Accueil Revues Revue Numéro Article

Histoire & Sociétés Rurales

2003/2 (Vol. 20)


ALERTES EMAIL - REVUE Histoire & Sociétés Rurales

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 203 - 254 Article suivant

Archéologie Médiévale, tome 32, Paris, cnrs éditions, 2002, 349 p., 36 €

1

Fondée par le doyen Michel de Boüard, la revue Archéologie Médiévale devenue une revue propre du cnrs depuis 1983 comporte actuellement 32 numéros. Le dernier volume paru (n° 32/2002), fort de 349 pages, regroupe 7 articles (p. 1-162) suivis de la traditionnelle « chronique des fouilles médiévales en France » (p. 163-338) qui rassemble des notices traitant de toutes les opérations de fouille ou de recherche en archéologie médiévale ou post-médiévale conduites en France durant l’année 2001. Regroupées selon 6 rubriques, ces notices sont suivies par un bulletin critique, assez réduit cette année (p. 339-340) tandis que le tome s’achève par une liste des livres reçus accompagnés d’une petite note de présentation.

2

Dans le contexte de la crise que traverse actuellement l’archéologie française préventive, une chose frappe en premier lieu dans la composition de ce nouveau numéro. Les auteurs sont en effet dans une très large majorité des personnels de l’ancienne Association Française pour les fouilles Archéologiques Nationales (afan) transformée il y a peu en Institut National de Recherches en Archéologie Préventive (inrap). C’est là un signe salutaire de vitalité dont on ne se plaindra pas mais si la tendance devait se confirmer dans les prochains numéros, il faudra sans doute paradoxalement s’interroger dans le domaine de l’archéologie médiévale sur la désaffection des autres organismes de recherche, notamment universitaires. Cela est d’ailleurs sans doute plus patent pour les études qui concernent le monde rural et plus spécifiquement encore celles qui ont comme cadre chronologique le haut Moyen Âge.

3

Deux contributions touchent ce domaine de la recherche dans le tome 32. Celle de Vincent Carpentier (p. 69-104) nous livre les résultats d’une fouille récente, conduite en Normandie dans la périphérie du bourg médiéval d’Argentan. La découverte de deux à trois édifices sur poteaux nous montre un habitat rural entièrement bâti en terre et en bois qui constitue le premier exemple d’architecture de ce type dans le département de l’Orne pour les xi e-xiie siècles. L’auteur restitue avec vraisemblance deux bâtiments majeurs : l’un de forme quadrangulaire (7,50 x 4 m) peut-être doté d’un pignon triangulaire à pans coupés et d’un appentis (5,50 x 1,50 m), l’autre plus vaste, plus complexe et plus irrégulier comporterait deux nefs, une pièce quadrangulaire (7 x 7 m), un pignon à pans coupés et un probable appentis. La lisibilité d’un plan de bâtiment en terre et en bois au sol est toujours une affaire délicate. La présence de petite annexes souvent reconstruites et l’absence de sols peuvent rendre les traces confuses. Mais dans les nuages de poteaux, fosses et silos qui ont été relevés l’analyse reste prudente et nous montre surtout l’intérêt de procéder à l’étude de ces petits sites notamment parce que les temps d’occupations relativement courts limitent la densité des traces et aide l’interprétation.

4

Le dossier présenté par Nadine Mahé (p. 55-68) nous déplace en Île-de-France, sur le site des Ruelles à Serris, en Seine-et-Marne. On est loin ici d’un petit habitat dispersé, mais dans un ensemble rural complexe occupé du début du viie siècle aux premières décennies du xie siècle. Fait exceptionnel, ce sont ici près de 18 ha de superficie qui ont été explorés pendant plus d’une décennie au gré des aménagements de la ville nouvelle de Marne-la-Vallée. Organisé par un réseau de chemins dès le vii e siècle, l’habitat se structure autour de deux pôles principaux séparés par un ruisseau. Au nord se trouve un enclos matérialisé par une succession de fossés qui accueille un espace funéraire mais aussi des bâtiments à fondation de pierre tandis qu’au sud est identifiée une « ferme domaniale ». Cette organisation laisse place néanmoins à une certaine fluidité qui se manifeste à partir des xe-xie siècles par l’effacement des bâtiments dans le secteur sud et de profondes restructurations au nord du ruisseau. C’est à cette zone que s’intéresse Nadine Mahé en nous présentant « un ensemble de céramiques du xie siècle » issu du comblement d’un puits. Après une présentation classique, panorama général des pâtes, formes, décors et une proposition de typologie des cruches, l’auteur s’interroge sur la constitution du lot et nous livre une interprétation pointilleuse assez surprenante qui laisse le lecteur pour le moins circonspect ! Les fragments de pots retrouvés au fond du puits proviendraient des échecs d’un atelier de réparation de céramique, témoignage d’une « certaine économie du quotidien » ou « d’une activité à visée économique ». Le lecteur qu’il soit ou non archéologue, peut rester perplexe face à ce qui semble être une vision anecdotique de l’archéologie ou une intuition qu’il faudrait mieux étayer !

5

La contribution d’Emmanuelle du Bouëtiez de Kerorguen et de Valérie Delattre (p. 105-134) nous conduit dans un tout autre domaine, sur une petite île de l’Essonne à Corbeil, où fut établie une commanderie hospitalière à la fin du xii e siècle, la commanderie Saint-Jean de l’Isle qui abrita le siège du prieuré de France à partir de 1275. Les fouilles pratiquées y ont révélé l’existence d’un cloître oublié et d’une trentaine de sépultures (fin xiie-xive siècle) associées à l’inhumation d’au moins une cinquantaine d’individus. L’espace funéraire fermé et privilégié que constitue ce cloître répond semble t-il à une certaine gestion des sépultures. La cour accueille préférentiellement des enfants ou de jeunes adultes tandis que dans les galeries ne sont inhumés que des adultes. L’originalité du recrutement funéraire tient surtout à la forte présence des femmes et dans une moindre mesure des enfants, ce qui témoigne en premier lieu de l’ouverture du lieu à une population a priori laïque. On pourrait aussi se demander si ce recrutement somme toute spécifique n’était pas en rapport avec la présence de la sépulture royale d’Ingeburge, seconde épouse de Philippe-Auguste et surtout bienfaitrice de la commanderie au début du xiiie siècle ?

6

C’est par une tout autre approche et dans un tout autre champ chronologique que Cécile Treffort (p. 31-54) nous renvoie à ces questions de piété et de salut. La découverte, depuis le xixe siècle, dans le territoire de l’ancienne Burgundia des vie-vii e siècles d’une vingtaine de plaques-boucles décorées d’une représentation de Daniel dans la fosse aux lions souvent associée à des signatures d’orfèvres et/ou de commanditaires, la conduit au terme d’une analyse à la fois très fine et véritablement passionnante à s’interroger sur la fascination de l’écrit et sur le paradigme biblique de la délivrance. Ces objets, souvent associés à un contexte funéraire peuvent finalement apparaître comme de véritables phylactères, usage privatisé des res sanctae qui est encore celui d’une conception individualisée du salut et d’une relation directe avec Dieu.

7

Dans le domaine funéraire toujours, Emmanuelle du Bouëtiez de Kerorguen (p. 157-162) nous livre une étude de deux pierres tombales du xviie siècle relatives à des cordeliers qui ont été découvertes au couvent et monastère de l’Ave Maria de Paris, établissement regroupant principalement des clarisses. La première pierre démontre le rôle de pied-à-terre que jouait l’établissement pour les religieux de la Province de France parisienne de passage dans la capitale tandis que l’autre indique la présence de tertiaires au sein de la communauté.

8

Avec Claude de Mecquenem (p. 1-30) nous voici plongés dans un autre type d’établissement religieux, celui de Jouarre en Seine-et-Marne où Théodechilde, la sœur de l’évêque de Paris, emmena un premier contingent de moniales à la fin du premier tiers du viie siècle. L’auteur nous livre un faisceau d’indices pour une nouvelle lecture chronologique des célèbres cryptes Saint-Paul et Saint-Ebrégisile qui ont jusqu’alors été attribuées à la basilique originelle. Au delà de l’analyse conduite, qui amène finalement l’auteur à proposer de dater ces cryptes du début du xii e siècle, on retiendra combien le poids des textes, ici ceux d’une tradition de fondation du monastère au viie siècle a pu une fois de plus orienter l’interprétation des vestiges archéologiques.

9

Mais l’absence des textes peut aussi se faire cruellement ressentir lorsque l’objet étudié demeure pour le moins insolite ! « Sourd comme un pot acoustique ? », Yves Henigfeld et Maxime Werlé (p. 135-156) s’interrogent sur ce curieux dispositif qui conduit à engager des céramiques dans les maçonneries d’édifices religieux de l’Europe médiévale. Traditionnellement interprétés comme des vases acoustiques, les auteurs nous montrent à partir de découvertes récentes réalisées à Strasbourg que ce dispositif sans doute multi-fonctionnel est aussi attesté en contexte civil et que d’autres interprétations demeurent possibles.

10

On le voit cette nouvelle livraison d’Archéologie Médiévale est riche, variée et l’on espère que l’archéologie médiévale rurale pourra encore y tenir une place honorable dans les prochains numéros.

11

Laurent Schneider

Hélène Debax, La Féodalité languedocienne. xie-xiie siècles. Serments, hommages et fiefs dans le Languedoc des Trencavel, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, coll. « Tempus », 2003, 407 p.

12

L’ouvrage d’Hélène Débax veut porter un nouveau regard sur la société méridionale des xie et xiie siècles et il le fait effectivement en rapprochant deux noms qui ne faisaient traditionnellement pas bon ménage : « féodalité » et « Languedoc ». Quasi antinomiques, ils renvoyaient pour l’un aux régions septentrionales et pour l’autre à un espace qui ignorait cette organisation sociale ou l’adoptait superficiellement. Or, la perspective est renversée : il est désormais affirmé que de la Garonne au Rhône une société féodale structurée, accomplie s’est épanouie, n’ayant rien à envier aux autres terres où elle est habituellement reconnue. Le sous-titre l’affirme clairement : fiefs et hommages ont cours en Languedoc aussi. Ce sont les modalités de cette féodalisation méridionale qui sont ici présentées.

13

Aboutissement d’une thèse soutenue en 1997 à l’université de Toulouse-Le Mirail, La Féodalité languedocienne d’Hélène Débax est construite autour d’une source exceptionnelle, le cartulaire inédit des vicomtes Trencavel, le plus ancien cartulaire laïque d’Europe, rédigé vers 1186-1188, continué en 1201-1206. Il conserve près de 600 actes du début du xie siècle au début du xiii e, dont plus de la moitié est constituée de serments qui sont au cœur des démonstrations de l’auteur et permettent d’accéder à « l’essence de la féodalité ». L’ouvrage propose un triple regard. Il s’ouvre sur une synthèse de l’évolution politique régionale de l’An mil à la croisade albigeoise, puis développe trois chapitres centraux sur les serments de fidélité pour enfin en traiter les conséquences dans deux domaines essentiels, la justice face à la violence aristocratique et l’exercice du pouvoir des Trencavel.

14

L’histoire politique languedocienne des xie-xiie siècles est celle de l’ascension d’une famille de vicomtes qui, phénomène rare, exercent un pouvoir indépendant. Proches des comtes de Toulouse depuis le milieu du xe siècle, les Trencavel profitent de l’affaiblissement des Raimondins au siècle suivant. Ils fondent leur pouvoir en forçant les événements. L’heureux mariage avec l’héritière des comtes de Carcassonne met les vicomtes d’Albi et de Nîmes aux commandes des comtés de Carcassonne, Razès, Béziers et Agde. En 1067-1070, la pseudo-vente de Carcassonne et du Razès au comte de Barcelone est en fait présentée de manière convaincante comme une reprise en fief monnayée qui permet de conclure une alliance favorable. Mais ce qui fondamentalement fait la force des maîtres de six vicomtés, c’est la possession de nombreux castra ruraux, châteaux tenus par eux et leurs fidèles, alors que les comtes de Toulouse en sont singulièrement dépourvus. Le xiie siècle, temps de la « guerre de cent ans méridionale » entre Toulouse et Barcelone, voit les Trencavel mener une politique d’alliances alternées, fruit d’une double fidélité seigneuriale. L’antagonisme avec les comtes de Toulouse apparaît le plus profond : la croisade albigeoise l’a confirmé dès 1209.

15

Les 320 serments du cartulaire conduisent au cœur de la féodalité méridionale. Hélène Débax les considère à la fois comme fondement juridique des liens d’homme à homme, mais aussi comme manifestation de codes de comportement dont elle reconstitue de manière vivante les paroles et les gestes. Qu’est-ce que le serment ? La prestation de fidélité, promesse de jurée, n’est pas une sécurité ou une convenentia qui lie des partenaires mis sur le même plan. Elle est centrée sur le château, le castrum, que son détenteur promet de conserver sans tromper son seigneur, en s’engageant à l’aider, si nécessaire, à le reprendre et à lui remettre s’il le demande. Il s’agit donc bien d’une aide militaire et de la reconnaissance d’une autorité qui apparaît dès les premiers serments autour de l’An mil. Ce rôle du château est capital car il donne toute sa spécificité et toute sa nouveauté – féodale – aux serments languedociens. Le rituel de la cérémonie est reconstitué minutieusement comme un puzzle. La dimension orale prime et se retrouve dans des textes mêlant latin et occitan. Autant que le serment sur les objets sacrés, reliques puis évangiles, le serrement des mains est essentiel. Le geste est parallèle à celui de l’hommage, mais il ne se confond pas lui : il lie une main de chaque acteur et non deux, s’inscrivant ainsi dans la lignée des pactes de paix et autres rites juratoires associés à la main droite.

16

Le castrum des serments doit être considéré comme un fevum, un fief, puisqu’il est rendable, objet donc d’une clause de restitution. Qui plus est, il est la voie par excellence de l’entrée en dépendance par le fief de reprise. Là encore, la vulgate est remise en cause : il ne s’agit pas d’un transfert de bien, de propriété, mais d’un « habillage juridique » de l’entrée en dépendance. Autrement dit, c’est la reconnaissance d’un pouvoir seigneurial supérieur. Telle est la véritable originalité du fief : une relation de dépendance contrastant avec l’alleu, expression d’un dominium sans subordination. Le fief est plus une manifestation du pouvoir féodal qu’un simple mode de possession car en fait toute la société méridionale le pratique au xiie siècle, du noble au serf qui lui aussi prête hommage. À tel point que l’expression de « fief honoré », l’équivalent du franc-fief, doit être comprise comme une émanation de la « réaction nobiliaire » pour distinguer le fief noble de celui du roturier.

17

Ce qui a longtemps masqué la féodalité méridionale, c’est l’absence d’une terminologie considérée comme classique, nécessaire. Ainsi en est-il de « vassal », présent seulement comme anthroponyme. Ce nominalisme est à juste titre refusé par Hélène Débax qui privilégie les mécanismes sociaux pour définir les systèmes. La tâche est néanmoins délicate. La recherche des termes désignant le vassal débouche souvent sur des ambiguïtés : le plus utilisé dans les relations d’homme à homme, homo, forme souvent un couple associé à senior, mais il peut désigner tout dépendant, y compris le serf. L’éventail des sens de miles et de fevalis est aussi large. Par contre, les dispositifs des serments sont clairs : l’aide militaire due pour le castrum est bien l’engagement vassalique de l’auxilium et le droit d’albergue est souvent exigé. Quant à l’hommage, il est bel et bien présent, dans le cartulaire des Trencavel comme dans celui des seigneurs de Montpellier, les Guilhem. Apparaissant au milieu du xie siècle, il est habituel au début du xiie. Pourtant, il ne se généralise pas et ne paraît rien apporter de plus par rapport aux inféodations qui l’ignorent. Ce n’est donc qu’une modalité de l’entrée en dépendance (les serfs peuvent aussi faire hommage) et le serment de fidélité semble en fait beaucoup plus exigeant. Cette vassalité méridionale a donc sa propre tonalité, renforcée par les réseaux familiaux et la coseigneurie. Héritière du droit wisigothique et du partage égalitaire, elle divise les castra en autant de parts de droits qu’il y a d’héritiers jusqu’à la fin du xiie siècle. Les serments valorisent les chefs de lignée qui représentent leurs parents et fonctionnent comme des correctifs à l’éclatement des pouvoirs dans le contrôle du château.

18

Serments féodo-vassaliques, les actes du cartulaire des Trencavel éclairent la société au-delà de leur stricte analyse juridique. Leur production correspond souvent au règlement d’un conflit. La violence aristocratique, autre objet de débat, est ici omniprésente. Prises et destructions et châteaux, demandes de rançon pour les prisonniers à la suite de chevauchées font presque partie du quotidien de la société féodale : « le conflit est l’état permanent des relations entre grands » (p. 237). Cet état permanent légitimise en quelque sorte le discours des clercs et des conciles de paix que les Trencavel paraissent d’ailleurs peu fréquenter. Pourtant cette violence ne s’exerce pas prioritairement au détriment de l’Église, mais est consubstantielle à la coseigneurie qui enchevêtre les droits. Le règlement judiciaire des conflits est géré comme un compromis visant à maintenir la paix et prenant par conséquent souvent la forme d’un partage des droits. La résolution passe lorsqu’il le faut par l’assistance de médiateurs, simples conseillers ou véritables arbitres qui tranchent le différend. Prenant appui avant tout sur des témoignages, demandant de prêter serment et de produire des chartes en cas de contradiction, mais délaissant les duels dés le début du xiie siècle, la justice aristocratique est un instrument de régularisation des rapports sociaux où l’essentiel est de trouver un accord.

19

Le cartulaire permet plus difficilement de dresser un portrait de la seigneurie des Trencavel, comme exemple de principauté féodale. Le document est constitué pour affirmer le pouvoir des vicomtes sur leurs vassaux et non pour décrire leurs domaines. Cette lacune est évidemment un handicap, car elle ne permet pas d’évaluer le domaine seigneurial et donc les revenus qui sous-tendent le pouvoir vicomtal. C’est là un chantier qui reste ouvert. Des traits forts ressortent néanmoins : la maîtrise d’une part substantielle des revenus des mines des Corbières et du Massif central ; l’importance du contrôle exercé sur les castra, déjà évoquée, qui font de l’Albigeois, du Carcassès et du Razès les piliers du pouvoir vicomtal ; l’accaparement de la haute justice et la mise en place d’un véritable tribunal vicomtal à partir du milieu du xii e siècle. Mais cela ne suffit pas à transformer les vicomtes en véritables « souverains ». Hélène Débax pointe les lacunes de la construction féodale des Trencavel et met au premier plan la juxtaposition des six vicomtés, sans véritable cohérence territoriale ni polarisation. Cette hétérogénéité trouve sa traduction dans la titulature des vicomtes, fluctuante et rarement exhaustive. Il faut attendre les dernières décennies du xiie siècle et Roger II (1167-1194) pour que l’énoncé des vicomtés soit complet. Son pouvoir a en effet une autre dimension que ceux de ses prédécesseurs : il est le premier à utiliser un sceau, sa cour est plus brillante, avec des troubadours, et c’est lui qui ordonne la rédaction du cartulaire. Même sans le titre, le vicomte devient un prince féodal. Ses moyens de gouvernement sont néanmoins limités. Car au manque de cohésion territoriale s’ajoute l’insuffisance du contrôle sur les hommes. Son pouvoir s’exerce sur les vassaux, mais pas au-delà. En effet, la garde des châteaux (castlania) par les chevaliers est donnée en fief et demeure hors d’atteinte du vicomte, sinon par la réserve de fidélité.

20

C’est en fait plus l’excès de féodalité que son absence qui caractérise le Languedoc. Excès parce que la mise en place précoce des réseaux castraux a empêché les élites aristocratiques, comtes et vicomtes, de construire un système de liens vassaliques et de contrôle territorial qui leur aurait permis d’évoluer comme les comtes de Barcelone, les Plantagenêts ou les Capétiens vers un État monarchique. Trop de féodalité : la conclusion d’Hélène Débax pourra paraître provocatrice au regard de l’image classique d’un Midi sans fiefs et sans vassaux. Mais sa démonstration est d’une très grande qualité, se lit avec passion et emporte l’adhésion. Le sujet, fondée sur une source difficile à interpréter, est traité avec une exigence de tous les instants, en particulier le souci de comprendre le sens des mots pour en mesurer tout le poids. Ce travail en continu permet ensuite d’articuler chaque élément décortiqué dans un ensemble cohérent. Tout cela ne reste pas théorique, car la description de la cérémonie de prestation du serment de fidélité, gestes et paroles comprises, celui des étapes de la procédure judiciaire, témoignent de la volonté de traduire les systèmes dans le concret, dans une société où comptent tant les liens individuels.

21

L’ouvrage est accompagné de six cartes utiles sur l’évolution des vicomtés, mais souvent à la limite de la lisibilité, de huit généalogies des principaux lignages régionaux et d’un index regroupant heureusement les indices des noms de lieux, des personnes et des matières. On l’aura compris, La féodalité languedocienne d’Hélène Débax va devenir une référence pour l’histoire de la féodalité, remise au cœur de la société médiévale. Pour le Languedoc aussi : les serments de fidélité, voie spécifique de la féodalisation, ne peuvent cacher la pleine appartenance de cet espace au monde féodal. C’est par conséquent l’occasion de répéter, après d’autres, que la croisade albigeoise est loin d’être l’affrontement de deux mondes.

22

Jean-Loup Abbé

Georges Comet (éd.), L’Outillage agricole médiéval et moderne et son histoire, Actes des xxiiie Journées Internationale d’Histoire de l’abbaye de Flaran, 7-9 septembre 2001, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2003, 302 p., 30 €

23

Cette 23e livraison des Actes de Flaran – que l’on ne présente plus – rassemble 16 études qui, toutes, révèlent la diversité des approches concernant l’étude de l’outillage agricole de l’Europe médiévale et moderne. Le recueil comprend d’abord plusieurs contributions d’ordre méthodologique. Les deux articles de Michel Colardelle et de Johan David insistent tout particulièrement sur le caractère nécessairement pluridisciplinaire des recherches à conduire sur l’outillage et rappellent le besoin constant de croiser les données matérielles issues des fouilles archéologiques avec les sources écrites, iconographiques, ainsi qu’avec les enquêtes ethnographiques. Dans un esprit un peu différent, Perrine Mane rappelle ensuite que l’utilisation des documents iconographiques ne peut se faire sans précautions méthodologiques. Son travail souligne également l’intérêt de ce type de sources pour l’étude du changement agricole et de la diffusion des innovations technologiques. La contribution de Pascal Reigniez, auteur d’un ouvrage très remarqué paru l’an dernier sur L’Outil agricole en France au Moyen Âge, met en lumière ce que l’archéologie peut apporter à la connaissance de l’outillage agricole médiéval. Fort utilement, l’auteur commence par insister sur les limites de l’archéologie, rappelant que les outils découverts en fouille sont presque toujours incomplets – les parties en bois ont presque toujours disparu – et que la fouille, même la plus exhaustive, ne peut livrer l’ensemble des outils utilisés sur un site : certains ont été récupérés tandis que d’autres – les plus fragiles – ont disparu à jamais. Toutefois, seule la fouille est à même de fournir des objets bien calés chronologiquement dont la provenance topographique est sûre. De plus, comme le rappelle Tadeusz Poklewski-Kozielle à partir d’exemples polonais, la fouille est la seule voie d’accès pour l’étude des traces d’outils et des labours fossiles qui, à leur tour, ouvrent le chemin à l’expérimentation. C’est ce que montre l’article de Grith Lerche qui présente ici quelques essais d’expérimentations effectués à l’aide d’instruments de labours reconstitués à partir d’outils et de traces d’outils découverts au Danemark.

24

La lecture de ce recueil montre cependant que le poids des habitudes et des clivages académiques fait que les sources sont encore utilisées différemment selon que les chercheurs travaillent sur le Moyen Âge ou l’époque moderne : alors que les premiers interrogent en priorité les sources iconographiques et les données archéologiques, les autres mettent surtout en avant les sources écrites, beaucoup plus explicites pour cette époque. Michel Vanderpooten se tourne ainsi vers les agronomes et, en particulier, vers le plus célèbre d’entre eux, Olivier de Serres. Francis Brumont étudie quant à lui l’outillage des métairies gasconnes de l’époque moderne à partir des contrats de location tandis que Dominique Rosselle s’intéresse à celui du Béthunois à partir de sources fiscales. Du coté des médiévistes, Jean-Michel Lassure effectue, à partir des données archéologiques récentes issues pour l’essentiel de l’archéologie préventive, un inventaire de l’outillage médiéval en Midi-Pyrénées. Il serait assurément souhaitable que de tels catalogues soient élaborés pour chacune des régions françaises, voire européennes, car ils pourraient servir de point de départ à la réalisation, pour le Moyen Âge, d’un véritable atlas agricole. On aimerait cependant que de semblables corpus soient dressés pour l’époque moderne. Encore, faudrait-il convaincre les responsables de l’archéologie nationale de l’intérêt de fouiller des exploitations agricoles post-médiévales, les seules pour lesquelles une véritable confrontation entre sources écrites et données matérielles est véritablement possible.

25

Quelles que soient les sources utilisées, on s’aperçoit que c’est encore et toujours dans le cadre régional que l’on parvient le mieux à saisir la réalité de l’outillage. Les études de Francis Brumont et de Dominique Rosselle sont ainsi particulièrement éclairantes. Le premier nous livre ici un inventaire détaillé des instruments aratoires, de ceux qui servaient pour les récoltes ainsi que des moyens de transports utilisés dans les métairies gasconnes de l’époque moderne. On y découvre qu’au xvie siècle, bailleur et preneur devaient chacun fournir la moitié du fer nécessaire à la réparation des outils mais qu’après 1590, les bailleurs fournissent de plus en plus souvent la totalité du fer, et ce alors que le poids total de fer livré tend à augmenter parce que les charrues sont plus lourdement ferrées. L’étude des rôles fiscaux du Béthunois, miraculeusement sauvés des destructions de la Première Guerre mondiale, permet à Dominique Rosselle de décrire minutieusement les techniques et l’outillages agricoles de l’Ancien Régime. Son étude révèle l’opposition entre deux espaces voisins : le Nord béthunois constitue un pays de grande culture avec de grandes exploitations fortement pourvues en trains de labour et en animaux, vouées à la production de céréales et de moutons alors que la partie méridionale de cette région est à la même époque un pays de petite culture qui se caractérise par de très fortes densités de population, par l’importance des labours à bras effectués dans des exploitations souvent minuscules, par la fréquence des amendements, par de hauts rendements et par la grande diversité de ses productions.

26

François Sigaut s’intéresse quant à lui à la faux, qu’il qualifie d’outil « emblématique de l’agriculture européenne », rappelant que l’association faux, foin, prairie de fauche et stabulation des animaux en hiver constitue un système que l’on ne rencontre, jusqu’au xxe siècle, qu’en Europe. Mais l’utilisation ou la non-utilisation de certains outils ne relève pas seulement du domaine économique et social, puisqu’elle est aussi conditionnée par un cadre idéologique qui, d’une certaine façon, détermine quand et comment on se doit d’utiliser certains outils. C’est ce que rappelle José Luis Mingote Calderón à propos de l’Espagne médiévale dans laquelle le laboureur qui enfreignait l’interdiction faite de travailler le dimanche s’exposait à une sanction divine se matérialisant par l’endommagement ou la destruction de ses outils. L’auteur montre que la façon de payer la dîme peut avoir des influences sur la confection des gerbes, mais aussi sur la manière de cribler ou de vanner les céréales.

27

Qu’il soit produit au sein de la communauté villageoise ou bien acheté à l’extérieur, qu’il fasse appel à une technique complexe ou non, l’outil est bien, comme le rappelle Georges Comet, un élément essentiel de toute production et l’un des vecteurs les plus importants du changement agricole. Tous ceux qui s’y intéressent liront donc avec profit cette 23e livraison des actes de Flaran.

28

Christophe Maneuvrier

Marie-Pierre Ruas, Productions agricoles, stockage et finage en Montagne Noire médiévale. Le grenier castral de Durfort (Tarn) , Paris, Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, daf (Documents d’Archéologie Française) n° 93, 2002, 231 p., 39 €

29

Chacun sait que la carpologie est une discipline jeune, apparue en France vers le milieu des années 1980, qui s’intéresse à l’étude des paléo-semences découvertes lors des opérations archéologiques. Cet ouvrage de Marie-Pierre Ruas est la publication attendue d’une étude pionnière lancée en 1984, qui donna lieu cinq ans plus tard à un mémoire de l’ehess effectué sous la direction de Jean-Marie Pesez. Quinze ans après, l’auteur nous livre une étude entièrement réactualisée, enrichie par ses nombreux travaux, études de sites ou articles de synthèses.

30

Disons-le d’emblée, le résultat est remarquable : la forme est impeccable, la démonstration limpide et les illustrations soignées (52 plans, photographies, dessins et graphiques dont beaucoup en couleurs). Le livre comprend en outre 45 tableaux, un lexique des termes techniques et vernaculaires ainsi que trois indices, l’un pour les noms de plantes, l’autre pour les noms de lieux, le troisième pour les termes analytiques. La première partie de l’ouvrage contient d’abord une présentation historique, géographique et environnementale de la montagne de Durfort ainsi qu’une explicitation de la démarche carpologique et des choix méthodologiques. Cette partie semblera peut-être à certains un peu vieillie – ce qui est bien normal puisque l’étude date de 1984 – mais cela ne fait que révéler l’importance prise en 20 ans par la carpologie, les archéologues étant maintenant bien habitués à ce type d’études. Il ne faudrait cependant pas que ceci fasse oublier le caractère exceptionnel de ce grenier qui a livré une incroyable quantité de paléosemences. Le deuxième chapitre est consacré à la présentation des résultats de l’analyse carpologique, c’est-à-dire, pour l’essentiel, à la présentation du corpus végétal qui compte, au sein des 400 000 restes étudiés, 26 plantes cultivées et/ou cueillies et 131 plantes sauvages. Parmi les plus représentées on trouve plusieurs céréales (seigle, froment, millet, etc.), des légumineuses (pois chiches, féveroles) et du raisin. L’auteur établit ensuite la carte de répartition des restes carpologiques, très inégale à l’intérieur du grenier. L’analyse lui permet de distinguer les graines qui proviennent de véritables stocks alimentaires de celles issues de lots plus résiduels (« collations »), et de les distinguer aussi des restes provenant de cultures antérieures, de traitements, ou de nettoyages. La troisième partie, consacrée à l’étude des pratiques agricoles et des cycles culturaux, permet à travers l’examen des associations phytosociologiques (céréales et adventices), de retrouver la provenance de chaque plante cultivée au sein du finage. Ainsi y apprend-on, par exemple, que le seigle provenait de terrains acides campés entre 400 et 600 m d’altitude ; que le blé était cultivé dans la plaine argilo-calcaire voisine tandis que le millet poussait principalement sur les terres alluviales. La tentative de restitution du terroir de Durfort au xiv e siècle que nous présente Marie-Pierre Ruas est aussi audacieuse que séduisante. Loin de s’en tenir à ces résultats, l’auteur s’interroge ensuite sur les pratiques agricoles, confrontant les résultats de ses analyses carpologiques aux données issues des sources écrites. Ceci est l’occasion de montrer que les semis étaient monospécifiques alors que de nombreux textes indiquent pour cette région l’existence de semis mixtes, généralement désignés sous le nom de « méteil ». L’étude des adventices lui permet également de préciser, pour chaque culture, la saison des semailles, la hauteur des coupes et d’émettre quelques hypothèses sur le fonctionnement des cycles culturaux. Dans la quatrième partie, l’auteur montre comment les semences étaient stockées : la rareté des vestiges de paille lui permet d’affirmer que grains et pailles étaient conservés séparément, que les grains de froment et de seigle étaient stockés après avoir été soigneusement vannés, que le millet et l’orge devaient être conservés sous forme d’épillets tandis que les légumineuses étaient précieusement écossées. Certains grains devaient être rangés dans des sacs de toile ou de cuir, d’autres laissés en vrac sur le plancher du grenier, les différents lots étant séparés les uns des autres par un système de cloisons légères.

31

Cette étude d’un grenier incendié au xive siècle deviendra vite, c’est certain, un classique de la littérature archéologique, mais il faut insister sur le fait que la lecture de ce volume devrait intéresser tous les ruralistes, qu’ils soient habitués à travailler sur les sources écrites ou sur les données matérielles. On ne peut, en effet, que souscrire à ce qu’écrit Georges Comet dans sa préface : c’est « un beau travail d’historienne ». Quant à la démarche mise en œuvre, il va de soi qu’elle devrait soulever l’enthousiasme de tous les archéologues, et pas seulement celui des médiévistes. Un beau livre qui arrive donc à point nommé pour rappeler à tous ses détracteurs que l’histoire des cultures matérielles, même si elle n’est plus très à la mode, a encore beaucoup à nous apprendre.

32

Christophe Maneuvrier

Benoît Garnot (dir.), Les Témoins devant la justice. Une histoire des statuts et des comportements, Rennes, pur, 2003, 242 p., 21 €

33

Sur un thème connexe à celui de la preuve (Bruno Lemesle, dir., La Preuve en justice de l’Antiquité à nos jours, Rennes, pur, 2003, 271 p.), les Presses Universitaires de Rennes nous livrent un fort volume consacré aux témoins de l’Antiquité à l’époque contemporaine. Divisé en 36 chapitres qui furent autant de communications au colloque organisé en 2001 par l’umr Georges Chevrier à Dijon, cet ensemble nous livre une réjouissante diversité d’approches et d’opinions. Si, comme l’observe très justement Benoît Garnot en conclusion, ces témoins sont précieux à tous ceux qui souhaitent explorer les mentalités et les comportements, ils le sont également pour la connaissance du fonctionnement des rouages judiciaires dans des contextes aussi divers que la Rome républicaine, la Convention, les républiques de Venise au xvie siècle ou de Genève au xviiie siècle. La matière ayant été peu traitée par les historiens, en dépit de l’évident intérêt qu’il y a à mieux comprendre et à mieux utiliser les sources judiciaires, l’intérêt de cet ouvrage dépasse largement les quelques contributions qui traquent les témoins ruraux. Aucune étude n’est conduite dans une perspective comparative ville-campagnes, mais plusieurs auteurs insistent sur les particularités du secteur géographique plus ou moins rural dans lequel se déroule leur étude.

34

Dans un beau texte consacré à la répression du faux témoignage en France au xixe siècle, Jean-Claude Farcy montre que ce délit, déjà signalé par Jean-François Soulet pour les vallées pyrénéennes, est un fait essentiellement rural, et qu’il bénéficie d’une réelle indulgence de la justice. Les campagnes, et particulièrement certaines régions montagneuses, semblent réticentes à une régulation de leurs conflits par l’extérieur. Le faux témoignage entre dans des stratégies qui visent soit à paralyser l’action des tribunaux, soit à l’instrumentaliser. La nature des affaires rend compte des différences de sévérité que l’on observe dans les verdicts. Les jurys voient difficilement un crime dans le faux témoignage survenant à l’occasion d’un fait de chasse, mais les faux-témoins sont beaucoup plus souvent déclarés coupables dans les affaires d’usure. Le contexte du délit joue un rôle aussi important, sinon plus, que l’identité du suborneur. Les témoins viennent de différents horizons. Jean Quéniart signale une forte présence des hommes dans les procès consacrés aux vols d’animaux, et des femmes pour les vols de vêtements. Les hommes sont aussi plus nombreux dans les affaires de violence tandis que les femmes le sont dans celles d’injures. Ces différences tiennent dans une large mesure aux formes sexuées de la sociabilité et aux théâtres de la vie sociale. Cela vaut aussi bien dans les villes que dans les campagnes, comme les exemples de Lille et de Lyon nous le prouvent dans les contributions de Catherine Denys et Françoise Bayard, pour les xviie et xviii e siècles. Dans la mesure où ne témoignent en justice que ceux que la justice interpelle, un certain filtrage s’opère toutefois. Jean Pierre Lethuillier distingue les témoins par fonction, maires de communes rurales, gendarmes et gardes champêtres, prêtres et propriétaires que la monarchie censitaire tient en grande estime comme témoins de moralité. Le rôle de ces témoins « professionnels » bas-normands semble, entre la seconde moitié du xviie et la première moitié du xixe siècle, d’autant plus grand que l’on s’éloigne des villes. Les couches sociales les plus modestes, observées par exemple dans le Bessin, font les frais de la suspicion des gens de justice. On doit également prendre en compte l’économie du témoignage, les indemnités versées aux témoins, dont traitent séparément Fabien Gaveau et Hervé Piant. Pour réduire les frais liés aux témoignages, la chancellerie, au début du xixe siècle, établit la distinction entre des témoins inutiles et des témoins nécessaires. Les parquets s’efforcent de diminuer le nombre de témoignages retenus, au profit des notables sur lesquels l’administration centrale préfère s’appuyer. Indépendamment du souci d’économie, la taxation des témoins permet d’apercevoir les représentations des magistrats, qui souhaitent écarter tout soupçon d’égalité entre eux et les témoins. Le fossé social et culturel séparant les juges de certaines catégories de témoins n’est pas le seul obstacle à une exacte prise en compte des témoignages oraux. La transcription par écrit des témoignages donne lieu à de multiples altérations. C’est ce que montre Sandrine Walle pour les interrogatoires conduits par les commissaires à Paris au xviii e siècle. La preuve testimoniale étant certaine si plusieurs témoins disent la même chose, c’est le concours unanime des dépositions qui forme la preuve. Les commissaires et leurs clercs limitent le champ des dépositions pour élaborer des preuves juridiques.

35

Daniel Martin, à l’aide du fonds judiciaire de la baronnie de Thiers au xviiie siècle, affirme que les témoins sont souvent présents, car à la campagne, il est rare que l’on soit à l’abri d’un regard, mais que beaucoup de témoins se dérobent. Christelle Clément explique, à partir des procédures de la justice seigneuriale de Saint-Seine l’Abbaye (1787-1789), au nord de Dijon, qu’au sein d’une communauté villageoise homogène, le fait de témoigner pose de nombreux problèmes, dans la mesure où il peut entraîner des séquelles à long terme. On observe alors souvent une prudente neutralité. L’étude de Fabrice Vigier sur les monitoires poitevins du xviii e siècle va dans le même sens car le monitoire ecclésiastique, qui est un appel à témoins assorti d’une peine d’excommunication pour ceux qui n’apporteraient pas leur concours, a été précisément conçu pour pallier le manque de témoins. Il n’est guère surprenant alors d’entendre certains témoins déposer qu’ils n’ont rien vu et qu’ils ne savent rien. Mais dans nombre de situations, les témoins ne manquent pas. C’est le cas lorsqu’une communauté souhaite préserver des privilèges, comme Valréas, dans le Comtat Venaissin en 1679, lorsque la mise en place de bureaux de la douane met en péril la prospérité de cette petite enclave comtadine. Sophie Bentin montre selon quels critères les témoins ont été sélectionnés par le premier consul. C’est encore le cas dans certaines affaires d’outrage aux mœurs, ou d’infanticides, dans le dessein parfois de sauver l’honneur d’un voisin ou d’un proche. Tel est le cas dans une affaire décrite par Karine Lambert, dans sa contribution sur les témoignages et la criminalité féminine en Provence (1730-1850). La faiblesse des expertises médicales et des enquêtes policières, nous dit-elle, laisse le champ libre aux dénonciations et à la rumeur. Voisins, proches et parents éliminent ici des femmes isolées et marginalisées par leur statut et rétablissent la paix sociale. Il est vrai qu’un long silence recouvre parfois des crimes connus de tous. C’est ce que l’on découvre avec l’affaire Peinhouët, racontée par Jean-François Tanguy, où l’on constate une longue tolérance à l’égard de menus délits tels que contrebande et braconnage, mais aussi à l’égard d’une affaire d’inceste. Il aura fallu finalement un assassinat, et donc la recherche d’un coupable, pour que la machine judiciaire se mette en marche et que des témoins se fassent connaître, au premier rang desquels apparaissent la femme et les enfants de l’accusé.

36

De tous ces exemples, et d’autres encore, moins directement profitables à l’historien ruraliste et que nous nous excusons de ne pas pouvoir tous citer, il ressort que la justice est instrumentalisée de bout en bout. Elle l’est même parfois par les historiens eux-mêmes, ainsi que le suggère fortement l’étude d’Alain Wijffels consacrée au procès Irving (2000). De cette faiblesse de la preuve testimoniale, les jurisconsultes de la première moitié du xxe siècle avaient parfaitement conscience. C’est la raison pour laquelle, comme le montre Frédéric Chauvaud, la criminalistique et la preuve par indices ont pris progressivement la place hégémonique que nous lui connaissons.

37

Jérôme Luther Viret

José A. Lema Pueyo, Jon A. Fernández de Larrea Rojas, Ernesto García Fernández, José A. Munita Loinaz et José R. Diaz de Durana Ortiz de Urbana, Los Señores de la guerra y de la tierra. Nuevos textos para el estudio de los parientes mayores guipozcoanos (1265-1548), Saint-Sébastien, Diputación Foral de Gipuzkoa, 2000, 363 p.

38

Dans cet ouvrage les auteurs, tous médiévistes de l’université du Pays Basque à Vitoria/Gasteiz, poursuivent l’œuvre entreprise maintenant depuis plusieurs décennies de l’étude de la société basque à la fin du Moyen Âge, en se limitant dans ce cas à la seule province du Guipúzcoa. Le livre se compose de deux parties. La première comporte deux études. L’une, due à J. A. Fernández de Larrea Rojas, concerne les seigneurs de la guerre dans le Guipúzcoa du bas Moyen Âge. L’autre, écrite par J. R. Díaz de Durana Ortiz de Urbina, étudie les Parientes Mayores et les seigneurs de la terre du Guipúzcoa. La seconde partie de l’ouvrage, la plus volumineuse, consiste dans la publication de 270 documents, étagés entre les années 1265 et 1548, et tirés d’archives variées, notamment celles du royaume de Navarre, mais également de la chancellerie royale de Castille à Valladolid, et les dépôts locaux de la province de Guipúzcoa. Le problème d’ensemble posé est celui du passage de la situation caractérisée, au xv e siècle, par les sanglantes guerres de clans nobiliaires, les luchas de bandos, à la proclamation de la noblesse générale de la population, la hidalguía general. Pour les auteurs les luchas de bandos ne sont pas seulement le reflet de rivalités intra-nobiliaires, mais traduisent un conflit social beaucoup plus vaste, tandis que l’hidalguía general est le résultat du triomphe de la bourgeoisies des villes sur la noblesse rurale.

39

Le travail sur les seigneurs de la guerre commence par une périodisation des affrontements, depuis le banditisme frontalier et les premières luttes entre lignages (1261-1349), le mercenariat au service du roi de Navarre (1350-1406), l’exaspération de la guerre privée (1406-1457), pour arriver au service de la monarchie catholique et à l’importance croissante de la frontière avec la France (1457-1521). Puis il s’attache à détailler les bénéfices tirés de la guerre, pour étudier pour terminer les participants actifs, l’origine des combattants, leur recrutement et la pratique militaire.

40

L’étude portant sur l’autre visage de la même aristocratie, celle des « seigneurs de la terre », commence par la définir les Parientes mayores comme les chefs des lignages de la noblesse provinciale, divisés entre les deux factions (bandos) des Gamboínos et des Oñacinos, et dont la rivalité demeure d’origine obscure. Puis l’auteur se penche sur la question de savoir sur quelles bases reposaient le pouvoir sur les hommes et l’appropriation de l’excédent économique. Il met en relief non seulement les revenus tirés de la guerre, de l’exploitation des zones montagneuses ou forestières, du patronage des églises, mais encore du monopole des moulins. Par un intéressant renversement, les accords conclus centre seigneurs et communautés villageoises pour la construction, à parts égales et frais communs, de nouveaux moulins aboutissent à la contrainte d’utilisation d’un moulin seigneurial, à cause de l’obligation qui est faite aux constructeurs d’utiliser le nouveau moulin et au seigneur de racheter les parts villageoises. Car on ne saurait oublier que ces nobles du Guipúzcoa, à l’exception d’un seul cas, à tous égards exceptionnel, celui des Guevara, à Oñate, ne sont jamais seigneurs juridictionnels.

41

L’offensive seigneuriale des xive et xve siècles contre les gens du monde rural et des bourgs (villas) échoue finalement, entre 1475 et 1525, devant la résolution, par la justice royale, des conflits en cours. Les gens du monde rural réussissent à se débarrasser des charges les plus pesantes qu’hidalgos et parientes mayores leur imposaient arbitrairement, et à se convertir en paysans parcellaires, mais les seigneurs conservèrent l’essentiel de leur patrimoine, de leurs rentes et de leurs droits. La bourgeoisie s’impose comme groupe social dirigeant de la société du Guipúzcoa. Elle obtiendra définitivement de la monarchie, au début du xviie siècle, la reconnaissance de l’hidalguía general, en conséquence de l’exemption fiscale. À l’hidalguía general est liée la limpieza de sangre, l’absence de sang juif ou musulman, et le mythe de l’égalitarisme basque.

42

Jean-Pierre Molénat

Christiane Raynaud, « À la hache ! » Histoire et symbolique de la hache dans la France médiévale (xiiie-xve siècles), Paris, Le Léopard d’Or, 2002, 700 p., 55 €

43

L’ouvrage de Christiane Raynaud veut présenter une approche globale de cet instrument omniprésent, aux usages multiples dans la France des trois derniers siècles du Moyen Âge. Historienne, spécialiste reconnue de l’analyse des images et spécialement des miniatures sur parchemin, l’auteur a traqué les représentations de haches figurées sur les manuscrits du temps (elle en présente un échantillon de 40 planches, toutes reproduites en noir et blanc), sans négliger la documentation muséale et archéologique, les sources littéraires, législatives, judiciaires ou comptables. Car cet outil polyforme qu’est la hache sert à presque tout et se retrouve partout en cette époque vite troublée par la guerre anglaise et les luttes politiques entre princes ou seigneurs rivaux : de fait, les gens d’armes volent la vedette aux simples manieurs de cognée, reléguant au second plan la hache du défricheur ou celle du bûcheron, sans que celle du boucher, encore moins celle du bourreau puissent rétablir l’équilibre en faveur du monde rural.

44

Les deux premiers chapitres intéresseront plus spécialement les lecteurs de cette revue. En ouverture, l’auteur examine « une famille d’outils » (p. 13-88) en s’appuyant sur les données d’un vocabulaire assez diversifié, suivi depuis ses origines latines dans ses devenirs dialectaux romans et français, en s’efforçant de reconstituer la typologie fonctionnelle des différentes branches de cette foisonnante famille. Puis on aborde « l’outil agricole et domestique » (p. 89-160) sur la base d’un impressionnant dépouillement des études antérieures mentionnant, très ponctuellement parfois, l’usage de haches (les sources occupent les pages 653 à 692, imprimées en fort petits caractères !). La hache des ruraux n’apparaît plus guère ensuite qu’à l’occasion des délits forestiers dont elle se fait le complice obligé (p. 257-263).

45

À vouloir saisir cet instrument dans l’ensemble de ses usages techniques et sociaux, licites ou non, symboliques du pouvoir ou emblématiques de la violence du temps, ce livre n’échappe pas à une certaine artificialité : quoi de commun, en effet, entre la cognée des derniers défricheurs, la serpe du vigneron ou du boisilleur, l’herminette du huchier, la hache d’armes des hommes de guerre ? Les sources, éparses et très discontinues, accentuent encore les risques de dispersion, voire de digressions : le commerce du bois était-il d’un examen nécessaire même si l’arbre est bien abattu à force de bras et à coups de hache ? Trop souvent, le lecteur ressent l’impression de lire des fiches glanées au prix d’un effort de compilation considérable mais que l’auteur n’a pas pris le temps de sélectionner utilement, d’ordonner de façon plus synthétique en coupant les branches adventices et en réorganisant sa matière sous forme de tableaux qui lui auraient mieux parlé. L’ouvrage s’avère dès lors bien long, sans fil directeur vraiment convaincant, et une relecture assez négligente du texte aggrave encore cette impression d’un travail trop vite livré à l’impression.

46

Visiblement Christiane Raynaud, qui a jadis étudié avec réussite le thème de la violence dans les images médiévales, est beaucoup plus à l’aise dans son approche de la hache d’armes qui ensanglante alors les champs de bataille de France. Elle a d’excellentes pages sur ce sujet qui constitue, en réalité, le cœur de son livre. Les mêmes qualités se retrouvent dans son approche de la symbolique de la hache, très présente aussi dans le domaine religieux : le Christ n’était-il pas le fils de Joseph, un humble charpentier de métier ? Mais un charpentier, aussi modeste soit-il, est d’abord un homme de la ville, un artisan : sur ses collègues des campagnes, l’historien médiéviste dispose de bien peu, de trop peu d’informations…

47

Jean-Christophe Cassard

Jean Tricart (dir.), Le Village des Limousins. Études sur l’habitat et la société rurale du Moyen Âge à nos jours. Rencontre des historiens du Limousin, Limoges, pulim, 2003, 532 p., 25 €

48

Le village, forme de groupement des populations rurales fut et reste un objet d’études privilégié dans les recherches d’histoire agraire. Qu’il suffise de rappeler, entre autres travaux, les articles pionniers de Pierre de Saint Jacob sur les villages bourguignons ou les études récentes d’Antoine Follain sur les villages normands. C’est que le village, quelle que soit la définition précise qu’on lui donne, est au cœur de la civilisation rurale de la France. Aussi cet important travail collectif sur le village limousin vient-il opportunément enrichir les recherches sur les campagnes françaises en apportant la note spécifique d’une province originale.

49

L’ouvrage comporte, outre une préface dense et éclairante d’Alain Corbin, 32 contributions présentées par trente auteurs, aussi bien professeurs chevronnés que jeunes doctorants. Les articles couvrent une longue période chronologique, allant du haut Moyen Âge à l’année 2002. Ces textes sont regroupés sous quatre rubriques qui correspondent aux quatre parties du livre suivant un plan à la fois chronologique et thématique.

50

La première partie (« Émergence du village de l’Antiquité au xve siècle ») s’attache à rechercher les origines des villages et à expliquer l’occupation de l’espace. Au départ se pose la question combien délicate des sources. Dans un texte qui fait figure d’introduction, Bernadette Barrière rappelle la quasi-absence de sources écrites avant les ixe et xe siècles, donc les difficultés de repérer un village du haut Moyen Âge et sa filiation éventuelle avec le village ou la villa gallo-romaine. Ainsi s’impose la nécessité de diversifier les approches en croisant les sources (textes, études des sites et des toponymes, vestiges divers, etc.). Prolongeant ces observations, Patrice Conte montre, en s’appuyant sur des exemples précis, ce que l’archéologie peut apporter à la connaissance des lieux habités : renseignements sur l’habitat, sur l’évolution de la population villageoise et sur ses comportements (par exemple sur le passage du civil au religieux quand les fosses et les silos précèdent les lieux de culte), ou encore sur le rôle des châteaux et des églises comme centres de peuplement, donc sur les rapports entre l’habitat paysan et les « pôles castraux fortifiés ou non ». Des plans montrent la différence entre un habitat plus ouvert et éclaté, et un autre plus resserré. Malgré de nombreuses incertitudes il apparaît que les apports de l’archéologie sont particulièrement précieux en l’absence d’autres sources.

51

Après la question des sources, trois contributions s’intéressent aux sites et aux conditions qui ont pu favoriser l’implantation des villages. Bernadette Barrière se place sur un plan général en montrant « l’émergence de l’habitat villageois dans l’espace et dans le temps ». Il apparaît que les lieux de pouvoir, en particulier les grands domaines carolingiens seigneuriaux ou ecclésiastiques, ont joué un grand rôle dans la naissance et le développement des villages. L’accroissement démographique du xie siècle s’est traduit par un renforcement de l’encadrement de la population : encadrement civil par le régime seigneurial appuyé sur les châteaux, encadrement spirituel par l’organisation paroissiale et les établissements religieux. À partir du xiiie siècle, le développement du faire-valoir indirect, notamment par les institutions religieuses, a rendu nécessaire l’installation de colons, ce qui a abouti au développement de villages de tenanciers pour la mise en valeur du patrimoine foncier.

52

Les deux autres contributions qui concernent ces thèmes étudient plus particulièrement les sites des lieux habités en s’appuyant sur des exemples précis. À propos du comté de Rochechouart, dans le bas Limousin, aux confins charentais, Jacqueline Boin montre que les villages se sont implantés sur trois sites : les fonds de vallée (pour l’installation de moulins), les replats sur les versants bien exposés et les hautes terres qui bénéficient de facilités de communication. Remi Crouzevialle, pour sa part, présente les sites des villages de la châtellenie épiscopale de l’Isle dans le sud-ouest du Limousin : là, il s’agit d’un espace relativement privilégié pour l’implantation humaine (sites abrités, versants orientés au sud, proximité de Limoges). Les lieux habités, qualifiés généralement de mas, sont en majorité de très petite taille.

53

Les contributions qui suivent adoptent un point de vue plus diachronique en étudiant, à partir des origines, les diverses modalités qui ont orienté l’évolution des villages. Le cas de Flavigny, analysé par Jean-François Boyer, est assez significatif. Le village est issu d’une villa gallo-romaine située dans la partie occidentale du plateau de Limoges, dans une situation favorable (proximité de voies de communications et présence d’eau). Devenu lieu de pouvoir dès l’époque carolingienne, le village s’est peuplé par regroupement des hommes autour de l’église. Le lieu habité est ensuite promu en chef-lieu de paroisse, puis, à partir du xiiie siècle, en burgus, tandis que la population se différencie socialement (présence de villares ou maisons de maître). Les transformations liées à la reconstruction du xve siècle (agrandissement de l’église, réaménagement de la place), aboutissent finalement à une certaine forme d’urbanisation du village.

54

Cette question du bourg, distinct du village, revient avec la contribution de Nicole Raynaud à propos de Bussière-Boffy dépendant de l’abbaye féminine de la Règle de Limoges. L’auteur caractérise le bourg par trois critères : les biens publics, la population et l’habitat. À Bussière-Boffy, les édifices publics du bourg sont les lieux de culte (l’église paroissiale entourée d’un enclos défensif, avec le cimetière, et une chapelle extérieure). La population, aux xiiie et xiv e siècles, est diversifiée : elle comprend, à l’intérieur de l’enclos, le seigneur, les moniales et les familles de notables ; à la périphérie se trouvaient trois villards peuplés d’exploitants agricoles. Ce cas est intéressant car le bourg au sens large comprend à la fois le bourg proprement dit, à l’intérieur de l’enclos, quasiment urbanisé, et une ceinture de villards à vocation agricole. Cette structure socio-spatiale tend à estomper la différence entre bourg et village.

55

Une autre approche de l’origine et des conditions de développement des villages consiste à étudier le rôle des défrichements médiévaux. Cette question fait l’objet de deux contributions. Avec un exemple – Les Cars – Jean François Boyer présente la particularité d’un village né d’un défrichement pionnier, plus ou moins spontané, hors des autorités religieuses et seigneuriales. Ce village s’est créé au xie siècle dans une clairière au sein d’une zone boisée. Ensuite un prieuré dépendant de Saint-Martial de Limoges est fondé au début du xiie siècle. Certes, le village s’est alors organisé autour du prieuré et de l’église, mais postérieurement au premier groupement des populations. Élargissant le propos, Bernadette Barrière fait une mise au point sur « les villages de défrichement en haut et bas Limousin aux xie et xiie siècles. L’auteur constate que la région était déjà bien occupée dans l’Antiquité et à l’époque carolingienne. Les sources des xi e et xiie siècles, en particulier les documents canonicaux, ou ceux des ordres religieux (Cisterciens, Bénédictins), font état de donations de terres avec des lieux de culte, mais sans que l’on puisse savoir s’il s’agit de fondations de villages liées à des défrichements. Il apparaît finalement que la fondation de villages neufs liés aux défrichements serait un phénomène marginal et que le peuplement se serait développé surtout autour de lieux déjà constitués.

56

D’autres modalités de développement de villages où des établissements religieux ont joué un rôle essentiel sont évoqués par Luc Ferran et Irène Aubrée. Le premier s’attache au cas particulier d’Aureil en haut Limousin. Il s’agit d’un village né d’un prieuré, en l’occurrence un établissement de chanoines réguliers sur un territoire du chapitre de la cathédrale Saint-Étienne de Limoges et à proximité d’une voie de communication. Les chanoines n’exploitant pas eux-mêmes, font appel à des colons pour la mise en valeur du temporel du prieuré. Ainsi s’est formé un village qui s’est maintenu malgré les vicissitudes de l’histoire. Irène Aubrée montre comment des villages ont pu se développer en partant des celles de l’ordre des Grandmontains fondé par l’ermite Étienne de Thiers à la fin du xi e siècle. Les disciples de cet ermite se sont dispersés dans une vingtaine de cellae ou celles réparties dans le diocèse de Limoges. L’auteur montre comment ces « celles » ont donné naissance à des villages en prenant deux exemples : celui du Rousset où a eu lieu un déplacement du site primitif du lieu habité pour aboutir à la création d’une métairie, en fait un village relativement autonome, et celui de la Drouille Blanche où les habitants se sont regroupés autour de l’établissement religieux féminin de l’ordre des Grandmontains dans une dépendance étroite par rapport au prieuré. Les plans et cartes qui illustrent le texte montrent bien la différence de situation des deux villages.

57

La deuxième partie de l’ouvrage est plus synchronique que diachronique. Intitulée « Villages et Villageois à la fin du Moyen Âge », il s’agit de faire une présentation des divers aspects de la réalité villageoise limousine au moment où les structures sociales et spirituelles paraissent avoir atteint une certaine stabilité après les vicissitudes des siècles précédents et plus particulièrement après la reconstruction qui a suivi les crises des xive et xve siècles.

58

Cette partie est introduite par deux contributions. Jean Tricart rappelle que désormais, grâce à des sources plus abondantes et plus variées, de nouvelles approches sont possibles : rapports entre village et terroir, structures familiales, organisation de l’espace autour des villages et des bourgs, économie, sociologie voire démographie villageoises. David Glomot fait un bilan des recherches dans cette perspective pour les villages en haute Marche et Combraille à la fin du Moyen Âge. Il apparaît à la lumière de ces recherches que le village médiéval est un écart de paroisse, constitué de plusieurs bâtiments plus ou moins proches, hébergeant plusieurs familles d’agriculteurs et affirmant une certaine autonomie par rapport au bourg, chef-lieu.

59

Les textes suivants s’intéressent plus particulièrement à deux thèmes qui concernent plus directement la vie des populations : d’une part, les charges qui pèsent sur les habitants, d’autre part les rapports humains dans le cadre villageois. À propos des charges, Catherine Faure-Delhomme présente le cas du village d’Érin qui naît (ou renaît) véritablement au début du xve siècle après l’organisation par le seigneur (l’abbesse de Sainte-Marie-de-la-Règle de Limoges) du terroir en réseaux de villages autour et au service du centre, c’est-à-dire du prieuré. Cette organisation est remise en cause lors de la reconstruction qui a suivi la guerre de Cent Ans : l’abbesse en tant que seigneur garde la propriété éminente sur l’ensemble alors que le centre donne naissance au village d’Érin et que les réseaux périphériques évoluent vers des « villages modernes » de censitaires dans un paysage rural transformé. Pour sa part, Jean-Marie Allard aborde la question des charges dans un exposé très érudit à propos de la commanderie de Blandeix (Creuse) dépendant de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem, vers le milieu du xv e siècle. Constatant la relative stabilité du peuplement pendant l’Ancien Régime, l’auteur insiste sur la lourdeur des charges due à la fois au statut des personnes et des biens (la « servitude réelle ») et du grand nombre des obligations imposées par le seigneur soucieux d’efficacité et de rentabilité : prélèvements monétaires, corvées, banalités, services divers, etc. Quant à Marie Vallée, elle s’attache à étudier le problème des rapports entre l’évolution des villages et l’organisation des terroirs à travers le cas de Bunzac, localité située aux confins du Limousin et des pays charentais. L’auteur analyse surtout la politique seigneuriale des La Rochefoucault après la guerre de Cent Ans : d’abord l’implantation de tenanciers jouissant de conditions avantageuses, mais par la suite un alourdissement des charges. On regrettera, avec l’auteur, l’impossibilité de connaître l’origine de ces pionniers de la reconstruction d’où ont émergé quelques « coqs de village » qui ont remis en valeur l’espace agraire.

60

Passant du problème des charges à celui de la vie quotidienne des villageois, deux contributions analysent les comportements des populations dans une dialectique concorde/discorde. Jean-Philippe Barthout montre l’aspect concorde et solidarités dans les relations humaines en prenant l’exemple du village de Villemonteix dans la châtellenie d’Eymoutiers, terre dépendant de l’évêché de Limoges, vers 1500. L’auteur met en relief l’importance des formes d’association dans un système classique autour des groupes familiaux et des communautés de travail, donc une solidarité de caractère social et familial par le travail plutôt que de caractère spatial par l’agrégat des habitations. Inversement, Jacqueline Hoareau-Dodineau révèle les conflits ruraux ; elle s’appuie sur les lettres de rémission qui permettent de déceler, en creux, les sources de tension, donc des traits de la mentalité villageoise (sens de l’honneur, force de la cohésion familiale face à l’extérieur qui n’exclut pas des querelles de famille pour des questions d’intérêt). Si les conflits peuvent dégénérer en violence, la règle reste la recherche de solutions pacifiques par l’intervention de tiers à l’intérieur de la communauté villageoise, dans un contexte coutumier qui montre les limites de l’intervention de la justice royale ; toutefois, la rémission intègre le crime dans le domaine de la justice en désamorçant la vengeance privée.

61

Les 3e et 4e parties du livre étudient le village à l’époque moderne et contemporaine en abordant deux thèmes complémentaires : l’organisation de l’espace villageois et la vie des populations dans le cadre du village. La partie intitulée « Images, morphologie et espaces villageois » comporte deux séries d’approches : d’une part celles qui s’attachent aux représentations, d’autre part celles qui veulent saisir la réalité concrète.

62

Un bon exemple de vision subjective du village limousin et de ses habitants est présentée par Michel Cassan qui reproduit et commente le témoignage de Pierre Robert, lieutenant général, donc un notable, contemporain de Richelieu. Le texte éclaire la mentalité paysanne en même temps que l’attitude du magistrat révélatrice d’un univers culturel, celui d’un homme d’ordre et d’autorité. Claude Petitfrère, pour sa part étudie les représentations graphiques. Il s’appuie sur l’iconographie, les plans et surtout les cartes (Cassini, Trudaine). L’apport de cette documentation est très éclairant, notamment les dessins de villages en deux ou trois dimensions ; ainsi est-il possible de repérer les sites, le nombre de constructions et l’organisation de l’espace villageois, donc la morphologie du village.

63

Dominique Danthieux s’intéresse à une époque plus tardive : le village limousin au tournant des xixe et xx e siècles tel qu’il apparaît « au regard de l’autre », le voyageur, le savant et l’érudit. Pour le voyageur, c’est « le village introuvable » ; pour le géographe, c’est le triomphe des hameaux ; pour l’érudit local, c’est le lieu de défense de la petite patrie. L’attitude des classes dirigeantes est ambiguë : d’un côté, l’image du village est en décalage avec les mutations de la sensibilité moderne (lieu fermé, sale, archaïque), mais en même temps c’est le lieu qui échappe à la corruption des grandes villes, où les traditions sont sauvegardées.

64

Après les représentations, on passe à la description de la réalité des espaces villageois. Dans un long exposé très documenté Michel Kriener présente « les paysages des villages dans leurs permanences et dans leurs changements au cours des xviiie et xixe siècles ». L’auteur rappelle que le village limousin est constitué de petites unités groupées, autonomes, fondées bien souvent sur des liens familiaux ainsi que sur l’organisation spatiale de l’habitat. L’environnement est resté longtemps peu attirant (médiocrité de l’habitat à l’exception de quelques maisons de maître). Les évolutions au cours des xviiie et xixe siècles résultent principalement des progrès des communications, avec, d’ailleurs, des résultats inégaux (modification de l’habitat, évolution démographique modifiant les rapports du village à l’espace). Au xxe siècle, en toute logique, les évolutions ont surtout touché les villages suburbains.

65

Nicole Blomac s’est intéressée à la mobilité des populations aux xviiie et xix e siècles, « mobilité nécessaire », de sorte que l’espace villageois ne pouvait pas rester un espace clos. Les déplacements se sont multipliés grâce à un réseau dense de chemins vicinaux. Utilisant les animaux de trait et de selle, les villageois se sont ouverts davantage aux moulins et aux foires, donc aux échanges.

66

La question importante des rapports entre le village et la commune est étudiée par Robert Chanaud. C’est que le village peut être un enjeu dans les relations entre communes, quand, par exemple, (comme ce fut parfois le cas au xixe siècle), un village se détachait d’une commune au profit d’une autre pour des raisons économiques ou politiques, voire à la suite de luttes de clans. Différents cas présentés par l’auteur montrent, certes, l’affrontement d’intérêts particuliers qui ne coïncident pas forcément avec l’intérêt général, mais aussi des possibilités de constituer, au-delà du village, des entités supérieures aptes à promouvoir une ambition et un esprit communal. Pierre Pageot, en présentant Alassac au xixe siècle comme une commune polycentrique, insiste au contraire sur l’autonomie des villages qui, sans exercer un rôle administratif réservé au chef-lieu de la commune, ont organisé une vie autonome, particulièrement autour de manifestations religieuses et festives.

67

La dernière partie de l’ouvrage s’intitule « Vivre au village à l’époque moderne et contemporaine ». On passe ainsi de l’espace villageois, représenté ou analysé dans sa réalité concrète, à la vie des populations. Trois contributions s’intéressent à divers aspects des sociétés villageoises et à leur évolution au cours des xviii e et xixe siècles. En étudiant « Le Village des hautes terres sous l’Ancien Régime » Nicole Lemaître, tout en rappelant le flou et l’instabilité de la notion de village dans la montagne limousine, s’attache surtout à en appréhender la réalité sociale. L’auteur définit la société villageoise géographiquement (groupes autonomes vivant des ressources de leur terroir), démographiquement (groupes de feux agglomérés), et sociologiquement (forte organisation collective fondée souvent sur des structures familiales allant de pair avec l’individualisme des pratiques d’héritage). Quant à la dimension spirituelle, elle se concrétise par les prêtres de famille, les saints protecteurs, la référence aux ancêtres. Au cours du xixe siècle le goût de l’indivision qui s’était longtemps manifesté par l’existence de communaux, s’estompe : la pression démographique et le développement de l’élevage conduisent à l’émigration et au partage des communaux.

68

Une importante contribution intitulée « Le village au xixe siècle : entre fragilité statistique et complexité sociale » est l’œuvre d’une équipe de cinq chercheurs : Alain Carof, Philippe Grandcoing, Michel Kiener, Paul-Édouard Robinne et Pierre Vallin. Les auteurs présentent les rapports entre espaces villageois et société au xix e siècle pour 10 communes limousines. Il apparaît que derrière les stéréotypes existent plusieurs situations réelles, notamment quant aux rapports de l’habitat à son support économique. Ainsi aux villages relativement peuplés, à l’habitat groupé, correspondent plutôt les zones montagneuses, boisées, ou en friche, où les usages collectifs contribuent à entretenir des solidarités, une sorte de démocratie villageoise. Au contraire, les grandes propriétés seraient plutôt associées à l’habitat isolé, principalement dans les zones plus basses et moins accidentées. L’évolution au cours du xixe siècle devait être marquée par une affirmation du bourg, chef-lieu de commune, socialement plus diversifié. Autour de 1900, la croissance démographique, inégale, touche surtout les localités au sud de Limoges, grâce à la diversification économique et aux ressources de l’émigration temporaire. Cette contribution, très dense est complétée, en annexe, par des statistiques qui appuient les démonstrations du texte.

69

Vincent Brousse étudie un cas particulier, fort intéressant, celui du village de Glane, qui fait l’objet d’une profonde mutation entre le début du xixe et le début du xxe siècle. Longtemps village agricole, une « petite Suisse » en somme, cette localité s’est transformée profondément par la pénétration du travail industriel (papier, cuir) pour devenir, à la fin du xixe siècle, un village ouvrier à forte affirmation identitaire marquée par une orientation politique très à gauche (« le petit Moscou »).

70

La vie des villages n’est pas toujours faite d’unanimisme ; elle se caractérise souvent, comme aux époques antérieures, par un mélange de solidarités et de tensions. Les sources judiciaires sont révélatrices à cet égard. Isabelle Maurin-Joffre fait part des observations sur les rapports entre justice et société villageoise sous l’Ancien Régime. Le fonctionnement des justices seigneuriales dans les villages de l’actuel département de la Creuse, zone frontière complexe, révèle bien des aspects de la réalité villageoise : les maisons et leurs dépendances, les confins de l’espace villageois et, surtout, la vie des habitants (les activités quotidiennes, mais aussi les difficultés, voire les drames). En même temps apparaît le personnel de justice qualifié par l’auteur d’« équipement tertiaire » de village.

71

Avec la fiscalité et l’exemple de Rancon au xviiie siècle, Alain Blanchard nous plonge au cœur des tensions villageoises. Il s’agit d’une localité constituée d’un bourg et de 24 villages très diversement peuplés. Grâce aux rôles de taille, l’auteur montre que les plus gros contribuables résident dans le bourg et les très petits villages souvent réduits à deux ou trois grosses exploitations, tandis que les gros villages ont une population plus homogène. L’exposé traite surtout les problèmes liés au choix des collecteurs d’après les listes des contribuables. L’établissement des listes et des tableaux, tout comme les opérations d’arpentage pour l’établissement de la taille tarifée en 1743, donnent lieu à des affrontements qui reflètent bien souvent des luttes de clans.

72

Les incendies sont un des grands fléaux qui touchent traditionnellement les villages. Les tensions sont particulièrement exacerbées lorsqu’il s’agit d’incendies volontaires comme le montre Philippe Grandcoing en étudiant les rapports entre « incendies volontaires et société villageoise à l’époque contemporaine ». C’est que ces incendies sont particulièrement révélateurs des conflits qui peuvent traverser la société villageoise. Certes, la lutte contre les incendies manifeste la solidarité du groupe et la réprobation de ces actes à travers l’image négative de l’incendiaire, « mauvais voisin ». Pourtant, ces actes de malveillance sont le résultat de haines personnelles et familiales, de conflits d’intérêt et d’affaires d’honneur : en somme, l’incendie reste dans le cycle des violences villageoises sous une forme paroxystique.

73

Dans une conclusion lumineuse et stimulante, Pierre Vallin, docteur d’État en sciences politiques et ancien maire, analyse le village limousin aujourd’hui dans les politiques publiques et dans les pratiques locales. Il s’agit, au-delà des évolutions, de repérer la modernité dans les villages toujours vivants. La proximité des villes contribue au dynamisme villageois qui passe par le renforcement des initiatives locales, la revitalisation des bourgs comme image de la commune, le rejet des nuisances, la rénovation de l’habitat ancien, le développement des infrastructures, l’aménagement de l’espace notamment par les pos, l’intégration de tous les habitants, anciens et nouveaux dans une vie sociale harmonieuse. De là découle une certaine ambiguïté : le village accède à la dignité, mais son espace se banalise. L’auteur termine pourtant sur une note optimiste : le village apparaît comme une entité plus humaine que beaucoup de banlieues ; à l’aube du xxie siècle, il n’est pas obsolète.

74

Comme on le voit, cet ouvrage dont les textes et figures sont complétés en annexe par un index des noms de lieu, est rempli d’une multitude d’informations sur le village limousin perçu dans ses caractères spécifiques et dans la longue durée. Il est bien évident que cette recension ne peut pas rendre compte de toute la richesse d’un tel travail qui étudie le village sous tous ses aspects : origine et évolution, organisation de l’habitat, structures sociales, comportement des populations, etc. On retiendra simplement quelques apports qui nous ont paru particulièrement significatifs.

75

En premier lieu, le livre, en multipliant les points de vue, permet de lever, pour le Limousin en tout cas, l’ambiguïté entretenue autour du terme « village », ambiguïté à la fois sémantique et conceptuelle, soulignée d’emblée dans la préface d’Alain Corbin. Il apparaît clairement que le village limousin n’est pas la paroisse ou la commune, mais la première forme de groupement de la population, dans des conditions variables selon les lieux. En somme, historiquement, le village est un groupement de familles à l’intérieur d’une paroisse (ou commune) constituant une entité autonome distincte du chef-lieu, entité peuplée presque exclusivement de paysans, qu’ailleurs on désignerait du terme hameau.

76

En second lieu découle de cette organisation de l’espace et du peuplement (habitat semi-dispersé) une distinction fondamentale entre les villages et le bourg, chef-lieu de paroisse. Au bourg se trouvent l’église et une population pas nécessairement plus nombreuse, mais plus diversifiée. Cette organisation socio-spatiale n’est pas propre au seul Limousin. S’il y a une spécificité limousine, c’est peut-être un fort sentiment d’appartenance villageoise, une solidarité particulièrement affirmée entre les habitants, solidarité favorisée par les liens familiaux, l’enchevêtrement de l’habitat, la fréquente indivision des espaces agraires (ce qui n’exclut évidemment pas les inévitables tensions à l’intérieur d’un espace où tous se connaissent et s’observent). Selon Pierre Vallin le village aurait été « un micro-lieu de vie où se faisait l’apprentissage de la société dans sa diversité sociale et générationelle ».

77

Enfin, le choix de la longue durée, adopté ici, permet de voir clairement les conditions de l’évolution des villages (par exemple le rôle des établissements religieux au Moyen Âge ou les ouvertures par le commerce et les différentes formes d’émigration aux époques moderne et contemporaine) et de montrer le mélange d’archaïsme et de modernité analysé naguère par Alain Corbin pour le xixe siècle. Finalement, ce travail collectif se situe à la fois sur le plan des concepts et sur celui des exemples concrets. À cet égard la démarche méthodologique dépasse le cas limousin. Sans doute, les contributions sont-elles d’importance inégale, et certains textes très érudits qui accumulent les informations demandent-ils de la part du lecteur une attention soutenue. En tout cas les apports de cette recherche régionale sont multiples et variés en raison de la diversité des auteurs (historiens, archéologues, archivistes, ethnologues, juristes, politologues, etc.). Un travail aussi riche et aussi complet ne peut que stimuler la réflexion et susciter d’utiles comparaisons avec d’autres régions françaises.

78

Serge Dontenwill

Jean-Marc Moriceau, Terres mouvantes. Les Campagnes françaises du féodalisme à la mondialisation (xiie-xixe siècle). Essai historique, Paris, Fayard, 2002, 445 p., 26 €

79

« Quiconque parcourt les campagnes de l’Europe occidentale perçoit nettement les bouleversements qui affectent les paysages et les sociétés rurales depuis près d’un demi-siècle. L’industrialisation et le productivisme effréné d’une agriculture qui se contracte dans l’espace et se marginalise dans les structures socio-économiques ont transformé le rôle des agriculteurs. Remembrements destructeurs, élevage hors-sol, sévères plantations de résineux, désertification, ruine de l’habitat et fermeture des écoles rurales, enfrichement et spécialisation : le cadre de vie des ruraux porte les stigmates multiples de l’accélération de l’histoire. »

80

Ainsi s’ouvre le grand livre que Jean-Marc Moriceau vient de publier sur les campagnes françaises, du Moyen Âge au xixe siècle. Son intention – il l’affiche d’emblée – n’est pas de jouer le rôle d’inspecteur des ruines, mais de délégitimer une vision simpliste de l’histoire agraire qui oppose à la brutalité et à la radicalité de la révolution contemporaine les vieilles permanences de l’histoire lente, de l’histoire immobile que d’aucuns ont présentée comme la réalité profonde des campagnes françaises de 1300 à 1720.

81

Terres mouvantes, ce titre est une proclamation en faveur de la thèse du changement, de changements dans tous les domaines, bien avant la fameuse « révolution agricole » : changement dans l’environnement, changement des paysages, changement de l’habitat, changements techniques, changements culturaux. Seul est un peu sacrifié un vaste domaine, celui du changement social, qui passe à tort pour bien connu : Jean-Marc Moriceau en est bien conscient, mais faute de pouvoir généraliser, il se contente ici de présenter, en quatrième et dernière partie, deux exemples franciliens qui lui sont familiers, afin de baliser certaines voies de l’évolution sociale, mais en laissant de côté des perspectives qui restent à explorer.

82

Suivons-le donc dans sa démonstration, en commençant par le terrain le plus difficile, celui qui constitue le socle de l’argumentation « immobiliste » : celui de l’environnement, considéré souvent comme invariant. On connaissait déjà, grâce au génial essai d’Emmanuel Le Roy Ladurie, l’existence d’un « petit âge glaciaire ». Jan de Vries et Alain Guerreau avaient complété ses analyses et nuancé ses interprétations. Jean-Marc Moriceau tente maintenant une synthèse, appuyée sur les travaux de Marcel Lachiver (Les Années de misère) et de Georges Pichard (Espaces et nature en Provence). Dans l’ensemble c’est une confirmation : il y a bien eu refroidissement du climat entre 1550 et 1850 ; mais, pour expliquer les mauvaises récoltes de cette période, il faut faire intervenir un autre facteur, la pluviométrie : « C’est sans doute la coexistence de la réduction de l’activité solaire et de l’accroissement des précipitations qui entraîne, dans la moitié nord du royaume, une conjoncture de chien pour la céréaliculture de 1687 à 1700 ». L’auteur aurait pu préciser que le « minimum de Maunder » débute vers 1645 et se prolonge jusque vers 1715 ; et surtout que les crises ponctuelles sont généralement liées à de grandes éruptions volcaniques, comme celle du Tambora en 1815.

83

Les effets de ces accidents sur la production agricole sont indiscutables, mais Jean-Marc Moriceau pose deux questions pertinentes : « À partir de quels critères peut-on considérer les aléas de la nature comme de véritables catastrophes naturelles ? Ces derniers eurent-ils une influence durable sur la gestion des agrosystèmes et les équilibres environnementaux ? » Réponses nuancées : dans le cas vosgien par exemple, ce sont les essartages abusifs et le mode de sylviculture qui ont rendu désastreux les effets des tempêtes de 1741-1756 ; dans le cas provençal, c’est une frénésie de défrichements au xviie siècle qui a ruiné l’environnement.

84

Même prudence pour la « permanence matricielle » de l’habitat rural. Le réseau des villages n’a guère changé depuis le haut Moyen Âge, que ce soit en Normandie ou au cœur du Bassin parisien. Par contre, en Alsace, Artois ou Champagne, les archéologues ont relevé beaucoup de cas de désertion, dont à peu près la moitié pendant la guerre de Cent Ans, et autant aux xvie et xviie siècles. Mais qu’en a-t-il été de l’habitat intercalaire – fermes et hameaux – ? Pas de réponse, car on manque cruellement d’études régionales. La surface agricole utile a-t-elle changé ? Oui, sans arrêt, dit Jean-Marc Moriceau, et pas seulement au temps des grands défrichements. À un rythme variable selon les périodes et les régions. Avec un impact économique et écologique ambigu. Donc une histoire pleine de vicissitudes, dont le trait le plus évident est la régression du manteau forestier jusque vers 1815, suivi d’une recomposition, puis d’une avance spectaculaire au xx e siècle. Et les paysages ruraux ? Étaient-ils aussi stables que les géographes l’ont prétendu jusqu’à ces dernières années ? Les progrès récents de l’archéologie ont révélé à la fois l’origine lointaine – et même pré-romaine – de nombreux parcellaires et la « vigueur des évolutions médiévales et modernes », dont nous ne savons pas grand chose encore, sauf l’extension du bocage et celle du vignoble. Ici aussi, on manque de synthèses régionales et même d’analyses locales.

85

Avec sa troisième partie – « Une économie agricole dynamique » –, Jean-Marc Moriceau nous ramène en terrain mieux balisé. Ayant pris l’utile précaution de distinguer innovation individuelle et changement collectif, et s’appuyant sur les documents les plus fiables – baux et inventaires –, il soutient, avec conviction et pertinence, la thèse d’un progrès technique antérieur au xixe siècle : passage du métayage au fermage – « étape fondatrice du capitalisme agricole » ; assouplissement indiscutable des contraintes d’assolement, incidence des clauses « écologiques » inscrites dans les baux, amélioration de la productivité, etc. Pourtant ces progrès ne sont ni continus, ni universels, ni toujours mesurables, et l’auteur pose à l’histoire agraire plusieurs questions embarrassantes : calendrier des changements ? évolution des rapports de force entre bailleurs et preneurs ? mues insidieuses du bâti agricole ? Il relève de même nos graves ignorances sur l’histoire de l’équipement des exploitations, « baromètre le plus universel des changements techniques », – mais il y reviendra longuement, deux chapitres plus loin, avec l’exemple des grandes fermes d’Île-de-France. De même sur les milieux para-agricoles : « Artisans et commerçants demeurent les grands oubliés de l’histoire rurale ».

86

La démonstration se poursuit sur le sujet central : la céréaliculture et ses annexes alimentaires ; central, bien qu’il faille se garder « d’enfermer le progrès agricole derrière la vitrine de la seule croissance des rendements frumentaires ». Les grands systèmes de culture présentent « de sages permanences », mais ils ne sont pas exempts de « mutations insidieuses », nées souvent de la recherche du profit, et parfois de la misère. En fin de compte, « la stabilité des procédés techniques et l’attachement raisonné à la précieuse routine – seule assurance collective contre les aléas – ne sauraient masquer les ferments de flexibilité et de mutations ».

87

Et voici qu’on en arrive à la question capitale, celle qui a suscité de furieuses batailles de chiffres entre historiens depuis 1968 : « Y a-t-il eu une révolution agricole en France au xviiie siècle ? » On se souvient de la thèse iconoclaste et négativiste de Michel Morineau, et de sa réfutation par Emmanuel Le Roy Ladurie. Qu’en reste-t-il ? « La seule certitude à laquelle historiens modernistes et médiévistes soient parvenus est celle de l’existence de plafonds céréaliers apparemment constants entre le xiiie et le début du xix e siècle, encore que leur représentativité dans l’espace ne soit pas toujours comparable ». Ici encore, Jean-Marc Moriceau apporte des arguments en faveur de l’hypothèse d’une rupture, intervenue vers 1750, par rapport aux temps précédents : extension des emblavures, recul de la jachère, meilleure conservation des grains, et diffusion des nouveautés par les paysans eux-mêmes : « Dans l’histoire agraire, l’accélération et la généralisation des innovations que l’on constate autour de 1750, et qui dépassent largement le seul critère du rendement céréalier, introduisent bien une rupture par rapport aux siècles précédents ». Pour autant, l’auteur se garde bien d’utiliser l’expression de « révolution agricole » ; il s’en tient à celle de « transition agricole », et, même de celle-ci, il souligne les limites.

88

Comment conclure ? Un livre d’une richesse pareille ne se résume pas : il faut le lire intégralement. Jusqu’à ces derniers temps, une grande partie des historiens conservaient une vision statique de l’histoire des campagnes françaises avant les chambardements contemporains. D’autres se la représentaient, dans le long terme, comme une succession de « révolutions » : la néolithique, la médiévale, pour aboutir à la « révolution agricole » du xviiie siècle. Du haut de la montagne où nous sommes maintenant perchés, nous avons tendance à ne plus voir du passé des campagnes que comme une plaine, hérissée de modestes taupinières, d’autant plus que nous peinons à détecter le changement dans des sociétés dont la valeur dominante était la tradition.

89

Avec sagacité, prudence, esprit critique et sa remarquable aptitude à la synthèse, Jean-Marc Moriceau remet en cause cette vision statique. Toutefois, il refuse de sacrifier à la mode et il nuance ses conclusions, qui me semblent en retrait par rapport au titre : Terres mouvantes, sans doute, mais le changement n’a été « ni linéaire, ni téléologique ». L’histoire n’est pas restée immobile du xiie au xix e siècle, mais elle a marché lentement, d’un pas très irrégulier. Et il faut tenir compte de l’infinie variété des situations locales. En outre, l’auteur nous fait prendre conscience des trous béants de l’historiographie des campagnes. Leur évolution matérielle est maintenant assez bien connue, mais on ne sait pas grand chose de l’univers mental des paysans d’autrefois : on croit savoir et on généralise abusivement. De même la liaison avec la démographie historique n’a pas encore été assurée. Et l’histoire sociale reste presque entièrement à écrire. La complexité des évolutions est telle que nous ne pourrons la saisir vraiment que lorsqu’on en aura reconnu les acteurs et identifié les facteurs.

90

Ajoutons un dernier mot pour signaler la qualité, la clarté et la beauté des cartes et des tableaux. Jean-Marc Moriceau et sa collaboratrice Maguy Desgardin ont fait de la couleur un usage discret et judicieux : on voit tout d’un seul coup d’œil, on comprend, on est convaincu. Voyez par exemple la représentation du cycle agro-liturgique (p. 20), ou le parcellaire d’Athis-Mons (p. 141), ou encore « l’univers ordinaire des Navarre » (p. 183). Du coup, le noir et blanc (4 cartes seulement sur 44) détonne. Signalons seulement deux petites erreurs dans la table des figures (cartes 32 et 33).

91

Avec ce grand livre, l’historien des campagnes fait bien autre chose que « poursuivre son chemin, dans les sillons tracés depuis un siècle et demi de recherche ». Il ne se contente pas d’ouvrir les yeux sur le changement, il ouvre d’autres pistes et d’autres horizons.

92

Jacques Dupâquier

Forêt et Réserves, textes réunis et présentés par Andrée Corvol , Cahier d’Études « Forêt, Environnement et Société », n° 13, ihmc-chpp, 2003, 80 p.

93

Dernier volet d’une série de journées d’études consacrées à la faune et à la forêt par le Groupe d’Histoire des Forêts Françaises dirigé par Andrée Corvol, la rencontre de janvier 2002 prenait pour thème les réserves, qu’elles soient à vocation sylvicole ou cynégétique. Depuis, le colloque international « Forêt et Chasse (xe-xxe siècle) » qui s’est tenu du 9 au 12 septembre 2003 à l’École Normale Supérieure de la rue d’Ulm est venu clôturer trois années de réflexion scientifique sur les échanges pluriséculaires entretenus par la faune (domestique et sauvage) avec son milieu naturel.

94

D’emblée, signalons que la Journée 2002, une fois n’est pas coutume, faisait la part belle aux gestionnaires de terrain, qu’il s’agisse des représentants de l’Office National des Forêts et de l’Office National de la Chasse et de la Faune Sauvage ou des forestiers privés. Les universitaires étaient cependant représentés par quatre géographes et historiens qui apportèrent une épaisseur chronologique éclairante à un débat d’actualité. De facto, le mot « forêt » désigne à l’origine une réserve de chasse royale pour glisser ultérieurement vers une notion de réserve forestière pure destinée à satisfaire les besoins d’une communauté.

95

Les « parcs à gibier » des époques médiévales présentés par François Duceppe-Lamarre nous rappellent à bon escient les préoccupations cynégétiques des puissants qui, en créant des réserves à dominante forestière, espéraient préserver le gibier indispensable à leur loisir aristocratique. À partir d’exemples britanniques, français et bourguignons, l’auteur dégage les traits principaux des parcs aux mains de la grande aristocratie. À la différence des autres lieux de chasse, le parc est un espace fermé par une clôture matérielle (haie, palissade, mur) et peut couvrir des surfaces importantes (jusqu’à 770 ha pour le parc royal de Vincennes). Coûteux, ce type de réserve nécessite un entretien permanent et la création d’un personnel spécialisé composé de baillis, sergents et de portiers pour protéger principalement l’animal-roi par excellence, le cervidé. Derrière les cerfs et les daims, arrive toute une série d’animaux parfois incongrus comme les lions ou les léopards de la ménagerie royale de Woodstock ! On l’aura donc bien compris, le parc est tout sauf un milieu naturel puisque c’est l’homme, le prince en l’occurrence, qui le crée et le façonne à sa convenance. Ainsi, la diversité animale s’explique largement par des dons diplomatiques qui ne sont pas sans rappeler nos cadeaux présidentiels. Fin politique, Henri II Plantagenêt avait pris l’habitude d’offrir des loups de Normandie ou des daims au roi de France qui les réintroduisait à Vincennes. Dans les faits, les parcs à gibiers royaux et princiers, par leur ampleur spatiale et spectaculaire, servaient de cadre à une mise en scène politique organisée en milieu « naturel ». Mais toutes les réserves de l’Ancien Régime n’ont pas forcément pour vocation la préservation de la faune comme le montre bien l’exemple du Comté de Bourgogne (Franche-Comté) à la fin du Moyen Âge. À partir des chartes de franchises et les terriers, Pierre Gresser prouve que les ducs de Bourgogne étaient soucieux de protéger également les essences forestières réputées « nobles ». D’une manière générale, l’étude des amendes prononcées contre les mésusants montre que les espèces protégées (fontes) sont les « fruitiers », chênes, hêtres, pommiers et poiriers, plus rarement le cerisier et le néflier.

96

Vitrine internationale de l’expérience cynégétique française, la réserve nationale de chasse du château de Chambord présentée par Francis Forget apparaît comme un modèle de gestion contemporaine. Avec ses 5 440 ha et son classement au « patrimoine mondial », le parc est surtout connu pour la qualité génétique de ses cerfs, exportés vers certains pays étrangers. En interdisant la moitié de la surface au public depuis une trentaine d’années, le gestionnaire est parvenu à préserver la quiétude des animaux tout en maintenant des objectifs cynégétiques affirmés. Ceux-ci reposent sur la satisfaction des demandes en cerfs au plan national et international, l’organisation de chasses à vocation professionnelle (formation des techniciens) ainsi que sur une démarche d’observation par le public dans un but pédagogique.

97

Avec la promulgation du code forestier de 1827, le mot « réserve » connaît une évolution décisive qui vise de plus en plus à exclure l’homme du milieu sylvicole, à l’exception de quelques privilégiés, fonctionnaires ou personnalités. Jean-Marc Brézard replace cette nouvelle sensibilité dans un contexte plus large en insistant sur le poids du modèle anglo-saxon qui, avec ses immenses parcs nationaux dont les plus emblématiques furent ceux de Yellowstone en 1872 ou d’Afrique du Sud, donnent le ton en la matière. C’est ainsi que la vieille Europe prend conscience de la nécessité de protection de ses sites remarquables et que l’on voit poindre une nouvelle sensibilité illustrée par l’exemple de la forêt de Fontainebleau. Ici, ce sont les peintres de l’École de Barbizon qui s’érigent en défenseurs de l’arbre dans les années 1850, un engagement relayé aujourd’hui par certaines associations écologistes qui ont décrété que ce massif offrait une forte naturalité. Pourtant, comme l’explique Micheline Hotyat, la forêt de Fontainebleau est bien éloignée d’une nature « sauvage », par conséquent une « nature vraie » pour les citadins qui voient dans ses arbres multiséculaires la preuve irréfutable de son ancienneté. Une nouvelle fois, l’histoire apporte un démenti cinglant à cette perception subjective. À la surprotection du chêne élevé en futaie sous Colbert succède une phase de vieillissement et de relative sous-exploitation après 1789 en raison de l’exode rural et des pressions exercées par les peintres qui y ont planté leurs chevalets. Au nom du dogme de la protection absolue, l’administration des Eaux et Forêts en arrive à instaurer une réserve en 1853, transformée un siècle plus tard en réserve biologique intégrale. Le bilan sylvicole établi récemment se révèle bien éloigné des objectifs affichés par les tenants de la « vraie nature » puisque loin de favoriser la diversité, la non-intervention de l’homme qui visait pourtant à sauvegarder les vieux chênes, s’est traduite par leur régression en raison de la concurrence d’autres essences ! À compter du xx e siècle, la France se lance dans l’élaboration d’un dispositif législatif de sauvegarde de certains milieux naturels. Que de chemin parcouru depuis la création des réserves biologiques dans l’entre-deux-guerres ! Aujourd’hui, Europe oblige, l’État-nation doit aussi compter avec les instances bruxelloises qui édictent des textes supra nationaux (directive « Habitats naturels » en 1992) qui ne sont pas sans provoquer des réactions d’opposition parmi les usagers de la nature (Bruno Cinotti et Robin Degron). Le bilan national apparaît pourtant mince quand on pense que les réserves biologiques dirigées, même si elles concernent des secteurs réputés pour leur intérêt écologique (tourbières, étangs, faune), ne couvrent guère plus de 20 000 ha dont 6 000 à La Réunion.

98

Emmanuel Garnier

François Brizay, Antoine Follain et Véronique Sarrazin (dir.), Les Justices de village. Administration et justice locales de la fin du Moyen Âge à la Révolution, Rennes, pur, 2002, 432 p., 24 €

99

Fruit d’un colloque organisé à Angers en octobre 2001 par le Centre d’histoire des régulations et des politiques sociales de l’université d’Angers, et l’Association d’histoire du village, le présent ouvrage réunit dix-neuf communications et un rapport de synthèse sur la justice seigneuriale. Plusieurs communications s’attachent à décrire le personnel de ces justices, les degrés judiciaires, les ressorts et surtout l’étendue de leurs attributions. C’est l’angle institutionnel. La compétence n’étant jamais définitivement acquise, les officiers seigneuriaux des tribunaux inférieurs défendent leurs prérogatives vis-à-vis des cours supérieures, seigneuriales ou royales. Le contrôle de la justice seigneuriale, son incorporation par la justice royale, est un autre thème récurant dans ces articles. Le troisième axe privilégié par ces études, et le plus propre à satisfaire la curiosité des lecteurs non spécialisés en histoire de la justice et de ses institutions, est enfin celui de la régulation sociale. Plusieurs problématiques traversent ce thème, qui privilégient tantôt la relation officiers/justiciables, tantôt la relation seigneur/communauté.

100

Ce qui a caractérisé d’abord et pendant longtemps le personnel judiciaire des villages, c’est la modestie de sa formation, la modestie des moyens matériels et humains (auditoires, prisons), le cumul des charges et la non-résidence, tout cela bien résumé dans le rapport d’Antoine Follain, et fort éloigné de la caricature qui en a été faite par les juges royaux. Au xve siècle, en Auvergne et Bourbonnais, l’écrit ne jouait qu’un rôle limité. Les procureurs ne firent leur apparition qu’au milieu du xvie siècle, pour se généraliser seulement au xviie (Pierre Charbonnier). Avec l’intégration à la justice royale, les exigences s’accrurent. Philippe Jarnoux analyse le recrutement des officiers seigneuriaux en Basse Bretagne au xviiie siècle, leur examen par des juges royaux et le suivi des formalités d’installation. Les officiers ne semblent pas mériter leur mauvaise réputation. La résidence ou non des officiers dans la seigneurie entraîne d’importantes conséquences. La justice ne siège pas toujours dans le village concerné, mais parfois dans la ville de résidence du juge, ou même à son domicile, comme dans la Bourgogne du xviiie siècle étudiée par Benoît Garnot. Le déplacement des auditoires ajoute la distance géographique à la distance sociale et culturelle, et constitue l’un des éléments de la crise de confiance observée par Philippe Jarnoux entre justiciables et officiers. Olivier Jouneaux analyse les conflits opposant les villageois d’Île-de-France et les agents de l’autorité seigneuriale au xviii e siècle. Les agressions, principalement verbales, n’épargnent pas les officiers. Les affrontements ont lieu dans la rue, et jusque dans les tribunaux. Ils visent l’image publique, l’honneur, qui est un enjeu majeur de la sociabilité villageoise.

101

Les tribunaux seigneuriaux ont un domaine de juridiction plus ou moins étendu, la justice foncière, au niveau le plus bas, n’agissant que pour le seigneur dans la défense de ses droits. Annie Antoine en fait une description très fine, montrant en quoi elle consiste, quels actes elle produit, tels qu’aveux ou obéissances recueillis lors des plaids ou assises de fiefs. Elle examine les lieux et la durée de ces assises, leur fréquence et leur coût. Serge Dontenwill observe que l’objet essentiel de ces assises, sur la Loire supérieure aux xviie et xviiie siècles, est le contrôle des hommes, les habitants se reconnaissant justiciables. Mais ces assises servent aussi, ajoute-t-il, à publier des ordonnances particulières ou générales de police. La police de la voirie et des communaux figure au tout premier plan des compétences reconnues aux agents seigneuriaux en Franche-Comté au xviiie siècle (Éric Gasparini). Les affaires de vols de bois et de divagations animales sont à l’origine du plus grand nombre de contentieux dans le Velay de la fin du xve (Laetitia Cornu). Pierre Charbonnier montre que la progression du taux procédurier en Auvergne au xvi e siècle est étroitement liée à la montée des procédures liées à l’endettement (reconnaissances ou récupérations). À Murol, en 1584, ces procédures comptent pour 67,3 % des affaires. Cette poussée est suivie d’un repli au xviie siècle. Jeremy Hayhoe constate, en Bourgogne, une séparation des affaires de police et des affaires civiles et criminelles, les premières étant réservées aux grands jours annuels et les secondes aux séances ordinaires. Antoine Follain rappelle que la qualification variait grandement d’un lieu à l’autre. Les juges seigneuriaux exercent enfin des droits administratifs et politiques, à travers la plus ou moins grande liberté de s’assembler laissée aux habitants, ou l’élection de leurs représentants (Hayhoe, Gasparini, Follain). Le maintien de l’ordre public comprend la défense des droits seigneuriaux, et l’on peut se demander si la question de savoir si le seigneur cherche à tirer profit de sa position est toujours bien posée. Dans le duché de Luynes, en Touraine (Brigitte Maillard), le seigneur figure dans 11 % des affaires, le plus souvent comme demandeur, et obtient toujours satisfaction ! est-ce vraiment négligeable ?

102

L’omniprésence du droit royal et l’encadrement de plus en plus étroit des justices seigneuriales par les justices royales, notamment en Anjou au xviii e siècle, font que Sylvain Soleil se demande s’il faut parler d’une justice seigneuriale ou d’une justice d’État exercée par des tribunaux locaux. En étudiant systématiquement les textes royaux, déclarations et ordonnances relatives à la l’exercice de la justice, Antoine Follain montre que l’autorité des juges de village n’a été vraiment bousculée qu’avec les grandes ordonnances de 1667, 1669 et 1670. Mais des efforts ont déjà été réalisés dans la première moitié du xviie siècle, ainsi que le démontre, par exemple, le Discours de l’abus des justices de village de Charles Loyseau (1603). François Brizay et Véronique Sarrazin montrent qu’il s’agit d’un texte polémique, circonstanciel, rédigé pour alimenter le débat ouvert par les projets de réforme d’Henri IV. La menace se précise au xviiie siècle au point que même la justice du comté de Laval, d’importance comparable à un bailliage royal, vit dans la crainte permanente de se voir dépossédée par le siège royal (Frédérique Pitou). On doit remarquer que le renforcement du contrôle sur les tribunaux subalternes procède aussi parfois de la volonté des grands seigneurs, comme le duc Léopold Ier pour son duché de Lorraine après 1708 (Jean Gallet).

103

Cet encadrement de plus en plus étroit par la justice royale, cette étatisation rampante, tend à occulter la place du seigneur. Celle-ci n’a pas toujours été négligeable. Madeleine Ferrières et Patrick Fournier montrent que dans le Comtat-Venaissin du xvie siècle, il existait à côté des statuts municipaux des statuts seigneuriaux, en fait des ordonnances seigneuriales, portant les uns et les autres sur la police rurale, mais aussi pour les seconds, sur les droits du seigneur et la police morale. S’il n’est plus fait de nouveaux statuts seigneuriaux à partir du xvii e siècle, les viguiers des justices seigneuriales continuent de les appliquer. La puissance, la présence de chaque seigneur et la taille des communautés pèsent sur la condition de rédaction des statuts. Michel Brunet constate que le baille en Roussillon, au xviiie siècle, est officiellement représentant du seigneur, mais qu’il se heurte rarement aux consuls et à la communauté. Par intérêt ou par prudence, il fait corps avec la communauté. On retrouve ici ses conclusions antérieures sur l’imbrication des pouvoirs, le complexe « féodalo-municipal » et la puissance seigneuriale mise au service de la communauté. Les habitants jouent parfois un tribunal contre un autre, comme dans le cas du Chaumontois étudié par Jean-Claude Diedler. À partir de 1549, on les voit user d’un droit oublié, nommé contremand, pour essayer de se rapprocher du pouvoir ducal, et échapper à la justice de leur seigneur. Il est impossible de porter une appréciation sur la place respective du seigneur, de sa justice, des assises et de l’assemblée générale des habitants qui soit valable pour l’ensemble de la période.

104

Un dernier thème, devenu classique, est celui de « l’infrajustice », des arbitrages auxquels les juges renvoyaient ou non les plaideurs, pour des motifs qui nous échappent souvent et pour lesquelles des études au microscope devraient s’imposer. Brigitte Maillard en montre bien toute l’importance, pour les justices de Touraine et d’Anjou au xviiie siècle, et Anne Zink en Haute et Basse Auvergne, également au xviiie siècle, pour des affaires de droit successoral.

105

L’ouvrage s’achève sur un substantiel et très utile guide bibliographie de 34 pages, ainsi que sur de nombreuses pièces justificatives.

106

Jérôme Luther Viret

Martina De Moor, Leigh Shaw-Taylor et Paul Warde (éd.), The Management of Common Land in North West Europe, c. 1500-1850, Turnhout, Brepols publishers, Corn publication series, 2002, 261 p.

107

Les études comparatives internationales en histoire rurale sont difficiles à conduire. C’est la raison pour laquelle elles sont rares. Saluons donc à sa juste mesure cet ouvrage et le travail de huit historiens de cinq pays européens différents réunis à Amsterdam en avril 2001 : Martina de Moor, Belgique ; Nadine Vivier, France ; Peter Hoppen-Brouwers, Pays-Bas ; Leigh Shaw-Taylor, Paul Warde et Angus Winchester, Grande-Bretagne ; Stefan Brakensiek, Allemagne. Regroupant 10 contributions et accompagné d’un glossaire des termes techniques ainsi que de 17 cartes, l’ouvrage couvre l’ensemble de l’Europe de l’Ouest et du Nord à l’exception de l’Irlande. Pour mener à bien une étude comparative, quatre questions identiques leur avaient été posées. Chaque historien devait d’abord décrire la nature de ces terres communales et les produits qu’on en tirait. Chacun devait ensuite définir, sur le plan juridique, le statut des usages collectifs et celui des usagers de ces communs. Dans un troisième temps, chaque auteur devait dresser une typologie des usagers fréquentant ces lieux. Il fallait enfin cerner les institutions chargées de gérer ces espaces.

108

Aborder la nature des communaux et les produits qu’on en tirait conduisait d’abord à aborder la gestion de l’espace. En d’autres termes, il fallait savoir quels avaient été les systèmes agraires les plus pertinents et les plus couramment utilisés dans ces lieux. Les conclusions apportées par chaque historien permettent de dégager trois systèmes différents : le premier qui est bien connu, est celui de l’assolement biennal ou triennal ; il domine dans les pays les plus fertiles dont le sol est constitué de lœss ou de calcaire. Le second système agraire est plus original : c’est l’infield-outfield system. Il se caractérise par la modestie des superficies de terres cultivées en permanence et par l’importance des terres incultes. À titre d’exemple, ces dernières couvraient entre 60 et 90 % de la région de Geest en Basse-Saxe. Ce système se caractérisait aussi par la complémentarité entre les espaces cultivés et le saltus inculte. On trouvait ce système agraire dans les pays de sols sableux de l’Est des Pays Bas et du nord de l’Allemagne. Un troisième mode de gestion de l’espace, plus original encore, se rencontrait sur les espaces côtiers : ici, la culture était inexistante mais ces espaces étaient cependant importants pour la subsistance des populations puisqu’ils étaient territoires de chasse et de pêche. On y récoltait aussi les roseaux utilisés soit pour le fourrage soit comme matériau pour la confection des toitures : les marais de l’Est de l’Angleterre ou ceux des landes de la plaine nord européenne offraient de tels espaces et perdurèrent jusqu’à ce que les capitaux et la main-d’œuvre disponible soient suffisants pour envisager un dessèchement.

109

Des instances de gestion et de contrôle régulèrent de plus en plus strictement le partage des ressources à mesure que la population augmenta et que la pression sur les ressources collectives se fit plus pressante. La logique de gestion de ces espaces, dans tous les pays, reposa sur l’exclusion. Celle des gens extérieurs à la communauté tout d’abord : la plupart des règlements interdisaient ainsi aux usagers de faire commerce du foin, du bois ou de la tourbe tirés de ces espaces. Tous les produits devaient être exclusivement destinés à une consommation locale au sein même de la communauté. Mais cette gestion par l’exclusion s’appliquait aussi à l’intérieur même de la communauté. C’était particulièrement criant pour l’accès aux pâturages où, afin d’éviter le surpâturage estival, les usages excluaient la plupart du temps tous les habitants de la communauté qui ne pouvaient pas se procurer le fourrage pour l’hiver. Ces modalités de l’exclusion étaient, bien évidemment, différentes d’un pays à l’autre : en Angleterre ou dans certaines régions d’Allemagne, les droits étaient attachés à une possession et seuls les descendants des ayants-droit pouvaient jouir des droits d’usage. Ce principe d’exclusion trouva vite cependant ses limites car avec les partages et divisions des feux, les ayants-droit augmentèrent au point qu’il devint difficile de savoir si les droits étaient liés à la résidence ou bien à la terre. Dans d’autres pays où le peuplement était dispersé et où les héritages se faisaient par transmission intégrale des biens sans partage, l’accès aux terres communales pouvait être limité aux propriétaires terriens aisés. Dans d’autres enfin, ceux qui pratiquaient le partage des héritages, au Pays Bas, en Allemagne centrale ou méridionale par exemple, il était bien plus difficile d’écarter une partie des habitants. Pour éviter une surexploitation, les droits étaient alors modulés en fonction de la taille de l’exploitation des habitants du finage.

110

Bien sûr, une telle gestion créait beaucoup de laissés pour compte et les petits et les sans terre faisaient les frais de cette logique. Ceux qui étaient tenus à l’écart du groupe des ayants-droit pouvaient ainsi considérer la propriété collective comme un espace analogue à la propriété privée, une forme insidieuse de rente dont bénéficiaient ceux qui étaient nés assez riches pour y avoir droit. De ce point de vue, l’histoire des communaux, leur privatisation et la paupérisation d’une partie de la population rurale peuvent être considérés comme un aspect de la tragédie de l’exclusion que l’on retrouve dans toute l’histoire économique et sociale de l’Europe.

111

Bien évidemment, il fallait aussi compter avec l’État et son implication fut plus ou moins forte dans la gestion des communaux. En Angleterre et dans l’est des Pays-Bas, la communauté fondée sur le manoir agissait indépendamment du droit public : ici, les commons étaient un instrument entre les mains des autorités locales et ne pouvaient être aliénés sans l’autorisation de l’État car ils jouaient un rôle dans la solvabilité des communes. À l’inverse, dans le Brabant et dans de nombreux États allemands, les communes étaient soumises au prince dont le pouvoir s’accrut par les exigences fiscales et réglementaires liées au développement de la bureaucratie. La Suède offrait aussi l’exemple d’une tutelle étroite de l’État ou les monarques réclament toutes les terres incultes.

112

Cet ouvrage est important à trois titres. Tout d’abord, au niveau de l’historiographie française, il fait écho aux travaux de Nadine Vivier sur les communaux et d’Annie Antoine sur les incultes qui ont apporté un éclairage nouveau sur ces espaces en soulignant leur importance sur le plan économique et en précisant les enjeux sociaux de leur utilisation. Ce livre est important aussi par l’originalité de la méthode de travail adoptée : en répondant à des questions identiques, chaque historien devait en effet mettre à l’épreuve des faits un débat théorique engagé sur l’efficacité de la gestion des communaux. Certains économistes avançaient que la gestion des communaux conduisait forcément à une surexploitation des ressources tandis que d’autres considéraient qu’une gestion collective était possible à partir du moment où des règles de coopération existaient. Il appartenait aux historiens d’apporter une contribution sur un débat d’actualité. Enfin, le troisième mérite de cet ouvrage est d’avoir permis la confrontation de points de vue différents sur le sujet : les historiens anglais et allemands considèrent que les commons sont des terres où les usagers exercent le droit d’utiliser les ressources des propriétés appartenant soit à des institutions, à des seigneurs où à l’État. Les historiens français et hollandais tendent à réserver, au contraire, l’expression de communaux aux terres possédées réellement par la communauté des usagers en évitant la confusion entre les communaux, au sens strict de la propriété, et les doits d’usage communautaires sur la propriété privée.

113

Jean-Michel Derex

Paul Delsalle (documents choisis et présentés par), La Franche-Comté au temps des Archiducs Albert et Isabelle 1598-1633, Besançon, Presses universitaires franc-comtoises, 2002, 323 p., 15 €

114

Vu d’ailleurs, les dates peuvent surprendre. Expliquons-les… Nous sommes entre la période Charles Quint et Philippe II (1506-1598) et la guerre de Dix Ans (1634-1644) qui est l’épisode franc-comtois de la guerre de Trente Ans (1618-1648). L’unité de temps tient aux Archiducs Albert et Isabelle auxquels, en 1597, Philippe II a donné le Cercle de Bourgogne (Franche-Comté et Pays-Bas). Il s’agit de la dot en « pleine propriété » de sa fille Claire-Isabelle. Selon les termes de la donation, l’absence d’héritier ramènerait le tout à l’Espagne. C’est ce qui advint. La disparition d’Albert de Brandebourg (1621) amena Isabelle à prendre l’habit du Tiers ordre de Saint-François. À la demande de Philippe IV, elle demeura jusqu’à sa mort (1633) à la tête de cet État raté. Résidant le plus souvent à Bruxelles, Isabelle n’est jamais venue en Franche-Comté et Albert n’y a séjourné qu’en décembre 1595 et janvier 1596. Curieusement, le règne des Archiducs a bonne réputation en Franche-Comté, alors qu’il y a à cela peu de raisons objectives. À moins que l’absence d’un souverain soit une raison suffisante aux peuples pour lui conserver bonne réputation… En tout cas, Paul Delsalle nous dit que la période est mal connue (cf. les multiples « dit-on », « semble-t-il », etc.) et il souligne l’ampleur du travail à accomplir, écrivant par exemple sur tel thème : « Bibliographie : sur ce sujet, tout reste à faire » (p. 36). Des repères sont donnés (cf. chronologie et éphémérides, p. 295-308) et Paul Delsalle publie dans cet ouvrage certains résultats de ses recherches et de celles de ses étudiants. Dans le prolongement de La Franche-Comté au temps de Charles Quint.… (2000) l’auteur nous donne un recueil de documents : « l’objectif est de susciter la recherche, de renouveler éventuellement la connaissance de cette période […] nos principes de base sont simples : réunir des textes mais aussi une iconographie […] L’intérêt pédagogique est recherché : chaque pièce d’archives, chaque carte, chaque plan, se veut un exemple, représente un type documentaire, illustre une question, soulève un problème, et, dans le meilleur des cas, doit donner envie de poursuivre la recherche » (p. 7). Prenant appui sur l’acquis institutionnel du volume précédent, Paul Delsalle a donné au second une orientation plus marquée en histoire sociale. Paul Delsalle a aussi tenu compte des remarques qui lui avaient été faites : « Tous ces petits textes brièvement introduits sont incontestablement utiles. Évidemment, l’intérêt sera inégal selon que les utilisateurs seront ou non de Besançon : le Delsalle a les défauts de ses qualités… » (cf. notre compte rendu dans Histoire et Sociétés Rurales n° 15, p. 288). Nous avons cette fois des textes plus longs et plus riches, parmi lesquels le règlement d’une fête du papegay en 1602 (p. 78-80), les réclamations des communautés riveraines de la forêt de Chaux contre la nouvelle législation forestière en 1608 (p. 218-226), une remise en ordre paroissiale en 1611 (p. 99-102), une violente réaction villageoise à l’érection de nouvelles fourches patibulaires en 1616 (p. 147-149), les « remonstrances dressées pour le fait des manufactures » en 1616 (p. 252-258), une altercation mortelle entre des jeunes gens se disputant des « filles ou vefves a marier » en 1623 (p. 59-60), des règlements de droits de parcours en 1625-1629 (p. 189-195), etc.

115

Antoine Follain

Francesco Mineccia, Campagne toscane in età moderna. Agricoltura e società rurale secoli xvi-xix, Galatina (Lecce), Congedo Editore, 2002, 320 p., 23 €

116

L’image rurale de la Toscane du xviie au xix e siècle est connue surtout par les comptes rendus de nombreux voyageurs. Elle se propose comme un exemple d’équilibre entre l’homme et la nature. Un modèle qui se lirait immédiatement dans les courbes douces du paysage : une suite de terres bien cultivées, où les céréales se mêlaient avec les vignes, les oliviers, et arbres de toutes sortes, ainsi que l’écrivait en 1761 Jérôme Richard, un de ces voyageurs qui ont laissé des pages de descriptions étonnées. Les voix qui s’éloignent de ce cliché ne sont pas nombreuses. Elles repèrent les différentes formes du paysage et soulignent l’extension réduite de cette partie fertile de la Toscane que le travail de l’homme a su rendre luxuriante et riante. Une des plus incisives est certainement celle de Frédéric Lullin de Chateauvieux, un agronome suisse qui fut fonctionnaire de Napoléon en 1812 et 1813, et qui, dans ses Lettres écrites d’Italie, insiste beaucoup sur les grandes étendues occupées par les marais sur les côtes, par les terrains en friche et les bois à la montagne.

117

Voici le parcours suivi par Francesco Mineccia dans son livre sur les Campagnes toscanes, où il a recueilli une dizaine d’essais publiés en différents lieux au cours de 20 ans. Il s’occupe surtout de la « Toscane cachée », de « l’autre Toscane » : les terres de la Valdelsa, du Valdarno pisan, de l’Apennin de Pistoia, terres moins évoluées et moins étudiées par les historiens. Des terres moins développées au niveau économique, plus marginales au niveau politique, plus pauvres au niveau social, mais malgré tout en mouvement. Elles subissent avec une sensibilité et des effets particuliers sur le plan économique et social les conjonctures que Francesco Mineccia décrit en suivant deux thèmes principaux : d’un côté l’analyse sur la longue période des dynamiques foncières et de l’autre l’impact du processus de réforme sur la société rurale, et notamment la privatisation des terres menée, entre la fin du xviiie siècle et les premièrs décennies du xixe, par le Grand-duc de Toscane et ensuite par l’administration de Napoléon.

118

Le livre commence par la présentation du territoire pisan, la basse plaine traverseé par l’Arno jusqu’au littoral, occupée en grande partie par les bois et les marais et presque depeuplée. La crise du rôle commercial et maritime de Pise et le déclin économique de ses classes dirigeantes avait empêché de grands travaux d’assainissement. Mais, entre le xve et le xvi e siècle, cette situation change de façon radicale. La création d’un état unitaire sous les Médicis favorise et accélère le processus d’intégration et de spécialisation économique entre les différents territoires ainsi que la mobilité des hommes et des marchandises. La terre, notamment, n’est plus le monopole des habitants de chaque commune, et ceci permet aux habitants de Florence, les Médicis tout d’abord, d’acquérir des propriétés toujours plus importantes dans les campagnes du grand-duché, Pise en particulier. L’acquisition de propriétés foncières par des Florentins est favorisée par les difficultés que connaissent les grands domaines des Réguliers et de la petite et moyenne propriété locale ; elle entraine des travaux d’assainissement. En même temps, avec le progrès des bonifications et du morcellement, se répand le contrat de métayage, largement diffusé depuis longtemps dans les campagnes florentines, quoique encore largement absent dans les alentours de Pise. Mais il s’agit d’un processus lent et discontinu, arrêté en particulier par les difficultés du xviie siècle.

119

L’exemple des terres des Médicis permet à Francesco Mineccia de vérifier de façon analytique les étapes de ce processus. Au milieu du xvi e siècle, les Médicis avaient acquis environ 34 000 ha, un 1/5e de l’étendue totale de la région, et ces vastes possessions étaient parvenues à une organisation stable en unités productives différentes et autonomes. D’un côté les grandes superficies boisées, enherbées, marécageuses étaient exploitées pour le bois, l’élevage, la pêche ; de l’autre les exploitations, les fattorie, composées de plusieurs domaines, étaient cultivées par des métayers. Mais cette fois encore nous sommes bien loin de la trame harmonieuse des terres de la Toscane centrale. Les domaines de la campagne pisane avaient une étendue très grande, de 30-40 à 90-95 ha. Le terrain labourable nu prévalait et des étendues très étendues demeuraient non cultivées. Les familles des métayers comptaient jusqu’à 20 ou 25 personnes et, du fait de leur faible importance numérique comme de la difficultés des conditions de travail et de production, elles jouissaient d’une autonomie et d’un pouvoir contractuel que l’on ne trouvait nulle part ailleurs en Toscane. Avec la céréaliculture, l’élevage était une des activités les plus rentables. Dans les grandes plaines des maremmes et du Valdarno occidental les Grand-ducs avaient de vastes élevages de vaches, de chevaux, de moutons, de buffles et même de chameaux. Francesco Mineccia s’arrête sur les tentatives faites pour améliorer les pratiques d’élevage, surtout celui des vaches ; ces tentatives donnèrent très peu de résultats et « les élevages du grand-duché restèrent, au cours du xixe siècle, fondamentalement separés du système agricole de la grande plaine pisane et pour ainsi dire les mêmes, par rapport au siècle précédent, sur le plan technique et productif comme sur celui de la qualité » (p. 71).

120

Il s’agit de sujets que l’historiographie italienne avait déjà abordé avec profit (il suffit de penser aux essais de Furio Diaz, Mario Mirri, Giorgio Giorgetti, Giuliana Biagioli). Mais le travail de Francesco Mineccia est riche d’idées originales. Grâce à l’analyse des allivellazioni dans le Valdarno occidental et des ventes de biens nationaux dans les départements de la Toscane orientale, Mineccia étudie les influences de ces interventions sur la société locale. Bien qu’éloignés des objectifs des gouvernements, ainsi que le montre la querelle sur les allivellazioni leopoldine (p. 87-108), ces mesures imposèrent une impulsion décisive aux transformations culturales dans toute la région. Le modèle vers lequel on va est de plus en plus celui qui caractérise l’organisation agricole des campagnes de la Toscane les plus intensément morcelées. Cette situation favorise les représentants les plus riches du « troisième état », qui atteignent ainsi un niveau social convoité.

121

Il s’agit de transformations qui touchent également la montagne, à propos de laquelle Mineccia développe les réflexions de Lullin de Chateauvieux (p. 149-174). Le rôle central du châtaignier, « l’arbre de la providence », est souligné. Cet arbre représentait la ressource alimentaire et énergétique principale pour la population. La libéralisation des coupes des bois, établie en 1780, et l’attaque faite aux biens collectifs permettent aux particuliers d’occuper des terres reservées auparavant aux usages communs et d’agrandir les emblavures en assénant un coup décisif à l’équilibre social traditionnel. Des parts croissantes de la population, ayant perdu des ressources indispensables, sont obligées d’émigrer vers les maremmes malsaines. L’émigration des populations de la montagne change considérablement : un phénomène limité à quelques individus qualifiés, lié aux exigences d’un métier (surtout bergers et artisans), devient un mouvement qui touche de vastes couches de la société, poussées par la faim et par le manque de travail.

122

En conclusion, on a affaire à un ouvrage dont la problématique, la méthode et le style sont fortement cohérents. S’il est vrai que, dans ces dernières années, les essais sur l’économie et la démographie de la maremme et de la montagne ont étés de plus en plus nombreux (voir surtout les travaux de la féconde école de Mario Mirri), le recueil des essais de Mineccia n’en est pas moins utile. La « Toscane cachée » est beaucoup moins… cachée, aujourd’hui, grace aux essais de Francesco Mineccia, qui enrichissent la production historiographique de l’étude d’une région qui occupe une place centrale dans l’histoire agraire italienne.

123

Dante Bolognesi

Annie Antoine, Le Paysage de l’historien. Archéologie des bocages de l’Ouest de la France à l’époque moderne, Rennes, pur, coll. « Histoire », 2002, 342 p.

124

L’histoire et la géographie vivent depuis longtemps dans l’ambiguïté et le malaise, alors que chacune de ces deux disciplines, si longtemps sœurs, va chercher fortune auprès des mêmes sirènes qui ont pour nom sociologie, économie, politologie, etc. Des signes encourageants d’une nouvelle complicité apparaissent heureusement. Du côté de l’histoire, Annie Antoine nous en donne un magnifique témoignage avec la synthèse qu’elle publie sur l’archéologie des bocages. Le thème fut longtemps en vogue chez les géographes agraires français (Meynier, Flatrès) qui tentèrent d’expliquer ce paysage de l’Ouest, sans jamais parvenir à en donner une chronologie aussi précise que celle qu’établirent les Britanniques, plus gâtés, il est vrai, par les sources écrites et par les recherches archéologiques.

125

Le paysage est avant tout pour Annie Antoine un objet concret croisé par un regard et non pas uniquement une perception subjective. Il y a quelque chose de rafraîchissant dans ce parti pris, tant la littérature consacrée au paysage a depuis des années voulu faire l’ange, s’intéresser exclusivement aux représentations et évacuer la matière. Mais Annie Antoine ne se contente pas d’une rapide définition réconciliatrice, elle cherche à bâtir une théorie du paysage de l’historien, en fait une synthèse de nombreuses lectures mises à contribution avec clarté et esprit critique… qui aboutit à quelque chose de très proche de la démarche des géographes. Le fait de s’intéresser au social n’a, bien entendu, rien de spécifique à la science historique. La méthode de Dion – qui est aussi celle de Xavier de Planhol – reste la plus convaincante et séduisante. Elle ne s’embarrasse pas de scrupules épistémologiques, ou tout au moins elle n’en fait jamais état : seules comptent les vraies questions concrètes et les tentatives de réponses à celles-ci. Et justement, après ces pages sympathiques, bien écrites, Annie Antoine entre dans le vif de son sujet, le bocage des régions de l’Ouest atlantique à l’époque moderne, et elle y excelle. Le thème a fait couler beaucoup d’encre ; elle jette sur lui de vraies nouvelles lumières, grâce à la connaissance approfondie qu’elle possède d’une source essentielle : les cartes et plans terriers des fonds seigneuriaux du Maine, de l’Anjou, de la Bretagne. Ceux-ci sont analysés avec minutie et critiqués éventuellement. Ils recèlent des trésors d’informations, tant sur l’état des parcellaires et des clôtures, que sur la perception qu’en avaient les propriétaires et les arpenteurs travaillant pour eux. Ceux-ci sont d’ailleurs autant des artistes sensibles que des comptables au nez vissé sur leur chaîne. Les reproductions sont nombreuses, d’excellente facture et accompagnées de cartes d’interprétation remarquables, issues de l’atelier de cartographie du crhq de Caen (qui a également illustré abondamment le récent ouvrage de Jean-Marc Moriceau, Terres mouvantes, cf. supra, p. 221-224). Il faut rendre hommage aux rares qualités expressives et esthétiques du travail de cette équipe de cartographie qui contribue au brillant renouveau de l’histoire agraire et de la géographie historique.

126

Tous les documents montrent que le bocage est encore inachevé au xixe siècle et, comme le souligne l’auteur, qu’il est probablement dans sa nature de demeurer inachevé. Ses usages sont multiples et mouvants. Annie Antoine les analyse en croisant les documents graphiques avec les textes et les résultats de la recherche archéologique, c’est-à-dire de l’histoire des outillages et des techniques. La complexité du système agraire, juridique, social est accentuée par ses variations dans le temps, mais aussi dans l’espace régional.

127

S’il fallait encore le prouver, l’historien est donc pleinement légitime lorsqu’il s’intéresse au paysage. Mais l’enseignement principal de ce livre tient dans le fait qu’il confirme que le bocage est lié aux systèmes de propriété de l’Ouest dans lesquels domine la métairie individuelle en faire-valoir indirect. L’élevage bovin y prédomine, par rapport aux cultures et les landes y sont restées indispensables à l’équilibre des exploitations jusqu’à une date récente. Les pratiques collectives ne sont pas absentes, mais secondaires. Dans sa conclusion, Annie Antoine annonce les futures recherches que permettraient la documentation qu’elle a compulsée : sur les maisons rurales et leur agencement, les chemins ruraux, mais aussi sur l’image du bocage auprès de ses utilisateurs au xixe siècle. Il faudra probablement se résigner à ne rien savoir de ce que pensaient de leur paysage agraire les paysans de l’Ouest qui vivaient avant la Révolution. C’est dommage, car ils éprouvaient sans doute des sentiments aussi forts que leurs descendants et que leurs ascendants, même s’ils n’avaient pas de mots pour les dire. C’est comme s’il n’existait d’art que celui d’une élite capable d’en parler. Les peintres du Magdalénien n’éprouvaient sûrement pas le besoin de parler de leurs œuvres ; et pourtant ils créaient. Il est probable qu’ils éprouvaient aussi de vives émotions en contemplant le paysage des vallées de la Vézère ou de la Dordogne, depuis l’entrée de leurs grottes. La conception du paysage qui semble prévaloir chez beaucoup d’auteurs aujourd’hui est probablement trop restrictive. Annie Antoine le suggère. Il faudra enfoncer le clou dans les années à venir. Ce sera justice pour les gens de peu des temps anciens.

128

Jean-Robert Pitte

Florent Quellier, Des Fruits et des hommes. L’arboriculture fruitière en Île-de-France (vers 1600-vers 1800), Rennes, pur, coll. « Histoire », 2003, 464 p.

129

C’est un beau livre d’histoire, tiré de sa thèse, que nous offrent Florent Quellier et les Presses Universitaires de Rennes. D’une présentation claire, il est servi par une écriture précise et didactique (qui pousse d’ailleurs à quelques répétitions). Ce souci de clarté se retrouve tout au long de l’ouvrage : la construction limpide de la réflexion est ainsi accompagnée d’annexes utiles, transcriptions illustrant certains passages du texte. Un « Catalogue (non exhaustif) des fruits retrouvés » (pour la poire et la pomme) permet de se faire une idée de la diversité des variétés et des appellations de ces deux fruits. Un glossaire spécifique aux fruits est aussi le bienvenu. Un index géographique et deux tables des figures et des planches couleur complètent cette partie du livre. La recherche a été menée à partir de dépouillements d’archives effectués dans les dépôts départementaux et aux Archives nationales. L’ampleur de cette recherche peut être appréciée à partir de l’exemple des archives notariales de Saint-Brice dont Florent Quellier a réalisé un dépouillement exhaustif portant sur la période 1638-1790. Des rubriques « Sources iconographiques » (4 titres), « Sources imprimées » (115 références) et « Sources publiées » (23 références) montrent le long travail de lecture auquel s’est astreint l’auteur. La bibliographie (232 titres) est construite en plusieurs sections permettant une appréhension directe des champs couverts par la recherche (mais rendant plus difficile son utilisation). Soulignons enfin la présence de 9 planches en couleurs (6 cartes, 4 plans, 4 peintures) placées au cœur de l’ouvrage, sans oublier les quelques tableaux et statistiques. En bref, un beau travail publié dans une belle collection, sentiment que ne viennent pas contrarier les quelques coquilles ou fautes repérées ici et là.

130

La recherche n’est pas limitée par des bornes chronologiques rigides ; le thème privilégie au contraire la souplesse, ce qu’a très bien mis en perspective l’auteur. Si le début du xviie siècle s’impose pour ouvrir l’enquête, c’est en raison d’un contexte particulièrement favorable pour le développement des cultures fruitières ; son terme, quant à lui, se situant plutôt au début du xixe siècle, époque où se profile un changement dans la gestion de la production fruitière (le terme « arboriculture » apparaît dans la langue française en 1836). La vallée de Montmorency, du fait de la multiplicité des terroirs et des paysages qui la composent a été privilégiée. Mais les résultats obtenus ont été systématiquement confrontés aux traités horticoles contemporains ainsi qu’à des sondages effectués dans d’autres finages, afin de dresser un état général de l’arboriculture fruitière autour de Paris pour les deux derniers siècles de l’époque moderne.

131

La démarche intellectuelle de l’auteur est originale (les fruits ont été jusque là largement délaissés), mais pas isolée (Th. Kleindienst, en son temps, avait consacré sa thèse aux marais parisiens). Désirant « faire une histoire sociale des campagnes parisiennes qui ne soit pas la monographie d’un groupe » (p. 14), il a pris à bras le corps ce vaste chantier avec l’idée que les cultures fruitières induisent des spécificités sociales. Travail d’histoire qualitative plus que quantitative mettant en avant le couple fruits/hommes, produits/producteurs, dans des lieux aussi différents que le jardin et les champs, la recherche propose une analyse de la rencontre entre la Cour, la Ville et le Village (avec la question essentielle des intermédiaires culturels) par le truchement d’une analyse socio-culturelle du fruit, qui aurait sûrement bénéficié d’une approche sociale plus poussée.

132

Trois parties structurent la démonstration. La partie « géographie culturelle » met en place le cadre dans lequel s’insère l’arboriculture fruitière. L’auteur y montre l’importance du goût que les contemporains ont pour l’arboriculture et ses fruits. Les traités sur la culture des arbres fruitiers, finement analysés et comparés, la présentation du jardiniste, activité digne du gentilhomme, et une typologie des fruits participent ainsi à l’élaboration d’un bon goût socialement différencié et concrètement appliqué dans la consommation des fruits. Ce goût pour l’arboriculture résulte notamment d’un contexte favorable, tant du point de vue des conditions naturelles (de nombreux terroirs sont réputés) que des conditions humaines : une paysannerie-marchande est apte et prête à servir d’intermédiaire entre la demande (Paris) et l’offre. Cela crée un dynamisme géographique centré autour des cultures fruitières, dont l’une des composantes est de construire un paysage très structuré (l’analyse de la hauteur de l’arbre fruitier est à cet égard significative) et architecturé (plantation d’arbres fruitiers le long des voiries par exemple) ; bref, un paysage qui se laisse percevoir par la dimension symbolique dont il est chargé.

133

Le volet agronomique privilégie l’aspect technique de l’arboriculture fruitière, à savoir la « culture des arbres fruitiers ». C’est tout un art que cette culture, que seule une confrontation des sources permet généralement de saisir (des points d’ombre ont toutefois résisté aux efforts de l’historien). Le calendrier arboricole est finement restitué, illustré par la pratique de la greffe, savoir-faire paysan indispensable, et les soins constants nécessités par des arbres dont la fragilité n’a d’égale que l’importance que leur accorde leur propriétaire. Cet art implique une domestication du climat parisien, quel que soit l’endroit où se trouve l’arbre fruitier, que ce soit dans un jardin (espace privilégié car à la fois site d’abri et lieu de la « diversité variétale ») ou en plein champ, et qui implique aussi la gestion du cycle productif particulier de l’arbre fruitier, car il n’est jamais seul sur sa parcelle (l’esprit de la coltura promiscua plane aux portes de Paris). De fait, l’arbre fruitier apparaît comme « une production parmi d’autres pour une paysannerie-marchande ouverte sur le marché parisien » (p. 288).

134

Dans la partie socioculturelle, Florent Quellier montre l’existence d’influences croisées entre les maîtres et les jardiniers, les premiers, grâce aux traités horticoles, pouvant influencer les seconds dans certaines techniques (dont la taille), mais aussi reconnaissant implicitement les pratiques paysannes (il faut savoir lire entre les lignes des baux !). L’arbre fruitier devient ainsi un espace d’ouverture sociale et géographique, tout particulièrement avec Paris, mais aussi, et c’est le revers de la médaille, l’enjeu à la fois matériel et symbolique autour duquel s’opposent les maîtres et les paysans.

135

Finalement, ce travail précieux d’un historien sérieux témoigne de l’intérêt d’associer dans une même recherche l’histoire des idées, des techniques, de l’espace et du paysage, de l’économie, de la société et de la culture. En l’occurrence, le résultat est à déguster.

136

Clément Gurvil

Laurence Fontaine, Pouvoir, identités et migrations dans les hautes vallées des Alpes occidentales (xviie-xviiie siècles), Grenoble, Presses Universitaires de Grenoble, 2003, 247 p.

137

Le livre que nous propose Laurence Fontaine est bien plus qu’un « simple » recueil d’articles. Certes, on y trouve regroupées – et ce n’est pas le moindre des mérites de ce travail – des publications d’accès parfois difficile, notamment celles parues à l’étranger. Mais sa valeur tient avant tout au fait qu’il s’agit moins d’une énième juxtaposition de textes que d’un ensemble cohérent, au profit d’une problématique globale, celle de la définition de ce que l’on pourrait appeler un « nouveau modèle alpin », dépassant la vision surannée des sociétés alpines véhiculée par l’historiographie jusqu’à la fin des années 1970 : celle d’un monde composé de tous petits propriétaires égaux dans la médiocrité, vivant dans des familles élargies, et dotés d’institutions démocratiques leur permettant de résister à la puissance envahissante de l’État. Cette problématique s’articule autour de quelques thèmes récurrents – le pouvoir, les migrations, saisonnières, mais pas seulement, la dette, la religion, etc. – en une approche qui se veut scalaire, de l’individu et des familles aux hautes vallées des Alpes occidentales.

138

La première partie, intitulée « Parentés, marchés et communautés dans les montagnes dauphinoises », est sans doute la plus homogène. Une même approche micro-historique caractérise chacun des 4 chapitres de cette partie, par ailleurs largement centrés sur la communauté uissane de Clavans, et notamment l’une de ses familles, celle des Gourand, éclairée par de riches sources. C’est notamment le cas du chapitre i, qui illustre tout l’intérêt de ces déplacements de focale dans l’étude des pratiques successorales. Ainsi, rusant avec « les brutalités des conjonctures et les aléas de la vie biologique » (p. 26) mais aussi, d’une certaine manière, avec le droit, les membres de la famille Gourand optent, selon les situations, pour le partage égalitaire ou l’institution d’un seul héritier, montrant ainsi combien les stratégies des uns et des autres – on a trop souvent tendance à l’oublier – doivent se comprendre « en termes de jeux, de parties que l’on suit coup après coup, en examinant la trajectoire de chaque pion » (p. 18) et non comme une quelconque prédestination.

139

Les deux chapitres suivants reviennent sur une question largement renouvelée par les travaux de Laurence Fontaine : celle de la dette, de son marché, de ses liens avec celui de la terre. Le devenir des terres des huguenots qui quittent l’Oisans dans les mois qui précèdent ou suivent la révocation de l’Édit de Nantes révèle le caractère secondaire de la terre : si son rôle est essentiel dans la mesure où elle sert de gage au crédit, elle ne tient qu’une place limitée dans le patrimoine des marchands « ordinaires », de l’ordre de 10 %. Ce sont les créances qui constituent la part la plus importante de ces « fortunes de papiers » (p. 78), des créances que l’on transmet, que l’on échange, que l’on vend aussi, ce qui explique pour une part l’inscription presque totale du marché de la terre dans celui de la dette. Celui-ci, très largement familial et villageois, est aussi l’un des liens unissant la société villageoise à la société englobante : de ce point de vue, l’ouverture du monde rural alpin est un fait patent, dès le xvie siècle, comme le laisse entendre l’espace du crédit que dessinent de Mantoue au Puy, de Bologne à Cahors les débiteurs de Jean Giraud, marchand originaire de La Grave. L’essentiel n’est pas là cependant. Au cœur des conflits entre notables et villageois, les usages de la dette – qui font l’objet de très belles pages de Laurence Fontaine – enserrent toute la communauté dans leurs logiques, fondent dans une large mesure un pouvoir très largement informel.

140

Le groupe des orphelins, étudié dans le chapitre iv, permet de construire un modèle à partir duquel est pensé l’ensemble des migrations villageoises tout en discutant la théorie des pull et push factors. La « culture villageoise de la mobilité », celle « du départ toujours possible et du retour jamais assuré » (p. 85) – et son pendant, la « culture villageoise de l’absence » (p. 103) – s’inscrivent ainsi dans des logiques sociales qui sont fonction du patrimoine, de la conjoncture économique, de la parenté aussi.

141

La seconde partie, tout aussi riche, apparaît moins homogène cependant, l’unité de thème – les représentations des montagnards et, notamment, des migrants – ne compensant que partiellement la diversité des sujets. Les chapitres v et vii, sous des formes différentes, posent la question des rapports au village des migrants. Les formes de délinquance en portent la marque. Au village, cette délinquance n’a aucune spécificité par rapport à celle de l’ensemble des campagnes françaises ; au plat pays, elle est largement indissociable du métier de la migration, délaissant vols et délits sexuels pour violences et exhibitions de la force physique. Partout pourtant, le contrôle social du village sur ses membres reste la règle. Le village, encore lui, est aussi, en toute logique, au cœur de la construction des identités, notamment chez les migrants. Les colporteurs, qualifiés ici de Kräzenträger – porteurs de gale – ou de Landplage – fléau du pays –, assimilés ailleurs aux Juifs et aux errants, apprennent à en jouer, en fonction des situations : alors que certains masquent leur itinérance, d’autres l’affichent en exhibant, au village, les signes extérieurs de leurs voyages parfois lointains, d’autres encore tirant profit de l’image négative qu’ils véhiculent. L’évolution de l’image des populations de l’Oisans, au-delà des seuls colporteurs, est l’objet du chapitre vi, centré sur un siècle, le xixe, dont on pourra s’étonner qu’il ait été exclu du titre. Les perceptions des sociétés « alpicoles » évoluent rapidement alors, la sauvagerie commune des sites et des hommes, décrite par les administrateurs du début du siècle laissant la place à la vision toute rousseauiste de notables locaux pour qui la simplicité des hommes, en harmonie avec la nature, est désormais une vertu. Pour les alpinistes de la seconde moitié du xix e siècle en revanche, seuls comptent les sommets dont la conquête, proclame l’Annuaire du Club alpin français en 1875, participe de la « moralisation et du perfectionnement de notre race ». Deux manières de vivre et d’user des espaces montagnards se heurtent alors : les habitants des montagnes, « ces malheureux […] crétins et goitreux », font désormais figure de gêneurs.

142

La troisième et dernière partie associe aux aspects informels du pouvoir, liés aux usages de la dette évoqués dans les premiers chapitres, des dimensions plus formelles et plus institutionnelles. Comparant les manières dont les communautés de Clavans et de Mizoen adoptent – ou pas – les édits royaux anti-protestants dans les années 1680, Laurence Fontaine montre de manière très convaincante, dans le chapitre viii, comment « les affaires de l’État sont d’abord des affaires de familles » (p. 187), celles des plus riches familles marchandes qui, en mettant la main sur les principales fonctions locales – celles de capitaine-châtelain à l’échelle de la vallée, celles de consul, de mistral (collecteur des tailles) mais aussi de secrétaire à celle de la communauté – et en s’appuyant sur quelques notaires ou avocats à eux apparentés, confisquent, usant des pouvoirs informels liés à l’endettement, l’apparente démocratie à leur profit. Le modèle ainsi défini pour l’Oisans – introduction au village d’une spécialisation économique changeante et jamais totale par des marchands aux vastes horizons, jouant des réseaux clientélistes de la dette et de la parenté pour contrôler les marchés locaux et/ou urbains mais aussi les structures finalement oligarchiques du pouvoir local – est étendu à d’autres vallées alpines dans les deux derniers chapitres, permettant de mieux comprendre l’intégration aux États de celle du Briançonnais, du Tessin, de la vallée d’Aoste, de Biellese ou encore du Beaufortain.

143

En refermant ce riche et stimulant ouvrage, les critiques sont rares. Certes, le lecteur peu familier des hautes vallées alpines regrettera l’absence de cartes ; il s’étonnera, au contraire, de la présence d’une iconographie purement illustrative, à peine légendée, n’apportant rien à la démonstration ; il ne prendra en revanche pas même soin de noter les quelques coquilles – dont une étonnante erreur (p. 23) quant à la date de publication de l’étude de Laurence Fontaine sur le colportage, en 1993 et non 1983. Broutilles que tout cela. L’essentiel est ailleurs, comme le rappelle la conclusion, dans la participation à la définition d’un nouveau modèle alpin dont il convient sans doute désormais de se demander s’il tient ses caractéristiques du caractère montagnard de la zone étudiée ou de sa situation périphérique.

144

Yann Lagadec

Sébastien Jahan (en collaboration avec Emmanuel Dion), Le Peuple de la forêt. Nomadisme ouvrier et identités dans la France du Centre-Ouest aux Temps Modernes, Rennes, pur, 2003, 276 p., 18 €

145

Si le titre de ce livre permet de bien identifier le sujet d’étude, c’est un mot du sous-titre qui s’impose après la lecture de l’ouvrage : identités. Le peuple de la forêt n’a été que très partiellement étudié par les historiens et laissé à l’imaginaire populaire qui a véhiculé un grand lot de préjugés. Si, dans les années 1980, des renouvellements historiographiques ont permis de privilégier les acteurs par rapport aux structures, les chercheurs se sont essentiellement intéressés au patronat et aux ouvriers internes (travaillant au sein de la forge) mais ils n’ont fait qu’évoquer les ouvriers externes. Un tel livre permet de lever des préjugés mais aussi de remettre en cause des idées très communément admises, par exemple, le fait que bûcherons et charbonniers auraient été avant tout des paysans. Le peuple de la forêt est composé d’hommes travaillant directement pour la forge : les charbonniers, les dresseurs, les bûcherons, les voituriers de charbon et des autres matières premières nécessaires à la réalisation du fer, mais aussi de travailleurs sans attaches avec les forges tels les fendeurs. Étudier ce peuple, c’est donc s’intéresser à des hommes placés dans des situations très différentes. Cet ouvrage se base sur l’étude des hommes du Poitou et du Berry mais propose des questions valables pour d’autres régions. Leurs auteurs le définissent comme une enquête prosopographique et la découverte d’un monde inattendu.

146

L’enquête dans les registres paroissiaux est à la base de ce travail. Ils ne permettent pas de suivre les hommes toute leur vie mais de fixer néanmoins des points importants. De ces sources, plusieurs idées ressortent. Tout d’abord, les auteurs ont constaté que les distances parcourues par les hommes pour trouver un chantier variaient entre 50 et 150 km mais aussi que, l’âge avançant, ils avaient tendance à se sédentariser. Cette fixation s’est faite aussi quand il y avait une réelle permanence de l’activité forestière autour d’un site métallurgique. Le peuple de la forêt se répartit en deux catégories : les sédentaires et les nomades, qu’il ne faut pas confondre avec des errants. Cet ouvrage tend, en effet, à montrer qu’il existe des routes permanentes et familiales qui associent forgerons et forestiers, ce qui les distingue des migrants saisonniers ou temporaires ordinaires. Contrairement à la vision préconçue que nous pouvons avoir, les forestiers monnayent, au même titre que les forgerons, un vrai savoir-faire élaboré et spécifique. Précisons que les parcours complexes de tous ces ouvriers compliquent le propos des auteurs. Ces recherches ont aussi permis de montrer que les ouvriers les plus sédentaires et les plus liés aux forges sont les producteurs et les transporteurs de charbon.

147

S’intéresser au chantier forestier et, par là même, aux conditions de travail qui y règnent, est un objectif très ambitieux. Les données susceptibles de répondre à cette question sont peu nombreuses mais permettent néanmoins d’esquisser quelques idées. L’habitat est dispersé et saisonnier. Les loges des chantiers n’apparaissent pas dans les registres paroissiaux car l’ouvrier y vient sans sa famille et, de ce fait, il n’existe pas d’actes de mariage ou de baptême. Les charbonniers sont très exposés à des maladies pulmonaires car le froid s’abat sur des hommes en sueur. La violence est omniprésente, sans doute à cause de l’alcoolisme et du fait du caractère peu policé de cette société. La pauvreté de ces hommes est souvent évoquée mais il semble qu’il faille revenir sur cette idée. Le fait qu’ils laissent peu d’objets à leur mort s’explique certainement en partie par la volonté de faciliter les déménagements car les bourses des mariés sont souvent bien garnies. Les plus riches seraient les voituriers et les moins fortunés les bûcherons. Pour la plupart des ouvriers, il est impossible de faire la mise de fonds initiale pour devenir voiturier. La condition du forestier souffre de la privation d’un des piliers de l’assise sociale : la propriété foncière. Des voituriers de charbon ne se sédentarisent finalement qu’en obtenant des tombes dans l’église paroissiale. Des charbonniers et des fendeurs élevés au statut de notables ont aussi été repérés. Précisons que les fendeurs sont les plus instruits.

148

Une question intéressante est celle de « la grande famille des forêts ». L’objectif est de voir les spécificités démographiques qui peuvent concerner le peuple des forêts mais aussi les points communs avec la société d’Ancien Régime traditionnelle. Dans les familles forestières, il faut, comme ailleurs, deux enfants pour faire un adulte et près des 2/3 des veufs se remarient dans les 6 mois. Mais l’élément le plus marquant réside dans la volonté des hommes de la forêt de reconstituer une famille même s’ils sont très éloignés de leur paroisse d’origine. Ainsi, le forestier mobilise des branches lointaines de sa famille et des collègues, allant jusqu’à les considérer comme de sa famille alors qu’ils n’en sont pourtant pas. Les surnoms utilisés tendent aussi à prouver des liens très forts. En ce qui concerne les charbonniers sédentarisés près d’une forge, les baptêmes (avec la mention du parrain) ont montré qu’il existe des relations entre eux et les ouvriers de la forge. D’une manière générale, l’endogamie est la norme : plus de 8 mariages sur 10 se font au sein du peuple de la forêt. Mais les mariages montrent aussi que des contacts sont noués entre les forestiers et les milieux du commerce ainsi qu’avec les gens des villes. De lignées longues existent chez les voituriers et les fendeurs de bois. Le métier de charbonnier semble se transmettre bien plus difficilement, tandis que le bûcheron ne vit guère plus de 50 ans.

149

Dans le domaine des préjugés, nous pouvons aussi signaler que l’idée d’une déchristianisation précoce dans les milieux forestiers doit être fortement nuancée ainsi que celle d’une mauvaise entente avec la population de la paroisse voisine. En effet, les relations semblent bonnes notamment pour éviter de s’acquitter de la taille et des droits dus sur le sel ou les boissons. Sébastien Jahan montre d’une façon tout à fait pertinente pourquoi il ne faut pas opposer les habitants du finage à la population forestière. D’une part, l’ouvrier forestier a besoin du paysan car il n’est pas autosuffisant. D’autre part, les logistes injectent de l’argent dans l’économie rurale et constituent un appoint non négligeable lors des moissons qui se font pendant la saison morte des bois.

150

Cet ouvrage tente, sur l’ensemble des domaines que nous venons d’évoquer de repérer les évolutions qui ont pu avoir lieu au cours des siècles. La principale est la tendance à la sédentarisation. Les voituriers de charbon sont les premiers travailleurs des chantiers d’abattage à s’installer à l’écart des forêts et il leur arrive aussi de faire surgir du sol de nouveaux villages. C’est au milieu du xviiie siècle que l’abandon de l’habitat forestier se généralise. Dans la seconde moitié du xviiie siècle, le métier de bûcheron n’apparaît plus clairement dans les registres et l’immigration des bûcherons étrangers au cours du xviii e siècle diminue nettement. Le bûcheron est alors d’autant plus sédentaire qu’il devient aussi un paysan. Les fendeurs vont, quant à eux, faire survivre le peuple de la forêt car ils sont indépendants vis à vis de la forge, mais charbonniers et voituriers parient sur la pérennité de l’établissement métallurgique et posent leurs bagages. En trois générations, les mentalités auraient-elles changé ? Telle est l’une des questions majeures que pose cet ouvrage. En effet, un vrai désir de stabilité apparaît et les mariages mixtes deviennent monnaie courante au moins pour le charbonnier et le voiturier. Tout cela conduit la population des villages et celle de la forêt a mieux se connaître et à mieux s’accepter. Mais cette sédentarisation n’a pas donné lieu à une arrivée massive de jeunes en recherche d’emploi dans les forêts et les recensements nominatifs de 1836 montrent que les mêmes noms de famille restent majoritaires.

151

D’après Sébastien Jahan, les charbonniers et les voituriers furent sans doute pris de cours par la mutation rapide de la sidérurgie française durant la monarchie de Juillet, accélérée par la crise du combustible végétal, trop cher et trop rare, et par le développement du charbon de terre. Les auteurs remarquent qu’ailleurs, le peuple de la forêt résista un peu plus longtemps. Ils prennent l’exemple du Cher qui, à la veille de la Grande Guerre, avait une Fédération nationale de bûcherons qui comptait 3 500 adhérents et jouait un rôle social et politique de tout premier plan dans les zones boisées du département, soit dans près d’une commune sur cinq, et qu’ils ne disparaîtront que 40 ans plus tard.

152

Au total, nous pouvons dire que ce livre a trois vertus : établir des axes de recherches tout à fait novateurs en se basant sur des sources souvent délaissées : proposer des outils pour réaliser une étude comparable dans d’autres régions ; comporter 90 pages d’annexes dans lesquelles on peut trouver touts les données collectées patiemment par les auteurs (très nombreux tableaux généalogiques réalisés pour ces populations de migrants, les plus difficiles à cerner). Ces annexes nous prouvent d’ailleurs que les deux auteurs ont fait un livre qu’ils savent ne pas être une fin en soi mais un commencement de réflexion. En effet, certaines idées avancées le sont d’une façon un peu rapide et ne s’appuient que sur quelques cas. Les confirmer nécessiterait de les faire reposer sur des échantillons plus larges.

153

Gaëtan Prévert

Gunter Mahlerwein, Die Herren im Dorf. Bäuerliche Oberschicht und ländliche Elitenbildung in Rheinhessen 1700-1850, Mainz, Philipp von Zabern, Veröffentlichungen des Instituts für europäische Geschichte 189, 2001, 468 p., 45 €

154

La formation d’une élite rurale, issue des couches supérieures de la société villageoise, constitue le sujet de la thèse de Gunter Mahlerwein sur la Hesse-Rhénanie de 1700 à 1850. Si le titre suggère une étude prosopographique à grande échelle, l’auteur nous surprend par un tout autre procédé : c’est à partir d’une seule famille, la famille Hirsch du village d’Alsheim, une famille qui pendant des générations remplit des fonctions dans l’administration locale, que Mahlerwein développe son questionnaire. Comment l’élite rurale se distingue-t-elle de son environnement villageois ? Comment réussit-elle à pérenniser son statut social ? Quel rôle faut-il lui attribuer dans les nombreux changements de l’époque ?

155

Si la famille Hirsch reste un exemple que l’auteur ne perd jamais de vue, il étend toutefois la recherche sur cinq villages voisins qui, sous l’Ancien Régime, font partie de quatre territoires distincts et qui sont, après une vingtaine d’années de gouvernement français (1797-1814), réunis au grand-duché de Hesse-Darmstadt.

156

Le projet de l’auteur nécessite une étude minutieuse de la société, de l’économie et des structures administratives des villages. Le premier chapitre, essentiel, constitue donc une véritable micro-étude des comportements démographiques, de la stratification sociale et des niveaux de vie. En ce qui concerne la famille Hirsch, Mahlerwein constate, pour plusieurs générations, un âge des femmes au premier mariage compris entre 17 et 21 ans, et un nombre de naissances entre 9 et 11 par famille. Le grand nombre d’enfants s’explique par le souci de garantir la survie certaine d’une nouvelle génération. Les lignées de la famille ayant peu d’enfants risquent de s’éteindre à court terme. Par contre, un nombre de naissances supérieur à 8 augmente le risque d’appauvrissement à cause du partage égalitaire de l’héritage. Selon Mahlerwein, le nombre de 8 naissances garantit la stabilité des familles de l’élite rurale à long terme. Grâce à des recensements réalisés autour de 1800, ces résultats se confirment : par rapport à d’autres groupes socio-professionnels, le nombre de personnes par ménage est plus élevé chez les agriculteurs, ce qui semble être le résultat d’un faible âge au premier mariage des femmes. En ce qui concerne le mouvement de la population, l’auteur s’appuie sur de nombreux rôles d’imposition et constate une augmentation particulière de la population, malgré des années de crises, du début du xviiie siècle jusqu’à 1850. À Alsheim par exemple, la population triple de 1705 à 1840. Cette augmentation de la population, particulièrement marquée dans le dernier tiers du xviiie siècle, retentit sur la stratification sociale – croissance massive du pourcentage des défavorisés, diminution nette du pourcentage des couches supérieures –, un schéma souvent constaté pour cette époque. Ceci se traduit dans la culture matérielle que Mahlerwein analyse, évidemment, à partir d’inventaires : déjà, de 1740 à 1765, l’écart des niveaux de vie est considérable, un écart qui s’élargit à la fin du xviiie et au début du xix e siècle. Si au sein des couches supérieures le nombre et la valeur des objets – meubles, vaisselle, vêtements – augmentent en général, Mahlerwein constate toutefois de nettes différences liées au goût personnel des individus. Dans le ménage de Philipp Rudolph Hirsch, agriculteur et commerçant mort en 1811, se trouvent des objets de luxe et de mode, par contre, c’est la simplicité qui règne dans celui de son parent contemporain Johannes Hirsch, agriculteur et hôtelier aisé.

157

La culture matérielle exprime les différences des ressources économiques au sein de la société rurale. Mahlerwein consacre une seconde partie à ce qu’il considère comme la base de l’aisance croissante des couches supérieures : une meilleure mise en valeur de la terre à partir de la deuxième moitié du xviiie siècle. Le point de départ de ce processus d’intensification est l’augmentation de la superficie des grandes exploitations, tout d’abord par des assainissements au bord du Rhin, puis par l’abolition des contraintes collectives et par la réduction de la jachère. De nouveaux assolements s’appliquent, incluant le trèfle, la pomme de terre, la betterave. La culture intensifiée du froment s’explique par une orientation plus marquée vers les marchés (voir Gunter Mahlerwein, « Le rôle du travail dans la révolution agricole. L’exemple de la Hesse-Rhénanie aux xviiie et xixe siècles », Histoire et Sociétés Rurales, n° 18, 2e semestre 2002, p. 41-63). Les innovations agricoles de la fin du xviiie et du début du xix e siècle, introduites par quelques pionniers, sont propagées par les associations d’agriculture, largement dominées par la couche supérieure.

158

La troisième partie de l’ouvrage est consacrée au fonctionnement de l’administration locale et aux charges que des membres de la couche supérieure y assument. Dans la famille Hirsch, à chaque génération, des hommes s’engagent dans l’administration communale. Déjà sous l’Ancien Régime, l’État visait à réduire l’autonomie de l’administration locale ; sous le gouvernement français, l’assemblée villageoise est pratiquement privée de tout pouvoir. Les fonctionnaires locaux, notamment le maire, deviennent de plus en plus les médiateurs entre l’État et le village. En particulier dans les premières années du régime français, cette tâche demandait du doigté avec la communauté villageoise, au fond hostile face aux exigences de l’administration française. Pourquoi ces membres des couches supérieures exercent-ils des fonctions non rémunérées dans l’administration locale ? Bien sûr, ils en ont profité pour imposer, si possible, les intérêts de leur propre couche sociale. Mais plus importants pour eux sont les nombreux contacts, au-delà du village, qui sont liés à la tâche du maire.

159

Ces « cercles de communication » constituent dans l’interprétation de Mahlerwein le facteur le plus important dans la formation des élites : c’est le rayon d’activité qui distingue l’élite rurale des autres paysans. Ces « cercles de communication » apparaissent à trois niveaux. Sur le plan de la famille, ils permettent des alliances au dehors du village. Souvent, des membres de la famille Hirsch se marient à d’autres membres de l’élite rurale des alentours, ce qui promet au jeune couple une vie aisée malgré le partage égalitaire de l’héritage. Sur le plan de la modernisation agricole, les associations d’agriculture donnent un cadre de communication qui permet à l’élite rurale d’être à la tête du mouvement et d’entretenir des relations avec les élites de la région, animées des mêmes idées. Sur le plan de l’administration locale enfin, les membres de l’élite rurale visent à cultiver et à élargir leurs contacts. Ainsi, la communication s’avère primordiale dans la formation des élites rurales.

160

Le texte est suivi d’annexes où le lecteur trouvera quelques cartes, mais il cherchera en vain un tableau généalogique de la famille Hirsch. On regrettera également que la définition de la notion d’élite ne fasse pas l’objet de discussion ; trop souvent, « élite », « couche supérieure » et parfois même « agriculteurs » donnent l’impression d’être synonymes.

161

Au total, on a ici un ouvrage qui s’appuie sur un fonds impressionnant de sources et qui dépasse souvent le seul sujet des élites rurales. Mahlerwein a su travailler à la micro-échelle sans jamais perdre de vue le macro et réaliser une liaison réussie d’histoire familiale, d’histoire locale et d‘histoire régionale. L’étude de Mahlerwein, qui connaît à fond les travaux les plus importants de l’histoire rurale française récente, permettra une comparaison fructueuse avec bien des études françaises.

162

Johannes Rosenplänter

Théotiste Jamaux-Gohier, La Poste aux chevaux en Bretagne (1738-1873), Mayenne, Éditions Régionales de l’Ouest, 2001, 320 p.

163

Le préfacier (Jacques Gury, président de la Société Archéologique et Historique d’Ille-et-Vilaine) souligne l’enrichissement procuré « dans des domaines où les travaux universitaires ne s’aventurent guère ». C’est faux car le livre découle de la thèse de Madame Jamaux-Gohier soutenue à Rennes 2 (1997) et dirigée par Claude Nières (non cité). C’est vrai si l’on en croit la bibliographie (fort mal présentée) où sont référencés surtout des articles parus dans des revues érudites et régionales (p. 313-316) et un ensemble d’ouvrages quelque peu disparate (p. 317-318) et dont le point commun est plutôt la Bretagne que la poste… Alors complétons en signalant le Guide des recherches… de Pierre Nougaret (Les Sources de l’histoire postale : poste aux chevaux, poste aux lettres, messageries et diligences. Guide des recherches, Paris, éd. Musée de la Poste, 1992, 2 vol., 957 et 350 p.) et la tenue en juin 2004 d’un colloque international sur l’histoire des postes « Les réseaux postaux en Europe du xviiie au xxi e siècles » organisé par le Comité pour l’Histoire de La Poste, l’Institut d’Histoire Moderne et Contemporaine et l’École Normale Supérieure (Ulm). La perspective du colloque est large et « la poste » vue sous divers aspects. Ce n’est pas le cas de La Poste aux chevaux en Bretagne… de Théotiste Jamaux-Gohier, limitée à la Haute-Bretagne et plus particulièrement à sa région malouine (en fait le secteur Rennes-Dol-Pontorson-Dinan-Fougères et Saint-Malo). Cette poste est un service très réglementé, suscitant toute une correspondance entre les autorités royales, provinciales et locales. Un service d’abord politique (Louis XI, 1480) puis un service public et commercial proposé aux particuliers sous Henri IV et réorganisé par Louvois sous Louis XIV. En Bretagne, la poste aux Chevaux est créée après une longue résistance et organisée progressivement. L’exemple breton paraît intéressant à l’auteur parce que tardif : 1738. À cette date en effet, les sources ne manquent pas et les débuts du système sont documentés. Ce n’est pas le cas ailleurs. L’exemple breton s’en trouve certes simplifié… Ce n’est pas ce qui le rend spécialement intéressant. Au xviiie siècle, la poste consiste en une « organisation de relais permettant de changer de chevaux au cours d’un déplacement ». Elle gardera cependant des caractères spécifiques jusqu’à la Révolution. Elle était destinée à faciliter les voyages en fournissant aux particuliers des chevaux frais et un postillon pour les ramener (cf. l’illustration « Le retour du postillon » en 4e de couverture). Le Breton pouvait donc, littéralement, bouger avec la poste… Par contre le système ne fournissait pas d’animaux à la « poste aux Lettres » ni aux autres services de messageries, comme le service des diligences. Les maîtres de poste étaient établis par un brevet. Ils n’étaient pas des officiers (héréditaires). La plupart exerçaient une autre profession – notamment celle d’aubergiste. Les relais étaient établis à leur domicile, d’où une certaine variabilité des emplacements.

164

L’ouvrage se compose de deux parties d’une centaine de pages qui en encadrent une plus petite, pas forcément nécessaire et limitée à la région malouine. La première décrit l’institution et dit à quoi elle sert, en traitant des relais, des usagers puis du statut des maîtres de poste. La deuxième est consacrée aux « supports matériels » ou « instruments » que sont les routes et les relais. La dernière partie tourne autour des « acteurs de la poste » : les maîtres, les postillons et les chevaux. La faiblesse du plan est évidente. Le plaisir de la lecture en est quelque peu gâché. Heureusement, il y a l’importance de la documentation, le souci du détail, la présence de cartes et un copieux index des noms propres (p. 297-310) qui devrait permettre aux lecteurs bretons de découvrir ce pan de leur histoire.

165

Antoine Follain

André Ferrer, Tabac, sel, indiennes. Douanes et contrebande en Franche-Comté au xviiie siècle, Besançon, Presses universitaires franc-comtoises, 2002, 366 p.

166

Si l’histoire économique n’est guère en vogue depuis quelques années, le thème de la contrebande qui s’y rattache par bien des aspects nous fournit régulièrement de beaux travaux régionaux. La publication de la thèse d’André Ferrer, soutenue en 1993, s’inscrit dans un courant, modeste mais significatif pour les provinces du nord et de l’est de la France, suivant par exemple les travaux de J. Clinquart sur les systèmes de douanes du nord de la France, ceux d’H. Uchida sur le tabac alsacien ou, sur des époques et des lieux différents ceux de S. Marzagalli pour le début du xix e siècle. Le thème pouvait paraître marginal ou anecdotique il y a trente ans face aux lourds appareils statistiques observant les prix et les volumes de production, mais il se révèle en réalité particulièrement riche en permettant le croisement d’observations économiques, sociales, institutionnelles, administratives, politiques ou encore culturelles et en dévoilant ainsi bien des mécanismes concrets du fonctionnement économique quotidien de la France d’Ancien Régime.

167

Mise en lumière autrefois par Lucien Febvre puis plus récemment par Jean-François Solnon ou René Gresset, la Franche-Comté n’est pas un angle mort de l’historiographie française, mais la province n’est pas pour autant au centre des regards habituels des historiens – en particulier en matière d’histoire rurale – alors que sa situation juridique, ses caractéristiques naturelles et agraires et sa position frontalière et excentrée en font pourtant un observatoire tout à fait original. De ce point de vue, le travail d’André Ferrer offre un tableau géographiquement très précis et remarquablement détaillé d’un espace dont la diversité est souvent méconnue.

168

L’étude se déroule en trois volets. Il s’agit d’abord de mettre en évidence les mécanismes élaborés par la Ferme Générale pour percevoir les droits et taxes qu’elle afferme. Dans un travail d’une finesse remarquable, à la façon d’un mécanisme d’horlogerie… comtois, André Ferrer montre d’abord l’intégration douanière progressive d’une province annexée seulement en 1678 et peu à peu assimilée par les institutions monarchiques, par le fait d’une pression permanente des Fermiers Généraux s’ingéniant à accroître régulièrement leurs possibilités d’intervention. La Ferme Générale, hydre aux formes multiples, est le véritable objet d’une première partie qui va bien au-delà d’un titre quelque peu réducteur (« Prévention de la contrebande »). Derrière les transformations de la compagnie financière, derrière l’étude du fonctionnement des bureaux et des brigades des Fermes et de son personnel, derrière l’analyse des droits de traite ou des formes de distribution du sel et du tabac depuis Colbert jusqu’à la Révolution, c’est l’histoire de la construction administrative, financière et fiscale de la France qu’on observe au travers de l’exemple comtois. La réalité quotidienne de la fiscalité indirecte se dessine progressivement et l’on comprend comment se dissolvent peu à peu dans un ensemble plus large les « privilèges comtois » que municipalités ou parlement ne cessent pourtant d’invoquer. Bien au-delà de son but initial, le livre d’André Ferrer est ainsi une remarquable illustration de la construction de la France monarchique dans ses provinces marginales et frontalières.

169

Derrière cette construction administrative, la contrebande est toutefois omniprésente, mettant à nu les limites, les faiblesses et les contradictions de l’action de la Ferme Générale ou de l’Intendance, montrant la perpétuation de circuits économiques habituels ou anciens qui continuent à canaliser une partie des comportements. L’observation des types de contrebande est l’objet de la deuxième partie. André Ferrer y met en évidence le rôle souvent négligé des marchands fournisseurs, receleurs ou revendeurs des produits prohibés, soulignant les risques qu’ils y prennent autant que les bénéfices qu’ils en retirent. Il détaille le fonctionnement économique des enclaves étrangères qui, telle Montbéliard, vivent largement de la contrebande et des contradictions politiques et diplomatiques de la monarchie française. Il met en évidence les particularités de chacune des deux frontières, l’internationale avec les cantons suisses, et l’intérieure face à la Champagne et la Bourgogne. Il établit aussi la liste des produits prohibés : sel et tabac bien sûr mais aussi livres, étoffes de contrefaçon, jeux de cartes ou encore céréales, bétail et fromages qui profitent des différences de prix et de systèmes de taxation entre la France et la Suisse. Il montre enfin les axes géographiques, les formes pratiques de la contrebande et ses évolutions chronologiques avant de s’arrêter aux hommes qui la pratiquent.

170

La dernière partie enfin s’attache aux pratiques de répression de la fraude, détaillant le fonctionnement des divers tribunaux qui la combattent puis la législation pénale et – rapidement – le sort des contrebandiers arrêtés et souvent envoyés aux galères. L’étude souligne les temps forts de la volonté de réduction de la contrebande. La législation pénale élaborée pendant le règne de Louis XIV est considérablement durcie dans les années 1720-1730 et les modifications de taxation du tabac importé à partir de 1749 aboutissent encore à une multiplication des motifs de contrebande. Reste pourtant que le combat de la Ferme Générale face à la contrebande n’est jamais gagné. Même si les peines théoriques sont extrêmement dures, la réalité de leur application est parfois plus souple. Après 1770, André Ferrer croit même discerner un adoucissement des condamnations : les envois aux galères se font moins nombreux. Indice d’un reflux de la contrebande ? D’un échec de sa répression ? Ou plus vraisemblablement d’une modification des mentalités sous l’influence des Lumières ? Le débat n’est pas tranché.

171

Au total, l’ouvrage permet une réflexion intéressante sur le décalage entre les volontés institutionnelles et administratives et la réalité concrète de l’économie. L’État, sans cesse aiguillonné en ce sens par les services de la Ferme Générale, s’attache à encadrer de plus en plus étroitement la circulation des produits dans le but d’accroître ses revenus fiscaux et d’homogénéiser son territoire. Mais il n’a pas encore les moyens de ses ambitions même si, de fait, la Franche-Comté voit ses privilèges se réduire au cours du siècle au rythme d’une normalisation accélérée. Il y a bien des leçons à tirer pour l’historien de ce décalage récurrent.

172

Les sources sur lesquelles André Ferrer s’appuie sont fondamentalement administratives et réglementaires. De fait – et on peut le regretter – les hommes et leur quotidien apparaissent assez peu dans l’ouvrage. On évoque certes les vicissitudes de la culture du tabac dans le nord-ouest de la province mais sans s’attarder vraiment sur les particularités agraires et sociales que cela peut générer. L’auteur consacre une quinzaine de pages (essentiellement événementielles) à Mandrin et à ses expéditions franc-comtoises mais les compagnons du plus célèbre des contrebandiers restent quelque peu dans l’ombre, tout comme les complicités tacites ou actives dont jouissent les contrebandiers dans des campagnes où leur image semble bien plus valorisée que celle des « gabelous ». Les origines sociales, les destins populaires liés à la contrebande, la sociabilité discrète qu’elle suppose, tout cela ne constitue qu’un arrière-plan trop négligé. Le paysage, les sentiers forestiers, les chemins de montagne, les taillis secrets et les cachettes innombrables nous restent invisibles. L’espace de la contrebande n’est guère sollicité alors qu’il s’agit pourtant d’une pratique qui se nourrit d’une connaissance intime d’un monde rural dans lequel elle s’insère presque naturellement (ou parfois violemment) et où elle constitue souvent un prolongement logique de bien des destins au croisement d’une pluri-activité rurale omniprésente et d’une pauvreté trop fréquente.

173

Mais on ne peut tout dire en trois cents pages et André Ferrer fait ici très utilement le point, à partir d’une province caractéristique, sur une pratique politique, économique et administrative souvent occultée dans la France d’Ancien Régime. Ses arrière-plans sociaux et culturels mériteraient maintenant d’être mis en pleine lumière.

174

Philippe Jarnoux

Philippe Daumas, Familles en Révolution. Vie et relations familiales en Île-de-France, changements et continuités (1775-1825), Rennes, pur, coll. « Histoire », 2003, 337 p., 24 €

175

Encore un livre sur la démographie et sur la Révolution en plus, diront certains. On va encore entendre parler de mortalités, d’état civil, de prénoms révolutionnaires, de divorces, etc. Bien sûr mais ce Familles en Révolution, tiré de la thèse de Philippe Daumas, va beaucoup plus loin, d’une part parce qu’il ne se limite pas à la seule étude démographique et qu’il porte sur le demi siècle encadrant la Révolution, d’autre part parce qu’il s’efforce de rechercher, sur le long terme donc, les résultats de l’entreprise d’acculturation à laquelle s’est livré le pouvoir politique révolutionnaire dont l’ambition était de créer un homme nouveau. L’auteur remarque par ailleurs et à juste titre que la démographie historique a surtout porté sur l’Ancien Régime et que les travaux de Jean-Louis Flandrin et François Lebrun, résolument tournés vers l’histoire culturelle, n’ont pas d’équivalent pour la période révolutionnaire. Enfin, les colloques du bicentenaire portant sur la famille à l’époque de la Révolution ont privilégié les aspects politiques et juridiques de la question.

176

Comment les Français ont-ils utilisé les droits nouveaux qui leur étaient accordés ? Qu’en est-il finalement, 25 ans après, de toutes ces transformations dont certaines se voulaient radicales ? Cet événement, finalement bref, qu’est la Révolution est-il parvenu à inscrire durablement ses effets dans les conditions de vie, les comportements, les mentalités ? Telles sont quelques-unes des questions auxquelles Philippe Daumas répond à partir de l’observation d’une société « au ras du sol », dans les campagnes d’Île-de-France et non dans les villes, dans ce milieu rural qui représente 80 % de la population d’alors. Pour ce faire, il a choisi une dizaine de villages de l’Île-de-France et a étudié leurs registres paroissiaux et d’état civil, des rôles de taille, des minutes notariales, les justices seigneuriales et de paix, ce qui lui permet de dépasser largement le cadre de la seule étude démographique. Le texte proprement dit est divisé en 7 chapitres non regroupés en parties (pourquoi pas ?) : méthodologie d’une enquête, la révolution au village, famille et pratique religieuse, mariage et sociabilité (le choix du conjoint), amour et sexualité hors mariage, entre contrainte et liberté (le choix des prénoms), discorde et ordre moral (les familles devant la justice). Il est entrecoupé de nombreux graphiques et complété par une trentaine de pages sur les sources et la bibliographie ainsi que d’annexes statistiques et graphiques.

177

Philippe Daumas s’attache donc à étudier l’impact des décisions révolutionnaires. Si la laïcisation de l’état civil, l’abaissement de l’âge de la majorité, la législation égalitaire sur les successions (déjà inscrite en fait dans le droit coutumier régional) sont bien acceptés, il n’en est pas de même de l’adoption (ignorée) et du divorce. L’Église a perdu beaucoup de son influence et il lui faut s’adapter pour garder ses paroissiens.

178

D’une façon générale, un « vent de liberté » touche tous les aspects de la vie familiale mais il se manifeste davantage par l’amplification de phénomènes observés sous l’Ancien Régime que par l’invention de comportements radicalement nouveaux. Le concubinage, les prénoms étrangers au martyrologue, le refus de certaines règles imposées par l’Église, souvent marginaux jusqu’alors, se banalisent ou se démocratisent, en même temps que l’individualisme et l’expression des sentiments gagnent en puissance. Cependant, des attitudes centenaires persistent, encouragées à l’occasion par la législation moins libérale du Consulat et de l’Empire : autorité paternelle et maritale, violences conjugales, filles séduites et abandonnées, etc.

179

Le milieu ouvrier, apparu récemment, se dégage plus facilement de l’emprise traditionnelle de l’Église et du pouvoir alors que le milieu paysan reste plus conservateur, tout en acceptant certaines nouveautés, ce qui peut s’expliquer aussi par la proximité et l’influence de Paris. Le changement culturel ne pouvait s’opérer brutalement même si la Révolution a permis une accélération. L’auteur note pour finir que le mouvement amorcé sous la Révolution subit un coup d’arrêt pendant la première décennie du xixe siècle, avant de repartir et de se poursuivre sous la Restauration, ce qui peut surprendre. La génération née sous la Révolution, et qui arrive alors à l’âge adulte, serait restée imprégnée de l’héritage libéral révolutionnaire qu’elle contribue à amplifier à ce moment là. Philippe Daumas explique le phénomène par le rôle important de l’éducation. Telles sont quelques-unes des analyses de l’auteur qui n’apporte pas de révélations sur le plan purement démographique (je renvoie aux chapitres correspondants) ou sur les prénoms mais dont l’approche plus large de la famille sur un demi siècle ouvre de nouvelles perspectives.

180

Le ruraliste regrettera que l’agriculture et le monde rural ne soient évoqués que dans le chapitre (qui reste bien général) consacré à « la révolution au village » et que le comportement des paysans apparaisse trop souvent noyé dans celui de l’ensemble de la population concernée. Enfin, on peut poser la question du choix de certaines communes (Ivry, par exemple, qui touche Paris) pour une recherche portant sur « la découverte des campagnes » et l’étude de onze villages dont l’histoire ne correspond pas, selon l’auteur, « à l’idée communément admise d’un monde rural subissant passivement les événements révolutionnaires ».

181

Mais l’objet de la thèse de Philippe Daumas n’était pas, rappelons-le, de faire de l’histoire rurale. Son but était d’abord et avant tout culturel. Il voulait mesurer l’impact des mesures révolutionnaires sur le comportement des familles. Nul doute qu’il apporte d’intéressantes informations dans ce domaine. La Révolution n’a pas « assassiné la famille », qui a finalement bien résisté. Mais pouvait-on « changer les hommes en dix ans », selon l’expression de Michel Vovelle ? La réponse est implicite mais Philippe Daumas montre que l’entreprise de régénération, si elle échoue dans l’immédiat, a eu des effets durables.

182

Bernard Bodinier

Bruno Ciotti, Du Volontaire au conscrit. Les levées d’hommes dans le Puy-de-Dôme pendant la Révolution française, Clemont-Ferrand, Presses de l’université Blaise-Pascal, 2001, 781 p., 32,01 €

183

Dans la préface, Maurice Garden félicite l’auteur pour son enquête exhaustive (22 000 hommes appelés entre 1791 et 1795) sur les recrutements dans le département du Puy-de-Dôme, en soulignant qu’il débouche, non pas sur une histoire militaire mais sur « une histoire sociale au sens plein du terme ». De l’enthousiasme (réel mais relatif) des premiers volontaires de 1791-1792 aux refus de plus en plus nombreux, Bruno Ciotti décrit les différentes phases du recrutement militaire jusqu’à la loi Jourdan. Il se place, et c’est ce qui fait pour partie le grand intérêt de son travail, au niveau des villages et des villes, ce qui lui permet de définir des zones géographiques de réponse aux levées. Près de 200 pages de cartes, graphiques, tableaux statistiques, auxquels il faut ajouter la bibliographie et un double index (topographique et onomastique) complètent un texte qui reprend pour l’essentiel le contenu de la thèse soutenue en 1997. L’ouvrage se décompose en trois parties : entre traditions et innovations (des volontaires à la levée de 300 000 hommes), le temps du service militaire personnel et obligatoire (de la levée en masse à la fin du Directoire), le refus du recrutement (1793-1794).

184

Après avoir signalé les modalités évolutives du recrutement, la nécessaire distinction entre insoumission et désertion et celle qu’il faut faire entre le nombre des requis et celui des arrivées à destination, Bruno Ciotti analyse les réactions des appelés tout au long de la période révolutionnaire, mais aussi celles des familles, des autorités, devant une conscription qui pèse de plus en plus lourd : de 0,7 % en 1791-1792, elle passe à 3,7 % sous la Convention et se maintient à ce niveau en l’an VII. Après avoir fourni normalement son contingent de volontaires au début de la Révolution, le Puy-de-Dôme se révèle de moins en moins participatif. Alors que l’insoumission ne représente encore que 17 % des effectifs en situation de partir en 1793, elle atteint 90 % à la fin du Directoire. Et les désertions ne cessent d’augmenter. Non seulement les refus se multiplient mais les opérations de recrutement sont troublées dans de nombreux villages, voire dans des villes, les incidents se transformant en véritables révoltes en plusieurs points (La Tour-Saint-Pardoux, Cunlhat, Vollore-Ville, par exemple), en mars 1793 notamment. Peut-on, à propos de ces révoltes, faire remarquer qu’une carte de localisation aurait été la bienvenue ? Leur échec amène les appelés à une autre attitude, celle du refus de partir, qui se généralise à la fin du Directoire après l’accalmie des années 1795-1798. Pour y faire face, l’administration est amenée à prendre des mesures qui ne donnent guère de résultats en raison de la configuration du terrain dans certaines régions et du soutien de la population (qui a pu dénoncer des réfractaires au comportement marginal), voire des élus (qui peuvent avoir des parents ou des amis réfractaires). D’une façon générale, les montagnes de l’ouest et de l’est du département comptent beaucoup plus de refus que la plaine de Limagne et les villes où le mouvement devient cependant de plus en plus préoccupant. Pourtant les montagnes ont subi un prélèvement plus faible.

185

Bruno Ciotti s’attache naturellement à expliquer ce phénomène de refus. Les récriminations s’appuient d’abord sur le poids des levées par rapport à la population, l’absence des migrants saisonniers qui alourdit le prélèvement pour les autres, les charges familiales ou professionnelles. Elles mettent également en cause le tirage au sort, le remplacement (qui profite aux catégories favorisées et aux paysans aisés), les exemptions (moins nombreuses pour les activités rurales ou agricoles que dans l’industrie et l’artisanat), les causes de réforme… Faut-il voir dans cette opposition une hostilité à la Révolution ? La contre-révolution semble bien avoir tenté de tirer parti du mécontentement que quelques curés ont contribué à exacerber, de même que des aubergistes et cabaretiers qui distribuent du vin et de la nourriture aux émeutiers. Mais les révoltes de mars 1793 n’ont pas débouché, loin de là, sur une Vendée. Jamais le nombre des manifestants, majoritairement paysans, ne semble avoir dépassé 500 personnes et ils n’ont pu ni trouver des armes, ni se donner des chefs. L’écrasement en fut donc facilité et l’apaisement souhaité par les autorités locales explique la faiblesse de la répression (six exécutions seulement). En fait, cette attitude de refus s’explique par d’autres raisons : la détérioration de la situation générale depuis 1791, les difficultés économiques, les troubles religieux… Pour certains, la Révolution ressuscite, en l’aggravant, la milice unanimement détestée de l’Ancien Régime. Bruno Ciotti veut aussi voir dans cette hostilité l’antagonisme séculaire entre la ville (qui décide et réprime) et la campagne (qui subit et s’insurge), l’hostilité à l’égard des patriotes et des profiteurs de la Révolution (c’est aux acquéreurs de biens nationaux à partir) ou encore l’atteinte portée à l’existence même d’anciennes communautés familiales. Mais les causes les plus importantes paraissent plutôt d’ordre économique (l’agriculture déjà en difficulté va manquer de bras) ou plus simplement personnelles, comme l’angoisse de partir à la guerre, d’être éloigné des siens… L’attachement à la terre expliquerait largement un refus de partir dans le droit fil d’une résistance pluriséculaire, un des derniers sursauts de la société rurale pour défendre son indépendance et sa survie. De fait, ce sont des hommes jeunes qui partent. Or, ils appartiennent aux classes creuses victimes des crises démographiques de la décennie 1765-1775 et la situation de certaines familles devient dramatique quand plusieurs enfants sont mobilisés ou lorsqu’il s’agit de l’« héritier » qui recueille le patrimoine familial en échange de l’assistance à ses parents. Dans ces conditions, le refus devient la solution

186

S’appuyant sur un appareil statistique impressionnant, Bruno Ciotti livre une analyse des levées d’hommes qui fera incontestablement date pour les spécialistes de l’histoire militaire. Les ruralistes, qui pourront regretter qu’on ne distingue pas davantage dans les statistiques les comportements particuliers des paysans, y trouveront également matière à réflexion.

187

Bernard Bodinier

Louis Bergès, Résister à la conscription (1798-1814). Le cas des départements aquitains, Paris, cths, 2002, 598 p., 32 €

188

On ne peut que se féliciter, comme le préfacier Jean-Paul Bertaud, de la parution de la thèse soutenue en 1987 par Louis Bergès, aujourd’hui directeur des archives de la Gironde, une « thèse pionnière à bien des égards ». L’auteur nous emmène dans un vaste ensemble géographique (les douze départements aquitains) depuis les débuts de la conscription directoriale jusqu’à l’abdication de Napoléon, prenant ainsi la suite du travail de Bruno Ciotti (qu’il a d’ailleurs précédé dans le temps). Passionné par les victoires napoléoniennes, il s’attache à cette histoire qui n’est pas « glorieuse », celle de la conscription et des refus qu’elle entraîne, insoumission ou désertion, qu’il quantifie, tout en cherchant leurs causes. Il préfère s’intéresser au conscrit et à son milieu, aux comportements sociaux, plutôt qu’aux aspects purement militaires ou institutionnels. Cela donne un ouvrage de 600 pages dont une centaine est consacrée à l’analyse des sources, à la bibliographie, à quelques annexes (tableaux statistiques et cartes de l’insoumission) et à deux index (lieux et personnes). Après avoir étudié dans une première partie la physionomie des levées d’hommes dans les départements aquitains tout au long de la période, Louis Bergès s’attache ensuite à traiter de l’insoumission comme phénomène social, avant de se pencher sur la réaction des autorités face à la désobéissance militaire.

189

Cela donne une ample moisson de résultats tant au plan quantitatif que qualitatif. Le poids de la conscription – plus élevé en Aquitaine que dans la moyenne française – s’accroît dans le temps : 36 % des inscrits de l’an VII à 1810, 43 % de 1811 à 1814. Avec le rappel des classes antérieures, elle finit par toucher de plus en plus les hommes mariés. Contrairement à ce qui se passe en France, l’insoumission continue de progresser en Aquitaine jusqu’en 1807, avant de régresser et de repartir à la hausse avec les défaites. Elle reste, dans tous les cas, supérieure à la moyenne nationale. Elle prospère dans les régions les moins accessibles, les plus éloignées des centres urbains, là où les populations opposent une résistance naturelle à toute contrainte extérieure, dans les montagnes, les forêts, les marécages, les littoraux…, là où il est facile de se cacher ou de s’enfuir.

190

Les causes des refus sont « classiques ». À l’impopularité de ce qui est souvent considéré comme une aggravation de la milice s’ajoute la crainte de la vie militaire, l’éloignement qu’elle entraîne et les risques qu’elle fait encourir. Et puis la guerre est loin, à l’étranger le plus souvent, et la région ne se sent pas menacée. La situation change à la fin de l’Empire lorsqu’elle devient la base arrière de la guerre dans la péninsule Ibérique : la crainte de l’invasion se transforme en hostilité contre le régime par peur des conséquences. L’Aquitaine n’a-t-elle pas aussi une longue tradition d’opposition au pouvoir central qui s’accompagne d’un manque certain d’attachement à la communauté nationale ? Les agissements de la contre-révolution ont pu influer sur une attitude qui a aussi des causes économiques spécifiques. L’agriculture, largement autarcique, manque déjà de bras en raison d’une faible démographie qui pèse également sur les autres activités. Dans ces conditions, le cycle infernal du refus de partir « agit comme cause et conséquence de la ruine économique des villes et des campagnes : le conscrit déserte parce que, fort et en bonne santé, il est indispensable à la vie économique ; mais la désertion va ruiner encore l’économie locale car son acte va provoquer la levée d’un autre homme pour le remplacer, et, bien souvent, il sera peut-être obligé de quitter le pays ».

191

Tous les moyens sont bons, légaux ou illégaux, pour ne pas partir : fuite, réforme frauduleuse, fausse identité, mariage blanc, exemption pour études ecclésiastiques… Et on trouve des complicités facilement : la famille, les maires (71 sont mis en jugement, 4 destitués), les curés, les officiers de santé, les officiers de recrutement, des trafiquants de toutes sortes qui prennent parfois la tête de véritables réseaux… Les propriétaires et cultivateurs, qui manquent de main-d’œuvre, ne sont pas les derniers à proposer d’aider les insoumis même s’ils prennent des risques (ils doivent déclarer la situation militaire de leurs salariés). Les notables, d’abord favorables à la conscription, finissent par s’inquiéter mais ce sont les artisans et les petits métiers ruraux, les exploitants agricoles (fermiers, métayers ou petits propriétaires) davantage que les brassiers, journaliers ou bergers (ces derniers ayant pu échapper aux contrôles), qui paient le plus lourd tribut. Dans ces conditions, l’insoumission serait la réponse des classes populaires rurales face à l’injustice du recrutement, d’autant que s’y ajoute celle du remplacement (qui ne touche pourtant que 3 à 4 % des appelés) : aux notables, le remplaçant et l’exemption, aux pauvres, la désertion.

192

Le pouvoir ne pouvait laisser faire. Il entoure le recrutement militaire de toutes les attentions et prend des mesures faisant alterner sévérité (amendes, confiscation des biens des familles, garnisaires, colonnes mobiles) et clémence (amnistie, regroupement dans des régiments basés à proximité). Ce qui n’empêche pas les émeutes (196 de mai 1804 à décembre 1813, dont 51 en Ariège). La forme de rébellion la plus courante prend la forme d’une manifestation d’autodéfense de la communauté villageoise à l’arrivée de la force publique qui recherche l’insoumis et ne le trouve pas. La colère se retourne aussi contre tout agent de l’autorité. Mais rien n’empêche le phénomène de subsister à l’état endémique. Et que pouvait-on faire contre la pauvreté ?

193

La conscription, si elle a contribué à exacerber l’opposition viscérale des populations aquitaines au métier des armes, a surtout pesé sur l’économie et la société. La pénurie de bras, pas seulement dans l’agriculture, entraîne des déchirures dans le tissu économique aquitain, tout en favorisant l’exode rural et l’apparition d’une population flottante de déracinés (réfractaires et déserteurs), s’ajoutant aux vagabonds et brigands de toutes sortes. L’importance des complicités, le développement de trafics multiples accentuent les injustices entre les classes sociales et conduisent à des haines inexpiables à l’égard de ceux qui réussissent à échapper à la conscription, alors que les pauvres n’ont d’autre choix que la désertion. C’est donc la société civile tout entière qui, par suite, en a été bouleversée. L’arrachement de la jeunesse à son cadre de vie traditionnel a largement contribué à la destruction des habitudes séculaires du monde rural. Et l’insoumission doit donc être considérée, selon l’auteur, comme un fait social de résistance à la désintégration de la société traditionnelle, un refus de l’intégration d’une région périphérique à l’État centralisateur. Mais la conscription n’a-t-elle pas aussi contribué à sortir cette région de son isolement séculaire ?

194

Telles sont quelques-unes des conclusions, diverses et riches, qu’apporte le travail de Louis Bergès. Les ruralistes ne peuvent qu’être intéressés par une étude qui s’interroge longuement sur l’attitude des paysans et des ruraux face au service militaire, à un moment particulier, c’est vrai, mais qui évoque également les conséquences économiques et sociales de la mobilisation d’une bonne partie des forces vives de toute une région.

195

Bernard Bodinier

Klaus-Joachim Lorenzen-Schmidt et Bjørn Poulsen (éd.), Writing Peasants. Studies on Peasant Literacy in early modern Northern Europe, Gylling, Narayana Press, 2002, 284 p., 32 €

196

La recherche, l’exploitation et l’interprétation des écrits et journaux intimes des paysans se sont érigées, depuis les années 1980, en champ de recherche interdisciplinaire autonome, tout particulièrement dans les pays scandinaves et en Allemagne du Nord. Dans ces documents se trouvent aussi bien des données sur l’exploitation agricole que sur le noyau familial et la parenté plus lointaine, des notes sur les événements politiques ou locaux, des observations météorologiques et des copies de lettres. C’est pourquoi les historiens ne sont pas les seuls à être intéressés par ce type de source aux multiples facettes, qui attire aussi les ethnologues, sociologues, philologues, archivistes et les conservateurs de musées. Depuis 1982, quatre volumes ont été publiés, nous présentons ici le dernier ; ils montrent l’importante production de ce champ de recherche, tout comme la publication depuis 1989 de la feuille d’information Forschungen zu Bäuerlichen Schreibebüchern/Research on Peasant Diaries dont est responsable Klaus-Joakim Lorenzen-Schmidt, archiviste d’État à Hambourg,

197

Le présent volume revient sur le symposium tenu à Copenhague en 1998, dont le sujet portait sur l’aptitude à lire et à écrire dans les sociétés paysannes d’Europe du Nord à l’époque moderne (cf. préface). Pourtant, la plupart des quatorze communications – dont quelques-unes ont été demandées spécialement pour ce volume –, portent sur les xviiie et xixe siècles, époque de la floraison de ces mémoires paysans. Pour mieux connaître « les fonctions et les effets des écrits paysans sur les sociétés agraires », ce sont moins les groupes sociaux qui ont été mis au centre des observations que les personnalités individuelles ayant laissé des témoignages, journaux ou mémoires (p. 13). Car la recherche quantitative sur l’aptitude à signer comme révélateur de l’alphabétisation a montré ses limites (p. 14).

198

Il est vrai que le titre choisi tout autant que les explications que donne le directeur de l’ouvrage dans l’introduction nous égarent : les personnages étudiés par les auteurs des articles n’ont pas forcément été actifs dans l’agriculture. Ils étaient en général prêtres, enseignants, arpenteurs, employés du tribunal ou de commerce, soldats, cordonniers, et parfois même écrivains publics. Toutefois, la plupart d’entre eux descendaient de familles paysannes et vivaient dans les sociétés rurales d’Islande, du Danemark, de Suède, des Pays-Bas et du nord de l’Allemagne. Étant donné cette hétérogénéité des cas présentés, il n’est pas surprenant que les auteurs ne s’intéressent pas seulement aux différents facteurs considérés comme décisifs pour l’acquisition de la capacité à lire et écrire, mais qu’ils s’interrogent aussi sur le rôle que remplissent ces écrits dans la vie des protagonistes.

199

Quelques articles mettent l’accent sur l’ancienne fonction économique de ces livres intimes des paysans, celle de la comptabilité ; ce sont ceux de Michael Kopsidis, Detlev Kraak, Bjarne Stoklund, Margit Morgensen et Klaus-Joachim Lorenzen-Schmidt, qui travaillent avec des méthodes et des concepts différents. Michael Kopsidis choisit l’exemple de huit paysans en Wesphalie (1750-1880), il fournit les preuves économiques de leur plus grande implication dans le marché, à partir de données sur les facteurs de production, travail, capital et production de céréales. Bjarne Stoklund recherche dans les cas de quelques exploitations suédoises au tournant des xviiie-xix e siècles, les pratiques économiques traditionnelles aussi bien que celles résolument orientées vers le marché, en comparant les divers renseignements contenus dans les livres. Detlev Kraak explique la fonction essentielle de ce mode d’expression culturelle dans la vie d’un fils de paysans du duché de Schleswig, qui n’a pu hériter de la ferme paternelle (1624-1672) et qui fut ensuite employé de commerce de la compagnie hollandaise des Indes orientales, puis aide-instituteur à Flensburg. Margit Morgensen étudie le journal d’un pasteur danois qui vit de rentes essentiellement agraires, et décrit ses aspirations spirituelles « à devenir le meilleur fermier ou clerc de la paroisse » (p. 85). Dans son article, Klaus-Joachim Lorenzen-Schmidt décrit, en un aperçu général, les diverses fonctions de cette expression culturelle dans les zones rurales côtières des duchés de Schelswig et Holstein (fin du Moyen Âge et début de l’époque moderne) : rôle dans l’administration communale autonome, dans la justice villageoise, ainsi que dans la conduite de l’exploitation agricole, dans une économie marquée par d’intenses relations de commerce et de crédit depuis la fin du Moyen Âge.

200

À la différence de ces textes, d’autres concernent des personnages pour qui la capacité à lire et à écrire leur a plutôt servi à se construire une nouvelle identité sociale à la suite d’un changement professionnel radical, si bien que les liens avec leur milieu d’origine paysanne se sont relâchés. Ce sont les articles de Tine Damsholt, Karl-Heinz Ziessow, Bjørn Poulsen, Peter Meurkens et Janken Myrdal. Tine Damsholt l’illustre par l’exemple de soldats de la milice territoriale danoise qui se transforment en patriotes à la suite de leur service militaire ; ils sont marqués, en tant qu’hommes d’origine paysanne, par une certaine « conscience de citoyens de la société » (p. 113). Karl-Heinz Ziessow reprend les lettres échangées par deux amis, fils de paysans des environs de la ville de Basse-Saxe d’Osnabrück aux xviiie-xix e siècles ; l’un a choisi la profession ecclésiastique, tandis que l’autre reprenait l’exploitation de son père ; Ziessow montre que les connaissances littéraires ont été essentielles dans le rapprochement et les échanges entre ces deux personnes. Le cas étudié par Bjørn Poulsen – un marin devenu ensuite arpenteur dans le duché de Schleswig – met en scène un enfant d’une famille paysanne, qui n’a pas droit à l’héritage et qui utilise son journal intime (1772-1790) aussi bien comme enregistrement des résultats de son expérience et de ses connaissances professionnelles que comme traitement religieux d’une crise existentielle liée à la maladie. Peter Meurkens décrit la vie d’un instituteur issu d’une famille aisée de la campagne proche d’Eindhoven, ville de Basse-Saxe (1840-1904), car cet homme note précisément dans son journal, d’une part tout ce qui a trait à sa carrière d’érudit rentier à la renommée croissante, et d’autre part tous les événements, toutes les remarques sur la vie de tous les jours qu’il partage avec la population rurale. Janken Myrdal se penche sur la vie d’un instituteur et bibliothécaire suédois d’origine paysanne qui devient ensuite le secrétaire de l’Académie des Sciences de Suède et à qui est octroyé en 1931, à titre posthume, le prix Nobel de littérature pour ses poésies. Dans le journal qu’il a transmis (1878-1881), il dépeint ses séjours occasionnels sur l’exploitation agricole de son frère, où il aide parfois à la moisson. Dans ses poésies, il colporte une image traditionnelle du paysan qui n’est pas conforme à la réalité d’une économie rurale de plus en plus mécanisée.

201

Une tout autre fonction de cette capacité à lire et écrire au sein de la population rurale est mise en lumière par Sigurdur Gylfi Magnússon et Davíd Ólafsson grâce à des journaux paysans d’Islande, du xviie au xix e siècle. Là-bas, l’alphabétisation des populations rurales, avec un taux de 35 % pour les paysans pauvres dès le début du xixe siècle, atteint des résultats inhabituels bien que la couverture du territoire en écoles primaires n’ait pas été une priorité. Les deux auteurs n’attribuent pas ce phénomène étonnant, qui concerne tous les groupes sociaux, uniquement aux traditions domestiques d’occupation des longues nuits d’hiver. On racontait des histoires, récitait des ballades, chantait ensemble des chants d’Église, mais en plus, les enfants devaient lire dans la Bible et répéter le catéchisme luthérien sous la surveillance de leurs parents occupés à la fabrication des étoffes de laine. Le prêtre visitait chaque famille deux fois par an et testait les progrès des enfants en lecture, condition indispensable pour être admis à la confirmation. La capacité à lire et à écrire, et un penchant particulier pour la poésie exercent, d’après les auteurs, une fonction éminente de compensation « pour échapper à la dure réalité de la vie islandaise et permettre aux enfants de se laisser entraîner dans un monde imaginaire de la littérature » (p. 193).

202

Un examen systématique du thème « capacité à lire et écrire dans les sociétés rurales » caractérise plutôt les deux articles de Britt Liljewall et Liv Egholm. Britt Liljewall choisit 25 exemples dans un fonds de 230 journaux intimes suédois (1700-1899) pour découvrir les motivations fondamentales des représentants du peuple – common people (p. 214). Liv Egholm plaide résolument pour une approche microhistorique et se saisit dans ce but des différentes suggestions d’historiens notables. Bien qu’il montre explicitement que ces analyses d’écrits paysans ne peuvent prendre en considération que « un groupe hors norme, en particulier au début de l’époque moderne » (p. 282), Liljewall et Meurkens par exemple affirment que leurs conclusions sont plus ou moins représentatives et valent pour tous les gens du petit peuple (voir p. 215, 231 et 265-267). Même si la majorité des auteurs ne partagent pas cette opinion assez naïve, ceci pose le problème fondamental de la généralisation des conclusions à partir d’études de cas particuliers ou de microhistoire, problème qui ne se pose pas seulement pour ce champ de recherches spécifique, mais pour tous les travaux historiques.

203

Frank Konersmann (traduction : Nadine Vivier)

CERA, La Force de la solidarité coopérative 1892-1998, Anvers, Fonds Mercator, 2002, 479 p.

204

L’exercice du compte rendu d’ouvrages offre, en quelques précieuses occasions, le bonheur de présenter des livres d’envergure. Tel est le cas, avec celui-ci. Il s’agit d’un très beau livre, près de cinq cents pages de grand format, sur papier haut de gamme, somptueusement illustré : tableaux anciens, portraits, cartes, photographies, affiches, journaux, caricatures, statistiques… s’y succèdent en une ronde de délices. Les responsables de cette belle iconographie, Élisabeth Lauwers-Derveaux et Marc Van Pottelberghe, sont membres d’une équipe plus large, laquelle englobe, outre un comité historique, d’anciens membres du comité de direction et du conseil d’administration de la banque cera, les coauteurs Erik Buyst, Martine Goosens, Leen Van Molle sous la direction de Herman Van der Wee. Sans oublier les traducteurs, puisque l’ouvrage est simultanément édité en néerlandais, français, allemand et anglais.

205

Ces éminents spécialistes de l’histoire sociale et économique belge confèrent à l’œuvre la fameuse « garantie scientifique » requise. Un solide appareil critique, composé d’importantes notes, de solides références aux documents d’archives, de savantes extensions bibliographiques, d’utiles index étayent la pensée. Celle-ci se déroule selon le plan chronologique de 1892 à 1998, celui de l’évolution séculaire. Une durée nécessaire et suffisante pour expliquer l’histoire de l’épargne et du crédit coopératifs en Flandre, analyser leurs rencontres avec la banque en Belgique. Au fil des pages, par delà de perspicaces éclairages apportés à la coopération, son développement, ses perspectives d’avenir, c’est une grande partie de l’histoire bancaire, celle de ses spécificités dans les milieux ruraux et catholiques, qui s’inscrit.

206

Les institutions politiques, religieuses et financières mises à contribution font l’audacieux pari de maintenir un bastion paysan, pétri d’expériences anciennes, dans l’Europe rhénane. À travers le développement de l’épargne et du crédit coopératifs, au cœur de l’organisation catholique flamande, c’est l’ensemble du développement agricole (modernisation et restructuration) qui transparaît, pour s’inscrire en toile de fond des mutations économiques, sociales et culturelles des campagnes. En somme, c’est toute la société qui s’anime, tente de s’adapter aux nouvelles conditions de la modernité galopante. Le rôle des autorités religieuses s’amenuise progressivement ; celui des fermiers aussi, laissant les néo-ruraux prendre le relais sur des territoires de plus en plus urbanisés. Autant d’éléments à verser au compte de la « Révolution rurale », dans la seconde moitié du xxe siècle.

207

Reprenons aux commencements de l’aventure coopérative en Flandre. La trame de l’ouvrage nous conduit, depuis les premières gildes paroissiales d’épargne et de crédit, qui sont des caisses privées, vers l’une des organisations financières les plus importantes de Belgique, la banque cera. De l’épargne sociale à la banque, le lecteur suit allègrement le rythme, au gré des convictions des auteurs.

208

Le départ se fait sous le climat déprimé d’une misère sociale croissante, dans les campagnes flamandes ; misère telle qu’elle ébranle de nombreuses consciences, notamment au sein du clergé catholique. Le contraste est alors saisissant entre la Flandre, restée traditionnellement rurale, et la moderne Wallonie, déjà acquise à l’usine et à la banque. Si l’épargne est alors très prisée par la bourgeoisie protestante européenne du xixe siècle, et les Delessert, Guizot, Gide en attestent, l’assistance privée aux pauvres reste encore l’apanage des milieux catholiques les plus conservateurs ; cependant, sous l’impulsion d’esprits progressistes, charité chrétienne et philanthropie libérale s’apprêtent à faire route de concert : les rôles endossés par Schollaert, Hellepute, Mellaerts signent la rencontre offensive entre stratégies politiques (renforcement du parti catholique) et convictions religieuses (éradication de l’usure du crédit).

209

Il s’agit, simultanément, de faire refluer la misère dans les campagnes, tout en contenant l’État hors des affaires financières, et plus largement économiques. Le spectre socialiste hante de nombreux esprits. Autant de raisons de choisir la voie de la « liberté subsidiée », au service des petites entreprises – propriétés ou exploitations – structures économiques et sociales insérées entre les individus et l’État. Entre les maux du marché capitaliste et les menaces du collectivisme social, une « troisième voie » draine les énergies : la libre initiative a le vent en poupe, à condition de ne pas oublier que « seule l’union fait la force ». Le cadre légal de l’organisation coopérative et mutuelle est fourni par les lois de 1851, 1873, 1894 et 1898 ; les hommes de bonne volonté se recrutent sans peine dans les milieux convaincus par Léon XIII qu’il faut rechristianiser la société. Dès 1892, de nombreux abbés se lancent dans ce nouvel apostolat, l’ardeur chevillée au cœur. Leur modèle est Friedrich Wilhem Raiffeisen, inventeur, en 1864 de la caisse éponyme, en Rhénanie. Les hommes politiques veillent au grain : Hellepute et Schollaerts, co-organisateurs du Boernbond – ou ligue des fermiers – coordonnent les initiatives sous la houlette de la caisse Centrale de Crédit.

210

L’organisation du crédit a été, partout, plus difficile dans les campagnes que dans les villes ; les mentalités évoluent plus lentement, lorsqu’elles s’enracinent dans l’espace, c’est bien connu. L’alternative mutualiste et coopérative a su convaincre plus massivement les agriculteurs – y compris les viticulteurs socialistes languedociens – mais non sans difficultés ; l’histoire qui nous est contée le prouve sans détours.

211

Dans l’entre-deux-guerres, alors que la capacité d’épargne rurale croît, le fossé se creuse entre la défense sociale et cléricale d’une part, le calcul économique et financier d’autre part. Tandis que la puissance financière flamande cherche à rivaliser avec la haute finance bruxelloise, et suite à de mauvais calculs de placements, les pertes vont bon train et ce, dès 1924 ; l’épiscopat s’en émeut et demande aux aumôniers des guildes paroissiales de se désengager des responsabilités commerciales ou financières, pour se consacrer aux tâches religieuses, morales et sociales (1932). Ce que recommandait depuis quelques années déjà le Vatican.

212

Pourquoi la Caisse Centrale de Crédit, une caisse coopérative, a-t-elle sombré, en 1934-35, en dépit de son vaste réseau de guildes d’épargne et de crédit, de la fidélité de son public d’épargnants ? L’affaire est loin d’être résolue, affirment clairement les auteurs. Quoi qu’il en soit, l’organisation catholique flamande est plongée en plein désarroi ; seul, un moratoire peut sauver le gros millier de guildes locales ; la Caisse Centrale de Crédit est, quant à elle, tout simplement « liquidée », ainsi que son héritage. Impossible de ne pas évoquer ici la banqueroute du Plateau Central, pilier du crédit entre les mains des conservateurs aveyronnais, dans la tourmente financière française consécutive à la crise de 1929. Les auteurs mettent l’accent sur l’ébranlement de la confiance des épargnants, la mise en place de la Nouvelle Organisation Raiffeisen avec les bons offices de la hiérarchie catholique flamande. Le réseau de caisses se rétracte, puis l’épargne reprend lentement, mais la pensée coopérative s’édulcore : le principe commercial de maximalisation des bénéfices l’emporte sur le principe social d’aide aux nécessiteux. Les conditions d’une mutation sont en place, après la Seconde Guerre mondiale, pour faciliter le passage de la caisse d’épargne rurale à la banque générale.

213

De nombreuses arguties peuvent alors alimenter le débat sur la permanence de l’idée coopérative, les rapports entre centralisation et décentralisation, l’aide à apporter au logement, aux pme, au développement des équipements collectifs… Les faits sont là : l’organisation d’épargne et de crédit axée sur l’agriculture et au service des agriculteurs s’est transformée en une instance ouverte sur l’ensemble de la société rurale, signe des temps s’il en est. L’Organisation Raiffeisen change de nom en 1970 : cera (Centrale Raiffeisen du Boernbond Belge) désigne désormais le siège social à Louvain, l’ex-Caisse Centrale de Crédit Rural se transforme en un organisme de crédit hypothécaire. Les caisses d’épargne deviennent des banques d’épargne (ou sociétés cera). Progressivement, le sigle s’impose pour la totalité de l’organisation ; en 1993, cera adopte le statut de banque : il est désormais question de la Banque cera et des agences bancaires cera. Le dernier pas est accompli en 1998, avec la spectaculaire fusion « banque et assurances » (groupe kbc Bank verzekerning).

214

Chapitre après chapitre, et passant outre la complexité croissante de l’activité financière de notre époque, le lecteur fera son miel de l’expérience flamande au service d’une société souhaitée toujours plus juste et équitable. Mais qui n’a peut-être pas assez évalué les chances du capital à tirer son épingle du jeu noué entre « confiance » et « profit ». Tandis que paysans et fermiers ont partout laissé la place aux populations urbaines en quête d’espace, le fruit de leur travail et de leur épargne alimente encore quelques histoires, comme celle de cera.

215

Geneviève Gavignaud-Fontaine

Daniel Girardin, Nicolas Crispini et Sylvain Malfroy, Terre d’ombres. 1915-1965. Itinéraire photographique de Gustave Roud, Genève, Slatkine, 2002, 215 p.

216

Parler d’un livre d’art dans une revue d’histoire n’est pas chose aisée. Pourtant celui-ci a bien sa place dans nos pages, car Gustave Roud était avant tout un photographe du monde rural, celui d’avant la mécanisation des années 1950, photographe donc d’un monde perdu et en voie d’oubli.

217

N’étant pas un essai d’histoire, cet ouvrage souffre de quelques défauts que le scientifique pourrait juger impardonables : pas de biographie de l’artiste, pas de chronologie de son œuvre. Cependant, les éditeurs ont fait l’immense effort de dater et situer autant que possible les clichés, et ce sont avant tout eux qui nous intéressent.

218

Gustave Roud a passé l’essentiel de sa vie à faire le portrait des campagnes de la Suisse. C’est un admirateur du paysan au travail. Ainsi, il immortalise tous les moments de la vie, toutes les actions, toutes les poses. Aucun des clichés ne semble avoir été pris au hasard, les personnes paraissent systématiquement s’attendre à être photographiées et tous se présentent sous leur meilleur jour. C’est un peu le meilleur des mondes que nous montre Gustave Roud. Mais tout artificiel que soit ce travail, il ne s’en dégage pas moins beaucoup de réalisme. Le monde paysan de Gustave Roud est un monde de labeur. Bien des gestes perdus de nos jours ont ainsi trouvé grâce à ses yeux : du labour à la charrue aux semailles à la main. Le fauchage le fascine, ainsi que le ramassage du foin à l’aide de rateaux à très longs manches et de fourches : il multiplie les clichés de corps accomplissant cette action. Chaque homme y a presque l’aspect d’un héros.

219

Mais il s’attarde aussi sur les instants de loisirs : les pauses, bien sûr, mais aussi les réjouissances comme le passage d’un régiment de dragons dans un village, prétexte d’une fête, la fête de la gymnastique aussi, ou encore un concours de lutte.

220

C’est tout le quotidien des paysans suisses des années 1920-1940 qui se trouve dévoilé à nos yeux. Ainsi cet ouvrage peut constituer un utile complément aux Gens de la Terre de Jean-Luc Mayaud (cf. le compte rendu de Nadine Vivier in Histoire et Sociétés Rurales, n° 19, 1er semestre 2003, p. 326-327).

221

Patrice Lajoye

Titres recensés

  1. Archéologie Médiévale, tome 32, Paris, cnrs éditions, 2002, 349 p., 36 €
  2. Hélène Debax, La Féodalité languedocienne. xie-xiie siècles. Serments, hommages et fiefs dans le Languedoc des Trencavel, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, coll. « Tempus », 2003, 407 p.
  3. Georges Comet (éd.), L’Outillage agricole médiéval et moderne et son histoire, Actes des xxiiie Journées Internationale d’Histoire de l’abbaye de Flaran, 7-9 septembre 2001, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2003, 302 p., 30 €
  4. Marie-Pierre Ruas, Productions agricoles, stockage et finage en Montagne Noire médiévale. Le grenier castral de Durfort (Tarn) , Paris, Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, daf (Documents d’Archéologie Française) n° 93, 2002, 231 p., 39 €
  5. Benoît Garnot (dir.), Les Témoins devant la justice. Une histoire des statuts et des comportements, Rennes, pur, 2003, 242 p., 21 €
  6. José A. Lema Pueyo, Jon A. Fernández de Larrea Rojas, Ernesto García Fernández, José A. Munita Loinaz et José R. Diaz de Durana Ortiz de Urbana, Los Señores de la guerra y de la tierra. Nuevos textos para el estudio de los parientes mayores guipozcoanos (1265-1548), Saint-Sébastien, Diputación Foral de Gipuzkoa, 2000, 363 p.
  7. Christiane Raynaud, « À la hache ! » Histoire et symbolique de la hache dans la France médiévale (xiiie-xve siècles), Paris, Le Léopard d’Or, 2002, 700 p., 55 €
  8. Jean Tricart (dir.), Le Village des Limousins. Études sur l’habitat et la société rurale du Moyen Âge à nos jours. Rencontre des historiens du Limousin, Limoges, pulim, 2003, 532 p., 25 €
  9. Jean-Marc Moriceau, Terres mouvantes. Les Campagnes françaises du féodalisme à la mondialisation (xiie-xixe siècle). Essai historique, Paris, Fayard, 2002, 445 p., 26 €
  10. Forêt et Réserves, textes réunis et présentés par Andrée Corvol , Cahier d’Études « Forêt, Environnement et Société », n° 13, ihmc-chpp, 2003, 80 p.
  11. François Brizay, Antoine Follain et Véronique Sarrazin (dir.), Les Justices de village. Administration et justice locales de la fin du Moyen Âge à la Révolution, Rennes, pur, 2002, 432 p., 24 €
  12. Martina De Moor, Leigh Shaw-Taylor et Paul Warde (éd.), The Management of Common Land in North West Europe, c. 1500-1850, Turnhout, Brepols publishers, Corn publication series, 2002, 261 p.
  13. Paul Delsalle (documents choisis et présentés par), La Franche-Comté au temps des Archiducs Albert et Isabelle 1598-1633, Besançon, Presses universitaires franc-comtoises, 2002, 323 p., 15 €
  14. Francesco Mineccia, Campagne toscane in età moderna. Agricoltura e società rurale secoli xvi-xix, Galatina (Lecce), Congedo Editore, 2002, 320 p., 23 €
  15. Annie Antoine, Le Paysage de l’historien. Archéologie des bocages de l’Ouest de la France à l’époque moderne, Rennes, pur, coll. « Histoire », 2002, 342 p.
  16. Florent Quellier, Des Fruits et des hommes. L’arboriculture fruitière en Île-de-France (vers 1600-vers 1800), Rennes, pur, coll. « Histoire », 2003, 464 p.
  17. Laurence Fontaine, Pouvoir, identités et migrations dans les hautes vallées des Alpes occidentales (xviie-xviiie siècles), Grenoble, Presses Universitaires de Grenoble, 2003, 247 p.
  18. Sébastien Jahan (en collaboration avec Emmanuel Dion), Le Peuple de la forêt. Nomadisme ouvrier et identités dans la France du Centre-Ouest aux Temps Modernes, Rennes, pur, 2003, 276 p., 18 €
  19. Gunter Mahlerwein, Die Herren im Dorf. Bäuerliche Oberschicht und ländliche Elitenbildung in Rheinhessen 1700-1850, Mainz, Philipp von Zabern, Veröffentlichungen des Instituts für europäische Geschichte 189, 2001, 468 p., 45 €
  20. Théotiste Jamaux-Gohier, La Poste aux chevaux en Bretagne (1738-1873), Mayenne, Éditions Régionales de l’Ouest, 2001, 320 p.
  21. André Ferrer, Tabac, sel, indiennes. Douanes et contrebande en Franche-Comté au xviiie siècle, Besançon, Presses universitaires franc-comtoises, 2002, 366 p.
  22. Philippe Daumas, Familles en Révolution. Vie et relations familiales en Île-de-France, changements et continuités (1775-1825), Rennes, pur, coll. « Histoire », 2003, 337 p., 24 €
  23. Bruno Ciotti, Du Volontaire au conscrit. Les levées d’hommes dans le Puy-de-Dôme pendant la Révolution française, Clemont-Ferrand, Presses de l’université Blaise-Pascal, 2001, 781 p., 32,01 €
  24. Louis Bergès, Résister à la conscription (1798-1814). Le cas des départements aquitains, Paris, cths, 2002, 598 p., 32 €
  25. Klaus-Joachim Lorenzen-Schmidt et Bjørn Poulsen (éd.), Writing Peasants. Studies on Peasant Literacy in early modern Northern Europe, Gylling, Narayana Press, 2002, 284 p., 32 €
  26. CERA, La Force de la solidarité coopérative 1892-1998, Anvers, Fonds Mercator, 2002, 479 p.
  27. Daniel Girardin, Nicolas Crispini et Sylvain Malfroy, Terre d’ombres. 1915-1965. Itinéraire photographique de Gustave Roud, Genève, Slatkine, 2002, 215 p.

Pour citer cet article

« Ouvrages », Histoire & Sociétés Rurales 2/2003 (Vol. 20) , p. 203-254
URL : www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2003-2-page-203.htm.


Article précédent Pages 203 - 254 Article suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback