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Histoire & Sociétés Rurales

2003/2 (Vol. 20)


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Carole Puig, Les Campagnes roussillonnaises au Moyen Âge : dynamiques agricoles et paysagères entre le xiie et la première moitié du xive siècle, thèse de doctorat d’histoire, Université de Toulouse-Le Mirail, 14 avril 2003

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Jury : Monique Bourin, professeur à l’université de Paris i, Joëlle Burnouf, professeur à l’université de Paris i, Benoît Cursente, directeur de recherche au cnrs, Toulouse Le Mirail (directeur de la thèse), Marie-Claude Marandet, maître de conférences à l’université de Perpignan, Mireille Mousnier, professeur à l’université de Toulouse Le Mirail (présidente du jury).

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Dans son exposé de soutenance, Carole Puig rappelle que sa recherche s’inscrit dans le courant de l’histoire des campagnes périphériques et dans les perspectives actuelles des médiévistes, celles des pratiques agricoles et des dynamiques paysagères. Les investigations ont été menées sur la plaine roussillonnaise, vaste triangle de terres alluviales coincé entre Corbières et Albères et traversé par des cours d’eau à écoulement endoréique. L’étude s’articule autour de quelques interrogations majeures : préciser l’organisation des terroirs horticoles, céréaliers, viticoles et caractériser les aspects de leurs mutations dans ce long xiiie siècle marqué, en Occident, par l’intensification de l’agriculture ; cerner le processus allant de la plantation à la commercialisation des productions telles que les céréales, le vin ou l’huile ; s’interroger sur le rôle moteur de la production agricole dans l’essor commercial du royaume de Majorque ; présenter les structures du manse en tant « qu’échantillon de l’agriculture roussillonnaise » et unité d’exploitation familiale ; cerner les acteurs des campagnes. À ce propos, une césure majeure apparaît au cours du xiii e siècle : l’ancienne aristocratie laïque s’efface du jeu politique et économique au profit des ordres militaires, en particulier des Templiers, et du Roi alors que s’affirme la bourgeoisie perpignanaise. L’étude s’appuie sur une approche résolument pluridisciplinaire autour d’un noyau dur constitué des sources écrites et de l’archéologie. Trois corpus constituent la trame principale de la sa réflexion : les capbreus royaux des années 1292-1294, les textes des agronomes et les données de la prospection pédestre.

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La thèse se compose de 4 volumes dont 3 de synthèse (706 pages) et 1 d’annexes (213 pages). Le corps du texte se subdivise en 7 chapitres. Après un premier chapitre de présentation méthodologique et historiographique la démonstration envisage tour à tour les dynamiques spatiales et temporelles des terroirs cultivés, les pratiques agricoles, céréaliculture, fructiculture, horticulture, l’exploitation des terres « hermes » et des marges du terroir cultivé (forêts, pâturages, étangs), la conservation et la consommation des produits, les hommes et les pouvoirs. Le discours est construit sur un double axe « diachronique et synchronique » (Monique Bourin). Diachronique, au sens où les analyses sont inscrites dans la construction d’une « co-évolution », sur la longue durée, entre sociétés et milieux (Joëlle Burnouf). Synchronique, car est offert un axe de coupe sur l’ultime décennie de ce xiii e siècle qui apparaît fécond en mutations. La synthèse est complétée par un copieux volume d’annexes organisées en huit sous-ensembles : les données climatiques, les sources écrites, les opérations archéologiques, les monographies villageoises, les données archéologiques, les sources écrites relatives aux étangs. On prend acte de la masse des matériaux documentaires mis en œuvre, de leur pluralité typologique comme de leur éclatement thématique. Dans ces conditions, englober en un même discours dynamiques paysagères, pratiques agraires et acteurs de l’histoire soulevait un délicat problème de présentation.

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S’appuyer sur des sources hétérogènes participant d’échelles de perception et de thématiques diverses a été une des difficultés, et non la moindre, du travail. Évitant de se noyer dans l’impressionnante masse archivistique conservée dans les divers fonds catalans de Perpignan et de Barcelone, Carole Puig a choisi de centrer ses investigations sur un corpus singulier, les capbreus royaux des années 1292-1294, relatifs à une poignée de localités réparties dans toute la plaine dont Tautavel (piémont des Corbières), Collioure (port) ou Saint-Laurent-de-la-Salanque (basse vallée de l’Agly). Ces documents, qui sont la base d’une étude sérielle et micro-régionale, ont été abordés en tant qu’« échantillons bruts » de données (Carole Puig). Mireille Mousnier s’interroge sur le contexte politique de leur rédaction. Ces années 1290 furent-elles marquées, comme le souligne Carole Puig, par une volonté royale de reprendre en main l’administration du domaine ? Cela s’effectua-t-il à la suite d’une période de troubles et d’instabilité ? Ce noyau dur a été complété par deux autres corpus, les registres de notaires et des chancelleries : ils ont alimenté nombre d’analyses sur le stockage, les étangs ou le devenir du groupe aristocratique (Marie-Claude Marandet). Toutefois, l’utilisation de sources urbaines entraîne une certaine ambiguïté (Monique Bourin). En effet, Carole Puig a eu recours à ces textes pour décrire des réalités rurales alors même qu’elle s’appliquait à montrer la différence entre milieux urbains et ruraux. D’autre part, la volonté de pénétrer au cœur des pratiques culturales a nécessité, et c’est bien là une des originalités de la démarche de l’auteur, l’utilisation des écrits des agronomes roussillonnais (Miquel Augustí), italien (Pierre de Crescens) ou andalous.

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Le deuxième bloc documentaire réside dans les données archéologiques, qu’elles proviennent de prospections pédestres menées par Carole Puig ou de campagnes de fouilles, en particulier celle qu’elle a conduite sur le despoblat de Salvaterra près d’Opoul. Le caractère novateur de sa démarche réside dans l’appel aux « sources sédimentées » (analyse des dépotoirs, des fosses de plantation), pari osé, mais les données collectées ont effectivement ouvert quelques pistes pionnières. Ces données brutes ont été complétées, ponctuellement, par l’appel aux sources environnementales (archéologie, anthracologie, carpologie, palynologie) et à l’archéométrie. Une des difficultés de l’enquête a évidemment résidé dans le croisement de ces sources de nature différente. En préalable à toute mise en perspective, les caractères et les limites de chaque source ont été exposés, et ce avec une grande rigueur méthodologique (Mireille Mousnier). Par ailleurs, chaque étape du discours a mobilisé ces différentes sources dans un va-et-vient disciplinaire au sein duquel les discordances se sont avérées souvent plus intéressantes que les concordances (Joëlle Burnouf).

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Le tableau des campagnes roussillonnaises que brosse Carole Puig est construit sur le doublet description/mutations des techniques, des terroirs, du tissu social. « Partir des gestes et des pratiques » pour aboutir au contexte économique et social englobant (Monique Bourin) : voilà le sens de la démarche adoptée. De manière fort large, ce travail apporte une pierre à la vaste question des relations entre les hommes et les milieux (Joëlle Burnouf). À ce propos, Monique Bourin regrette toutefois que le point d’arrivée de ces dynamiques paysagères n’ait pas été plus explicitement exposé. Peut-être eut-il été plus judicieux de partir du paysage pour y revenir. Enfin, il a été souligné que Carole Puig a su trouver un domaine propre d’investigations dans un Roussillon pourtant balisé par les thèses d’histoire rurale soutenues dans la décennie précédente (L. Verdon, La Terre et les hommes en Roussillon aux xiie et xiiie siècles, thèse soutenue à l’utm en 1994 et publiée en 2001 ; Aymat Catafau, Les Celleres et la naissance du village en Roussillon, thèse soutenue à l’utm en 1997 et publiée en 1998).

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Quels sont les principaux apports de cette recherche perçue comme fondamentalement innovante ? En premier lieu, Carole Puig s’est attachée à véritablement remettre à l’honneur les pratiques culturales (Benoît Cursente). L’étude s’est appuyée sur une pluralité de sources entrecroisées et sur une solide approche sémantique et lexicographique concernant les lieux et les techniques. Ainsi, les pages concernées aux labours – et notamment le rapport entre labour à la main et technique du sillon (Monique Bourin) – et des semailles – que l’auteur décrit comme effectuées en ligne – ouvrent de fructueux horizons. Autre thème novateur : la fumure du sol, et les techniques d’épandage. Troisième point : la viticulture. Carole Puig s’est intéressée aux techniques de plantation en croisant traités d’agronomes et données extraites de carottages réalisés sur les fosses repérées en prospection : mode d’espacement des pieds de vigne, nombre par parcelle – on en compte en moyenne 4 000 par ha soit un chiffre qui semble sensiblement inférieur à celui en usage actuellement dans la plaine – technique de replantation à côté des fosses existantes (Monique Bourin), arrayonnage ou encore complantage céréales/vignes sans qu’il s’agisse pour autant de cultura promiscua (Marie-Claude Marandet). La céréaliculture a fait l’objet d’un long chapitre dans lequel ont été abordées les variétés de blads, les techniques de dépiquage et leur inscription spatiale – les aires de dépiquage étaient situées au sein de l’habitat ou dans la campagne (Marie-Claude Marandet) –, le complantage céréales/vignes. Toutefois, l’hypothèse d’une rotation parcellaire de la culture des céréales est fragilisée par la source utilisée à savoir les cens contenus dans les capbreus (Monique Bourin). Enfin, notons que ces pratiques ont fait l’objet d’une tentative de mise en contexte météorologique. Ces heurts du temps auraient peut-être mérité d’être mis en perspective avec des variations dans les volumes de récolte sur plusieurs années (Monique Bourin).

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Un autre des aspects novateurs de ce travail réside dans l’étude des structures de stockage, en particulier pour les céréales et le vin. Ainsi, l’analyse de la technique de l’ensilage ouvre des pistes sur les modes de conservation de la production familiale et du prélèvement seigneurial (Monique Bourin). Par ailleurs, les investigations autour du cellier, qui, pour Carole Puig, servait uniquement au stockage du vin, mettent en avant un lien organique existant entre viticulture et individualisation d’une zone de celliers au sein d’un habitat, hypothèse qui rebondit sur la question de la morphogenèse du village roussillonnais autour de la cellera (Benoît Cursente). En conséquence, ces analyses invitent à une relecture de la problématique des celleres et l’enquête devrait se poursuivre dans le sens d’un élargissement dans l’espace, dans le temps (Benoît Cursente) et autour de la question d’un prélèvement seigneurial « organisateur » et non plus simplement oppressif (Monique Bourin).

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Carole Puig s’intéresse aussi à la commercialisation de la production agricole dont elle s’attache à montrer le caractère moteur dans le contexte de l’essor du royaume de Majorque au xiiie siècle. Monique Bourin revient sur l’hypothèse d’une fonction économique (la thésaurisation) et sociale du vin qui mériterait également d’être passée à l’épreuve d’autres synthèses régionales. En outre, le jury a souligné l’idée que le Roussillon aurait été relativement épargné par les crises du xiv e siècle. De fait, Carole Puig déroule le fil d’une croissance singulière et émet l’hypothèse qu’afin de pallier la crise agricole, les Roussillonnais auraient développé l’artisanat autour du grand centre urbain de Perpignan ce qui aurait stimulé l’intensification de certaines productions (telles le pastel) et l’essor de l’élevage. Monique Bourin souligne l’intérêt d’une complémentarité entre artisanat domestique et artisanat commercial inséré dans des circuits plus ou moins lointains. Cette problématique s’intègre pleinement dans les acquis de la thèse récemment soutenue sur la draperie roussillonnaise (A. Pinto, Commerce et draperie dans le comté d’Ampuries, Université de Chambéry, décembre 2002). Carole Puig s’interroge également sur les mesures agraires en usage en Roussillon au xiiie siècle. Elle montre le double passage d’un système linéaire à un système par mesures d’ensemencement et des mesures locales à des mesures régionales (en particulier la canne de Montpellier) résultant d’une politique de centralisation impulsée par la monarchie aragonaise. Ce canevas soulève cependant nombre de questions. Ainsi, et en l’absence d’études régressives entre le xviiie et le xiiie siècle, les données ne peuvent s’envisager que comme ordre de grandeur (Mireille Mousnier). En outre, la scansion mesures linéaires/mesures en volumes semble beaucoup plus tranchée que dans le Languedoc voisin pour lequel Monique Bourin souligne la coexistence des deux systèmes dès avant le xiiie siècle. Mireille Mousnier évoque également l’idée que le pouvoir royal ait pu entériner juridiquement une situation de fait. À ce sujet, peut-être conviendrait-il de creuser la piste d’un lien entre la diffusion de cette canne – utilisée avant le xiiie siècle pour mesurer les tissus – et l’essor de l’industrie drapière et du commerce dans le bassin méditerranéen.

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La thèse prend aussi en compte les finages, les terroirs agricoles et ce que l’auteur nomme les « marges », forêts, pâturages et étangs. Les membres du jury ont tout particulièrement retenu les points suivants. En premier lieu, une critique serrée et méthodique de la terminologie relative à ces terroirs a permis de dégager leurs spécificités, d’établir de subtiles nuances dans la nature des cultures et le statut seigneurial de chacun d’entre eux. L’analyse des terroirs horticoles a également ouvert de riches perspectives : paysages semblables à ceux des huertas du Levant valencien (Mireille Mousnier), distinction entre potager familial et jardin, ou encore existence d’une catégorie socio-professionnelle de jardiniers (Mireille Mousnier). L’examen des terroirs viticoles a notamment fait émerger la singularité du vinearius, terroir sur lequel pesait un droit seigneurial (Marie-Claude Marandet). Au sujet des étangs, le jury s’est plu à souligner le caractère pionnier de la démarche méthodologique, construite sur un panel de sources parfois difficiles à croiser, et la richesse des apports factuels. Dans le contexte des relations sociétés/milieux, Joëlle Burnouf a noté l’accent mis sur le processus complexe de « paludification » de la plaine dont les rythmes concordent avec ceux observés en Limagne ou autour des étangs de Saint-Blaise. En outre, les apports sur les techniques de pêche, l’utilisation domestique des ressources lacustres ou encore sur le drainage des étangs et leur conversion en terres arables se révèlent d’un grand intérêt. Enfin, Carole Puig a mené une incursion dans les « marges » sylvo-pastorales des terroirs agricoles : la différenciation effectuée entre défrichements et déboisements, qui conduisent à un mitage de la forêt, a été jugée très pertinente (Joëlle Burnouf). Par contre, la place occupée par l’élevage pose question. Carole Puig reste circonspecte sur le poids de cette activité dans les économies domestiques et commerciales. Or, Mireille Mousnier note que l’abbaye de Fontfroide possédait des granges en Roussillon et des pacages dans les Corbières. Plus largement, cette minoration de l’élevage ovin fait problème au regard de l’utilisation massive de fumier (Marie-Claude Marandet) ou de l’essor de l’industrie lainière.

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Enfin, la volonté d’englober terroirs et structures sociales et seigneuriales a conduit l’auteur à se plonger dans l’épineuse question du manse. L’entrée par les capbreus permet la désignation des unités d’habitat (ambivalence entre les termes mansus, mansata et hospitium, Monique Bourin) et l’approche de la superficie cultivée liée à une unité d’habitat (mais absence de mesures de superficie et ignorance du nombre exact de parcelles par exploitation).

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En conclusion, l’ampleur des thématiques abordées, la variété des sources mises en œuvre, la rigueur scientifique du discours et la richesse des apports confèrent à ce travail un intérêt majeur.

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Après une brève délibération, le jury unanime confère à Carole Puig le titre de docteur en histoire avec la mention très honorable et ses félicitations.

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Élisabeth Bille

André Gasson, Le Développement agricole durable. Fondements théoriques et éclairage bas-normand, thèse de doctorat de géographie, Université de Caen, 3 novembre 2003, 451 pages + 179 pages d’annexes

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Jury : Roger Calmès, professeur émérite à l’Université de Caen Basse-Normandie (directeur de thèse), Robert Hérin, professeur émérite à l’Université de Caen Basse-Normandie (président du jury), Nicole Croix, professeur de géographie à l’Université de Nantes, Yves Dupont professeur de sociologie à l’Université de Caen Basse-Normandie, Jean-Baptiste Humeau, professeur de géographie à l’Université d’Angers.

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Le travail d’André Gasson s’inscrit dans un contexte qui ne peut laisser indifférent les ruralistes : les grandes mutations agricoles et rurales contemporaines avec l’augmentation des gains de productivité, l’exode rural, les pollutions, les transformations paysagères et la mise en évidence d’une contradiction géographique majeure entre une situation de sous-nutrition au Sud qui frappe 800 millions d’individus et la surproduction qui règne dans les pays du Nord, confrontés à une crise du système. Mais il marque aussi l’aboutissement d’un itinéraire personnel, professionnel et syndical en proposant une réflexion sur les alternatives au modèle agricole productiviste, qui replace l’agriculture au cœur d’une démarche durable. L’intérêt porté au développement durable s’inscrit dans une triple perspective : le remplacement des démarches de prévention par le principe de précaution dans la gestion politique des risques, ce qui instaure la primauté du politique sur le scientifique ; la réhabilitation d’un rapport au temps plus attentif aux cycles naturels que dans le quart de siècle précédent et la revendication croissante d’un renforcement de la démocratie au service d’une justice sociale étendue à l’ensemble de la planète, en réaction au pillage des ressources, sujets chers à Théodore Monod et à Henri Mazoyer. Les réticences devant les demandes de précaution en matière de préservation des ressources naturelles peuvent être considérées comme une difficulté à prendre acte des apports de la recherche : n’a-t-il pas fallu attendre un millénaire avant d’accepter la rotondité de la terre ?

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Pour apprécier les perspectives d’une agriculture durable, André Gasson insiste sur le facteur décisif que constitue l’installation des jeunes et la priorité à l’emploi. Pour en apprécier la portée, il présente un schéma synthétique des interactions où apparaissent l’indispensable autosuffisance alimentaire, la nécessité de fournir une alimentation de qualité à tous, la conciliation des activités économiques, la préservation de l’environnement, l’adoption d’un nouveau regard sur les paysages et l’aménagement du territoire. Des interactions qui, selon lui, ne déterminent pas véritablement des cycles – le point de départ n’est pas tout à fait le même à chaque fois – mais plutôt une évolution en spirale.

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L’état des lieux de l’agriculture durable en Basse-Normandie, analysée sous l’angle des spécialisations infra-régionales, révèle que des dynamiques sociales locales peuvent induire, à quelques km de distance, dans des conditions environnementales pourtant identiques, des évolutions différenciées. Le financement public joue un rôle important dans les transformations des productions et des pratiques agricoles illustrées par l’abandon de la production laitière dans le Perche. À partir de cartes utilisant des indicateurs peu fréquemment utilisés, l’auteur démontre que les dépenses énergétiques les plus importantes ne sont pas celles des exploitations de grande culture, mais plutôt celles des exploitations laitières. Il s’interroge ensuite sur les démarches du « réseau agriculture durable », de l’« agriculture biologique », de la « production fermière » et de l’« agriculture paysanne ». Dans des exploitations à système « tout herbe » ou utilisant des méthodes biologiques, les productions animales sont rentables sans modification de la pac. En témoignent des reconversions réussies vers des techniques moins agressives. La conclusion reprend les grands traits de l’évolution de l’agriculture depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale en soulignant l’essor des inégalités entre les agriculteurs et les nouvelles perspectives de production. Sans révolution culturelle, une nouvelle révolution agricole ne pourra avoir lieu.

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Roger Calmès, directeur de thèse, rappelle le parcours original du candidat, qui enseigne à des publics d’étudiants en formation permanente tout en suivant lui-même une démarche de formation continue. Militant humaniste, André Gasson a mis ses convictions au service d’une thèse engagée mais pas partisane, d’une thèse qui pose une vraie question de société. Quelques remarques formelles mettent l’accent sur le choix d’un plan en multiples sous-chapitres qui fractionnent le texte et peuvent affaiblir la force de la démonstration. Mais l’impression majeure est celle d’une grande qualité dans la réalisation d’une thèse qui résulte d’un questionnement personnel. Les cartes pourraient se suffire à elles-mêmes et la documentation rassemblée est de qualité. L’information est pointue, le travail fouillé. Roger Calmès se dit frappé par le souci de réfléchir sur les conséquences du modèle de développement productiviste sur les économies agricoles des pays du tiers-monde. La question n’est certes pas nouvelle mais elle a rarement été analysée de manière aussi pertinente. Les aides alimentaires facilitent sans doute plus le développement des échanges internationaux des pays développés par l’écoulement des surplus qu’elles n’aident les pays du Sud. Pour le directeur de thèse, il y a là véritablement un travail cumulatif et innovant qui associe des développements généraux à des études de cas.

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Après avoir justifié ses choix concernant la forme, le candidat argumente pour préciser comment la question du voisinage est importante dans la mise en place de stratégies de développement durable. Il s’appuie sur des exemples empruntés à ses expériences d’ancien technicien et d’actuel formateur.

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Nicole Croix déclare le plaisir qu’elle a eu à lire et à écouter André Gasson. Sur un sujet qui a donné lieu à tant de publications sans regard scientifique, la thèse, par la qualité de sa présentation et de son argumentation, apporte un regard informé sur le développement durable à partir de l’exemple bas normand. La bibliographie de douze pages est un outil sérieux et solide même si l’on peut regretter l’absence de véritable classement thématique et de commentaires particuliers sur chacune des références. Elle précise que les travaux de l’umr eso, dont André Gasson est membre sont peu représentés, et elle regrette que la thèse récente d’Emmanuelle Bouzillé-Pouplart – L’Agriculture à l’épreuve de l’environnement. La diffusion des pratiques agricoles respectueuses de l’environnement dans les Pays de la Loire. L’exemple du Réseau Agriculture Durable (dir. Jean Renard, 2002) – n’ait pas été utilisée pour une comparaison entre les deux régions. Elle poursuit en s’interrogeant sur la pertinence d’un plan en quatre parties. Selon elle, une organisation ternaire aurait été plus efficace.

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Pour elle, ce travail souligne bien les enjeux de l’agriculture durable et les parallèles à établir entre société et agriculture d’une part, nature et territoires d’autre part. Pour autant, il manque une véritable problématique géographique. L’argumentation met en évidence l’absence de cycle dans l’organisation de la production agricole au bénéfice d’une spirale du fait des processus de « sédimentation » : elle pourrait être plus fouillée pour la Basse-Normandie. De même, l’articulation entre les différentes parties de la thèse mériterait d’être renforcée. Au final, Nicole Croix pense qu’André Gasson est trop modeste. Il n’explicite pas sa méthode en taisant son point de départ et sa position originale de chercheur-acteur. Il minore implicitement l’importance de son expérience professionnelle dans sa connaissance des faits étudiés. Il s’efface derrière les faits en ne commentant pas les cartes et les planches que tous les membres du jury considéreront successivement comme étant d’un grand intérêt. Cette modestie est d’autant plus surprenante que la thèse porte sur un sujet sans sources préalables et que leur constitution en a représenté une part importante du travail. Alors que les statistiques du ministère de l’Agriculture sont organisées pour l’évaluation d’un système productiviste, la difficulté du propos était d’en extraire les éléments de compréhension pour le développement durable. En conclusion, Nicole Croix évoque un apport important à la connaissance de l’évolution de l’agriculture.

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À propos des planches et des cartes, André Gasson souhaite que ses lecteurs concluent par eux-mêmes : au début des années 2000, les certitudes ne sont pas aussi établies que pendant les années 1970. Pour lui, la thèse reste une œuvre individuelle qui se différencie du travail collectif mené dans le cadre de l’action politique. Les statistiques ont constitué « un casse-tête » car bon nombre d’initiatives durables sont d’ordre « non-professionnel » : la revitalisation de l’élevage des ânes du Cotentin n’est-elle pas assurée par des éleveurs amateurs sans rapport avec l’agriculture ? De plus ces initiatives individuelles ne donnent pas forcément naissance à des réseaux associatifs. Ceux-ci sont largement embryonnaires.

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Jean-Baptiste Humeau reconnaît le courage du candidat qui, d’une part, a choisi de traiter une question « à la mode » en dépit de multiples effets de brouillage et qui, d’autre part, a inscrit dans la durée ce qui aurait pu n’être qu’une question d’actualité. Avant cette thèse, le développement durable n’était qu’une expression ; après, il devient un concept. La fréquentation des lieux, la rencontre des acteurs et les méthodes utilisées sont cependant laissées dans l’ombre. L’effacement formel de l’observateur rejette dans l’ombre la méthode utilisée, en dépit des réflexions qui émaillent la première partie. Finalement le choix raisonné n’est pas explicité. L’introduction se prolonge dans la première partie qui, de manière surprenante, ne comporte aucune occurrence du mot espace. La deuxième partie, début véritable selon Jean-Baptiste Humeau, présente la démarche globale de l’agriculture durable, avec de véritables petits essais, qui en analysent les fondements. Toutefois, les facteurs d’explication auraient pu être hiérarchisés, et les schémas systémiques davantage commentés. La troisième partie met bien en avant l’importance de la formation agronomique dans l’émergence de l’agriculture durable. On y perçoit l’action des enseignants comme celle des groupes qui se constituent alors et qui se prolongent par des réseaux : il y a là, selon Jean-Baptiste Humeau, constitution de capitaux sociaux fondamentaux dans la diffusion des innovations.

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André Gasson justifie ses choix cartographiques. Il relativise la notion de sujet à la mode en rappelant qu’au cours des six années de sa recherche, le « développement durable » a progressivement été remplacé par la « décroissance soutenable ». La présentation de l’appareil méthodologique n’a pas été développée en raison de pratiques surtout pragmatiques. Le recours aux articles de presse, destinés à un public peu au fait des pratiques agricoles, évite de reformuler des informations multiples portant sur la plupart des éléments du contexte de l’étude. Enfin, au vu de l’expérience de terrain, les proximités spatiales autorisent des solidarités mais souvent limitées, du fait de la diversification des activités agricoles : la continuité spatiale des pratiques peut se trouver rompue par la présence d’exploitations spécialisées, tels les haras.

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Yves Dupont, professeur de sociologie, chercheur à l’inra de 1975 à 1990, a été associé à l’émergence de la réflexion relative au développement durable en agriculture. Il souligne d’emblée tout l’intérêt qu’il a pris à la lecture de la thèse. Ce qui s’impose d’abord, c’est la connaissance approfondie qu’André Gasson a progressivement acquise de l’agriculture et de son histoire, qu’il s’agisse de la Basse-Normandie ou des enjeux globaux pour les générations futures. Il apprécie l’aisance et la précision dans la présentation des problèmes agronomiques, zootechniques, sociaux, environnementaux et esthétiques engendrés par le « productivisme ». Pour lui, de ce point de vue, l’essai est réussi et aboutit à la mise en évidence des raisons pratiques pour lesquelles le projet d’industrialisation de l’agriculture n’était pas durable : altération de la qualité des sols, pollution des nappes phréatiques, réduction de la biodiversité, désertification des campagnes, saccage des paysages, surendettement, faillites, stress et dépressions conduisant au suicide d’agriculteurs en difficulté, solitude voire isolement, célibat contraint, déstabilisation des pays « émergents » ou « peu développés » incapables d’affronter des formes d’échange inégal du fait du dumping, etc. De la même manière, le texte fourmille d’exemples bien choisis de solutions alternatives en matière d’organisation de la production, de formes de diversification, de coopération, d’aménagement du territoire, de propositions émanant de syndicats, d’associations et de réseaux internationaux (Via campesina) en matière de développement durable. Il lui semble néanmoins que cette thèse aurait encore gagné en rigueur par une détermination plus précise du cadre politique, social, historique et anthropologique au sein duquel se situait son objet. Si, en effet, le texte regorge d’informations et d’analyses à caractère technico-économiques, la partie consacrée à l’état de l’agriculture bas-normande aurait gagné à être davantage articulée au contexte favorable ou au contraire limitant, des évolutions vers la durabilité agricole.

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Comment comprendre que, en dépit des multiples critiques émanant de chercheurs de l’inra, d’agronomes éminents (René Dumont), d’universitaires (géographes, historiens, économistes, sociologues), de paysans ou d’agriculteurs (Bernard Lambert, André Pochon, Guy Le Fur) et de « citoyens », ce modèle ait pu se perpétuer par un extraordinaire déni de réalité malgré la connaissance qu’on avait acquise de ses terribles effets négatifs, et ce avec le consensus partagé entre libéraux et marxistes (partis de droite et de gauche), jusqu’aux années 1990 au moins, sur la même conception du développement ?. De telles interrogations auraient pu rendre plus palpable le fait que la passion pour les artifices et la volonté de nous rendre « comme maîtres et possesseurs de la nature » risquaient depuis une bonne vingtaine d’années de s’accompagner d’effets particulièrement négatifs.

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Robert Hérin, président du jury, présente l’intérêt de cette recherche : une thèse qui donne à réfléchir et à discuter et dont l’apport sur la question est majeur. Informations qui autorisent un double point de vue : celui du développement de l’agriculture durable et de son enracinement dans des espaces grâce à un cheminement peu habituel, recourant à des études fines, y compris dans les relations entre restauration collective et agriculture productiviste. Il rappelle aussi l’intérêt de l’inventaire des structures associatives qui « tournent autour » de la question du développement durable et des cartes dont l’exploitation méritait de plus amples développements. Sans être partisane, la thèse d’André Gasson est celle d’un chercheur impliqué, d’un acteur politique et syndical. La soutenance invite à aller au-delà du texte qui ne distingue pas formellement, dans les deux premières parties, ce qui relève des citations et de la position propre de l’auteur. Quelle est donc la thèse défendue ? Quelle est la position du chercheur ? La partie consacrée à la Basse-Normandie propose des apports nouveaux et intéressants : les cartes des handicaps apparaissent en creux comme un inventaire de situations favorables au développement d’une agriculture durable, les handicaps étant source d’innovation. On peut également se demander en quoi cette thèse est porteuse d’informations sur la territorialisation à travers les réseaux, sans pour autant dire « comment ça vit à l’intérieur ». La dimension sociale est rarement creusée : les statuts conjugaux, les revenus apportés par le conjoint sont un peu oubliés. Pour résumer, Robert Hérin souligne qu’il a apprécié l’importance des informations dont il est sûr qu’elles seront réutilisées, qu’il est convaincu que c’est une thèse qui suscite la réflexion et la discussion et qu’elle permettra au candidat d’aller plus loin pour dessiner plus clairement ce que sont les perspectives du développement durable en Basse-Normandie.

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Après délibération André Gasson reçoit le titre de Docteur de l’Université de Caen Basse-Normandie, le président du jury rappelle que les doctorats ne font plus l’objet de mention mais précise que le jury tient à ce qu’apparaisse dans le rapport qu’il s’agit d’un travail très honorable.

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En résumé, la thèse d’André Gasson renouvèle, par sa connaissance fine du terrain observé et par le choix des indicateurs retenus, les études sur la question des pratiques agricoles innovantes. Son approche du développement durable ou de la décroissance soutenable incite à un traitement multiscalaire des faits agricoles et pose la question de l’importance de la formation tant du point de vue de la transmission des savoir-faire que de la constitution de réseaux associatifs dans la maîtrise raisonnée des techniques de production. Travail original s’appuyant sur des travaux antérieurs, il constitue lui-même une ouverture pour des études à venir.

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Rémi Rouault

Plan de l'article

  1. Carole Puig, Les Campagnes roussillonnaises au Moyen Âge : dynamiques agricoles et paysagères entre le xiie et la première moitié du xive siècle, thèse de doctorat d’histoire, Université de Toulouse-Le Mirail, 14 avril 2003
  2. André Gasson, Le Développement agricole durable. Fondements théoriques et éclairage bas-normand, thèse de doctorat de géographie, Université de Caen, 3 novembre 2003, 451 pages + 179 pages d’annexes

Pour citer cet article

« Soutenances de thèses », Histoire & Sociétés Rurales 2/2003 (Vol. 20) , p. 264-272
URL : www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2003-2-page-264.htm.


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