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Histoire & Sociétés Rurales

2003/2 (Vol. 20)


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Trois lignes de force traversent les articles présentés dans ce numéro, qui vient clore la première décennie d’Histoire et Sociétés Rurales, en rejoignant des questions essentielles aux recherches actuelles : la place de l’élevage, la possession de la terre et de l’eau, l’identité et les représentations des sociétés et des espaces ruraux.

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L’élevage, dont l’histoire connaît en ce moment un profond renouvellement, arrive au premier plan dans quatre contributions et intervient au fil de nombreux ouvrages recensés. Tout en soulignant l’importance économique du bétail, les auteurs adoptent des angles d’approche variés qui contribuent à enrichir notre réflexion sur son importance sociale. Les testaments du Forez qu’exploite Marie-Thérèse Lorcin, pour les xive et xve siècles, dans le sillage de Marguerite Gonon, éclairent un réseau économique de placement d’animaux en « commande », fort répandu au Moyen Âge comme sous l’Ancien Régime : le bail à cheptel, investissement pratiqué par les habitants des petites villes, attesté depuis le xie siècle [1][1] Étienne Fournial, « Les investissements urbains dans.... Plus originale apparaît l’importance des bêtes dans l’imaginaire social : « vaches dotales » prises pour unité de compte monétaire, viandes de banquets funéraires, vaches léguées ou placées comme gages de lien social.

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Au xix e siècle, l’élevage change d’échelle et la sélection des races devient stratégique. Passant de l’autre côté du Massif central, Philippe Grancoing souligne, à propos de la race limousine, comment le bétail s’intégrait dans les systèmes agraires des trois différentes régions de la Haute-Vienne. Il explique comment la sélection des vaches pour la vente des veaux se révéla être l’activité la mieux adaptée à des conditions locales fortement contraignantes (sols médiocres, morcellement des exploitations, faibles capitaux). Mais les bêtes sont victimes d’épizooties, sujet sensible aussi bien pour les producteurs que pour les autorités. En scrutant l’une des « mortalités » animales, survenue en 1763, François Vallat mène une enquête méthodique pour essayer de comprendre ce qu’était le « mal de langue ». Faisant appel au diagnostic vétérinaire, il avance l’hypothèse séduisante d’une maladie provoquée par le poil de chenilles urticantes, notamment la « processionnaire du chêne », ce qui nous entraîne vers les horizons stimulants des débats autour des mutations de l’environnement.

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Ce dernier thème est aussi au cœur de la réflexion que conduit Pierre Cornu, à nouveau dans le Massif central, décidément bien éclairé ici. Élevage et cultures en terrasses animaient le paysage des hautes vallées cévenoles au xixe siècle. Le reboisement conduit sous la tutelle de l’État y évince peu à peu les animaux.

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La possession de la terre et de l’eau sont des enjeux majeurs, aussi bien écologiques qu’économiques, autour desquels se tissent les liens sociaux. À l’échelle de l’Europe du Nord-Ouest, la question de l’usage des biens communaux vient le rappeler, pour une question où interfèrent justement élevage et possession foncière : comme le souligne Jean-Michel Derex dans son compte rendu du dernier volume du Corn Research Group, qui entreprend depuis 1995 une histoire rurale comparée, la logique de gestion reposa sur l’exclusion dans tous les pays considérés. Depuis longtemps elle impliquait, dans les relations entre milieux et sociétés, des dynamiques agricoles fort sensibles en matière hydraulique : la thèse que vient de soutenir Carole Puig sur les Campagnes roussillonnaises au Moyen Âge le précise à propos des étangs. De cet impact de la conquête sur l’aménagement des espaces ruraux, l’expansion domaniale des Médicis, présentée par Francesco Mineccia apporte une preuve manifeste pour ses Campagne toscane in età moderna (compte rendu de Dante Bolognesi). L’ouverture forcée du marché foncier permet alors des opérations de bonification. Sur le strict plan économique, il est considéré par Sylvain Vigneron, dans son article, comme révélateur des relations sociales en Cambrésis au xviiie siècle. Les transactions au sein de la famille et du voisinage prévalent dans une aire de proximité mais le marché foncier s’ouvre aussi à la bourgeoisie urbaine. Nous bénéficions ainsi d’une échappée sur l’univers des relations culturelles des villageois, centrées sur un espace limité mais enrichies par des rencontres plus lointaines avec des contractants extérieurs.

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La maîtrise de la terre suscite des tensions constantes. On le perçoit nettement, avec Pierre Cornu, dans les Cévennes agitées durant plus d’un siècle par les combats entre forestiers et pasteurs : une « guerre de l’arbre », jalonnée d’incendies, de rébellions et d’arrachages. C’est aussi un conflit autour du statut juridique des terres, où l’État impose la notion d’utilité publique pour s’immiscer dans la situation très intriquée des propriétés particulières, sectionales et communales, afin de créer des forêts domaniales. De l’autre côté des Pyrénées, au sud de la Galice, les utilisateurs de l’eau avaient déjà fait l’expérience de cette « conflictualité ». À partir des sources fiscales et judiciaires, José Manuel Perez García, explore les conditions de l’évolution des cultures irriguées, si étendues et productives en Galice. Dans les phases de prospérité – 1650-1720 puis 1770-1840 –, la pression démographique s’y conjuguait avec les nouvelles orientations productives pour étendre l’espace cultivé, en remettant en cause les usages collectifs traditionnels.

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Enfin, la troisième ligne de force qui traverse de nombreuses contributions engage à une réflexion sur l’identité et les représentations. Les incitations ne manquent pas. Dans l’ouvrage issu de sa thèse, Hélène Débax démontre qu’en Languedoc la « féodalité » n’est pas antinomique de méridionalité et que sous la forme d’un simple habillage juridique de l’entrée en dépendance, elle traverse toute l’épaisseur de la société (compte rendu de Jean-Loup Abbé). Plusieurs fois, les contributions mettent en avant les discours destinés à imposer des normes. Dans un autre ordre d’idées, le terme de « re-boisement » qui sous-entend qu’il n’y aurait jamais dû y avoir déboisement, contribue à déqualifier implicitement le système agraire et pastoral des Cévennes. La terminologie est liée à une certaine réinterprétation. Dans le cas de la vache limousine chère à Philippe Grandcoing, le discours de reconstruction de la mémoire est manifeste. Alors que sa sélection fut empirique, elle est théorisée a posteriori ; un discours proche de la geste épique imagine une pureté de la race défendue dans un souci d’identité régionale. L’image ainsi construite a souvent des conséquences politiques.

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Cet enjeu politique est au cœur de l’article de Soo-Yun Chun. Avec une grande précision et des exemples frappants, elle retrace l’évolution de la position des républicains opportunistes face au monde rural, à travers leurs discours. Dans leur bouche, le mot « rural » est un terme de dérision, voire une insulte vers 1870. Puis la lutte des conservateurs et des républicains pour l’obtention des appuis électoraux conduit à une progressive inflexion des idées et du vocabulaire, que reflète la Semaine agricole, journal du syndicat agricole républicain. À la fin des années 1890, cette lutte aboutit à la conversion des républicains à la cause protectionniste et à la mise en place d’une nouvelle « campagnocratie », détachée cette fois des partis conservateurs. Un siècle plus tard, comme l’analyse dans sa thèse André Gasson, c’est à une autre conversion des agriculteurs que donne lieu notre nouveau regard sur les paysages et l’aménagement du territoire : venue aussi de l’extérieur, la demande sociale vient modifier l’identité paysanne dans un contexte de « développement durable » et de « décroissance soutenable ». Plus que jamais, l’aménagement des espaces ruraux remet en question le sens du travail des agriculteurs.

Notes

[1]

Étienne Fournial, « Les investissements urbains dans l’élevage : les baux à cheptel dans le Forez médiéval », Études foréziennes, viii, 1973, p. 35-41.

Pour citer cet article

Moriceau Jean-Marc, Vivier Nadine, « Espaces et sociétés en quête d'identité », Histoire & Sociétés Rurales, 2/2003 (Vol. 20), p. 7-9.

URL : http://www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2003-2-page-7.htm


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