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Histoire & Sociétés Rurales

2003/2 (Vol. 20)


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Annie Dufour-Malbezin (éd.), Actes des évêques de Laon, des origines à 1151, Paris, cnrs éditions, 2001, 656 p. + 7 planches, 95 €

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Le 25 avril 1112, les bourgeois de la récente Commune de Laon pénétrèrent dans le palais épiscopal. L’évêque s’était réfugié dans un tonneau : il est mis à mort, ses partisans massacrés, les bâtiments incendiés. Le pittoresque récit des violences communales rapportées par Guibert de Nogent a trouvé sa place dans l’introduction proposée par Annie Dufour-Malbezin à l’édition des actes des évêques laonnois. Laon, site défensif exceptionnel devenu siège épiscopal grâce à Remi de Reims, et principale place-forte des Carolingiens, possède en effet des archives médiévales abondantes. La raison en est que, durant tout le haut Moyen Âge, la chancellerie épiscopale et l’école cathédrale de la cité picarde sont au cœur des réseaux de pouvoirs carolingien et capétien, comme cela a été montré par Jackie Lusse et Alain Saint-Denis (Jackie Lusse, Naissance d’une cité. Laon et le Laonnois du ve au xe siècle, Nancy, 1992 ; Alain Saint-Denis, Apogée d’une cité. Laon et le Laonnois aux xiie et xiiie siècles, Nancy, 1994). Après ces deux ouvrages, c’est un retour aux sources qui nous est ici proposé.

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322 actes promulgués par les évêques de Laon entre 857 et 1151 sont connus, dont un tiers est conservé en original, les deux autres tiers étant transmis par des cartulaires médiévaux ou des copies d’érudits. De nombreuses chartes ont disparu lors de l’incendie de l’évêché en 1112 mais il semblerait, d’après Olivier Guyotjeannin, que la pauvreté des archives en Francie médiane avant le xii e siècle soit un phénomène assez courant et que la multiplication des actes soit la réponse à une autonomie croissante des chapitres cathédraux et à une séparation complète dans la gestion des menses. La plupart des pièces émane justement de la chancellerie épiscopale dirigée par les maîtres de l’école cathédrale, mais aussi des destinataires des actes eux-mêmes, comme les abbayes de Saint-Vincent et de Saint-Martin de Laon, essentiellement situés dans le département actuel de l’Aisne. Cette répartition est le reflet de la documentation conservée plus que de l’activité diplomatique. À lui seul, Barthélémy de Joux, évêque de 1113 à 1151, a produit 261 actes.

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Annie Dufour-Malbezin procède à une analyse serrée des caractères diplomatiques des actes (p. 33-52) ; les principes d’édition sont ceux préconisés par la Commission internationale de diplomatique. L’éditrice rassemble tous les instruments annexes nécessaires à une utilisation efficace du riche corpus : liste des destinataires, liste des incipit des préambules, classement chronologique des actes, cartes des établissements destinataires dans le diocèse de Laon et en dehors du diocèse, ainsi que 7 planches de reproductions d’actes ; l’index nominum (p. 489-580) et l’index rerum (p. 581-649) reprennent les termes intéressant l’histoire religieuse, sociale ou économique. Un glossaire (p. 651-654) propose une traduction pour quelques-uns de ces termes dont la signification varie au cours du temps, selon les régions, ou qui recouvrent parfois une réalité encore mal connue ; on pourra regretter pourtant que « charrue » traduise uniformément deux réalités différentes, l’aratrum et la carruca.

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La question des pouvoirs est mise en lumière par cette édition. Capitale des derniers descendants de Charlemagne, Laon est marquée par la lutte entre les Carolingiens et les Robertiens. L’évêque Roricon, de 949 à 976, est un fils naturel de Charles le Chauve ; le roi Lothaire impose en 977 le lorrain Adalbéron, devenu chancelier en 974, dont on sait qu’il deviendra un ardent partisan des Robertiens. Un siècle et demi plus tard, l’application de la réforme grégorienne et l’action de Barthélémy de Joux, le restaurateur de la paix après le soulèvement de la Commune, sont richement documentées. La mort en 1188 de Barthélémy, apparenté à Alphonse VII d’Aragon et au pape Calixte II, offre un terminus temporel commode : « son long épiscopat est marqué par un retour au calme, un développement intellectuel et un rayonnement religieux » (p. 18). Son activité diplomatique permet d’approfondir la connaissance des chancelleries épiscopales, de l’entourage des prélats et des domaines d’intervention des évêques. Comme l’écrit Annie Dufour-Malbezin, « on peut répartir les documents en deux catégories : ceux où l’évêque intervient uniquement comme auteur de l’acte juridique et ceux où il se borne à confirmer ou notifier l’action juridique accomplie par des tiers » (p. 23) : un acte de fondation ou de réforme d’abbaye, des donations d’autels, des arbitrages fréquents, pour régler des conflits entre deux abbayes qui se disputent une terre ou un droit, ou entre un laïc et une abbaye. Cette édition est essentielle pour l’histoire religieuse et politique, mais l’intérêt n’en est pas moindre pour la connaissance des structures sociales et économiques, en ville et à la campagne. Les cens sont la plupart du temps perçus en grains – les mesures les plus courantes étant le muid (modius) et le jalois (galeta) –, parfois en vin ou en argent ; dans ce cas, la monnaie est en général la monnaie courante in pago Laudunensi. Les redevances sont le plus souvent exigibles à la Saint-Remi (1er octobre). On fera également une riche moisson de faits et d’exemples précis tant en ce qui concerne le statut juridique des hommes (vernaculus, servus, mancipium, etc.) qu’en matière d’anthroponymie, de toponymie, ou de vocabulaire du paysage (brueria, clausum, curtis, pascuum, vinea, etc.). Pour cette dernière question, l’acte n° 250 daté de 1145 concerne par exemple un pré délimité par des bornes, bonnis terminaverunt, posées par les officiers épiscopaux, les ministeriales.

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Plus largement l’ouvrage participe à l’entreprise du groupe de recherches sur l’édition des actes des évêques de France des origines à 1200 constitué par Lucie Fossier et Michel Parisse. Si ce travail, par nature aride, est achevé à Metz, à Toul, à Verdun, à Cambrai et à Arras, ici à Laon, il reste considérable ailleurs. L’édition des actes des évêques de Laon est le fruit d’un travail minutieux de recoupements, de critique et d’analyse des chartes. Annie Dufour-Malbezin propose une édition exemplaire, grâce à des qualités de rigueur et de méthode où l’on reconnaît la marque de l’École nationale des chartes et les exigences d’une carrière à la section de diplomatique de l’Institut de Recherche et d’Histoire des Textes. L’École des chartes maintient une tradition non interrompue d’édition critique de textes tant littéraires que diplomatiques, concrétisée dans des thèses de fin de scolarité. Ce travail d’accumulation primitive de la documentation, ici textuelle, ailleurs archéologique, iconographique ou cartographique, reste la condition nécessaire à la recherche historique : c’est un service public de grande qualité qui offre ce corpus laonnois à l’interprétation des chercheurs.

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Thomas Jarry

Claude Haton, Mémoires, édition intégrale sous la direction de Laurent Bourquin, Paris, Éditions du cths, t. 1, 1553-1565, 2001, 30,5 €, et t. 2, 1566-1572, 2003, 32 €

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Les Mémoires de Claude Haton, prêtre de Provins, sont connus depuis longtemps. Dès 1857 en effet, Félix Bourquelot en a fourni une première édition. Mais celle-ci n’était pas intégrale : il manquait plus d’un tiers du texte de Claude Haton, supprimé ou résumé par Bourquelot en donnant la priorité aux événements d’importance. Les éléments locaux, en particulier ruraux sont ceux qui avaient payé le plus lourd tribut à cet allégement. D’où l’intérêt de cette nouvelle édition, intégrale. Cependant, il faut souligner qu’on n’en recense ici que les premiers fruits, puisque l’ouvrage se poursuit jusqu’en 1587. L’édition, de bonne facture, est, de plus, complétée par un indispensable glossaire et par des index des noms de lieux et de personnes. En revanche, pour éviter un trop fort accroissement du volume et du labeur, elle n’est pas annotée : une bonne sensibilité aux réalités du temps est donc parfois nécessaire pour se plonger dans l’ouvrage. Si ce choix éditorial est parfaitement compréhensible, on regrette en revanche l’absence d’une carte de la région de Provins et d’un plan de la ville.

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Ces Mémoires ne sont ni un journal (d’ailleurs la chronologie y est relativement lâche), ni une histoire (et l’auteur est fortement impliqué dans son texte). Haton occupe une position originale car, alors qu’il relève d’une certaine médiocrité sociale (ce n’est pas un notable, même à Provins), il est à coup sûr bien introduit dans une maison princière, qui est sans doute celle des Guise. C’est de plus un informateur attentif à la qualité de ses sources, déclarant leur nature (écrite, orale), et prêt souvent à relativiser son propos en exprimant son ignorance ou ses doutes. Il a recours à la mémoire orale (pour un événement antérieur de 85 ans en 1565 : t. 1, p. 497) et il explicite parfois le circuit de ses sources écrites, ainsi pour une affaire de loup garou survenue en Franche-Comté, rapportée dans une brochure écrite par un étudiant de Dôle et dédiée au grand vicaire et official de Sens qui entretient l’étudiant, donc à un dignitaire du diocèse où se trouve Provins : Haton a ainsi « veu, leu et tenu » ce texte (t. 2, p. 413). Il dispose dans l’ensemble, d’une information assez riche. D’une façon générale, priorité est donnée aux questions religieuses, même s’il y a aussi des développements sur le climat et les récoltes, la vie municipale ou les « faits divers ». Cette actualité religieuse, vue depuis Provins, est variée, de l’évocation des successions dans les bénéfices au récit de belles processions. Elle ne donne nullement une vision enjolivée du clergé, qui compte toute une série de prêtres indignes, ignorants, violents ou usuriers. Les questions financières ne sont pas absentes, du coût des lettres de tonsure, quand les auxiliaires de l’archevêque s’engraissent sur le dos des fidèles (t. 2, p. 187-188), au paiement d’une taxe sur les fabriques en 1571 (t. 2, p. 393-395), dont Haton pense qu’elle est inspirée au roi par ses (mauvais) conseillers huguenots.

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Huguenot : le grand mot est lâché. Au cœur des Mémoires de Claude Haton, il y a, sur le plan du royaume comme sur le plan local, le problème posé par l’implosion religieuse. Haton, catholique convaincu, déteste l’hérésie, ce qui ne l’empêche pas parfois d’être capable de porter un jugement plus nuancé sur certains hérétiques (t. 2, p. 323). Mais à plusieurs reprises, il lie conversion et transformation négative de celui qui bascule (t. 2, p. 68). Il n’y donc rien d’étonnant à ce que ces suppôts de Satan soient aussi sorciers (n’oublions pas que la sorcellerie est une hérésie), et donc capables de découvrir là où ils passent en armes les richesses cachées par les villageois (t. 2, p. 164). Dans les campagnes de Brie, ce sont avant tout les gentilshommes devenus huguenots qui sont évoqués par Haton. Rares sont les allusions aux autres catégories touchées, comme ces quelques ruraux citées en 1564 pour avoir assisté à un prêche (t. 1, p. 493-494). Les nobles calvinistes persécutent fortement le clergé et il n’est pas jusqu’à la grande délinquance rurale qui soit associée à la nouvelle religion. En 1567, lorsque la Brie subit le passage de l’armée de Condé, les déprédations et les meurtres sont particulièrement nombreux. Mais les huguenots subissent à leur tour le poids du passage de l’armée royale la même année, et sont évidemment marqués par le traumatisme de la saison des Saint-Barthélemy (qui épargne cependant Provins). Nombreux sont les épisodes qui marquent concrètement la difficulté à vivre, en ville ou dans le plat-pays, une coexistence.

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Pour autant, ce n’est pas toujours la lutte à mort : il est des accommodements, que permettent les relations familiales dans les deux camps (t. 2, p. 169) ou l’intervention d’amis bien placés. Haton lui-même, en 1567, passe « avec sa longue robbe » près des troupes de Condé, sans être agressé ; un peu plus tard il est capturé, puis, après intercessions diverses, libéré sans rançon. On voit aussi les iconoclastes intransigeants de Condé se refuser dans l’église de Saint-Loup [de Naud], à détruire « le grand ydole » de « Monsieur sainct Loup », par crainte de s’attirer le mal éponyme (t. 2, p. 115-116). De telles croyances, moins orthodoxes, ne sont pas, à vrai dire, une surprise. En ce domaine, le récit concernant les « sabatistes », ces ruraux qui refusent de travailler le samedi après-midi, pour respecter un message transmis par la Vierge à une jeune fille du village de Chouilly, près d’Épernay, est sans doute plus intéressant : il donne l’occasion d’observer la diffusion – et la répression, par le bûcher et la prédication – d’une « erreur plebeenne » apparemment née au cœur du monde paysan (t. 2, p. 85-90). Cependant, Haton interprète lui aussi le monde dans la perspective du comportement de Dieu face aux fidèles. Ce qui arrive, individuellement ou collectivement, renvoie à ses bénédictions ou à sa colère. Il établit des correspondances logiques entre troubles du milieu naturel et essor de l’hérésie (t. 2, p. 101-102) ; il adhère au langage des signes envoyés par le ciel.

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Haton est également sensible au sort de « l’homme de village ». Originaire du village du Méel-sur-Seine, il ne craint pas de donner la parole, au début des Mémoires, à un vieux laboureur, Pierre Haton, issu du même lieu et qui est un parent, lequel prophétise dès 1555 les malheurs qui vont s’abattre sur ce royaume où « la foi fault [manque] » (t. 1, p. 19). Il évoque les débats qui partagent laboureurs et vignerons sur la meilleure façon de limiter les conséquences de rudes gelées. Mais ce n’est pas tant au travers des malheurs climatiques et des problèmes de récoltes que cette sensibilité se manifeste : aucun homme alors, ne peut être indifférent à ces questions, qui sont, véritablement, de vie et de mort ; il est va de même des exactions des troupes, qui menacent tout le monde. Mais on remarque chez lui le souci de mettre en évidence, comme morale d’une anecdote, « l’importunité et la truendise de plusieurs personnes des villes sus les gens de village […] et semble ausdictz des villes que lesditz des villages leurs soient obligez à toutes les importunitez et demande qu’ilz leur font » (t. 2, p. 515). De même, il dénonce à plusieurs reprises les tentatives des seigneurs pour s’emparer par la force de biens communaux (t. 1, p. 62-65 et t. 2, p. 37-38 et 221). Il se sert d’ailleurs à plusieurs reprises des expressions gens-tue-hommes et genspille-hommes pour stigmatiser leur violence et leur appât du gain.

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Haton est passionnant aussi par sa sensibilité sociale. Il évoque des ascensions spectaculaires dans les campagnes, ainsi celle des Delestre (t. 1, p. 20-23) ou des Pinot (t. 2, p. 196-197). Il rappelle également les origines douteuses que se jettent à la figure deux familles de gentilshommes en conflit (t. 2, p. 177-178) ; il s’amuse de la métamorphose de ce couple d’officiers de Provins, partis pour leur seigneurie un matin de Pâques vêtus en notables urbains, et qui s’en reviennent, lui « habillez en gentilhomme ayant l’espée au costé » et elle « en damoiselle ayant les habitz et atours de velours » : ils seront surnommés à Provins monsieur et mademoiselle de Pâques (t. 2, p. 505). Si on ne sent pas, à le lire, le poids de la capitale sur ces campagnes briardes, il n’en reste donc pas moins qu’elles sont loin d’être immobiles. Le témoignage de Haton, en ce domaine comme en bien d’autres (le monde de l’office, le rapport à l’argent…) désormais entièrement accessible au chercheur, invite à de nouvelles investigations. En espérant, bien sûr, une parution rapide des 15 dernières années de son œuvre.

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Philippe Hamon

Plan de l'article

  1. Annie Dufour-Malbezin (éd.), Actes des évêques de Laon, des origines à 1151, Paris, cnrs éditions, 2001, 656 p. + 7 planches, 95 €
  2. Claude Haton, Mémoires, édition intégrale sous la direction de Laurent Bourquin, Paris, Éditions du cths, t. 1, 1553-1565, 2001, 30,5 €, et t. 2, 1566-1572, 2003, 32 €

Pour citer cet article

« Instruments de Travail », Histoire & Sociétés Rurales 2/2003 (Vol. 20) , p. 254-258
URL : www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2003-2-page-254.htm.


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