr. pour faire saillir leurs vaches par un taureau primé [81][81]  Judde de la Judie, 1830, p. 199. Charles de Léobardy,....

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Se pose donc, comme ailleurs, le problème de l’entretien d’un animal improductif dont le seul rôle consiste à saillir les vaches. En revanche, il paraît plus facile et moins coûteux d’améliorer la race par la sélection des femelles qui forment l’ossature des domaines. Dès 1830, Judde de la Judie défend cette idée : « sans chercher à nous procurer des vaches étrangères, qui sont longtemps à s’acclimater, et à se faire à une nouvelle nourriture, je crois qu’il est préférable de s’en tenir aux nôtres ». Il recommande notamment d’en acheter le moins possible et de se contenter de celles qui sont nées à l’étable, sauf si l’on manque vraiment de bêtes de choix. De même, pour les étalons, il préconise de privilégier les plus beaux veaux du domaine. Mais, « si pendant quelques années, les productions de nos vaches ne nous permettent pas d’y faire choix d’un étalon, sans hésiter, il faut l’acheter : c’est l’unique moyen d’améliorer l’espèce » [82][82] Judde de la Judie, 1830, p. 199.. Cette stratégie d’amélioration interne d’un troupeau par la sélection, prônée par une partie des élites locales, avait de fortes chances de réussir, dans la mesure où elle correspondait au moins en partie aux habitudes paysannes.

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Par ailleurs, l’amélioration du cheptel impliquait une meilleure alimentation du bétail. Là encore, une partie des innovations proposées pouvait s’intégrer dans le système traditionnel des exploitations limousines et ne représentait pas un investissement financier important. Dès 1808, le préfet Texier-Olivier soulignait que les paysans du département étaient passés maîtres dans l’aménagement des prairies, grâce à un système élaboré de rigoles : « on arrose autant qu’on le peut les près secs ; on dessèche autant qu’il est possible les près humides » [83][83] Texier-Olivier, 1808, p. 307.. Si l’introduction des plantes fourragères tel le trèfle semble difficile, notamment en raison de l’acidité des sols, en revanche l’amélioration des rendements des prairies de fauche paraît relativement aisée. Dès la Restauration, les Bulletins de la Société royale d’agriculture de Limoges relatent les expériences d’irrigation des prairies tentées par certains de ses membres. Un demi siècle plus tard, Jean-Augustin Barral souligne les progrès réalisés en ce domaine : la Haute-Vienne compte désormais près de 100 000 ha de prairies irriguées, leur extension ayant été spectaculaire depuis une quarantaine d’années, au détriment des pacages et des landes notamment [84][84] Barral, 1884, p. vi ; et Perpillou, 1940..

Le rôle dominant des notables limougeauds

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Enfin, il faut souligner que les notables limousins qui ont en main l’avenir de l’agriculture locale, à la fois en tant que grands propriétaires, membres de la Société d’agriculture et organisateurs des comices cantonaux, sont surtout familiarisés avec le modèle d’élevage que Navières du Rieux-Peyrou qualifiait de « bon » dans son mémoire de 1819, c’est-à-dire celui présent dans les « cantons d’élèves ». En effet, la Société d’agriculture de la Haute-Vienne est très vite dominée par des bourgeois limougeauds, possessionnés dans les environs [85][85] Navières du Rieux-Peyrou est caractéristique de ce.... En 1817, seuls 23 % de ses membres appartiennent à la noblesse, 26 % vingt ans plus tard. En particulier la noblesse légitimiste du nord du département n’y joue quasiment aucun rôle. À l’inverse, les représentants de la bourgeoisie d’affaires sont particulièrement nombreux, à l’instar du monde châtelain de la même époque. Contrôlée par des hommes qui considèrent la terre autant comme un placement économique qu’un mode de vie ou un élément identitaire, la Société d’agriculture fait preuve d’un certain pragmatisme en matière de progrès agricole, même si par ailleurs des expériences sont tentées pour moderniser l’agriculture locale en suivant des modèles exogènes ou en tentant de poursuivre l’œuvre physiocratique initiée par Turgot lorsqu’il était intendant de la province [86][86] Grandcoing, 2000.. On est loin des initiatives provinciales des châtelains légitimistes « persuadés de leur mission civilisatrice et progressiste » évoquées par Jean-Luc Mayaud [87][87] Mayaud, 1991, p. 17.. La médiocrité des élites locales, l’étroitesse de leur horizon social et culturel, soulignées notamment par Alain Corbin, semblent donc avoir joué ici un rôle positif, dans le refus de se conformer à l’anglophilie dominante [88][88] Corbin, 1975, p. 226-240..

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La monarchie de Juillet voit l’accélération de la féminisation du troupeau local. La comparaison à l’échelle cantonale des résultats de l’enquête de 1837 avec ceux de 1829 montre l’augmentation du nombre de femelles alors que les effectifs des bœufs stagnent, voire décroissent. À l’échelle du département, le nombre de bœufs serait passé d’environ 27 000 en 1808 à 19 000 en 1840 et 14 500 en 1852. Dans le même temps, on compterait 14 000 vaches de plus [89][89] En 1808 le troupeau de vaches est estimé à environ.... Parallèlement, les autorités locales s’intéressent de plus en plus à l’amélioration des femelles. Le comice agricole de Limoges offre depuis 1835 des primes pour les vaches suitées (25 fr.) et pour les génisses (20 fr.) [90][90] Son règlement prévoit dès l’origine (1834) de récompenser....

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Enfin, à partir du Second Empire, notamment sous l’impulsion d’Eugène Muret, nouveau président de la Société d’agriculture à compter de 1859, le discours agronomique local tend à se polariser sur l’amélioration de la race bovine limousine par la sélection, condamnant les tentatives d’introduction de races étrangères particulièrement la Durham [91][91] Cf. en particulier les livraisons de 1860 et 1861 de.... Les années 1850 voient également les premiers succès des bovins limousins dans les concours régionaux ou nationaux. En 1854, Charles de Léobardy, considéré comme l’un des « pères » de la race bovine limousine, obtient deux prix au concours régional de Bordeaux pour ses vaches [92][92] Dubois, 1992, p. 42.. En 1856, lors du concours de Tulle, la « belle race limousine a eu les principaux honneurs du concours » [93][93] L’Agriculteur du Centre, 1856.. Enfin, lors du concours de boucherie de Poissy de 1859, un bœuf limousin obtient la note exceptionnelle de 16,9/20, devançant les Charolais et les Durham [94][94] Syndex, 1974, p. 35.. Dès le Second Empire, le combat des Limousines semble gagné, d’autant plus que l’arrivée du chemin de fer permet désormais de commercialiser vers les grands marchés urbains des animaux jeunes, notamment les « veaux de Lyon » et les « veaux de Saint-Étienne » qui vont être pendant près d’un siècle une production essentielle pour l’élevage limousin [95][95] On appelle « veaux de Lyon » de jeunes bovins vendus....

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Le succès précoce de la race bovine limousine ne tient donc pas seulement à l’initiative de quelques hommes qui auraient, contre vents et marées, défendu les qualités de cette race et assuré sa promotion. De même, cette réussite n’est pas uniquement le fruit des qualités intrinsèques de ces animaux qui se seraient imposées comme une évidence, une fois la démonstration de leur valeur établie scientifiquement, même s’il s’agit là d’une condition nécessaire [96][96] Tous les ouvrages qui traitent de la race bovine limousine.... C’est pourquoi il est important de montrer en quoi la race bovine limousine doit aussi être considérée comme un objet historiquement et collectivement construit.

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L’institutionnalisation de la race, c’est-à-dire la défense de sa pureté, la volonté de l’améliorer par la sélection et la nourriture, sa promotion, sa définition par les critères « objectifs » du phénotype parachèvent un processus initié en amont. Celui-ci est le fruit de réponses empiriques à un certain nombre de contraintes : piètre qualité des sols, morcellement des exploitations, manque de capitaux… Dans un tel contexte, la féminisation du troupeau, l’abandon partiel de l’engrais au profit de l’élève, le rejet des races étrangères, et particulièrement des races anglaises, se sont imposés d’eux-mêmes, avant d’être théorisés dans la seconde moitié du xixe siècle. Parallèlement, les opportunités offertes par les transformations économiques et techniques de l’époque ont été intégrées au système agricole existant, dans la mesure où elles permettaient de l’améliorer. L’amorce de la décéréalisation et l’amélioration des rendements grâce à la chaux et aux engrais permettant le couchage en herbe et l’augmentation de la production de foin, le développement du chemin de fer ouvrant les marchés urbains aux jeunes animaux, la mise en place d’une pratique raisonnée de sélection des animaux à partir du modèle anglais [97][97] Selon Edmond Teisserenc de Bort, le Durham a développé..., l’injection dans l’agriculture de capitaux issus de la croissance industrielle et urbaine ont permis l’amélioration de la race et la modernisation de l’agriculture locale sans toutefois générer de rupture brutale avec le système économique et humain antérieur. À l’heure d’un rejet croissant de l’agriculture productiviste et alors que s’élaborent réflexions et expérimentations autour de nouvelles formes de développement rural, il y a peut-être là un exemple historique à méditer.


Bibliographie

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Notes

[*]

Professeur agrégé d’Histoire en cpge, 79, boulevard Gambetta, 87000 Limoges. Courriel : <pgrandcoing@ wanadoo. fr>.

[1]

Moriceau, 1999a. La mise au point bibliographique parue dans les Cahiers d’histoire témoigne aussi des renouvellements historiographiques concernant un domaine connexe à celui de l’élevage : l’animal (Baratay et Mayaud, 1997a et b).

[2]

Les différents types d’élevage, mais aussi la qualité du bétail constituent en effet d’importants « marqueurs sociaux », bien au delà de la seule question des traits d’attelage, qui avait seule, pendant longtemps, retenu l’attention des historiens : Moriceau, 1999b, p. 11.

[3]

Annie Antoine, à propos de l’élevage dans la Mayenne, souligne qu’au début du xixe siècle l’élevage n’est pas un « mal nécessaire », mais, au contraire, « représente une option économique, voire une certaine forme de spéculation » : Antoine, 1999b, p. 64.

[4]

Mulliez, 1984 ; et Antoine, 1999a et b.

[5]

Moriceau, 1999b.

[6]

Jean-Marc Moriceau a souligné cette absence, qui vaut aussi pour le Charolais, dans sa mise au point historiographique : Moriceau, 1999a, p. 19. Notre enquête porte exclusivement sur le département de la Haute-Vienne qui est considéré comme le berceau de la race et qui a joué un rôle essentiel dans son « invention » au xixe siècle.

[7]

Cette lacune est sans doute en train d’être partiellement comblée grâce d’une part aux travaux menés par Jean-Pierre Delhoume dans le cadre d’un doctorat sur l’agriculture en Limousin au xviii e siècle et d’autre part à une enquête collective lancée par Nicole de Blomac sur le cheval limousin (on trouvera quelques éléments sur l’élevage des chevaux en Limousin in Blomac, 1991). Cet article doit beaucoup à leurs remarques et leurs conseils. Qu’ils en soient ici remerciés.

[8]

Lafarge, 1902, p. 80.

[9]

Cité par Festy, 1946-1947, p. 275.

[10]

Texier-Olivier, 1808, p. 349.

[11]

Arch. dép. Haute-Vienne, 7 M 144, lettre du préfet de la Haute-Vienne au ministre de l’Intérieur, 28 septembre 1819.

[12]

Meiller et Vannier, 1992, p. 9.

[13]

Sur ces différents points caractéristiques du Limousin de la première moitié du xixe siècle : Corbin, 1975.

[14]

Les recherches de Jean-Luc Mayaud sur le Concours général agricole montrent bien comment l’engouement pour le bœuf gras et notamment pour la race Durham, pure ou croisée, décline à partir du Second Empire : Mayaud, 1991.

[15]

Tous les auteurs ne sont pas d’accord sur ce point. Pour Aimé Perpillou, il y a eu accélération du couchage en herbe à partir des années 1910 du fait de la raréfaction et du renchérissement de la main d’œuvre, mais aussi en raison de la demande accrue en bovins liée à la guerre et à la reconstitution des cheptels des régions occupées : Perpillou, 1940, p. 18. De même, Daniel Meiller et Paul Vannier parlent des « trente glorieuses » (1900-1930) de la race bovine limousine, notamment en raison du développement de la production de veaux dits de « Saint-Étienne » et de « Lyon », engraissés à l’aide de topinambours et vendus à l’âge respectivement de 8-10 mois et 10-15 mois : Meiller et Vannier, 1992, p. 119. En revanche, pour Raymond Dubois, il y a une « traversée du désert » pour la race dans les années 1900-1920, car les bœufs limousins n’étaient pas assez lourds pour la traction : Dubois, 1992, p. 34. Cette différence d’appréciation tient sans doute au fait que le dernier auteur cité s’intéresse surtout aux animaux adultes, alors que les premiers intègrent dans leurs analyse les jeunes bovins. Il n’en demeure pas moins que les chiffres montrent l’importance prise par l’élevage durant cette période. En 1940, le cheptel bovin limousin compte 800 000 têtes contre 600 000 en 1890 ; quant aux prairies, elles ont dans certains cantons dépassé les surfaces labourées : Perpillou, 1940, p. 76-80.

[16]

Vissac, 2002, p. 67-68.

[17]

Teisserenc de Bort, 1890, p. 27.

[18]

Selon Raymond Dubois, les origines de la race limousine remonteraient au v e siècle, avec l’apparition de la race blonde de Garonne, elle-même issue de la blonde de Galice : Dubois, 1992, p. 28.

[19]

Syndicat d’expansion, 1974, p. 57.

[20]

Ceci n’a rien d’étonnant dans la mesure où ces discours sont élaborés par les acteurs même de cette modernisation ou par des individus qui sont socialement et culturellement proches d’eux.

[21]

Sur la distinction entre l’innovation comme rupture volontaire et individuelle et le changement qui est une réponse collective à des facteurs exogènes : Moriceau, 2002, p. 151.

[22]

Ce terme d’invention renvoie à la démarche des éleveurs du xixe siècle qui cherchaient à retrouver les « races pures », alors que les animaux qu’ils avaient sous les yeux leur semblaient abâtardis par des croisements malheureux ou dégénérés en raison d’une mauvaise alimentation et de trop jeunes reproducteurs. Or, la notion de « race pure » – qui est aussi ce que l’on appelle une « race-type » – est elle-même une construction historique, reflétant une époque où les grands propriétaires cherchaient à s’affranchir des contraintes du milieu pour améliorer l’élevage. D’où la nécessaire standardisation des animaux, entraînant la définition des caractéristiques physiques mais aussi économiques des races d’élevage : Besche-Commenge, 1982 ; Fossat, 1982 ; Bougler, 1982 et Pellegrini, 1999.

[23]

Arch. dép. Haute-Vienne, 7 M 144, « Mémoire sur l’état actuel des bêtes à cornes dans la Haute-Vienne », par Navières du Rieux-Peyrou.

[24]

Perpillou, 1940.

[25]

Dans cette catégorie ont été inclus les taureaux, car ceux-ci sont en nombre très réduits.

[26]

En 1829, selon les résultats communiqués par les maires dans le cadre de l’enquête sur les bovins il y aurait environ 2 400 bœufs et 1 400 vaches dans le canton du Dorat : Arch. dép. Haute-Vienne, 6 M 446, statistique des productions végétales et animales, réponses communales, 1829.

[27]

Corbin, 1975, p. 252-253 et 271.

[28]

Perpillou, 1940, p. 12.

[29]

Il ne faut pas oublier que jusqu’à l’arrivée du chemin de fer sous le Second Empire les bœufs étaient convoyés à pied jusqu’à Paris. Ce trajet pouvait durer deux semaines, les animaux perdant 30 à 40 kg durant le voyage. Il convient aussi de souligner que la Basse-Marche est alors particulièrement touchée par les migrations saisonnières vers la capitale.

[30]

Arch. dép. Haute-Vienne, 6 M 446, statistique des productions végétales et animales, réponses communales, 1829. De même, le maire de Dompierre-les-Églises apporte le commentaire suivant : « on élève peu de taureaux, les veaux sont presque tous vendus de lait pour l’approvisionnement des villes circonvoisines ».

[31]

Arch. dép. Haute-Vienne, 6 M 446, statistique des productions végétales et animales, réponses communales, 1829. Un tel système d’élevage est comparable à celui des grands domaines de la Mayenne à la même époque : Antoine, 1999, p. 81.

[32]

Chalard, 1986, p. 164.

[33]

Texier-Olivier, 1808, p. 350.

[34]

Arch. dép. Haute-Vienne, 6 M 446, statistique des productions végétales et animales, réponses communales, 1829.

[35]

Chalard, 1986, p. 169-170. Certains engraisseurs utilisaient aussi du pain de noix, particulièrement riche, mais onéreux.

[36]

Le préfet Texier-Olivier l’évoque dans sa Statistique de 1808 ainsi que Navières du Rieux-Peyrou dans son rapport de 1819.

[37]

Arch. dép. Haute-Vienne, 6 M 348-353, mercuriales des quantités vendues et des prix pratiqués sur les marchés du département (1816-1831).

[38]

Texier-Olivier, 1808, p. 353.

[39]

Perpillou, 1940.

[40]

Perpillou, 1940, p. 10

[41]

Lamy, 1987.

[42]

Les mulets ont aussi joué un rôle très important, mais sous-estimé, dans les transports ruraux en Limousin durant une grande partie du xix e siècle : Blomac, 2003. Ce mauvais état des routes incite certains, à l’instar de Navières du Rieux-Peyrou, à réclamer, dans le cadre de leur réflexion sur l’élevage bovin, une amélioration du réseau routier afin que l’on puisse substituer le cheval au bœuf pour les transports.

[43]

Arch. dép. Haute-Vienne, 6 M 446, Statistique des productions végétales et animales, réponses communales, 1829.

[44]

On compte environ deux vaches pour un bœuf en 1829.

[45]

Le maire de Beaune-les-Mines, près de Limoges, décrit une situation comparable : il n’y a que quatre bœufs dans sa commune et il explique que « la cause du bas prix (des) bestiaux vient de la quantité de charrois faits pour la conduite d’une grande quantité de bois de chauffage et de construction conduit et vendu à Limoges » : Arch. dép. Haute-Vienne, 6 M 446, statistique des productions végétales et animales, réponses communales, 1829.

[46]

Il y a une unité géologique certaine de cette région dont le sous-sol est essentiellement composé de gneiss, à la différence des cantons « forestiers » qui correspondent à des zones granitiques ayant généré un relief alvéolé à fonds tourbeux : Bernard-Allée, 1994.

[47]

Desthieux, 1970, p. 35.

[48]

Arch. dép. Haute-Vienne, 6 M 446, Statistique des productions végétales et animales, réponses communales, 1829.

[49]

C’est ce qu’explique Navières du Rieux-Peyrou dans son « Mémoire sur l’état des bêtes à cornes dans la Haute-Vienne » : « Autour de nos cités les plus populeuses, les fourrages sont à la vérité abondants et bons, mais comme en général les premières coupes sont vendues pour les soins du roulage, il en résulte que les bêtes à cornes sont restreintes à celles à peu près nécessaires aux exploitations » (ibid., 7 M 144).

[50]

Le terme de « moulade » est la francisation d’un mot occitan, la moulado, qui désigne une « portion de terre ou de pré où l’eau est trop abondante » : Dhéralde, 1969, p. 254.

[51]

Arch. dép. Haute-Vienne, 36 J 2, fonds Gay-Lussac, lettre du 23 février 1848 concernant la propriété de Vialleville sur la commune de Moissannes.

[52]

Arch. dép. Haute-Vienne, 6 M 446, Statistique des productions végétales et animales, réponses communales, 1829.

[53]

Selon les résultats qu’il communique on compte dans la commune 74 bœufs et 888 vaches.

[54]

Sur l’importance des céréales dans l’agriculture limousine : Corbin, 1975, p. 25-32.

[55]

Arch. dép. Haute-Vienne, 6 M 446, statistique des productions végétales et animales, réponses communales, 1829.

[56]

Arch. dép. Haute-Vienne, 6 M 446, Statistique des productions végétales et animales, réponses communales, 1829.

[57]

Ibid.

[58]

Mayaud, 1991 et Antoine, 1999a et b.

[59]

Judde de la Judie, 1830, p. 188. À la fin du xixe siècle Edmond Teisserenc de Bort, grand avocat de la race limousine, reprend les mêmes arguments : « très rustiques de tempérament, ses femelles sont fortes et douées d’une grande vivacité ; elles suffisent, dans la plupart des exploitations, aux travaux de toutes espèces et malgré les fatigues qui en sont la conséquence, elles arrivent à nourrir leurs veaux d’une façon encore très satisfaisante » : Teissenrenc de Bort, 1912.

[60]

Texier-Olivier, 1808, p. 332. Voir aussi Corbin, 1975, p. 444-448.

[61]

Corbin, 1975, p. 444-448.

[62]

Arch. dép. Haute-Vienne, 6 M 446, Statistique des productions végétales et animales, réponses communales, 1829.

[63]

Texier-Olivier, 1808, p. 354.

[64]

Loutchisky, 1912.

[65]

Arch. dép. Haute-Vienne, 6 M 446, Statistique des productions végétales et animales, réponses communales, 1829.

[66]

Ceci est particulièrement net lorsque l’on analyse le mode de vie des nouveaux châtelains des lendemains de la Révolution jusqu’aux années 1830 : Grandcoing, 1999, p. 118-124 et p. 236 et suiv.

[67]

Il serait intéressant de pouvoir faire ici un parallèle avec l’élevage des chevaux qui a connu un profond déclin au début du xix e siècle. En effet celui-ci présente certaines analogies avec l’engraissement des bovins : nécessité d’entretenir des animaux de rente, investissement relativement coûteux et à long terme, liens avec la grande propriété, commercialisation sur un marché national.

[68]

Alpinien Bourdeau, Pair de France et éphémère Garde des Sceaux de Charles X, possède alors plus de 350 ha dans la commune. Cinq ans plus tard, il sera le premier président du comice agricole de Limoges.

[69]

Arch. dép. Haute-Vienne, 6 M 446, Statistique des productions végétales et animales, réponses communales, 1829.

[70]

Grandcoing, 1999, p. 53 et suiv.

[71]

Arch. dép. Haute-Vienne, 52 J 10, fonds d’Aigueperse, comptes d’exploitation, 1837-1861.

[72]

Plus exactement, la vente des bœufs représente 49,5 % des recettes et leur achat 44,1 % des dépenses, ces chiffres sont respectivement de 30,5 % et 33,3 % pour les veaux et de 20 % et 22,6 % pour les vaches et taures.

[73]

Ce chiffre élevé s’explique sans doute par le fait que certaines de ces vaches sont peut-être suitées, ce que ne précise pas le livre de compte.

[74]

Un autre exemple de féminisation du cheptel a été rencontré à peu près au même moment dans les propriétés appartenant à la famille Gay-Lussac. En 1855, 6 bœufs sont vendus et 8 en 1856. Il faut attendre 1862 pour trouver la mention d’un achat de bœufs pour l’un des huit domaines alors gérés par Louis Gay-Lussac, le fils du célèbre chimiste : Arch. dép. Haute-Vienne, 36 J 10, fonds Gay-Lussac, registres des dépenses et recettes des domaines agricoles, 1854-1901.

[75]

Sauzet, 1897, p. 114-119.

[76]

Mulliez, 1984 et Antoine, 1999.

[77]

Celui-ci proposait pour améliorer la race d’« établir des étalons qui seraient choisis dans une race de taille élevée et la plus rapprochée de celle de la Haute-Vienne. On pourrait faire choix des étalons dans l’Agenais ou le Cotentin où la race des bêtes à cornes est supérieure en taille et en beauté à la nôtre et dont il paraît que l’espèce existante dans la Haute-Vienne est un croisement peu soigné » : Arch. dép. Haute-Vienne, 7 M 144, lettre du préfet de la Haute-Vienne au ministre de l’Intérieur, 28 septembre 1819.

[78]

Les premiers essais semblent avoir été menés par Mailhard de La Couture sur ses domaines aux portes de Limoges : Bulletin de la Société royale d’agriculture de Limoges, 1846.

[79]

Une telle critique se retrouvera dans les années 1850-1860, lorsque des éleveurs, particulièrement du nord du département, introduiront la race Durham, pure ou croisée.

[80]

Le maire de Linards se plaint ainsi en 1829 que les primes pour les plus beaux veaux « ont été distribuées à Limoges comme si tous les éleveurs avaient pu y concourir. Ces primes me paraissent devoir être distribuées par canton, « parce qu’on ne peut pas envoyer concourir un veau à cinq ou six lieues de son écurie comme on le fait d’un cheval ».

[81]

Judde de la Judie, 1830, p. 199. Charles de Léobardy, grand acteur de l’amélioration de la race limousine, semble avoir trouvé un système efficace quelques années plus tard. Les vaches des domaines sont obligatoirement saillies par le taureau du métayer qui a reçu le plus de prix dans les concours. Les saillies sont gratuites pour les animaux des autres colons de Charles de Léobardy, en revanche les autres éleveurs doivent payer une somme modique qui revient au métayer : Gourcy, 1868, p. 79.

[82]

Judde de la Judie, 1830, p. 199.

[83]

Texier-Olivier, 1808, p. 307.

[84]

Barral, 1884, p. vi ; et Perpillou, 1940.

[85]

Navières du Rieux-Peyrou est caractéristique de ce milieu : membre correspondant du conseil d’agriculture il est receveur des contributions directes à Limoges et propriétaire de 130 ha sur la commune de Saint-Paul-d’Eyjeaux.

[86]

Grandcoing, 2000.

[87]

Mayaud, 1991, p. 17.

[88]

Corbin, 1975, p. 226-240.

[89]

En 1808 le troupeau de vaches est estimé à environ 49 000 têtes, 59 000 en 1840 et 63 000 en 1852. Ces chiffres sont établis à partir de Texier-Olivier, 1808 et Corbin, 1975.

[90]

Son règlement prévoit dès l’origine (1834) de récompenser les huit plus belles vaches suitées. En 1835, le comice a distribué 300 fr. de primes pour les bœufs gras et 370 fr. pour les vaches, taureaux et génisses : Arch. dép. Haute-Vienne, 7 M 63, Comice agricole des deux cantons de Limoges. Sur l’importance du rôle tenu par les comices agricoles dans la diffusion du progrès agricole : Lagadec, 2001.

[91]

Cf. en particulier les livraisons de 1860 et 1861 de L’Agriculteur du Centre, organe de la Société d’agriculture de Limoges, et Frioux, 2002.

[92]

Dubois, 1992, p. 42.

[93]

L’Agriculteur du Centre, 1856.

[94]

Syndex, 1974, p. 35.

[95]

On appelle « veaux de Lyon » de jeunes bovins vendus pour la boucherie à l’âge de 10-15 mois et veaux de « Saint-Étienne » des animaux abattus vers 8-10 mois. Les années 1900-1930 représentent l’apogée de cette production : Meiller et Vannier, 1992, p. 119 et p. 219.

[96]

Tous les ouvrages qui traitent de la race bovine limousine privilégient cependant cette double approche, notamment : tuyeras, 1966, Syndicat d’expansion, 1974, Dubois, 1992, Meiller et Vannier, 1992.

[97]

Selon Edmond Teisserenc de Bort, le Durham a développé chez les éleveurs limousins « l’amour des belles lignes » : Teisserenc de Bort, 1889, p. 18.

Résumé

Français

À partir des années 1860 le Limousin entreprend d’améliorer sa race bovine locale en abandonnant les croisements et l’introduction de races étrangères au profit de la seule sélection. Ce choix a été celui des grands propriétaires et des instances agricoles locales (comices, société d’agriculture et plus tard herd-book). Mais il a été précédé en amont par l’abandon de l’engraissement au profit de la production de jeunes animaux et par la féminisation du cheptel. L’empirisme paysan privilégiant les vaches limousines, appuyé par le pragmatisme de notables locaux proches des réalités rurales, a ainsi ouvert la voie à la théorie de l’amélioration par la sélection.

Mots-clés

  • élevage bovin
  • progrès agricole
  • race bovine
  • sélection

English

From the 1860s onwards the Limousin region undertook to improve its local cattle breed by abandoning crossbreeds and introducing foreign breeds for the sole purpose of selection. This was the choice of big landowners and agricultural institutions (agricultural shows and societies, the herd-book later on). But well before this development, fattening had been displaced by the production of young animals, with cows becoming numerically dominant. Farmers’ empirical backing of Limousine cows, buttressed by the pragmatic stance of local notables well aware of the realities of the rural world, thus paved the way to the theory of improvement through selection.

Keywords

  • agricultural progress
  • cattle breeding
  • cattle rearing
  • selection

Plan de l'article

  1. L’histoire de la race bovine limousine : entre geste épique et construction identitaire
    1. Une région d’élevage
    2. L’affirmation d’une race régionale
  2. La situation de l’élevage en Haute-Vienne sous la Restauration
    1. De forts contrastes locaux
    2. Pays de grande culture et engraissement
    3. Les bovins, bêtes de somme
    4. Les logiques du système d’élève
    5. Les blocages du système d’engrais
  3. De l’empirisme économique au discours dominant : les facteurs du succès du système d’élève
    1. La vache limousine : un animal à tout faire
    2. Les mutations de la grande propriété
    3. Les handicaps économiques de l’engrais
    4. Des améliorations sans ruptures
    5. Le rôle dominant des notables limougeauds

Pour citer cet article

Grandcoing Philippe, « Comment naît une race ? La race bovine limousine dans la première moitié du xixe siècle », Histoire & Sociétés Rurales, 2/2003 (Vol. 20), p. 121-146.

URL : http://www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2003-2-page-121.htm


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