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Histoire & Sociétés Rurales

2003/2 (Vol. 20)


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Sous la Troisième République, la politique agricole est intimement liée à la politique tout court. Dans un pays dont la majorité de la population est qualifiée de « rurale » et dans lequel la pratique du suffrage universel masculin s’est installée, le monde politique s’occupe tout naturellement de cette majorité. Les fondateurs de la République se rendent compte que, s’ils ne veulent pas que le 4 septembre constitue un épisode parisien de plus, faiblement ressenti par le reste du territoire, il faut que la civilisation paysanne soit intégrée dans le monde moderne à l’échelle nationale, et qu’ils entament l’œuvre d’enracinement de l’idée républicaine dans les campagnes [1][1] Pour la question de l’intégration nationale des paysans :....

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Dix années d’active propagande auprès des paysans obligent les républicains à se mettre au travail une fois au pouvoir. Il est temps que ces derniers tiennent leurs promesses et défendent les intérêts des paysans. C’est également leur propre intérêt. Car, pour attirer les paysans à la République, il faut qu’elle se montre conservatrice ; elle l’est devenue ; au sein de la République conservatrice souhaitée par les paysans, les républicains sont devenus conservateurs. Les « paysans », les « ruraux », longtemps méprisés dans les discours républicains deviennent la base solide et stable de la République. Si la première décennie de la Troisième République nous atteste la conversion du monde rural à la cause républicaine, la deuxième nous montre comment les républicains se convertissent, malgré eux, à la cause protectionniste et organisent à leur tour la « campagnocratie » [2][2] Le terme est employé par Prévost-Paradol à la fin du....

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La présente étude a pour but d’examiner la campagnocratie républicaine qui s’organise autour des représentants « ruraux ». Elle est basée essentiellement sur l’analyse de la Semaine agricole, organe de la Société nationale d’encouragement à l’agriculture, dont la lecture attentive nous permet de suivre les activités de divers « amis de l’agriculture ». Les procès-verbaux des groupes agricoles au Parlement, conservés dans les archives nationales s’avèrent précieux, riches d’informations sur les acteurs et les activités des agrariens parlementaires [3][3] Arch. Nat., C 8278..

Le « paysan » et le « rural » dans le vocabulaire politique

Une «campagnocratie » associée à la droite politique

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Les républicains entament leurs relations avec les paysans sur une base peu solide. Avant 1848, bien qu’ils parlent toujours au nom du peuple, ils ne connaissent sous ce nom que les classes populaires des villes. Malgré quelques succès électoraux de la propagande montagnarde dans les campagnes durant la Seconde République et le soulèvement partiel des paysans contre le Coup d’État, c’est le souvenir du Second Empire, appuyé par le vote de la majorité des paysans, qui a naturellement dominé de loin l’esprit républicain, notamment pour la nouvelle génération de jeunes républicains, formée dans le Paris intellectuel des années 1860. Aux yeux des citadins « éclairés », depuis les libéraux jusqu’aux révolutionnaires, l’Empire est la « campagnocratie ». Ainsi se fixe le stéréotype classique : la République des villes d’ouverture intellectuelle et de politique avancée et l’Empire des campagnes intellectuellement retardataires et politiquement réactionnaires [4][4] Agulhon, in Duby, 1983, p. 580-581..

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L’opposition entre les villes et les campagnes atteint son apogée durant les premiers mois de 1871. Toutefois, la ligne de partage semble se déplacer. Si, sous le Second Empire, les « ruraux » signifiaient les paysans ou les élus des paysans ralliés au régime napoléonien, l’Assemblée des « ruraux » de février 1871 comprend peu de bonapartistes, mais des légitimistes et des orléanistes [5][5] Pour l’emploi du mot « rural » et son évolution durant.... Un certain nombre de républicains font même partie de « la majorité rurale, bourreaux de la République » [6][6] Fameuse phrase de Gaston Crémieux lancée depuis la.... À la veille de la Commune de Paris, au cours d’un débat orageux sur le projet de translation de l’Assemblée, le conflit s’accentue entre les « ruraux » et les « Parisiens » [7][7] Assemblée nationale, 10 mars 1871..

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Cet échange à l’Assemblée est doublé par un autre entre les publicistes. Une brochure anonyme, mais signée de « Jacques Bonhomme électeur rural » propose Blois comme siège de l’Assemblée, car la ville se trouve « à une distance aussi convenable de Paris que de la Prusse » [8][8] Qu’est Paris en France ? Absolument tout. Que doit-il.... Dans une autre brochure, la lutte est située dans le cadre d’un village. Il y existe, selon l’auteur, une « tyrannie du paysan » contre laquelle se bat en vain l’instituteur des campagnes. Ce dernier, qui représente la ville, combat « l’ignorance, les préjugés, la sottise villageoise », alors que « la bêtise [du paysan] se trouve doublée de méchanceté », s’il est amené à exercer le pouvoir, par exemple au conseil municipal [9][9] Valmorin, 1871, p. 4 et suiv.. Le conflit ne cesse de s’accroître, et les échanges d’insultes prennent l’allure d’une guerre civile avant même que la Commune de Paris ne soit proclamée.

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En dépit de diverses tentatives de négociation, l’Assemblée et Paris semblent irréconciliables. La Commune de Paris, dans sa lutte contre l’Assemblée, oriente ses attaques verbales sur les paysans ou les ruraux. Henri Bellenger condamne le caractère « rural » de l’Assemblée, composée de « ruraux, élus de l’ignorance affectée de peur » [10][10] Le Cri du peuple, 24 mars 1871.. Clovis Hugues compare l’Assemblée à un « campagnard endimanché » qu’ont envoyé les « planteurs de choux » [11][11] Hugues, 1871, p. 1.. Odilon Delimal reproche aux paysans de vouloir encore imposer aux Parisiens un roi, d’avoir abandonné le pays que les Parisiens voulaient défendre [12][12] La Commune, 21 mars 1871.. Le contraste est net. Les Parisiens courageux veulent la République et la liberté, tandis que les lâches ruraux veulent la monarchie et l’esclavage [13][13] Levaltier, 1871.. Tout en essayant d’obtenir les soutiens provinciaux, les Parisiens ne cachent pas leur attitude condescendante, voire méprisante, à l’égard des « ruraux » [14][14] Johnson, 1997..

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Cependant, on peut percevoir une différence dans l’emploi des mots « paysan » et « rural » [15][15] Dubois, 1962, p. 85-87.. Le premier est employé le plus souvent pour les agriculteurs ou les habitants de la campagne, dont les caractères les plus accusés ne sont que l’ignorance, la crédulité et l’insouciance : « Ah ! Les paysans ! Nous ont-ils fait du mal avec leurs sacrés votes ! Et pourtant, ce sont de bons bougres ! » [16][16] Le Père Duchêne, 19 ventôse an 79. ; « Oh ! Jacques, non, ce n’est pas bien, ce que tu fais ! » [17][17] Reproche d’un ouvrier parisien au paysan Jacques d’avoir.... Ainsi, tout en se montrant très sévères envers les paysans, les communards les tiennent-ils pour moins détestables que pitoyables.

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Par contre, ils n’éprouvent aucune ambivalence à l’égard des représentants des paysans, qualifiés de « ruraux ». Ce qualificatif, déjà péjoratif sous le Second Empire, prend une nouvelle dimension. Il est d’abord employé pour insulter l’Assemblée et ses membres monarchistes : « Messieurs les ruraux, croyez-vous maintenant que vous représentez la France ? » [18][18] Le Cri du peuple, 27 février 1871.. Il passe ensuite aux troupes de Versailles : « Hier, la rage des ruraux a atteint les dernières limites du crime. Des bombes incendiaires, des bombes à pétrole, sont lancées par eux sur Paris » [19][19] Le Réveil du peuple, 2 mai 1871.. Enfin, le mot est devenu une épithète qui décrit tout ce qui est détestable aux yeux des communards : « gouvernement rural », « dictature rurale », « caractère exclusif et rural », etc. [20][20] Le Cri du peuple, 24 mars 1871.. Thiers est appelé, « Monsieur le dictateur rural » ou « Rural Ier » [21][21] Le Vengeur, 19 avril 1871.. Son emploi est sciemment exagéré encore par ceux que le terme vise pour tourner en dérision la presse parisienne [22][22] Voir par exemple une brochure anonyme : Les Ruraux,....

Un handicap pour la propagande républicaine

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L’usage si abusif des termes « paysan », « campagne » et surtout, « rural » pendant la Commune de Paris laissera des traces. Désormais, ces termes seront évités, à moins qu’ils ne soient accompagnés d’une justification. Pierre Joigneaux, par exemple, au lendemain de la Commune, emploie le mot avec précaution : « Je suis rural dans le bon sens du mot, tout ce qu’il y a au monde de plus rural » [23][23] Joigneaux, 1871, p. 3.. Lorsque Léon Gambetta prend la direction de la propagande républicaine à son retour d’Espagne, une de ses premières tâches est de donner une nouvelle définition aux mots qui étaient considérés comme des injures et des insultes pendant la Commune : « Ah ! Il faudrait désirer qu’il y eût une Chambre rurale dans le sens profond et vrai de ce mot, car ce n’est pas avec des hobereaux que l’on fait une Chambre rurale, c’est avec des paysans éclairés et libres, aptes à se représenter eux-mêmes » [24][24] Discours à Bordeaux, 26 juin 1871, in Gambetta, 1881,.... Le mot d’ordre de Gambetta est suivi fidèlement par les publicistes. Selon une brochure anonyme, il faut que l’épithète de « rural » cesse de constituer une injure et un terme de dérision et qu’au contraire elle soit un titre de gloire [25][25] Lettre d’un maire de village à ses conseillers municipaux,....

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Toutefois, en dépit de ces efforts de réhabilitation, les termes ont des difficultés à se débarrasser de leur valeur péjorative. Léon Cahun, en 1873, employant le terme « ruraux » pour désigner les représentants des électeurs des campagnes, se hâte de s’en justifier : « Je n’ai jamais considéré l’épithète de rural comme une injure » [26][26] Cahun, 1873, p. 19.. Gambetta lui-même prononce le mot, lors de sa campagne pour la dissolution, d’une façon identique à celle des communards : « la haine imbécile de quelques ruraux » [27][27] Discours au Havre, 18 avril 1872, in Gambetta, 1881,.... La presse conservatrice ne manque pas de saisir ce propos [28][28] Paris-Journal, 23 avril 1872.. Il faudra aux républicains une décennie de propagande électorale pour modifier leur orientation et leur esprit au profit du « rural » et du « paysan » [29][29] Chun, 1990 ; Hazareesingh, 1999..

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Pendant les années 1870, les républicains s’accommodent exactement, comme Émile Littré recommande, « aux hommes, aux faits, aux choses » [30][30] Littré, 1880, p. 199.. Or, les « hommes » de ce temps sont les « paysans », les « ruraux » ; les « faits » et les « choses » sont qu’il faut tenir compte de « tous les instincts conservateurs » de ces hommes et y adapter l’idéologie républicaine. Le problème, c’est que « tous les instincts conservateurs » des paysans sont approuvés avant tout par les autorités traditionnelles, comme le montre le discours d’un légitimiste [31][31] De Ventavon, Assemblée nationale, 14 septembre 187.... D’où la rivalité entre les deux forces politiques qui veulent s’assurer l’appui de la majorité de la population.

Des sociétés d’agriculture… à l’érection d’un Ministère

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Entre les autorités traditionnelles qui, plus que jamais, ont tout intérêt à garder les paysans sous leur influence et les dirigeants d’un courant politique venu du monde urbain, qui veulent détacher ces derniers de cette influence, la lutte est intense et longue. Les premiers cherchent dans le heurt des civilisations leur point d’appui essentiel, en défendant l’unité du monde rural, en mettant l’accent sur la coupure, voire l’antagonisme, entre le monde rural et le reste de la société. Par contre, les républicains, ayant gagné l’électorat urbain, s’efforcent d’établir l’union des villes et des campagnes. Dans l’organisation de la défense des intérêts agricoles, les autorités traditionnelles devancent les républicains.

Un organe conservateur : la Société des Agriculteurs de France (saf)

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La saf est fondée à la fin du Second Empire par Édouard Lecouteux, rédacteur en chef du Journal d’agriculture pratique. Son premier président est Drouyn de Lhuys, « ancien ministre des Affaires étrangères, ancien vice-président du Sénat, ancien député, ancien ambassadeur », entre autres. Comme le remarque Michel Augé-Laribé, la liste des titres est majestueuse ; il n’y manque que celui d’agriculteur [32][32] Barral, 1968, p. 79 ; Augé-Laribé, 1950, p. 67, p..... La saf commence à publier son Bulletin à partir de 1869 et a le très influent Journal d’agriculture pratique à sa disposition. Dans ses statuts définitifs publiés dans le premier numéro du Bulletin, la saf proclame qu’elle a pour but unique de « contribuer aux progrès des diverses branches de l’agriculture », de s’interdire « toutes discussions ou publications politiques » [33][33] Bulletin de la Société des agriculteurs de France,.... Mais, un an après, l’Empire s’effondre et la situation politique des années 1870 ne laisse aucune organisation tout à fait libre de fonctions politiques. Cette société de grands propriétaires souvent titrés, se mêle inévitablement au combat contre l’installation d’institutions républicaines, ce qui explique le surnom de « Société royale des agriculteurs de France » donné par ses adversaires [34][34] La Semaine agricole, 22 janvier 1882..

La riposte républicaine : la snea

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Gambetta et ses amis, en réponse à la saf devenue, à leurs yeux, plus politique qu’agricole, organisent en 1880 une société d’agriculture concurrente : la Société nationale d’encouragement à l’agriculture (snea) [35][35] À côté de la saf et de la snea, il existe une autre.... Sensibles aux critiques sur le gouvernement républicain indifférent aux souffrances de l’agriculture, ils ne peuvent laisser à la société « royale » le monopole de la tendresse pour l’agriculture. Son organe, la Semaine agricole, commence à paraître l’année suivante. Dès sa fondation, la snea affiche volontiers sa couleur politique. Elle se donne pour objectif de « venir en aide aux petits et moyens agriculteurs », contrairement aux « sociétés déjà existantes » qui représentent, selon elle, la grande culture. Elle déclare être composée de vrais amis de l’agriculture, qui lui offrent l’« intermédiaire efficace auprès des pouvoirs publics », non de ceux qui, « voulant se servir de l’agriculture pour leurs desseins la tiennent systématiquement isolée du gouvernement » [36][36] La Semaine agricole, 11 juin 1881, 19 février 1882,.... Effectivement la snea paraît constituer à la fois une sorte de groupe de pression auprès du gouvernement républicain sur les décisions en matière de politique agricole, et le porte-parole gouvernemental auprès des agriculteurs. La Semaine agricole publiera chaque semaine à partir du 5 mars 1882 (n° 41) fidèlement les actes du gouvernement et les nouvelles agricoles des Chambres où travaillent les « amis de l’agriculture ». Les « 2 000 membres titulaires et 6 000 associés » (en janvier 1882) de la snea se déclarent les « auxiliaires dévoués de la Chambre et du Sénat » [37][37] Ibid., 22 janvier 1882.. La Semaine agricole accorde également ses colonnes aux vœux des populations rurales, émis par la voie des sociétés agricoles et des conseils généraux. Ces derniers attirent l’attention particulière de la snea. Dans la circulaire du 31 mars 1883, destinée aux présidents des conseils généraux, la snea sollicite des subventions de la part des conseils généraux ainsi que des adhésions personnelles et collectives. La Semaine agricole informe les lecteurs des réactions que cette circulaire a provoquées [38][38] Ibid., 8 avril 1883..

Une forteresse républicaine : le Ministère de l’Agriculture

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La création de la snea est suivie de celle d’un département ministériel portant uniquement le nom de l’agriculture en 1881. En dépit de la demande de création d’un tel ministère par Syriès de Mérignac, représentant du Lot en 1816, le mot « agriculture » n’avait figuré dans le titre d’aucun ministère jusqu’en 1836. L’agriculture était reléguée d’abord dans les bureaux du ministère de l’Intérieur, puis dans ceux du ministère du Commerce et des Travaux publics, et ensuite, du ministère du Commerce seul. Le mot apparaît pour la première fois en 1836, à côté de celui de « commerce » sous le ministère de Martin du Nord. Il reste accolé tantôt au Commerce, tantôt aux Travaux publics. Bien que l’agriculture s’installe définitivement, à partir de 1869, à côté du commerce, divers services agricoles restent dispersés, ballottés dans les ministères tels que celui de l’Intérieur ou des Finances [39][39] La demande de Syriès de Mérignac est mentionnée par.... La création d’un ministère spécial de l’Agriculture est une occasion de les réunir dans une sphère élargie et homogène [40][40] Un fait intéressant est l’emploi de ce mot « création ».... Ainsi, Gambetta, en constituant un ministère autonome et richement pourvu, veut son fonctionnement harmonieux et économique. Néanmoins, il vise un but autre que technique, c’est-à-dire d’ordre politique : obtenir pour l’agriculture une représentation plus puissante au sein du gouvernement républicain qu’elle ne l’était sous les divers régimes précédents, et attacher d’une manière durable au régime de la République le paysan, « élément le plus robuste et le plus sain de la patrie » [41][41] Reinach, 1884, p. 175..

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La nouvelle organisation ministérielle ne manque pas de soulever des critiques de droite à gauche pour des raisons diverses telles que l’augmentation du budget, la ruine de la solidarité entre l’agriculture et le commerce, les conflits d’attribution [42][42] Voir les interventions de Prince de Léon, député légitimiste,.... Le ministère de l’Agriculture naissant, approuvé, certes, par un grand nombre, mais à peine toléré par ceux qui le considèrent comme une sorte de superfétation, doit traverser une période assez difficile, durant laquelle de nombreux ministères essaient de le supprimer ou de diminuer son importance. Le ministère de Freycinet, qui suit le Grand ministère, tente de modifier le ministère à la façon d’avant Gambetta, et y parvient largement. Mais le ministère de l’Agriculture échappe à la tempête qui fait sombrer par exemple le ministère des Arts, grâce au zèle de Léon Say qui insiste en acceptant le portefeuille des Finances sur le maintien de « la plus importante réforme introduite par Gambetta » [43][43] La Semaine agricole, 5 février 1882.. Cependant, l’agriculture est une grande absente dans la déclaration du gouvernement de Freycinet, contrairement à celle de son prédécesseur [44][44] Chambre des députés, 31 janvier 1882.. En 1886, c’est la réorganisation intérieure du ministère de l’Agriculture qui est proposée [45][45] La Semaine agricole, 31 octobre 1886., tandis qu’il semble y avoir eu encore des tentatives de suppression du ministère de l’Agriculture lors de la crise ministérielle de mai 1887 [46][46] Après la nomination de Barbe, député de Seine-et-Oise,.... Le ministère de l’Agriculture survit à toutes ces tentatives. Il n’est ni supprimé ni remanié. Car il est accueilli comme utile par les agriculteurs [47][47] Voir les vœux de plusieurs conseils généraux, en 1887,..., utile aussi, par voie de conséquence, pour les républicains du gouvernement. Le ministère spécial de l’Agriculture est le symbole de la sympathie dont témoignent les républicains du gouvernement envers les agriculteurs.

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De plus, le ministère ne reste pas une institution platonique, mais constitue petit à petit une forteresse autour de laquelle s’organise la propagande républicaine. Sa création même donne sujet à la propagande gouvernementale. À l’approche des élections, la presse républicaine et agricole, la Semaine agricole en tête, fait l’éloge de la République, qui s’est tellement occupée d’améliorer le sort des agriculteurs qu’elle a pris la résolution de créer un ministère de l’Agriculture [48][48] Ibid., 4 octobre 1885.. À la veille des élections législatives de 1889, qui semblent menacées par la montée boulangiste, l’administration agricole est impliquée dans la pression électorale pour sauvegarder le régime. Faye, ministre de l’Agriculture du moment, adresse aux chefs de service sous ses ordres une circulaire rappelant qu’ils doivent à la République leur entier dévouement et leur demande de faire travailler tous les agents de leurs services en rapports étroits avec le préfet du département pour le triomphe de la République [49][49] Ibid., 22 septembre 1889..

Une propagande continue : concours et médailles

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En périodes non-électorales, les concours agricoles se révèlent fertiles comme terrain de propagande. Les récompenses aux exposants des concours sont remises par le ministre de l’Agriculture en personne, accompagné des parlementaires républicains de la région et des représentants de la snea. Ces visites ministérielles servent aussi bien à exposer l’action gouvernementale qu’à accroître l’influence de la snea dans les départements. Elles sont suivies et commentées par la presse républicaine et donnent lieu à des banquets et discours au cours desquels la relation intime de la République et de l’agriculture est largement soulignée et applaudie. Pour n’en prendre qu’un exemple, la tournée de Mahy dans le Midi, en mai 1882, se déroule suivant un programme bien dessiné. Entouré de Naquet, Poujade et Saint-Martin, députés du Vaucluse, ainsi que de Foucher de Careil, président de la snea, le ministre témoigne sa sympathie aux vignobles touchés par le phylloxera, encourage les efforts pour planter des cépages américains et décerne la prime d’honneur à un certain Fortunet qui, par la submersion, a su préserver les vignes des atteintes de cette épidémie. Puis il se rend à Montpellier pour visiter l’école d’agriculture et n’oublie pas de féliciter le département d’avoir de « précieux auxiliaires au Parlement » en citant tous ces noms : Gaston Bazille et Griffe au Sénat ; Vernière, Salis, Ménard-Dorian et Vernhes à la Chambre. Il se rend ensuite au concours d’Albi pour présider la distribution des récompenses [50][50] Voir les éphémérides de ce voyage : La Semaine agricole,....

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La distribution des récompenses ne se limite pas au cadre des concours régionaux. Le ministère de l’Agriculture veut se doter d’un meilleur système de distinction honorifique. Proposé par Foucher de Careil au nom de la snea en novembre 1881, l’ordre du Mérite agricole est créé un an et demi plus tard, grâce à l’initiative du ministre de l’Agriculture, Jules Méline. La Semaine agricole félicite l’« heureuse naissance de l’ordre du Mérite agricole », dont la snea est la mère et le ministre de l’Agriculture le père [51][51] Ibid., 29 juillet 1883.. Le créateur de cette distinction honorifique veut compenser la part minime qui est faite à l’agriculture dans la répartition des grades de la Légion d’honneur et récompenser les services rendus par ceux qui se consacrent à la pratique agricole ou par ceux qui contribuent, soit dans les fonctions publiques, soit par leurs travaux scientifiques à faire avancer le progrès agricole [52][52] Voir le rapport de Méline à Grévy, Journal officiel,.... C’est la seconde catégorie qui est le plus souvent honorée par cet ordre. À en juger par les listes des chevaliers, les hommes de science comme Pasteur et les hauts fonctionnaires du ministère comme Teisserenc de Bort s’emparent de la décoration.

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Par conséquent, la snea et le ministère de l’Agriculture ne sont que les deux côtés, « privé » et « officiel », de la même représentation. Selon les phrases presque identiques de Lecouteux et Foucher de Careil, dans un « pays centralisé » comme la France, l’œuvre agricole ne peut résulter que de l’action combinée de l’initiative privée et de celle du gouvernement [53][53] Journal d’agriculture pratique, 26 janvier 1882, t..... Lors de la célébration du huitième anniversaire de la snea, Foucher de Careil, son premier président, se vante de la présence de quatre ministres de l’Agriculture, Devès, Barbe, Gomot et Méline, pour fêter l’occasion [54][54] Journal d’agriculture pratique, 12 février 1888.. Il n’est donc pas étonnant qu’un ministre de l’Agriculture déclare ouvertement que le programme de la snea est identique à celui de son administration [55][55] Lors de la réception officielle du Nouvel An : La Semaine.... Le ministère de l’Agriculture et la snea, créés quasi simultanément, s’influencent et s’entraident de même qu’ils partagent leur personnel.

Des parlementaires « ruraux »

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L’initiative gouvernementale, sans être négligeable, tend à se contenter de mesures symboliques comme l’institution de l’ordre du Mérite agricole ou à envisager des projets à longue échéance. En plus, les gouvernements républicains successifs sont toujours soumis à la pression du Parlement. En fait, ils semblent mener moins une politique agricole selon leurs convictions que mettre en œuvre une série de solutions immédiates que leur dictent les députés et les sénateurs « ruraux ». Conscients que les électeurs jugent d’après des résultats tangibles, ces derniers tendent, eux, à exiger des actions à court terme en faveur de l’agriculture.

Les questions agricoles

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Les débats parlementaires, notamment sur le budget de l’agriculture, sont particulièrement révélateurs à l’égard de l’attention dont témoignent ces parlementaires. Sur la moindre réduction de crédits, ils protestent, en manifestant leur phrase favorite que, vu les souffrances de l’agriculture française et la crise qu’elle traverse, s’il est un budget qui ne doit pas être restreint, c’est celui de l’agriculture, qui a le droit aux faveurs. De Roys, demandant au gouvernement d’accorder à l’agriculture des dégrèvements, exprime la position des parlementaires ruraux et gouvernementaux :

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« Il est certain que le gouvernement républicain a beaucoup fait pour l’agriculture, mais ce qu’il a fait ne pourra porter de fruits que dans l’avenir ; dans le présent, on n’en ressent pas encore les bienfaits. […] Avant que les nouvelles méthodes d’agriculture soient entrées dans les mœurs des populations rurales, il se passera encore bien du temps, et je crois que, si on ne lui donne que cette perspective, l’agriculture aura encore longtemps à souffrir et à se plaindre. Si les populations rurales, les cultivateurs doivent être reconnaissants au gouvernement de la République des jours meilleurs qu’il leur prépare, ils ont cependant à demander autres choses [56][56] Chambre des députés, 19 novembre 1883.. »

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« Autres choses », ce sont le dégrèvement de l’impôt foncier, la défense du producteur contre le falsificateur, des aides matérielles aux viticulteurs « phylloxérés », ou bien le relèvement des tarifs des douanes. Et la reconnaissance des populations rurales est indispensable aux parlementaires qui doivent se présenter devant elles. L’approche des élections générales de 1885 par exemple pousse les députés sortants à « interpréter les colères » de leurs électeurs relativement à la question brûlante du régime douanier. Bien que les républicains dédaignent les conservateurs « soi-disant candidats agricoles », cette tactique est loin d’être le monopole de la droite. Ils ont prévu, dès le début de la Troisième République, la direction que prendrait le suffrage universel, et poursuivi leurs efforts pour sceller l’alliance de la République et de l’Agriculture.

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À l’échéance des Chambres, la Semaine agricole passe en revue, région par région, les sénateurs et les députés, qui dans la dernière législature, ont rendu service à l’agriculture. Les candidats républicains soutenus par la snea se nomment volontiers eux-mêmes « candidats agricoles ». La Semaine agricole en publie la liste et la brève biographie. Il en est de même pour les nouveaux élus. On voit apparaître les portraits des « amis de l’agriculture », qui seront les défenseurs autorisés de la démocratie agricole dans le prochain Parlement. Comme de Lagorsse, candidat heureux dans l’arrondissement de Valognes (Manche), qui explique son succès, « s’occuper des intérêts de l’agriculture, c’est encore la meilleure manière de faire de la bonne politique » [57][57] La Semaine agricole, 16 février 1890..

Les « Amis de l’agriculture »

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Ces amis de l’agriculture commencent à se réunir à partir de 1883, sous la dénomination collective de « groupe agricole » [58][58] Il paraît que le groupe agricole existe déjà dans l’Assemblée.... L’idée de regrouper les intérêts agricoles de la Chambre des députés est de Charles Fleury, député républicain de l’Orne. Le groupe, présidé ensuite par Gustave Jametel, député républicain de la Somme, semble compter en 1884 une centaine de membres [59][59] En mars 1884, le groupe décide, sur la proposition.... En juin 1885, Jametel cède à son tour la présidence à Méline, qui vient de quitter le ministère de l’Agriculture. Désormais, la présidence du groupe sera confiée à celui-ci quasi-constamment [60][60] Méline laisse cette place à Gomot en mai 1888, lui-même....

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Le rôle qu’aspire à jouer ce groupe est exposé par son secrétaire, Demarçay : le groupe agricole n’a pas à faire double emploi avec le conseil supérieur du ministère de l’Agriculture, mais à intervenir par un de ses membres dans toutes les questions qui touchent aux intérêts agricoles, s’entendre sur l’attitude à adopter, s’unir pour le vote, et exposer ses revendications et son désir d’obtenir les résultats promis aux électeurs des campagnes [61][61] La Semaine agricole, 19 octobre 1884 ; procès-verbaux.... Ce rôle parlementaire se joue en étroite collaboration avec le ministère de l’Agriculture. Souvent le groupe envoie, avant qu’il ne prenne acte de ses décisions à la Chambre, ses délégués au ministre de l’Agriculture, pour connaître son attitude à l’égard des décisions prises par le groupe. Son efficacité grandissant, même les députés en dehors du groupe viennent lui demander d’entreprendre les démarches nécessaires, lorsqu’il s’agit d’un problème agricole qu’ils souhaitent voir résolu [62][62] Voir la lettre de Clech, député du Finistère, datée....

Groupe agricole et esprit de parti

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Méline, dans son premier discours en tant que président du groupe agricole, prononcé le 2 juin 1885, parle de « toutes les nuances politiques » qui sont venues se fondre dans ce groupe. Toutefois, ce sont essentiellement les républicains qui constituent ce dernier [63][63] Malheureusement nous n’avons pu trouver la première.... D’ailleurs, Méline lui-même termine son discours avec un paragraphe de caractère bien politique, qui dévoile l’antagonisme entre la droite et la gauche :

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« Je sais bien, messieurs, qu’il est facile, trop facile de nier l’évidence et je ne suis pas surpris que l’esprit de parti pousse la hardiesse jusqu’à proclamer que la République n’a rien fait pour l’agriculture et qu’elle est toujours sacrifiée. Je suis sans inquiétude sur les effets de pareilles manœuvres et ceux qui comptent sur leur succès se trompent d’époque. Ils oublient trop qu’aujourd’hui nos agriculteurs savent lire et qu’ils ont une bonne mémoire. Quand ils jettent un regard en arrière, ils n’aperçoivent que des gouvernements qui leur ont prodigué les promesses, et ils comprennent que la République qui s’est chargée de les tenir avait une tâche très lourde. Elle n’a pas la prétention de l’avoir achevée, mais elle a celle de l’avoir avancée plus qu’aucun autre gouvernement, et à ceux qui l’accusent de n’avoir rien fait, elle peut se borner à répondre : Citez-nous une Chambre qui ait plus fait pour l’agriculture que la Chambre de 1881 [64][64] Arch. Nat. C 8278, séance du 2 juin 1885. Il est évident.... »

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Au lendemain des élections de 1885, on voit se constituer à la Chambre des députés deux groupes agricoles. Un groupe s’est fondé d’abord dès le mois de novembre 1885, avec Méline pour président. Méline fait appel à tous les élus sans distinction d’opinion, et la présence d’une dizaine de députés de la droite est signalée dans la liste, qui compte, selon la Semaine agricole, environ cent membres [65][65] 13 décembre 1885.. Mais la droite, sans doute rendue confiante par son succès lors des dernières élections, décide de constituer son propre groupe agricole sous la présidence de Legrand de Lecelles, député du Nord. La saf appelle ce dernier le « groupe agricole le plus nombreux », car il compte, selon elle, 130 membres, alors que l’effectif de l’autre paraît réduit à 83 [66][66] Bulletin de la saf, 15 décembre 1885.. Toutefois, le groupe agricole républicain ne cesse de grandir au cours de la législature. À la veille des élections de 1889, on peut compter 142 membres dans la liste publiée en même temps que le discours de Gomot, cité plus haut. Il semble que se sont joints à ce groupe agricole certains députés ayant appartenu à celui de la droite, tels que le comte de Juigné ou Saint-Martin, respectivement vice-président et secrétaire de ce dernier [67][67] Ibid. ; Gomot, 1889..

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Au début de la législature de 1889, deux groupes agricoles se sont constitués presque en même temps : l’un, à gauche, par Méline, le 25 novembre 1889 ; l’autre, à droite, autour de l’amiral de Dompierre d’Hornoy, le 26 novembre. Cependant, des deux côtés se manifestent l’« esprit de conciliation » et le « vent d’apaisement » [68][68] Le Temps, 27 novembre 1889 ; La Semaine agricole, 1er.... Le second groupe, dont la liste comprend plus de 110 noms, décide, dès sa première réunion, de fusionner avec le groupe présidé par Méline [69][69] Ibid., 8 décembre 1889.. Lors de la séance du 5 décembre 1889, ce dernier est nommé président du groupe agricole unique [70][70] Arch. Nat. C 8278..

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Comprenant désormais plus de 300 membres, le groupe se divise en trois sections : celle des tarifs douaniers sous la direction de Méline ; celle des impôts sous Ribet ; et celle des questions diverses sous Viette [71][71] Ibid., séance du 12 décembre 1889 ; La Semaine agricole,.... Ce désir de fusion de « ceux qui placent les intérêts agricoles au-dessus de passions politiques » est renforcé par l’expiration prochaine des traités de commerce. Désormais, quand un membre républicain du groupe parle de « nos adversaires », il semble désigner plus souvent le groupe industriel et commercial dirigé par Lockroy que ses rivaux monarchistes. La fusion est également rendue moins difficile par les résultats des élections générales de 1889, très différents de ceux de 1885. L’équilibre droite-gauche est devenu plus clair. Le président du groupe fusionné en profite pour expliquer le caractère de son groupe à l’occasion de la distribution des récompenses de la Société des agriculteurs du Nord, le 22 décembre 1889 à Lille :

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« Les honorables collègues de la Droite qui sont venus au groupe agricole savent très bien que ce groupe travaille pour la République en même temps que la France et les membres de la Gauche savent aussi que le groupe ne fait que chercher un terrain neutre sur lequel on puisse étudier et traiter les plus grands intérêts du pays sans immixtion des passions politiques [72][72] Arch. Nat., C 8278, 29 décembre 1889.. »

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Cependant, cet esprit d’union ne durera pas longtemps. En janvier 1890, la séparation se produit, cette fois du côté de la gauche. Sur l’initiative de Viette, Delmas, Philipon et Deluns-Montaud, se forme un « groupe agricole exclusivement républicain » comptant 110 membres, dont un certain nombre continuent à faire partie du groupe agricole de fusion [73][73] Ibid., 26 janvier et 9 février 1890.. La séparation n’est donc pas complète. De plus, en cas de besoin, les deux groupes agricoles de la Chambre des députés travaillent en unissant leurs forces [74][74] Par exemple, la réunion des deux groupes agricoles.... Il n’en reste pas moins que cette division montre l’importance de la couleur politique, en dépit de sa prétention de réunir ceux qui mettent les intérêts agricoles au-dessus des querelles et des passions politiques.

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Au Sénat également, un groupe agricole se constitue à partir de 1885. Ici, l’esprit de parti ne joue pas un rôle aussi important qu’à la Chambre des députés, et le groupe est toujours unique. Composé essentiellement de républicains modérés tels que Loubet, Bouteille, Casimir Fournier, ou Chiris, le groupe agricole au Sénat comprend néanmoins un certain nombre de monarchistes comme Auguste Paris [75][75] Ibid., 13 décembre 1889.. Le groupe travaille en liaison avec celui de la Chambre des députés pour rechercher en commun les moyens d’appuyer les propositions concernant diverses mesures agricoles. Les contacts ont lieu à tous les niveaux. Leurs présidents, bureaux, ou délégués, se rencontrent fréquemment pour décider des positions à prendre vis-à-vis des lois agricoles en discussion, ou pour faire de nouvelles propositions auprès du gouvernement. Il est significatif que, durant la législature 1885-1889, où il y a à la Chambre des députés deux groupes agricoles, le groupe agricole du Sénat travaille intimement avec celui de la gauche [76][76] Ibid., séances des 30 novembre et 4 décembre 1885 ;....

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Ces amis de l’agriculture multiplient leurs efforts pour obtenir du Parlement les mesures réclamées par leurs électeurs. Ils adressent à tous leurs collègues parlementaires des questionnaires, soit pour leur demander de formuler des mesures législatives d’ordre général, soit pour poser des questions précises sur tel ou tel problème spécifique [77][77] Un exemplaire imprimé du questionnaire sur la question.... Les groupes ont contribué, par leurs études préalables et leurs votes solidaires, aux législations des mesures concernant le monde agricole, y compris celle des tarifs des douanes.

Une nécessité : la conversion au protectionnisme

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Les républicains, bien qu’ils dénoncent le « Coup d’État douanier » de Napoléon III, sont pour la plupart des libéraux en matière économique. Dans les circonstances de la création de la snea, il n’y a pas que la question politique. La snea est « née d’une scission qui s’est opérée au sein de la saf à l’occasion du mouvement protectionniste dans lequel la majorité de la saf se lança avec une ardeur inconsidérée, à la suite de quelques leaders intéressés » [78][78] Article de Dufrénoy sur les sociétés d’agriculture.... La minorité libre-échangiste s’est alors, paraît-il, séparée de la saf pour former la snea.

Au départ : une identité libre-échangiste

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La saf, qui était elle-même libre-échangiste lors de la fondation et s’opposait aux tentatives protectionnistes de Thiers, se convertit donc au protectionnisme vers 1880, au moment même où débute la République des républicains. Les grands propriétaires de la saf, conservateurs et antirépublicains, préfèrent cette solution à d’autres formes d’assistance qui pourraient les défavoriser par rapport à leurs concurrents politiques. Le protectionnisme, lui, fonctionne pour tous les producteurs, y compris ceux qui sont hostiles au régime [79][79] Meadwell, 2002, p. 636-637.. En plus, ce revirement offre à la saf un formidable outil de propagande contre la République qui mène une politique libérale. La saf est devenue, la République française le souligne, « profondément protectionniste et cléricale » [80][80] 4 avril 1880..

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La snea, républicaine et libre-échangiste, est créée pour faire face à cette situation. La Semaine agricole affiche explicitement la prise de position de la snea lorsqu’elle présente aux lecteurs un des députés sortants à la veille des élections de 1881 :

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« La discussion du tarif général des douanes a été pour M. Noirot une occasion d’affirmer une fois de plus son inébranlable confiance dans le triomphe définitif qui se résume dans une formule unique : la liberté [81][81] La Semaine agricole, 6 août 1881.. »

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Elle parle chaque fois que l’occasion se présente de « l’impossibilité de protéger efficacement l’agriculture par des droits élevés imposés aux produits étrangers » [82][82] Ibid., 23 juillet 1881.. En face de la saf qui commence à mener activement la campagne protectionniste dès le début des années 1880, la snea essaie de mettre les agriculteurs en garde contre « le mot protection qui rime avec celui de réaction » [83][83] La Semaine agricole, 26 octobre 1884..

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La création d’un ministère spécial de l’Agriculture n’est qu’une des mesures prises pour satisfaire les agriculteurs autrement que par l’élévation du tarif douanier. D’ailleurs Gambetta, élu membre du Cobden Club de Londres en 1875, est un champion du libre-échange [84][84] Bury, 1973, p. 86. Voir également son discours sur.... Il nomme Paul Devès, un « libre-échangiste de la plus belle eau » [85][85]  Augé-Laribé, 1950, p. 77., ministre de l’Agriculture ; Edmond Caze qui est membre fondateur et vice-président de la snea, sous-secrétaire d’État à l’Agriculture [86][86] La Semaine agricole, 20 novembre 1881.. Nous avons témoigné qu’après la chute du Grand Ministère, le maintien du ministère de l’Agriculture était réclamé ardemment par Léon Say, un des acteurs les plus connus du libre-échange [87][87] Il prendra la présidence de la Ligue nationale contre.... En 1884 encore, Jules Ferry et Jules Méline, président du conseil et son ministre de l’Agriculture, se montrent réticents au relèvement du droit sur les céréales. Dans un entretien qu’ils ont avec le conseil général de l’Aisne, ils formulent des « réserves expresses » à ce sujet. La Semaine agricole, après avoir résumé cet entretien, conclut :

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« Nous ne pensons pas que les agriculteurs de l’Aisne suivent une bonne voie en demandant pour le blé des droits protecteurs. C’est du progrès à reculons. […] Le fait est que la protection à outrance causerait la ruine de l’Agriculture » [88][88] Ibid., 21 septembre 1884..

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Toutefois, la majorité républicaine, qui gouverne grâce à l’appui des campagnes, ne peut que répondre à leurs réclamations : « Il faut que le paysan, continuelle ressource de la France […] sache que le Parlement est résolu à s’occuper de nos intérêts, à soutenir sa cause » [89][89] Paul Deschanel, Chambre des députés, 28 juin 1886.. Cette cause du paysan, dont doivent s’occuper les républicains de gouvernement, change au cours des années, passant du libre-échange à la protection.

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L’agriculture française est loin d’avoir été la victime des traités de commerce et elle continue à en tirer une part non négligeable de sa croissance [90][90] Nadau, 1985, p. 339.. Mais la relative prospérité de l’agriculture touche à sa fin. Les mauvaises récoltes de la fin des années 1870 ont pour conséquence une augmentation dramatique des importations de produits agricoles étrangers. L’enquête de 1879 sur la situation de l’agriculture française, organisée par la snaf à la demande du ministre de l’Agriculture et du Commerce, montre que les céréaliers revendiquent la protection douanière et que la position des éleveurs est plutôt réservée à ce sujet. Quelques-uns s’interrogent sur l’urgence et l’opportunité de la protection douanière. Ils ne veulent s’associer à une campagne entreprise dans l’intérêt de « quelques industries qui se cachent sous le masque agricole » [91][91] Snaf, 1879-1880, i, p. 451.. La commission de la snaf, interprétant ces réponses variables à sa manière, tire la conclusion : « Le régime commercial des grains donne, depuis 1861, la preuve de ses avantages. Il ne faut rien y changer » [92][92] Ibid., ii, p. 126.. Aussi le gouvernement ne tient-il compte que très partiellement du point de vue des agriculteurs dans la loi douanière du 7 mai 1881 [93][93] Malgré la divergence d’intérêts, la majorité des réponses....

Un lent retournement dans les années 1880

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Si, pendant la campagne douanière de 1878 à 1882 le monde agricole garde ses distances vis-à-vis de l’industrie protectionniste ainsi que du commerce libre-échangiste, le protectionnisme l’emportera par la suite. Durant la décennie 1880 et au-delà, la question qui préoccupe le monde agricole entier est celle de la protection. Les producteurs touchés par l’arrivée massive de blé américain deviennent protectionnistes avant tous les autres [94][94] Les importations nettes de blé passent de 0,3 % en.... Il ne s’agit pas seulement des « 150 000 ou 200 000 grands propriétaires » évoqués par les députés libre-échangistes, mais des « 18 à 20 millions de cultivateurs, 7 ou 8 millions d’hommes appartenant aux industries annexes à l’agriculture » qui, à tort ou à raison, attachent de l’importance au prix du blé [95][95] Les chiffres sont de Dreyfus et de Léon Maurice : Chambre.... Selon Méline, « il n’y pas de producteurs de blé, si petit qu’il soit, qui ne porte, à un moment donné, son blé au marché » [96][96] Chambre des députés, 6 juillet 1886. Les arguments.... Les viticulteurs, logiquement les principaux défenseurs du libre échange, mais dévastés par l’irrésistible avancée du phylloxera, sont en train de perdre confiance [97][97] Sur la crise phylloxérique : Garrier, 1989.. Ces crises mettent donc sur la défensive les deux secteurs agricoles les plus importants en France. Pour les représentants du monde agricole, le protectionnisme est un moyen commode d’exprimer leur solidarité avec les producteurs touchés, et les thèmes protectionnistes leur offrent un langage unificateur [98][98] Nadau, 1985, p. 342..

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On sait qu’avant même le tarif douanier général dit « Méline » de 1892, diverses lois se sont suivies, portant modifications des droits sur les produits agricoles [99][99] Voir, entre autres, une petite brochure de Ronna, membre.... Le bilan économique des décisions prises en matière douanière nous intéresse moins que l’enjeu politique de la question durant les années 1880 [100][100] Augé-Laribé fait un bilan extrêmement négatif. Il reproche.... Parmi ces décisions, la loi du 28 mars 1885 et celle du 29 mars 1887 sur les céréales sont des plus intéressantes dans la mesure où elles témoignent les conversions successives de divers agents agrariens républicains aux pratiques protectionnistes, à commencer par le groupe agricole, la snea, la commission parlementaire, le ministère de l’Agriculture, jusqu’au gouvernement lui-même. Ils ont compris que le monde agricole s’était converti à la protection, et qu’il ne fallait pas laisser cette carte à leurs concurrents.

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Lors de la session d’automne 1884, un grand nombre de conseils généraux se prononcent en faveur du relèvement des droits de douane [101][101] La Semaine agricole, 7 et 14 septembre 1884., et la Semaine agricole durant cet automne et cet hiver signale chaque semaine des vœux et des pétitions de la part de sociétés et comices agricoles. Or, l’année 1885 est celle des élections. En janvier arrivent les sénatoriales, dont les candidats doivent afficher leur opinion sur la question. En octobre, il y aura les élections législatives, et les députés sortants seront jugés par les électeurs sur leur action parlementaire. Les réunions protectionnistes deviennent politiques. L’étendue de l’engagement de la question dans la campagne des élections sénatoriales de janvier 1885 [102][102] Lecouteux, « L’Agriculture et les élections sénatoriales »,... et les résultats de celles-ci ne laissent pas de doute sur le sentiment protectionniste des agriculteurs.

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Les représentants agricoles dans les Chambres ne peuvent que prendre en compte ce sentiment. Dès la rentrée parlementaire de l’automne 1884, les membres du groupe agricole commencent à critiquer le gouvernement dont le projet, déposé le 14 août, ne concerne que le relèvement des droits d’entrée du bétail étranger. Demarçay juge le projet « insuffisant » ; Lasserre ne voit dans celui-ci qu’une « satisfaction platonique ». Le groupe propose alors un amendement pour traiter « la vraie question », celle des céréales [103][103] Arch. Nat., C 8278, séance du 17 octobre 1884.. On lit dans le même numéro de la Semaine agricole, dans la même rubrique « Nouvelles Agricoles des Chambres », deux nouvelles plutôt discordantes : d’une part, le groupe agricole a décidé de proposer un droit d’entrée de 4 francs par quintal de blé ; de l’autre, la commission des tarifs de douane a décidé de ne point prendre l’initiative d’une proposition concernant les céréales et de se borner à soumettre à la Chambre des propositions concernant l’importation des bestiaux [104][104] La Semaine agricole, 2 novembre 1884..

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Mais la commission finira, en dépit de sa réticence, par s’occuper également du droit sur les céréales. Au moment de l’ouverture de la discussion, la Chambre vote, sur la demande de Graux, membre du groupe agricole, la priorité des céréales sur le bétail [105][105] Journal officiel, 3 février 1885 ; La Semaine agricole,.... Après plusieurs jours de lutte de chiffres, elle arrive finalement à 3 francs pour le blé le 25 février [106][106] Le droit sur le blé voté, le reste (la farine de blé,.... Après une rapide navette entre la Chambre et le Sénat qui ne modifie pas, la loi est promulguée le 28 mars 1885.

L’affirmation du protectionisme (1885-1892)

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Cependant, ces droits « modérés » et « sages » s’avèrent vite insuffisants. Le prix du blé continue à baisser. La baisse provoque de nouveau la demande de l’élévation des droits de douane. Aux élections générales de 1885, la dimension politique de la question est devenue évidente. Les protectionnistes l’emploient comme plate-forme électorale, avec succès. L’échec du ministre de l’Agriculture, Hervé Mangon, dès le premier tour des élections montre bien l’état des choses [107][107] Membre de la saf, ensuite celui de la snea, Hervé Mangon.... La nouvelle Chambre est confrontée donc dès le lendemain des élections aux revendications dans ce sens.

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Huit mois à peine après la promulgation de la loi, de nouvelles propositions arrivent au bureau de la Chambre. La prise en considération de ces propositions est votée à une large majorité (334 voix contre 175) et la Chambre nomme une commission de 22 membres [108][108] Chambre des députés, 7 décembre 1885.. La commission lui présente un projet de droit variable pour le blé [109][109] Un droit de 5 francs jusqu’au cours de 25 francs ;.... La discussion est très vive. Il y a un changement des porte-parole dans chaque camp. À côté des vétérans tels que Méline, de Roys, Rouvier, Frédéric Passy, les nouvelles recrues comme Borie, Wickersheimer, libre-échangistes, Deschanel, Sevaistre, protectionnistes, se font entendre. Les élections générales de 1885 ont grossi les rangs des protectionnistes au sein de la Chambre, qui semble prête à accepter le projet de la commission [110][110] Au moment de la première délibération sur les nouvelles.... Néanmoins, les arguments du ministre de l’Agriculture, Develle, au nom du gouvernement, convainquent la Chambre de renvoyer le projet à la commission [111][111] Le conseil des ministres est animé de sentiments libre-échangistes..... Le ministre demande qu’on lui laisse du temps pour accomplir une réforme nécessitée par l’établissement du droit variable. La Chambre se range à l’avis du ministre et, par une majorité de 9 voix (273 contre 264), elle se prononce pour le renvoi à la commission [112][112] Chambre des députés, 10 juillet 1886.. La Semaine agricole estime que le renvoi équivaut à un abandon de la loi, et qu’il permet aux adversaires de la République de prétendre qu’elle ne sait ce qu’elle veut, ni ce qu’elle fait dans la matière des intérêts agricoles [113][113]  La Semaine agricole, 18 juillet 1886. On peut lire....

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Quelques mois plus tard la commission revient au droit fixe de 5 francs, le fonctionnement possible d’un système de droit variable n’étant pas trouvé par le gouvernement. La Chambre commence à discuter le 17 février 1887. Avec l’appui du ministre de l’Agriculture, Develle, cette fois-ci [114][114] Le conseil des ministres est animé de sentiments libre-échangistes...., la Chambre donne à la commission son approbation à une majorité de 79 voix, et le Sénat, à celle de 100 voix [115][115] Au Sénat, Foucher de Careil, président de la snea,.... La nouvelle loi est promulguée le 29 mars 1887.

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Pour la période 1887-1892, la lutte se déroule entre les libre-échangistes, qui veulent renouveler les traités de commerce et les protectionnistes, qui veulent d’abord établir un tarif général fort, et exclure le plus possible d’articles des traités, voire renoncer totalement aux traités de commerce. Le résultat de la lutte est déjà prévisible lors de la nomination d’une grande commission au début de 1890. Choisie parmi non moins de 250 concurrents pour 55 sièges, elle compte 28 protectionnistes irréductibles et dix protectionnistes modérés [116][116] Voir la liste des 55 membres publiée dans ibid., 2.... Cela signifie que les protectionnistes irréductibles constituent à eux seuls la majorité absolue dans la commission chargée d’étudier le futur régime douanier français. Ces choix sont naturellement imposés par l’opinion du pays, exprimée lors des élections de 1889. C’est par cette voie, celle de l’emprise électorale, que le protectionnisme recrute de nouveaux partisans.

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Désormais, les agrariens républicains, que ce soit dans les associations agricoles, au Parlement ou du gouvernement, n’osent plus dresser d’obstacles au protectionnisme. La snea qui prenait l’attitude réservée sur la question jusqu’au début de l’année 1885 (« il ne faut pas exagérer les effets de la concurrence étrangère » [117][117] La Semaine agricole, 4 janvier 1885.) se voit poussée vers le protectionnisme après les élections générales de 1885. À partir de juin 1887, on lit sur les pages de son organe les « idées économiques du gouvernement » à chaque constitution ministérielle, où sont énumérés les votes douaniers de tous les membres du gouvernement. En 1889, le rapport d’Alphonse Ledru, « la politique douanière et l’agriculture » est lu à l’assemblée générale de la snea, dans lequel le rapporteur résume sans ambiguïté la nouvelle position officielle : « Les traités de commerce ont été funestes à l’agriculture française » [118][118]  Ibid., 30 janvier 1889.. La snea, qui a déclaré au début qu’« il n’y a rien de commun entre nous et la saf » [119][119] Ibid., 22 janvier 1882., emprunte le même chemin du protectionnisme que sa rivale. La conversion apparaît complète.

La campagnocratie républicaine : une double conversion

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Sans doute Wickersheimer dit-il la vérité lorsqu’il prononce en janvier 1886 cette phrase :

« J’ai le regret de constater que lorsqu’on interroge quelques-uns de nos collègues républicains, ils prétendent partager nos principes en matière de libre-échange ; tandis qu’en fait ils se sont laissés gagner par les arguments de nos adversaires [120][120] Chambre des députés, 3 juillet 1886.. »

Quelques années plus tard, ces « collègues républicains » semblent partager les principes de ces « adversaires ».

Des républicains «ruralisés»

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En fait, on peut discerner la division du parti républicain autour de la question douanière dès le moment où l’anticléricalisme n’arrive plus à faire la « concentration républicaine ». Ce n’est pas un hasard si le ministre de l’Instruction, Goblet, invoque le danger du mouvement clérical, quand il demande la priorité pour son projet de loi relatif à l’enseignement sur celui du relèvement des droits. Or, la concentration républicaine ne paraît plus à l’ordre du jour, parce que Ganault, membre du groupe agricole républicain, s’y oppose en demandant la priorité de la loi douanière. La Chambre rejette la demande de Goblet [121][121] Chambre des députés, 26 juin 1886.. En face de cette question douanière qui ne respecte pas le clivage politique de la décennie précédente, et bien que la droite compte quelques dissidents, en particulier parmi les bonapartistes, c’est le parti républicain qui se trouve divisé en deux camps bien nets : les républicains libre-échangistes de la France urbaine s’opposent aux républicains protectionnistes représentant la France rurale. L’union des villes et des campagnes, chère chez les républicains des années 1870, paraît tomber en désuétude.

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Il semble que les républicains libre-échangistes emploient l’expression de « députés ruraux » ou « électeurs ruraux » dans le sens retrouvé des années de la fin de l’Empire et de l’Assemblée nationale de 1871 [122][122] Chambre des députés, 6 juillet 1886., alors que les discours des républicains protectionnistes ne sont pas très éloignés de ceux de leurs ennemis d’il y a à peine une ou deux décennies.

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Dès les élections de 1881, les républicains modérés font allusion au contraste frappant entre la raideur des formules et les aspérités de l’intransigeance de certaines circonscriptions urbaines, et le calme général dont jouissent les circonscriptions rurales. Ils laissent entendre leur opinion d’après laquelle la République, en dépit de la brutalité des intransigeants qui « déshonorerait Paris, si Paris pouvait être confondu avec la horde de déclassés sans patrie » [123][123] La Semaine agricole, 28 août 1881., prospérerait sous la sauvegarde de la paysannerie, considérée comme réservoir de la société française. On a l’impression qu’ils sont autant, sinon plus, gagnés par la cause paysanne que les paysans ne sont gagnés par la cause républicaine. Les agriculteurs que Méline félicite pour leur capacité de lecture et de mémoire [124][124] Son discours du 2 juin 1885 devant le groupe agricole,... sont devenus conscients de la puissance de leur voix et les républicains opportunistes le sont à leur tour de ce fait. On peut parler dès lors de la « ruralisation des républicains » aussi bien que de la « républicanisation des masses rurales » [125][125] Sur la question de la politisation des campagnes, concernant.... L’acculturation ou la conversion ne se jouent pas à sens unique [126][126] Lehning, 1995, p. 179-203..

Des ruraux « républicanisés »

61

Nous avons de nouveau une « majorité rurale », mais est-ce qu’elle constitue une « Chambre rurale dans le sens profond et vrai de ce mot » qu’a annoncée Gambetta dans son fameux discours de Bordeaux ? S’agit-il d’une campagnocratie, reconstruite autour du protectionnisme ? Voit-on dans cette nouvelle majorité rurale un avant-goût de ralliement des conservateurs au régime républicain ou bien la conversion d’une bonne partie du parti républicain au conservatisme agricole ? Ce qui semble évident, c’est que les dirigeants de la République opportuniste prennent leurs distances aussi bien avec les populations ouvrières qu’avec leurs représentants « démagogues ». La conséquence est pour le parti républicain la perte de son aile radicale et de son électorat urbain. Cependant, les dirigeants du parti peuvent se satisfaire d’un effet compensateur : En se ralliant à la cause protectionniste, et en associant le Second Empire et le libre-échange à l’origine de la crise agricole, ils font un grand pas en avant dans leurs efforts de longue date pour détacher les paysans français du régime impérial. La campagnocratie républicaine se différencie au moins de ce point de vue de la campagnocratie impériale. Les agrariens républicains ont raison de faire l’éloge de la fidélité des campagnes qui ont témoigné à la République « leur reconnaissance en la sauvant du coup de folie auquel se laissaient aller la plupart de nos grandes villes, et particulièrement Paris, à la suite du général Boulanger » [127][127] Article de Couteaux, « L’agriculture », La Semaine....


Bibliographie

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  • Snaf (La Société nationale d’agriculture de France), Enquête sur la situation de l’agriculture en France en 1879, 2 vols., Paris, Jules Tremblay, 1879-1880.
  • Valmorin, Charles de, L’Instituteur et le paysan, Caen, Le Blanc-Hardel, mars 1871, 64 p.

Notes

[*]

Université de Yonsei, Séoul, 120-749, Corée du Sud. Courriel : <sychun@ yonsei. ac. kr>.

Cet article est subventionné par Yonsei University Research Fund de 2003.

[1]

Pour la question de l’intégration nationale des paysans : Pécout, 1994.

[2]

Le terme est employé par Prévost-Paradol à la fin du Second Empire pour désigner la « nouvelle aristocratie des champs » : Le Journal des débats, 20 août 1868.

[3]

Arch. Nat., C 8278.

[4]

Agulhon, in Duby, 1983, p. 580-581.

[5]

Pour l’emploi du mot « rural » et son évolution durant les années 1860 et 1870 : Huard, 1998.

[6]

Fameuse phrase de Gaston Crémieux lancée depuis la tribune publique de l’Assemblée réunie à Bordeaux : Le Moniteur universel, 17 février 1871.

[7]

Assemblée nationale, 10 mars 1871.

[8]

Qu’est Paris en France ? Absolument tout. Que doit-il être ? Infiniment moins, 1871, p. 18.

[9]

Valmorin, 1871, p. 4 et suiv.

[10]

Le Cri du peuple, 24 mars 1871.

[11]

Hugues, 1871, p. 1.

[12]

La Commune, 21 mars 1871.

[13]

Levaltier, 1871.

[14]

Johnson, 1997.

[15]

Dubois, 1962, p. 85-87.

[16]

Le Père Duchêne, 19 ventôse an 79.

[17]

Reproche d’un ouvrier parisien au paysan Jacques d’avoir envoyé ces messieurs à l’Assemblée, qui veulent le loyer : Laissez-moi mes matelas. Lettre de Jean de Paris à Jacques Bonhomme, 1871.

[18]

Le Cri du peuple, 27 février 1871.

[19]

Le Réveil du peuple, 2 mai 1871.

[20]

Le Cri du peuple, 24 mars 1871.

[21]

Le Vengeur, 19 avril 1871.

[22]

Voir par exemple une brochure anonyme : Les Ruraux, par un citadin, 1871.

[23]

Joigneaux, 1871, p. 3.

[24]

Discours à Bordeaux, 26 juin 1871, in Gambetta, 1881, p. 23.

[25]

Lettre d’un maire de village à ses conseillers municipaux, 1872, p. 18.

[26]

Cahun, 1873, p. 19.

[27]

Discours au Havre, 18 avril 1872, in Gambetta, 1881, p. 264.

[28]

Paris-Journal, 23 avril 1872.

[29]

Chun, 1990 ; Hazareesingh, 1999.

[30]

Littré, 1880, p. 199.

[31]

De Ventavon, Assemblée nationale, 14 septembre 1871.

[32]

Barral, 1968, p. 79 ; Augé-Laribé, 1950, p. 67, p. 72.

[33]

Bulletin de la Société des agriculteurs de France, n° 1, 15 juillet 1869, p. 3-7.

[34]

La Semaine agricole, 22 janvier 1882.

[35]

À côté de la saf et de la snea, il existe une autre société : la Société nationale d’agriculture de France (snaf) dont la création remonte à la fin de l’Ancien Régime. Elle ne joue toutefois pas un rôle aussi important que les deux sociétés concurrentes dans l’action agrarienne ou politique, gardant une position plus académique. Elle obtiendra en fait ce titre d’« Académie d’agriculture » en 1915. Voir le discours de Tirard, ministre de Agriculture et du Commerce, en avril 1879, lors de l’inauguration du nouvel hôtel de la snaf : Journal officiel, 20 avril 1879 ; et aussi Barral, 1968, p. 78.

[36]

La Semaine agricole, 11 juin 1881, 19 février 1882, 8 juillet 1883.

[37]

Ibid., 22 janvier 1882.

[38]

Ibid., 8 avril 1883.

[39]

La demande de Syriès de Mérignac est mentionnée par Gambetta pour démontrer que la création est loin d’être prématurée : Chambre des députés, 9 décembre 1881. Voir aussi pour l’historique du ministère de l’Agriculture, Nicolas Grandeau, « La création d’un ministère de l’Agriculture », Le Temps, 22 novembre 1881.

[40]

Un fait intéressant est l’emploi de ce mot « création » pour ce qui n’est en réalité qu’une séparation. En plus, personne ne voit dans ce remaniement ministériel la création d’un ministère spécial, autonome, indépendant (ce sont des adjectifs employés souvent pour le ministère de l’Agriculture) du Commerce, sauf, peut-être par erreur, dans les mémoires d’un homme politique : Lavergne, 1966, p. 533 (« Composition des ministères pendant les deux présidences de Jules Grévy »).

[41]

Reinach, 1884, p. 175.

[42]

Voir les interventions de Prince de Léon, député légitimiste, de Franck Chauveau, député républicain, et de Fresneau, sénateur légitimiste : Chambre des députés, 8 décembre ; Sénat, 15 décembre 1881.

[43]

La Semaine agricole, 5 février 1882.

[44]

Chambre des députés, 31 janvier 1882.

[45]

La Semaine agricole, 31 octobre 1886.

[46]

Après la nomination de Barbe, député de Seine-et-Oise, à la tête du ministère, le chroniqueur de la Semaine agricole soupire d’aise et lors du concours agricole et horticole d’Étampes (Seine-et-Oise), Reinach porte un toast tout particulier au maintien du ministère de l’Agriculture, au « ministère des paysans » : La Semaine agricole, 26 juin et 5 juillet 1887.

[47]

Voir les vœux de plusieurs conseils généraux, en 1887, que « le ministère de l’Agriculture ne soit ni supprimé, ni démembré » : ibid., 11 septembre 1887.

[48]

Ibid., 4 octobre 1885.

[49]

Ibid., 22 septembre 1889.

[50]

Voir les éphémérides de ce voyage : La Semaine agricole, 21 mai et 4 juin 1882.

[51]

Ibid., 29 juillet 1883.

[52]

Voir le rapport de Méline à Grévy, Journal officiel, 9 juillet 1883.

[53]

Journal d’agriculture pratique, 26 janvier 1882, t. i, n° 4, p. 114 ; La Semaine agricole, 19 février 1882.

[54]

Journal d’agriculture pratique, 12 février 1888.

[55]

Lors de la réception officielle du Nouvel An : La Semaine agricole, 6 janvier 1884.

[56]

Chambre des députés, 19 novembre 1883.

[57]

La Semaine agricole, 16 février 1890.

[58]

Il paraît que le groupe agricole existe déjà dans l’Assemblée nationale élue en 1871 : Barral, 1968, p. 81. Mais, à part la nécrologie de Charles de Bouillé, membre du groupe, nous n’avons pas trouvé trace dans la presse agricole des activités du groupe : Journal d’agriculture pratique, 18 juillet 1889, t. i, n° 29, p. 77-79.

[59]

En mars 1884, le groupe décide, sur la proposition de son président, de dresser un questionnaire relatif à divers aspects de l’agriculture. Andrieux propose, dans la séance du 19 mars, de reproduire ce questionnaire à mille exemplaires, et d’en remettre dix à chacun des membres du groupe : Arch. Nat. C 8278.

[60]

Méline laisse cette place à Gomot en mai 1888, lui-même ayant été élu président de la Chambre des députés. Il la reprendra lors de la législature de 1889.

[61]

La Semaine agricole, 19 octobre 1884 ; procès-verbaux du groupe agricole, Arch. Nat. C 8278, séance du 14 décembre 1883.

[62]

Voir la lettre de Clech, député du Finistère, datée 20 juin 1890, sur l’amélioration de la race chevaline : Arch. Nat. C 8278.

[63]

Malheureusement nous n’avons pu trouver la première liste des membres du groupe. Le carton C 8278 contient une liste imprimée, sans date, mais rédigée sans aucun doute après les élections de 1885, puisqu’elle comprend des députés qui ne commencent leur carrière parlementaire qu’en 1885. Cependant, la composition de son bureau et les interventions de ses membres dans les séances nous amènent à penser que le groupe est aussi républicain qu’agricole.

[64]

Arch. Nat. C 8278, séance du 2 juin 1885. Il est évident que le discours vise les élections générales prochaines. Le groupe décide de le faire imprimer à 50 000 exemplaires. On verra cette pratique d’imprimer un discours dans lequel le président passe en revue des actions du passé et des travaux qui restent à faire, à la fin d’une législature. Voir par exemple celui de Gomot, prononcé lors de la séance du 29 juin 1889. Le groupe décide de l’imprimer en 10 000 exemplaires et de lui donner la publicité la plus large possible. Le discours de Gomot, publié en forme de brochure, est conservé à la Bibliothèque nationale : Gomot, 1889.

[65]

13 décembre 1885.

[66]

Bulletin de la saf, 15 décembre 1885.

[67]

Ibid. ; Gomot, 1889.

[68]

Le Temps, 27 novembre 1889 ; La Semaine agricole, 1er et 8 décembre 1889.

[69]

Ibid., 8 décembre 1889.

[70]

Arch. Nat. C 8278.

[71]

Ibid., séance du 12 décembre 1889 ; La Semaine agricole, 29 décembre 1889.

[72]

Arch. Nat., C 8278, 29 décembre 1889.

[73]

Ibid., 26 janvier et 9 février 1890.

[74]

Par exemple, la réunion des deux groupes agricoles sous la présidence de Méline : ibid., 23 mars 1890.

[75]

Ibid., 13 décembre 1889.

[76]

Ibid., séances des 30 novembre et 4 décembre 1885 ; La Semaine agricole, 31 octobre 1886.

[77]

Un exemplaire imprimé du questionnaire sur la question des sucres est conservé dans la série C 8278. Nous y en trouvons d’autres, manuscrits, dans les procès-verbaux des séances.

[78]

Article de Dufrénoy sur les sociétés d’agriculture et leurs activités, « Les deux congrès agricoles de 1882 », L’Économiste français, 10 février 1883.

[79]

Meadwell, 2002, p. 636-637.

[80]

4 avril 1880.

[81]

La Semaine agricole, 6 août 1881.

[82]

Ibid., 23 juillet 1881.

[83]

La Semaine agricole, 26 octobre 1884.

[84]

Bury, 1973, p. 86. Voir également son discours sur un amendement aux propositions relatives aux traités de commerce à l’Assemblée nationale, 1er février 1872, in Gambetta, 1881, p. 195-202.

[85]

Augé-Laribé, 1950, p. 77.

[86]

La Semaine agricole, 20 novembre 1881.

[87]

Il prendra la présidence de la Ligue nationale contre le renchérissement du pain et de la viande, formée en novembre 1884. Son programme est publié et critiqué par l’organe de la snea : ibid., 7 décembre 1884. Pourtant, il a été un des « amis de l’agriculture » présentés par la même revue au moment des élections sénatoriales de 1882 : ibid., 1er janvier 1882.

[88]

Ibid., 21 septembre 1884.

[89]

Paul Deschanel, Chambre des députés, 28 juin 1886.

[90]

Nadau, 1985, p. 339.

[91]

Snaf, 1879-1880, i, p. 451.

[92]

Ibid., ii, p. 126.

[93]

Malgré la divergence d’intérêts, la majorité des réponses (près de 57 %) mettent en cause le libre-échange et demandent le retour au protectionnisme, mais à un protectionnisme plutôt modéré : Brunn, 1988.

[94]

Les importations nettes de blé passent de 0,3 % en moyenne de la production nationale en 1851-1869 à 19 % en 1888-1892 : Asselain, 1993, p. 159.

[95]

Les chiffres sont de Dreyfus et de Léon Maurice : Chambre des députés, 6 juillet 1886 et 8 décembre 1885.

[96]

Chambre des députés, 6 juillet 1886. Les arguments libre-échangistes ne pèsent pas d’un poids lourd, car dans un pays de petite propriété dominante, il est maladroit d’opposer une catégorie des agriculteurs à une autre : Nadau, 1985, p. 342-343. Voir également l’intervention de Pierre Barral pendant la table ronde organisée par Clerc, 1988, p. 53-55.

[97]

Sur la crise phylloxérique : Garrier, 1989.

[98]

Nadau, 1985, p. 342.

[99]

Voir, entre autres, une petite brochure de Ronna, membre du conseil supérieur de l’Agriculture et vice-président de la snea, sur les œuvres accomplies par la République : Ronna, 1892. Cette brochure est dédiée à Edmond Caze, président de la snea.

[100]

Augé-Laribé fait un bilan extrêmement négatif. Il reproche aux agrariens de détruire l’énergie et l’initiative agricoles, de maintenir des structures sous-productives : Augé-Laribé, 1950, p. 232 et suiv. D’autres sont plus indulgents. Si l’amélioration générale de l’agriculture française au début du xx e siècle n’est pas entièrement due au remède protectionniste, celle-ci n’a pas subi le sort de l’agriculture britannique, presque anéantie à ce moment par l’importation massive de produits alimentaires : Smith, 1980, p. 213. D’une façon plus positive, la transformation de la petite exploitation autosubsistante en exploitation performante est attribuée à la protection douanière : Mayaud, 1999, p. 93.

[101]

La Semaine agricole, 7 et 14 septembre 1884.

[102]

Lecouteux, « L’Agriculture et les élections sénatoriales », Journal d’agriculture pratique, 1er janvier 1885, t. i, n° 1, p. 21-22.

[103]

Arch. Nat., C 8278, séance du 17 octobre 1884.

[104]

La Semaine agricole, 2 novembre 1884.

[105]

Journal officiel, 3 février 1885 ; La Semaine agricole, 8 février 1885. Cette priorité sera désormais conservée sans discussion.

[106]

Le droit sur le blé voté, le reste (la farine de blé, le seigle, l’avoine, l’orge, etc. suit relativement vite ; l’ensemble de la loi est voté le 5 mars.

[107]

Membre de la saf, ensuite celui de la snea, Hervé Mangon adresse formellement une lettre de démission de membre du conseil à la saf le 25 janvier 1882 et occupe la vice-présidence de la snea : La Semaine agricole, 29 janvier 1882. Il est nommé ministre de l’Agriculture dans le gouvernement de Brisson en avril 1885, mais se retire du monde politique après avoir été battu, sans doute à cause de son libre-échangisme, aux élections législatives du 4 octobre 1885.

[108]

Chambre des députés, 7 décembre 1885.

[109]

Un droit de 5 francs jusqu’au cours de 25 francs ; au-dessus de 25 et jusqu’au cours de 26 francs, un droit de 4 francs ; de 26 à 27 francs, 3 francs ; de 27 à 28 francs, 2 francs ; au-dessus de 28 francs, 60 centimes.

[110]

Au moment de la première délibération sur les nouvelles propositions de la loi douanière, de Roys, membre du groupe agricole républicain, estime que « le parti républicain a perdu un grand nombre de sièges, […] parce qu’il a fait tardivement et d’une manière insuffisante ce que l’équité lui commandait, ce qu’il aurait dû faire plus tôt et plus complètement » : Chambre des députés, 3 juillet 1886.

[111]

Le conseil des ministres est animé de sentiments libre-échangistes. Il s’était déjà opposé à la décision de la commission que la discussion eut lieu sans retard. La Chambre avait donné gain de cause à la commission : La Semaine agricole, 27 juin 1886.

[112]

Chambre des députés, 10 juillet 1886.

[113]

La Semaine agricole, 18 juillet 1886. On peut lire la réaction à cette décision dans les vœux des conseils généraux. En 1885, ils ne s’occupent guère de la question, les droits ayant été élevés au printemps. La session de Pâques 1886 ne fait pas beaucoup de bruit non plus. Par contre, lors de la session de la fin août 1886, c’est-à-dire juste après le renvoi du projet à la commission, un grand nombre de départements demandent que les pouvoirs publics soient appelés, sans plus de retard, à examiner le relèvement des droits : ibid., 29 août, 5, 12, 19 et 26 septembre, 10 octobre 1886.

[114]

Le conseil des ministres est animé de sentiments libre-échangistes. Il s’était déjà opposé à la décision de la commission que la discussion eut lieu sans retard. La Chambre avait donné gain de cause à la commission : La Semaine agricole, 27 juin 1886.

[115]

Au Sénat, Foucher de Careil, président de la snea, défend la loi votée par la Chambre. Il souligne la conversion du ministre de l’Agriculture au droit de 5 francs : ibid., 27 mars 1887. Si le ministre, qui a fait renvoyer le projet douanier à la commission au mois de juillet 1886, se situe aux cotés des protagonistes de 5 francs, c’est qu’il se rend compte de la gravité de la situation, ou plutôt, dirions-nous, des pressions de la part des agriculteurs.

[116]

Voir la liste des 55 membres publiée dans ibid., 2 février 1890. Selon cet organe de la snea, la commission se divise d’un point de vue politique en 50 membres républicains et 5 conservateurs. La commission équivalente du Sénat est composée de 36 membres dont 27 protectionnistes : ibid., 15 juin 1890.

[117]

La Semaine agricole, 4 janvier 1885.

[118]

Ibid., 30 janvier 1889.

[119]

Ibid., 22 janvier 1882.

[120]

Chambre des députés, 3 juillet 1886.

[121]

Chambre des députés, 26 juin 1886.

[122]

Chambre des députés, 6 juillet 1886.

[123]

La Semaine agricole, 28 août 1881.

[124]

Son discours du 2 juin 1885 devant le groupe agricole, déjà cité.

[125]

Sur la question de la politisation des campagnes, concernant surtout sa « dernière étape », voir les interventions de Maurice Agulhon, Jean-François Chanet, de Ronald Hubscher, et de Caroline Ford dans les actes du colloque de Rome (20-22 février 1997) : La Politisation des campagnes au xixe siècle. France, Italie, Espagne et Portugal, École française de Rome, 2000.

[126]

Lehning, 1995, p. 179-203.

[127]

Article de Couteaux, « L’agriculture », La Semaine agricole, 3 juillet 1892.

Résumé

Français

Les fondateurs de la IIIe République, au cours d’une active propagande auprès des paysans, se proposent d’être les « amis de l’agriculture ». Coincés entre les monarchistes et les radicaux, les républicains opportunistes s’appuient de plus en plus sur l’électorat rural, tandis que les paysans prennent conscience de leur poids devant la rivalité entre les deux agrarismes. Dans le mariage entre les intérêts des républicains du gouvernement et ceux des paysans, ces derniers ne sont pas les partenaires mineurs. Si les républicains remportent un grand succès dans leur conquête des campagnes, celles-ci finissent par imposer leur politique agricole en particulier en matière de la protection douanière.

Mots-clés

  • campagnocratie
  • groupes agricoles
  • opportunistes
  • ruralité
  • tarifs des douanes

English

The founding fathers of the IIIrd Republic made active propaganda efforts aimed at the rural population, and in this context they set out to prove that they were the « friends of agriculture ». Caught between monarchists and radicals, the Opportunists discovered allies among the rural electorate, while peasants became conscious of their own importance because of competition within the French agrarian movement to win their support. French peasants learned to vote, especially in the 1880s, in ways that forced the Republican government to adopt the agricultural policy they wished for, namely protection against overseas conmpetition.

Keywords

  • agricultural groups
  • campagnocratie
  • opportunists
  • rurality
  • tariffs

Plan de l'article

  1. Le « paysan » et le « rural » dans le vocabulaire politique
    1. Une «campagnocratie » associée à la droite politique
    2. Un handicap pour la propagande républicaine
  2. Des sociétés d’agriculture… à l’érection d’un Ministère
    1. Un organe conservateur : la Société des Agriculteurs de France (saf)
    2. La riposte républicaine : la snea
    3. Une forteresse républicaine : le Ministère de l’Agriculture
    4. Une propagande continue : concours et médailles
  3. Des parlementaires « ruraux »
    1. Les questions agricoles
    2. Les « Amis de l’agriculture »
    3. Groupe agricole et esprit de parti
  4. Une nécessité : la conversion au protectionnisme
    1. Au départ : une identité libre-échangiste
    2. Un lent retournement dans les années 1880
    3. L’affirmation du protectionisme (1885-1892)
  5. La campagnocratie républicaine : une double conversion
    1. Des républicains «ruralisés»
    2. Des ruraux « républicanisés »

Pour citer cet article

Chun Soo-Yun, « " Amis de l'agriculture " (1870-1892). ou comment rallier les campagnes à la République ? », Histoire & Sociétés Rurales, 2/2003 (Vol. 20), p. 147-172.

URL : http://www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2003-2-page-147.htm


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