2004
Histoire & Sociétés Rurales
Comptes rendus
Ouvrages
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Étienne Hubert, L’« Incastellamento » en Italie centrale. Pouvoirs, territoire et peuplement dans la vallée du Turano au Moyen Âge
, Paris, De Boccard, 2002 (Bibliothèque des Écoles françaises d’Athènes et de Rome, n° 309), 558 p., 13 cartes, 26 figures, 56 planches, 70 ⇔.
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Jean-Marie Martin
, (dir.), Castrum 7, Zones côtières [et plaines] littorales dans le monde méditerranéen au Moyen Âge : défense, peuplement, mise en valeur, Actes du colloque international organisé par l’École française de Rome et la Casa de Velázquez, Rome, 23-26 octobre 1996
, Rome-Madrid, École française de Rome et Casa de Velázquez, 2001, 576 p., 82 ⇔.
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Yves Buffetaut, et Sylvie Gourlet, Vétérinaires et paysans au xx
e siècle, une histoire des vétérinaires ruraux
, Louviers, Ysec, 2001, 192 p., illustr. h.t. en couleurs, 20,60 ⇔.
Guy Puaud, Les Archives du sol. Archéologie du sol. Archéologie et histoire à Saint-Sauvant et dans les environs. Dix ans de recherches. 1993-2002
, Maulévrier, éditions Hérault, 2003, 256 p.
Parti d’une recherche microtoponymique parue il y a maintenant plus de dix ans (Les Noms de terroirs ou la mémoire des lieux, Maulévrier, éditions Hérault, 1992), Guy Puaud a tenu à vérifier ses hypothèses en arpentant pendant douze ans le terrain de sa commune (Saint-Sauvant, Deux-Sèvres) et des communes limitrophes à la recherche d’indices archéologiques, toutes périodes historiques et préhistoriques confondues. Il nous livre donc ici un premier inventaire des découvertes.
Guy Puaud part donc des toponymes, qu’on dit souvent « évocateurs ». Un toponyme en -acus est-il forcément gallo-romain ? Un nom comme la Ferrière est-il synonyme d’activité métallurgique ? Bien évidemment, cette approche se révèle impossible pour toutes les époques préhistoriques, ce qui n’empêche pas l’auteur d’inventorier au passage de très nombreux sites, faisant remonter l’occupation humaine de ce terroir à plus de 100 000 ans. S’il n’est pas surprenant de voir de nombreux objets du paléolithique ou du néolithique, souvent remarquables, on ne peut qu’être satisfait de voir apparaître, dans un inventaire de prospection, des objets mésolithiques, rares car souvent très petits.
C’est avec les autres périodes que peuvent arriver quelques problématiques plus complexes, et donc parfois, quelques erreurs d’analyses. Ainsi beaucoup des sites attribués à la protohistoire le sont sans preuves réelles : les fortifications le sont par leur typologie, par exemple. De même pour les quelques ferrières découvertes : l’auteur dit de lui-même que « nous n’[avons] aucune découverte archéologique qui nous permette de [les] dater de l’époque gauloise »…
Nous remarquerons simplement au passage un élément intéressant : il y a bien souvent un toponyme évocateur par site métallurgique, mais il est fréquent que le toponyme ne soit pas à l’emplacement exact du site. Un nom de lieu peut donc bouger.
Quoi qu’il en soit, Guy Puaud s’intéresse systématiquement à l’organisation du parcellaire, en repérant notamment une grande quantité de chemins ou de terroirs circulaires. Ici, ils semblent liés à des toponymes en -ière ou -erie, datables du xi
e au xiii
e siècle : l’auteur repose donc la question, sans vraiment y répondre, de la datation de ce type de structures. Enfin, il achève son propos par une recherche des anciennes voies de communications : « voies romaines » et chemins médiévaux.
Le tout donne donc un petit livre sympathique, très richement illustré, et qui donne une bonne idée de ce que pourrait être une enquête archéologique systématique sur le territoire restreint d’une commune. Les résultats n’en sont pas inintéressants et peuvent livrer beaucoup de pistes de recherches ou servir d’exemple, de par la tentative fructueuse de croisement entre la toponymie et l’archéologie.
Patrice Lajoye
Dominique Garcia et Florence Verdin
, (dir.), Territoires celtiques. Espaces ethniques et territoires des agglomérations protohistoriques d’Europe occidentale
, Paris, Errance, 2002, 420 p., 42 ⇔.
Ce volume reprend les actes du 24e colloque de l’Association Française d’Études de l’Âge du Fer, tenu à Martigues du 1er au 4 juin 2000. Copieux, avec pas moins de 31 interventions, il porte toutefois mal son titre puisqu’il ne couvre pas l’Europe occidentale mais seulement (et c’est déjà beaucoup) l’ensemble de la Gaule et certaines régions ibères des Pyrénées, avec une prédilection marquée pour la Narbonnaise. La question des territoires et son pendant, celle des communautés, est une question intemporelle. C’est pourquoi dans sa courte mais brillante introduction, Philippe Leveau dépasse largement le cadre chronologique et disciplinaire du colloque pour essayer de définir les principaux termes d’études d’un territoire et de son peuplement. Les travaux des historiens médiévistes et modernistes, ainsi que ceux des géographes y sont donc largements mis à contribution. Toutefois, un élément important de la définition du territoire manque à l’appel : la frontière. Cela est sensible dans quasiment toutes les communications : on ne débat plus sur l’emplacement ou la qualité des frontières. Cela est bien dommage car, dans certains cas, il est utile de les retrouver et de chercher par la même occasion leurs variations.
De même, on trouve parfois quelques confusions entre la Gaule indépendante et la Gaule romaine. Ainsi Thierry Dechezleprêtre (« L’organisation du territoire autour de la basse vallée de la Seine au second Âge du Fer ») commet une erreur monumentale en plaçant sur une carte sensée représenter la Normandie protohistorique les Baiocasses et les Viducasses (p. 248). Or nous n’avons aucune preuve de l’existence de ces peuples ne serait-ce qu’au temps de la Guerre des Gaules. César ne parle que des Esuvii ; les Baiocasses, les Viducasses et les Sagii apparaîtront plus tard, dans un cadre gallo-romain. Cependant, faute bien souvent d’information antérieures, il est vrai qu’il est nécessaire de faire appel à des données tardives, gallo-romaines, voires médiévales.
Quoiqu’il en soit, les apports de ce colloque sont tout autres. Même si les limites des territoires étudiées ne sont pas toujours bien définies, les auteurs tentent des approches géographiques et statistiques, et parfois, cherchent à appliquer certains modèles comme celui employant des polygones de Thiessen (par exemple chez Patrice Brun, « Territoire et agglomérations chez les Suessiones », p. 309, fig. 9). On objectera simplement que ces travaux statistiques devraient, pour être valides, être basés sur des données correctes. Or la carte de Patrice Brun citée en exemple est basée sur celle de la Gaule d’Auguste Longnon datée de 1885 ! Cela est dommageable car l’idée était intéressante et prometteuse.
D’autres contributions prennent le parti d’utiliser les monnaies comme support d’études. Celles-ci, depuis quelques années, ont fait l’objet de travaux novateurs par des numismates tels que Jean-Baptiste Colbert de Beaulieu, Louis-Pol Delestrée ou encore Simone Scheers. Ce sont ces travaux que Katherine Gruel, sur le Grand Ouest (« Monnaies et territoires »), ou encore Nathalie Ginoux et Matthieu Poux, sur les Parisii (« Les Parisii, entre Gaule Belgique et Gaule Celtique : peuplement et territoire »), emploient pour définir des territoires qui ne sont pas « ethniques », mais plus commerciaux.
Certains auteurs essaient aussi de faire des études plus vastes, construites sur de vraies bases de données ou atlas mis à jour des découvertes les plus récentes. C’est le cas d’Olivier Buchsenschutz sur les Bituriges (« Vers une analyse spatiale de la cité des Bituriges », basé sur un atlas tout récent : cf. compte rendu dans Histoire et Sociétés Rurales n°18, 2e semestre 2002, p. 193-194) ou de Philippe Barral, Jean-Paul Guillaumet et Pierre Nouvel sur les Eduens (« Les territoires de la fin de l’Âge du Fer entre Loire et Saône : les Eduens et leurs voisins. Problématique et éléments de réponse »).
Si beaucoup de contributions s’intéressent à la cité (au sens antique du terme) dans son ensemble, d’autre préfèrent rechercher des unités plus petites comme les pagi. À leur sujet, les propos de Michel Tarpin (« Les pagi gallo-romains : héritiers des communautés celtiques ? », p. 203) se révèlent pleins de bon sens : « S’il me paraît clair que des pagi peuvent reprendre les limites de territoires communataires protohistoriques, il faut garder à l’esprit d’une part que ces territoires sont figés à un moment arbitraire de leur histoire, alors qu’ils étaient sans doute plus ou moins mouvants avant la conquête […] ». Autant dire que du temps de l’indépendance, nous ne savons d’eux, dans le meilleur des cas, que le nom.
D’autres pistes de recherches sont bien sûr abordées, mais il est bien difficile de faire le détail d’un volume aussi copieux dans le cadre d’un compte rendu qui sera nécessairement réducteur. La présence d’un index géographique et thématique final aide d’ailleurs largement le lecteur à s’y retrouver. Ainsi donc, malgré leurs quelques défauts, mineurs au regard de la masse d’informations rassemblées, la lecture de ces actes de colloques s’avère essentielle pour quiconque s’intéresse à la problématique du territoire et de son occupation, qu’il soit protohistorien, ou finalement, spécialiste d’une autre période historique.
Patrice Lajoye
Jean-Pierre Brun, Le Vin et l’huile dans la Méditerranée antique. Viticulture, oléiculture et procédés de fabrication
, Paris, Errance, 2003, 240 p.
Il y a déjà longtemps que le nom de Jean-Pierre Brun est familier à tous ceux qui, un jour ou l’autre, ont eu à s’intéresser au vin, à l’huile ou aux pressoirs de la Méditerranée classique. Nombre d’articles savants lui sont déjà dus sur ces sujets ; il a participé à la publication d’un colloque sur la production du vin et de l’huile en Méditerranée paru en 1993 et rédigé, avec André Tchernia, un livre sur le vin romain. L’ouvrage présenté ici est plus large encore. Dès les premières lignes, l’auteur en parle comme d’un « essai de synthèse sur la production du vin et de l’huile dans l’Antiquité » et c’est bien ce dont il s’agit.
On a là le premier volume d’un ensemble qui en comptera deux. Le second volume traitera plus spécialement de la documentation archéologique. L’ensemble est issu d’une thèse d’État préparée sous la direction de Christian Goudineau et soutenue à Aix-en-Provence en décembre 1999. Les choix éditoriaux ne sont pas ceux qui prévalent ordinairement pour la publication d’une thèse : abondance des illustrations dans le texte, rejet des notes en fin de volume, volonté de présenter les choses d’une façon accessible à tous les lecteurs un peu curieux du sujet traité, ce qui impose, par exemple, de mettre les mots grecs en translittération et de renoncer aux longues citations en grec ou en latin. En bref, il fallait concilier érudition et vulgarisation. Le résultat est parfaitement réussi et le savant sourcilleux constatera qu’il n’est pas de référence à un auteur ancien ou à une discussion scientifique à laquelle il ne puisse remonter.
Ce livre s’appuie sur des recherches menées par l’auteur ou par d’autres, et il vient combler un certain nombre de lacunes de l’historiographie. L’oléiculture grecque avait déjà fait l’objet d’une synthèse magistrale, celle de Marie-Claire Amouretti (Le Pain et l’huile dans la Grèce antique : de l’araire au moulin, Paris, 1986). On se souvient que ce livre avait donné un nouveau départ à l’histoire agraire et technique du monde grec. Jean-Pierre Brun ne pouvait donc que qu’y avoir recours, ce qu’il a fait sans céder à la tentation de vouloir s’en démarquer systématiquement, tout en actualisant les points qui avaient besoin de l’être, telle la question des origines de l’olivier cultivé (p. 123-128) qui descend de l’oléastre de la Méditerranée orientale, lequel est différent de celui de la Méditerranée occidentale.
Aucun travail aussi synthétique n’existait sur l’oléiculture romaine et l’on a ici le premier véritable bilan de la question, d’autant que les recherches de détail se sont multipliées, par exemple pour l’Afrique du Nord. L’autre grand volet du livre – le premier en fait – est viticole. Il existait certes une ancienne synthèse sur la vigne antique (Raymond Billiard, La Vigne dans l’Antiquité, Lyon, H. Lardanchet, 1913, 558 p., reprint Marseille, J. Laffitte, 1997), mais elle était depuis longtemps dépassée par l’existence de données et de problématiques nouvelles et difficile à lire en raison de son style. Sur la vigne, l’état historiographique de la question était différent pour le monde grec et le monde romain : on pouvait en effet se fonder sur les travaux de l’équipe d’Aix-en-Provence sur le vin romain, travaux auxquels Jean-Pierre Brun avait activement participé. André Tchernia notamment avait déjà publié une somme fiable sur le sujet (Le Vin dans l’Italie romaine. Essai d’histoire économique d’après les amphores, Rome, [Bibliothèque des Écoles françaises d’Athènes et de Rome 261], 1986) et les deux hommes avaient collaboré pour écrire un ouvrage intitulé Le Vin romain antique (Grenoble, 1999). En revanche, la viticulture et le vin en Grèce n’avaient jamais suscité de synthèse et des questions importantes, comme celle de la vinification, restaient obscures. On mesure donc le mérite que le livre actuel présentera aux yeux des historiens du monde grec qui pourront parler du vin d’une manière infiniment plus précise, même si une lecture attentive des pages qui lui sont consacrées montre bien le déséquilibre des recherches au profit de Rome.
Une première partie (« L’essence de la civilisation », p. 7-23) fait comprendre en quoi la vigne et le vin d’un côté, l’olivier et son huile de l’autre sont emblématiques de la Méditerranée antique ; elle replace ces produits sous leurs patronages divins respectifs. La deuxième partie traite de la viticulture et du vin (« La vigne, le raisin et le vin », p. 25-121). La présentation suit l’ordre logique : plantations, aspect des vignobles, conduite de la vigne, façons et vendange. Toutes ces pratiques antiques se retrouvent dans les périodes plus récentes, ce qui n’est pas le cas de la vinification. Jean-Pierre Brun explique d’abord les différences entre vinification en rouge (la fermentation intervient avant le pressurage) et vinification en blanc (la fermentation suit immédiatement le pressurage) pour comparer avec ce qui se faisait dans l’Antiquité. Il en conclut que « toute la vinification romaine est une vinification ‘en blanc’, même si le produit était plus ou moins coloré selon les cépages employés, la longueur du foulage et selon le nombre de peaux qui passaient à travers les filtres » (p. 58-59). Cette partie s’achève sur les types de vin – qui nous paraissent souvent surprenants, comme ces vins mélangés à l’eau de mer (téthalattoménoi) si populaires à partir de la basse époque hellénistique
– et sur leurs emplois. Cette volonté de restituer les saveurs des produits que les Anciens consommaient est une nouveauté et il faut rappeler que Jean-Pierre Brun a activement participé à des tentatives très séduisantes pour reproduire des vins antiques.
La troisième partie du livre est consacrée à l’oléiculture et à l’huile (« L’olivier, l’olive et l’huile », p. 123-184). Le plan interne est ici sensiblement le même que pour la vigne et le vin : plantations, reproduction, récolte des olives, fabrication de l’huile, commercialisation et usages. L’étude des broyeurs et des pressoirs permet de suivre les progrès techniques réalisés en la matière ; Jean-Pierre Brun assoit donc un peu plus l’idée selon laquelle il y a bien eu progrès technique pendant l’Antiquité (voir par exemple p. 152), ainsi que Marie-Claire Amouretti l’avait montré. D’autres exemples apparaissent au fil des pages, comme le passage de la jarre de céramique (pihos/dolium) au tonneau de bois qui se produit sous l’Empire. Les recherches sur d’autres domaines de l’agriculture ne font que confirmer cette conclusion en faveur du progrès technique et il faudra bien finir par la faire entrer dans les ouvrages à destination des étudiants. Une dernière partie présente les sources disponibles et l’évolution historiographique (« Les sources écrites, iconographiques et archéologiques », p. 185-222). C’est l’occasion de montrer les difficultés d’interprétation que les sources posent bien souvent, quelle que soit leur nature.
La multiplicité des sources utilisées force l’admiration. L’archéologie tient naturellement une place cruciale. En cela, le livre de Jean-Pierre Brun est un livre de notre temps et fait bien percevoir tous les progrès réalisés depuis une trentaine d’années. Sur la plantation des vignes par exemple, ils sont immenses et permettent de mieux comprendre les prescriptions des agronomes : la vigne grecque de Saint-Jean-du-Désert près de Marseille (p. 31) et d’autres encore qui ont été fouillées dans le Sud de la France montrent l’alternance de plantations en fosses et en tranchées. Tous ceux qu’intéresse l’histoire des tâtonnements de l’archéologie liront avec profit les pages qui traitent de l’interprétation des montants en pierre des pressoirs à levier que l’on a trouvés en différents lieux de Méditerranée et qui se dressaient dépourvus de l’équipement de bois qui allait avec. On les expliqua longtemps comme des structures cultuelles avant de leur rendre leur fonction véritable (p. 218-220). Voilà un bon exemple des erreurs d’interprétation, au même titre que les charnières de portes prises pour des fragments d’instruments de musique.
Pour autant, les sources écrites ne sont pas négligées, au premier rang desquelles il faut citer les agronomes de l’Antiquité. Il faut à ce propos déplorer l’espèce de panne dans laquelle se trouve l’édition scientifique française de ces textes. Dans le cas du recueil agronomique grec des Geoponica – un florilège d’extraits d’agronomes grecs et latins composé au vi
e siècle après J.-C. probablement – sur les 20 livres de l’ensemble, 4 sont consacrés à la viticulture et aux vins (livres v-viii) et un à l’oléiculture (livre ix) : or l’accès à ce texte très précieux est toujours difficile (signalons toutefois Maria José Meana, José Ignacio Cubero et Pedro Saez, Geoponica o extractos de agricultura de Cassiano Baso, Madrid, 1998, Ministerio de agricultura, pesca y alimentacion, 634 p. éd., trad. et commentaire en espagnol).
Inscriptions et papyrus sont présents à presque chaque page. Les baux grecs, comme ceux du dème rhodien d’Amos, sont souvent évoqués, malgré la dispersion de cette documentation et des études qu’elle a suscitées, en attendant un corpus en préparation. Quant aux papyrus, ils fournissent par exemple le texte de l’encadré page 71 où l’intendant d’un domaine égyptien au ii
e siècle après J.-C. se plaint de l’état du chai dont il a la charge. Les sources iconographiques ont naturellement une place de choix grâce à l’abondance de l’illustration bien souvent formée de clichés pris par l’auteur. Des documents rares voisinent avec d’autres qui sont bien connus mais font parfois l’objet d’une lecture renouvelée, ainsi le célèbre skyphos de Boston (fin du vi
e siècle avant J.-C., ill. de la p. 199) qui est interprété comme une scène de pressurage du raisin et non d’olives comme c’était traditionnellement le cas. Cet exemple pose le problème de la double utilisation – pour la viticulture et l’oléiculture – d’un même équipement, ce qui n’est pas indifférent pour l’analyse des structures de production. L’attention portée à l’iconographie permet aussi de mettre en valeur l’importance des outres dans le transport des liquides (p. 100-101 et p. 164-166), alors que ces contenants n’ont pas laissé de traces archéologiques comme ce fut le cas avec les amphores.
Le monde gréco-romain domine dans cet ouvrage car c’est dans ce cadre que l’auteur a développé sa propre activité archéologique. Les autres cultures de l’Antiquité sont présentes de façon plus timide et l’auteur est conscient de cette différence de traitement. Mais, après lecture, nul ne pourra ignorer que l’Égypte a développé sa propre civilisation de la vigne et du vin bien antérieurement à la colonisation gréco-macédonienne ou que l’olivier était bien connu des Égyptiens. Le rapport gréco-romain à la vigne et au vin a certes fini par prendre une importance globale, mais cela ne doit pas cacher qu’il y avait d’autres modèles possibles. L’Ancien Testament est aussi mis à contribution, parfois à travers la traduction grecque des Septante qui date de l’époque hellénistique (ainsi p. 33, pour une référence à Isaïe, v, 2, sur les clos viticoles de Palestine, où le texte qu’il faut consulter est celui des Septante). L’Orient ancien n’est pas non plus oublié. On est donc bien dans le cadre d’une civilisation agraire méditerranéenne étudiée sur le long terme et dont les contours sont dessinés par la vigne et l’olivier.
Le texte principal est complété par de nombreux encadrés qui viennent faire le point sur des détails significatifs : ainsi, p. 47, sur la mosaïque du Tennis Club de Cherchel (iv
e siècle après J.-C.) que l’on a récemment pu voir en France à l’exposition d’Arles ou sur le poissage des jarres, p. 68-69. Ils permettent aussi de longues citations des textes importants. L’illustration, très riche, met d’autres documents à la disposition du lecteur, souvent ceux-là même qui sont évoqués dans le texte. La cohérence du propos scientifique est donc remarquable. On regrettera seulement le problème que pose momentanément la présentation de la bibliographie. Jean-Pierre Brun en fournit une en fin de volume où les études sont regroupées autour de grands thèmes (p. 233-238). Elle permet déjà de prendre connaissance de tous les travaux importants, mais les notes savantes, qui ont été rejetées en fin de volume, renvoient selon la méthode anglo-saxonne à des études qu’il est bien difficile de retrouver dans cette bibliographie, d’autant que toutes sont loin d’y figurer. C’est seulement dans le second volume que se trouvera bibliographie alphabétique complète. Pour elle, et surtout pour la qualité de ce premier volet, le lecteur attend avec impatience la suite. Que l’auteur et les éditions Errance, si attentives à diffuser les avancées de l’archéologie, nous le donnent vite !
Christophe Chandezon
Étienne Hubert, L’« Incastellamento » en Italie centrale. Pouvoirs, territoire et peuplement dans la vallée du Turano au Moyen Âge
, Paris, De Boccard, 2002 (Bibliothèque des Écoles françaises d’Athènes et de Rome, n° 309), 558 p., 13 cartes, 26 figures, 56 planches, 70 ⇔.
Étienne Hubert présente ici le fruit de plusieurs années d’un travail collectif. Le propos n’était pas d’offrir une nouvelle monographie locale sur le thème de l’incastellamento, mais d’insérer ce dernier dans le cadre d’une enquête géographiquement plus large et l’inscrire dans la longue durée. L’ouvrage intègre ainsi tous les efforts critiques qui ont su renouveler cette perspective. Depuis la proposition du modèle latial de l’incastellamento en 1973, Pierre Toubert et ses émules ont souligné « la capacité de l’habitat à assumer une fonction organisatrice de l’espace économique, social et politique », dans le contexte de la formation du monde seigneurial. La réflexion des mêmes s’est ensuite affinée, proposant des révisions de la chronologie du processus (parmi une très abondante bibliographie : Jean-Pierre Delumeau, Arezzo et son contado du viii
e au début du xiii
e siècle, Paris, 1996 ; M. Barcelò et Pierre Toubert (éd.), L’Incastellamento aujourd’hui, Actes des rencontres de Gérone et de Rome, novembre 1992 et mai 1994, Rome, 1998 ; Pierre Toubert, « L’incastellamento, mode d’emploi », in Hélène Débax (éd.), Les Sociétés méridionales à l’âge féodal (Espagne, Italie et sud de la France, x
e-xiii
e s.). Hommage à Pierre Bonnassie, Toulouse, 1999, p. 119-124 ; Chris Wickham, Communautés et clientèles en Toscane au xii
e siècle. Les origines de la commune rurale dans la région de Lucques, Rennes, 2001). Elle a révélé un mouvement plus précoce, mais plus complexe aussi, articulé dès le viii
e siècle au phénomène de croissance démographique et caractérisant une phase pionnière. Pareil processus prend l’aspect au début du x
e siècle d’une force plus structurante, à la faveur des crises politiques. Furent ainsi mises en évidence, dès cette phase initiale, des recompositions et des désertions de l’habitat, tout comme la constitution progressive de réseaux castraux. S’inscrivant dans l’essor des programmes d’archéologie agraire, ce modèle de réflexion féconda une véritable archéologie du féodalisme, des réseaux de circulation, du finage. Mais cet ouvrage se propose aussi de prendre en compte, sans forcément les faire siennes, les réserves d’une historiographie italienne placée dans le sillage de Paolo Cammarosano, rétive à cette notion globalisante et plutôt attentive aux distinctions à effectuer entre phénomènes de recomposition du peuplement, naissance du pouvoir seigneurial et constitution du cadre castral, chacun évoluant selon des rythmes propres (Laurent Feller, « Éléments de la problématique du fief en Italie », in Natalie Fryde, Pierre Monnet et Otto Gerhard Oexle (éd.), Die Gegenwart des Feudalismus. Présence du féodalisme, Göttingen, 2002, p. 153-173).
Ce volume rassemble en effet le résultat d’une enquête collective conduite à partir de 1990, sous les auspices de l’École française de Rome et de l’Università degli studi di Roma, la Sapienza, et constitue un élément du mémoire d’habilitation soutenu par l’auteur en 2001. Il s’efforce d’examiner les caractéristiques de l’habitat en Italie centrale et dans la vallée du Turano en particulier. C’est pourquoi, il embrasse les formes du peuplement précédant la période des x
e et xii
e siècles et le mouvement d’incastellamento, les modalités de ce dernier, les formes de peuplement intercalaire ainsi que les réseaux. Le recours à l’archéologie y est donc déterminant. Toutefois, il s’agissait d’éviter la fouille intensive d’un site unique, puisque celle de Caprignano offrait déjà des résultats satisfaisants. Dès lors, le point d’observation est porté à l’échelle de plusieurs finages villageois, un niveau intermédiaire avant l’enquête régionale.
Le cadre géographique choisi présentait plusieurs intérêts. Situé dans le comté de Rieti, devenu une véritable mosaïque de finages après le xi
e siècle, l’espace considéré constitue une zone de frontière entre les territoires pontificaux et le duché de Spolète puis le royaume de Sicile. On y dénombre comme seigneurs la puissante abbaye de Farfa, mais aussi les comtes des Marses, et au xiii
e siècle, les Orsini, Castiglione, Mareri et Collalto, auxquels s’adjoignent au xiv
e siècle les Colonna. Il comporte ainsi une documentation écrite très satisfaisante, à commencer par les cartulaires de Farfa, ainsi que de nombreux vestiges d’habitats et de fréquents témoins de sites désertés. Dans le sillage d’une abondante bibliographie, puisqu’elle s’inscrit dans les séries de publications sur l’archéologie médiévale en Sabine, cette recherche envisage la constitution, dans le cadre seigneurial, de nouveaux centres d’habitats groupés et fortifiés, installés sur des sites de hauteur, et articulant des finages agencés en terroirs spécialisés. Ce mouvement déjà bien connu provoque une concentration de la population, l’érection de fortifications villageoises, la formation des finages. Mais le plus souvent, l’accent est porté sur l’étude de l’origine et des premières phases de ce procès. Ici, la démarche cherche à se placer dans la durée. Elle repose sur la pratique de nombreux sondages, plutôt que sur une méthode monographique. C’est ainsi qu’ont été choisis comme points de recherche, le gros castrum de Montagliano, le castrum d’Offiano, la villa de Sant’Agnese, et enfin le petit château de Castiglione dont la fouille a livré un riche mobilier. Enfin, le propos choisit délibérément de se détourner de la vie paysanne, en s’attachant plutôt aux relations entre pouvoirs et occupation du sol.
Le livre débute avec une introduction éclairant la localisation et la géographie du Turano. Elle s’accompagne d’une présentation méthodologique des sources et de la démarche adoptée, que complète la bibliographie avec laquelle s’achève l’ouvrage. Il s’agit tout d’abord d’examiner une série de sites implantés dans la vallée du Turano, et dont les résultats sont présentés systématiquement, avec une étude de site suivie des données de l’enquête archéologique, pour Montagliano, Offiano, Villa Sant’Agnese et Castiglione. Le résultat de ces campagnes de fouilles est ensuite synthétisé et articulé en une chronologie du peuplement : occupation apparemment inexistante avant le x
e siècle, premières fortifications vers le tournant de l’an mil, concentration de l’habitat entre 1050 et 1150, second phénomène de concentration durant le siècle suivant, mouvements de destructions, restaurations et abandons jusqu’au milieu du xiv
e siècle, réoccupation dans la deuxième moitié du siècle et enfin désertion entre 1450 et 1550.
L’auteur s’attache ensuite à l’organisation de l’espace et à la géographie du peuplement. Il examine plus précisément les phénomènes de recomposition des réseaux et de l’habitat. En manière de tableau initial, s’impose l’étude du patrimoine de l’abbaye de Farfa dans la vallée du Turano entre le viii
e et le x
e siècle, ses vicissitudes à partir de la fin du ix
e siècle et son renouveau dans les années 960. Les premières manifestations du phénomène d’incastellamento identifiables à la fin du x
e et au début du xi
e siècle, débouchent sur une recomposition de l’espace, alors que l’assiette sociale de la propriété foncière se trouve « radicalement modifiée » avec l’affirmation de familles locales. La réflexion induit donc aussi la mise en évidence d’une rupture radicale. Dans ce cadre, sont successivement examinés la terre, l’espace de la propriété foncière, pour les comtes des Marses et de Rieti entre autres, et la présence des alleutiers ; les châteaux, le peuplement et le territoire, tout comme la question de leurs relations organiques. La fortification constitue alors une « composante » de la propriété foncière, puis un élément de gestion et de surveillance de la frontière, mais nullement encore un centre de polarisation de l’espace.
Puis le premier véritable incastellamento et la naissance du village donnent à ce mouvement une nouvelle ampleur, entre le milieu du xi
e et le milieu du xii
e siècle, d’abord structuré par la présence seigneuriale des comtes des Marses, entre 1030 et 1075, jusqu’à la diversification de l’occupation du sol prévalant à la fin du siècle. Ces développements s’achèvent en un tableau de la situation au début du xii
e siècle. Perdure alors un habitat intercalaire dispersé, avec les casalia et loci, tandis que se multiplient des castella accompagnant la prolifération des lignages, et que s’étend le pouvoir de commandement de certains castra. Ces derniers se trouvent aux mains de plusieurs grandes familles, tels les Guidoneschi et surtout les Marses. Cela a peut-être été favorisé par l’établissement de chartes d’incastellamento dont seules les régions voisines ont cependant conservé des témoins.
Le second incastellamento articule davantage la notion de frontière, de sa défense et de son peuplement, entre le milieu du xii
e siècle, et le début du xiv
e siècle. Cela revient tout d’abord à examiner les marges du royaume de Sicile et leur constitution, leur rôle dans le conflit entre papes et Staufen, les recompositions familiales dans l’aristocratie induites par la politique du prince ; puis, en second lieu, les effets des conflits opposant Souabes et Angevins, entre le début du xiii
e et celui du xiv
e siècle, et les réorganisations spatiales qui en procèdent. On notera d’intéressants développements concernant les ajustements des limites du diocèse de Rieti, en relation avec les rythmes démographiques. Demeurent toutefois de nombreuses difficultés pour articuler les données archéologiques et les textes, surtout aux xii
e et xiii
e siècles.
En guise d’épilogue, une évocation de la formation du peuplement rural moderne, une description de l’assise territoriale et de la redistribution du peuplement, une réflexion sur les villages désertés et la mémoire des lieux à l’époque moderne, notamment à travers les conflits de bornage, achèvent d’inscrire le propos dans la durée.
Restent pour l’auteur une série de problèmes en suspens. En premier lieu, celui de l’absence sur les sites examinés de témoignages anciens de groupement. On ne rencontre pas de sites du haut Moyen Âge qui y soient agglomérés, mais des traces d’occupation limitée. Aussi, la réflexion sur les liens établis entre le processus d’incastellamento et la concentration de l’habitat nécessitera un approfondissement. Les phénomènes de groupement paraissent postérieurs au xi
e siècle, et même au xiii
e siècle dans certains cas. Plusieurs types de structuration peuvent s’identifier, comme le rassemblement de population autour d’un castellum préexistant, tel Montagliano ; le regroupement en un habitat ouvert, la villa du xi
e siècle, quelquefois « enchâtellé » plus tardivement. Quant aux villages fortifiés les plus dynamiques, ils ont incorporé des châteaux isolés et des villages mineurs, comme Montagliano aux xiii
e et xiv
e siècles.
Le thème historiographique de cet ouvrage n’est certes pas neuf. Il propose néanmoins une réflexion s’efforçant de dépasser les cadres habituels de l’incastellamento en soulignant ses rythmes. Il décrit dès lors une évolution qui n’a rien de linéaire, en articulant les sources écrites et l’enquête archéologique, malgré les limites de cette démarche. Il aborde aussi ce processus complexe comme un phénomène politique. Au fond, il s’agit d’une réflexion authentique et aboutie sur les structures spatiales, à la fois cadre de vie, lieu d’exercice du pouvoir et du gouvernement des hommes, objet par excellence des efforts de représentation, de dénomination et de contrôle.
Thierry Pécout
Jean-Marie Martin
, (dir.), Castrum 7, Zones côtières [et plaines] littorales dans le monde méditerranéen au Moyen Âge : défense, peuplement, mise en valeur, Actes du colloque international organisé par l’École française de Rome et la Casa de Velázquez, Rome, 23-26 octobre 1996
, Rome-Madrid, École française de Rome et Casa de Velázquez, 2001, 576 p., 82 ⇔.
Depuis près de vingt ans, les colloques Castrum explorent le monde méditerranéen médiéval avec pour objectif de révéler les caractères spécifiques du peuplement, de l’habitat et de l’occupation de l’espace. Le colloque de Rome de 1996, qui constitue la matière de ce volume, traite d’un domaine relativement peu abordé par les médiévistes, les Zones côtières et plaines littorales de la Méditerranée (qu’une coquille a transformé malencontreusement en Zones côtières littorales), véritable « objet historique », selon l’expression de Pierre Toubert. Selon quelles cohérences et quels modèles les sociétés médiévales ont-elles pu façonner les littoraux et s’adapter à leurs conditions spécifiques ? Poser cette question, c’est aussi s’interroger sur les relations entretenues avec un milieu particulier qui se doit d’intéresser les ruralistes. En effet, le trait de côte méditerranéen est souvent loin de définir une séparation linéaire franche entre terre et mer. Lagunes, marécages et étangs parsèment, voire structurent, les côtes et ont longtemps véhiculé une image répulsive héritée des temps modernes et liée à l’insalubrité. Il faut le dire tout de suite : les actes du colloque de Rome, en accordant une large place aux zones humides, révisent cette vulgate inadaptée pour les temps médiévaux. L’intensité du peuplement et les modalités de la mise en valeur répondent plus au fonctionnement des sociétés qu’à une fatalité intemporelle inhérente à un espace supposé peu attractif.
L’un des intérêts de ce fort volume de 576 pages est de couvrir un large champ géographique qui s’étend des rives de l’Asie mineure à celles de l’Atlantique, faisant la part belle aux péninsules ibérique (5 communications) et italienne (6) et à la France méridionale (4), sans négliger le milieu insulaire (Ibiza, Corse, Sardaigne, Sicile, Thasos), le Maghreb (Ifriqiya et côte des Traras aux confins algéro-marocains actuels) et l’Anatolie (Nicée). Les 25 communications (dont quatre en italien et une en espagnol) offrent par conséquent un vaste panorama qui n’est pas seulement spatial, mais aussi temporel. Le millénaire médiéval est bien couvert et une attention particulière a été portée aux derniers siècles de l’Antiquité afin du mieux saisir les racines des évolutions ultérieures, comme la désurbanisation ou l’évolution de certains littoraux ouverts qui deviennent une frontière défendue. Un autre atout est l’approche interdisciplinaire qui livre des travaux d’équipes associant archéologues et historiens, avec la prise en compte fréquente des informations paléoenvironnementales indispensables pour apprécier un milieu particulièrement évolutif. À l’instar de Pierre Toubert, il faut regretter l’absence de géographes (sauf pour l’étude du lac de Nicée) et d’un spécialiste des endémies, tant la question de la présence et du rôle de la malaria reste primordiale pour un littoral comportant beaucoup d’eaux stagnantes. Comme y invite le titre de l’ouvrage, le compte-rendu suit les trois thèmes de la défense, du peuplement et de la mise en valeur.
Associer défense et littoral reviendrait à faire des côtes un lieu nécessairement protégé et menacé par un danger provenant de la mer. C’est très loin d’être toujours le cas, comme en Sicile (Fernandino Maurici) où la côte ne devient une frontière armée qu’à la fin du xiii
e siècle face aux menaces angevines et barbaresques. Le cas des raids sarrasins met en valeur cette porosité des défenses côtières au haut Moyen Âge. Philippe Sénac ouvre à nouveau le dossier controversé du Fraxinet des Maures à partir des sources andalouses et des épaves islamiques découvertes sur le littoral provençal. La fonction essentielle qui semble se dégager est celle d’une base militaire en liaison avec les Omeyyades de Cordoue pour entraver le commerce maritime des chrétiens. La réponse aux raids musulmans sur les côtes du Latium est illustrée par la fondation par le pape Léon IV en 854 d’un site défensif qui se veut une cité-refuge, Cencelle, officiellement Leopolis (François Bougard, Letizia Pani Ermini). Progressivement, les éléments défensifs se densifient et s’adaptent aux modalités du peuplement et du contrôle politique. Ainsi, la côte occidentale d’al-Andalus (Christophe Picard) illustre la constitution à partir du xi
e siècle de pôles fortifiés autour des centres portuaires (Séville, Silvès, Lisbonne). Telle semble être aussi, à la même époque, l’évolution du site de Liméras, dominé par son acropole fortifiée, sur l’île de Thasos (Staroula Dadaki, Christophe Giros). Plusieurs contributions mettent l’accent sur le rôle décisif de l’État dans la protection du littoral. L’exemple de la papauté romaine vient d’être évoqué. Mais c’est avec l’installation des pouvoirs monarchiques que cette emprise est manifeste, comme en Italie du Sud où Frédéric II, au xiii
e siècle, détient toutes les fortifications côtières en vertu du droit de ban et de surveillance des frontières (Jean-Marie Martin, Ghislaine Noyé). La situation est identique dans la Sicile voisine, même si aux siècles suivants Frédéric III et ses successeurs doivent faire appel aux villes, aux féodaux et à l’Église pour fortifier un littoral mis à mal.
L’impact des fortifications côtières est essentiel comme pôle de peuplement. Les sites de hauteur agrègent des populations qui y trouvent protection et sont par conséquent à l’origine de nombreuses agglomérations. Tel est le cas des ribât du Sahel d’Ifrîqiya aux viii
e-ix
e siècles, puis aux xii
e-xiii
e siècles, par le biais de villages qui s’installent à proximité, comme Monastir ou Hammamet (Muhammad Hassen). Sur la côte proche d’Oran, Hunayn devient le port de Tlemcen au xii
e siècle après avoir été une forteresse côtière qui joue ensuite le rôle de qasaba, le centre militaire urbain (Abderrahmane Khelifa). Sur les rives septentrionales de la Méditerranée, que ce soit en Sicile, en Italie du Sud ou dans la Corse des xiii
e-xiv
e siècles (Daniel Istria), les sites fortifiés, souvent de hauteur et en retrait de la côte, succèdent à des occupations en zone plus basse ou dispersée. Cette réorganisation de l’habitat autour d’un point fortifié apparaît par conséquent comme un caractère affirmé des littoraux sans qu’il soit lié à une époque particulière, sinon qu’il est plus volontiers identifié au-delà de l’an mil. Auparavant, le succès est plus aléatoire. Ainsi, la fondation papale de Cencelle au ix
e siècle ne semble prendre un caractère urbain qu’au xiii
e siècle, les fouilles n’ayant révélé que des vestiges cultuels et fortifiés, mais non d’habitat, pour le haut Moyen Âge.
Le peuplement de la zone littorale, deuxième thème majeur, est souvent conditionné par la fragilité du milieu et l’amplifie parfois. La lagune vénitienne incarne cette interaction complexe. Si Jean-Claude Hocquet insiste sur le rôle des transgressions marines dans la modification du paysage au Moyen Âge (paludification), Elisabeth Crouzet-Pavan souligne la responsabilité des Vénitiens dans la perturbation de l’hydrographie par l’urbanisation et la mise en valeur des ressources (pêcheries, salines). La complexité est aussi sensible lorsqu’il s’agit d’évaluer le niveau de peuplement des espaces littoraux. Sa faiblesse est souvent corrélée avec la présence des marécages, comme en Maremme (Chris Wickham) ou avec le manque d’entretien des réseaux de drainage dans les plaines méridionales d’Italie désertées aux vii
e-viii
e siècles. À la fin du Moyen Âge, la malaria, signalée à partir du xiii
e siècle, et les guerres navales dont les habitants du littoral sont de fréquentes victimes, expliquent le recul du peuplement des côtes sardes et siciliennes (Henri Bresc). Le poids de la désurbanisation ou de la fragilité de l’urbanisation est un facteur qui rend compte de cette atonie de l’occupation pendant une grande partie du haut Moyen Âge. La côte orientale de la péninsule ibérique en est le parfait exemple avec le déclin dès l’Antiquité tardive d’Ampurias et de Tarragone qui se répercute sur l’ensemble du littoral de la Vieille Catalogne, déserté au profit de l’arrière-pays (Pierre Bonnassie). La situation est identique en al-Andalus, comme à Valence et à Denia (Pierre Guichard). Mais cette situation est loin d’être univoque. Le dynamisme du peuplement est sensible en Catalogne même où Barcelone s’affirme dès les iv
e-v
e siècles, en Italie du Sud où les Byzantins fondent de petites localités au viii
e siècle après des reconquêtes sur les Lombards. Surtout, la plaine languedocienne, marquée par le système lagunaire, est caractérisée par une forte occupation du littoral dès la basse Antiquité et qui se traduit par la création de nouveaux évêchés (Agde, Maguelone) et l’existence de noyaux agglomérés relativisant l’image d’une dispersion générale de l’habitat (Monique Bourin-Derruau, Daniel Le Blévec, Claude Raynaud, Laurent Schneider). L’existence d’un milieu paludifié est loin d’être en effet un obstacle irrémédiable. La ville de Saltés est une île entourée de marais au bord du golfe de Cadix qui devient capitale d’un royaume musulman au xi
e siècle (André Bazzana).
Ainsi, il ne convient pas de lier paludification et désertification. Ce que le peuplement montre, la mise en valeur, troisième axe du colloque, l’explique. Philippe Leveau insiste sur l’importance des zones humides dans l’économie vivrière et sur le fait de ne pas associer développement économique et assèchement, ce qui reviendrait à se couler dans la mentalité productiviste et capitaliste des grandes opérations lancées par l’État à partir du xvii
e siècle. En Maremme ou en Italie du Sud, les marais et les lacs restent en eau bien au-delà de la période médiévale. Pour Chris Wickham évoquant la thèse de Susanna Passigli sur le territoire romain (Susanna Passigli, Le Zone umide del territorio romano (secoli x-xiv) : elementi per una storia dell’ambiante nel Medioevo, Université de Rome i, 1996), il s’agit de maintenir un équilibre entre les divers types de ressources selon un mode de gestion hérité du haut Moyen Âge, lorsque la pression démographique était moins forte. Il n’empêche que les assèchements et les drainages furent nombreux et témoignent de la variété des solutions adoptées en fonction des impératifs, car les plaines littorales furent aussi des « frontières d’ouverture à la conquête agraire et pastorale » (Pierre Toubert). Au vi
e siècle, les marais pontins étaient asséchés pour remettre en fonction la via Appia (Andrea Giardina) ; le marécage du Pla de Vila d’Ibiza est drainé avant le xi
e siècle (Miquel Barceló) ; l’exutoire artificiel du lac de Nicée est responsable des périodes de basses eaux (Bernard Geyer, Rémi Dalongeville, Jacques Lefort) ; des étangs de l’intérieur de la plaine languedocienne sont asséchés, au premier rang desquels figure celui de Montady. Ces entreprises de bonification mettent parfois face à face gros propriétaires et seigneurs, maîtres de l’incultum et donc des zones humides par dévolution des droits publics, et communautés d’habitants. Les premiers peuvent recevoir la charge de l’entreprise, comme le sénateur latifundiaire Mavortius pour les marais pontins, ou s’affronter entre partisans des bonifications et ceux de la lagune dans la Venise du xv
e siècle. Les secondes sont loin de toujours se cantonner à une défense des ressources traditionnelles puisque à Ibiza les communautés berbères immigrées sont vraisemblablement à l’origine du drainage du Pla de Vila.
La variété des ressources offertes par le littoral compense les difficultés d’établissement qui peuvent tenir aux incertitudes de certains espaces lagunaires, à l’alluvionnement ou à l’aspérité des reliefs montagneux. Amalfi, par exemple, devient un port de premier rang malgré un site inadéquat, celui d’un minuscule torrent dont la vallée ne suffit pas au port et à la ville. Les ressources peuvent provenir de l’exploitation des minerais de certains massifs. C’est l’une des ressources essentielles de la Maremme ainsi que de la côte méridionale d’al-Andalus (Antonio Malpica Cuello) où l’irrigation agricole est, comme chacun sait, aussi très développée. M. Barceló en fait la démonstration avec les étroites vallées d’Ibiza et leurs systèmes hydrauliques associant canaux et qanats. Les salines, omniprésentes, sont maintes fois évoquées. La lagune vénitienne (Jean-Claude Hocquet) donne l’exemple d’un paysage profondément transformé par les fondamenta, comme à Choggia où les salines, dessinant de vastes réseaux laniérés avec une grande régularité métrologique, sont entretenues et exploitées conjointement par la compagnie et chacun des exploitants. Lagunes, étangs et cours d’eau sont autant, et souvent plus, lieux de pêche que la mer comme sur les côtes provençales qui font l’objet d’une étude détaillée des techniques et des installations (Henri Bresc). Enfin, les plaines humides accordent naturellement une large place à l’élevage, plusieurs contributions évoquant la transhumance et les bas pâturages d’hiver des littoraux. Cette activité, probablement présente dès le haut Moyen Âge, s’impose à partir des xii
e-xiii
e siècles, au point de modifier complètement l’économie, comme en Italie méridionale ou en Maremme. Chris Wikcham souligne en effet que la transhumance, contrôlée de l’extérieur, fait évoluer cette région vers une économie assistée de type colonial, sur laquelle la population locale n’a pas de prise.
L’un des grands mérites des actes de ce colloque Castrum 7 sur les Zones côtières et plaines littorales est d’avoir jeté un regard nouveau et global sur un espace quelque peu marginalisé entre le plat pays et la mer. Or, cette marginalisation est source d’incompréhension, car le littoral méditerranéen est au Moyen Âge un espace occupé, organisé et exploité selon des modalités largement spécifiques. Les cartes marines, destinées aux marchands et donc au commerce maritime, représentent assez correctement la globalité du littoral méditerranéen et témoignent d’« une prise de possession globale de l’espace » en donnant par conséquent à la zone côtière un rôle de premier plan (Patrick Gautier-Dalché). Encore une fois, la représentation des plaines répulsives parce que supposées insalubres ne semble soutenable que pour l’extrême fin de la période. Elle néglige les potentialités d’un milieu riche et largement valorisé, même s’il faut évidemment tenir compte des variations importantes, qu’elles soient sociales ou environnementales. Il faut par conséquent louer la grande qualité des contributions ici rassemblées, mêlant vastes synthèses et bilans de recherches et de fouilles en cours. Il est dommage que cette qualité ne se retrouve pas toujours dans la reproduction des figures et varie beaucoup d’un article à l’autre (par exemple, cartes p. 247 à 249 et plans p. 317). Comme le souhaite Giovanni Cherubini en conclusion, cette publication de référence est un appel à de nouvelles recherches interdisciplinaires : les littoraux sont un formidable champ d’études des relations entre sociétés anciennes et milieux qu’il importe de replacer dans le temps long pour en comprendre toutes les évolutions. Il s’agit pleinement d’histoire rurale, tant le littoral méditerranéen « borde la terre plus que la mer » selon la formule de Monique Bourin.
Jean-Loup Abbé
Maurice Berthe et Benoît Cursente, (dir.), Villages pyrénéens. Morphogenèse d’un habitat de montagne
, Toulouse, cnrs-Université de Toulouse-Le-Mirail, 2001, 300 p., 22,87 ⇔.
Maurice Berthe et Benoît Cursente sont à l’origine d’une enquête sur le village pyrénéen touchant les deux versants de la chaîne et les actes de ce colloque franco-espagnol en constituent les premières conclusions. Après de nombreuses études sur l’incastellamento et le regroupement de l’habitat, se pose la question des cas qui s’en distinguent, en l’occurrence, un type de village, fréquent dans la montagne pyrénéenne, qui ne se forme pas autour d’un château ou d’une église mais développe son habitat, en général modeste, de façon apparemment anarchique. Les interventions essaient, non sans succès, de définir ce type de village et de découvrir sa logique car il y en a bien une.
Il n’est pas indifférent de s’attacher aux moyens mis en œuvre. L’enquête a couvert l’ensemble de la chaîne pyrénéenne en incluant généreusement les régions périphériques. En conséquence, le colloque est international, s’ouvrant aux universitaires espagnols et italiens pour introduire des éléments de comparaison. Afin de mieux maîtriser tous les éléments de cette question complexe, la pluridisciplinarité a été mise en œuvre et on la retrouve particulièrement dans la première partie consacrée à la diversité des approches. Une première référence va à la géographie humaine, illustrée par les grandes thèses régionales du premier xx
e siècle, au premier rang desquelles figure celle de Max Sorre, dont l’apport est primordial pour la compréhension du système traditionnel. Puis, apparaissent les morphologues qui se livrent à une étude tout à fait intéressante de l’implantation de l’habitat sur les cônes de déjection en montrant comment les sociétés composent avec la notion de risque. La palynologie retient aussi l’attention et un bilan de l’occupation antique complète ces premières approches. Il ressort en particulier de ces études, quand la documentation le permet, que le démarrage économique et démographique se fait souvent sentir très tôt, dès les vii
e-viii
e siècles.
La seconde partie est consacrée au bilan des formes classiques du regroupement, autour des châteaux et des églises. Le phénomène est loin d’être inconnu mais c’est ici une réalité périphérique, comme en témoigne le cas de la Catalogne avec les sagreres. En montagne, villages castraux ou ecclésiaux se montrent plus rares mais, dans la haute vallée de la Garonne, le rôle des châteaux n’est pas négligeable, tout comme dans les Pyrénées catalanes : dans le Pallars Sobirà s’établissent un certain nombre de villages castraux souvent par dédoublement à partir d’habitats existants. Le pouvoir, représenté par les vicomtes ou le pouvoir royal d’Aragon dans les Pyrénées centrales y joue parfois un rôle. Globalement, cependant, le phénomène d’incastellamento, tout comme celui des villages ecclésiaux, est rare quand on gagne en altitude et quasi inexistant dans les hautes vallées. Le contraste est très fort entre, par exemple, la Garroxta pré-pyrénéenne qui a quelques villages castraux et beaucoup de villages ecclésiaux, et le Pallars Sobirà, plus pyrénéen, où ces phénomènes sont nettement plus limités.
La troisième partie étudie la forme d’habitat qui se présente comme dominante. Ce village inorganique est bien défini par Benoît Cursente dans une intervention qui se place au cœur du volume. Le village pyrénéen prend sens si on le met en relation avec les structures sociales dont il est l’expression. Il est né dans le cadre d’une croissance agricole précoce, antérieure au x
e siècle, et s’est organisée autour des éléments structurants de la société : les maisons. Le casal est une maison dominante qui a son enclos où se développe, suivant une intensité propre à chaque époque, une série de maisons dominées. Le village, modeste, est donc la réunion de plusieurs enclos liés à des maisons dominantes, le château et l’église n’en sont pas l’origine. Un château peut venir éventuellement s’y accoler et le lieu de culte lui est postérieur. Les chefs de maisons l’installent en terrain neutre, en dehors des enclos, donc en marge du village. Bien sûr, des nuances locales existent et il faut se demander dans quelle mesure ce village est seulement pyrénéen.
Une grille d’enquête est proposée pour uniformiser la recherche puis viennent une série d’études locales. On retrouve par exemple ce village dans les textes dès le ix
e siècle en Cerdagne. Il y est formée d’unités, les casae, regroupant habitats et exploitations, l’église déjà établie, se place en lisière. La mise en place précoce d’un habitat dense définit aussi très tôt des terroirs limités mais fortement organisés. Ces villages pyrénéens présentent une grande stabilité. Nés avant l’an Mil, ils ignorent largement les effets du regroupement de l’époque féodale, tout comme le phénomène des sauvetés et bastides. Solides, ils se maintiennent et résistent même aux calamités de la fin du Moyen Âge. Les villages disparus se révèlent fort rares. Des études faites sur le versant espagnol précisent souvent à l’aide de plans les formes de cet habitat et une étude décalée vers le xvii
e siècle permet d’entrevoir les solidarités économiques qui unifient ces villages.
L’ouvrage s’achève par une synthèse brillamment élaborée par Pierre Bonnassie qui dégage les traits majeurs des contributions et, par là même, précise nettement ce qu’est le village à maisons dans sa morphologie mais aussi dans son cadre social. Dans la montagne, les maisons ont strictement organisé les villages qui ont fortement résisté à l’emprise féodale et ont su conserver leur originalité.
Ce colloque dont les contributions sont très rigoureusement articulées sur le problème posé dégage fort bien, dans le cadre pyrénéen, un modèle de village qui échappe aux modèles forgés jusqu’ici. Sans doute, peut-il être reconnu ailleurs, dans d’autres zones montagneuses ou d’habitat semi-dispersé. On ne peut que souhaiter que des études suivies précisent et affinent ce modèle. Deux regrets ne remettent pas en cause la grande qualité de ce volume : un résumé des articles serait utile, d’autant plus qu’un certain nombre sont en langue étrangère et une carte générale rendrait service au lecteur pas toujours familier avec le monde pyrénéen.
Daniel Pichot
Olivier Guichard, Une Fille de Fontenay aux portes de Genève. L’abbaye de Chézery des origines à la Grande Peste (1140-1348)
, Gex, Société d’Histoire et d’Archéologie du Pays de Gex, 2000. 254 p.
Rares sont les mémoires de maîtrise qui bénéficient d’une publication intégrale. Rares aussi sont ceux qui le méritent. C’est assurément le cas de celui qu’Olivier Guichard a consacré, sous la direction de Marie-Thérèse Lorcin, préfacière de l’ouvrage, aux origines de l’abbaye cistercienne de Chézery. Cette fille de Fontenay fut fondée vers 1140 dans la haute vallée de la Valserine (Jura méridional). En réalité, c’est une étude du temporel du monastère qui nous est proposée, à partir de son chartrier, complété principalement par un inventaire de titres du xviii
e siècle.
Mentionnons tout de suite le principal mérite du travail, qui en justifie à lui seul la publication : renouant opportunément avec les meilleures traditions de l’érudition locale, l’auteur a complété les 125 pages de son étude par l’édition des chartes du monastère antérieures à 1361, soit 57 textes, presque tous inédits. Et comme le public de l’histoire locale n’est plus celui du xix
e siècle, il a accompagné toutes ses transcriptions d’une traduction.
Les deux premières parties de l’ouvrage suivent un plan chronologique et sont consacrées à la constitution du temporel entre 1140 et 1250. La période 1140-1180 est pour l’auteur « le temps des saints » et de la « pureté des origines », tandis que celle qui va de 1180 à 1250 est marquée par « l’attraction urbaine et l’intégration aux courants économiques ». Rien de plus classique en tout cas que l’acquisition de la petite vingtaine de granges (dont la moitié sont seulement « présumées ») qui ont constitué le temporel du monastère à son expansion maximale, entre les Dombes et la montagne du Vuache. Donations, mais plus souvent encore achats, mort-gages et guerpitions y ont joué leur rôle. Les convers et les domestiques du monastère pratiquent aussi bien la céréaliculture que la vigne, la pisciculture que l’élevage ovin.
La période qui commence à la mi-xiii
e siècle est pour l’auteur celle des crises et des mutations. Il dresse un tableau assez proche de ce qu’on constate à la même époque dans les régions voisines (Terre de Saint-Claude, Faucigny, Chablais, Pays de Vaud) : remplacement de tous les types de tenures par l’albergement emphytéotique, extension du nouveau servage fondé sur la mainmorte, vigueur des communautés familiales, développement de l’élevage. C’est au commencement de cette troisième partie qu’on trouve les pages les plus contestables de l’ouvrage (p. 94-97) : l’apparition dans la documentation des albergements vers 1250 correspond-elle vraiment à un remplacement de l’exploitation directe par la colonisation ? L’auteur l’affirme en s’appuyant sur l’autorité de Nicolas Morard, mais il remarque lui-même en divers endroits (p. 31, 65, 97) que la vallée de la Valserine était peuplée dès avant l’arrivée des moines et qu’elle continue de l’être après leur installation. Il nous paraît donc probable que les cisterciens de Chézery, comme par exemple leurs confrères d’Aulps (Chablais), ont juxtaposé dès l’origine l’exploitation directe et indirecte.
Par ailleurs, curieuse et bien regrettable est la confusion que l’auteur entretient entre l’albergement et l’hommage lige roturier. Même si elles concernent très souvent les mêmes dépendants, ces deux réalités n’en sont pas moins très différentes. On ne peut donc pas écrire, ainsi que le fait Olivier Guichard dans le lexique qui achève l’ouvrage, que l’albergement emprunte « son formalisme au rituel féodo-vassalique » (p. 247). On ne voit pas pourquoi la charte 52 est qualifiée « d’albergement » alors qu’il s’agit très clairement d’une reconnaissance d’hommage lige et que le mot albergamentum n’y figure pas.
Olivier Guichard rend un tel service à l’érudition régionale en publiant le chartrier de Chézery qu’on a vergogne à lui reprocher les défauts qu’on y trouve. Certains textes, tel le traité de pariage passé en 1287 entre l’abbé Guillaume et Humbert de Thoire-Villars, sont particulièrement passionnants. L’absence totale d’apparat critique est tout de même ennuyeuse : ainsi, lorsqu’il transcrit ipsos absolverunt […] ab omni genere tattiarum et servicii (charte 30), on aimerait savoir ce qu’il pense d’une correction en talliarum, que le sens paraît imposer. Quant aux traductions, on les voudrait plus concises et plus proches du texte original, certains passages difficiles étant librement interprétés plutôt que traduits (charte 57, p. 222).
On serait tenté de conclure que l’ouvrage d’Olivier Guichard est « seulement » un excellent mémoire de maîtrise. Tel quel, il apporte une contribution intéressante à l’histoire rurale du Jura médiéval, encore si méconnue.
Nicolas Carrier
Didier Boisseul, Le Thermalisme en Toscane à la fin du Moyen Âge. Les bains siennois de la fin du xiii
e
siècle au début du xvi
e
siècle
, Rome, École française de Rome, 2002, x-533 p., 59 ⇔.
Pourquoi rendre compte d’un livre sur le thermalisme médiéval dans une revue d’histoire rurale ? À l’époque contemporaine, le phénomène thermal a généré une urbanisation spécifique mais à la fin du Moyen Âge, la plupart des sites restaient de taille très modeste et faisaient partie de l’espace rural dominé par une ville importante. Dans la Toscane étudiée par Didier Boisseuil, les quelques bourgs qui se formaient autour des sources n’acquirent pas un caractère urbain. Bagno di Petriolo fut un de ceux qui connurent un fort développement et il accueillit même le siège de la podesteria en 1446, ce qui lui conférait un caractère central en matière administrative et judiciaire sur une circonscription composée de plusieurs communautés. Mais même dans ce cas exceptionnel, la dépendance vis-à-vis d’une cité (Sienne en l’occurrence) restait très forte. Par de très nombreux aspects, l’étude du thermalisme toscan est donc une contribution à la connaissance des relations entre les villes et les campagnes.
Ce livre, version remaniée d’une thèse de doctorat, comble une lacune. En effet, si le thermalisme a déjà fait l’objet de plusieurs travaux de recherche, l’aspect médical et le caractère de villégiature des stations ont été privilégiés au détriment du fonctionnement des sites thermaux, surtout pour les périodes médiévales et modernes. Cela provenait des sources utilisées, « beaux documents » imprimés ou non utilisés de manière aléatoire. Les objectifs et les méthodes de l’auteur sont ici très différents : centrée sur un espace précis – le territoire dominé par les villes de Sienne, Lucques, Viterbe et Orvieto – la recherche a été menée de façon systématique dans les dépôts d’archives et les sources imprimées de façon à rassembler la documentation permettant de reconstituer les aspects sociaux, économiques, politiques, urbanistiques et sanitaires de la vie des stations. Certaines sources bien connues des spécialistes de l’Italie mais encore largement méconnues en France, alors qu’elles existent dans quelques régions méridionales, ont été particulièrement bien exploitées : il s’agit des statuts et ordonnances émanant des villes dont l’auteur a édité les articles ayant trait aux sites thermaux ruraux dans un dossier placé en annexe. Les sources fiscales et cadastrales sont utilisées de manière sérielle avec une prudence méthodologique de bon aloi puisqu’elles sont très lacunaires, mais avec des résultats significatifs : elles permettent d’estimer les profits que les villes et les particuliers attendent de l’exploitation des stations.
La qualité de l’appareil critique doit être soulignée. Sans les notes, il occupe plus de la moitié du livre. Si l’on peut regretter que l’introduction ne trace pas suffisamment les contours de la démarche suivie, les nombreuses annexes placées à la fin des parties et sous forme de trois gros dossiers en fin d’ouvrage compensent cette faiblesse en fournissant au lecteur toutes les indications nécessaires pour reconstituer la manière à partir de laquelle l’auteur a travaillé. Aux publications de sources et de données sous formes de tableaux sont joints un ensemble de cartes et des notices détaillées sur les vingt-sept sites thermaux étudiés. Les questions thérapeutiques sont à peine abordées. En revanche la présentation des infrastructures et des sites est très approfondie : équipements, structure du bâti, rapport aux agglomérations et habitats voisins et exercice de l’autorité politique. On dispose donc d’un instrument de travail qui devrait permettre à l’avenir d’utiles comparaisons avec de nouvelles études régionales.
L’étude dynamique des formes d’organisation spatiale du phénomène thermal à différentes échelles constitue le fil directeur de l’ouvrage. La première partie est consacrée aux sites et la seconde au rôle des communes et des cités dans l’essor thermal à la fin du xiii
e siècle et au début du xiv
e : ainsi est dressé un tableau de la situation au moment d’un premier apogée, à partir d’une documentation déjà relativement abondante. Les crises politiques et sanitaires du xiv
e siècle, manifestes dès les années 1330 et accentuées après la peste de 1348, génèrent un net déclin qui se traduit notamment par des lacunes documentaires. L’âge d’or se situe au xv
e siècle et fait l’objet d’une troisième partie qui reprend les thèmes étudiés précédemment afin de montrer les transformations des sites, de leur gestion, de leur appropriation et de l’accueil des curistes. Les périodes fastes semblent être le premier et le troisième quart du xv
e siècle, le déclin devenant irréversible au xvi
e siècle, sauf pour les sites dépendant de la cité de Lucques (Bagno di Corsena et Bagno della Villa) qui restent très attractifs à la période moderne. L’abandon de Bagno di Petriolo en 1550 est le symbole de la déchéance du thermalisme siennois qui accompagne en fait le déclin de la cité. Le rapport étroit entre la conjoncture politique et économique et le degré de prospérité des sites thermaux est en effet démontré à diverses reprises : les difficultés d’une ville entraînent celles des stations proches qui en dépendent directement. Le lien spatial entre cités et stations thermales est fortement mis en évidence par l’analyse des caractères des sites et du rôle des voies de communication.
L’étude des formes juridiques, administratives et foncières de la domination urbaine sur ces communautés rurales très particulières constitue un des apports fondamentaux de ce travail. L’accroissement du contrôle public siennois dans le contado s’accompagne d’un effort de la ville pour acquérir la souveraineté sur les eaux en limitant les prérogatives seigneuriales. Fondé en partie sur la redécouverte du droit romain mais aussi sur les rapports de force au sein du contado, ce processus est presque achevé dès la fin du xiii
e siècle. Il permet aux autorités siennoises de mener une politique cohérente pour veiller au bon approvisionnement des stations en eau et à la qualité de celle-ci, avec un intérêt précoce pour la santé publique. Il facilite la perception des taxes sur les eaux, les sangsues, les jeux et les denrées alimentaires qui génèrent des profits. L’existence d’officiers des bains au début du xiv
e siècle confirme la volonté d’affirmation du droit public dans les stations. Les plus notables d’entres elles adoptent des modèles urbains, par exemple en ce qui concerne la législation sur la protection des personnes et des biens, la création d’infrastructures et l’embellissement (fortifications dans les périodes troublées, adductions d’eau, pavage de certaines rues). Au xv
e siècle, le contrôle des sites est renforcé par une politique d’acquisitions publiques et par la rationalisation de l’administration et de la fiscalité. Des systèmes de « licence » destinés à simplifier la perception des taxes sur les particuliers qui tiennent des auberges et louent des chambres sont institués mais à Bagno di Petriolo, cette expérience entraîne un conflit très long à l’issue incertaine qui témoigne des capacités de résistance locale. Quel que soit le système adopté, les bénéfices que les villes retirent de la taxation des activités liées au thermalisme restent modestes tout au long de la période étudiée, mais ils suffisent à couvrir l’essentiel des travaux d’entretien, de remise en état et d’amélioration. Le système financier varie selon les lieux et les périodes. L’affermage des taxes est fréquent mais la perception directe par des représentants des cités est aussi pratiquée lorsqu’elle est jugée seule possible ou rentable.
Le bâti se transforme : les bâtiments thermaux, encore peu connus par l’archéologie mais documentés par les textes, sont de plus en plus souvent couverts et fermés au xv
e siècle ; aux bains sont ajoutés parfois des douches. L’habitat devient plus dense, ce que rend nécessaire la fréquentation plus importante des sites, même si les chiffres précis sont rares et difficiles à interpréter : auberges, chiusi (lieux d’hébergement), demeures privées entourent les équipements thermaux ; certains sites restent ouverts mais d’autres sont protégés par des murailles et des tours.
Quel intérêt les villes, notamment Sienne et Lucques, trouvaient-elles dans le contrôle et le développement des stations auxquels elles attachèrent de l’importance malgré une absence de bénéfice significatif pour les finances urbaines ? Didier Boisseuil aborde la question de manière prudente et fragmentée, sans doute par scrupule méthodologique, les sources utilisées ne permettant pas de donner de réponse définitive. Mais il fournit de nombreux éléments qui montrent que les sites thermaux attirèrent les élites urbaines de manière croissante. Elles y trouvaient des lieux de soin, de repos et de sociabilité, soit comme locataires de maisons ou de chambres, soit comme propriétaires. Elles y trouvaient aussi des occasions d’investir une partie de leur fortune avec une bonne rentabilité. Les principales stations situées à proximité de Sienne attirèrent ainsi les investissements de riches propriétaires urbains qui louaient leurs biens à des stazioneri, ces derniers se chargeant d’accueillir les curistes et de percevoir le prix des chambres tout en faisant le commerce des produits alimentaires. Ces stazioneri venaient souvent d’autres communautés, à tel point que les ruraux et les locaux furent progressivement exclus des bénéfices de l’exploitation thermale. Le rôle des riches citadins fut renforcé à la fin du xv
e siècle lorsqu’ils purent acquérir une partie du patrimoine public des stations, vendu pour assainir les finances municipales, et lorsque des concessions d’exploitation leur furent accordées : ainsi s’ébauchait un phénomène de « privatisation » qui marque un nouveau tournant dans la gestion des sites. Les stations les plus prestigieuses eurent aussi un rôle politique par l’accueil de curistes de haut rang (de grands seigneurs, des souverains, le pape Pie II, etc.) et furent un lieu de la diplomatie, voire de l’espionnage. L’accueil des pauvres dans les hospices est évoqué mais peut-on vraiment les considérer comme des curistes ? Les sources renseignent mal sur les contours sociaux du groupe des curistes.
Par les pistes qu’il ouvre sans les développer, Didier Boisseuil invite à poursuivre les recherches dans trois directions au moins : les aspects proprement médicaux mériteraient une étude spécifique fondée sur des traités théoriques suffisamment nombreux pour être exploitables (une liste fort utile est fournie en annexe p. 254 et 256) ; l’inscription des stations dans le paysage rural pourrait sans doute être davantage approfondie car le livre insiste surtout sur les relations directes entre les grandes cités et « leurs » stations rurales ; bien qu’il ne s’agisse pas de la même eau (celle des stations toscane est chaude, de 27 à 66° C), la comparaison entre politiques de l’eau dans les stations et dans les villes aiderait à mieux connaître les logiques qui président aux choix de taxation, de gestion et de concession des eaux et des équipements hydrauliques à la fin du Moyen Âge. Mais sur tous les aspects abordés, Le Thermalisme en Toscane offre une information sûre exploitée avec rigueur et pertinence. Il faut souhaiter que cet ouvrage de référence éveille des vocations et permette de lancer des études comparatives à travers l’Europe.
Patrick Fournier
Roger Maguer, De la Cocagne au blé
, Estadens, Pyrégraph, 2003, 638 p., 48 ⇔.
Avec la publication de la thèse de Roger Maguer, l’histoire des campagnes méridionales à l’époque moderne dispose à présent d’une nouvelle étude de qualité. Cet ouvrage concerne le Lauragais oriental, terre de passage entre le Languedoc méditerranéen et le Toulousain. Il appréhende sur un temps relativement long, de la veille des guerres de religion au lendemain de la Révolution, les transformations de la propriété foncière dans le Lauragais chaurien méridional, région fertile associant Castelnaudary aux communes voisines de Villeneuve-la-Comptal, Fendeille et le Mas-Saintes-Puelles. Pour cela, l’auteur utilise et compare les compoix successifs des quatre localités. En outre, de remarquables plans seigneuriaux du xviii
e siècle, faisant référence à des reconnaissances depuis le Moyen Âge, lui permettent de situer beaucoup de terrains. Il ne s’agit pas pour autant de cartographier le paysage rural, même si le chercheur a une formation de géographe et réalise plusieurs cartes. En revanche, les données sérielles des compoix sont très précisément exploitées à l’aide d’une solide méthode statistique, avec l’assistance de la micro-informatique.
La méthode quantitative implique un nombre de tableaux et de graphiques impressionnant. Les riches annexes du livre comprennent, outre quelques dizaines de plans d’époque les plus significatifs, plus de cinquante pages de chiffres obtenus à partir des compoix. Les outils habituels d’un travail scientifique sérieux facilitent le repérage à l’intérieur de ces nombreuses pièces justificatives et de l’ouvrage en général (tables des cartes, des figures, des graphiques, des photographies, des schémas, des tableaux, et bien sûr des matières). Enfin, après le lexique, les sources et la bibliographie, quatre index permettent encore d’accéder rapidement à l’information. Outre les annexes occupant le quart de l’ouvrage, et un cahier couleur, d’autres photographies, mais aussi des tableaux et graphiques nombreux et variés, ponctuent le texte. Ces outils statistiques s’adaptent à chaque situation particulière. Ainsi, lorsqu’il constate au Mas-Saintes-Puelles une fantastique diminution du nombre de propriétaires locaux entre le xvi
e et le xvii
e siècle, Roger Maguer matérialise le phénomène par un graphe spécifique qui le rend aisément perceptible pour le lecteur (p. 209, graphique 48). Il y a donc dans ce livre une multitude d’idées pour le traitement des données issues des compoix dont les historiens d’aujourd’hui et de demain devraient s’inspirer. Certes, tout n’est pas facile à lire. Les indicateurs utilisés paraissent parfois obscurs, d’autant plus qu’ils sont présentés à l’aide de beaucoup d’abréviations. Le manque d’harmonisation d’un document à l’autre accroît les difficultés de lecture. Par exemple, les graphiques 76 (p. 399) et 78 (p. 408), qui présentent l’occupation du sol en 1716 à Fendeille et à Villeneuve-la-Comptal ont des figurés et des titres différents alors qu’ils présentent des réalités comparables. De même, pour la métairie des Masquières, les deux diagrammes du graphique 82 (p. 421) n’emploient pas le même grisé afin de figurer l’espace cultivé en blé et la part des rentrées financières procurées par cette même céréale. Heureusement il ne s’agit là que de détails formels. Mais ils n’aident pas à suivre le raisonnement de Roger Maguer surtout lorsque, après quelques lignes truffées de chiffres et de noms de personnes, celui-ci enchaîne sur une autre idée, appuyée sur un nouveau document inséré au cœur du texte.
Ce n’est donc pas le style qui fait la qualité de cet ouvrage, mais la densité des informations apportées. La thèse de Roger Maguer s’appuie en effet sur de volumineux documents, presque exclusivement fiscaux, qui sont très précisément analysés, laissant peu de place à l’étude de sources plus narratives et anecdotiques qui auraient pu agrémenter l’exposé. On devine l’énorme quantité de calculs réalisés avant l’écriture de ce livre. Parfois on se prend à regretter que l’auteur ne livre pas plus clairement sa démarche de réflexion. Mais l’apport est déjà très dense dans un ouvrage de plus de 600 pages, avec 87 graphiques et 63 tableaux dans le texte, sans compter ceux contenus dans les 120 annexes ! Mieux vaut donc se réjouir qu’un travail aussi spécialisé et détaillé ait pu être édité. Car il ne faut pas se laisser abuser par l’aspect allusif de certaines phrases : elles concernent souvent des points précis qu’il aurait été malvenu d’approfondir davantage. De même, la rareté des notes infrapaginales ne doit pas conduire à sous-estimer l’ouvrage. Elle s’explique par la nature des sources, les compoix devant être étudiés de manière globale, selon les méthodes de l’histoire quantitative. Il est inutile de faire référence à des feuillets précis. Les tableaux statistiques se substituent au document brut : ils constituent une transcription problématisée de la source et lui donnent un intérêt qui ne peut apparaître à la simple lecture du manuscrit.
Outre de nombreux éléments de comparaison et pistes méthodologiques, l’historien de l’exploitation rurale trouvera encore dans ce livre beaucoup de termes vernaculaires employés dans les documents d’époque. Ce livre plaira aussi aux passionnés de l’histoire des confins de l’Aude et de la Haute-Garonne. Car les données issues des compoix sont replacées dans le contexte économique et politique de la région. Une multitude de noms de personnes ou de lieux sont mentionnés, notamment lorsque Roger Maguer raconte l’histoire d’une dépossession ou d’une construction de fortune foncière, ce qui intéressera les amateurs d’histoire locale ou familiale. L’histoire rurale n’est pas non plus seule concernée. Les données de la capitation de 1695 ou les pièces du milieu du xviii
e siècle liées à l’impôt du vingtième complètent utilement les compoix pour quantifier les revenus des activités non agricoles, notamment en ville. Ainsi, l’auteur s’intéresse aux notables, sans pour autant négliger les plus modestes, dès lors qu’ils possèdent quelques biens permettant de les retrouver dans les compoix.
La thèse de Roger Maguer part d’un constat : la domination de Castelnaudary sur le Lauragais oriental d’après les registres de la capitation. L’objet du livre est d’en comprendre les causes. La première partie (près de 200 pages) décortique précisément les compoix pour établir la situation économique des villages au milieu du xvi
e siècle, lorsque l’emprise foncière des citadins sur la campagne voisine n’est pas encore achevée. Cette situation est la plus nette au Mas-Saintes-Puelles, village touché par la réforme et encore très indépendant selon le compoix de 1556, et ce grâce à l’or bleu, le pastel. La dynastie pastellière des Bernuy, enrichie par l’exportation de la célèbre teinture grâce à des réseaux familiaux qui s’étendent à toute l’Europe, s’est d’ailleurs implantée à Villeneuve-la-Comptal. La première moitié du xvi
e siècle marque en effet l’apogée du cycle pastellier, de la cocagne, nom tiré des coques, feuilles de pastel broyées et mises en pelotes. Mais ensuite, le retournement de la conjoncture anversoise et les guerres de religion conduisent à une double transformation, économique et sociale, du Lauragais. D’une part, le blé supplante le pastel. Cette céréale est cultivée dans des champs mais aussi dans de grands domaines d’un seul tenant. À la fin du xvii
e siècle, le creusement du canal du Midi, grâce à de nouvelles possibilités d’exportation, consolide ces métairies et leur vocation céréalière. D’autre part, les guerres facilitent la redistribution des fortunes, renforçant l’ordre royal et catholique amorcé dès le xiii
e siècle par la croisade contre les Albigeois. À la fin du xvi
e et au xvii
e siècle, les nouveaux offices créés, par exemple lors de l’installation du présidial de Castelnaudary, bénéficient aux notables catholiques de la ville qui étendent leur emprise foncière sur la campagne alentour. Ceux-ci profitent de la croisade anti-huguenote jusqu’alors sous-estimée par les historiens. Ainsi, les opérations militaires des années 1570 à Villeneuve-la-Comptal ou la destruction du Mas-Saintes-Puelles par les troupes royales en 1622 ont eu raison des héritier