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Histoire & Sociétés Rurales

2003/2 (Vol. 20)


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Le terroir comme enjeu économique, le paysage agreste comme enjeu identitaire : telles sont les deux déclinaisons majeures, correspondant à deux époques distinctes de la recherche, de l’approche des sciences humaines concernant la thématique du rapport à l’espace. Et si l’une et l’autre ont donné, à toutes les échelles d’analyse, des résultats probants, et contribué à la réflexion globale sur cette thématique transdisciplinaire, il est regrettable qu’elles aient trop rarement été confrontées, fondues dans un même questionnement [1][1] Des travaux pionniers ont toutefois déjà été engagés.... En effet, la réalité sociale ne distingue pas les formes matérielles et immatérielles de l’emprise : les liens de causalité entre appropriations économique et juridique d’une part, et identitaire et symbolique de l’autre, demandent à être interrogés encore. Et dans cette perspective, l’histoire a bien entendu un rôle majeur à jouer, pour éclairer la dynamique chronologique du problème.

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Au-delà des ruptures entre générations de chercheurs, c’est évidemment la question des sources qui explique cette lacune – tout du moins pour les périodes antérieures aux possibilités de l’enquête orale. En effet, tandis que les questions économiques et sociales bénéficient de manière privilégiée de sources nominatives et quantitatives, les questions culturelles, handicapées pour leur part par le silence de ces mêmes acteurs, amènent les chercheurs à interroger des sources narratives et littéraires, par définition subjectives, et qui plus est, produites par des élites le plus souvent extérieures. D’un côté, on accède donc à une approche fine du rapport au foncier des communautés d’habitants, et de l’autre, seulement à des entités vastes et aux contours imprécis [2][2] D’où la floraison de thèses sur la genèse des identités.... Entre vue d’en haut et vue du sol, plan large et plan serré, on comprend que les raccords ne soient pas aisés, et que l’on se soit bien souvent résigné à produire un discours sur l’évolution du rapport à l’espace rural mutilé de l’une ou l’autre de ses dimensions.

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Il est pourtant des sujets qui, par le caractère inextricable des aspects matériels et immatériels qu’ils présentent, interdisent ce renoncement : ainsi de la question du rapport à la forêt, dont les enjeux économiques et symboliques mêlés ont pesé d’un grand poids, de l’Ancien Régime à nos jours, dans les rapports des communautés paysannes avec leurs autorités de tutelle, seigneuriales puis étatique [3][3] Nous avons renoncé à noter en bibliographie les travaux.... Mais il faut un contexte d’affrontement particulièrement aigu pour produire des sources permettant à l’historien de repérer, de manière directe ou indirecte, les structurations symboliques à l’échelle même des enjeux économiques de la forêt. Or, pour la période contemporaine, les reboisements initiés à partir de la deuxième moitié du xixe siècle, sous l’autorité de l’État, puis avec le concours de l’initiative privée, constituent de ce point de vue un objet d’étude privilégié.

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Qu’il soit organisé ou spontané, le reboisement semble une suite logique à l’abandon des terres, notamment des pentes, et l’histoire des montagnes françaises (et au-delà, de celles de toute l’Europe), embrassée dans la longue durée, apporte une illustration parfaite de la symétrie des flux et reflux de l’ager et de la silva : jadis défrichés et cultivés jusque dans les plus hautes vallées, les grands massifs sont aujourd’hui largement dévolus à l’économie forestière. Dans les hautes terres du Massif central [4][4] Cornu, 2003., et singulièrement dans la partie méridionale de celui-ci, le mouvement de substitution s’est avéré particulièrement spectaculaire : tandis que les crêtes et hautes vallées cévenoles étaient presque entièrement pelées et livrées à la culture sur terrasses et au pacage au milieu du xixe siècle encore, elles se trouvent aujourd’hui, au terme d’un long et profond mouvement de dépopulation et de déprise agraire, recouvertes d’un épais manteau de résineux, égayé seulement de quelques hêtraies, chênaies et, bien sûr, châtaigneraies résiduelles.

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Et pourtant, à lire la profusion des sources – administratives et judiciaires, mais également polémiques et littéraires –, cette mue progressive de l’épiderme paysager s’est faite dans la douleur et les déchirements, aux prix d’efforts et de contraintes inouïes. Comment résoudre le paradoxe d’une augmentation de la conflictualité pour la maîtrise du sol dans un contexte de déprise ? C’est ce que nous nous proposons de tenter ici, par l’analyse croisée des enjeux économiques et identitaires de l’évolution du rapport à l’espace montagnard spécifique des hautes Cévennes [5][5] L’analyse socio-économique proprement dite s’appuiera..., comprises comme la partie amont – au-dessus de la vigne et du mûrier – de l’éventail de vallées abruptes qui sépare l’Aigoual, entre Gard et Lozère, du Gerbier-de-Jonc, en Ardèche (la carte ci-après devant être interprêtée comme une simple mise en image de cette position d’interface, et non comme une prise de position dans le vain débat sur les limites des Cévennes).

Usage et mésusage de la « forêt » cévenole au xixe siècle

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Le contexte géographique et socio-économique dans lequel s’insère l’initiative de l’État pour le reboisement des terrains de montagne présente des spécificités qu’il est nécessaire d’éclairer pour comprendre la violence des conflits ultérieurs.

La définition de l’espace forestier

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Le premier point à prendre en compte, concernant cette région des hautes Cévennes, tient à l’impossibilité d’y appliquer la définition communément admise du mot « forêt ». En effet, si on entend par ce terme un espace densément et exclusivement occupé par l’arbre, alors il n’y a pas de véritable forêt dans les Cévennes du « monde plein » d’avant 1850 : des arbres certes, et de toutes sortes, mais ni futaies entretenues, ni taillis compacts. Tout l’espace est occupé par un système complexe de mise en valeur de la pente et des crêtes ou serres, dont la sylviculture en tant que telle est exclue. La lecture des cadastres et enquêtes agricoles réalisés au milieu du siècle révèle d’ailleurs parfaitement cette inadaptation de la taxinomie paysagère [6][6] C’est au reste une constante de l’histoire des forêts... : selon les enquêteurs et la formulation des questionnaires, la châtaigneraie cévenole se retrouve tantôt en verger et tantôt en forêt, le plus souvent arbitrairement répartie entre les deux [7][7] De fait, les châtaigniers peuvent aussi bien se trouver.... Quant aux hêtraies pacagées et aux landes boisées, c’est surtout l’intérêt fiscal qui détermine la catégorie déclarée.

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On prendra donc avec prudence les chiffres donnés par ces sources : moins de 10 % de boisement en moyenne cantonale, parfois moins de 5 %, sur les ubacs et les pentes les plus impressionnantes dans la plupart des cas. Encore les données qualitatives révèlent-elles des forêts bien éloignées de l’image que l’on peut en concevoir, avec le rocher qui partout affleure, les troupeaux omniprésents de porcs, de chèvres et de moutons, les ouvrages de lutte contre l’érosion, et des arbres (chênes et fayards dominant) mutilés par les multiples usages que l’on fait de leurs branches, feuilles et écorce. Quant à la châtaigneraie, cela n’a tout simplement pas de sens de chercher à en mesurer la part respective pour tel ou tel canton : il suffit de dire qu’elle est omniprésente, telle une grande nappe plissée, entre l’avant-pays cévenol, où elle surplombe le vignoble et les terrasses de culture, et les hautes vallées, où elle laisse émerger, nus et rocailleux, les grands serres et les sommets emblématiques du pays : l’Aigoual, le Bougès, le Lozère, le Tanargue. Ceux-là même que l’administration s’apprête à couronner de pins, dans une prise de pouvoir symbolique sur le paysage. Certes, l’étroitesse des lignes de crête et la profondeur des vallées font qu’aucune commune n’appartient au seul étage pastoral. Mais les mas des hautes vallées ont ceci de particulier qu’ils se trouvent, justement, en position d’interface entre paysage fermé et paysage ouvert, micro-parcellaire individuel des terrasses et de la châtaigneraie d’une part, et parcellaire plus lâche et bien souvent collectif des pentes supérieures d’autre part. Boiser cet espace supérieur, c’est donc les enfermer.

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De fait, chaque communauté paysanne assigne une place bien déterminée à la forêt, en fonction des particularités de son terroir, et voit toute présence de l’arbre en dehors de ce périmètre comme une menace intolérable. Et tout le conflit sur la forêt provient de la différence du regard porté sur elle par la paysannerie d’un côté, et les élites et le pouvoir de l’autre. Pour les paysans, la forêt est à la fois l’espace inculte où ils prélèvent les ressources utiles à leurs maisonnées – bois de chauffage et de construction, pacage, produits de la cueillette, gibier – et l’espace de réserve, avec la lande, grâce auquel ils peuvent faire varier l’étendue du domaine cultivé en fonction des besoins. Pour les seconds, en revanche, la forêt se conçoit comme un espace à part, parce qu’il crée, sans travail ou presque, une richesse qui ne suit pas le rythme des productions agricoles.

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Il est donc certain que le « reboisement » proposé par l’administration aux communautés d’habitants des hautes vallées représente un élément profondément étranger à leur paysage de référence : l’idée même d’une entité forestière fermée à tout autre usage que sylvicole n’appartient pas aux catégories admises. Contrairement à la « montagne » proprement dite – c’est-à-dire les hauts plateaux du Massif central – les forêts domaniales sont quasi-inexistantes en Cévennes avant l’intervention de la IIIe République [8][8] Quelques grandes forêts domaniales se trouvent toutefois.... Les bois sont dispersés et morcelés à la fois dans l’espace géographique et dans l’espace juridique, par une intrication extrême des propriétés particulières, sectionales et communales, avec des droits d’usage issus de l’Ancien Régime et fort peu entamés encore par les rigueurs du code forestier de 1827. Absents de la législation, les bois et landes sectionaux, surtout, sont une source de conflits rémanants au sein des conseils municipaux, partagés entre le désir de centraliser la gestion des biens publics et le souci de ne pas s’aliéner le soutien de telle ou telle section jalouse de ses prérogatives coutumières [9][9] Les biens sectionaux, très présents dans les hautes....

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Même en dehors de toute action volontariste des pouvoirs publics, la forêt est donc vécue comme un enjeu extrêmement fort et une source permanente de conflits d’appropriation. Les archives de la justice de paix, les délibérations des conseils municipaux, les mémoires de la vie paysanne dans ces régions sont remplies d’histoires de fraudes, d’abus, de conflits sur les droits d’usage tout au long du xixe siècle et très avant dans le xxe. Et même les élites locales, conscientes des nécessités d’une protection de la forêt, hésitent à se dresser contre les communautés d’habitants, comme ces maires cévenols dénoncés en 1872 par le conservateur des forêts de l’Ardèche pour les faux certificats d’insolvabilité qu’ils établissent aux contrevenants en matière de droit forestier (généralement coupables d’avoir fait pacager leurs troupeaux dans les forêts), afin de leur éviter le paiement des amendes [10][10] Arch. dép. Ardèche 52 J 199, Fonds Mazon : rapport....

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Consulté dans le cadre de la grande enquête parlementaire de 1848, le juge de paix du canton du Bleymard précise que son vœu de voir les pentes les plus fortes laissées à la forêt ne pourrait que provoquer un regain de contestation judiciaire ; celui de Valgorge, prêchant pour la confiscation des communaux, n’ignore nullement les conséquences d’une telle provocation dans une région où ces derniers sont jugés vitaux par les petits cultivateurs [11][11] Arch. nat., C 957 (Lozère) et C 945 (Ardèche).. Dans ces conditions, le passage d’une position défensive à une attitude offensive en matière de boisement ne peut qu’échauffer les esprits.

Un contexte de crise

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Le second point de cette mise en contexte concerne le basculement de la dynamique de croissance économique et démographique du système agro-pastoral et pluriactif des années 1820 à 1847, fondé sur la complémentarité entre hauts et bas pays et une économie d’échanges très complexe, dans une logique de crise brutale à partir de cette dernière date, initiant une longue période de déprise, endiguée seulement, et bien imparfaitement, dans le dernier quart du xxe siècle [12][12]  Cornu, 1993..

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Or, la crise de la sériciculture, puis celle de la viticulture qui touchent les basses vallées et le piedmont cévenol dans la deuxième moitié du xix e siècle ont un effet paradoxal sur l’économie rurale des hautes vallées : privant les familles les plus modestes du revenu indispensable des travaux saisonniers et des récoltes [13][13] Les travaux de la vigne et du mûrier, notamment, exigeaient..., elles induisent certes un début d’émigration dans une population qui avait atteint de très fortes densités [14][14] Sur ce point encore, les indicateurs statistiques sont..., mais également une augmentation de la pression pastorale : en effet, ce que les montagnards ne peuvent plus obtenir dans le bas-pays, non plus que dans un trafic muletier condamné par l’amélioration du roulage et l’essor ferroviaire, ils s’efforcent de le compenser, vaille que vaille, par le croît de leurs petits troupeaux composites (ovins et caprins surtout), en mettant à contribution les herbages des communaux et sectionaux. Ainsi donc, une situation qui, du point de vue de l’administration, est lue comme un processus d’abandon progressif de l’espace des hautes terres, est vécue, par les restants, comme un repli douloureux sur une agriculture vivrière. Les projets de reboisement s’annoncent donc, fatalement, comme une agression caractérisée contre une petite paysannerie déjà durement éprouvée.

Les premiers reboisements : de la contrainte à la négociation

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Le terme de reboisement est à employer avec prudence. Il semble, en effet, porter l’idée d’un simple retour à la normale : on re-boiserait ce qui n’aurait pas dû être dé-boisé, rendant ainsi à la forêt des espaces qui, au nom des lois de la nature ou de l’intérêt général, lui reviendraient de droit. Utiliser ce terme, c’est donc, en quelque sorte, donner tort par avance aux adversaires du projet.

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On connaît le tableau catastrophique des forêts françaises brossé par les élites de la première moitié du xixe siècle : les paysans auraient saccagé les anciennes forêts seigneuriales au point d’en menacer la survie même. Parmi les départements français, la Lozère serait, en 1852, « l’un de ceux où l’abattis des bois, conseillé par l’égoïsme ou les faux calculs, a été le plus loin ; la hache a dépouillé de vastes montagnes de leur riche parure » [15][15] Bouret, 1852.. Si l’accentuation du défrichement des pentes n’est guère niable en Cévennes, c’est tout simplement sous l’effet d’une croissance démographique sensible, qui n’empêche pas les modes d’usage d’être tout à fait rationnels et contrôlés – notamment dans la mise en valeur de l’espace et des sous-produits de la châtaigneraie. Dénoncer le déboisement, c’est en fait dénoncer le triomphe de la petite propriété.

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De fait, le conflit autour de l’utilité du reboisement est par essence un affrontement asymétrique : d’un côté, la puissance publique, qui manie les arguments de la rationalité, de la science, de la loi et de l’intérêt général, et se trouve, bien entendu, sur-représentée dans les sources ; de l’autre, les communautés d’habitants concernées, modèles de démocraties agraires fondées sur le faire-valoir direct, qui revendiquent les droits de la propriété privée et communale, de l’ancienneté des usages et de leur propre impératif de survie économique, mais ne se révèlent que par le prisme de suppliques maladroites ou d’actes hostiles [16][16] Les Cévennes intérieures se caractérisent en effet.... Ainsi est-on conduit à réduire la perception paysanne de la forêt à une haine atavique irraisonnée.

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« Là où les nuages, poussés par le vent du large […], s’accrochent obstinément pendant des jours entiers, là cesse le châtaignier. Le hêtre a dû couvrir autrefois ces pentes, et forme encore ça et là de belles forêts. Mais la hache l’a jeté bas pour agrandir la châtaigneraie, souvent ensuite délaissée, ou pour étendre les pâturages des hauteurs ; la dent des moutons ou des chèvres ne lui a pas permis de reprendre ; les grands abats d’eau ont emporté le sol, et les coulées de pierraille strient les pentes […]. Quelques rares villages sont tapis dans les vallonnements de ces hauteurs, entre 900 et 1 200 mètres. Ce sont des communautés de pâtres enragés, pour qui l’arbre est l’ennemi. L’administration forestière a dû employer ruse et persuasion pour faire accepter ses tentatives de reboisement, couronnées de succès à l’Aigoual. »

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Ainsi le géographe Emmanuel de Martonne décrit-il, en 1921, le contexte du reboisement des hautes vallées du Gard et de la Lozère, apportant au passage une caution scientifique au point de vue de l’État sur le « retour à la normale » que constituerait le reboisement [17][17] Martonne, Emmanuel de, Les Régions géographiques de....

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Sans chercher à porter un jugement arbitral sur cette querelle, il nous faut essayer de comprendre les stratégies opposées des deux acteurs de l’évolution du paysage, et de lire dans celle-ci – comprise dans ses deux dimensions, physique et symbolique – leur impact respectif.

Prise de conscience et premiers projets

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Alerté par les notables locaux et les relais parlementaires, le pouvoir central prend peu à peu conscience des enjeux forestiers dans la première moitié du xixe siècle, et cherche à remettre en cause l’ouverture quasi-incontrôlée aux ressources forestières gagnée par les populations rurales à la Révolution. C’est la promulgation du code forestier, en 1827, qui marque symboliquement le retour de l’État dans le contrôle de l’exploitation des forêts. Mais le passage à l’offensive n’intervient que dans la deuxième moitié du siècle, après un long travail d’organisation administrative et de définition doctrinaire [18][18] Sur cette question de la politique forestière, il serait....

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Avec le Second Empire, se cristallise le projet d’un volontarisme étatique qui va orienter la politique forestière jusqu’au milieu du xx e siècle : c’est la voie du reboisement par le recours à l’expropriation et à la mise en défens, visant à la fois à constituer ou reconstituer des forêts domaniales de grande valeur et à stabiliser les pentes supérieures des bassins versants des régions exposées aux crues. En 1859, le déboisement est soumis à autorisation, et, avec la loi de 1860 sur le reboisement, les premiers projets voient le jour, en Ardèche notamment, où le préfet proclame l’intérêt public d’un premier périmètre dès 1863. Mais c’est surtout la loi de 1882 sur le reboisement des terrains de montagne qui marque le début d’une politique active et généralisée de reforestation des Cévennes, avec les grandes réalisations des massifs de l’Aigoual et du Tanargue, entre autres. En 1913, une nouvelle loi vient élargir la définition des terrains susceptibles de tomber sous le coup de celle de 1882.

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Les lois sont une chose, leur application en est une autre : autant le Second Empire se montre intransigeant en discours et, finalement, insuffisamment préparé pour les mettre en application localement, autant la IIIe République, à ses débuts tout du moins, se montre redoutablement efficace sous des dehors plus respectueux de la démocratie locale. Certes, une pédagogie du reboisement est mise en place ; on consulte élus et personnalités. Mais les premières mesures proposées sont sévères. Il faut ensuite que les fonctionnaires « de terrain » fassent remonter à leurs autorités les objections à une démarche brutale pour que, peu à peu, une pratique de la transaction se mette en place. Les finalités politiques n’en sont d’ailleurs pas absentes : l’objectif de républicanisation des villages de montagne incite à quelques accommodements [19][19] Arch. dép. Ardèche, 1 Z 408, Dossier reboisement. Lettre....

Restauration des terrains, instauration d’un ordre écologique

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Ce sont, à l’échelle locale, les fonctionnaires des Eaux et Forêts qui sont chargés de construire l’argumentaire du reboisement. Enquêtant sur le terrain, ils étudient minutieusement le mode d’exploitation des terres, le niveau d’érosion des parcelles qui en résulte et les risques pour l’aval : c’est en effet essentiellement les plaintes récurrentes des élus du piedmont cévenol et du Bas-Languedoc, touchés par des crues catastrophiques dans les années 1850 [20][20] Dont celle, particulièrement meurtrière et dévastatrice,..., qui motivent les projets de reboisement des hautes Cévennes (la preuve en est la présentation des périmètres concernés en fonction des bassins hydrographiques). À l’exemple de l’inspecteur Camus, qui officie en Ardèche à la fin du xixe siècle, les autorités départementales cherchent à disqualifier les pratiques paysannes, au nom d’un équilibre naturel que l’État serait en charge de garantir :

« Les châtaigneraies qui occupaient autrefois la série presque entière de Saint-André-Lachamp et couvraient tout un versant escarpé de la rivière torrentielle la Drobie ont entièrement disparu, détruites par l’abus de jouissance ; elles n’offrent plus que quelques sujets épars et de vieux troncs décharnés, qui sont là comme les témoins attristés de l’insouciance et de l’imprévoyance des hommes. […] On peut dire qu’en même temps que se consommait la ruine de ces bois châtaigniers, chênes, hêtres, sapins, l’équilibre des forces naturelles était rompu et une ère nouvelle s’ouvrait pour la région : l’ère torrentielle [21][21] Arch. dép. Ardèche, 7 MP 234, Reboisement de l’Ardèche.... »

Les paysans contre la forêt, et l’État contre les paysans pour rétablir les « vieux troncs décharnés » dans leurs droits : les termes de la « guerre de l’arbre » sont posés, écologiques avant la lettre, sociaux et politiques sans conteste, mais dans une forme qui laisse peu de place à la négociation : la spécificité socioculturelle des Cévennes, c’est-à-dire d’être un espace cloisonné et dépourvu d’élites susceptibles d’assumer un rôle de médiation, compte pour une large part dans l’étonnante radicalité du conflit qui débute. Le fait que les projets de reboisement conçus pour cette région, répondant à l’objectif de stabilisation des versants, aboutissent à la définition de périmètres morcelés et contradictoires avec la logique des parcours ovins, explique l’autre part.

Un conflit multiforme

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La chronique des événements liés au reboisement est particulièrement nourrie et diverse, allant de la procédure judiciaire au conflit politique, de l’obstruction collective à l’incendie criminel. Son intensité dramatique est toutefois variable, et il convient de périodiser au moins grossièrement cette « guerre de Cent Ans ».

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Dès 1863, au lendemain donc de la déclaration d’utilité publique du reboisement, le conseil municipal de Valgorge, en Cévenne vivaraise, adopte la délibération suivante :

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« Attendu que les habitants de la commune de Valgorge retirent un de leurs plus grands revenus des bestiaux qu’ils élèvent dans les pâturages que l’on se propose de reboiser et que rien ne pourrait compenser cette perte, est d’avis qu’il ne soit pas donné suite audit projet de reboisement [22][22] Ibid., E dépôt 51 D 2, Registre des délibérations,.... »

La rébellion de Loubaresse

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D’emblée, l’incompatibilité entre pastoralisme et sylviculture est posée, pierre d’achoppement de toutes les discussions à venir. Implicitement, c’est également la menace sur les communaux et sectionaux qui est dénoncée : ceux-ci constituent en effet le support principal des solidarités de hameau dans ce pays d’habitat dispersé à l’extrême. Ouverture et appropriation collective de l’espace sont des points qui apparaissent non négociables aux communautés de pasteurs et qui vont amener les pouvoirs publics à tenter d’en briser la logique de fonctionnement.

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Le premier incident, qui est aussi le plus grave de notre échantillon, va jouer un rôle majeur dans la cristallisation de l’opposition paysanne au reboisement en Cévenne vivaraise : l’affaire de Loubaresse en 1877 [23][23] Loubaresse est une petite commune ardéchoise de la.... Une équipe de gardes forestiers et d’ouvriers chargée de reboiser une parcelle de lande communale, dans les premiers jours de juin, provoque une réaction quasi unanime de la population, accourue sur les lieux, conseillers municipaux en tête, pour arracher symboliquement les plants : la gendarmerie appelée à la rescousse laisse un mort sur le pré parmi les manifestants et en envoie dix autres en cour d’assises.

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Réuni en session ordinaire le 25 mars, soit deux mois et demi avant le drame, le conseil municipal avait adopté à l’unanimité une délibération rejetant avec la plus grande fermeté le périmètre proposé [24][24] Arch. dép. Ardèche, 2 U 146, Tribunal civil de Largentière,... :

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« Considérant que le périmètre de reboisement dont est menacée la commune de Loubaresse et donne étendue trop considérable en regard de son étendue total, ce qui mettrez sans doute certains propriétaires dans la misère la plus complète et se verraient forcés de s’expatrier du pays.

« Considérant que dans le pays le pacage est la principale resource pour les animaux dont la fumature est indispensable, ainsi que le produit qui les fait vivre à peine.

« Considérant que le périmètre de reboisement compris dans le plan de l’avant projet de la commission est d’une étendue très considérable des terrains boisés et gazonnés le long des ruisseaux ce qui interdirait aux animaux l’approche des abreuvoirs et paraliserait ainsi l’exploitation des autres propriétaires ; lesquelles deviendraient alors inacesibles acause de l’impossibilité physique dans lesquelles les propriétaires se trouveraient de se tenir à distance des plans et des semis.

« Considérant que ce projet enlève à la commune toute resource pour faire face à ses dépenses ordinaires ; que les habitants loin de retirer aucun jamais profit de cette perturbation seraient certainement ruinés si un si triste état de choses avaient lieu ; et que plusieurs d’entre eux se verraient dans la dure nécessité d’abandoner leur pays. Étant privés de quelques propriétés qui les font vivre à peine, que dès lors on verrait des familles réduites à la misère dans la plus complète, par l’effet du reboisement [25][25] Nous avons volontairement opté pour la transcription.... »

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Cet argumentaire est particulièrement révélateur de la réception du projet de reboisement par une communauté de pasteurs, dont le conseil municipal est une pure émanation [26][26] Les listes nominatives de la commune ne révèlent d’autres.... Assimilé à une « perturbation » insupportable du mode de jouissance, le reboisement est jugé injuste et inadéquat, la position victimaire classique étant ici complétée de manière intéressante par une instrumentalisation de l’exode rural particulièrement précoce [27][27] La population de Loubaresse a atteint son maximum en.... On notera la perplexité du conseil face au projet de reboisement de terrains qu’il considère comme déjà boisés : signe de l’incompréhension totale de ce que peut être une forêt dans l’esprit de l’administration. Les recours juridiques et politiques épuisés, la communauté d’habitants décide d’opter pour la dissidence, avec le résultat que l’on sait.

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Si la mémoire locale s’est bien entendu focalisée sur la brutalité des forces de l’ordre et sur la figure du « martyr » de la cause paysanne, c’est bien l’action collective, de caractère à la fois politique et symbolique, qui retient l’attention de l’historien : l’arrachage des plants par les femmes et les enfants, tandis que les hommes affrontent les gardes forestiers et les gendarmes, et que les ouvriers, embauchés le matin même dans la vallée, refusent de prendre parti. Dès lors, hostilité à l’arbre et hostilité à l’État se trouvent confondues, de même que crainte du reboisement et crainte de la déprise se conjuguent [28][28] Ajoutons que la Cévenne vivaraise, aussi catholique.... Et les expropriations massives qui touchent les communes ardéchoises en 1887 [29][29] Les périmètres touchent à la fois les communaux et... reçoivent partout ou presque la même réponse : un refus des conseils municipaux et une obstruction plus ou moins agressive des propriétaires concernés, comme ces habitants de la commune de Valgorge qui, invités à signer leur notification d’expropriation, « déclare[nt] ne pouvoir signer étant malade[s] » [30][30] Arch. dép. Ardèche, E dépôt 51 N 1 : Biens communaux,.... Plus significativement, l’administration note en 1888 [31][31] Arch. dép. Ardèche, 3 U 1 1501, Audiences forestières... que « le nombre des délits forestiers augmente d’une façon significative dans l’Ardèche. […] La condamnation à la prison des délinquants qui ne paient jamais [32][32] Avec la complicité de certains maires qui signent de... peut seule enrayer l’augmentation toujours croissante des délits forestiers ». Victimisation d’un côté, délégitimation morale de l’autre : les termes du conflit symbolique sont posés pour toute la durée de la guerre de l’arbre.

Georges Fabre et le reboisement de l’Aigoual

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Dans la partie méridionale des Cévennes, les projets de reboisement arrivent à maturité plus tard, à un moment donc où la dépopulation est plus avancée [33][33] Le canton de Barre-des-Cévennes perd ainsi un tiers.... En 1875, le conseil général du Gard, alarmé par les crues qui dévastent la plaine languedocienne, émet un vœu pour le reboisement de l’Aigoual [34][34] Le versant sud, qui donne naissance à l’Hérault, se.... Celui-ci est initié en 1892, l’ingénieur Georges Fabre dessinant les premiers périmètres, en application de la loi de 1882. La déclaration d’utilité publique n’est obtenue qu’en 1901. Les expropriations ne se font évidemment pas sans mal, les pentes de l’Aigoual étant abondamment pacagées à cette date encore. La question du reboisement est donc tout aussi aiguë dans cette région, et la déprise, là aussi, vient l’aiguiser encore, les éleveurs en position de faiblesse se sentant trahis dans leurs efforts de maintien.

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C’est effectivement par la ruse et la persuasion que Fabre parvient à se concilier une partie de la population locale – essentiellement les journaliers et migrants saisonniers –, en lui réservant les emplois liés au reboisement [35][35]  Nègre, 1931.. L’opération aboutit à la reconquête de plus de 13 000 ha dans l’Entre-deux-guerres, ce qui est un tour de force quand on se rend compte de la difficulté juridique des procédures d’expropriations : à titre d’exemple, l’état parcellaire des propriétaires concernés par un périmètre de reboisement de 117 ha sur la commune de Sainte-Croix-Vallée-Française n’en compte pas moins de 21, dont une indivision et 4 propriétaires émigrés [36][36] Arch. dép. Lozère, M13655, Reboisement du périmètre...… La dépopulation qui frappe désormais durement les hautes Cévennes ajoute en effet au blocage du marché foncier, les héritiers partis pour les villes du Midi (ou plus loin encore) ne se préoccupant que rarement de leurs biens au pays, contrairement à d’autres diasporas [37][37] On songe notamment aux Cantaliens ou aux Aveyronnais,....

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Il faut toutefois un optimisme forcené à l’inspecteur des Eaux et Forêts Galzin pour déclarer que, grâce à ces reboisements, « la dépopulation qui a été très forte dans les communes des Cévennes y sera bientôt un souvenir » [38][38] Arch. dép. Lozère, Delta 2859, slnd.. L’inspecteur Camus voyait lui aussi dans son action le seul recours pour les propriétaires cévenols, « épuisés par les luttes qu’ils ont à soutenir périodiquement contre les inondations, par le phylloxéra qui a détruit leurs vignes, par la maladie du mûrier et du châtaignier, et par la ruine de l’industrie séricicole », l’État ayant « le devoir de leur venir en aide, non seulement par des secours qui soulagent momentanément quelques infortunes […], mais par des travaux qui attaquent résolument cette lèpre des torrents » [39][39] Arch. dép. Ardèche, 7 MP 234, 4 mars 1891, procès-verbal.... L’instrumentalisation de l’exode n’est pas propre à un seul camp.

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Intéressé à la stabilisation des bassins versants, l’État ne se contente pas de reboiser certaines parcelles : il entend également placer sous son contrôle l’économie pastorale en limitant la pression sur les herbages et en se lançant dans une guerre de longue haleine contre les chèvres. C’est ainsi que les conseils municipaux doivent entrer dans des négociations ardues avec les inspecteurs des Eaux et Forêts pour établir, section par section, les contingents de bestiaux admis. La question des troupeaux transhumants est particulièrement épineuse : apportant un revenu non négligeable aux communes qui louent leurs communaux, ils sont jugés néfastes et illégitimes par les services administratifs : « que dire de ces troupeaux transhumants qui arrivent affamés sur les pâturages et détruisent en quelques jours l’herbe naissante, espoir de la saison ! », s’écrie l’inspecteur Camus en 1892. Toutefois, ces années de la toute fin du xixe siècle voient une baisse de la tension entre communautés d’habitants et pouvoirs publics : les accords sur le pâturage sont amendés, négociés au mieux des intérêts des parties, et finissent par être prorogés sans discussion. Hostiles en paroles au reboisement, les propriétaires font parfois des offres de vente discrètes aux Eaux et Forêts [40][40] Ibid., Note de l’inspecteur Camus en date du 10 février..., et bientôt certaines communes elles-mêmes, ne trouvant plus de troupeaux transhumants pour rentabiliser leurs landes, proposent de céder à l’administration les parcelles les plus éloignées des zones encore habitées [41][41] Ainsi de la commune de Loubaresse, qui nonobstant son....

Incidents et incendies

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Ces compromis et petits arrangements ne doivent toutefois pas donner l’illusion d’un renoncement des communautés d’habitants, ou de fractions d’entre elles, à la lutte contre l’extension des boisements. En effet, les années 1890-1900 voient les incendies augmenter de manière significative et suspecte, au moment où les jeunes plants commencent à offrir une prise au feu… Les autorités ne mettent guère de temps à soupçonner une origine criminelle, et après avoir signalé à la justice ces sinistres « notoirement dus à la malveillance », instaurent un système de surveillance sévère, quasiment militaire [42][42] Arch. dép. Ardèche, 2 U 199, Lettre de l’inspecteur.... Dans un rapport en date du 9 septembre 1898, les gardes forestiers de la commune de Valgorge témoignent de ce que, faisant leur ronde à onze heures du soir, ils ont repéré un commencement d’incendie dans le canton du Grand Serre et recruté au plus vite des paysans pour l’éteindre [43][43] Ibid., Procès-verbal de délit forestier joint au dossier.... C’est alors qu’ils ont vu s’allumer deux nouveaux incendies dans leur dos, dans les secteurs des Combes et de Bezelade… De fait, on repère extrêmement peu d’incendies touchant des parcelles privées : l’administration des Eaux et Forêts est la seule victime des « accidents » d’écobuage [44][44] Cette pratique, toujours en vigueur dans les hautes....

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Si les incendies de forêt deviennent fréquents dans les bois domaniaux de la haute Ardèche et de la Lozère, il est bien rare en revanche que la gendarmerie attrape les responsables : on imagine aisément la difficulté, malgré les rondes continuelles des agents forestiers, gendarmes et autres gardes-champêtres, de surveiller des centaines d’ha de jeunes plants disséminés sur les plus hautes pentes. Le procès en assises de Joseph Razier, berger de la commune de Valgorge pris en flagrant délit d’allumage d’un feu de genêts dans les bois de l’État un soir de décembre 1901, constitue donc une occasion de choix pour apprécier les motivations des incendiaires [45][45] Arch. dép. Ardèche, 2 U 199.. Or, l’affaire est désarçonnante : le jeune incendiaire, berger de son état, était aussi un ouvrier agricole régulièrement embauché par les gardes forestiers pour les travaux du reboisement, et ce jusqu’à la veille de l’incendie. Et, « pressé de questions », il finit par avouer naïvement son crime en déclarant avoir, avec un complice, « mis le feu aux plantations de l’État en vue de se procurer du travail lorsque l’administration des eaux et Forêts ferait planter à nouveau les terrains dévastés par le feu » [46][46]  Ibid., 2 U 199, acte d’accusation de Joseph Razie.... De fait, il est jugé à la limite de la responsabilité pénale, son acolyte étant lui reconnu irresponsable par une expertise médicale. Peut-on, en ce cas, retirer un enseignement de cette affaire ? Seule, non pas. Mais elle intervient dans un contexte d’extrême tension, où les gardes forestiers sont en permanence sur la brèche. Soupçonné de plusieurs autres incendies, le berger simplet est finalement acquitté : les coupables ont échappé à la justice, car ils n’étaient pas aussi faciles à circonvenir.

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Les hommes de loi se plaignent bien évidemment de n’obtenir aucun témoignage sur ces affaires. La seule occurrence d’une dénonciation dans les sources judiciaires ardéchoises se rapporte à un individu que la rumeur publique désigne comme incendiaire : plusieurs témoins rapportent cette rumeur, sans apporter de commencement de preuve. Et un juge de paix avisé rappelle que l’homme, déjà soupçonné dans une affaire de mœurs, vit en très mauvaise intelligence avec ses voisins de hameau [47][47] Arch. dép. Ardèche, procès-verbal d’interrogatoire....

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Un simple incident relaté par les archives de la justice de paix permet de faire ressortir le climat d’hostilité persistante au reboisement : le 11 novembre 1903, les gendarmes de Valgorge sont en tournée sur les hauteurs de la commune quand ils aperçoivent, une fois de plus, un début d’incendie dans le massif du Tanargue [48][48] Ibid., 4 U 25 67, Justice de paix du canton de Valgorge,.... Avisant cinq personnes occupées à récolter des châtaignes, ils les réquisitionnent. C’est alors que le chef de l’équipe s’oppose au départ de ses ouvriers, ne cédant que sous la menace d’un procès-verbal. Mais l’un des ouvriers déclare tout de go aux gendarmes qu’il préfère recevoir un procès-verbal plutôt que de les accompagner… Hostilité à l’arbre sans distinction, aux seuls résineux de l’administration, aux gendarmes tout simplement ? Nous disposons bien entendu de trop peu d’affaires semblables pour en juger, mais cet indice, ajouté aux autres, va bien dans le sens de l’affirmation symbolique, par une communauté paysanne, d’un refus de considérer comme le bien commun celui dont elle a été auparavant expropriée. Il y a désormais, dans le paysage, un élément étranger rejeté par ceux qui, jusqu’ici, en avaient eu la pleine maîtrise.

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Apparemment distinct de cette histoire conflictuelle, un élément doit être ajouté au dossier, qui vient en compliquer l’analyse. Si, malgré l’hostilité des pasteurs, les pentes supérieures finissent bien par se couvrir de forêts, on aurait tort de penser que le boisement progresse partout : en effet, si l’on accepte de considérer que la châtaigneraie, progressivement abandonnée depuis le dernier quart du xixe siècle (du fait notamment de la maladie de l’encre et de la diminution de la main d’œuvre), est plus ou moins devenue une forêt, alors l’évolution paysagère la plus marquante des premières décennies du xxe siècle est, paradoxalement, une déforestation intense : en effet, la création, au débouché des vallées cévenoles, d’usines d’extraction du tannin contenu dans le bois de châtaignier, conduit à un abattage anarchique et massif du verger cévenol par des cultivateurs qui ne trouvent plus preneurs pour leurs fruits et cherchent tous les moyens pour se doter d’un pécule susceptible d’aider leur départ éventuel, ou celui de leurs enfants. L’économie cévenole est entrée dans une logique malthusienne d’abandon progressif, et le paysage commence à en porter les stigmates.

L’Entre-deux-guerres : déclin des conflits matériels, montée du symbolique

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Les années 1920-1930 voient une baisse assez nette des délits forestiers, en liaison avec une dépopulation accentuée et un marasme certain de l’activité pastorale. Certains secteurs commencent d’ailleurs à se reboiser spontanément, notamment les pentes basses débarrassées de la châtaigneraie, à laquelle se substitue rapidement la pinède. Constatant qu’une partie de ses communaux s’est reboisée spontanément, le maire de Loubaresse décide de son propre chef de les mettre en défens en 1930 [49][49] Arch. com. de Loubaresse, registre des délibérations.... Mais la forêt nouvelle qui se développe est loin de répondre à l’idéal des ingénieurs des Eaux et Forêts : sèche, dense, mal entretenue, elle est la proie d’une nouvelle vague d’incendies, non plus forcément criminels, mais bien plus dévastateurs que ceux du début du siècle, en raison de la continuité du manteau forestier et de la disparition des chemins d’accès.

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Préoccupées par cette évolution anarchique, destruction de la châtaigneraie et reforestation sans grande valeur, les autorités publiques n’ont guère d’autre solution à proposer qu’une continuation de l’œuvre de reboisement maîtrisé, avec appel aux investisseurs privés cette fois. Dès les années 1920, des projets de reboisement sur propriétés individuelles se dessinent et commencent à être réalisés. Des migrants en sont parfois les initiateurs, ce qui ne fait qu’attiser les rivalités avec les « restants » qui se sentent tout à la fois abandonnés et dépossédés par la ville et l’État ligués [50][50] Le conflit migrant/restant autour du reboisement spéculatif....

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Dans un article intitulé gravement « Comment sauver les campagnes ? » et publié en 1938, E. Badel, maire et conseiller d’arrondissement de Toulaud, en Ardèche, écrit la profession de foi suivante :

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« Je crois que la dépopulation des campagnes, surtout dans nos régions montagneuses des Cévennes, est un fait contre lequel il n’y a pas grand-chose à faire […]. Le mieux sera, si possible, de pratiquer dans ces régions déshéritées le reboisement qui nous fournira le bois d’ébénisterie ainsi que le carburant forestier [51][51] Arch. dép. Ardèche, 8 J 14, Fonds Reynier, coupure.... »

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Déclaré incurable, le mal de déprise qui touche les Cévennes conduit ceux qui y vivent encore et intériorisent leur marginalisation, à un repli hargneux. Et l’arbre, encore une fois, apparaît comme le symbole de leur éviction, l’annonciateur de leur mort : le combattre encore et toujours est la preuve la plus éclatante qu’ils puissent donner de leur survie…

La mémoire à vif

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Dire que les passions sont éteintes serait en effet aller un peu vite en besogne, comme en témoigne cette délibération du conseil municipal de Valgorge, en date du 12 juin 1938, répondant au vœu émis par le conseil d’arrondissement de Largentière de créer un syndicat de reboisement et de protection contre les incendies de forêt :

« Le conseil municipal, après en avoir délibéré, Considérant que l’administration des eaux et Forêts, il y a environ cinquante ans, par une expropriation brutale des terrains communaux et particuliers a créé un périmètre forestier en dépit du bon sens, qui n’avait qu’un seul but, réduire à la misère nos populations et provoquer la désertion complète des hameaux limitrophes, à la suite de cette procédure, des terrains ont été enclavés et les propriétaires qui auparavant usaient librement de leurs droits de passage se voient obliger de payer une redevance annuelle à l’État, comme droit de passage, ce qui est une iniquité, Devant l’injustice pratiquée envers une population qui ne demande qu’à travailler, sont ajoutées à d’autres vexations, qu’il y a environ trente ans ont créé un état d’esprit favorable aux incendies de forêts et des centaines d’hectares sur les hauteurs de Valgorge ont été décimés en 1906. Tout cela aurait pu être évité si un programme de reboisement avait été établi en harmonie avec la population de nos campagnes. […] Le conseil municipal proteste énergiquement sur le maintien des terrains enclavés dans le périmètre forestier et demande que cesse cette injustice par un échange de terrain enclavé. Demande en outre que ne soient boisées sur les flancs de nos montagnes que les parties qui n’ont aucune valeur pour le pâturage. Ne voit pas l’utilité de la formation du syndicat [52][52] Ibid., 1 Z 408, sous-préfecture de Largentière, dossier.... »

La mémoire, on le voit, joue un rôle déterminant dans cette prise de position étonnamment virulente : le reboisement est désigné comme un assassinat, justifiant en retour les incendies. Mais elle n’est pas seule en cause. En effet, la commune de Loubaresse – qui avait connu les pires troubles lors de la première vague de reboisements autoritaires – répond positivement à la requête du sous-préfet, le maire Poudevigne insistant même pour dire son attachement ancien à la cause du reboisement (précisant toutefois que « quelques conseillers récalcitrants au reboisement » lui interdisent encore de mener une politique active dans ce domaine) [53][53] Arch. dép. Ardèche, Courrier du maire de Loubaresse.... Doit-on faire l’hypothèse que le maintien de l’hostilité au reboisement serait corrélé avec une moindre déprise agricole, c’est-à-dire à un intérêt matériel objectif ? Là encore, l’observation de l’ensemble des réponses au projet de la sous-préfecture n’est guère convaincante : des communes voisines, aux évolutions démographiques similaires, répondent de manière opposée. De fait, on ne peut prendre pour argent comptant les discours construits en cette occasion : tout comme lors de la période de forte conflictualité des années 1870-1880, les conseils municipaux instrumentalisent les passions et les intérêts selon les besoins du moment, et les marques d’hostilité à l’État peuvent tout aussi bien être lues comme des appels au secours. Mais la forêt demeure, pour les communautés d’habitants fragilisées dans leur emprise sur l’espace, l’abcès de fixation principal des peurs et des rancœurs.

La vague forestière de l’après-guerre, défaite paysanne ?

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Déjà profonde dans les années 1930, la dépopulation connaît, durant les Trente Glorieuses, une accentuation fatale : les densités passent en dessous de 10 habitants par km2 dans les hautes vallées, avec un vieillissement préoccupant et une surmasculinité décourageante [54][54] Les 60 ans et plus représentent, au recensement de.... Les pâtures sont envahies par les genêts, les terrasses s’effondrent et s’enfouissent sous les ronces. Les mas difficilement accessibles sont abandonnés, et les villages de fond de vallée voient disparaître un à un les services essentiels. Il n’est plus question de développement économique, mais seulement de gestion sociale de la fin d’un monde [55][55] Cornu, 2000.. Pourtant, la question forestière continue à agiter les esprits : les hautes vallées sont certes à l’agonie, mais le sens étymologique de ce mot, qui évoque le combat et non la résignation, illustre assez bien l’état d’esprit dans lequel cette histoire s’achève.

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L’arbre, nous l’avons vu, était considéré depuis la fin du xix e siècle comme le symbole de l’éviction du terroir par la force étatique. Mais avant cela, il était surtout le symbole de la nature non domestiquée, du saltus voué à la seule prédation. Avec la déprise agraire et les formes de reboisement spontané, l’arbre retrouve sa fonction symbolique première, en apparaissant comme le signe paysager principal d’un ensauvagement douloureux [56][56] Ce n’est pas là un trait propre au Massif central :.... Pour les derniers pasteurs et cultivateurs, en effet, la végétation de reconquête (genêts, arbustes, pins) qui, peu à peu, les envahit, les enserre, les submerge, est la transcription sensible de leur mort sociale : incapables désormais de « tenir » leur espace – que l’on se rappelle les dizaines de milliers de bras nécessaires, au milieu du xixe siècle, pour entretenir le paysage des terrasses –, ils sont condamnés à voir se défaire l’œuvre pluriséculaire de domestication, et à en porter la culpabilité. À moins que le recours à une responsabilité extérieure ne permette d’en soulager le poids : c’est alors que la nouvelle vague de reboisement spéculatif va jouer son rôle.

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À l’instar de l’Auvergne et du Limousin, c’est dans les années d’après-guerre que les reboisements prennent un caractère véritablement massif et généralisé en Cévennes, aidés par un cadre législatif très favorable : la création du fonds forestier national en septembre 1946 constitue, en effet, un formidable encouragement à reboiser les parcelles en friche, au détriment de la location à ferme. Le décret de 1954 permettant la constitution de groupements forestiers vient encore faciliter les opérations, les propriétaires absentéistes étant libérés de tout souci de gestion.

Charles Bieau et la légitimation de l’éviction paysanne

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Un document particulièrement intéressant concernant les Cévennes méridionales nous permet d’aborder la question des conflits liés au reboisement dans les zones parvenues à un sous-peuplement important. Il s’agit, dans la forme, d’une thèse de droit sur les questions foncières liées au reboisement, soutenue à l’Université de Montpellier en 1955 ; mais quant au fond, c’est un plaidoyer aussi virulent qu’intéressé pour tourner la page de l’économie paysanne et procéder à un reboisement spéculatif de grande ampleur en Cévennes [57][57] Bieau, 1955.. Charles Bieau, l’auteur de ce travail (par ailleurs avoué plaidant près le tribunal civil de Florac), est lui-même propriétaire foncier dans la région de Barre-des-Cévennes, plus précisément sur le territoire de la commune de Saint-Julien-d’Arpaon. Sa profession de foi figure en première page de l’ouvrage :

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« Le reboisement est le seul capable, dans cette partie incontestablement la plus pauvre de la Lozère, de rétablir l’équilibre agro-sylvo-pastoral et promouvoir une renaissance, non pas seulement de l’agriculture mais encore de l’ensemble des activités économiques de la basse Lozère. »

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Là encore, ce serait une erreur de croire que l’état indéniable de profonde déprise atténue le conflit pour la terre : bien au contraire, il fragilise une partie des acteurs du jeu foncier et incite les autres à pousser leur avantage. Charles Bieau se range manifestement dans le camp des spéculateurs et utilise tous les arguments pour déconsidérer ce qui reste d’agriculture en Cévennes. Il commence par le constat suivant :

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« La petite ferme cévenole, souvent groupée en hameaux, vit en économie quelque peu autarcique. Le troupeau donne le seul revenu qui puisse servir aux achats de l’extérieur. Mais il s’agit d’un troupeau de très faible importance d’ailleurs, disséminé à peu près partout dans la montagne cévenole. Ici, Roquefort n’a aucune influence. Le troupeau produit de la viande qui est vendue sur les marchés du bassin minier alésien, mais souvent en fraude des droits fiscaux et ce qui est pire, en fraude des lois sanitaires [58][58] Bieau, 1955, p. 38.. »

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D’où il conclut :

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« Ainsi, de très vastes étendues quasi-désertiques sont occupées par une population agricole fort peu dense, souvent très vieillie et d’une productivité extrêmement basse. À l’intérieur du pays, aucune industrie, si ce n’est l’industrie hôtelière saisonnière. Enfin, un cadre administratif extrêmement coûteux pour une production nulle [59][59] Ibid., p. 43.. »

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On ne s’y prendrait pas autrement pour dissuader l’autorité publique d’apporter son soutien à cette agriculture-là. Charles Bieau déploie des trésors de rhétorique – et peut-être de mauvaise foi – pour convaincre de son propos. Il n’y a pas jusqu’aux petites vignes de la vallée du Tarn qu’il veut voir arracher, au nom de la qualité du vin de table. C’est en réalité un procès en légitimité de l’emprise sur la terre que l’auteur fait aux derniers paysans : accusés d’être improductifs, dangereux pour la salubrité publique et pour l’environnement (l’argument est le même que celui des forestiers du xixe siècle), il ne leur reste qu’à disparaître le plus vite possible.

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Or, malgré la déprise, le marché de la terre est loin d’être un marché libre, obéissant aux seules lois de l’offre et de la demande. Il faut donc mettre au point des stratégies complexes pour s’imposer peu à peu. En Cévennes, la chose est rendue particulièrement compliquée par le morcellement de la propriété et des héritages. Les notaires chargés de préparer des ventes ont les plus grandes difficultés à rassembler toutes les parties prenantes, et les spéculateurs sont bien vite découragés par des combats qui ressemblent à une véritable guerre de tranchées. Il est donc évident que l’intention de l’auteur, par son travail, est de se trouver des alliés à la fois dans l’initiative privée et dans les pouvoirs publics pour opérer un renversement décisif. Il regarde même particulièrement loin, puisqu’il souhaite que l’on fasse de la propagande pour le reboisement dans les écoles primaires. La guerre de la forêt est une affaire sérieuse.

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Après avoir dressé son réquisitoire contre les paysans cévenols, Charles Bieau en vient en effet à « sa » solution. Jugeant immoral d’abandonner cette région, mais irréaliste d’en sauver l’agriculture, il propose une conversion à l’économie forestière intégrale, avec l’assistance du fonds forestier national et par une stratégie de constitution de sociétés civiles forestières. À terme, il imagine non seulement les pentes couvertes de pins, mais encore les vallées dévolues aux pépinières et les causses voisins partiellement boisés eux aussi. Charles Bieau a parfaitement saisi l’évolution sociologique de la région cévenole, et entend s’appuyer sur les migrants et sur les nouvelles catégories d’habitants qui émergent à cette époque. Il écrit ainsi :

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« Il n’est pas certain que le Cévenol soit irrémédiablement hostile au reboisement. S’il s’y oppose souvent dans le but de retarder au maximum le progrès de la forêt, il convient aussi que dans un certain laps de temps, elle occupera la totalité des Cévennes. Pour ses enfants ou pour lui, s’il est encore jeune, il espère trouver une situation ailleurs dans l’agriculture ou dans les administrations.

« De nombreux Cévenols ont quitté le pays, dans ces conditions avant la guerre de 1939 et depuis. Ce changement pourrait être utile au pays, si le Cévenol avant de quitter le pays faisait reboiser sa propriété, conservait et entretenait sa maison pour y venir passer ses vacances, en attendant l’âge de la retraite qui le ramènera définitivement à la maison natale. Il y a dans les Cévennes, de très nombreux retraités nés dans le pays et qui y résident, souvent du mois de mars au mois de novembre, et ceux-là sont souvent favorables au reboisement [60][60] Bieau, 1955, p. 52.. »

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La débâcle démographique, divine surprise : c’est bien au sabordage de l’économie rurale traditionnelle que l’on applaudit ici. Et si possible même, on en accélère le rythme : Charles Bieau est partisan d’un reboisement offensif visant à couper les parcours ovins, et asphyxier ainsi les paysans restants. Pour planter la forêt dont il rêve, il lui faut un désert.

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Une affaire présentée dans son ouvrage illustre la brutalité de la méthode. Evoquant la constitution de la société civile de Fages-Vieille en 1955, touchant neuf groupes de propriétaires, il évoque les difficultés à contraindre un couple d’éleveurs à céder ses parcelles :

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« Pour les consorts Bonnet, le bois est l’ennemi n° 1 qui empêche aux troupeaux de vagabonder là où bon lui semble (sic). On peut dire que la signature a été donnée, parce qu’il est le fermier de nombreux autres tènements appartenant aux autres sociétaires [61][61] Ibid., p. 87.. »

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La conséquence d’une telle opposition est, logiquement, un climat de violence renouvelée. Charles Bieau connaît le danger :

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« Les agriculteurs sont opposés à ces reboisements. […].

« En raison de leur réticence, la poussée des reboisements risque d’être sérieusement entravée, paralysée en maints endroits, même peut-être dans les cas extrêmes, détruite par le feu ou les troupeaux [62][62] Ibid., p. 1.. »

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Il est évident que la tentation de l’allumette est forte pour les éleveurs qui non seulement se trouvent bloqués par des murailles de résineux, mais se voient aussi interdire la pratique traditionnelle de l’écobuage. Expliquant comment lui-même est parvenu à procéder au reboisement de 47 ha sur la commune de Saint-Julien-d’Arpaon, après achat auprès d’une veuve d’un ingénieur des mines, remariée à un professeur habitant à Nîmes, mais aussi échange avec un groupe de deux familles du lieu, et achat à un cultivateur et sa femme de Barre-des-Cévennes, Charles Bieau précise avoir demandé par contrat au Fonds Forestier National la création de pare-feu de 20 m de large tout autour de son domaine.

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Cette défiance radicale vis-à-vis de l’indigène, au reste justifiée par la guerre qu’on lui mène depuis si longtemps, n’est pas seulement de la morgue bourgeoise. Le paysan est un ennemi, un ennemi économiquement faible mais symboliquement fort. Tirer un trait sur la civilisation paysanne des vallées cévenoles, cela ne se fait pas facilement. En effet, les alliés de Charles Bieau sont, comme lui, des élites sociales urbaines cherchant un placement à la terre, à la fois rémunérateur et, en quelque sorte, anoblissant : investir dans la forêt, c’est se faire un peu seigneur foncier. Ce qui, dans un pays de démocratie rurale comme les Cévennes, est particulièrement malvenu. D’autant que cette opposition sociale se double d’un conflit entre restants et migrants, les planteurs étant bien souvent des enfants ou petits enfants de Cévenols, ayant accédé à la notabilité dans les villes du bas Languedoc par les études, et revenant fonder un domaine forestier à partir de quelques parcelles de lande héritées [63][63] Fioravanti et Lamarche, 1976.. Charles Bieau, en quête d’une solution pour utiliser la main d’œuvre agricole subsistante, se réjouit ainsi de ce que « le fait que l’employé du Dr Jourdan (résidant à Paris) est son garde-pêche, peut être l’amorce d’une intéressante évolution de la transformation de l’agriculteur en employé de la forêt si ce n’est en garde forestier purement et simplement » [64][64]  Bieau, 1955, p. 103. La réalité est toutefois bien....

Le triomphe des résineux

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Si les planteurs ne parviennent pas tout à fait à constituer les vastes forêts dont ils avaient rêvé, il n’en demeure pas moins qu’ils ont gagné la partie face aux derniers paysans. Les incitations fiscales, la poursuite de la dépopulation jusqu’aux années 1970, l’éviction des agriculteurs du marché foncier par la hausse des prix, l’entrée des planteurs, via la résidence secondaire, dans les conseils municipaux, tout a concouru à faire triompher le reboisement. Une étude réalisée en 1976 en fait le constat pour la commune de Barre-des-Cévennes et, plus largement, pour toute la région :

« L’espace jusqu’à présent, même dans son abandon, était contrôlé par l’agriculteur qui faisait puis défaisait par rapport à son occupation une structure sociale locale. À présent, le résineux approprie le sol aux urbains, à l’industrie du bois, à la spéculation, l’intégrant ainsi à un système économique et social qui dépasse largement le niveau local et même régional [65][65] Fioravanti et Lamarche, 1976.. »

En 1975, il ne reste plus que 14 exploitations agricoles sur la commune de Barre-des-Cévennes, pour 58 en 1950. Parmi ces 14, 8 représentent encore l’agriculture vivrière traditionnelle, complétée par la pluriactivité. Les agriculteurs ne possèdent plus que 13 % de la superficie communale. Boisée à 26,9 % en 1953, la commune voit cette proportion monter à 39,5 % en 1963 et à 43,4 % en 1988 [66][66] Rappelons que le cadastre enregistre très imparfaitement.... Si l’on regarde une carte d’état-major des années 1980, on ne voit plus qu’une étroite clairière libre autour du chef-lieu, les reliefs alentours étant recouverts par les vagues vert sombre ou vert clair des pins et des châtaigniers.

Vers la forêt-paysage

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Objet de conflit en tant que bien et en tant que symbole d’emprise, la forêt devient également, dans une chronologie décalée mais qui se superpose partiellement à la précédente, un objet de conflit en tant que valeur paysagère, c’est-à-dire objet de consommation touristique.

71

Dès 1938, le maire de la petite commune de Montselgues, sur la corniche du Vivarais cévenol, se déclare favorable au reboisement dans lequel il voit une possibilité d’attraction touristique [67][67] Arch. dép. Ardèche, 1 Z 408.. Le thermalisme, bien implanté déjà à Vals-les-Bains ou, plus proche encore, à Saint-Laurent-les-Bains, ne peut que donner des idées aux élus désespérant du développement agricole. En Cévennes méridionales, l’action du Club cévenol en faveur d’un tourisme identitaire aboutit à une patrimonialisation précoce du paysage. Or, si la châtaigneraie s’intègre sans problème dans ce nouveau schéma, la forêt en tant que telle continue à poser problème : tant que subsistent les témoins de la vieille civilisation agro-pastorale, il est difficile de la « vendre » comme un paysage cévenol. C’est ici qu’intervient, dans la fonction d’acte symbolique de rupture du rapport à l’espace, la création du Parc National des Cévennes.

72

Si, en effet, l’on prend pour référence la loi de 1960 instituant les parcs nationaux, et les premiers parcs alpins qui définissent l’orientation générale de ce type de structure, c’est bien une entreprise de régénération par l’abolition symbolique de l’anthropisation qui est tentée. Et l’on est peu surpris de revoir ici Charles Bieau qui, dès 1955, vient proposer au sous-préfet de Florac un projet de parc combinant économie forestière et tourisme. Son argumentaire reprend les idées traditionnelles des partisans du reboisement, celles-là même qu’il avait développées dans sa thèse : pour les hautes terres, les dangers de l’érosion, et pour le bas pays, ceux des inondations [68][68] Jean Corbillé, sous-préfet de Florac de 1955 à 1958,.... L’activité touristique ne vient qu’ensuite dans l’argumentaire de l’avocat, comme un moyen annexe de rentabilisation de la sylve. Pour cet aspect des choses, il préfère d’ailleurs s’en remettre à l’autre « inventeur » du parc, le docteur Richard, des Vans, qui propose, pour sa part, de convertir les Cévennes en un espace de ressourcement, montagne magique restée en dehors des atteintes de la modernité, dont la nature rétablie dans ses droits s’offrirait à la soif de spiritualité des citadins, malheureux dans la sphère du progrès profane. Et le mouvement de reconquête des mas abandonnés des Cévennes intérieures par les résidents secondaires, qui débute dans ces mêmes années pour atteindre plus de 50 % des logements à la fin des années 1970, vient renforcer cette emprise extérieure, à la fois sur le marché foncier, et sur le discours identitaire – les acquéreurs étant, pour la grande majorité d’entre eux, sans lien direct avec les Cévennes et la mémoire de leurs conflits existentiels, et lisant le paysage enrésiné des vallées à contresens de cette mémoire [69][69] Chabrol, 1972..

73

Une « Association du Parc des Cévennes » est créée en 1957 ; en 1962, le Conseil national de la Protection de la Nature émet un avis favorable ; en 1967 enfin, malgré une vive contestation locale, le comité interministériel lance une mission d’étude, dont la brochure de sensibilisation, réalisée et distribuée dans la région, ose conclure que « la vie agricole si noble et attachante est […] condamnée à l’intérieur de la zone parc » [70][70] Bieau, 1968. Face à la contestation, les pouvoirs publics.... Ainsi donc, l’histoire du reboisement des Cévennes s’achève sur l’alliance paradoxale de la forêt spéculative et d’un eremos monastique retrouvé, produit de la déprise et de la disqualification définitive de la parole paysanne. Et même si la néo-ruralité cévenole des années 1960-1970 permet une résurrection paradoxale de cette parole, c’est dans une réinvention et une ré-interprétation du patrimoine paysager en rupture avec la mémoire de la guerre de l’arbre.

74

*

75

La constante que nous avons repérée dans ces évolutions vers une montagne vouée à la mise en réserve forestière, c’est bien la dépossession lente mais sûre de communautés d’habitants permanents de moins en moins capables, et de moins en moins volontaires parfois aussi, pour mettre en valeur leur territoire, à la fois par l’État et par des acteurs économiques extérieurs. En un sens, on ne peut parler vraiment de déprise, mais plutôt d’extensification et de dématérialisation croissantes du lien à la terre [71][71] Gavignaud-Fontaine, 1994.. La conséquence en est la fragilisation évidente du peuplement permanent, qui perd sa justification économique et, au bout du compte, morale. Comme l’écrivent les auteurs de l’étude sur Barre-des-Cévennes, il ne reste de choix au paysan dépossédé qu’« entre tromper sa mort en devenant un gardien de ce qu’il aurait pu maîtriser, ou mourir complètement avec la société et l’espace qui le portaient » [72][72] Fioravanti et Lamarche, 1976, p. 116.. Auguste Gleyze, érudit et élu originaire de Loubaresse, écrit en 1957, dans un article commémorant la rébellion de 1877 : « jamais, pendant l’occupation allemande ces dernières années ni pendant l’occupation autrichienne après 1815 [sic], l’ennemi n’a infligé à Loubaresse une si odieuse menace » [73][73] Gleyze, 1957, p. 132.. Exagération littéraire, bien entendu ; propos isolé, certes non. La mémoire du reboisement s’est bel et bien confondue avec celle de la mort de la civilisation agraire en Cévennes [74][74] On trouverait une évolution similaire sur les hauteurs....

76

De fait, déprise et reboisement apparaissent indissolublement liés, non pas dans un lien causal à sens unique, mais bien comme un système, dont les ressorts sont à la fois économiques, sociaux et culturels. Les communautés paysannes, quoi qu’elles s’en soient défendues, ont été actrices de l’abandon des pentes, et donc du reboisement. L’État et les planteurs, quand bien même là n’était pas leur but, ont été acteurs de l’évolution de l’identité paysagère des Cévennes. Et la violence matérielle et symbolique de cette guerre de cent ans ne doit pas masquer la coopération de fait des deux parties à l’œuvre de destruction et de recomposition paysagère entreprise, dans une instrumentalisation réversible et ambiguë de la menace de la déprise et du symbole de la forêt. Le reboisement aura été, en fait, l’occasion d’une mise en scène de l’irresponsabilité des deux acteurs, société locale et société globale, dans un processus d’abandon impensable dans le cadre mental qui leur était commun, celui d’une France de la transition vers la modernité qui ne pouvait se résoudre à abandonner son ancrage terrien et inventa, par le lien symbolique et distant au paysage, un substitut à l’emprise agraire.


Annexe

L’espace cévenol de référence

Bibliographie

  • Antoine, Annie, Le Paysage de l’historien. Archéologie des espaces bocagers de la France de l’Ouest à la fin de l’Ancien Régime, Rennes, pur, 2002, 340 p. ;
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Notes

[*]

Professeur d’Histoire et Géographie, rattaché à l’Université de Lyon 2, rue du Lavoir, 43 600 Lavoûte-sur-Loire. Courriel : <lpcornu@ club-internet. fr>

[1]

Des travaux pionniers ont toutefois déjà été engagés dans cette voie, à l’instar de ceux d’Annie Antoine pour l’Ouest : Antoine, 2002.

[2]

D’où la floraison de thèses sur la genèse des identités régionales, dont on trouvera quelques exemples représentatifs dans la bibliographie.

[3]

Nous avons renoncé à noter en bibliographie les travaux extrêmement riches et variés sur l’histoire de la forêt française aux époques médiévale et moderne, nous contentant de quelques ouvrages de référence sur la période contemporaine. Pour une approche spécifique : Corvol, 1987.

[4]

Cornu, 2003.

[5]

L’analyse socio-économique proprement dite s’appuiera sur trois monographies portant sur les cantons de Barre-des-Cévennes et du Bleymard en Lozère, et de Valgorge en Ardèche.

[6]

C’est au reste une constante de l’histoire des forêts que l’impuissance de l’administration à saisir, par les mots et par le droit, la réalité multiforme de tout ce qui n’est pas futaie. Les forestiers, formés dans l’Est, au voisinage du modèle prussien, sont bien peu armés pour aborder les réalités écologiques et humaines de la forêt méditerranéenne notamment. De cet ensemble, les Cévennes ne se distinguent que par la complexité supplémentaire introduite par la vigueur des pentes.

[7]

De fait, les châtaigniers peuvent aussi bien se trouver alignés sur des terrasses complantées que réunis en vergers compacts ou encore mêlés à la hêtraie.

[8]

Quelques grandes forêts domaniales se trouvent toutefois en bordure de plateau, et induisent une conflictualité forestière qui dépasse largement leurs limites.

[9]

Les biens sectionaux, très présents dans les hautes terres du Massif central, sont des héritages d’Ancien Régime âprement défendus par les communautés d’habitants des hameaux et écarts qui entendent garder la gestion de leurs parcours et de leurs réserves forestières. L’aliénation progressive des biens communaux au cours des xixe et xxe siècles n’a pas encore fait totalement disparaître cette spécificité : Couturier, 2000.

[10]

Arch. dép. Ardèche 52 J 199, Fonds Mazon : rapport au conseil général de l’Ardèche, 1872.

[11]

Arch. nat., C 957 (Lozère) et C 945 (Ardèche).

[12]

Cornu, 1993.

[13]

Les travaux de la vigne et du mûrier, notamment, exigeaient une main-d’œuvre nombreuse au printemps et à l’automne. La réfection annuelle des terrasses offrait également un emploi hivernal aux pasteurs des hautes vallées.

[14]

Sur ce point encore, les indicateurs statistiques sont inappropriés au cas cévenol : cela n’a guère de sens de calculer la densité d’une commune ou d’un canton sans tenir compte de l’espace réellement disponible. Or, nous l’avons souligné plus haut, ce point de référence est impossible à obtenir. L’indicateur le plus éloquent est sans doute la densité des points d’habitat dispersés sur les pentes et l’extension des terrasses de culture sur les pentes les plus invraisemblables : les Cévennes du milieu du xixe siècle sont un espace saturé.

[15]

Bouret, 1852.

[16]

Les Cévennes intérieures se caractérisent en effet par une nette domination de la petite et moyenne propriété, avec une absence notable de véritable élite. En revanche, la période précédant la déprise voit la présence d’une frange importante de micro-exploitants pluriactifs et de journaliers.

[17]

Martonne, Emmanuel de, Les Régions géographiques de la France, Paris, Flammarion, 1921. Cité in Dire les Cévennes, 1994, p. 208.

[18]

Sur cette question de la politique forestière, il serait nécessaire d’élargir l’observation, dans une perspective comparatiste, avec par exemple le « modèle prussien » de la même époque.

[19]

Arch. dép. Ardèche, 1 Z 408, Dossier reboisement. Lettre d’E. Bérard, de Burzet, au sous-préfet de Largentière, en date du 28 juin 1891, demandant des concessions en faveur des cultivateurs du pays « pour gagner à la République tous ces pauvres désolés ».

[20]

Dont celle, particulièrement meurtrière et dévastatrice, de 1857.

[21]

Arch. dép. Ardèche, 7 MP 234, Reboisement de l’Ardèche moyenne, procès-verbal de reconnaissance en date du 4 mars 1891.

[22]

Ibid., E dépôt 51 D 2, Registre des délibérations, 25 décembre 1863.

[23]

Loubaresse est une petite commune ardéchoise de la région du Tanargue, dont la spécificité est de présenter un habitat plus groupé et une activité pastorale plus marquée que dans la vallée de la Beaume qu’elle domine. Au vrai, il s’agit d’un espace de transition avec les pays herbagers au-delà.

[24]

Arch. dép. Ardèche, 2 U 146, Tribunal civil de Largentière, extrait des délibérations du conseil municipal de Loubaresse, en annexe au dossier d’assises des prévenus de la rébellion du 4 juin 1877.

[25]

Nous avons volontairement opté pour la transcription littérale de cette délibération, avec ses fautes et ses redondances, qui témoigne certes de l’absence d’élite culturelle dans la commune, mais qui ne doit pas être interprétée comme une preuve de la naïveté des habitants de Loubaresse, habitués des procédures judiciaires de longue haleine dans les affaires forestières, comme en témoignent les archives communales (Arch. dép. Ardèche, E dépôt 8).

[26]

Les listes nominatives de la commune ne révèlent d’autres professions que celles de cultivateur, voiturier et cabaretier. Il n’y a pas de grand propriétaire pratiquant l’exploitation indirecte.

[27]

La population de Loubaresse a atteint son maximum en 1851 avec 318 habitants ; il en reste encore 301 en 1876 (Arch. dép. Ardèche, E dépôt 8/1), soit une dépopulation bien moindre que dans les basses vallées sinistrées par la pébrine et le phylloxéra : l’argument est rhétorique.

[28]

Ajoutons que la Cévenne vivaraise, aussi catholique que l’autre est protestante, est, dans sa partie la plus montagneuse, une terre de méfiance prolongée vis-à-vis de la République.

[29]

Les périmètres touchent à la fois les communaux et les sectionaux, et des parcelles individuelles.

[30]

Arch. dép. Ardèche, E dépôt 51 N 1 : Biens communaux, Valgorge. D’autres choisissent de s’éclipser lors du passage du garde-forestier.

[31]

Arch. dép. Ardèche, 3 U 1 1501, Audiences forestières du tribunal d’instance de Largentière, rapport de l’inspecteur des Eaux et Forêts de Privas en date du 19 mai 1888.

[32]

Avec la complicité de certains maires qui signent de faux certificats d’indigence…

[33]

Le canton de Barre-des-Cévennes perd ainsi un tiers de sa population entre le milieu et la fin du xixe siècle.

[34]

Le versant sud, qui donne naissance à l’Hérault, se trouve dans le département du Gard, tandis que le versant nord, donnant naissance au Tarnon, est lozérien, sur le canton de Barre-des-Cévennes.

[35]

Nègre, 1931.

[36]

Arch. dép. Lozère, M13655, Reboisement du périmètre des Gardons.

[37]

On songe notamment aux Cantaliens ou aux Aveyronnais, beaucoup plus soucieux de garder des liens familiaux et matériels avec le pays d’origine.

[38]

Arch. dép. Lozère, Delta 2859, slnd.

[39]

Arch. dép. Ardèche, 7 MP 234, 4 mars 1891, procès-verbal de reconnaissance, bassin de l’Ardèche moyenne.

[40]

Ibid., Note de l’inspecteur Camus en date du 10 février 1892, suite à une visite dans les communes de Laboule et de Dompnac.

[41]

Ainsi de la commune de Loubaresse, qui nonobstant son opposition maintenue à tout reboisement imposé, propose de céder à l’administration deux parcelles inutiles en 1899 (archives communales, délibération du conseil municipal en date du 19 février).

[42]

Arch. dép. Ardèche, 2 U 199, Lettre de l’inspecteur adjoint des Eaux et Forêts d’Aubenas au procureur, en date du 8 mai 1899.

[43]

Ibid., Procès-verbal de délit forestier joint au dossier d’assises de Joseph Razier.

[44]

Cette pratique, toujours en vigueur dans les hautes terres, consiste à mettre le feu à une parcelle envahie de végétation arbustive pour la libérer de cette couverture improductive et fertiliser le sol. Il est évident que le voisinage d’une parcelle enrésinée rend cet usage particulièrement risqué.

[45]

Arch. dép. Ardèche, 2 U 199.

[46]

Ibid., 2 U 199, acte d’accusation de Joseph Razier.

[47]

Arch. dép. Ardèche, procès-verbal d’interrogatoire en date du 30 mai 1899.

[48]

Ibid., 4 U 25 67, Justice de paix du canton de Valgorge, procès-verbaux de gendarmerie (1901-1906).

[49]

Arch. com. de Loubaresse, registre des délibérations du conseil municipal, 11 mai 1930.

[50]

Le conflit migrant/restant autour du reboisement spéculatif est une donnée fondamentale de l’histoire des hautes terres du Massif central, atteignant son paroxysme dans l’après-guerre et aboutissant, du fait du morcellement foncier et des hasards des héritages, à un boisement en « timbre-poste » particulièrement dommageable : Bouet et Fel, 1983.

[51]

Arch. dép. Ardèche, 8 J 14, Fonds Reynier, coupure de presse. Article rédigé sous la forme d’une lettre adressée Gaston Riou, publié dans La République des Cévennes, le 15 janvier 1938.

[52]

Ibid., 1 Z 408, sous-préfecture de Largentière, dossier reboisement.

[53]

Arch. dép. Ardèche, Courrier du maire de Loubaresse au sous-préfet en date du 11 juin 1938.

[54]

Les 60 ans et plus représentent, au recensement de 1962, 30 % de la population du canton de Barre-des-Cévennes, 25 % de celui du Bleymard et 34 % de celui de Valgorge, bien au-dessus d’une moyenne nationale établie à 18 %. Le taux de masculinité des 20-60 ans s’établit, à la même date et pour les mêmes cantons, à respectivement 115, 124 et 140 hommes pour 100 femmes.

[55]

Cornu, 2000.

[56]

Ce n’est pas là un trait propre au Massif central : ainsi, dans l’intérieur du pays de Galles menacé de désertification dans la deuxième moitié du xxe siècle, on rencontre la même hostilité paysanne au reboisement, perçu comme un moyen d’éviction : Sheail, 1996.

[57]

Bieau, 1955.

[58]

Bieau, 1955, p. 38.

[59]

Ibid., p. 43.

[60]

Bieau, 1955, p. 52.

[61]

Ibid., p. 87.

[62]

Ibid., p. 1.

[63]

Fioravanti et Lamarche, 1976.

[64]

Bieau, 1955, p. 103. La réalité est toutefois bien différente : le peu d’empressement des Cévenols à s’investir dans l’économie forestière et la méfiance des entreprises du secteur vis-à-vis de la main d’œuvre locale conduisent à une gestion à distance des massifs, avec des ouvriers logés dans les villes du piedmont – Portugais, Marocains, Turcs qui « acceptent » des conditions de travail extrêmement dures. De même qu’en Limousin ou en Auvergne, la reforestation n’a guère contribué à la création d’activité locale.

[65]

Fioravanti et Lamarche, 1976.

[66]

Rappelons que le cadastre enregistre très imparfaitement les modifications d’usage du sol, et que les propriétaires ont tendance à retarder la déclaration du boisement de leurs landes.

[67]

Arch. dép. Ardèche, 1 Z 408.

[68]

Jean Corbillé, sous-préfet de Florac de 1955 à 1958, a rédigé dans : Contes préfectoraux, Paris, France-Empire, 1989, les souvenirs de sa carrière. La scène de sa première entrevue avec Charles Bieau est reprise dans : Dire les Cévennes. Mille ans de témoignages, 1994, p. 258-259.

[69]

Chabrol, 1972.

[70]

Bieau, 1968. Face à la contestation, les pouvoirs publics acceptent toutefois de revoir leur copie et d’adapter le modèle à la réalité locale. Un dossier de la sous-préfecture de Florac, daté de juin 1970, fixe dans son titre la nouvelle philosophie générale du projet : « une action concertée d’aménagement du territoire par la protection de la nature et la promotion de l’homme ». La nouvelle structure s’impose toutefois avec difficulté.

[71]

Gavignaud-Fontaine, 1994.

[72]

Fioravanti et Lamarche, 1976, p. 116.

[73]

Gleyze, 1957, p. 132.

[74]

On trouverait une évolution similaire sur les hauteurs du Livradois, livrées quant à elles à un enrésinement privé anarchique. Il serait en revanche erroné de prétendre tirer une loi de ces cas conflictuels : sur le plateau de Millevaches, par exemple, le reboisement s’est fait à l’initiative des habitants, dans un abandon consenti d’une partie de l’ager et en liaison avec des stratégies de relation avec la diaspora limousine de Paris. Histoire de la forêt du Massif central, 1987 et Cornu, 2000.

Résumé

Français

Entre le milieu du xixe siècle et le dernier quart du xxe siècle, les hautes vallées cévenoles connaissent un double mouvement de déprise agraire et de reboisement étatique qui se traduit par une augmentation paradoxale de la conflictualité, l’arbre devenant à la fois le moyen concret et le symbole d’une éviction des pasteurs-cultivateurs de leur propre espace de vie. Les sources de cette « guerre de l’arbre », qui agite les Cévennes pendant plus d’un siècle, sont une occasion rare pour l’historien de poser la question de l’articulation des enjeux matériels et symboliques dans l’évolution du rapport à l’espace rural, compris à la fois comme terroir et comme paysage.

Mots-clés

  • émigration rurale
  • Cévennes
  • déprise
  • forêt
  • paysage
  • reboisement

English

From the middle of the xixth century to the last quarter of the xxth century, the upper valleys of the Cévennes experienced a far-reaching movement of depopulation, which, together with a State decision to promote reforestation on the main summits and slopes, made for a conflict-ridden evolution. The reforestation process was seen by those peasants remaining in the area as an economic and symbolic dispossession. The rich and varied primary sources documenting this long-lasting conflict provide the historian with an opportunity to link material and symbolic stakes, and to understand the process through which mountains becamee landscapes.

Keywords

  • Cévennes
  • forest
  • landscape
  • rural exodus

Plan de l'article

  1. Usage et mésusage de la « forêt » cévenole au xixe siècle
    1. La définition de l’espace forestier
    2. Un contexte de crise
  2. Les premiers reboisements : de la contrainte à la négociation
    1. Prise de conscience et premiers projets
    2. Restauration des terrains, instauration d’un ordre écologique
  3. Un conflit multiforme
    1. La rébellion de Loubaresse
    2. Georges Fabre et le reboisement de l’Aigoual
    3. Incidents et incendies
  4. L’Entre-deux-guerres : déclin des conflits matériels, montée du symbolique
    1. La mémoire à vif
  5. La vague forestière de l’après-guerre, défaite paysanne ?
    1. Charles Bieau et la légitimation de l’éviction paysanne
    2. Le triomphe des résineux
  6. Vers la forêt-paysage

Pour citer cet article

Cornu Pierre, « Déprise agraire et reboisement. Le cas des Cévennes (1860-1970) », Histoire & Sociétés Rurales, 2/2003 (Vol. 20), p. 173-201.

URL : http://www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2003-2-page-173.htm


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