Histoire & Sociétés Rurales
A.H.S.R.

I.S.B.N.2868478131
272 pages

p. 79 à 119
doi: en cours

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Études

Volume 20 2003/2

2003 Histoire & Sociétés Rurales Études

Une épizootie méconnue : le « mal de langue » de 1763

François Vallat  [*]
Le « mal de langue », ou glossanthrax, courant jusqu’au début du xixe siècle, a disparu vers 1830. Il se manifestait chez les animaux herbivores par la nécrose de la langue en 24 heures. L’épizootie française de 1763 permet d’une part d’illustrer la gestion d’une crise moyenne de l’élevage sous l’Ancien Régime, avec ses faiblesses et ses innovations, et d’autre part d’étayer une hypothèse étiologique : la maladie aurait été due à la toxicité de chenilles processionnaires urticantes, et correspondrait actuellement à l’érucisme.Mots-clés : bœuf, cheval, élevage, épizootie, glossanthrax, mouton, porc. Common until the beginning of the xixth century, the « mal de langue » or glossanthrax disappeared around 1830. It would manifest itself in herbivorous animals by a necrosis of the tongue within a 24-hour period. The French epizootic of 1763 not only illustrates the management, with both its weaknesses and innovations, of an average crisis in animal husbandry under the Old Regime, it also supports an etiological hypothesis : the disease was due to the toxicity of processionary (« stinging ») caterpillars, and more particularly to erucism.Keywords : Animal husbandry, epizootics, glossanthrax, ox, sheep, swine.
C’est en préparant un article déjà publié ici [1] que s’est imposé à notre attention un mystérieux « mal de langue » des animaux qui ne correspondait à aucune affection répandue de nos jours [2].
Apparu sous la forme d’épizooties ou de cas sporadiques, au moins depuis le xve siècle, il touchait autrefois les herbivores – équins, bovins, ovins, lapins et lièvres – et parfois aussi les porcs [3]. À partir du xixe siècle et pour des raisons indéterminées, cette affection s’est raréfiée au point que les auteurs modernes amenés à la décrire ont dû se fier le plus souvent à leurs prédécesseurs. Comme on avait attribué au charbon tous les phénomènes nécrotiques au Siècle des Lumières, c’est à celui-ci que le mal de langue est resté rattaché par la suite. Le médecin François Boissier de Sauvages a contribué à pérenniser l’assimilation du charbon et du mal de langue en baptisant ce dernier glossanthrax (charbon de langue) dans sa célèbre classification des maladies, la Nosologia methodica [4]. Il ne faisait d’ailleurs que reprendre d’autres auteurs, tels Louis Liger [5] ou, plus tard, Claude Bourgelat [6].
Le dépouillement de documents relatifs à plusieurs épizooties anciennes nous a cependant appris qu’il ne pouvait s’agir du charbon bactéridien ou symptomatique, ni même, on le verra, d’une maladie contagieuse. Jamais le mal de langue n’a entraîné de mortalités très considérables en comparaison de la peste bovine, pour ne citer qu’elle ; mais il a motivé, à chacune de ses apparitions, de nombreuses Instructions administratives, très profitables, d’ailleurs, aux éleveurs auxquels elles rappelaient le remède efficace. De sorte que la lecture d’archives rurales et d’imprimés officiels du xviiie siècle révèle assez souvent la maladie. Le ruraliste concerné par cette période gagnera donc à la connaître. C’est l’épisode de 1763, important et bien documenté, qui sera utilisé ici pour montrer les principaux aspects de la maladie et les réactions des autorités qu’elle a suscitées.
 
Les sources utilisées, de 1682 à 1848
 
 
Notre premier soin a été de rassembler le plus possible de documents d’archives et d’imprimés afin de déterminer les caractéristiques moyennes de la maladie. C’est évidemment par la riche chronologie de Charles Frédéric Heusinger que cette enquête se devait de commencer [7]. Les passages concernant le chancre volant ou glossanthrax dans les différents pays d’Europe y sont bien individualisés, de 1682 à 1838.
Nous sommes parvenus à examiner bon nombre de ces références dans divers fonds d’Île-de-France, en particulier : les Philosophical Transactions de la Société de Londres (année 1682) [8] ; le Journal des Savants (année 1682) [9] ; les Réflexions sur les maladies du gros bétail de la Société des médecins de Genève [10] ; le Mercure historique et politique (1732) [11] ; la Nouvelle Maison Rustique de Louis Liger (éditions postérieures à la 4e, de 1732) ; la Nosologia methodica de François Boissier de Sauvages [12] ; les Mémoires de l’Académie royale des Sciences [13] ; les Annales de l’Agriculture française (que nous avons en outre dépouillées de 1796 à 1839) [14]. On y ajoutera plusieurs autres ouvrages [15] (tableau 1).

Tableau 1
Relevé des épisodes de « mal de langue » fournis par l’enquête
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Année Mois Localisation Référence 1681 Suisse, France (Dauphiné), Allemagne 1 1682 mai Bourgogne, Suisse, Hanovre, Hollande (Groningue) 2 1705 Dauphiné 3 1713 Roanne 4 1714 Dauphiné (Pays de Gex), Flandre, Hainaut 5 1731 Dauphiné (Haut-Faucigny), Auvergne 6 ‒ avril-août Bourbonnais (Gannat) 7 ‒ décembre Lorraine 8 1732 janvier Alsace 9 ‒ février Nassau, Aunis - Saintonge 10 ‒ mars Dordogne 11 ‒ avril-mai Venise 12 ‒ juin Suisse, Savoie, Piémont Vénitien, Nîmes, Pays-Bas (Breda, Enschede), Hanovre (Bentheim) 13 1756 Alsace (à la frontière de la Lorraine) 14 c. 1757 Loire (Montbrison) 15 1762 Auvergne, Limousin 16 1763 Voir tableau 2 17 1764 janvier-février Généralité de Paris 18 ‒ avril-juin Saint-Étienne 19 1765-6 Lorraine 20 1767 Mantoue 21 1777 Toscane 22 1780 Région de Mantoue 23 ‒ septembre-octobre Fontainebleau 24 1781 avril-août Auvergne, Velay, Forez, Lyonnais, Loire, Beaujolais 25 1783 septembre États de Venise 26 1784 Province de Bergame 27 1785 Duché de Nassau 28 1786 août Souabe, Franconie, Bavière Autriche. Arrt. d’Évreux (Pacy-sur-Eure) 29 ‒ octobre Pays d’Auge, vallée de Livarot 30 ‒ décembre 1786-janvier 1787 Westphalie (Pays de Lippe), Marche d’Ancône (Loreto) 31 1787 Généralité de Moulins. Généralité d’Alençon 32 1789 octobre Nièvre (Corbigny), Chartres 33 1801 Dordogne, Lot-et-Garonne, Loiret (Montargis) 34 1806 Moselle 35 1821 Ain (Chalamont) 36 1822 Zélande du Nord 37 1838 Cantal (Aurillac) 38 1 : WINKLER, 1683 ; Journal des Savants, X, 1682, p. 399-400. 2 : Bourgogne, Suisse, Allemagne, Brabant : Outhovii. Judicia Jehovae, Groningen, 1721, p. 740, in FLEMING, 1871, p. 150. Groningue : HEUSINGER, 1853, t. 2, p. CLXXV (Année 1681. Pour simplifier, les citations de la chronologie de HEUSINGER, t. 2, se feront selon l’année plutôt que par la pagination). Brabant : Livre de baptême du village de Beugen, Brabant septentrional, octobre 1682, in WIJGERGANGS, 1995, p. 45. Hanovre : Ernst August, évêque d’Osnabrück, Ordonnance pour le pays de Braunschweig-Lüneburg « contre une maladie contagieuse maligne parmi les chevaux et les boeufs », in WIJGERGANGS, 1995, p. 52. 3 : Société des Médecins de Genève, 1745, p. 169. 4 : Arch. dép. Rhône, C131 : Lettre du Subdélégué de Saint- Just-en-Chevalet, Dubost de Trémolin, 22 mars 1763, in HOURS, 1957, p. 78. 5 : Pays de Gex : Société des Médecins de Genève, 1745, p. 243. Flandre, Hainaut : Observations sur la maladie qui a attaqué les bestiaux de plusieurs provinces de France… 1763, p. 1. 6-7 : Observation sur une maladie qui attaque les bêtes à cornes dans la Généralité d’Auvergne…, 1731 ; LIGER, 10e éd., 1775, t. 1, p. 289-290 ; PAULET, 1775, t. 1, p. 163. 8 : Ordonnance de l’Intendant de Metz, in HEUSINGER, année 1731 ; Mercure historique et politique, 1732, p. 114 ; BARTHÉLEMY, 1932, p. 159 ; SCHEUCHZER, 1732, in FLEMING, 1871, p. 248. 9 : Intendant de Metz, ibid. 10 : HEUSINGER, ibid. 11 : Arch. dép. Dordogne, Inventaire de la sous série E supplément, Chancelade. 12 : Ordonnances de la Rép. Sér. de Venise, 9 et 18 avril 1732, in HEUSINGER, année 1732. 13 : Id. du 23 mai 1732 ; SAUVAGES, t. 2, 1763, p. 360. 14 : HEUSINGER, ibid. ; WIJGERGANGS, 1995, p. 46. 15 : Arch. dép. Val-de-Marne, 7M208, f° 402. 17 : MOULÉ, 1919 [1917], t. LXX, p. 332-333. 18 : LAFOSSE, 1775, t. 1, p. 32. 19 : HOURS, 1957, p. 78. 20 : BARTHÉLEMY, 1932, p. 159. 21 : Bottani, in HEUSINGER, année 1767. 22 : ORLANDI, 1786, p. 56. 23 : CHABERT, FLANDRIN, HUZARD, t. 1, 4e éd., 1809, p. 212-215. 24 : ibid., p. 203. 25 : ibid., p. 204-208. 26 : Ordonnance du Gouvernement Vénitien touchant le cancer de la langue dont les bestiaux sont attaqués, 22 septembre 1783, ibid., p. 445. 27 : Bongiovani ZENON, Trattato storico critico intorno al male epidemico contagioso del buoi…del anno 1784, Venise, 1785, in GUERSENT, 1815, p. 100. 28 : Franque seuchen in d. herzogth. Nassau, p. 122, in HEUSINGER, année 1785. 29 : Souabe, Franconie, Bavière : Will kurzer unterricht über den jetz herrschedenden zungenkrebs, München, 1786, in HEUSINGER, année 1786. Autriche, Bavière : VEITH, 1813, t. 2, p. 180-187, § 45. Évreux : Lettre du Curé de Mérey à Ph. Chabert, 8 août 1786, Arch. dép. Val-de-Marne, 7M237, f° 1371. 30 : Lettre à M. de Vaudran, 26 octobre 1787, Arch. nat., F10 1447, épizooties, Ancien Régime, 1782-1790. 31 : Pays de Lippe : Lippischeverordnung… Beitr. z. thierheilk., IV, p. 133, in HEUSINGER, année 1786. Marche d’Ancone, Piceno : PETRINI, 1786 ; BONSI, 1801 ; FANTINI, 1787 ; ORLANDI, 1787, in HEUSINGER, année 1786. 32 : BARAILON, 1787, p. 10, n° 24. 33 : Correspondance relative à une maladie épizootique qui s’éstoit manifestée dans la Généralité d’Alençon, Arch. nat., F10 1447, (6). 33 : Lettre de Liébaud, avocat à Corbigny, à M. de Vaudran, 12 septembre 1788, Arch. nat., F10 1447, (52). Chartres : OZANAM, 1835, t. 4, p. 321. 34 : Dordogne : Annales de l’Agriculture Française, t. 12, 1802, p. 69-72. Dordogne et Lotet- Garonne : GELLÉ, 1840, t. 2, p. 244. Montargis : ibid., p. 243 ; GUERSENT, 1815, p. 72. 35 : TRIBOUT, 1807, p. 45. 36 : Annales de l’Agriculture Française, t. 17, 1804, p. 56. 37 : HEUSINGER, année 1822. 38 : Recueil de Médecine Vétérinaire, t. XV, 1838, p. 392.

Malheureusement beaucoup de sources italiennes et allemandes sont restées hors de notre portée. La chronologie de George Fleming fournit un témoignage néerlandais de 1682, et des extraits significatifs du livre de Johann Jacob Scheuchzer que nous n’avons pu consulter [16]. Jean-Jacques Paulet, lui aussi auteur d’une chronologie, propose quelques références concernant des épizooties de mal de langue non signalées ailleurs mais n’indique pas ses sources [17]. Les Instructions et observations… renvoient également à Goulin pour les observations d’Audouin de Chaignebrun dans la Généralité de Paris en 1763-1764 [18].
Pour l’année 1763, le fonds ancien de l’École vétérinaire d’Alfort a livré, plusieurs textes officiels [19]. À Alfort se trouvent pareillement : le Journal Œconomique (1751 à 1772) qui nous a fourni un article de 1763 [20] ; un ouvrage allemand de 1787, inconnu des bibliographies consultées [21] ; le livre où Tribout, vétérinaire de Moselle, rapporte un accès inédit de « chancre sous la langue » dans sa région en 1806 [22] ; le Journal des vétérinaires du Midi [23]. Une citation d’un ouvrage autrichien de Johann Emanuel Vieth nous a été envoyée et traduite par notre confrère luxembourgeois Georges Theves [24]. Enfin M. Guus Mathijsen, bibliothécaire honoraire de la Faculté de Médecine vétérinaire d’Utrecht, a eu l’amabilité de nous transmettre un article extrait de son recueil jubilaire [25].
Des sources anciennes faisant état du mal de langue ont été publiées ou exploitées par Léon Moulé (1919) (courrier de Bourgelat), Gaston-Charles Barthélemy (1932) (pour la Lorraine), Paul-Martin Bondois (1932), Henri Hours (1957), Michel Dronne (1965). Nos recherches concernant plus généralement les épizooties nous ont permis de relever d’autres documents aux Archives nationales (F10 1447) et à celles du Val-de-Marne (7 M 208 et 214). Les Archives départementales de Dordogne ont eu l’amabilité de nous faire parvenir la copie d’une page du livre de raison du curé de Beauronne datant de 1732, mais ce passage avait paru déjà dans L’Élevage sous l’Ancien Régime [26]. En plus des documents qui apportent des indications chronologiques et géographiques, la maladie a été décrite pour elle-même dans différents traités [27]. L’année 1763 sera examinée plus loin.
Au xviiie siècle, si l’on en croit les médecins, les administrateurs et surtout Claude Bourgelat, le fondateur des Écoles vétérinaires, les soins donnés aux bestiaux relevaient de la magie la plus rétrograde :
« Il suffit d’avoir parcouru les campagnes, à l’effet de porter des secours aux bestiaux malades, pour juger de l’espèce de barbarie dans laquelle est encore plongé le plus grand nombre des cultivateurs et des possesseurs de ces mêmes bestiaux. Une maladie opiniâtre et qui dévaste leurs écuries, leurs bergeries et leurs étables est, selon eux, l’effet d’un sortilège ; et ceux dans l’esprit desquels la démonomanie est fortement enracinée n’ont garde de soumettre les malades au moindre traitement parce qu’ils sont persuadés qu’il n’est aucune ressource contre la puissance invincible du diable. Les bergers sont spécialement regardés comme sorciers dans certaines provinces et, sous ce titre, ils ont droit à la confiance et à la crainte respectueuse du paysan [28]. »
Bien des vétérinaires de l’Ouest et du Berry pourraient témoigner que la croyances dans les sorts jetés aux animaux s’est maintenue jusqu’à une époque récente. Aussi le mal de langue a-t-il un intérêt particulier comme contre-exemple à l’usage si général de la sorcellerie. La raison de cette exception est à chercher sans doute dans l’efficacité et la simplicité du traitement traditionnel ; de sorte que nous n’avons relevé aucune intervention du surnaturel dans les différents épisodes de la maladie, hormis peut-être en 1682 [29].
Pour ce qui concerne l’environnement scientifique, rappelons seulement qu’à défaut d’une médecine des animaux satisfaisante, celle de l’homme servait encore de guide pour expliquer et traiter les épizooties [30].
 
La grande vague française de 1762 à 1764
 
 
Le mal de langue était déjà apparu en 1762, de juillet à octobre, dans la généralité d’Auvergne. C’est à Herment (actuellement Puy-de-Dôme) que des élèves de la toute nouvelle École vétérinaire de Lyon [31] avaient été envoyés pour combattre la maladie [32]. En août 1762, une lettre d’Anne-Robert Turgot, alors Intendant du Limousin, indiquait qu’elle s’était montrée dans six paroisses de sa généralité [33].
En 1763, la gestion d’une épizootie d’importance moyenne sous l’Ancien Régime
En 1763, les premiers cas se produisent au mois de février dans l’élection de Gannat, lieu plus exposé, semble-t-il, déjà touché en 1731 et qui le sera encore en 1787 [34]. Pour l’ensemble de l’année, le tableau 2 résume ce que fournissent les textes sur l’extension du mal de langue, et trois cartes (figures 1 à 3) tentent de visualiser ces données de mars à juillet.

Tableau 2
Le « mal de langue » de 1763 en France
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Localisation Départements actuels Mois concernés n° Gannat, Bourbonnais Allier Février 0 Montbrison Loire Mars-avril 1 La Rochelle, Saint-Jean-d’Angély, Cognac, Barbézieux, Rohan-Rohan Charente-Maritime, Charente Mars-avril 2 Généralité de Paris Île-de-France, Yonne Mars-juillet 3 Chinon, Loches, Richelieu Indre-et-Loire Avril 4 Bourbonnais, Nivernais, Berry Indre-et-Loire, Nièvre, Cher Avril 5 Berry Indre, Cher Avril 6 Pays Messin Meurthe-et-Moselle, Moselle Mai 7 Pays Messin - Terminé fin juin 9 Poitou Deux-Sèvres, Vienne Fin mai 10 Luxembourg Mai 11 Châlons Marne Mai 12 Sainte-Menehould, Châlons, Vitry, Troyes, Sézanne Marne Mai-juin 13 Le Mans Sarthe Début juin 14 Franche-Comté Doubs, Haute-Saône, Jura Début juin 15 Quelques paroisses d’Alsace, frontières de la Lorraine Haut-Rhin, Bas-Rhin Juin 16 Gâtinais (Pithiviers) Loiret, Seine-et-Marne Juin 17 Mamers Sarthe, Orne Juin 18 Bretagne Ille-et-Vilaine, Loire-Atlantique Fin juin 19 Poitou Vienne, Deux-Sèvres Terminé fin juin 20 Touraine, Maine, Anjou Indre-et-Loire, Sarthe, Maine-et-Loire Terminé fin juin 21 Vosges Vosges Fin juin 22 Montauban Tarn-et-Garonne Terminé fin juin 23 Mondragon Vaucluse Fin juin 24 Subdélégation de Montélimar, Valence, Crest, Saint-Paul-Trois-Châteaux Drôme Fin juin Terminé fin juillet 25 Ussel Corrèze 18 juin-13 juillet 26 Gien, Clamecy, Blois, Chartres Nièvre, Loir-et-Cher, Eure-et-Loir Presque fini début juillet 27 Montargis, Romorantin Loir-et-Cher, Loiret Commence début juillet 28 Étampes Essonne Juillet 29 0 : Lettre de C. Bourgelat à H.-L. Bertin, 21 février 1763, in Moulé, 1919 [1917], t. lxx, p. 332-333. 1 : HOURS, 1957, p. 11. 2 : Lettre de l’Intendant d’Aunis, Rouillé d’Orfeuille, au Contrôleur général, 7 mai 1763, Arch. dép. Val-de-Marne, 7M 208, f° 397. 3 : GOULIN, 1777, t. 1, p. 137. 4 : Ordonnance de Mgr l’Intendant de Tours… du 20 avril 1763. 5 : Lettre du Procureur fiscal de Cosne, N. Saillant, au Procureur général du Parlement de Paris, 27 avril 1763, Bibl. Nat., Joly de Fleury 382, dossier 4344, f° 312-313 ; copie, id., f° 317-318, in BONDOIS, 1932, p. 357-358. 6 : Lettre de l’Intendant du Berry, Dodart, à l’Intendant de la Généralité de Tours, Gaspard C. Ch. L’Escalopier, 5 mai 1763, Arch. dép. Val-de-Marne, 7M208, f°399. 7 à 9 : Lettre du Procureur fiscal de Sainte- Menehould, s. d. [mai 1763], Bibl. Nat., ibid., f° 323-324, in BONDOIS, 1932, p. 360-361 ; Observations sur la maladie du bétail […]en conséquence de l’Arrêt du Parlement de Metz du 3 mai 1763 …. 10 : Lettre de l’Intendant du Poitou, de la Bourdonnaye de Blossac, 22 mai 1763, Arch. dép. Valde- Marne, 7M208, f°400. 11 : Règlement édicté par l’Intendant de Champagne, Henri-Louis de Barberie de Saint-Contest, du 29 mai 1763, Arch. dép. Marne C 2 987, et Bibl. Nat., ibid., f° 320, in BONDOIS, 1932, p. 361. 12 : Lettre du Lieutenant de Police du bailliage de Châlons, M. Chanlaire, au Procureur général du Parlement de Paris, 3 juin 1763, Bibl. Nat., ibid., f° 325, in BONDOIS, 1932, p. 362. 13 : Ordonnance du Lieutenant de Police de Sézanne, Antoine Brulley-Deshallières, 4 juin 1763, Bibl. Nat., ibid., f°332 in BONDOIS, 1932, p. 365. 14 : Lettre de l’évêque du Mans, Charles- Louis de Froulay de Tessé, au Procureur général du Parlement de Paris, 12 juin 1763, Bibl. Nat., ibid., f° 335, in BONDOIS, 1932, p. 370. 15 : Lettre de l’Intendant de Franche-Comté, C. A. de La Corée (sic) au Contrôleur général, 30 juin 1763, Arch. dép. Val-de-Marne, 7M208, f° 411. 16 : Lettre de l’Intendant d’Alsace, Pineau de Lucé, 27 juin 1763, Bibl. Nat., ibid., f° 402. 17 : DU HAMEL, 1767, p. 550. 18 : Lettre du Substitut de Mamers, Drouin, 19 juin 1763, Bibl. Nat., ibid., f° 327, in BONDOIS, 1932, p. 370. 19-20 : Lettre de l’Intendant de Bretagne, Le Bret, au Contrôleur général, 28 juin 1763, Arch. dép. Val-de-Marne, 7M 208, f° 403. 21 : Lettre de l’Intendant de la Généralité de Tours, G. C. Ch. L’Escalopier, 30 Juin 1763, ibid., f° 409. 22 : Lettre du Chancelier de Lorraine, Antoine-Martin Chaumont de la Galaizière, 30 juin 1763, ibid., f° 410. 23 : Lettre de l’Intendant de Guyenne, Guillaume-François de Gourgues, du 3 juillet 1763, ibid., f° 413 et 415. 24 : Lettre de l’Intendant de Provence, de La Tour de Gléné, 29 juin 1763, ibid., f° 404. 25 : Lettre de l’Intendant de la Généralité d’Orléans, de Cypierre, 9 juillet 1763, ibid., f° 418. 26 : Lettre de C. Bourgelat à H.- L. Bertin, 22 juillet 1763, in MOULÉ, 1919 [1918], t. LXXI, p. 262-263. 27 : Lettre de l’Intendant de la Généralité d’Orléans, 9 juillet 1763, Arch. dép. Val-de-Marne, 7M208, f° 418. 28 : ibid. 29 : Lettre de N. Boreau, Procureur fiscal de Méréville, près Monerville [Étampes] au Procureur général du Parlement de Paris, 12 juillet 1763, Bibl. Nat., ibid., f° 339, in BONDOIS, 1932, p. 370-371 Sources bibliographiques Les numéros de la colonne de droite sont reportés, de mars à juillet, sur les cartes (figures 1 à 3)

Figure 1
Le « mal de langue » en mars-avril 1763
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Le « mal de langue » en mars-avril 1763IMGIMF
Figure 2
Le « mal de langue » en mai-juin 1763
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Figure 3
Le « mal de langue » en juillet 1763
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Les sources sont assez nombreuses pour permettre d’apprécier la réaction des divers intervenants face à l’épizootie. De nos jours, la gestion d’une crise de cette nature passe par plusieurs phases : 1° La détection sur le terrain par l’éleveur, le maire ou le vétérinaire sanitaire. 2° L’isolement des premiers malades pendant le temps nécessaire aux experts pour déterminer la nature de la maladie puis la méthode de lutte qu’elle exige. 3° La publication d’Arrêtés ministériels ou préfectoraux qui établissent un réseau d’épidémiosurveillance, définissent le périmètre de sécurité, les conditions d’abattage et de désinfection, etc. 4° L’application de ces mesures, qui relève de l’autorité des préfets et des maires, avec l’aide des Services vétérinaires départementaux, des vétérinaires sanitaires et, au besoin, de la force publique [35]. Les éléments de ce schéma se retrouvent, on va le voir, dans la prise en compte des épizooties sous l’Ancien Régime, à cette différence qu’ils ne sont jamais distincts et que, le plus souvent, ils interfèrent ou se chevauchent.
Détection de la maladie, mesures d’urgence
Depuis l’Arrêt de la Cour du Parlement de Paris du 24 mars 1745 [36] ainsi que l’Arrêt du Conseil du 19 juillet 1746 [37] (au moins en théorie, car il ne s’agit pas en 1763 de la Peste bovine qui avait motivé ces textes), les éleveurs doivent déclarer spontanément toute maladie d’apparence épidémique « à peine de cent livres d’amende » [38].
Les responsables locaux effectuent sans tarder un dénombrement des animaux atteints. Ces responsables sont « les officiers, soit du roi, soit des sieurs haut-justiciers, auxquels la police appartient, chacun dans leur territoire, même les syndics des communautés en cas d’absence des dits officiers » [39]. Pour détecter la maladie, ils font appel « à des personnes à ce intelligentes » (où l’on reconnaît à coup sûr les maréchaux ferrants) « le tout sans frais » [40]. Les animaux malades sont isolés, après marquage, dans des bâtiments et dans des zones de pâture distincts et dûment désignés. Les communautés touchées perdent évidemment le droit de parcours sur les territoires voisins. La vente et le déplacement de bovins ne sont autorisés qu’après avoir obtenu un certificat mentionnant que le lieu d’origine est indemne de la maladie à trois lieues à la ronde. Au début de l’année 1763, ce texte n’a été repris que dans la généralité de Tours [41] et celle de Champagne [42]. L’intendant de Champagne, inquiété par la peste bovine qui sévissait effectivement dans le nord de l’Europe, préférait considérer toute contagion comme pouvant relever de la maladie tant redoutée. À Tours, Gaspard Lescalopier, qui avait dû combattre la terrible peste bovine de 1745 dans la généralité de Montauban, gardait sans doute en mémoire les mesures adoptées alors [43]. Mais la plupart des intendants n’avaient pas autant de sujets d’inquiétude : leurs administrés avaient reconnu dans la nouvelle maladie le mal de langue de 1731. Ainsi l’intendant du Berry, confiant dans le remède traditionnel, ne cacha pas là-dessus son désaccord avec son collègue de Tours [44].
Il est certain que d’anciennes feuilles imprimées furent retrouvées, mais surtout, à compter de 1732, la Nouvelle Maison rustique de Louis Liger reproduisit dans ses nombreuses rééditions l’Observation officielle publiée en avril 1731 [45]. En Alsace, plus simplement encore, le dernier mal de langue ne remontait qu’à 1756 [46]. Aussi la plupart des généralités bénéficièrent-elles de réimpressions d’observations antérieures, dites parfois « imprimés de remèdes » [47], avant même que le pouvoir central, Ministère ou Contrôle général, n’ait pris de mesures. C’est ce que révèlent plusieurs réponses à la circulaire envoyée par Henri-Léonard Bertin [48] le 19 juin, comme celles du chancelier de Lorraine [49], des intendants de Franche-Comté [50], des généralités de Montauban [51] et de Metz [52], ou encore l’Avis distribué dans l’élection de Guéret [53]. Outre les intendants qui rendaient compte de la maladie au Contrôle général et au ministre, l’existence de celle-ci fut rapportée par une autre voie administrative, remontant des officiers royaux au Procureur général du Parlement de Paris, François Joly de Fleury (figure 4).
Figure 4
Remontée de l’information au pouvoir central sur les épizooties en 1763
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Dans le fonds considérable laissé par ce magistrat aux Archives de la Bibliothèque nationale, Paul-Martin Bondois a relevé, concernant l’épizootie de 1763, les courriers des Lieutenants de Police de Châlons [54] et de Sézanne [55], des Procureurs fiscaux de Cosne [56] et de Sainte-Menehould [57], du Substitut de Mamers [58] et même de l’évêque du Mans [59].
De fait, François Joly de Fleury ne manquait pas de communiquer à son tour ces renseignements au ministre chargé de l’agriculture [60]. Pressés par l’approche de la maladie, certains magistrats locaux improvisèrent une sorte de police sanitaire fondée sur l’interdiction des déplacements et de la vente de la viande et du lait. Ainsi, le Procureur fiscal de Cosne-sur-Loire, averti de l’arrivée du mal pour avoir eu sous les yeux un « mémoire de recettes donné par un juge de Sancerre », fut très impressionné par la rumeur populaire qui croyait la contagion « si rétive » que les personnes pouvaient la porter d’un endroit à un autre. Il prit à la hâte une ordonnance empêchant les Cosnois, et spécialement les bouchers, de se rendre, sur l’autre rive de la Loire, aux foires d’où eux-mêmes ou leur bétail auraient pu rapporter le mal. Le courrier envoyé ensuite à la capitale n’eut d’autre objet que d’entériner une décision prise en toute indépendance en raison des lenteurs de la poste [61]. Le Procureur fiscal de Sainte-Menehould, quant à lui, préféra s’en remettre à l’Arrêt du Parlement du 24 mars 1745. Mais l’effet de celui-ci eût été dérisoire s’il n’avait été appliqué que dans la ville et ses faubourgs. Il écrivit donc à Paris pour en obtenir l’extension au bailliage tout entier [62].
L’intervention d’experts, médecins et élèves vétérinaires
Peu d’intendants déclarèrent avoir fait appel à des experts, la consultation informelle de maréchaux ou de modestes chirurgiens ne méritant sans doute pas d’être mentionnée. Ici encore, Gaspard Lescalopier, à Tours, s’est démarqué en envoyant « sur les confins de [sa] généralité, du côté du Poitou et du Berry », le Sieur Duverger, « médecin expérimenté » [63]. Malheureusement celui-ci faisait peu de cas du savoir populaire et reconnut dans cette maladie une sorte de charbon qui risquait de se communiquer à la population, suggérant sans doute à l’intendant d’appliquer, par précaution, les Arrêts de 1745 et 1746 (inadaptés, répétons-le, car limités à la seule espèce bovine) [64].
On ne sait s’il s’agissait du médecin des épidémies dont chaque généralité disposait, au moins en principe, depuis 1750. On apprend seulement que, le 24 juin, le praticien n’était toujours pas indemnisé de la somme de 78 livres qu’il avait dépensée pour son voyage d’avril [65]. Dans la généralité de Paris, en revanche, existait effectivement un « médecin envoyé par ordre du roi pour les maladies épidémiques », Henri Audouin de Chaignebrun (1713-1781), qui se consacrait à l’occasion aux maladies des animaux [66]. Mais rien ne précise, dans le cas présent, son rôle exact auprès de l’administration [67].
L’École vétérinaire ouverte l’année précédente à Lyon se devait de prendre une part active à la résolution de cette crise de l’élevage. Henri-Léonard Bertin [68], qui avait été la cheville ouvrière de la nouvelle institution, tenait là l’occasion d’en prouver l’utilité, et il avait en Claude Bourgelat (1712-1779) [69], fondateur officiel et directeur de l’École, un collaborateur dévoué. Les deux hommes se connaissaient de longue date. Depuis 1740, Bourgelat avait dirigé dans la même ville l’Académie royale d’équitation, un de ces établissements relevant du Grand Écuyer où les jeunes nobles venaient recevoir une formation préparatoire à l’état militaire. C’est probablement entre 1754 et 1757 que Claude Bourgelat, au demeurant bon littérateur et écuyer célèbre dans l’Europe entière, se lia avec l’Intendant du Lyonnais, Bertin, d’une amitié qui ne devait jamais se démentir. La correspondance des deux hommes, conservée aux Archives nationales mais surtout dans celles de l’École d’Alfort [70], a été publiée par Léon Moulé [71]. Quoique ce courrier fasse une grande part à l’administration des Haras à la tête desquels Bertin avait également placé Bourgelat, il permet de suivre le rôle de la profession vétérinaire naissante dans la résolution des épizooties, spécialement celle de 1763 [72]. En matière de santé animale, tout restait à faire. À l’occasion des grandes contagions, c’était les médecins, répétons-le, qui étaient consultés par le pouvoir et il faut avouer que la création des écoles leur laissa un large droit de regard sur les maladies animales. Les avis autorisés de Claude Bourgelat n’empêchèrent pas, en 1774, par exemple, la nomination d’un jeune et brillant médecin, Félix Vicq d’Azyr, pour juguler la peste bovine du Sud-ouest. Quant au traitement d’affections plus ordinaires, les particuliers avaient recours aux nombreux ouvrages publiés par les écuyers, tout ou partie consacrés à la santé du cheval. Enfin, pour effectuer les soins sur les différentes espèces domestiques, et pas seulement les équidés, on s’adressait aux maréchaux ferrants, seuls véritables détenteurs de la pratique. Ceux-ci répétaient avec plus ou moins de bonheur des gestes thérapeutiques traditionnels dont parfois, hélas, l’intention première était oubliée depuis longtemps. Dans ce contexte, le mal de langue représentait pour l’École une sorte de défi et l’on se souvient que, dès les premiers cas de 1762, Claude Bourgelat avait envoyé des élèves en Auvergne et dans le Forez à la demande des intendants [73]. En 1763, il lui fallut renouveler ces déplacements, non sans quelques réticences [74]. D’abord les modalités de défraiement de l’École n’avaient pas encore été clairement établies et Bourgelat se plaignait de ne pas avoir été remboursé par l’Auvergne et le Forez des dépenses engagées l’année précédente, insinuant même que ses revenus et sa fortune n’y suffiraient bientôt plus [75]. Il fallut en effet attendre l’Arrêt du Conseil du 16 juillet 1784 (article 2) pour que les déplacements d’élèves occasionnés par les épizooties fussent définitivement institutionnalisés [76]. Jusque-là, certaines généralités mirent parfois quelque négligence à honorer leurs dettes envers les Écoles. Outre les motifs financiers, une autre objection semblait plus sérieuse, celle de la formation et de l’aptitude des élèves confrontés à cette nouvelle tâche. Claude Bourgelat ne se cachait pas le faible recrutement de ses disciples, fils de maréchaux pour beaucoup, dont certains avaient reçu une instruction générale fort sommaire. Plus grave encore, l’enseignement dispensé s’attachait avant tout aux matières fondamentales, comme l’anatomie, la matière médicale [77] ou la botanique, utiles, certes, mais développées au détriment de la pathologie. À la vérité, celle-ci restait à édifier entièrement, et les seuls cours pratiques, ceux qui portaient sur la ferrure et les bandages, se bornaient à l’espèce équine [78]. Restait au directeur la solution de ne choisir que les meilleurs éléments pour les envoyer soigner les bestiaux dans les provinces, munis à leur départ « de bonnes instructions » [79] et en les guidant tant bien que mal, à distance, par courrier. Louis Bredin (1738-1814), qui devait à son tour devenir directeur de l’École de Lyon, fut de ceux là [80]. Il était toutefois inévitable que certaines observations fautives des disciples induisent le maître en erreur, comme celle de ces trois élèves commis dans le Bugey en juillet 1763, qui fit prendre les cas d’une maladie qui était probablement le charbon symptomatique pour la peste bovine sévissant alors au Danemark [81]. On voit que, même incorrectement renseigné, le véritable expert demeurait Bourgelat en personne, au travers de ses consultations épistolaires.
Mais ces voyages furent aussi l’occasion inespérée pour les futurs « artistes vétérinaires » de se former à leur métier, et les hésitations du grand homme sur l’utilité « de ces sortes de courses » [82] fut heureusement de courte durée. Il y trouva bientôt la matière d’une publicité flatteuse pour l’École car, non content de prescrire les soins destinés aux malades, il enjoignait aux élèves d’administrer un traitement préservatif de sa composition aux animaux encore sains [83]. À la fin de leur séjour, les élèves avaient pour mission d’obtenir des notables locaux un certificat mentionnant leurs succès, et de nombreuses statistiques nous sont parvenues où les bêtes « préservées » ne manquaient pas de grossir sans scrupule le chiffre des animaux guéris [84]. Le baron de Grimm en fit le reproche à l’ancien écuyer qu’il rangeait sans égards au rang des charlatans :
« L’établissement des écoles vétérinaires a acquis en peu d’années une grande célébrité dans toute l’Europe. J’avoue que je ne peux me garantir d’un peu de prévention contre cet établissement (sic), quand je vois avec quelle affectation la Gazette de France et tous nos papiers publics rapportent à tout instant les cures merveilleuses des élèves de ces Écoles, opérées dans les maladies épizootiques, et attestées par les curés et subdélégués du village où le miracle s’est fait ; quand je vois l’étalage qu’on fait, dans chaque gazette, des prix remportés et mérités par tous les élèves également […] le tout en présence de M. Bertin ministre secrétaire d’État. J’avoue que cette charlatanerie me déplaît et m’indispose [85]. »
Marc Mammerickx a fait justice de ces attaques. Si le fondateur de l’École ne fut jamais lui-même vétérinaire, il sut habilement réunir les conditions les plus favorables au développement de la profession qu’il avait créée, et la « propagande savamment orchestrée » dont il usa y fut pour beaucoup [86]. On ne peut lui nier d’ailleurs tout rôle scientifique puisque, le premier en France, il proposa un plan de lutte raisonné contre les épizooties, lequel devait se révéler en grande partie prophétique [87].
Le Ministère s’en mêle : la circulaire du 19 juin 1763
Claude Bourgelat finit-il par persuader son ami Henri-Léonard Bertin de généraliser au royaume entier le traitement et le préservatif qu’il avait mis au point ? Le Ministre lui écrivit en tout cas dans ce sens :
« Les symptômes de la maladie qui s’est manifestée au début du printemps, quoiqu’elle n’ait pas de suite malheureuse, m’en font appréhender le retour, car le dérangement des saisons en occasionne toujours le cours ; je crains de voir réapparaître en automne la même épidémie et que les symptômes en soient plus fâcheux à l’entrée de l’hiver […] j’ai cru devoir rassembler en abrégé les observations qui me sont venues de tous les lieux où la maladie s’est déclarée, et d’y joindre un extrait de votre lettre à M. l’Intendant de Berry, parce que dans le cas où les accidents et la malignité viendraient à augmenter, le remède de la Maison Rustique serait insuffisant, et qu’il convient d’avoir recours à ce que vous prescrivez [88]. »
Le propos de Bertin était donc de prévenir le retour du mal et sa totale confiance dans le fameux traitement préservatif ne laisse pas de surprendre. Le 19 juin, la circulaire fut envoyée aux intendants, accompagnée de vingt – ou même quarante – exemplaires d’un mémoire imprimé [89]. On s’étonne de la complexité de la méthode proposée. En l’absence d’élèves de l’École, la préparation des ingrédients réclamait à l’évidence la participation de personnes suffisamment versées en botanique, sinon de l’apothicaire local. De plus, l’application des remèdes exigeait des manipulations répétées des animaux pour les lotions de la langue, l’administration des breuvages, après l’inévitable saignée inaugurant le protocole, et on mesure à quel point celui-ci devait être dispendieux en temps et en personnel.
« Ce traitement comme on le voit, est fort raisonné et comme il a été suivi d’un plein succès, on ne peut trop en faire usage. Mais aussi faut-il avouer qu’il est difficile et coûteux, ce qui ôte aux gens de la campagne l’agrément d’en faire usage. M. Turgot, intendant de Limoges, dans la généralité duquel il y a eu beaucoup de bestiaux attaqués de cette maladie, a jugé de ce régime en père du peuple confié à ses soins. Il a cherché à diminuer les frais et à pouvoir combattre la contagion sans tant d’attirail ni de soins minutieux, la plupart du temps hors de portée des gens de la campagne ; en conséquence il a fait essayer le remède suivant dans les paroisses de l’Élection de Guéret dans la haute Marche, où cette maladie faisait des progrès et il en a obtenu tout le succès qu’il pouvait désirer […] [90]. »
Le lecteur moderne, convaincu de l’inutilité de tant de dépenses, penche volontiers pour la sévérité, mais il convient de ne pas sous-estimer l’effet moral de toute cette agitation. Les paysans qui ont aidé les élèves à prémunir leurs bestiaux y ont vu peut-être la marque d’une sollicitude à laquelle on ne les avait guère accoutumés jusque-là. Comment croire pourtant qu’ils aient pu envisager d’effectuer eux-même le traitement préservatif en dehors de toute maladie, simplement pour avoir vu cet avis placardé ou l’avoir entendu lire en chaire à l’office dominical ? Le discernement d’Anne-Robert Turgot ne fit pas exception et plusieurs intendants exprimèrent clairement leurs réserves à Henri-Léonard Bertin. Ce rappel au bon sens pourrait se comprendre, ainsi que l’a fait Michel Dronne [91], comme une insolence à peine masquée, en particulier dans le cas de l’Intendant de la Généralité de Metz, qui écrivait : « J’espère, Monsieur, que vous approuverez que je laisse les peuples dans la tranquillité dans laquelle ils sont entrés à cet égard, et que je ne fasse pas distribuer les observations dont il s’agit [92]… » Mais, sans doute, la plupart des intendants ne virent-ils dans cet imprimé qu’un souhait du Ministre relatif à un sujet secondaire. À l’exception peut-être de ceux qui avaient fait appel aux services de l’École vétérinaire – Anne-Robert Turgot était de ceux-là [93]– leur opinion n’était sans doute pas encore arrêtée sur la valeur de Claude Bourgelat. Aussi leurs réponses se situèrent-elles entre l’approbation polie [94] et l’expression de doutes sérieux quant à l’accueil de ces conseils par la population. Bien sûr, quelques-uns, comme en Normandie ou en Picardie, publièrent un avis conforme aux désirs de Henri-Léonard Bertin [95]. Mais ce ne fut pas l’attitude générale. L’intendant d’Alsace décida de s’en tenir à la méthode prophylactique auparavant en usage, « à peu de chose près la même que celle [qu’il venait] de recevoir [96] ». Si Le Bret, à Rennes, se proposa « d’en répandre un assez grand nombre d’exemplaires », ce ne fut pas sans craindre « que des précautions aussi intéressantes pour le public ne deviennent inutiles et que, les bestiaux une fois guéris, les paysans négligent les préservatifs pour l’avenir [97] ». En Lorraine, Antoine Chaumont de la Galaizière feignit de ne retenir que la dernière phrase de la lettre de Bourgelat qui encourageait au pansage soigneux des animaux.
« Au surplus, je me conformerai à vos intentions en prescrivant aux habitants des campagnes de soigner plus attentivement leurs bestiaux et surtout de les tenir proprement et de la panser afin d’éviter que la malignité intérieure du venin actuel ne prenne de nouvelles forces […] [98]. »
Dans la généralité de Montauban, on choisit aussi de s’en tenir au traitement ancien, celui que préconisait le Contrôleur général paraissant « trop compliqué pour des paysans à qui on ne doit présenter rien que de très simple » [99]. En bref, les réponses des intendants manifestèrent une indépendance à peine voilée vis-à-vis de Versailles, même s’il ne s’agissait pas, en l’occurrence, d’une maladie bien meurtrière.
Ultimes répliques en 1764
En 1764, la maladie sévit encore, mais de façon plus discrète. Philippe-Étienne Lafosse, dans l’article « aphthes » de son dictionnaire, fait déborder la durée de l’épizootie de 1763 jusque dans les premiers mois de l’année suivante sur l’effectif équin de la capitale :
« À la fin de l’année 1763 et au commencement de 1764, nous eûmes à Paris une très grande quantité de chevaux ainsi attaqués ; plusieurs périrent mais comme on n’ignorait pas ces remedes, on les mit en usage et la plûpart furent sauvés [100]. »
Et Jean-Baptiste Huzard, dans la publication qu’il consacre au même sujet, note à son tour :
« Il paroît que, pendant l’année 1763 et au commencement de 1764, les aphthes formèrent le caractère essentiel de l’épizootie qui régna sur les chevaux et les bêtes à cornes dans presque toute la France [101]. »
Il faut évidemment admettre que le terme aphte correspond ici à tout autre chose que la lésion caractéristique de la fièvre aphteuse et que l’insensibilité des chevaux à cette maladie suffit à l’écarter d’emblée. D’ailleurs, le mal de langue réapparaît d’avril à juin dans la région de Saint-Étienne où l’élève Bredin, encore lui, est envoyé à St-Genis-Terrenoire, Saint-Héand, Sorbiers, Rochetaillée, Le Chambon, Saint-Sauveur-en-Rue [102]. On lui confie 27 bêtes malades dont 22 guérissent et 5 meurent. Il en « préserve » 64, toujours selon les indications de Claude Bourgelat. À Épernay, une alerte semble donner raison au Directeur de l’École sur le bien fondé de son traitement préservatif et il écrit à Henri-Léonard Bertin :
« Cette épidémie est, si j’ose dire, justement méritée. Plusieurs de MM. les Intendants, satisfaits ainsi que le peuple des apparences d’une guérison qui n’était autre chose qu’un mal pallié, rejetèrent, l’année passée, très loin d’eux mes idées sur la nécessité d’un traitement intérieur pour la cure radicale du chancre qui se manifestait sur la langue des bêtes à cornes. M. Dodas [Dodart, Intendant du Berry], entre autres, me manda que cette maladie n’en était pas une. Vous pouvez conclure aujourd’hui, Monseigneur, qu’on peut être excellent Commissaire Départi et très mauvais médecin [103]. »
Mais lorsque Louis Bredin arrive sur place, la maladie, après avoir tué 29 bœufs, a disparu [104]. En août, ce sont les chevaux d’un régiment de Carcassonne qui souffrent à leur tour du mal de langue [105].
 
Essai de reconstitution de la maladie
 
 
Signes cliniques
Sans entrer dans le détail des symptômes, on peut résumer l’évolution de la maladie en trois phases qui se succèdaient, sur un animal, en moins de deux jours.
Dans la première phase se formaient sur la langue des vésicules blanchâtres qui, de 3 à 4 mm. de diamètre, augmentaient en 4 heures jusqu’à 10 mm. en prenant une teinte rouge, puis noirâtre. Ce stade passait d’ordinaire inaperçu et ne pouvait être détecté sans une inspection soigneuse de la bouche. Aussi recommandait-on de visiter « avec soin deux ou trois fois par jour la langue des animaux » afin de les traiter le plus tôt possible [106]. Un autre signe certainement bien observé est rapporté par le Procureur fiscal de Cosne selon lequel les animaux « sont attaqués lorsqu’ils laissent tomber l’eau en sortant de l’abreuvoir » [107].
Aucuns signes généraux n’apparaissaient avant la seconde phase qui débutait par la rupture des vésicules. Celles-ci laissaient échapper un contenu gluant, séro-sanguinolent ou jaunâtre. À l’endroit de chaque vésicule persistait un ulcère à bords indurés dont le fond se creusait sur 2 à 10 cm. Comme sur toute lésion de la surface de la langue, des brindilles de foin pouvaient s’y accumuler, de même que le poil récupéré par l’animal en se lèchant. Certains observateurs n’ont pas manqué d’attribuer – abusivement – la maladie à ces touffes de poil « sorties » de la langue. Selon l’imprimé de Metz, « l’humeur produit des poils jaunâtres et fait tomber la langue » [108] ; dans l’Avis de Guéret, « les bords de la plaie sont garnis de poils assez longs et qui pénètrent assez avant dans la langue » [109] ; ou encore, « il se forme un toupet de poil jaunâtre qui ronge la langue et la fait tomber » [110].
La troisième phase survenait 24 heures après le début de la maladie, avec la chute des parties nécrosées de la langue. Parfois, c’était l’extrémité de la langue tout entière que l’on trouvait dans l’auge, comme sectionnée. Le plus souvent la mort survenait à ce moment, annoncée par des mouvements convulsifs et par l’œdème laryngo-pharyngé responsable d’asphyxie ou, chez les ruminants, de météorisation (distension des estomacs par des gaz digestifs qu’une obstruction de l’œsophage empêche d’être évacués par la bouche). La nécrose pouvait parfois s’étendre à la bouche, au pharynx et au larynx, ainsi qu’aux voies digestives. Si l’élimination de larges portions gangrenées de la langue semblait, le plus souvent, difficilement compatible avec la vie, on n’en a pas moins rapporté le rétablissement de certains malades. En 1763, « il y a eu tels animaux auxquels la langue ne tenait plus que par un appendice de la grosseur d’un doigt et qui n’en sont pas morts, mais qui ont été longtemps à s’en remettre » [111].
La mortalité n’était grave, semble-t-il, qu’en début d’épizootie, avant que le traitement ne soit connu de tous [112]. En 1763, les avis ont divergé quant aux pertes d’animaux. L’évêque du Mans se félicitait « qu’il [ne soit] pas mort, dans plus de quatre cents paroisses, une seule bête à cornes ni un cheval » [113].
En Poitou, il ne mourut « aucun bestiau » [114] ; à Cosne-sur-Loire, « moyennant l’usage du remède […] il n’est mort aucun de ceux qui ont éprouvé la maladie » [115]. De même, Henri-Léonard Bertin écrivait avec satisfaction que, dans 23 paroisses du Bourbonnais parcourues par les élèves de l’École vétérinaire, de 80 bêtes malades, toutes avaient été sauvées par leurs soins [116]. Mais en juillet, à Ussel, sur les 139 bovins atteints, traités ou non, il en mourut 34, et, sur 381 porcs et moutons, on en aurait même perdu 46 [117]. Dans ce cas, le taux de létalité (morts/malades) approchait donc de 20%.
Le mal de langue n’était certainement pas contagieux
Ces épizooties ont presque toutes connu, en France, une durée identique de deux ans, avec un espacement variant de 8 à 32 années (tableau 3).

Tableau 3
Durée et fréquence des épisodes généralisés de mal de langue en France
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Début de l’épizootie 1681 1713 1731 1761 1780 1788 Durée de l’épizootie (en années) 2 2 2 4 2 2 Intervalle entre 2 épizooties (en années) ‒ 32 18 30 19 8

Les localisations successives du mal de langue sur le territoire révélées par les figures 1 à 3 surprennent par leur éparpillement et suggèrent que des foyers naissaient ici ou là, sans relation entre eux. Lorsqu’il s’agit d’une maladie réellement contagieuse, les nouveaux cas s’organisent sensiblement selon une ligne de front, ou encore le long des voies de communications. Ici, rien de semblable, même si le mal de langue a partout été considéré comme contagieux en début d’épizootie [118]. Ainsi le Procureur fiscal de Méréville, non content de faire isoler les malades, ordonna aux maréchaux de se déplacer pour traiter les animaux en interdisant que l’on amène ceux-ci « à leurs boutiques pour les médicamenter, de crainte que les bestiaux sains ne gagnassent cette maladie » [119].
De son côté, le chancelier de Lorraine, Antoine-Martin Chaumont de la Galaizière, dont l’intransigeance au sujet des corvées avait fait l’impopularité, avait cru devoir suspendre celles-ci, tant il était persuadé que le rassemblement d’attelages sur les routes en chantier favoriserait la contagion du chancre à la langue [120]. Mais, la maladie passée, les témoins durent en général reconnaître qu’elle ne s’était pas communiquée d’un animal à l’autre. À Cosne-sur-Loire, elle était éteinte lorsque le Procureur fiscal affirma avoir « remarqué qu’elle n’était pas contagieuse, comme on l’avait annoncé » [121]. On ne doit donc pas s’étonner que Gaspard L’Escalopier, Intendant à Tours, après avoir repris, le 20 avril, le texte de 1746 dans toute sa rigueur, ne fut plus, en juin, « aussi rigoureusement attaché aux préjugés de la contagion » [122]. Il considérait désormais celle-ci peu marquée : pour lui, seuls les animaux dont la langue se gangrenait pouvaient communiquer le mal, soit par le souffle, soit par l’herbe contaminée par leur bave infectée. Dans le Gâtinais, « de dix vaches, quatre ou six dans une vacherie ont été malades et une saine entre deux malades n’a point été attaquée » [123], ce qui, dans le langage actuel, signifierait que la contagion ne « suivait pas le rang » et était donc fort peu marquée. Dès le 5 mai, l’Intendant du Berry l’avait annoncé :
« On ne s’est point aperçu que, dans les mêmes étables, tous les animaux fussent également infectés. […] Je ne suis pas persuadé que cette maladie se communique de proche en proche par voie de contagion [124]. »
Ces témoignages prouvent suffisamment que le contage, faible ou inexistant, ne pouvait expliquer en rien le caractère explosif de la maladie.
Si le mal de langue ne se communiquait pas, s’agissait-il d’une maladie liée à la saison ou à la localité ? Certes, l’épidémiologie moderne a fait place nette des préjugés hippocratiques qui, jusqu’à l’époque pastorienne, soumettaient l’apparition des maladies aux phénomènes environnementaux. Mais la météoropathologie n’est pas morte pour autant et il reste légitime d’analyser les facteurs écologiques associés aux épizooties. Ainsi la répartition mensuelle des épisodes de mal de langue, relevée sur l’ensemble de notre documentation [125], permet de mettre en évidence une incidence plus élevée d’avril à juin (figure 4).
Figure 4
Répartition mensuelle des textes de 1681 à 1838
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Les sources montrent également qu’en dehors des cas sporadiques, la maladie survenait dans certaines régions plus que dans d’autres. On a déjà cité le Bourbonnais, mais l’Aunis-Saintonge, le Périgord, la Lorraine et le Lyonnais ont été touchés en priorité, alors que la Haute-Normandie et le piémont pyrénéen ont échappé, selon toutes apparences, aux épizooties.
Il semble donc que l’on ait eu affaire à une maladie se montrant par intervalles, inféodée à certaines régions mais capable de toucher, les années de grande occurrence, des territoires très étendus, principalement d’avril à juin.
Une zoonose ?
La maladie n’atteignait que les herbivores. Qu’en était-il de l’homme ? Plusieurs auteurs font état de contamination humaine, mais, ce qui ne va pas sans inciter au doute, toujours dans le but de prouver la nature contagieuse de la maladie : selon le docteur Winkler « les personnes qui ont soigné leur bétail sans précautions ni égards pour leur propre santé furent elles-mêmes infectées et moururent comme leurs bêtes » [126]. La même année, en 1682, le Journal des Savants se fait l’écho de deux cas :
« Ce mal étoit si contagieux qu’il se gagnoit aisément par le seul attouchement de ce qui avoit approché la partie affectée. Un homme a perdu la vie pour s’estre servi d’une cueillere dont on avoit râclé la langue d’un boeuf malade ; et un bourgeois d’une ville de Guienne a esté attaqué de ce mal pour avoir seulement mis dans sa poche une pièce de trente sols avec laquelle son fermier avoit frotté la langue du bœuf malade. Il s’est fait traitter comme le bœuf et est guéri de mesme [127]. »
Pour François Boissier de Sauvages, en 1732, « cette épidémie […] infecta et tua […] un assez grand nombre de personnes à Nîmes » [129]. Mais en 1763, les temps ont changé et le procureur fiscal de Cosne-sur-Loire semble moins affirmatif. Il annonce clairement qu’il rapporte une rumeur :
« Il se dit dans le public que la communication est extrêmement dangereuse et […] qu’un […] homme, pensant une bête malade, pourquoy s’estoit servy d’ung éscu pour lui ratisser la langue ; lequel, ayant mis dans sa bouche, pour se faciliter le service des deux mains pour le surplus de remèdes qu’il voulut faire, est mort le lendemain [128]. »
Ces bruits n’ont rien de surprenant. Même de nos jours, lorsqu’une épizootie fait rage, l’appréhension gagne les esprits et la récente manifestation de fièvre aphteuse l’a bien illustré. Comme toujours sont apparus dans la population des « cas » plus que douteux dans leur majorité. On a vite oublié que les « aphtes » ou le prurit interdigité se produisent chez l’homme en l’absence de toute maladie animale. Pour revenir au mal de langue, les récits de contagions disparaissent à partir de 1763, alors même que les sources deviennent plus nombreuses et plus parlantes. Cela suffit, semble-t-il, à écarter l’éventualité d’une zoonose.
Les difficultés du diagnostic rétrospectif
Le diagnostic rétrospectif nécessite avant tout d’éliminer les affections voisines dont on ne citera que les plus connues : les charbons, bactéridien ou symptomatique, qui présentent tous deux suffisamment de différences avec le mal de langue pour que la confusion puisse être facilement écartée de nos jours [129] ; la fièvre aphteuse, qui épargne les équidés, cause peu de morts et surtout s’accompagne de lésions des onglons. Nous avions pensé, avant de réunir assez de documents, que le bacille de la nécrose, Fusobacterium necrophorum, pouvait être responsable de la maladie [130]. En réalité, s’il provoque des ulcérations comparables de la cavité buccale, il n’atteint à la fois que quelques animaux en mauvais état dans une exploitation isolée tandis que l’évolution des lésions demande plusieurs jours, ce qui n’est pas le cas du mal de langue.
La solution du problème nous a été suggérée par le Dr-Vétérinaire Jean-Marie Gourreau de l’afssa-Alfort où il est spécialement chargé des affections buccales. Il s’agirait de brûlures causées par le poil de chenilles urticantes. De nos jours, l’érucisme (du latin eruca chenille) se manifeste surtout chez le chien, dans le sud et le sud-ouest de la France, par un choc anaphylactique et des nécroses étendues de la langue et de la gueule [131]. Les chenilles de papillons crépusculaires, principalement Thaumetopœa pityocampa, la processionnaire du pin, et Th. processionea, la processionnaire du chêne [132], répandent dans l’environnement des poils microscopiques acérés et creux contenant un venin, un puissant histamino-libérateur capable de tuer les tissus par vasoconstriction. Ces poils, fichés dans les téguments par milliers, y progressent à la faveur de barbules dirigées dans le sens opposé à leur pénétration, avant de se casser et de libérer totalement leur substance toxique. Leur progression est accélérée par les mouvements de l’organe dans lequel ils se trouvent et l’on comprend pourquoi la langue, très mobile, ait pu être atteinte en priorité dans la bouche. La présence des chenilles urticantes dans la nature de mars à juin correspond assez à la fréquence accrue du mal de langue à cette période. Pour les autres mois de l’année, la conservation presque indéfinie du venin dans l’étui que forme le poil urticant expliquerait la persistance du mal. On pense aux animaux entrant en contact avec les nids tissés par les insectes, détachés des arbres et chargés de mues, autant qu’à l’atteinte des bêtes en stabulation, consommant du foin infesté car fauché en juin, au moment où les chenilles progressent dans l’herbe à la recherche d’un lieu d’enfouissement ensoleillé [133]. Les populations de processionnaires ont de plus la particularité de varier fortement selon des cycles pluriannuels. Un certain nombre de générations successives attendent plusieurs années, sous forme de chrysalides, des conditions atmosphériques optimales, libérant une nuée de papillons l’été favorable venu. La pullulation massive de chenilles, ou gradation, qui en résulte après la ponte, s’accorde avec l’espacement dans le temps des accès de « mal de langue » dont chacun ne durait que deux années (tableau 3).
Une remarque des contemporains vient encore étayer l’hypothèse de l’érucisme, celle du déplacement progressif de l’épizootie du sud-ouest au nord-est de mars à juillet. En 1763, selon l’intendant de la généralité de Tours, le mal « s’est fait sentir d’abord dans le Limousin, une partie du Poitou et du Berry, avant d’arriver à Chinon, Loches et Richelieu » et il pense même qu’il est possible « qu’une colonne d’air, chassée vers le Nord, en ait répandu l’infection sur son passage » [134]. Le procureur fiscal de Cosne le confirme : la maladie remonte du Bourbonnais, du Nivernais et du Berry vers la rive droite de la Loire. Il est normal qu’au printemps, les chenilles se développent plus ou moins tôt selon un gradient de température orienté du sud au nord, tempéré d’ouest en est par l’influence océanique. On constate effectivement que la Lorraine et l’Alsace ont été atteintes tardivement, en juin 1763. Enfin, à Ussel, dans l’actuelle Corrèze (figure 3, n° 26), c’est le climat d’altitude (600 m) qui aurait reporté le mal de langue jusqu’à la fin de juillet. Notons que les seuls cas tardifs ne concordant pas avec ce schéma furent ceux de la vallée du Rhône. Le dernier argument en faveur de l’érucisme est fourni par les observateurs eux-mêmes. L’année 1731, marquée par une épizootie retentissante, a vu une prolifération tout-à-fait inaccoutumée de chenilles processionnaires, à tel point que les contemporains ont naturellement établi une relation entre la maladie et ces insectes [135]. En 1763, la coïncidence n’a pas été aussi flagrante, mais dans le Maine on n’hésita pas à accuser encore « le nombre prodigieux de chenilles » [136].
Ce faisceau de bonnes raisons n’explique pas, hélas, pourquoi le mal de langue s’est raréfié au début du xixe siècle jusqu’à devenir sporadique, à partir des années 1830. La processionnaire du chêne, la plus dangereuse et la plus septentrionale, a-t-elle cédé du terrain à celle du pin ? La baisse de fréquence de la maladie pourrait à la rigueur se justifier par la transformation du milieu dans lequel vivaient les insectes ; dans ce cas, il faudrait qu’un tournant soit survenu aux alentours de la Révolution, puisque c’est à cette époque que le mal de langue s’effaça réellement. Michel Devèze souligne le mauvais état des forêts françaises à la fin de l’Ancien Régime, partiellement attribuable à leur dévastation par les bestiaux [137] ; en dépit d’une tendance générale à écarter le bétail de la forêt dès le milieu du xviii e siècle, la pratique du pâturage des sous-bois subsistait bel et bien [138]. Dans ce cas, une conversion sensible des massifs forestiers au profit des conifères aurait-elle fait reculer la processionnaire du chêne ? Duhamel du Monceau et la Société d’Agriculture de Paris eurent beau se faire les apôtres ces essences [139], on n’envisagea de reboiser en résineux qu’un siècle plus tard, après 1860, en particulier dans les régions montagneuses et les Landes [140]. C’est seulement à ce moment que se modifia la proportion feuillus/résineux, cause indirecte de l’essor de la processionnaire du pin, avec la plantation massive de pins noirs d’Autriche [141].
Le changement attendu ne se situe donc pas dans le domaine forestier. Si l’on incrimine toujours la processionnaire du chêne, il faudrait qu’à la fin de l’Ancien Régime l’arbre parasité et les haies dont il faisait partie aient régressé de façon significative autour des pâtures, ce qui semble bien le cas dans le nord-est de la France. Mais que dire des pays de bocage de l’Ouest et de leur « forêt linéaire » ? Les chênes têtards auraient-ils disparu des haies, alors qu’ils étaient l’unique source de bois de chauffage dans ces régions ? Cette trop improbable hypothèse écartée, aucune modification connue de la population d’arbres ne peut donc expliquer le recul du mal de langue.
Aussi faudrait-il s’interroger sur un phénomène ignoré, peut-être infectieux, diminuant l’importance de Th. processionea, car les insectes ont également leurs parasites, leurs bactéries et leurs virus. Reste enfin à mettre en cause une espèce voisine. La chenille du bombyx chrysorrée (Euproctis chrysorrea, Limantriidae), ou « cul-brun », qui fréquente le chêne, l’orme et divers arbres fruitiers, possède également un pouvoir urticant prononcé. Pas plus que d’autres, cette solution invérifiable ne résout l’énigme.
 
Un traitement efficace
 
 
Celui-ci consistait à racler jusqu’au sang les vésicules dès leur apparition, avant leur rupture. Tour à tour, les auteurs ont recommandé la cuiller, la pièce de monnaie dont un bord pouvait être limé en manière de scie (figure 5) [142] ou même un instrument dentelé fabriqué par un orfèvre dont Toon Wijgergangs a réuni plusieurs représentations [143].
Figure 5
L’instrument dentelé et son utilisation pour gratter les lésions de la langue (fictif )
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(Winkler, 1683 ; Goulin, 1777)
L’intervention de l’artisan se justifiait car on insistait sur le métal qui devait servir à confectionner ces outils, l’argent. Seul un correspondant de l’Académie des Sciences, sans doute au-dessus de ce préjugé, admit qu’une cuiller en étain faisait aussi bien l’affaire [144]. Jean-Baptiste Huzard, dans un article où il confond malheureusement mal de langue et fièvre aphteuse, explique cette prédilection pour les métaux précieux :
« Presque tous les auteurs recommandent d’employer une cuiller ou une pièce d’argent pour gratter les aphthes ; mais que l’instrument soit d’or, d’argent, de fer, de cuivre ou même de bois, la nature du métal n’est d’aucune importance pour cet objet. Cette idée de recommander l’emploi de l’argent tenoit sans doute à celle que l’on avoit de la bénignité des métaux que l’on appeloit parfaits et auxquels on attribuoit beaucoup de vertus ; si on n’a pas osé recommander l’or, c’est qu’on savoit qu’il n’étoit pas commun dans les campagnes où règnent le plus souvent ces sortes de maladies. Au reste l’étain, dont le plus grand nombre de cuillers est composé, est trop mou et trop foible pour cette opération [145]. »
Au procédé populaire qui avait pourtant fait ses preuves, Claude Bourgelat tint à substituer « une méthode plus conforme aux vrais principes » [146]. Il était, selon lui, « plus sûr et préférable de faire emporter [la tumeur] avec le bistouri et les ciseaux que de la racler simplement » [147]. Le geste devenant ainsi moins brutal, plus chirurgical, manifestait une distance utile entre la technique vétérinaire et celle des guérisseurs traditionnels. Les acides les plus agressifs et même le fer rougi servaient ensuite à détruire le fond de la lésion, où l’on pensait que se trouvait le principe rongeant en profondeur la substance de la langue. Pour finir, on lavait la bouche, jusqu’à guérison, à l’aide de solutions « apophlegmatisantes », c’est-à-dire capables de provoquer une salivation profuse, auxquelles participaient diverses plantes irritantes mêlées au sel, au poivre et au vinaigre. Toutes les prescriptions se ressemblaient, ne différant que par l’un ou l’autre des ingrédients.
L’efficacité reconnue du traitement corrobore sensiblement l’étiologie proposée plus haut. Dans l’érucisme, les poils urticants implantés dans la langue continuent à y progresser tant qu’on ne les en a pas ôtés. Arrêter ce processus aurait bien consisté à éliminer les tissus en voie de mortification avec les poils qu’ils contenaient en grattant jusqu’aux couches saines, reconnaissables au fait qu’elles saignent facilement.
Auprès des moyens thérapeutiques réservés aux malades, prenaient place les préservatifs, médications destinées aux animaux indemnes qui devaient leur éviter d’être atteints eux aussi. Cette pratique, très utile, on l’a vu, aux desseins de Bourgelat, n’était pas nouvelle. Elle s’était imposée auparavant à l’occasion d’autres épizooties et d’épidémies, principalement la peste humaine de 1720. Ainsi l’imprimé paru à Metz proposait un remède préservatif dont on imbibait une spatule munie de feutre afin de frictionner la langue, de même qu’un procédé pour « parfumer » les écuries en faisant brûler des mèches fumigènes de fabrication domestique [148]. Claude Bourgelat fut d’abord partisan de la saignée, de complexes boissons acidulées (on disait « acidules ») et également des parfums, fumigations qu’il indiquait de faire dans les étables en jetant vinaigre et substances odorantes sur des charbons ardents [149]. Les parfums et les vapeurs acides étaient censés les neutraliser l’alcalinité fétide des miasmes et autres principes morbifiques. En juin 1763, Bourgelat supprima la saignée, ajouta des lotions de la langue et ordonna la « désinfection » au vinaigre des auges et des râteliers [150]. En Gâtinais, comme préservatif, « on a frotté tous les jours la langue [des chevaux et des vaches] avec un poireau trempé dans du poivre, du sel et du vinaigre » [151]. L’auteur de la lettre s’est même servi d’un « bridon de bois imbibé de poivre, de sel, de vinaigre et d’ail », ce que l’on nommait aussi billot ou mastigadour [152]. Ces procédés, sous des formes plus ou moins adultérées, persistèrent dans quelques régions, alors que l’affection qui en avait été l’origine était depuis longtemps oubliée. Ils n’eurent désormais d’autre but que de maintenir la santé et l’appétit des animaux, comme le rapportait encore, en 1839, Louis-Henri Hurtrel d’Arboval, probablement pour les avoir observés dans sa pratique du Pas-de-Calais :
« Les ménagères des campagnes aiment à frotter la langue et l’intérieur de la bouche de leurs vaches avec un mélange de vinaigre, d’ail, de poivre, d’assa-fœtida, de camphre ou d’autres substances analogues ; elles en composent aussi des nouets et des billots pour les mettre dans la bouche, et même des colliers, tout au moins inutiles, malgré les fausses idées que le vulgaire y attache quelquefois [153]. »
Constatation habituelle : la prescription savante passée de mode, il en subsiste longtemps des traces dans la médecine populaire, et, faut-il l’avouer, les exemples actuels susceptibles d’illustrer ce fait ne manquent pas.
 
En 1763, l’absence d’experts compromet l’action du pouvoir
 
 
Sans s’engager dans une critique anachronique qui imposerait au passé les exigences des réglementations modernes, on peut tenter d’analyser les faiblesses de la gestion des épizooties en 1763. Dans un premier temps – de mars à mai – les intendants ont pris, en toute indépendance, les mesures qui leur semblaient appropriées. Malgré le consensus sur le caractère contagieux du mal, ni le Ministère ni le Contrôle général n’intervinrent avant le 19 juin, lorsque Henri-Léonard Bertin tenta d’imposer des mesures prophylactiques générales. Sans doute, la mortalité restait modérée, le traitement opérait, et aucune généralité n’avait encore demandé le secours ni même l’avis de Versailles, excepté l’envoi de quelques élèves vétérinaires.
Sans conséquences en 1763, cet attentisme en haut lieu devait se révéler catastrophique huit ans plus tard, en 1771, quand revint la peste bovine dans le nord du royaume. La funeste contagion avait fait une terrible hécatombe aux Pays-Bas – plus de 375 000 têtes de 1769 à 1770 – avant de pénétrer en France [154]. On ne peut imaginer que le Conseil du roi ait pu ignorer des nouvelles aussi inquiétantes. Pourtant l’ordonnance du 6 janvier 1739, qui prévoyait dans ce cas la fermeture des frontières, ne fut pas appliquée. Après la Flandre autrichienne [155], la Flandre française ne tarda pas à être atteinte, suivie de la région de Laon d’où la maladie s’étendit à toute la Picardie et à l’Artois, occasionnant la mort de 11 000 bêtes [156]. Le 31 janvier 1771, un Arrêt du Conseil déplorait que, « malgré les secours que Sa Majesté a fait porter aux lieux où ladite maladie s’est manifestée, la contagion a continué à se répandre par la négligence, même par la mauvaise foi des propriétaires des bestiaux malades […] » [157]. Accuser la population pour son manque de civisme ne pouvait cacher la réalité : les secours s’étaient encore limités à l’envoi d’élèves vétérinaires pour traiter les animaux, mesure très illusoire contre une maladie réfractaire à toute thérapeutique et que seule une stricte police sanitaire aurait pu ralentir.
Plus que de supposer l’incapacité de l’Ancien Régime à gérer une crise de ce genre, il faut voir ici l’effet d’un défaut de structures. Sur place, en l’absence d’experts fiables, la maladie était plus ou moins bien détectée et reconnue. On avertissait ensuite l’intendant qui, en bon père de famille, décidait seul de ce qu’il convenait de faire, et, plus grave, n’en référait pas nécessairement à Versailles. L’action des officiers locaux, on l’a vu, n’était pas moins improvisée. Il fallut attendre l’Arrêt du Conseil du 18 décembre 1774 pour que Turgot, devenu Contrôleur général, centralise définitivement les informations et les décisions en matière d’épizooties [158]. De surcroît, la connaissance des maladies des bovins restait très rudimentaire et la formation clinique faisait défaut aux professionnels appelés à seconder le pouvoir dans la gestion des grandes contagions du bétail. Les médecins consultés par les autorités appliquaient avec plus ou moins de bonheur une culture médicale étrangère &a