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Histoire & Sociétés Rurales

2003/2 (Vol. 20)

  • Pages : 272
  • ISBN : 2868478131
  • Éditeur : A.H.S.R.


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Amendant récemment la position de Pierre Goubert sur « l’enracinement au village natal », Alain Croix défendait un fait éclatant dans la France d’Ancien Régime, « l’ouverture des villages sur l’extérieur », une position affirmée aussi par Paul-André Rosental qui insiste sur le « primat de la mobilité rurale » [1]  Goubert, 1954, p. 83-93 ; Croix, 1999 ; Rosental, 1999,... [1] .

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Cette thèse permit alors de replacer le problème de la mobilité au cœur des préoccupations de la communauté scientifique des historiens. Récemment, Jean-Pierre Poussou a rappelé ainsi que les migrations relevaient essentiellement de déplacements de courte distance [2]  Poussou, 2002. [2] . Dans ces colonnes, la contribution de Jacques Dupâquier est venue enrichir la discussion en appelant à la distinction entre migrations et mobilité habituelle établie dans le cadre de l’espace de vie qui ne se réduit pas au seul village [3]  Dupâquier, 2002, p. 121-135. [3] .

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De fait, ce débat soulève indirectement le problème qui avait été au centre de la thèse d’Anne Jollet [4]  Jollet, 2000. [4] , à savoir les relations sociales entretenues par les habitants des campagnes. Loin d’être des unités indépendantes, les individus s’insèrent dans un microcosme social qui se définit par des échanges de toutes natures, sociaux, familiaux, économiques, culturels. Pour pénétrer ce terrain, notre enquête privilégie les actes de vente passés devant les notaires royaux de la ville de Cambrai et les échevinages ruraux tenus par les seigneurs : en tout, plus de 5 200 actes depuis 1681 jusqu’en 1791 [5]  À partir d’un sondage de 24 années dispersées à raison... [5] .

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Pourtant, ce matériau des ventes n’est pas exempt de critiques. De fait, la transaction demeure un acte ponctuel ; une fois l’opération effectuée, les intéressés, qui ne se doivent plus rien l’un à l’autre, peuvent ne plus jamais être amenés à opérer ensemble. Bref, la signature de l’acte de mutation ne relève pas nécessairement de rapports habituels entre les individus. Convenons également que la signature du contrat de vente n’imposait pas nécessairement une rencontre effective entre les contractants qui pouvaient se faire représenter par acte de procuration, mais cette pratique demeurait rare si l’on s’en tient au contenu des actes passés devant les notaires royaux de Cambrai dont 0,2 % seulement de l’activité portait sur la conclusion de procuration.

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En outre, les relations foncières des villageois n’étaient pas forcément le fruit du hasard. Par-delà leur fonction de scribe couchant par écrit les contrats, les notaires arrangeaient en effet les rencontres entre le vendeur et l’acheteur ; par la somme de connaissances accumulées sur la société environnante lors de la signature des actes économiques, financiers et familiaux, ils étaient en mesure de repérer les candidats offrant les meilleures garanties pour acheter un bien-fonds abandonné par l’un de leurs clients habituels [6]  Le rôle d’intermédiaire des notaires sur le marché... [6] . De même, si le xviiie siècle vit s’imposer le marché libre des biens fonciers [7]  Delille, 1985, p. 347-360. [7] , une partie des ventes était encore réduite à de simples transmissions des propriétés à l’intérieur du lignage familial ; le jeu du marché faisait alors intervenir des solidarités familiales qui excluaient les acteurs étrangers. Existait ainsi un double marché, l’un tourné vers la transmission familiale des propriétés, l’autre libre, c’est-à-dire mettant aux prises indistinctement tous les acteurs sans qu’interfèrent entre eux des relations de parenté proche ou lointaine.

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Enfin, même si la terre, but principal de toute épargne et fondement de la fortune, était le principal objet d’échanges immobiliers dans les campagnes, une partie seulement du corps social y était impliquée. En dehors des exclus pour cause de pauvreté, ne négligeons pas les propriétaires surtout attachés à la conservation et la transmission successorale de leurs biens ; eux non plus n’apparaissaient normalement pas dans les actes de vente, sauf s’ils y étaient contraints.

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Pourtant, malgré les limites de la documentation, les lignes qui suivent veulent appréhender la sphère des relations foncières des villageois cambrésiens au xviiie siècle. Certes les ventes interviennent assez rarement dans le cours d’une vie, mais elles rendent compte des comportements des hommes dont les interventions foncières s’inscrivent dans des logiques de proximité géographique et de relations sociales privilégiées. La représentation de l’espace, borné par les problèmes de transport, n’est pas la même pour tous : si le journalier travaille son lopin de terre au plus près de sa résidence, le propriétaire non exploitant n’a pas ces contraintes même si l’efficacité comptable lui impose de connaître de près ses bailleurs ; la mobilité des familles influe également sur la disposition spatiale des propriétés. En outre, les ventes sont symptomatiques non seulement de la hiérarchie sociale puisque tous les individus n’ont pas les moyens de posséder les biens-fonds les plus onéreux, mais aussi du comportement des différentes classes d’âge : le marché est lié aux cycles de vie.

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Le choix d’une base géographique large, en l’occurrence le Cambrésis d’une superficie de 87 371 ha [8]  Dieudonné, 1804, p. 13. [8] , permet d’inscrire les relations foncières des contractants dans des espaces ruraux divers. Éloignée du « village immobile » [9]  Bouchard, 1972. [9] de Sologne, cette province n’ignore pas le circuit des trafics marchands inter-régionaux. Cette « autre Beauce », décrite par le sieur Nomis en 1714, était dominée par de puissantes censes ecclésiastiques insérées, très comparables aux fermes d’Île-de-France [10]  Eeckman, 1896, p. 32 ; Moriceau, 1994, p. 638-662. [10] , et pleinement intégrées dans l’économie de marché. La frange orientale de la province, moins fertile, était également irriguée par les circuits commerciaux grâce à la dissémination du travail textile dans les campagnes [11]   Guignet, 1977 ; Vardi, 1993 ; Terrier, 1996. [11]  ; les mulquiniers, fabricants de toiles fines attachés à des marchands installés en ville, étaient intégrés dans les flux d’échanges dont les nœuds étaient Valenciennes et Saint-Quentin, dans une moindre mesure Cambrai.

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À partir de l’exemple du Cambrésis, trois objectifs nous semblent importants : la fréquence des ventes qui offrent peu d’occasions d’échanges entre contractants ; les liens de proximité géographique ; l’éventail des relations sociales nouées lors de la signature de l’acte de vente.

Carte 1 - Localisation des villages étudiésCarte 1

Le marché foncier offre peu d’occasions d’échanges interpersonnels

Des transactions peu nombreuses

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Lestée d’une forte propriété ecclésiastique [12]  Le clergé détenait une forte, voire très forte proportion... [12] , par nature gelée, dominée par des censes dont les propriétaires ne souhaitaient aucunement remettre en cause l’unité par diverses ventes, cette province était réputée pour sa faible mobilité foncière limitée à 0,12 % des superficies par an. Souffrant des mêmes pesanteurs que dans la Hesbaye liégeoise où le marché foncier ne mettait en branle que 0,2 % des superficies totales chaque année [13]  Servais, 1994, p. 120. [13] , le sol des campagnes cambrésiennes changeait de mains à un rythme beaucoup plus faible que dans l’espace ligérien où la redistribution des richesses foncières se déroulait suivant une cadence de 0,85 % par an à la fin de l’Ancien Régime [14]  Jollet, 2000, p. 237. [14] .

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Toujours est-il qu’il est préférable de recourir à un autre indicateur pour mesurer l’intensité des échanges, le nombre d’actes par feu. Une telle opération doit être effectuée pour un laps de temps court, en l’occurrence le milieu du xviiie siècle pour lequel nous disposons d’un état général des populations du Cambrésis en 1746 [15]  Arch. dép. Nord, C 5444, Etat général des paroisses... [15] . Les résultats sont sans appel, les Cambrésiens contractaient peu de ventes : chaque année, ils signaient en moyenne 0,06 acte par feu. Comme dans le Narbonnais où cette proportion tombait en deçà de 0,05 acte [16]  Larguier, 1989, p. 386. [16] , signer un contrat y était assez rare. En revanche, la fréquence des ventes était plus grande dans le bureau de Maintenon où environ 0,11 acte par feu était contracté chaque année, et dans la région d’Amboise où les opérations de vente se réalisaient à la vitesse de 0,1 acte par feu, compte tenu de l’activité du marché immobilier urbain [17]  Béaur, 1984, p. 48-54 ; Jollet, 2000, p. 221-222. [17] .

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Nombre d’éléments justifient la faible intensité des échanges sur le marché foncier cambrésien. À l’évidence, la structure de la propriété et de l’exploitation impose à la terre une faible cadence de rotation. De fait, la propriété mainmortable, « môle solide, et non morcelable, ou peu morcelable » s’étendant sur 40 % du sol, était placée en dehors du circuit des échanges onéreux [18]  Le Roy Ladurie, 1975, p. 420-421 ; Lefebvre, 1972,... [18] . La pratique du « mauvais gré », consistant en un droit d’exploitation des fermiers se rendant presque inexpugnables auprès des gros propriétaires placés en quelque sorte à la tête d’une « propriété fictive » [19]  Gallet, 1999, p. 120-123 [19] , freinait l’activité du marché foncier. Dès lors, une frange relativement réduite du sol revenait à de petits propriétaires nombreux. Les rôles du vingtième royal de 1750 évaluent à 21 % la part des terres s’inscrivant dans les propriétés inférieures à 5 ha [20]  Vigneron, 2001, p. 437-442. [20] . Or, cette petite propriété est connue comme étant motrice dans le mouvement des biens-fonds.

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Toutefois, à l’intérieur du Cambrésis, très inégale était la fréquence des ventes d’une paroisse à une autre. Il est bien difficile d’en déceler une raison principale dans la mesure où le contexte socio-économique est très fluctuant. Peut-on considérer, comme le prétend Dominique Zumkeller pour la province de Genève, que la fluidité du marché grandissait à mesure qu’on s’éloignait de la banlieue des villes pour pénétrer la campagne qui trouvait par la vente un moyen efficace de se procurer du numéraire [21]  Zumkeller, 1992, p. 141-142. [21] ? Sans doute, si on considère les villages périurbains de Cantaing ou de Proville, mais l’intensité des échanges s’accélérait à l’inverse pour Rumilly et Cauroir qui jouxtaient pourtant la ville de Cambrai. Il faut peut-être alors admettre définitivement le lien défendu par Didier Terrier entre le dynamisme des échanges et l’activité proto-industrielle [22]  Terrier, 1996, p. 122-123. [22] . À l’évidence, les ventes se concentraient dans la principale zone d’essaimage de la manufacture rurale. Cependant, l’espace proto-industriel n’était pas uniformément marqué par d’intenses échanges. Bref, l’activité textile dans la campagne cambrésienne ne constituait pas un élément systématique d’explication de l’inégale fréquence des ventes dans la mesure où interférait la taille des exploitations. Ici comme dans la région rennaise, l’intensité des échanges est le corollaire de la taille médiocre des exploitations [23]  Jarnoux, 1996, p. 255-263. [23] . Ainsi, la multiplicité des causes rend difficilement intelligible l’inégale intensité des échanges d’une paroisse à une autre.

Des échanges marqués par une forte saisonnalité

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Les différentes périodes de l’année n’étaient pas également propices à transiger, et donc à nouer des liens entre vendeurs et acheteurs. De fait, moins accusés que sur le marché foncier du bureau de Maintenon, les écarts, de un à quatre, sont profonds entre les mois de plus forte et de plus faible activité du marché [24]  Béaur, 1984, p. 59-64. [24] . Mais, par delà ce contraste mensuel, ce sont de véritables oscillations saisonnières que dessine la ventilation des 5227 actes de vente au cours de l’année.

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Amorcée en juin, la dépression de l’activité foncière se poursuit jusqu’au mois d’août, point focal d’une saison estivale peu encline à la multiplication des contrats de vente qui atteignent là un niveau plancher ; malgré la reprise des affaires, le mois de septembre montrait une activité toujours faible. C’est alors la saison des grands travaux agricoles qui mobilisaient la plupart des énergies des villageois ; occupés à la moisson ou au contrôle des revenus du sol, propriétaires fonciers et paysans n’avaient plus guère le loisir de passer dans l’étude du notaire. Passé cette époque, les échanges se multipliaient rapidement dès le mois d’octobre. Non seulement l’inactivité relative des paysans pendant les saisons automnale et hivernale leur permettait de s’éloigner de leurs exploitations, mais en plus les laboureurs et fermiers tiraient partie de la vente des blés sur les marchés pour grossir leur trésorerie. Ainsi, le rythme mensuel des ventes dans le Cambrésis ne s’éloigne pas du modèle beauceron de saisonnalité des transactions [25]  Béaur, 1984, p. 59-64. [25] .

Figure 1 - Mouvement mensuel des transactions sur le marché foncier du Cambrésis au XVIIIe siècle (en % du nombre des transactions)Figure 1
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Pourtant, le mouvement des transactions n’était pas seulement guidé par le calendrier des travaux agricoles ou le potentiel d’acquisitions, mais aussi par l’obligation de vendre.

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Ainsi, le calendrier des ventes reproduisait peu ou prou celui des semailles [26]  Moriceau, 1994, p. 440. [26] dont l’achat contraignait parfois les propriétaires à se délaisser d’une parcelle. Les paysans vendaient en effet avant de semer en mars et en octobre [27]  Dans le Cambrésis courait le proverbe : « All’ Saint... [27] . Du reste, c’est au printemps, en mars et avril notamment, que l’intensité des échanges était la plus forte. À cette époque de l’année, l’activité tournait aussi à plein dans le Cambrésis mulquinier dont les plus hauts niveaux de production intervenaient en mars [28]  Terrier, 1996, p. 124. [28] , comme le reconnaissait l’inspecteur Crommelin dans un courrier daté du 28 octobre 1770 :

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« Les achats recommencent dans le courant de janvier, mais bien faiblement, on ne peut les regarder bien établis qu’en mars [29]  Guignet, 1977, p. 169-173. [29] . »

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La vente de leur production textile aux négociants permettait alors aux mulquiniers d’entrevoir quelques opérations foncières. Les échanges demeuraient nombreux jusqu’en juin. Sans doute, certains vendaient-ils aussi en catastrophe un petit lopin de terre pour disposer de liquidités ; il fallait en effet passer l’obstacle de la soudure [30]  Pélaquier, 1999, p. 134-136. [30] et acquérir des outils agricoles en vue des gros travaux des champs.

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Ainsi, les relations foncières entretenues à l’occasion de la signature d’un acte de vente étaient non seulement peu fréquentes mais en plus conditionnées par des saisons plus ou moins favorables aux affaires. En ce sens, les villageois du Cambrésis étaient tenus aux mêmes règles que les autres paysans français. Leurs participations foncières devaient aussi prendre en compte les contraintes spatiales.

Le bassin foncier des villageois

L’ouverture limitée des relations foncières

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Avant le passage à l’économie de marché, l’autarcie parfaite n’était qu’un mythe pour des villageois intégrés dans les circuits d’échange que ce fût pour assurer leur ravitaillement en produits artisanaux ou pour vendre leur surplus de production [31]  Moriceau, 2002, p. 34-39. [31] . Les échanges fonciers rendent compte de cette ouverture relative sur l’extérieur. Effectivement, d’après la confrontation entre vendeurs et acheteurs, les acteurs du marché étaient d’une paroisse de résidence différente dans près d’un cas sur deux, 49,3 % des actes exactement. Apparemment, le degré d’ouverture était assez semblable dans la région d’Amboise où il était même de peu majoritaire [32]  Jollet, 2000, p. 285. [32] . Pourtant, les bureaux de Janville et de Maintenon présentaient des niveaux bien plus élevés d’extériorisation des échanges des villageois puisqu’un tiers seulement des opérations y mettait en contact deux indigènes [33]  Béaur, 1984, p. 130. [33] . C’est dire en fin de compte que les villageois du Cambrésis contractaient entre eux, à l’ombre de leur clocher, de nombreuses ventes ; le degré d’enracinement y était manifestement plus important que dans la Beauce.

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Il s’inscrit du reste dans un lent processus d’autonomisation des campagnes qui contredit l’ouverture inhérente au siècle des Lumières [34]  Audisio, 1998, p. 308-316. [34] . Les ruraux contrôlaient effectivement une part croissante des ventes contractées sur le marché foncier cambrésien [35]  Le marché foncier du Dunkerquois a enregistré un phénomène... [35]  : de 55 % des contractants au début de la décennie 1680, les acteurs ruraux en représentaient au moins trois sur quatre dans les dernières décennies de l’Ancien Régime. S’affirmant progressivement comme les premiers acteurs du marché foncier, ils eurent donc tendance à contracter entre eux. Ainsi, « l’entre soi » des villageois avait constamment augmenté à tel point que la part des horsains dans les actes des ruraux, forte de 47 % dans les trente dernières années de l’Ancien Régime, avait chuté de dix points depuis la fin du xvii e siècle ; les citadins notamment étaient de plus en plus en retrait, leur représentation ayant diminué de 20 % à 9 % en un siècle, confirmant pour le coup la tendance dessinée dans la région d’Amboise où le déclin de la participation des citadins à l’activité du marché foncier s’est poursuivi par-delà la période révolutionnaire [36]  Jollet, 2000, p. 304-307. [36] . Comme en Alsace, le lien foncier entretenu par les villageois avec l’extérieur a ainsi eu tendance à s’appauvrir avant le grand ébranlement révolutionnaire [37]  Boehler, 1995, p. 607. [37] .

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Pour autant, l’intériorisation des échanges fonciers était à géométrie variable. Indéniablement, la proportion des horsains s’élevait lorsque le non-résident était vendeur. Cette situation n’est à vrai dire pas illogique dans la mesure où les biens-fonds éloignés de la résidence du propriétaire sont mal surveillés et donc mal gérés. Mieux valait alors se débarrasser d’une telle propriété, quitte à réinvestir les liquidités reçues dans l’acquisition d’un bien rural plus proche.

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Localement, l’ouverture des relations des villageois avec des opérateurs fonciers non-résidents augmentait à l’approche des villes. On pénétrait alors les terrains de conquête des citadins. Nécessairement, les villageois devaient transiger avec ces intervenants extérieurs issus de la ville. Toutefois, la zone ainsi dessinée n’excédait guère 10 km autour de la ville, l’expansion immobilière des populations urbaines s’inscrivant, comme dans le Forez [38]  Garnier, 1982, p. 265-269. [38] , dans un cercle étroit autour de leur domicile. Elle était même à géométrie variable suivant l’importance de la ville. Ainsi, dans le Catésis, l’espace d’ouverture relationnelle des villageois ne s’étendait qu’aux paroisses strictement limitrophes du terroir de la petite ville du Cateau, placée à la tête d’une microrégion qu’elle polarisait [39]  Dontenwill, 1997, p. 260-277. [39] . En revanche, il grossissait au delà de ces premières localités dans la région proche de Cambrai. Cette situation est à l’image de l’inégale capacité de rayonnement foncier des différents types de villes [40]   Antoine, 1994, p. 141-146 ; Jarnoux, 1996, p. 263-281 ;... [40] . Toujours est-il que l’importance de la micro-propriété, pourtant décisive dans la domination des autochtones [41]  Béaur, 1984, p. 131. [41] , était contrecarrée dans la zone de proximité urbaine. L’extériorisation des relations foncières semblait également grandir dans les paroisses présentant un vaste terroir. Ce principe proposé par Anne Zink semble se vérifier dans la zone méridionale du Cambrésis [42]  Zink, 1969, p. 156. [42] . Dans les villages de Marcoing, de Masnières ou de Crèvecœur, il y avait suffisamment de terres pour que les résidents en abandonnassent une partie à de multiples forains.

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A contrario, les habitants des bourgs et gros villages, en l’occurrence Catillon à l’extrémité orientale du Catésis et Iwuy au Nord, parvenaient à marginaliser le poids des forains dans les transactions qu’ils contractaient. Effectivement, dans plus de sept cas sur dix, l’acte de vente y mettait en relation deux indigènes. Dans ces paroisses plus peuplées, il était sans doute aisé de trouver le partenaire d’une opération foncière au sein de la population locale. Cette facilité était en outre accentuée par l’existence d’une petite bourgeoisie du négoce et de l’office capable d’empêcher l’irruption de horsains dans l’appropriation des terres [43]  La notabilité bien représentée dans le bourg beauceron... [43] . Moins peuplés, les villages proto-industriels paraissaient en général favorables à l’amenuisement des relations foncières avec les « étrangers ». Ici, les mulquiniers, constitués en « classe moyenne » [44]  Terrier, 1996, p. 138-144. [44] , présentaient une attitude très dynamique à l’égard de la terre, les surplus de revenu fournis par le travail textile leur permettant d’être présents parmi les acquéreurs dès lors qu’une parcelle se libérait à proximité.

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Enfin, comme la Loire isolait les paroisses les unes des autres dans le bureau d’Amboise [45]  Jollet, 2000, p. 285. [45] , les massifs boisés du Cambrésis méridional coupaient certaines localités de leurs voisines, appauvrissant du coup leur champ relationnel. Ce contexte naturel était particulièrement flagrant pour les villages de Walincourt et de Dehéries coincés en fond de clairière par les bois d’Esnes et d’Elincourt ; la situation n’était guère différente pour Busigny située non loin de là.

Des relations extérieures de proximité

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Pour porter à notre connaissance l’origine géographique des contractants non indigènes, reprenons la méthode proposée par Anne Jollet [46]  Ibid., p. 280-281. [46] .

Carte 2 - L’enracinement des paroisses rurales du Cambrésis (1681-1791)Carte 2
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Elle distingue quatre cercles d’éloignement, celui de la proximité immédiate pour les paroisses strictement limitrophes, celui de la proximité pour les villages bordant immédiatement le premier cercle, l’aire des autres paroisses de la province, et enfin les localités extra-provinciales. Nous doublons aussi ce dispositif en distinguant citadins et ruraux.

Tableau 1 - Résidence des contractants forains en relations avec les villageois (1681-1791)Tableau 1
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Les villageois opéraient au sein même du monde rural. En effet, en cumulant les transactions signées entre deux résidents d’un même village et celles conclues avec les habitants d’une autre localité rurale, c’était environ 85 % des actes de vente qui étaient passés entre campagnards. Cette mesure confirme l’autonomie foncière des campagnes dauphinoises dont les acteurs rassemblaient 80 % des intervenants du marché [47]  Favier, 1987, p. 329-330 ; Id., 1993, p. 198-199. [47] , tout comme dans le bureau de Ribemont situé à proximité de Saint-Quentin [48]  Terrier, 1996, p. 120-121. [48] . Les habitants de la campagne jouaient ainsi un rôle moteur dans l’activité du marché foncier, profitant non seulement de leur proximité par rapport aux biens mis en vente, mais aussi de l’atonie des citadins cambrésiens dont la langueur à participer activement au mouvement des biens-fonds tenait tout autant à l’incapacité de la cité archiépiscopale à polariser l’ensemble de l’espace provincial et à la nature des propriétés vendues dont la petite taille n’intéressait guère les rentiers du sol désavantagés en outre par le système de publicité de la vente qui circulait surtout dans le voisinage par voie orale [49]  Giovanni Levi note que « dans un marché sans demande,... [49] .

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Ces relations à l’intérieur du monde rural s’effectuaient en outre dans le cadre du voisinage [50]  En Bretagne, la distance moyenne séparant prêteurs... [50] . Près de 58 % des opérateurs extra-résidentiels des villageois s’inscrivaient effectivement dans les deux premiers cercles de proximité. C’est dire à quel point le rayon d’opération des campagnards était particulièrement corseté, près de 80 % de leurs contacts s’opérant dans leur paroisse de résidence et dans les localités les plus proches. En revanche, les forains étrangers au Cambrésis étaient nettement minoritaires. Les ruraux y dominaient ; il s’agissait en fait des frontaliers régnicoles dont les opérations allaient au delà des limites provinciales. Mais, comme l’affirme Gérard Béaur, dès lors que ces forains s’éloignaient de la province cambrésienne, ils étaient surtout citadins [51]  Dans la Beauce, on constate également qu’« à la différence... [51] , résidant plutôt dans les capitales régionales comme Arras ou Lille, voire dans les grandes métropoles européennes. Certes, rares étaient les actes mettant aux prises un villageois avec un Parisien, voire avec un étranger de Londres ou d’Amsterdam, mais, comme le faisait remarquer Alain Croix [52]  Croix, 1999, p. 118. [52] , « plus que le nombre de rapports avec l’extérieur, importe l’existence de ces rapports ». En l’occurrence, quoique marginales, ces relations témoignaient de l’existence de contacts économiques entre une campagne industrieuse et des villes organisatrices des activités manufacturières. Elles rendent compte également des flux migratoires qui irriguent les villes dont les nouveaux venus abandonnent les biens détenus dans leur contrée d’origine. Toujours est-il que, par delà cette réalité culturelle, l’espace foncier des villageois s’inscrit ordinairement dans un cercle étroit qui dépend largement du lien existant entre la propriété à exploiter et les paysans qui avaient tout intérêt à disposer de parcelles peu éloignées de leur résidence.

Le territoire foncier des campagnards

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L’appréciation des distances séparant l’acheteur et le bien mis en vente rend compte du bassin foncier des paroisses rurales puisque les parcelles acquises correspondent à des propriétés vouées à l’exploitation. En revanche, de nombreux propriétaires abandonnaient des biens devenus éloignés de leur résidence suite à un déplacement inscrit dans le cadre de la « micro-mobilité ». C’est dire qu’en ne retenant que les actes d’acquisition, nous écartons les circulations de propriétés consécutives aux mouvements migratoires. L’aire foncière ainsi dessinée s’appuie sur l’analyse d’un sondage de 1 521 achats réalisés par les résidents des villages dont le nom débute par les lettres A, B ou C. Au total, 29 localités rurales sont visitées.

Tableau 2 - Éloignement entre villageois et biens acquis (1681-1791)Tableau 2
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Comme en Bretagne [53]  Dans la campagne bretonne, l’emprise foncière des petits... [53] , les bassins fonciers des villages du Cambrésis étaient pour le moins très cloisonnés. Ceux-ci s’organisaient autour du noyau central de la paroisse résidentielle qui accueillait plus de huit acquisitions des indigènes sur dix. À l’évidence, l’attrait représenté par un bien foncier grandissait pour les ruraux à mesure que celui-ci se trouvait proche d’eux… son utilité aussi, surtout pour ceux qui l’exploitaient et qui avaient donc intérêt à se rendre le plus rapidement possible, et à moindre frais, sur place. Il est vrai que les distances interdisaient souvent de cultiver des lopins éloignés les uns des autres, et particulièrement de veiller aux récoltes. Pourtant, cet enracinement y était nettement plus prononcé que dans la région ligérienne où moins de 60 % des acquéreurs intervenaient dans le lieu où ils vivaient [54]  Jollet, 2000, p. 287-288. [54] .

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Au demeurant, les investissements exogènes des villageois cambrésiens augmentaient dans les paroisses présentant peu de terres à acquérir. Cela valait bien entendu pour les localités au territoire maigre, comme Caullery dont la superficie totale n’atteignait même pas 250 ha. Mais, là où les biens ecclésiastiques étaient nombreux, les villageois achetaient aussi plus massivement à l’extérieur de leur paroisse de résidence. La forte présence de la propriété du clergé qui accaparait pas moins de 70 % des terres à Crèvecœur obligeait ainsi nombre de villageois à s’intéresser aux terroirs voisins, moins de quatre acquisitions sur dix portant sur la paroisse de Crèvecœur.

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En revanche, que la localité fût vaste, comme celle de Catillon et les investissements fonciers portaient largement sur place. Effectivement, les parcelles étaient suffisamment nombreuses pour ne pas être contraints de disposer de biens étrangers. C’est pourquoi la presque totalité des achats réalisés par les Catillonnais avait lieu sur le terroir du bourg.

Carte 3 - Le bassin foncier de quelques paroisses rurales du Cambrésis (1681-1791)Carte 3
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Au-delà de ce noyau paroissial où se concentrait l’essentiel de l’attention des acquéreurs résidents, le cercle de dispersion des biens acquis se circonscrivait généralement aux localités limitrophes [55]  Dans le Languedoc, la moitié des forains intervenant... [55] . Il est vrai que les exploitants du sol devaient également réunir les meilleures conditions de culture et de productivité du travail en concentrant leurs parcelles le plus près possible de leur résidence pour réduire l’espace parcouru, nécessairement restreint compte tenu des limites imposées par les moyens de transport [56]  Sur les liens entre concentration foncière et productivité... [56] . En ce sens, plus qu’un strict repliement sur leur paroisse, les acquéreurs du marché agissaient dans le cadre de microrégions regroupant souvent moins de cinq paroisses qui composaient leur espace foncier.

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Cet espace foncier n’était pourtant pas strictement concentrique en ce sens qu’à distance égale de la résidence de l’acquéreur, les paroisses n’attiraient pas également les investissements fonciers. Ainsi, l’accessibilité, c’est-à-dire la nécessité d’emprunter tel ou tel chemin, commande largement les orientations spatiales des achats. À cet égard, les interventions des habitants de Crèvecœur sont guidées par les rives de l’Escaut qui traversent les paroisses de Masnières, Banteux et Honnecourt. La plasticité des zones d’intervention rurale est également fonction de l’espace polarisé par la ville à l’intérieur duquel rares sont les acquisitions extra-résidentielles des villageois. Que ce fût pour Bantigny ou pour Abancourt situés à 6-7 km au Nord de Cambrai, la localisation des achats était symptomatique : à défaut d’investir beaucoup vers le Sud, leurs habitants s’orientaient de préférence en direction de Fressies et d’Hem Lenglet situés au Nord, le long de la Sensée.

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En définitive, l’espace foncier des villageois du Cambrésis obéit à une organisation qui n’est pas propre à cette province de la France du Nord. La proximité s’impose forcément à tous dans la mesure où l’exploitation et la gestion d’un bien foncier exigent quasiment de l’arpenter quotidiennement. Certes, les gens de la campagne peuvent contracter avec des individus éloignés de leur bassin foncier, y compris des étrangers, mais ces occasions sont peu fréquentes, voire exceptionnelles. En revanche, le cloisonnement des villages du Cambrésis ne laisse pas de surprendre dans une province traversée par les courants commerciaux inter-régionaux où les conditions naturelles du relief ne constituent pas un obstacle important aux relations foncières des gens des campagnes. Sans doute faut-il rechercher la cause de cette contradiction dans l’organisation originale de l’authentification des actes qui n’était pas le monopole du notaire royal. Certes, l’institution notariale s’établit dans le Cambrésis conformément à la déclaration du 25 mars 1693, mais elle était concurrencée dans la sphère des transactions foncières par les juridictions seigneuriales auxquelles le Roi reconnut, par les lettres patentes du 24 mai 1777, autorité pour authentifier les actes de mutation de biens sans que les habitants du Cambrésis fussent obligés d’établir leurs contrats devant les notaires royaux [57]  Vanberkel, 1977, p. 667-689. [57] . En ce sens, le Cambrésis a échappé à la dilatation des liens fonciers apportée par l’affirmation du rôle des notaires royaux dans la mesure où la publicité de la vente et l’authentification des contrats dépendaient des juridictions seigneuriales locales, et non d’agents publics investis par le pouvoir central [58]  À Paris, « plus le notaire s’affirme, plus les liens... [58] .

Opérations foncières et contractants villageois

La sphère sociale des contractants ruraux

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L’impact social du marché foncier est réel puisqu’il fait se rencontrer plusieurs individus. Pourtant, le fait d’acheter ou de vendre est un acte manifestement individuel. Exceptionnelles sont en effet les mutations conclues par plusieurs individus associés. Certes, dans les gestes de vente, ces cas de figure sont plus nombreux, mais on n’en dénombre que 7,2 % de l’ensemble, c’est-à-dire moitié moins que dans la région d’Amboise [59]  Jollet, 2000, p. 198-213. [59] . Il s’agit alors de propriétaires, probablement liés par des liens familiaux, qui liquident un patrimoine indivis. En revanche, les interventions à plusieurs n’apparaissaient que dans 3,5 % des achats. Ces opérations rares étaient le résultat d’un choix mûrement réfléchi pour exploiter en commun une parcelle de terre ou acquérir une propriété qu’on n’aurait pas pu acheter seul.

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Toujours est-il que l’activité du marché foncier dépendait toujours d’une minorité de la population. Avec seulement 10 contractants d’Abancourt signant en 1751-1752, c’était effectivement 10 % des feux qui étaient concernés par les échanges fonciers. En revanche, dans le village proto-industriel de Clary, l’extension sociale du marché s’accroissait jusqu’à toucher plus de 31 % des ménages. Pourtant, il suffisait, au pire, de 10 années pour que tous les ménages d’une paroisse fussent vendeurs ou acheteurs d’un bien foncier. C’est dire à quel point la population rurale était résolument portée à se rencontrer dans les études notariales pour y contracter des ventes.

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En son sein, les paysans étaient bien entendu les plus nombreux… et de loin puisque près de neuf contractants sur dix exploitaient le sol [60]  La prééminence des paysans dans les opérations foncières... [60] . Qui sont ces paysans s’activant sur le marché foncier ? Compte tenu de la sécheresse des actes de vente rédigés par les greffiers scabinaux, l’état social des contractants a été défini à partir de l’étendue des exploitations fournie par les rôles de vingtième royal du milieu du xviii e siècle. Comme en Alsace, laboureurs et fermiers étaient les plus actifs parmi les paysans au point de n’abandonner que 32 % des opérations aux paysans dépendants [61]  Dans la seconde moitié du xviiie siècle, 86 à 90 %... [61] . De ce point de vue, le marché de la terre dans le Cambrésis n’était guère « l’affaire de tous » contrairement à la situation dans la vallée de la Loire, que ce fût dans la région d’Amboise ou en Touraine où les journaliers, quoique sous-représentés, étaient presque aussi nombreux que les laboureurs dans les études notariales [62]  Jollet, 2000, p. 261 ; Id., 1997, p. 383-393 ; Maillard,... [62] . Toujours est-il que l’activité du marché était d’abord la grande affaire des petits propriétaires [63]  Dans le Domfrontais, la plupart des transactions, environ... [63] . Dans le bourg de Catillon, 9 opérateurs sur 10 étaient à la tête d’une propriété inférieure à 5 ha. Par delà la paysannerie, les artisans, essentiellement les mulquiniers, jouaient localement un rôle non négligeable dans l’animation du marché dont ils concentraient près de 7 % des actes. Bref, en dépit des inégales possibilités financières, aucune catégorie sociale ignorait totalement le marché foncier sur lequel on intervenait selon ses moyens. Pourtant, les échanges donnaient lieu à des liens fonciers assez ténus.

Tableau 3 - La sphère sociale des contractants de 1681 à 1791 (en %)Tableau 3
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Les villageois achetaient à tout le monde et tout le monde leur achetait. Ils étaient donc en contact avec toutes les catégories sociales. Seuls les journaliers présentaient un lien qui ne couvrait pas l’intégralité de l’éventail social puisqu’ils ignoraient les membres des deux ordres privilégiés. Du reste, clercs, nobles et journaliers étaient très régulièrement sous-représentés parmi les contractants en relation avec les acteurs ruraux du marché. Les raisons en sont différentes. En ce qui concerne les clercs [64]  Les institutions du Clergé étaient hors jeu dans le... [64] et les paysans dépendants, cet effacement tient à la maigreur de leurs propriétés ; non seulement ils avaient peu à vendre, mais aussi guère les moyens d’acheter fréquemment. Dans ces conditions, les occasions de les rencontrer étaient rares. En revanche, les circonstances étaient différentes pour la noblesse qui ne manquait pas de propriétés nombreuses. Leur retrait relatif tient principalement à leur stratégie de conservation patrimoniale sur leurs seigneuries et grands domaines. Du coup, leurs interventions sur le marché consistaient souvent en ventes de petites propriétés qui offraient des liquidités indispensables pour effacer les problèmes de trésorerie.

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Une tendance franche du marché foncier est de rapprocher les individus d’une même catégorie, aussi bien chez les paysans, ce que confirme la situation du Vannetais [65]  Dans le Vannetais, près de 65 % des héritages mises... [65] , que dans les autres milieux professionnels. Cette homogamie sociale était flagrante chez les artisans dont 62 % des contrats étaient signés avec un homme partageant cette condition. Pourtant, elle était minorée chez les journaliers et les fermiers, leur nombre réduit parmi les propriétaires fonciers, à cause de la modestie des moyens financiers pour les uns, d’une logique de domination sociale fondée sur l’exploitation pour les autres, les obligeant à entrer en relation avec d’autres milieux [66]  Jessenne, 1987, p. 175. [66] .

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Cela étant, des relations privilégiées se tissaient entre telle et telle catégorie. Les gens de service, marchands et officiers ruraux entretenaient des contacts nombreux avec les artisans ; cette propension n’est du reste guère éloignée de l’attitude de la bourgeoisie citadine que rend compte l’exemple des habitants du Forez [67]   Poujade, 1999, p. 83-86 ; Garnier, 1982, p. 127-1... [67] . Les fermiers, ainsi que les laboureurs, s’orientaient de préférence vers les gens de service et les artisans, les journaliers en direction des artisans. En revanche, en dépit des relations régulières de travail unissant journaliers et laboureurs, ceux-ci se rencontraient rarement dans les mutations foncières.

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Ainsi, les relations foncières dépendaient surtout des biens-fonds en circulation dans un marché socialement segmenté. C’est parce que les artisans et les journaliers achètent ou mettent en vente de petits lopins de terre que leur propension à contracter ensemble une vente augmente. En revanche, ils ne peuvent guère intervenir sur le segment onéreux du marché où les liens se tissent plutôt entre paysans aisés et bourgeois. Ce sont donc principalement les motifs économiques qui guident le lien foncier sur le marché. Toutefois, ces relations privilégiées peuvent être facilitées dans le cadre de la parenté.

Parenté et marché foncier

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L’articulation entre la parenté et la circulation des biens-fonds est désormais au cœur d’une littérature scientifique initiée par les historiens de la reproduction sociale. L’impact des relations intra-parentales a paru tel à Giovanni Levi que l’historien italien de la microstoria en vient à remettre en cause l’existence d’un véritable marché fondé sur la rencontre impersonnelle de l’offre et de la demande [68]  Levi, 1989, p. 97-138. [68] . Récemment, cette conception figée a fait l’objet d’une réinterprétation par Bernard Derouet démontrant la complexité du lien parenté – marché foncier selon les systèmes juridiques [69]  Derouet, 2001, p. 337-368. [69] .

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Dans le Cambrésis, les relations intra-parentales sont jaugées à la lumière des transactions foncières passées dans deux villages de 638 et 1800 habitants, Bévillers et Avesnes-lès-Aubert, dans la seconde moitié du xviii e siècle [70]  Arch. dép. Nord, L 6978, population du Cambrésis en... [70] . Certes, il n’est pas simple de reconstituer les familles au cours d’une période où les homonymies sont fréquentes. Mais, il reste certain qu’une part notable de la terre circulait à l’intérieur du milieu familial, témoignant de l’importance des liens de parenté dans les pratiques sociales des villageois [71]  Ces liens de parenté sont aussi vérifiés sur le marché... [71] .

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Si on considère les ventes réalisées entre personnes portant le même nom de famille et celles pour lesquelles les liens familiaux ont été définis précisément, ce sont 34 % des actes de mutation foncière qui étaient contractés dans le cadre familial. Cette proportion est certes bien plus faible que les chiffres avancés pour l’Angleterre médiévale [72]  Dans le village de Halesowen, 63 % des ventes contractées... [72] , mais elle demeure suffisamment importante pour s’interroger sur la validité du principe concurrentiel dans les échanges de terre. Ainsi se précise le circuit de la publicité de la vente qui passe en priorité par la parenté.

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Cependant, si les biens à vendre des villageois sont souvent proposés d’abord aux familiers, une hiérarchie des relations intra-parentales se dessine aisément. Manifestement, les vendeurs trouvaient en premier lieu preneur parmi les frères ou les sœurs. L’analyse microhistorique permettrait sans doute d’appréhender les motifs précis de cette orientation préférentielle par rapport au type de bien vendu, mais nul doute que cette circulation interne des biens fût pour partie consécutive au partage des biens patrimoniaux que le marché redistribuerait au mieux des intérêts de chaque héritier. Dans le même ordre d’idée, certaines ventes s’apparentaient à l’anticipation d’une succession, un parent choisissant de réaliser de son vivant le partage de ses propriétés. Par ailleurs, de telles dispositions, surtout lorsque le bien abandonné était la maison familiale, étaient parfois accompagnées de mesures de « sécurité-vieillesse », l’acquéreur s’obligeant à offrir le logis et la nourriture à son père. Cependant, les difficultés quotidiennes aggravées par la maladie et la vieillesse sont aussi à prendre en considération dans ce mouvement de vente de parents à enfants.

Marché foncier et relations inter-générationnelles

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L’investissement foncier serait guidé par les cycles de vie : il y a un âge pour acheter et un autre pour vendre comme il y a un âge pour épargner ou pour prêter. L’articulation avec l’épargne semble du reste solide : en effet, la plupart des acquisitions étaient payées au comptant en ponctionnant dans l’épargne lentement constituée [73]  À Valensole en Provence, trois acquisitions sur quatre... [73] . C’est donc en fonction de ce principe que les études notariales mettaient souvent en contact des individus de générations différentes. La base précédente des actes contractés par les habitants d’Avesnes-lès-Aubert et de Bévillers permet de le vérifier même si celle-ci, avec environ cinquante actes de vente, demeure étroite.

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En deçà de 25 ans, peu nombreux étaient les contractants alors même que cette catégorie d’âge représentait une part notable de la population. Les motifs de cette minoration sont multiples. Économique : la constitution de l’épargne, indispensable au projet d’acquisition, supposait une indépendance économique que les jeunes n’avaient pas forcément d’autant que le droit les considérait encore comme des mineurs. Démographique également : l’âge au premier mariage, qui intervenait tardivement vers 27-29 ans, inaugurait le temps des propriétaires puisque les parents apportaient quelques lopins de terre et autres biens mobiliers lors de la signature du contrat de mariage [74]  Dans le village de Sainghin-en-Mélantois, situé non... [74] . Compte tenu de l’amenuisement des effectifs au delà de 65 ans, le marché foncier mettait donc face à face des individus de 30 à 60 ans.

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L’attitude de ces acteurs divergeait peu ou prou selon leur âge. Manifestement, les hommes mûrs étaient plus nombreux parmi les vendeurs dont l’âge moyen de 45 ans était de cinq années supérieur à celui des acquéreurs. Il est vrai que, comme l’avait opportunément indiqué Gérard Béaur, avant de vendre, il faut avoir acheté ou hérité [75]  Béaur, 1991, p. 275-288. [75] . En outre, au delà de 45 ans, le besoin d’accumulation des biens s’estompait dans la mesure où la famille cessait de s’élargir [76]  Le taux de fécondité des femmes de Sainghin-en-Mélantois... [76] . Au contraire, la recherche d’une épargne-retraite pour les seniors, parfois incapables de poursuivre un quelconque labeur compte tenu de leur état physique, exigeait la mise en vente de parcelles ou l’acceptation de prêts financiers [77]  Dans la région de Château-Thierry, le prêteur moyen... [77] . En outre, l’abandon d’un bien immobilier était souvent l’ultime recours auquel les plus âgés, affaiblis financièrement par la dissolution du couple [78]  Viret, 2002, p. 181-200. [78] rechignaient pour disposer de subsistances. C’est dire que l’accumulation patrimoniale correspondait à la classe d’âge intermédiaire attachée à offrir des biens en succession à sa progéniture. Ce modèle n’est pas spécifique aux villageois du Cambrésis : dans le pays chartrain, les vignerons cessaient d’acheter après 55 ans [79]  Béaur, 2000, p. 130-132. [79]  ; sur les terres de la plaine de France, les Chartier arrêtaient leur processus cumulatif au-delà d’une vingtaine d’années de carrière [80]  Moriceau, 1992, p. 301-307. [80] .

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Dans ces conditions, le marché mettait en contact des individus d’âge différent. Certes, quelques contrats étaient signés par deux personnes de la même génération, mais il s’avère qu’en moyenne, l’écart d’âge entre les deux acteurs du jeu foncier s’élevait presque à quatorze années. L’exemple de Léonard Legrand, médiocre paysan d’Avesnes-lès-Aubert, est ainsi caractéristique d’un individu de 34 ans placé au début de sa vie de couple ; afin de forger son capital foncier à coup de petites transactions, il achetait en 1761 quelques ares de terre à Jacques Chandelier, son aîné de 19 ans [81]  Arch. dép. Nord, Tabellion de Cambrai, 2 E 26-83, acte... [81] . Pour autant, la différence d’âge croît dès lors que l’âge du vendeur s’élève : elle est en effet de 22 ans chez les vendeurs âgés de plus de 60 ans alors qu’elle est moitié moindre chez les moins de 40 ans. À vrai dire, le transfert générationnel de biens-fonds des plus âgés aux plus jeunes s’inscrit pour une bonne part dans le système successoral. Derrière ces ventes se cache souvent le transfert à titre onéreux d’une partie du patrimoine familial aux descendants ; pour le vendeur, c’est en outre l’occasion d’assurer sa retraite.

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En définitive, les réseaux relationnels des villageois s’exercent au plus près. Certes, les horizons géographiques des contractants ne sont pas caractérisés par une stricte endogamie, mais les liens sont surtout tissés au sein d’un espace de quelques paroisses proches de la résidence des acteurs du marché. Le jeu foncier délimite donc une aire géographique auquel s’identifie fortement la population rurale. Au delà, le bassin foncier des villageois se bornait ordinairement au bourg ou à la ville voisine. Repérée ailleurs en France, l’étroitesse de cette organisation spatiale des relations foncières des populations rurales était accentuée dans le Cambrésis par l’omniprésence des greffes de seigneuries qui favorisait la passation des contrats dans un espace étroit. Ces échanges supposaient toutefois l’existence de relations préexistantes. C’est généralement au sein de la parenté que les relations interpersonnelles sont les plus répandues. Du coup, la sphère sociale des contractants fonciers s’établit souvent au même niveau socioprofessionnel.

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Pourtant, en dépit de ces liens préférentiels, paysans, artisans et bourgeois se côtoient régulièrement devant les greffes scabinaux. De même, les villageois s’ouvrent à des rencontres lointaines, souvent citadines. En ce sens, le choix du lien de voisinage répond surtout à des impératifs économiques et sociaux, mais ne préjuge en rien d’une indifférence à l’au-delà de l’aire de proximité. Le village n’est donc nullement un îlot à « l’horizon borné » [82]  Neveux, 1997, p. 75-80. [82] , mais plutôt une presqu’île qui développe surtout des liens fonciers de proximité mais entretient aussi des relations lointaines certes ténues, mais réelles. Bref, le marché de la terre déborde les limites des villages et assure à ses habitants un lien avec la société englobante.

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L’observation des relations entre les villageois et la terre en mouvement est donc un bon moyen pour poser la question des cultures des Français d’autrefois. Par-delà les conditions économiques du marché de la terre, les transactions foncières témoignent de ces horizons culturels.


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  • Poussou, Jean-Pierre, « L’enracinement est le caractère dominant de la société rurale française d’autrefois », Histoire, Économie, Société, 1, janvier-mars 2002, p. 97-108.
  • Razi, Zvi, « Family, land and the village community in later medieval England », Past and Present, n° 93, 1981, p. 3-36.
  • Rosental, Paul-André, Les Sentiers invisibles. Espace, familles et migrations dans la France du 19e siècle, Paris, Éditions de l’ehess, 1999, 255 p.
  • Servais, Paul, « Marchés immobiliers herbagers et céréaliers au xviiie siècle : le cas de la périphérie liégeoise », in Dorban, Michel, et Servais, Paul, (éd.), Les Mouvements longs des marchés immobiliers ruraux et urbains en Europe (xvie-xixe siècles), Louvain-la-Neuve, Académia, 1994, p. 109-124.
  • Terrier, Didier, Les deux Âges de la proto-industrie. Les tisserands du Cambrésis et du Saint-Quentinois, 1730-1880, Paris, Éditions de l’ehess, 1996, 311 p.
  • Vanberkel, René, « Évolution du statut, du rôle et de la compétence du notaire dans la région du nord, de l’Ancien Régime à la Restauration », Mélanges dédiés à la mémoire de Jacques Teneur, Collection des travaux de la faculté des Sciences Juridiques, politiques et sociales de Lille, t. ii, 1977, p. 667-689.
  • Vandewalle, Paul, Quatre siècles d’agriculture dans la région de Dunkerque (1590-1990). Une étude statistique, Gand, Centre belge d’Histoire Rurale, n° 110, 1994, 536 p.
  • Vardi, Liana, The Land and the Loom. Peasants and profit in Northern France. 1680-1800, Durham, Duke University Press, 1993, 297 p.
  • Vigneron, Sylvain, Les Relations villes-campagnes dans la France du Nord de Louis XIV à la Révolution. Étude comparée des marchés fonciers et immobiliers dans le Cambrésis et la Flandre wallonne, thèse, Université de Lille III, 2001, 1184 p.
  • Viret, Jérôme Luther, « Survivre à la dissolution du couple : vieillesse et patrimoine en Île-de-France au milieu du xviie siècle », Histoire, Économie et Société, n° 2, 2002, p. 181-200.
  • Zink, Anne, Azereix. La vie d’une communauté rurale à la fin du xviiie siècle, Paris, sevpen, 1969, 323 p.
  • Zumkeller, Dominique, Le Paysan et la terre. Agriculture et structure agraire à Genève au xviiie siècle, Genève, Éditions du Passé Présent, 1992, 375 p.

Notes

[*]

Professeur d’Histoire et de Géographie, rattaché au CHREN-O, Université Charles de Gaulle, 11, rue Boileux. A 409, Résidence Guillaume de Boileux, 59000, Lille.

[1]

Goubert, 1954, p. 83-93 ; Croix, 1999 ; Rosental, 1999, p. 41-43.

[2]

Poussou, 2002.

[3]

Dupâquier, 2002, p. 121-135.

[4]

Jollet, 2000.

[5]

À partir d’un sondage de 24 années dispersées à raison de 2 par décennie. Cette enquête est tirée pour partie de ma thèse soutenue à l’Université Charles de Gaulle - Lille III sous la direction de Philippe Guignet : Vigneron, 2001.

[6]

Le rôle d’intermédiaire des notaires sur le marché est renforcé par « l’asymétrie de l’information » : Hoffman, Postel-Vinay, Rosenthal, 2001, p. 141-179.

[7]

Delille, 1985, p. 347-360.

[8]

Dieudonné, 1804, p. 13.

[9]

Bouchard, 1972.

[10]

Eeckman, 1896, p. 32 ; Moriceau, 1994, p. 638-662.

[11]

Guignet, 1977 ; Vardi, 1993 ; Terrier, 1996.

[12]

Le clergé détenait une forte, voire très forte proportion des superficies rurales dans le tiers nord de la France : Bodinier et Teyssier, 2000, p. 333-338.

[13]

Servais, 1994, p. 120.

[14]

Jollet, 2000, p. 237.

[15]

Arch. dép. Nord, C 5444, Etat général des paroisses du Cambrésis en 1746.

[16]

Larguier, 1989, p. 386.

[17]

Béaur, 1984, p. 48-54 ; Jollet, 2000, p. 221-222.

[18]

Le Roy Ladurie, 1975, p. 420-421 ; Lefebvre, 1972, p. 12.

[19]

Gallet, 1999, p. 120-123

[20]

Vigneron, 2001, p. 437-442.

[21]

Zumkeller, 1992, p. 141-142.

[22]

Terrier, 1996, p. 122-123.

[23]

Jarnoux, 1996, p. 255-263.

[24]

Béaur, 1984, p. 59-64.

[25]

Béaur, 1984, p. 59-64.

[26]

Moriceau, 1994, p. 440.

[27]

Dans le Cambrésis courait le proverbe : « All’ Saint Lu, sème dru », la Saint-Luc se situant le 18 octobre.

[28]

Terrier, 1996, p. 124.

[29]

Guignet, 1977, p. 169-173.

[30]

Pélaquier, 1999, p. 134-136.

[31]

Moriceau, 2002, p. 34-39.

[32]

Jollet, 2000, p. 285.

[33]

Béaur, 1984, p. 130.

[34]

Audisio, 1998, p. 308-316.

[35]

Le marché foncier du Dunkerquois a enregistré un phénomène analogue : Vandewalle, 1994, p. 146-152.

[36]

Jollet, 2000, p. 304-307.

[37]

Boehler, 1995, p. 607.

[38]

Garnier, 1982, p. 265-269.

[39]

Dontenwill, 1997, p. 260-277.

[40]

Antoine, 1994, p. 141-146 ; Jarnoux, 1996, p. 263-281 ; Poitrineau, 1965, p. 150-153.

[41]

Béaur, 1984, p. 131.

[42]

Zink, 1969, p. 156.

[43]

La notabilité bien représentée dans le bourg beauceron de Toury, situé sur la route reliant Paris à Orléans, minimisait la part des terres revenant à des « étrangers » : Constant, 1973, p. 353-376.

[44]

Terrier, 1996, p. 138-144.

[45]

Jollet, 2000, p. 285.

[46]

Ibid., p. 280-281.

[47]

Favier, 1987, p. 329-330 ; Id., 1993, p. 198-199.

[48]

Terrier, 1996, p. 120-121.

[49]

Giovanni Levi note que « dans un marché sans demande, ou à demande faible, les voisins ont toujours un motif pour aspirer à une terre qui risque de tomber dans des mains étrangères » : Levi, 1989, p. 130.

[50]

En Bretagne, la distance moyenne séparant prêteurs et emprunteurs n’était que de 2,6 kilomètres à la fin de l’Ancien Régime. Postel-Vinay, 1998, p. 183-188.

[51]

Dans la Beauce, on constate également qu’« à la différence des citadins, les campagnards allogènes ne sont pas très éloignés du lieu de la transaction » : Beaur, 1984, p. 132.

[52]

Croix, 1999, p. 118.

[53]

Dans la campagne bretonne, l’emprise foncière des petits bourgs était si concentrée que la notion d’emprise foncière paraît presque excessive : Jarnoux, 1996, p. 350-352.

[54]

Jollet, 2000, p. 287-288.

[55]

Dans le Languedoc, la moitié des forains intervenant sur le de Saint-Victor-de-la-Coste résidait habituellement dans le village limitrophe de Saint-Paul : Pélaquier, 1996, p. 116-120.

[56]

Sur les liens entre concentration foncière et productivité du travail, voir Moriceau, 1992, p. 197-198.

[57]

Vanberkel, 1977, p. 667-689.

[58]

À Paris, « plus le notaire s’affirme, plus les liens personnels tendent à perdre l’importance qu’ils avaient eue dans le passé » : Hoffman, Postel-Vinay et Rosenthal, 2001, p. 147.

[59]

Jollet, 2000, p. 198-213.

[60]

La prééminence des paysans dans les opérations foncières n’était pas contredite dans la plaine d’Alsace, mais tout de même un peu moindre : Boehler, 1995, p. 606.

[61]

Dans la seconde moitié du xviiie siècle, 86 à 90 % des paysans présents dans les échanges fonciers étaient laboureurs : ibid.

[62]

Jollet, 2000, p. 261 ; Id., 1997, p. 383-393 ; Maillard, 1998, p. 138-141.

[63]

Dans le Domfrontais, la plupart des transactions, environ 60 %, étaient assurées par de petits propriétaires ruraux : Béaur, 1992, p. 77-90.

[64]

Les institutions du Clergé étaient hors jeu dans le marché, surtout après l’édit de 1749 sur les biens mainmortables. Du coup, seuls quelques ecclésiastiques, essentiellement des curés, mais aussi des chanoines, participaient individuellement au jeu des échanges fonciers.

[65]

Dans le Vannetais, près de 65 % des héritages mises en vente par un paysan profitait à un autre paysan : Le Goff, 1989, p. 269-279.

[66]

Jessenne, 1987, p. 175.

[67]

Poujade, 1999, p. 83-86 ; Garnier, 1982, p. 127-129.

[68]

Levi, 1989, p. 97-138.

[69]

Derouet, 2001, p. 337-368.

[70]

Arch. dép. Nord, L 6978, population du Cambrésis en 1790.

[71]

Ces liens de parenté sont aussi vérifiés sur le marché du crédit, en particulier celui des vallées du Dauphiné : Fontaine, 1994, p. 1375-1391.

[72]

Dans le village de Halesowen, 63 % des ventes contractées entre 1270 et 1348 étaient intra-parentales : Razi, 1981, p. 3-36.

[73]

À Valensole en Provence, trois acquisitions sur quatre étaient entièrement payées au comptant : Emmanuelli, 1983, p. 531-551.

[74]

Dans le village de Sainghin-en-Mélantois, situé non loin de Lille, l’âge moyen au premier mariage des hommes s’élevait à 29,7 ans, celui des femmes à 26,6 ans entre 1760 et 1779 : Deniel et Henry, 1965, p. 572-573.

[75]

Béaur, 1991, p. 275-288.

[76]

Le taux de fécondité des femmes de Sainghin-en-Mélantois mariées entre 1740 et 1769 s’effondrait à 0,015 dès lors qu’elles atteignaient l’âge de 45 à 49 ans : Deniel et Henry, 1965, p. 575.

[77]

Dans la région de Château-Thierry, le prêteur moyen était âgé d’une cinquantaine d’années : Postel-Vinay, 1998, p. 51-54.

[78]

Viret, 2002, p. 181-200.

[79]

Béaur, 2000, p. 130-132.

[80]

Moriceau, 1992, p. 301-307.

[81]

Arch. dép. Nord, Tabellion de Cambrai, 2 E 26-83, acte de vente du 12 novembre 1761.

[82]

Neveux, 1997, p. 75-80.

Résumé

Français

L’horizon des villages de la France du xviii e siècle est-il ouvert ou fermé ? Ce problème, récemment réveillé par des prises de position contradictoires, est ici soulevé à travers les mutations foncières qui sont, malgré la relative faiblesse de leur fréquence, l’occasion d’une mise en relation entre un vendeur et un acquéreur. Un premier niveau d’analyse rend compte de l’existence d’un tissu cellulaire corseté dans les limites du voisinage à l’intérieur duquel les relations intra-parentales sont primordiales. Pour autant, par-delà cet horizon de la quotidienneté, les acteurs du monde rural côtoyaient aussi les bourgeois des villes et brisaient même le carcan villageois en rencontrant des hommes issus de villes éloignées, françaises et étrangères.

Mots-clés

  • bassin foncier
  • Cambrésis
  • espace social
  • horizon villageois
  • marché foncier

English

Was the social horizon of xviiith-century French villages open or closed ? This problem was raised again by recent historiography, and is tackled here through the study of land sales. While not very frequent, these transactions created a relation between a buyer and a seller. At first, the analysis of these networks show that they formed a cellular tissue, closely confined within the borders of a neighborhood within which intraparental relationships were essential. However, beyond this horizon of daily life, rural actors also rubbed shoulders with the urban bourgeoisie, and at times even broke free from the yoke of village life by meeting with individuals from remote cities, French or foreign.

Keywords

  • Cambresis
  • land market
  • regions
  • social space
  • village horizon

Plan de l'article

  1. Le marché foncier offre peu d’occasions d’échanges interpersonnels
    1. Des transactions peu nombreuses
    2. Des échanges marqués par une forte saisonnalité
  2. Le bassin foncier des villageois
    1. L’ouverture limitée des relations foncières
    2. Des relations extérieures de proximité
    3. Le territoire foncier des campagnards
  3. Opérations foncières et contractants villageois
    1. La sphère sociale des contractants ruraux
    2. Parenté et marché foncier
    3. Marché foncier et relations inter-générationnelles

Pour citer cet article

Vigneron Sylvain, « La sphère des relations foncières des ruraux », Histoire & Sociétés Rurales 2/ 2003 (Vol. 20), p. 53-77
URL : www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2003-2-page-53.htm.

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