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Histoire & Sociétés Rurales

2004/1 (Vol. 21)


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Guy Puaud, Les Archives du sol. Archéologie du sol. Archéologie et histoire à Saint-Sauvant et dans les environs. Dix ans de recherches. 1993-2002 , Maulévrier, éditions Hérault, 2003, 256 p.

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Parti d’une recherche microtoponymique parue il y a maintenant plus de dix ans (Les Noms de terroirs ou la mémoire des lieux, Maulévrier, éditions Hérault, 1992), Guy Puaud a tenu à vérifier ses hypothèses en arpentant pendant douze ans le terrain de sa commune (Saint-Sauvant, Deux-Sèvres) et des communes limitrophes à la recherche d’indices archéologiques, toutes périodes historiques et préhistoriques confondues. Il nous livre donc ici un premier inventaire des découvertes.

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Guy Puaud part donc des toponymes, qu’on dit souvent « évocateurs ». Un toponyme en -acus est-il forcément gallo-romain ? Un nom comme la Ferrière est-il synonyme d’activité métallurgique ? Bien évidemment, cette approche se révèle impossible pour toutes les époques préhistoriques, ce qui n’empêche pas l’auteur d’inventorier au passage de très nombreux sites, faisant remonter l’occupation humaine de ce terroir à plus de 100 000 ans. S’il n’est pas surprenant de voir de nombreux objets du paléolithique ou du néolithique, souvent remarquables, on ne peut qu’être satisfait de voir apparaître, dans un inventaire de prospection, des objets mésolithiques, rares car souvent très petits.

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C’est avec les autres périodes que peuvent arriver quelques problématiques plus complexes, et donc parfois, quelques erreurs d’analyses. Ainsi beaucoup des sites attribués à la protohistoire le sont sans preuves réelles : les fortifications le sont par leur typologie, par exemple. De même pour les quelques ferrières découvertes : l’auteur dit de lui-même que « nous n’[avons] aucune découverte archéologique qui nous permette de [les] dater de l’époque gauloise »…

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Nous remarquerons simplement au passage un élément intéressant : il y a bien souvent un toponyme évocateur par site métallurgique, mais il est fréquent que le toponyme ne soit pas à l’emplacement exact du site. Un nom de lieu peut donc bouger.

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Quoi qu’il en soit, Guy Puaud s’intéresse systématiquement à l’organisation du parcellaire, en repérant notamment une grande quantité de chemins ou de terroirs circulaires. Ici, ils semblent liés à des toponymes en -ière ou -erie, datables du xi e au xiii e siècle : l’auteur repose donc la question, sans vraiment y répondre, de la datation de ce type de structures. Enfin, il achève son propos par une recherche des anciennes voies de communications : « voies romaines » et chemins médiévaux.

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Le tout donne donc un petit livre sympathique, très richement illustré, et qui donne une bonne idée de ce que pourrait être une enquête archéologique systématique sur le territoire restreint d’une commune. Les résultats n’en sont pas inintéressants et peuvent livrer beaucoup de pistes de recherches ou servir d’exemple, de par la tentative fructueuse de croisement entre la toponymie et l’archéologie.

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Patrice Lajoye

Dominique Garcia et Florence Verdin , (dir.), Territoires celtiques. Espaces ethniques et territoires des agglomérations protohistoriques d’Europe occidentale , Paris, Errance, 2002, 420 p., 42 ?.

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Ce volume reprend les actes du 24e colloque de l’Association Française d’Études de l’Âge du Fer, tenu à Martigues du 1er au 4 juin 2000. Copieux, avec pas moins de 31 interventions, il porte toutefois mal son titre puisqu’il ne couvre pas l’Europe occidentale mais seulement (et c’est déjà beaucoup) l’ensemble de la Gaule et certaines régions ibères des Pyrénées, avec une prédilection marquée pour la Narbonnaise. La question des territoires et son pendant, celle des communautés, est une question intemporelle. C’est pourquoi dans sa courte mais brillante introduction, Philippe Leveau dépasse largement le cadre chronologique et disciplinaire du colloque pour essayer de définir les principaux termes d’études d’un territoire et de son peuplement. Les travaux des historiens médiévistes et modernistes, ainsi que ceux des géographes y sont donc largements mis à contribution. Toutefois, un élément important de la définition du territoire manque à l’appel : la frontière. Cela est sensible dans quasiment toutes les communications : on ne débat plus sur l’emplacement ou la qualité des frontières. Cela est bien dommage car, dans certains cas, il est utile de les retrouver et de chercher par la même occasion leurs variations.

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De même, on trouve parfois quelques confusions entre la Gaule indépendante et la Gaule romaine. Ainsi Thierry Dechezleprêtre (« L’organisation du territoire autour de la basse vallée de la Seine au second Âge du Fer ») commet une erreur monumentale en plaçant sur une carte sensée représenter la Normandie protohistorique les Baiocasses et les Viducasses (p. 248). Or nous n’avons aucune preuve de l’existence de ces peuples ne serait-ce qu’au temps de la Guerre des Gaules. César ne parle que des Esuvii ; les Baiocasses, les Viducasses et les Sagii apparaîtront plus tard, dans un cadre gallo-romain. Cependant, faute bien souvent d’information antérieures, il est vrai qu’il est nécessaire de faire appel à des données tardives, gallo-romaines, voires médiévales.

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Quoiqu’il en soit, les apports de ce colloque sont tout autres. Même si les limites des territoires étudiées ne sont pas toujours bien définies, les auteurs tentent des approches géographiques et statistiques, et parfois, cherchent à appliquer certains modèles comme celui employant des polygones de Thiessen (par exemple chez Patrice Brun, « Territoire et agglomérations chez les Suessiones », p. 309, fig. 9). On objectera simplement que ces travaux statistiques devraient, pour être valides, être basés sur des données correctes. Or la carte de Patrice Brun citée en exemple est basée sur celle de la Gaule d’Auguste Longnon datée de 1885 ! Cela est dommageable car l’idée était intéressante et prometteuse.

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D’autres contributions prennent le parti d’utiliser les monnaies comme support d’études. Celles-ci, depuis quelques années, ont fait l’objet de travaux novateurs par des numismates tels que Jean-Baptiste Colbert de Beaulieu, Louis-Pol Delestrée ou encore Simone Scheers. Ce sont ces travaux que Katherine Gruel, sur le Grand Ouest (« Monnaies et territoires »), ou encore Nathalie Ginoux et Matthieu Poux, sur les Parisii (« Les Parisii, entre Gaule Belgique et Gaule Celtique : peuplement et territoire »), emploient pour définir des territoires qui ne sont pas « ethniques », mais plus commerciaux.

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Certains auteurs essaient aussi de faire des études plus vastes, construites sur de vraies bases de données ou atlas mis à jour des découvertes les plus récentes. C’est le cas d’Olivier Buchsenschutz sur les Bituriges (« Vers une analyse spatiale de la cité des Bituriges », basé sur un atlas tout récent : cf. compte rendu dans Histoire et Sociétés Rurales n°18, 2e semestre 2002, p. 193-194) ou de Philippe Barral, Jean-Paul Guillaumet et Pierre Nouvel sur les Eduens (« Les territoires de la fin de l’Âge du Fer entre Loire et Saône : les Eduens et leurs voisins. Problématique et éléments de réponse »).

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Si beaucoup de contributions s’intéressent à la cité (au sens antique du terme) dans son ensemble, d’autre préfèrent rechercher des unités plus petites comme les pagi. À leur sujet, les propos de Michel Tarpin (« Les pagi gallo-romains : héritiers des communautés celtiques ? », p. 203) se révèlent pleins de bon sens : « S’il me paraît clair que des pagi peuvent reprendre les limites de territoires communataires protohistoriques, il faut garder à l’esprit d’une part que ces territoires sont figés à un moment arbitraire de leur histoire, alors qu’ils étaient sans doute plus ou moins mouvants avant la conquête […] ». Autant dire que du temps de l’indépendance, nous ne savons d’eux, dans le meilleur des cas, que le nom.

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D’autres pistes de recherches sont bien sûr abordées, mais il est bien difficile de faire le détail d’un volume aussi copieux dans le cadre d’un compte rendu qui sera nécessairement réducteur. La présence d’un index géographique et thématique final aide d’ailleurs largement le lecteur à s’y retrouver. Ainsi donc, malgré leurs quelques défauts, mineurs au regard de la masse d’informations rassemblées, la lecture de ces actes de colloques s’avère essentielle pour quiconque s’intéresse à la problématique du territoire et de son occupation, qu’il soit protohistorien, ou finalement, spécialiste d’une autre période historique.

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Patrice Lajoye

Jean-Pierre Brun, Le Vin et l’huile dans la Méditerranée antique. Viticulture, oléiculture et procédés de fabrication , Paris, Errance, 2003, 240 p.

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Il y a déjà longtemps que le nom de Jean-Pierre Brun est familier à tous ceux qui, un jour ou l’autre, ont eu à s’intéresser au vin, à l’huile ou aux pressoirs de la Méditerranée classique. Nombre d’articles savants lui sont déjà dus sur ces sujets ; il a participé à la publication d’un colloque sur la production du vin et de l’huile en Méditerranée paru en 1993 et rédigé, avec André Tchernia, un livre sur le vin romain. L’ouvrage présenté ici est plus large encore. Dès les premières lignes, l’auteur en parle comme d’un « essai de synthèse sur la production du vin et de l’huile dans l’Antiquité » et c’est bien ce dont il s’agit.

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On a là le premier volume d’un ensemble qui en comptera deux. Le second volume traitera plus spécialement de la documentation archéologique. L’ensemble est issu d’une thèse d’État préparée sous la direction de Christian Goudineau et soutenue à Aix-en-Provence en décembre 1999. Les choix éditoriaux ne sont pas ceux qui prévalent ordinairement pour la publication d’une thèse : abondance des illustrations dans le texte, rejet des notes en fin de volume, volonté de présenter les choses d’une façon accessible à tous les lecteurs un peu curieux du sujet traité, ce qui impose, par exemple, de mettre les mots grecs en translittération et de renoncer aux longues citations en grec ou en latin. En bref, il fallait concilier érudition et vulgarisation. Le résultat est parfaitement réussi et le savant sourcilleux constatera qu’il n’est pas de référence à un auteur ancien ou à une discussion scientifique à laquelle il ne puisse remonter.

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Ce livre s’appuie sur des recherches menées par l’auteur ou par d’autres, et il vient combler un certain nombre de lacunes de l’historiographie. L’oléiculture grecque avait déjà fait l’objet d’une synthèse magistrale, celle de Marie-Claire Amouretti (Le Pain et l’huile dans la Grèce antique : de l’araire au moulin, Paris, 1986). On se souvient que ce livre avait donné un nouveau départ à l’histoire agraire et technique du monde grec. Jean-Pierre Brun ne pouvait donc que qu’y avoir recours, ce qu’il a fait sans céder à la tentation de vouloir s’en démarquer systématiquement, tout en actualisant les points qui avaient besoin de l’être, telle la question des origines de l’olivier cultivé (p. 123-128) qui descend de l’oléastre de la Méditerranée orientale, lequel est différent de celui de la Méditerranée occidentale.

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Aucun travail aussi synthétique n’existait sur l’oléiculture romaine et l’on a ici le premier véritable bilan de la question, d’autant que les recherches de détail se sont multipliées, par exemple pour l’Afrique du Nord. L’autre grand volet du livre – le premier en fait – est viticole. Il existait certes une ancienne synthèse sur la vigne antique (Raymond Billiard, La Vigne dans l’Antiquité, Lyon, H. Lardanchet, 1913, 558 p., reprint Marseille, J. Laffitte, 1997), mais elle était depuis longtemps dépassée par l’existence de données et de problématiques nouvelles et difficile à lire en raison de son style. Sur la vigne, l’état historiographique de la question était différent pour le monde grec et le monde romain : on pouvait en effet se fonder sur les travaux de l’équipe d’Aix-en-Provence sur le vin romain, travaux auxquels Jean-Pierre Brun avait activement participé. André Tchernia notamment avait déjà publié une somme fiable sur le sujet (Le Vin dans l’Italie romaine. Essai d’histoire économique d’après les amphores, Rome, [Bibliothèque des Écoles françaises d’Athènes et de Rome 261], 1986) et les deux hommes avaient collaboré pour écrire un ouvrage intitulé Le Vin romain antique (Grenoble, 1999). En revanche, la viticulture et le vin en Grèce n’avaient jamais suscité de synthèse et des questions importantes, comme celle de la vinification, restaient obscures. On mesure donc le mérite que le livre actuel présentera aux yeux des historiens du monde grec qui pourront parler du vin d’une manière infiniment plus précise, même si une lecture attentive des pages qui lui sont consacrées montre bien le déséquilibre des recherches au profit de Rome.

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Une première partie (« L’essence de la civilisation », p. 7-23) fait comprendre en quoi la vigne et le vin d’un côté, l’olivier et son huile de l’autre sont emblématiques de la Méditerranée antique ; elle replace ces produits sous leurs patronages divins respectifs. La deuxième partie traite de la viticulture et du vin (« La vigne, le raisin et le vin », p. 25-121). La présentation suit l’ordre logique : plantations, aspect des vignobles, conduite de la vigne, façons et vendange. Toutes ces pratiques antiques se retrouvent dans les périodes plus récentes, ce qui n’est pas le cas de la vinification. Jean-Pierre Brun explique d’abord les différences entre vinification en rouge (la fermentation intervient avant le pressurage) et vinification en blanc (la fermentation suit immédiatement le pressurage) pour comparer avec ce qui se faisait dans l’Antiquité. Il en conclut que « toute la vinification romaine est une vinification ‘en blanc’, même si le produit était plus ou moins coloré selon les cépages employés, la longueur du foulage et selon le nombre de peaux qui passaient à travers les filtres » (p. 58-59). Cette partie s’achève sur les types de vin – qui nous paraissent souvent surprenants, comme ces vins mélangés à l’eau de mer (téthalattoménoi) si populaires à partir de la basse époque hellénistique – et sur leurs emplois. Cette volonté de restituer les saveurs des produits que les Anciens consommaient est une nouveauté et il faut rappeler que Jean-Pierre Brun a activement participé à des tentatives très séduisantes pour reproduire des vins antiques.

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La troisième partie du livre est consacrée à l’oléiculture et à l’huile (« L’olivier, l’olive et l’huile », p. 123-184). Le plan interne est ici sensiblement le même que pour la vigne et le vin : plantations, reproduction, récolte des olives, fabrication de l’huile, commercialisation et usages. L’étude des broyeurs et des pressoirs permet de suivre les progrès techniques réalisés en la matière ; Jean-Pierre Brun assoit donc un peu plus l’idée selon laquelle il y a bien eu progrès technique pendant l’Antiquité (voir par exemple p. 152), ainsi que Marie-Claire Amouretti l’avait montré. D’autres exemples apparaissent au fil des pages, comme le passage de la jarre de céramique (pihos/dolium) au tonneau de bois qui se produit sous l’Empire. Les recherches sur d’autres domaines de l’agriculture ne font que confirmer cette conclusion en faveur du progrès technique et il faudra bien finir par la faire entrer dans les ouvrages à destination des étudiants. Une dernière partie présente les sources disponibles et l’évolution historiographique (« Les sources écrites, iconographiques et archéologiques », p. 185-222). C’est l’occasion de montrer les difficultés d’interprétation que les sources posent bien souvent, quelle que soit leur nature.

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La multiplicité des sources utilisées force l’admiration. L’archéologie tient naturellement une place cruciale. En cela, le livre de Jean-Pierre Brun est un livre de notre temps et fait bien percevoir tous les progrès réalisés depuis une trentaine d’années. Sur la plantation des vignes par exemple, ils sont immenses et permettent de mieux comprendre les prescriptions des agronomes : la vigne grecque de Saint-Jean-du-Désert près de Marseille (p. 31) et d’autres encore qui ont été fouillées dans le Sud de la France montrent l’alternance de plantations en fosses et en tranchées. Tous ceux qu’intéresse l’histoire des tâtonnements de l’archéologie liront avec profit les pages qui traitent de l’interprétation des montants en pierre des pressoirs à levier que l’on a trouvés en différents lieux de Méditerranée et qui se dressaient dépourvus de l’équipement de bois qui allait avec. On les expliqua longtemps comme des structures cultuelles avant de leur rendre leur fonction véritable (p. 218-220). Voilà un bon exemple des erreurs d’interprétation, au même titre que les charnières de portes prises pour des fragments d’instruments de musique.

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Pour autant, les sources écrites ne sont pas négligées, au premier rang desquelles il faut citer les agronomes de l’Antiquité. Il faut à ce propos déplorer l’espèce de panne dans laquelle se trouve l’édition scientifique française de ces textes. Dans le cas du recueil agronomique grec des Geoponica – un florilège d’extraits d’agronomes grecs et latins composé au vi e siècle après J.-C. probablement – sur les 20 livres de l’ensemble, 4 sont consacrés à la viticulture et aux vins (livres v-viii) et un à l’oléiculture (livre ix) : or l’accès à ce texte très précieux est toujours difficile (signalons toutefois Maria José Meana, José Ignacio Cubero et Pedro Saez, Geoponica o extractos de agricultura de Cassiano Baso, Madrid, 1998, Ministerio de agricultura, pesca y alimentacion, 634 p. éd., trad. et commentaire en espagnol).

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Inscriptions et papyrus sont présents à presque chaque page. Les baux grecs, comme ceux du dème rhodien d’Amos, sont souvent évoqués, malgré la dispersion de cette documentation et des études qu’elle a suscitées, en attendant un corpus en préparation. Quant aux papyrus, ils fournissent par exemple le texte de l’encadré page 71 où l’intendant d’un domaine égyptien au ii e siècle après J.-C. se plaint de l’état du chai dont il a la charge. Les sources iconographiques ont naturellement une place de choix grâce à l’abondance de l’illustration bien souvent formée de clichés pris par l’auteur. Des documents rares voisinent avec d’autres qui sont bien connus mais font parfois l’objet d’une lecture renouvelée, ainsi le célèbre skyphos de Boston (fin du vi e siècle avant J.-C., ill. de la p. 199) qui est interprété comme une scène de pressurage du raisin et non d’olives comme c’était traditionnellement le cas. Cet exemple pose le problème de la double utilisation – pour la viticulture et l’oléiculture – d’un même équipement, ce qui n’est pas indifférent pour l’analyse des structures de production. L’attention portée à l’iconographie permet aussi de mettre en valeur l’importance des outres dans le transport des liquides (p. 100-101 et p. 164-166), alors que ces contenants n’ont pas laissé de traces archéologiques comme ce fut le cas avec les amphores.

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Le monde gréco-romain domine dans cet ouvrage car c’est dans ce cadre que l’auteur a développé sa propre activité archéologique. Les autres cultures de l’Antiquité sont présentes de façon plus timide et l’auteur est conscient de cette différence de traitement. Mais, après lecture, nul ne pourra ignorer que l’Égypte a développé sa propre civilisation de la vigne et du vin bien antérieurement à la colonisation gréco-macédonienne ou que l’olivier était bien connu des Égyptiens. Le rapport gréco-romain à la vigne et au vin a certes fini par prendre une importance globale, mais cela ne doit pas cacher qu’il y avait d’autres modèles possibles. L’Ancien Testament est aussi mis à contribution, parfois à travers la traduction grecque des Septante qui date de l’époque hellénistique (ainsi p. 33, pour une référence à Isaïe, v, 2, sur les clos viticoles de Palestine, où le texte qu’il faut consulter est celui des Septante). L’Orient ancien n’est pas non plus oublié. On est donc bien dans le cadre d’une civilisation agraire méditerranéenne étudiée sur le long terme et dont les contours sont dessinés par la vigne et l’olivier.

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Le texte principal est complété par de nombreux encadrés qui viennent faire le point sur des détails significatifs : ainsi, p. 47, sur la mosaïque du Tennis Club de Cherchel (iv e siècle après J.-C.) que l’on a récemment pu voir en France à l’exposition d’Arles ou sur le poissage des jarres, p. 68-69. Ils permettent aussi de longues citations des textes importants. L’illustration, très riche, met d’autres documents à la disposition du lecteur, souvent ceux-là même qui sont évoqués dans le texte. La cohérence du propos scientifique est donc remarquable. On regrettera seulement le problème que pose momentanément la présentation de la bibliographie. Jean-Pierre Brun en fournit une en fin de volume où les études sont regroupées autour de grands thèmes (p. 233-238). Elle permet déjà de prendre connaissance de tous les travaux importants, mais les notes savantes, qui ont été rejetées en fin de volume, renvoient selon la méthode anglo-saxonne à des études qu’il est bien difficile de retrouver dans cette bibliographie, d’autant que toutes sont loin d’y figurer. C’est seulement dans le second volume que se trouvera bibliographie alphabétique complète. Pour elle, et surtout pour la qualité de ce premier volet, le lecteur attend avec impatience la suite. Que l’auteur et les éditions Errance, si attentives à diffuser les avancées de l’archéologie, nous le donnent vite !

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Christophe Chandezon

Étienne Hubert, L’« Incastellamento » en Italie centrale. Pouvoirs, territoire et peuplement dans la vallée du Turano au Moyen Âge , Paris, De Boccard, 2002 (Bibliothèque des Écoles françaises d’Athènes et de Rome, n° 309), 558 p., 13 cartes, 26 figures, 56 planches, 70 ?.

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Étienne Hubert présente ici le fruit de plusieurs années d’un travail collectif. Le propos n’était pas d’offrir une nouvelle monographie locale sur le thème de l’incastellamento, mais d’insérer ce dernier dans le cadre d’une enquête géographiquement plus large et l’inscrire dans la longue durée. L’ouvrage intègre ainsi tous les efforts critiques qui ont su renouveler cette perspective. Depuis la proposition du modèle latial de l’incastellamento en 1973, Pierre Toubert et ses émules ont souligné « la capacité de l’habitat à assumer une fonction organisatrice de l’espace économique, social et politique », dans le contexte de la formation du monde seigneurial. La réflexion des mêmes s’est ensuite affinée, proposant des révisions de la chronologie du processus (parmi une très abondante bibliographie : Jean-Pierre Delumeau, Arezzo et son contado du viii e au début du xiii e siècle, Paris, 1996 ; M. Barcelò et Pierre Toubert (éd.), L’Incastellamento aujourd’hui, Actes des rencontres de Gérone et de Rome, novembre 1992 et mai 1994, Rome, 1998 ; Pierre Toubert, « L’incastellamento, mode d’emploi », in Hélène Débax (éd.), Les Sociétés méridionales à l’âge féodal (Espagne, Italie et sud de la France, x e-xiii e s.). Hommage à Pierre Bonnassie, Toulouse, 1999, p. 119-124 ; Chris Wickham, Communautés et clientèles en Toscane au xii e siècle. Les origines de la commune rurale dans la région de Lucques, Rennes, 2001). Elle a révélé un mouvement plus précoce, mais plus complexe aussi, articulé dès le viii e siècle au phénomène de croissance démographique et caractérisant une phase pionnière. Pareil processus prend l’aspect au début du x e siècle d’une force plus structurante, à la faveur des crises politiques. Furent ainsi mises en évidence, dès cette phase initiale, des recompositions et des désertions de l’habitat, tout comme la constitution progressive de réseaux castraux. S’inscrivant dans l’essor des programmes d’archéologie agraire, ce modèle de réflexion féconda une véritable archéologie du féodalisme, des réseaux de circulation, du finage. Mais cet ouvrage se propose aussi de prendre en compte, sans forcément les faire siennes, les réserves d’une historiographie italienne placée dans le sillage de Paolo Cammarosano, rétive à cette notion globalisante et plutôt attentive aux distinctions à effectuer entre phénomènes de recomposition du peuplement, naissance du pouvoir seigneurial et constitution du cadre castral, chacun évoluant selon des rythmes propres (Laurent Feller, « Éléments de la problématique du fief en Italie », in Natalie Fryde, Pierre Monnet et Otto Gerhard Oexle (éd.), Die Gegenwart des Feudalismus. Présence du féodalisme, Göttingen, 2002, p. 153-173).

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Ce volume rassemble en effet le résultat d’une enquête collective conduite à partir de 1990, sous les auspices de l’École française de Rome et de l’Università degli studi di Roma, la Sapienza, et constitue un élément du mémoire d’habilitation soutenu par l’auteur en 2001. Il s’efforce d’examiner les caractéristiques de l’habitat en Italie centrale et dans la vallée du Turano en particulier. C’est pourquoi, il embrasse les formes du peuplement précédant la période des x e et xii e siècles et le mouvement d’incastellamento, les modalités de ce dernier, les formes de peuplement intercalaire ainsi que les réseaux. Le recours à l’archéologie y est donc déterminant. Toutefois, il s’agissait d’éviter la fouille intensive d’un site unique, puisque celle de Caprignano offrait déjà des résultats satisfaisants. Dès lors, le point d’observation est porté à l’échelle de plusieurs finages villageois, un niveau intermédiaire avant l’enquête régionale.

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Le cadre géographique choisi présentait plusieurs intérêts. Situé dans le comté de Rieti, devenu une véritable mosaïque de finages après le xi e siècle, l’espace considéré constitue une zone de frontière entre les territoires pontificaux et le duché de Spolète puis le royaume de Sicile. On y dénombre comme seigneurs la puissante abbaye de Farfa, mais aussi les comtes des Marses, et au xiii e siècle, les Orsini, Castiglione, Mareri et Collalto, auxquels s’adjoignent au xiv e siècle les Colonna. Il comporte ainsi une documentation écrite très satisfaisante, à commencer par les cartulaires de Farfa, ainsi que de nombreux vestiges d’habitats et de fréquents témoins de sites désertés. Dans le sillage d’une abondante bibliographie, puisqu’elle s’inscrit dans les séries de publications sur l’archéologie médiévale en Sabine, cette recherche envisage la constitution, dans le cadre seigneurial, de nouveaux centres d’habitats groupés et fortifiés, installés sur des sites de hauteur, et articulant des finages agencés en terroirs spécialisés. Ce mouvement déjà bien connu provoque une concentration de la population, l’érection de fortifications villageoises, la formation des finages. Mais le plus souvent, l’accent est porté sur l’étude de l’origine et des premières phases de ce procès. Ici, la démarche cherche à se placer dans la durée. Elle repose sur la pratique de nombreux sondages, plutôt que sur une méthode monographique. C’est ainsi qu’ont été choisis comme points de recherche, le gros castrum de Montagliano, le castrum d’Offiano, la villa de Sant’Agnese, et enfin le petit château de Castiglione dont la fouille a livré un riche mobilier. Enfin, le propos choisit délibérément de se détourner de la vie paysanne, en s’attachant plutôt aux relations entre pouvoirs et occupation du sol.

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Le livre débute avec une introduction éclairant la localisation et la géographie du Turano. Elle s’accompagne d’une présentation méthodologique des sources et de la démarche adoptée, que complète la bibliographie avec laquelle s’achève l’ouvrage. Il s’agit tout d’abord d’examiner une série de sites implantés dans la vallée du Turano, et dont les résultats sont présentés systématiquement, avec une étude de site suivie des données de l’enquête archéologique, pour Montagliano, Offiano, Villa Sant’Agnese et Castiglione. Le résultat de ces campagnes de fouilles est ensuite synthétisé et articulé en une chronologie du peuplement : occupation apparemment inexistante avant le x e siècle, premières fortifications vers le tournant de l’an mil, concentration de l’habitat entre 1050 et 1150, second phénomène de concentration durant le siècle suivant, mouvements de destructions, restaurations et abandons jusqu’au milieu du xiv e siècle, réoccupation dans la deuxième moitié du siècle et enfin désertion entre 1450 et 1550.

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L’auteur s’attache ensuite à l’organisation de l’espace et à la géographie du peuplement. Il examine plus précisément les phénomènes de recomposition des réseaux et de l’habitat. En manière de tableau initial, s’impose l’étude du patrimoine de l’abbaye de Farfa dans la vallée du Turano entre le viii e et le x e siècle, ses vicissitudes à partir de la fin du ix e siècle et son renouveau dans les années 960. Les premières manifestations du phénomène d’incastellamento identifiables à la fin du x e et au début du xi e siècle, débouchent sur une recomposition de l’espace, alors que l’assiette sociale de la propriété foncière se trouve « radicalement modifiée » avec l’affirmation de familles locales. La réflexion induit donc aussi la mise en évidence d’une rupture radicale. Dans ce cadre, sont successivement examinés la terre, l’espace de la propriété foncière, pour les comtes des Marses et de Rieti entre autres, et la présence des alleutiers ; les châteaux, le peuplement et le territoire, tout comme la question de leurs relations organiques. La fortification constitue alors une « composante » de la propriété foncière, puis un élément de gestion et de surveillance de la frontière, mais nullement encore un centre de polarisation de l’espace.

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Puis le premier véritable incastellamento et la naissance du village donnent à ce mouvement une nouvelle ampleur, entre le milieu du xi e et le milieu du xii e siècle, d’abord structuré par la présence seigneuriale des comtes des Marses, entre 1030 et 1075, jusqu’à la diversification de l’occupation du sol prévalant à la fin du siècle. Ces développements s’achèvent en un tableau de la situation au début du xii e siècle. Perdure alors un habitat intercalaire dispersé, avec les casalia et loci, tandis que se multiplient des castella accompagnant la prolifération des lignages, et que s’étend le pouvoir de commandement de certains castra. Ces derniers se trouvent aux mains de plusieurs grandes familles, tels les Guidoneschi et surtout les Marses. Cela a peut-être été favorisé par l’établissement de chartes d’incastellamento dont seules les régions voisines ont cependant conservé des témoins.

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Le second incastellamento articule davantage la notion de frontière, de sa défense et de son peuplement, entre le milieu du xii e siècle, et le début du xiv e siècle. Cela revient tout d’abord à examiner les marges du royaume de Sicile et leur constitution, leur rôle dans le conflit entre papes et Staufen, les recompositions familiales dans l’aristocratie induites par la politique du prince ; puis, en second lieu, les effets des conflits opposant Souabes et Angevins, entre le début du xiii e et celui du xiv e siècle, et les réorganisations spatiales qui en procèdent. On notera d’intéressants développements concernant les ajustements des limites du diocèse de Rieti, en relation avec les rythmes démographiques. Demeurent toutefois de nombreuses difficultés pour articuler les données archéologiques et les textes, surtout aux xii e et xiii e siècles.

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En guise d’épilogue, une évocation de la formation du peuplement rural moderne, une description de l’assise territoriale et de la redistribution du peuplement, une réflexion sur les villages désertés et la mémoire des lieux à l’époque moderne, notamment à travers les conflits de bornage, achèvent d’inscrire le propos dans la durée.

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Restent pour l’auteur une série de problèmes en suspens. En premier lieu, celui de l’absence sur les sites examinés de témoignages anciens de groupement. On ne rencontre pas de sites du haut Moyen Âge qui y soient agglomérés, mais des traces d’occupation limitée. Aussi, la réflexion sur les liens établis entre le processus d’incastellamento et la concentration de l’habitat nécessitera un approfondissement. Les phénomènes de groupement paraissent postérieurs au xi e siècle, et même au xiii e siècle dans certains cas. Plusieurs types de structuration peuvent s’identifier, comme le rassemblement de population autour d’un castellum préexistant, tel Montagliano ; le regroupement en un habitat ouvert, la villa du xi e siècle, quelquefois « enchâtellé » plus tardivement. Quant aux villages fortifiés les plus dynamiques, ils ont incorporé des châteaux isolés et des villages mineurs, comme Montagliano aux xiii e et xiv e siècles.

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Le thème historiographique de cet ouvrage n’est certes pas neuf. Il propose néanmoins une réflexion s’efforçant de dépasser les cadres habituels de l’incastellamento en soulignant ses rythmes. Il décrit dès lors une évolution qui n’a rien de linéaire, en articulant les sources écrites et l’enquête archéologique, malgré les limites de cette démarche. Il aborde aussi ce processus complexe comme un phénomène politique. Au fond, il s’agit d’une réflexion authentique et aboutie sur les structures spatiales, à la fois cadre de vie, lieu d’exercice du pouvoir et du gouvernement des hommes, objet par excellence des efforts de représentation, de dénomination et de contrôle.

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Thierry Pécout

Jean-Marie Martin , (dir.), Castrum 7, Zones côtières [et plaines] littorales dans le monde méditerranéen au Moyen Âge : défense, peuplement, mise en valeur, Actes du colloque international organisé par l’École française de Rome et la Casa de Velázquez, Rome, 23-26 octobre 1996 , Rome-Madrid, École française de Rome et Casa de Velázquez, 2001, 576 p., 82 ?.

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Depuis près de vingt ans, les colloques Castrum explorent le monde méditerranéen médiéval avec pour objectif de révéler les caractères spécifiques du peuplement, de l’habitat et de l’occupation de l’espace. Le colloque de Rome de 1996, qui constitue la matière de ce volume, traite d’un domaine relativement peu abordé par les médiévistes, les Zones côtières et plaines littorales de la Méditerranée (qu’une coquille a transformé malencontreusement en Zones côtières littorales), véritable « objet historique », selon l’expression de Pierre Toubert. Selon quelles cohérences et quels modèles les sociétés médiévales ont-elles pu façonner les littoraux et s’adapter à leurs conditions spécifiques ? Poser cette question, c’est aussi s’interroger sur les relations entretenues avec un milieu particulier qui se doit d’intéresser les ruralistes. En effet, le trait de côte méditerranéen est souvent loin de définir une séparation linéaire franche entre terre et mer. Lagunes, marécages et étangs parsèment, voire structurent, les côtes et ont longtemps véhiculé une image répulsive héritée des temps modernes et liée à l’insalubrité. Il faut le dire tout de suite : les actes du colloque de Rome, en accordant une large place aux zones humides, révisent cette vulgate inadaptée pour les temps médiévaux. L’intensité du peuplement et les modalités de la mise en valeur répondent plus au fonctionnement des sociétés qu’à une fatalité intemporelle inhérente à un espace supposé peu attractif.

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L’un des intérêts de ce fort volume de 576 pages est de couvrir un large champ géographique qui s’étend des rives de l’Asie mineure à celles de l’Atlantique, faisant la part belle aux péninsules ibérique (5 communications) et italienne (6) et à la France méridionale (4), sans négliger le milieu insulaire (Ibiza, Corse, Sardaigne, Sicile, Thasos), le Maghreb (Ifriqiya et côte des Traras aux confins algéro-marocains actuels) et l’Anatolie (Nicée). Les 25 communications (dont quatre en italien et une en espagnol) offrent par conséquent un vaste panorama qui n’est pas seulement spatial, mais aussi temporel. Le millénaire médiéval est bien couvert et une attention particulière a été portée aux derniers siècles de l’Antiquité afin du mieux saisir les racines des évolutions ultérieures, comme la désurbanisation ou l’évolution de certains littoraux ouverts qui deviennent une frontière défendue. Un autre atout est l’approche interdisciplinaire qui livre des travaux d’équipes associant archéologues et historiens, avec la prise en compte fréquente des informations paléoenvironnementales indispensables pour apprécier un milieu particulièrement évolutif. À l’instar de Pierre Toubert, il faut regretter l’absence de géographes (sauf pour l’étude du lac de Nicée) et d’un spécialiste des endémies, tant la question de la présence et du rôle de la malaria reste primordiale pour un littoral comportant beaucoup d’eaux stagnantes. Comme y invite le titre de l’ouvrage, le compte-rendu suit les trois thèmes de la défense, du peuplement et de la mise en valeur.

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Associer défense et littoral reviendrait à faire des côtes un lieu nécessairement protégé et menacé par un danger provenant de la mer. C’est très loin d’être toujours le cas, comme en Sicile (Fernandino Maurici) où la côte ne devient une frontière armée qu’à la fin du xiii e siècle face aux menaces angevines et barbaresques. Le cas des raids sarrasins met en valeur cette porosité des défenses côtières au haut Moyen Âge. Philippe Sénac ouvre à nouveau le dossier controversé du Fraxinet des Maures à partir des sources andalouses et des épaves islamiques découvertes sur le littoral provençal. La fonction essentielle qui semble se dégager est celle d’une base militaire en liaison avec les Omeyyades de Cordoue pour entraver le commerce maritime des chrétiens. La réponse aux raids musulmans sur les côtes du Latium est illustrée par la fondation par le pape Léon IV en 854 d’un site défensif qui se veut une cité-refuge, Cencelle, officiellement Leopolis (François Bougard, Letizia Pani Ermini). Progressivement, les éléments défensifs se densifient et s’adaptent aux modalités du peuplement et du contrôle politique. Ainsi, la côte occidentale d’al-Andalus (Christophe Picard) illustre la constitution à partir du xi e siècle de pôles fortifiés autour des centres portuaires (Séville, Silvès, Lisbonne). Telle semble être aussi, à la même époque, l’évolution du site de Liméras, dominé par son acropole fortifiée, sur l’île de Thasos (Staroula Dadaki, Christophe Giros). Plusieurs contributions mettent l’accent sur le rôle décisif de l’État dans la protection du littoral. L’exemple de la papauté romaine vient d’être évoqué. Mais c’est avec l’installation des pouvoirs monarchiques que cette emprise est manifeste, comme en Italie du Sud où Frédéric II, au xiii e siècle, détient toutes les fortifications côtières en vertu du droit de ban et de surveillance des frontières (Jean-Marie Martin, Ghislaine Noyé). La situation est identique dans la Sicile voisine, même si aux siècles suivants Frédéric III et ses successeurs doivent faire appel aux villes, aux féodaux et à l’Église pour fortifier un littoral mis à mal.

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L’impact des fortifications côtières est essentiel comme pôle de peuplement. Les sites de hauteur agrègent des populations qui y trouvent protection et sont par conséquent à l’origine de nombreuses agglomérations. Tel est le cas des ribât du Sahel d’Ifrîqiya aux viii e-ix e siècles, puis aux xii e-xiii e siècles, par le biais de villages qui s’installent à proximité, comme Monastir ou Hammamet (Muhammad Hassen). Sur la côte proche d’Oran, Hunayn devient le port de Tlemcen au xii e siècle après avoir été une forteresse côtière qui joue ensuite le rôle de qasaba, le centre militaire urbain (Abderrahmane Khelifa). Sur les rives septentrionales de la Méditerranée, que ce soit en Sicile, en Italie du Sud ou dans la Corse des xiii e-xiv e siècles (Daniel Istria), les sites fortifiés, souvent de hauteur et en retrait de la côte, succèdent à des occupations en zone plus basse ou dispersée. Cette réorganisation de l’habitat autour d’un point fortifié apparaît par conséquent comme un caractère affirmé des littoraux sans qu’il soit lié à une époque particulière, sinon qu’il est plus volontiers identifié au-delà de l’an mil. Auparavant, le succès est plus aléatoire. Ainsi, la fondation papale de Cencelle au ix e siècle ne semble prendre un caractère urbain qu’au xiii e siècle, les fouilles n’ayant révélé que des vestiges cultuels et fortifiés, mais non d’habitat, pour le haut Moyen Âge.

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Le peuplement de la zone littorale, deuxième thème majeur, est souvent conditionné par la fragilité du milieu et l’amplifie parfois. La lagune vénitienne incarne cette interaction complexe. Si Jean-Claude Hocquet insiste sur le rôle des transgressions marines dans la modification du paysage au Moyen Âge (paludification), Elisabeth Crouzet-Pavan souligne la responsabilité des Vénitiens dans la perturbation de l’hydrographie par l’urbanisation et la mise en valeur des ressources (pêcheries, salines). La complexité est aussi sensible lorsqu’il s’agit d’évaluer le niveau de peuplement des espaces littoraux. Sa faiblesse est souvent corrélée avec la présence des marécages, comme en Maremme (Chris Wickham) ou avec le manque d’entretien des réseaux de drainage dans les plaines méridionales d’Italie désertées aux vii e-viii e siècles. À la fin du Moyen Âge, la malaria, signalée à partir du xiii e siècle, et les guerres navales dont les habitants du littoral sont de fréquentes victimes, expliquent le recul du peuplement des côtes sardes et siciliennes (Henri Bresc). Le poids de la désurbanisation ou de la fragilité de l’urbanisation est un facteur qui rend compte de cette atonie de l’occupation pendant une grande partie du haut Moyen Âge. La côte orientale de la péninsule ibérique en est le parfait exemple avec le déclin dès l’Antiquité tardive d’Ampurias et de Tarragone qui se répercute sur l’ensemble du littoral de la Vieille Catalogne, déserté au profit de l’arrière-pays (Pierre Bonnassie). La situation est identique en al-Andalus, comme à Valence et à Denia (Pierre Guichard). Mais cette situation est loin d’être univoque. Le dynamisme du peuplement est sensible en Catalogne même où Barcelone s’affirme dès les iv e-v e siècles, en Italie du Sud où les Byzantins fondent de petites localités au viii e siècle après des reconquêtes sur les Lombards. Surtout, la plaine languedocienne, marquée par le système lagunaire, est caractérisée par une forte occupation du littoral dès la basse Antiquité et qui se traduit par la création de nouveaux évêchés (Agde, Maguelone) et l’existence de noyaux agglomérés relativisant l’image d’une dispersion générale de l’habitat (Monique Bourin-Derruau, Daniel Le Blévec, Claude Raynaud, Laurent Schneider). L’existence d’un milieu paludifié est loin d’être en effet un obstacle irrémédiable. La ville de Saltés est une île entourée de marais au bord du golfe de Cadix qui devient capitale d’un royaume musulman au xi e siècle (André Bazzana).

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Ainsi, il ne convient pas de lier paludification et désertification. Ce que le peuplement montre, la mise en valeur, troisième axe du colloque, l’explique. Philippe Leveau insiste sur l’importance des zones humides dans l’économie vivrière et sur le fait de ne pas associer développement économique et assèchement, ce qui reviendrait à se couler dans la mentalité productiviste et capitaliste des grandes opérations lancées par l’État à partir du xvii e siècle. En Maremme ou en Italie du Sud, les marais et les lacs restent en eau bien au-delà de la période médiévale. Pour Chris Wickham évoquant la thèse de Susanna Passigli sur le territoire romain (Susanna Passigli, Le Zone umide del territorio romano (secoli x-xiv) : elementi per una storia dell’ambiante nel Medioevo, Université de Rome i, 1996), il s’agit de maintenir un équilibre entre les divers types de ressources selon un mode de gestion hérité du haut Moyen Âge, lorsque la pression démographique était moins forte. Il n’empêche que les assèchements et les drainages furent nombreux et témoignent de la variété des solutions adoptées en fonction des impératifs, car les plaines littorales furent aussi des « frontières d’ouverture à la conquête agraire et pastorale » (Pierre Toubert). Au vi e siècle, les marais pontins étaient asséchés pour remettre en fonction la via Appia (Andrea Giardina) ; le marécage du Pla de Vila d’Ibiza est drainé avant le xi e siècle (Miquel Barceló) ; l’exutoire artificiel du lac de Nicée est responsable des périodes de basses eaux (Bernard Geyer, Rémi Dalongeville, Jacques Lefort) ; des étangs de l’intérieur de la plaine languedocienne sont asséchés, au premier rang desquels figure celui de Montady. Ces entreprises de bonification mettent parfois face à face gros propriétaires et seigneurs, maîtres de l’incultum et donc des zones humides par dévolution des droits publics, et communautés d’habitants. Les premiers peuvent recevoir la charge de l’entreprise, comme le sénateur latifundiaire Mavortius pour les marais pontins, ou s’affronter entre partisans des bonifications et ceux de la lagune dans la Venise du xv e siècle. Les secondes sont loin de toujours se cantonner à une défense des ressources traditionnelles puisque à Ibiza les communautés berbères immigrées sont vraisemblablement à l’origine du drainage du Pla de Vila.

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La variété des ressources offertes par le littoral compense les difficultés d’établissement qui peuvent tenir aux incertitudes de certains espaces lagunaires, à l’alluvionnement ou à l’aspérité des reliefs montagneux. Amalfi, par exemple, devient un port de premier rang malgré un site inadéquat, celui d’un minuscule torrent dont la vallée ne suffit pas au port et à la ville. Les ressources peuvent provenir de l’exploitation des minerais de certains massifs. C’est l’une des ressources essentielles de la Maremme ainsi que de la côte méridionale d’al-Andalus (Antonio Malpica Cuello) où l’irrigation agricole est, comme chacun sait, aussi très développée. M. Barceló en fait la démonstration avec les étroites vallées d’Ibiza et leurs systèmes hydrauliques associant canaux et qanats. Les salines, omniprésentes, sont maintes fois évoquées. La lagune vénitienne (Jean-Claude Hocquet) donne l’exemple d’un paysage profondément transformé par les fondamenta, comme à Choggia où les salines, dessinant de vastes réseaux laniérés avec une grande régularité métrologique, sont entretenues et exploitées conjointement par la compagnie et chacun des exploitants. Lagunes, étangs et cours d’eau sont autant, et souvent plus, lieux de pêche que la mer comme sur les côtes provençales qui font l’objet d’une étude détaillée des techniques et des installations (Henri Bresc). Enfin, les plaines humides accordent naturellement une large place à l’élevage, plusieurs contributions évoquant la transhumance et les bas pâturages d’hiver des littoraux. Cette activité, probablement présente dès le haut Moyen Âge, s’impose à partir des xii e-xiii e siècles, au point de modifier complètement l’économie, comme en Italie méridionale ou en Maremme. Chris Wikcham souligne en effet que la transhumance, contrôlée de l’extérieur, fait évoluer cette région vers une économie assistée de type colonial, sur laquelle la population locale n’a pas de prise.

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L’un des grands mérites des actes de ce colloque Castrum 7 sur les Zones côtières et plaines littorales est d’avoir jeté un regard nouveau et global sur un espace quelque peu marginalisé entre le plat pays et la mer. Or, cette marginalisation est source d’incompréhension, car le littoral méditerranéen est au Moyen Âge un espace occupé, organisé et exploité selon des modalités largement spécifiques. Les cartes marines, destinées aux marchands et donc au commerce maritime, représentent assez correctement la globalité du littoral méditerranéen et témoignent d’« une prise de possession globale de l’espace » en donnant par conséquent à la zone côtière un rôle de premier plan (Patrick Gautier-Dalché). Encore une fois, la représentation des plaines répulsives parce que supposées insalubres ne semble soutenable que pour l’extrême fin de la période. Elle néglige les potentialités d’un milieu riche et largement valorisé, même s’il faut évidemment tenir compte des variations importantes, qu’elles soient sociales ou environnementales. Il faut par conséquent louer la grande qualité des contributions ici rassemblées, mêlant vastes synthèses et bilans de recherches et de fouilles en cours. Il est dommage que cette qualité ne se retrouve pas toujours dans la reproduction des figures et varie beaucoup d’un article à l’autre (par exemple, cartes p. 247 à 249 et plans p. 317). Comme le souhaite Giovanni Cherubini en conclusion, cette publication de référence est un appel à de nouvelles recherches interdisciplinaires : les littoraux sont un formidable champ d’études des relations entre sociétés anciennes et milieux qu’il importe de replacer dans le temps long pour en comprendre toutes les évolutions. Il s’agit pleinement d’histoire rurale, tant le littoral méditerranéen « borde la terre plus que la mer » selon la formule de Monique Bourin.

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Jean-Loup Abbé

Maurice Berthe et Benoît Cursente, (dir.), Villages pyrénéens. Morphogenèse d’un habitat de montagne , Toulouse, cnrs-Université de Toulouse-Le-Mirail, 2001, 300 p., 22,87 ?.

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Maurice Berthe et Benoît Cursente sont à l’origine d’une enquête sur le village pyrénéen touchant les deux versants de la chaîne et les actes de ce colloque franco-espagnol en constituent les premières conclusions. Après de nombreuses études sur l’incastellamento et le regroupement de l’habitat, se pose la question des cas qui s’en distinguent, en l’occurrence, un type de village, fréquent dans la montagne pyrénéenne, qui ne se forme pas autour d’un château ou d’une église mais développe son habitat, en général modeste, de façon apparemment anarchique. Les interventions essaient, non sans succès, de définir ce type de village et de découvrir sa logique car il y en a bien une.

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Il n’est pas indifférent de s’attacher aux moyens mis en œuvre. L’enquête a couvert l’ensemble de la chaîne pyrénéenne en incluant généreusement les régions périphériques. En conséquence, le colloque est international, s’ouvrant aux universitaires espagnols et italiens pour introduire des éléments de comparaison. Afin de mieux maîtriser tous les éléments de cette question complexe, la pluridisciplinarité a été mise en œuvre et on la retrouve particulièrement dans la première partie consacrée à la diversité des approches. Une première référence va à la géographie humaine, illustrée par les grandes thèses régionales du premier xx e siècle, au premier rang desquelles figure celle de Max Sorre, dont l’apport est primordial pour la compréhension du système traditionnel. Puis, apparaissent les morphologues qui se livrent à une étude tout à fait intéressante de l’implantation de l’habitat sur les cônes de déjection en montrant comment les sociétés composent avec la notion de risque. La palynologie retient aussi l’attention et un bilan de l’occupation antique complète ces premières approches. Il ressort en particulier de ces études, quand la documentation le permet, que le démarrage économique et démographique se fait souvent sentir très tôt, dès les vii e-viii e siècles.

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La seconde partie est consacrée au bilan des formes classiques du regroupement, autour des châteaux et des églises. Le phénomène est loin d’être inconnu mais c’est ici une réalité périphérique, comme en témoigne le cas de la Catalogne avec les sagreres. En montagne, villages castraux ou ecclésiaux se montrent plus rares mais, dans la haute vallée de la Garonne, le rôle des châteaux n’est pas négligeable, tout comme dans les Pyrénées catalanes : dans le Pallars Sobirà s’établissent un certain nombre de villages castraux souvent par dédoublement à partir d’habitats existants. Le pouvoir, représenté par les vicomtes ou le pouvoir royal d’Aragon dans les Pyrénées centrales y joue parfois un rôle. Globalement, cependant, le phénomène d’incastellamento, tout comme celui des villages ecclésiaux, est rare quand on gagne en altitude et quasi inexistant dans les hautes vallées. Le contraste est très fort entre, par exemple, la Garroxta pré-pyrénéenne qui a quelques villages castraux et beaucoup de villages ecclésiaux, et le Pallars Sobirà, plus pyrénéen, où ces phénomènes sont nettement plus limités.

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La troisième partie étudie la forme d’habitat qui se présente comme dominante. Ce village inorganique est bien défini par Benoît Cursente dans une intervention qui se place au cœur du volume. Le village pyrénéen prend sens si on le met en relation avec les structures sociales dont il est l’expression. Il est né dans le cadre d’une croissance agricole précoce, antérieure au x e siècle, et s’est organisée autour des éléments structurants de la société : les maisons. Le casal est une maison dominante qui a son enclos où se développe, suivant une intensité propre à chaque époque, une série de maisons dominées. Le village, modeste, est donc la réunion de plusieurs enclos liés à des maisons dominantes, le château et l’église n’en sont pas l’origine. Un château peut venir éventuellement s’y accoler et le lieu de culte lui est postérieur. Les chefs de maisons l’installent en terrain neutre, en dehors des enclos, donc en marge du village. Bien sûr, des nuances locales existent et il faut se demander dans quelle mesure ce village est seulement pyrénéen.

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Une grille d’enquête est proposée pour uniformiser la recherche puis viennent une série d’études locales. On retrouve par exemple ce village dans les textes dès le ix e siècle en Cerdagne. Il y est formée d’unités, les casae, regroupant habitats et exploitations, l’église déjà établie, se place en lisière. La mise en place précoce d’un habitat dense définit aussi très tôt des terroirs limités mais fortement organisés. Ces villages pyrénéens présentent une grande stabilité. Nés avant l’an Mil, ils ignorent largement les effets du regroupement de l’époque féodale, tout comme le phénomène des sauvetés et bastides. Solides, ils se maintiennent et résistent même aux calamités de la fin du Moyen Âge. Les villages disparus se révèlent fort rares. Des études faites sur le versant espagnol précisent souvent à l’aide de plans les formes de cet habitat et une étude décalée vers le xvii e siècle permet d’entrevoir les solidarités économiques qui unifient ces villages.

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L’ouvrage s’achève par une synthèse brillamment élaborée par Pierre Bonnassie qui dégage les traits majeurs des contributions et, par là même, précise nettement ce qu’est le village à maisons dans sa morphologie mais aussi dans son cadre social. Dans la montagne, les maisons ont strictement organisé les villages qui ont fortement résisté à l’emprise féodale et ont su conserver leur originalité.

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Ce colloque dont les contributions sont très rigoureusement articulées sur le problème posé dégage fort bien, dans le cadre pyrénéen, un modèle de village qui échappe aux modèles forgés jusqu’ici. Sans doute, peut-il être reconnu ailleurs, dans d’autres zones montagneuses ou d’habitat semi-dispersé. On ne peut que souhaiter que des études suivies précisent et affinent ce modèle. Deux regrets ne remettent pas en cause la grande qualité de ce volume : un résumé des articles serait utile, d’autant plus qu’un certain nombre sont en langue étrangère et une carte générale rendrait service au lecteur pas toujours familier avec le monde pyrénéen.

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Daniel Pichot

Olivier Guichard, Une Fille de Fontenay aux portes de Genève. L’abbaye de Chézery des origines à la Grande Peste (1140-1348) , Gex, Société d’Histoire et d’Archéologie du Pays de Gex, 2000. 254 p.

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Rares sont les mémoires de maîtrise qui bénéficient d’une publication intégrale. Rares aussi sont ceux qui le méritent. C’est assurément le cas de celui qu’Olivier Guichard a consacré, sous la direction de Marie-Thérèse Lorcin, préfacière de l’ouvrage, aux origines de l’abbaye cistercienne de Chézery. Cette fille de Fontenay fut fondée vers 1140 dans la haute vallée de la Valserine (Jura méridional). En réalité, c’est une étude du temporel du monastère qui nous est proposée, à partir de son chartrier, complété principalement par un inventaire de titres du xviii e siècle.

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Mentionnons tout de suite le principal mérite du travail, qui en justifie à lui seul la publication : renouant opportunément avec les meilleures traditions de l’érudition locale, l’auteur a complété les 125 pages de son étude par l’édition des chartes du monastère antérieures à 1361, soit 57 textes, presque tous inédits. Et comme le public de l’histoire locale n’est plus celui du xix e siècle, il a accompagné toutes ses transcriptions d’une traduction.

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Les deux premières parties de l’ouvrage suivent un plan chronologique et sont consacrées à la constitution du temporel entre 1140 et 1250. La période 1140-1180 est pour l’auteur « le temps des saints » et de la « pureté des origines », tandis que celle qui va de 1180 à 1250 est marquée par « l’attraction urbaine et l’intégration aux courants économiques ». Rien de plus classique en tout cas que l’acquisition de la petite vingtaine de granges (dont la moitié sont seulement « présumées ») qui ont constitué le temporel du monastère à son expansion maximale, entre les Dombes et la montagne du Vuache. Donations, mais plus souvent encore achats, mort-gages et guerpitions y ont joué leur rôle. Les convers et les domestiques du monastère pratiquent aussi bien la céréaliculture que la vigne, la pisciculture que l’élevage ovin.

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La période qui commence à la mi-xiii e siècle est pour l’auteur celle des crises et des mutations. Il dresse un tableau assez proche de ce qu’on constate à la même époque dans les régions voisines (Terre de Saint-Claude, Faucigny, Chablais, Pays de Vaud) : remplacement de tous les types de tenures par l’albergement emphytéotique, extension du nouveau servage fondé sur la mainmorte, vigueur des communautés familiales, développement de l’élevage. C’est au commencement de cette troisième partie qu’on trouve les pages les plus contestables de l’ouvrage (p. 94-97) : l’apparition dans la documentation des albergements vers 1250 correspond-elle vraiment à un remplacement de l’exploitation directe par la colonisation ? L’auteur l’affirme en s’appuyant sur l’autorité de Nicolas Morard, mais il remarque lui-même en divers endroits (p. 31, 65, 97) que la vallée de la Valserine était peuplée dès avant l’arrivée des moines et qu’elle continue de l’être après leur installation. Il nous paraît donc probable que les cisterciens de Chézery, comme par exemple leurs confrères d’Aulps (Chablais), ont juxtaposé dès l’origine l’exploitation directe et indirecte.

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Par ailleurs, curieuse et bien regrettable est la confusion que l’auteur entretient entre l’albergement et l’hommage lige roturier. Même si elles concernent très souvent les mêmes dépendants, ces deux réalités n’en sont pas moins très différentes. On ne peut donc pas écrire, ainsi que le fait Olivier Guichard dans le lexique qui achève l’ouvrage, que l’albergement emprunte « son formalisme au rituel féodo-vassalique » (p. 247). On ne voit pas pourquoi la charte 52 est qualifiée « d’albergement » alors qu’il s’agit très clairement d’une reconnaissance d’hommage lige et que le mot albergamentum n’y figure pas.

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Olivier Guichard rend un tel service à l’érudition régionale en publiant le chartrier de Chézery qu’on a vergogne à lui reprocher les défauts qu’on y trouve. Certains textes, tel le traité de pariage passé en 1287 entre l’abbé Guillaume et Humbert de Thoire-Villars, sont particulièrement passionnants. L’absence totale d’apparat critique est tout de même ennuyeuse : ainsi, lorsqu’il transcrit ipsos absolverunt […] ab omni genere tattiarum et servicii (charte 30), on aimerait savoir ce qu’il pense d’une correction en talliarum, que le sens paraît imposer. Quant aux traductions, on les voudrait plus concises et plus proches du texte original, certains passages difficiles étant librement interprétés plutôt que traduits (charte 57, p. 222).

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On serait tenté de conclure que l’ouvrage d’Olivier Guichard est « seulement » un excellent mémoire de maîtrise. Tel quel, il apporte une contribution intéressante à l’histoire rurale du Jura médiéval, encore si méconnue.

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Nicolas Carrier

Didier Boisseul, Le Thermalisme en Toscane à la fin du Moyen Âge. Les bains siennois de la fin du xiii e siècle au début du xvi e siècle , Rome, École française de Rome, 2002, x-533 p., 59 ?.

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Pourquoi rendre compte d’un livre sur le thermalisme médiéval dans une revue d’histoire rurale ? À l’époque contemporaine, le phénomène thermal a généré une urbanisation spécifique mais à la fin du Moyen Âge, la plupart des sites restaient de taille très modeste et faisaient partie de l’espace rural dominé par une ville importante. Dans la Toscane étudiée par Didier Boisseuil, les quelques bourgs qui se formaient autour des sources n’acquirent pas un caractère urbain. Bagno di Petriolo fut un de ceux qui connurent un fort développement et il accueillit même le siège de la podesteria en 1446, ce qui lui conférait un caractère central en matière administrative et judiciaire sur une circonscription composée de plusieurs communautés. Mais même dans ce cas exceptionnel, la dépendance vis-à-vis d’une cité (Sienne en l’occurrence) restait très forte. Par de très nombreux aspects, l’étude du thermalisme toscan est donc une contribution à la connaissance des relations entre les villes et les campagnes.

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Ce livre, version remaniée d’une thèse de doctorat, comble une lacune. En effet, si le thermalisme a déjà fait l’objet de plusieurs travaux de recherche, l’aspect médical et le caractère de villégiature des stations ont été privilégiés au détriment du fonctionnement des sites thermaux, surtout pour les périodes médiévales et modernes. Cela provenait des sources utilisées, « beaux documents » imprimés ou non utilisés de manière aléatoire. Les objectifs et les méthodes de l’auteur sont ici très différents : centrée sur un espace précis – le territoire dominé par les villes de Sienne, Lucques, Viterbe et Orvieto – la recherche a été menée de façon systématique dans les dépôts d’archives et les sources imprimées de façon à rassembler la documentation permettant de reconstituer les aspects sociaux, économiques, politiques, urbanistiques et sanitaires de la vie des stations. Certaines sources bien connues des spécialistes de l’Italie mais encore largement méconnues en France, alors qu’elles existent dans quelques régions méridionales, ont été particulièrement bien exploitées : il s’agit des statuts et ordonnances émanant des villes dont l’auteur a édité les articles ayant trait aux sites thermaux ruraux dans un dossier placé en annexe. Les sources fiscales et cadastrales sont utilisées de manière sérielle avec une prudence méthodologique de bon aloi puisqu’elles sont très lacunaires, mais avec des résultats significatifs : elles permettent d’estimer les profits que les villes et les particuliers attendent de l’exploitation des stations.

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La qualité de l’appareil critique doit être soulignée. Sans les notes, il occupe plus de la moitié du livre. Si l’on peut regretter que l’introduction ne trace pas suffisamment les contours de la démarche suivie, les nombreuses annexes placées à la fin des parties et sous forme de trois gros dossiers en fin d’ouvrage compensent cette faiblesse en fournissant au lecteur toutes les indications nécessaires pour reconstituer la manière à partir de laquelle l’auteur a travaillé. Aux publications de sources et de données sous formes de tableaux sont joints un ensemble de cartes et des notices détaillées sur les vingt-sept sites thermaux étudiés. Les questions thérapeutiques sont à peine abordées. En revanche la présentation des infrastructures et des sites est très approfondie : équipements, structure du bâti, rapport aux agglomérations et habitats voisins et exercice de l’autorité politique. On dispose donc d’un instrument de travail qui devrait permettre à l’avenir d’utiles comparaisons avec de nouvelles études régionales.

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L’étude dynamique des formes d’organisation spatiale du phénomène thermal à différentes échelles constitue le fil directeur de l’ouvrage. La première partie est consacrée aux sites et la seconde au rôle des communes et des cités dans l’essor thermal à la fin du xiii e siècle et au début du xiv e : ainsi est dressé un tableau de la situation au moment d’un premier apogée, à partir d’une documentation déjà relativement abondante. Les crises politiques et sanitaires du xiv e siècle, manifestes dès les années 1330 et accentuées après la peste de 1348, génèrent un net déclin qui se traduit notamment par des lacunes documentaires. L’âge d’or se situe au xv e siècle et fait l’objet d’une troisième partie qui reprend les thèmes étudiés précédemment afin de montrer les transformations des sites, de leur gestion, de leur appropriation et de l’accueil des curistes. Les périodes fastes semblent être le premier et le troisième quart du xv e siècle, le déclin devenant irréversible au xvi e siècle, sauf pour les sites dépendant de la cité de Lucques (Bagno di Corsena et Bagno della Villa) qui restent très attractifs à la période moderne. L’abandon de Bagno di Petriolo en 1550 est le symbole de la déchéance du thermalisme siennois qui accompagne en fait le déclin de la cité. Le rapport étroit entre la conjoncture politique et économique et le degré de prospérité des sites thermaux est en effet démontré à diverses reprises : les difficultés d’une ville entraînent celles des stations proches qui en dépendent directement. Le lien spatial entre cités et stations thermales est fortement mis en évidence par l’analyse des caractères des sites et du rôle des voies de communication.

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L’étude des formes juridiques, administratives et foncières de la domination urbaine sur ces communautés rurales très particulières constitue un des apports fondamentaux de ce travail. L’accroissement du contrôle public siennois dans le contado s’accompagne d’un effort de la ville pour acquérir la souveraineté sur les eaux en limitant les prérogatives seigneuriales. Fondé en partie sur la redécouverte du droit romain mais aussi sur les rapports de force au sein du contado, ce processus est presque achevé dès la fin du xiii e siècle. Il permet aux autorités siennoises de mener une politique cohérente pour veiller au bon approvisionnement des stations en eau et à la qualité de celle-ci, avec un intérêt précoce pour la santé publique. Il facilite la perception des taxes sur les eaux, les sangsues, les jeux et les denrées alimentaires qui génèrent des profits. L’existence d’officiers des bains au début du xiv e siècle confirme la volonté d’affirmation du droit public dans les stations. Les plus notables d’entres elles adoptent des modèles urbains, par exemple en ce qui concerne la législation sur la protection des personnes et des biens, la création d’infrastructures et l’embellissement (fortifications dans les périodes troublées, adductions d’eau, pavage de certaines rues). Au xv e siècle, le contrôle des sites est renforcé par une politique d’acquisitions publiques et par la rationalisation de l’administration et de la fiscalité. Des systèmes de « licence » destinés à simplifier la perception des taxes sur les particuliers qui tiennent des auberges et louent des chambres sont institués mais à Bagno di Petriolo, cette expérience entraîne un conflit très long à l’issue incertaine qui témoigne des capacités de résistance locale. Quel que soit le système adopté, les bénéfices que les villes retirent de la taxation des activités liées au thermalisme restent modestes tout au long de la période étudiée, mais ils suffisent à couvrir l’essentiel des travaux d’entretien, de remise en état et d’amélioration. Le système financier varie selon les lieux et les périodes. L’affermage des taxes est fréquent mais la perception directe par des représentants des cités est aussi pratiquée lorsqu’elle est jugée seule possible ou rentable.

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Le bâti se transforme : les bâtiments thermaux, encore peu connus par l’archéologie mais documentés par les textes, sont de plus en plus souvent couverts et fermés au xv e siècle ; aux bains sont ajoutés parfois des douches. L’habitat devient plus dense, ce que rend nécessaire la fréquentation plus importante des sites, même si les chiffres précis sont rares et difficiles à interpréter : auberges, chiusi (lieux d’hébergement), demeures privées entourent les équipements thermaux ; certains sites restent ouverts mais d’autres sont protégés par des murailles et des tours.

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Quel intérêt les villes, notamment Sienne et Lucques, trouvaient-elles dans le contrôle et le développement des stations auxquels elles attachèrent de l’importance malgré une absence de bénéfice significatif pour les finances urbaines ? Didier Boisseuil aborde la question de manière prudente et fragmentée, sans doute par scrupule méthodologique, les sources utilisées ne permettant pas de donner de réponse définitive. Mais il fournit de nombreux éléments qui montrent que les sites thermaux attirèrent les élites urbaines de manière croissante. Elles y trouvaient des lieux de soin, de repos et de sociabilité, soit comme locataires de maisons ou de chambres, soit comme propriétaires. Elles y trouvaient aussi des occasions d’investir une partie de leur fortune avec une bonne rentabilité. Les principales stations situées à proximité de Sienne attirèrent ainsi les investissements de riches propriétaires urbains qui louaient leurs biens à des stazioneri, ces derniers se chargeant d’accueillir les curistes et de percevoir le prix des chambres tout en faisant le commerce des produits alimentaires. Ces stazioneri venaient souvent d’autres communautés, à tel point que les ruraux et les locaux furent progressivement exclus des bénéfices de l’exploitation thermale. Le rôle des riches citadins fut renforcé à la fin du xv e siècle lorsqu’ils purent acquérir une partie du patrimoine public des stations, vendu pour assainir les finances municipales, et lorsque des concessions d’exploitation leur furent accordées : ainsi s’ébauchait un phénomène de « privatisation » qui marque un nouveau tournant dans la gestion des sites. Les stations les plus prestigieuses eurent aussi un rôle politique par l’accueil de curistes de haut rang (de grands seigneurs, des souverains, le pape Pie II, etc.) et furent un lieu de la diplomatie, voire de l’espionnage. L’accueil des pauvres dans les hospices est évoqué mais peut-on vraiment les considérer comme des curistes ? Les sources renseignent mal sur les contours sociaux du groupe des curistes.

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Par les pistes qu’il ouvre sans les développer, Didier Boisseuil invite à poursuivre les recherches dans trois directions au moins : les aspects proprement médicaux mériteraient une étude spécifique fondée sur des traités théoriques suffisamment nombreux pour être exploitables (une liste fort utile est fournie en annexe p. 254 et 256) ; l’inscription des stations dans le paysage rural pourrait sans doute être davantage approfondie car le livre insiste surtout sur les relations directes entre les grandes cités et « leurs » stations rurales ; bien qu’il ne s’agisse pas de la même eau (celle des stations toscane est chaude, de 27 à 66° C), la comparaison entre politiques de l’eau dans les stations et dans les villes aiderait à mieux connaître les logiques qui président aux choix de taxation, de gestion et de concession des eaux et des équipements hydrauliques à la fin du Moyen Âge. Mais sur tous les aspects abordés, Le Thermalisme en Toscane offre une information sûre exploitée avec rigueur et pertinence. Il faut souhaiter que cet ouvrage de référence éveille des vocations et permette de lancer des études comparatives à travers l’Europe.

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Patrick Fournier

Roger Maguer, De la Cocagne au blé , Estadens, Pyrégraph, 2003, 638 p., 48 ?.

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Avec la publication de la thèse de Roger Maguer, l’histoire des campagnes méridionales à l’époque moderne dispose à présent d’une nouvelle étude de qualité. Cet ouvrage concerne le Lauragais oriental, terre de passage entre le Languedoc méditerranéen et le Toulousain. Il appréhende sur un temps relativement long, de la veille des guerres de religion au lendemain de la Révolution, les transformations de la propriété foncière dans le Lauragais chaurien méridional, région fertile associant Castelnaudary aux communes voisines de Villeneuve-la-Comptal, Fendeille et le Mas-Saintes-Puelles. Pour cela, l’auteur utilise et compare les compoix successifs des quatre localités. En outre, de remarquables plans seigneuriaux du xviii e siècle, faisant référence à des reconnaissances depuis le Moyen Âge, lui permettent de situer beaucoup de terrains. Il ne s’agit pas pour autant de cartographier le paysage rural, même si le chercheur a une formation de géographe et réalise plusieurs cartes. En revanche, les données sérielles des compoix sont très précisément exploitées à l’aide d’une solide méthode statistique, avec l’assistance de la micro-informatique.

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La méthode quantitative implique un nombre de tableaux et de graphiques impressionnant. Les riches annexes du livre comprennent, outre quelques dizaines de plans d’époque les plus significatifs, plus de cinquante pages de chiffres obtenus à partir des compoix. Les outils habituels d’un travail scientifique sérieux facilitent le repérage à l’intérieur de ces nombreuses pièces justificatives et de l’ouvrage en général (tables des cartes, des figures, des graphiques, des photographies, des schémas, des tableaux, et bien sûr des matières). Enfin, après le lexique, les sources et la bibliographie, quatre index permettent encore d’accéder rapidement à l’information. Outre les annexes occupant le quart de l’ouvrage, et un cahier couleur, d’autres photographies, mais aussi des tableaux et graphiques nombreux et variés, ponctuent le texte. Ces outils statistiques s’adaptent à chaque situation particulière. Ainsi, lorsqu’il constate au Mas-Saintes-Puelles une fantastique diminution du nombre de propriétaires locaux entre le xvi e et le xvii e siècle, Roger Maguer matérialise le phénomène par un graphe spécifique qui le rend aisément perceptible pour le lecteur (p. 209, graphique 48). Il y a donc dans ce livre une multitude d’idées pour le traitement des données issues des compoix dont les historiens d’aujourd’hui et de demain devraient s’inspirer. Certes, tout n’est pas facile à lire. Les indicateurs utilisés paraissent parfois obscurs, d’autant plus qu’ils sont présentés à l’aide de beaucoup d’abréviations. Le manque d’harmonisation d’un document à l’autre accroît les difficultés de lecture. Par exemple, les graphiques 76 (p. 399) et 78 (p. 408), qui présentent l’occupation du sol en 1716 à Fendeille et à Villeneuve-la-Comptal ont des figurés et des titres différents alors qu’ils présentent des réalités comparables. De même, pour la métairie des Masquières, les deux diagrammes du graphique 82 (p. 421) n’emploient pas le même grisé afin de figurer l’espace cultivé en blé et la part des rentrées financières procurées par cette même céréale. Heureusement il ne s’agit là que de détails formels. Mais ils n’aident pas à suivre le raisonnement de Roger Maguer surtout lorsque, après quelques lignes truffées de chiffres et de noms de personnes, celui-ci enchaîne sur une autre idée, appuyée sur un nouveau document inséré au cœur du texte.

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Ce n’est donc pas le style qui fait la qualité de cet ouvrage, mais la densité des informations apportées. La thèse de Roger Maguer s’appuie en effet sur de volumineux documents, presque exclusivement fiscaux, qui sont très précisément analysés, laissant peu de place à l’étude de sources plus narratives et anecdotiques qui auraient pu agrémenter l’exposé. On devine l’énorme quantité de calculs réalisés avant l’écriture de ce livre. Parfois on se prend à regretter que l’auteur ne livre pas plus clairement sa démarche de réflexion. Mais l’apport est déjà très dense dans un ouvrage de plus de 600 pages, avec 87 graphiques et 63 tableaux dans le texte, sans compter ceux contenus dans les 120 annexes ! Mieux vaut donc se réjouir qu’un travail aussi spécialisé et détaillé ait pu être édité. Car il ne faut pas se laisser abuser par l’aspect allusif de certaines phrases : elles concernent souvent des points précis qu’il aurait été malvenu d’approfondir davantage. De même, la rareté des notes infrapaginales ne doit pas conduire à sous-estimer l’ouvrage. Elle s’explique par la nature des sources, les compoix devant être étudiés de manière globale, selon les méthodes de l’histoire quantitative. Il est inutile de faire référence à des feuillets précis. Les tableaux statistiques se substituent au document brut : ils constituent une transcription problématisée de la source et lui donnent un intérêt qui ne peut apparaître à la simple lecture du manuscrit.

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Outre de nombreux éléments de comparaison et pistes méthodologiques, l’historien de l’exploitation rurale trouvera encore dans ce livre beaucoup de termes vernaculaires employés dans les documents d’époque. Ce livre plaira aussi aux passionnés de l’histoire des confins de l’Aude et de la Haute-Garonne. Car les données issues des compoix sont replacées dans le contexte économique et politique de la région. Une multitude de noms de personnes ou de lieux sont mentionnés, notamment lorsque Roger Maguer raconte l’histoire d’une dépossession ou d’une construction de fortune foncière, ce qui intéressera les amateurs d’histoire locale ou familiale. L’histoire rurale n’est pas non plus seule concernée. Les données de la capitation de 1695 ou les pièces du milieu du xviii e siècle liées à l’impôt du vingtième complètent utilement les compoix pour quantifier les revenus des activités non agricoles, notamment en ville. Ainsi, l’auteur s’intéresse aux notables, sans pour autant négliger les plus modestes, dès lors qu’ils possèdent quelques biens permettant de les retrouver dans les compoix.

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La thèse de Roger Maguer part d’un constat : la domination de Castelnaudary sur le Lauragais oriental d’après les registres de la capitation. L’objet du livre est d’en comprendre les causes. La première partie (près de 200 pages) décortique précisément les compoix pour établir la situation économique des villages au milieu du xvi e siècle, lorsque l’emprise foncière des citadins sur la campagne voisine n’est pas encore achevée. Cette situation est la plus nette au Mas-Saintes-Puelles, village touché par la réforme et encore très indépendant selon le compoix de 1556, et ce grâce à l’or bleu, le pastel. La dynastie pastellière des Bernuy, enrichie par l’exportation de la célèbre teinture grâce à des réseaux familiaux qui s’étendent à toute l’Europe, s’est d’ailleurs implantée à Villeneuve-la-Comptal. La première moitié du xvi e siècle marque en effet l’apogée du cycle pastellier, de la cocagne, nom tiré des coques, feuilles de pastel broyées et mises en pelotes. Mais ensuite, le retournement de la conjoncture anversoise et les guerres de religion conduisent à une double transformation, économique et sociale, du Lauragais. D’une part, le blé supplante le pastel. Cette céréale est cultivée dans des champs mais aussi dans de grands domaines d’un seul tenant. À la fin du xvii e siècle, le creusement du canal du Midi, grâce à de nouvelles possibilités d’exportation, consolide ces métairies et leur vocation céréalière. D’autre part, les guerres facilitent la redistribution des fortunes, renforçant l’ordre royal et catholique amorcé dès le xiii e siècle par la croisade contre les Albigeois. À la fin du xvi e et au xvii e siècle, les nouveaux offices créés, par exemple lors de l’installation du présidial de Castelnaudary, bénéficient aux notables catholiques de la ville qui étendent leur emprise foncière sur la campagne alentour. Ceux-ci profitent de la croisade anti-huguenote jusqu’alors sous-estimée par les historiens. Ainsi, les opérations militaires des années 1570 à Villeneuve-la-Comptal ou la destruction du Mas-Saintes-Puelles par les troupes royales en 1622 ont eu raison des héritiers de l’âge d’or pastellier. La suprématie des Chauriens est désormais assurée.

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Dès lors, à l’aide du volumineux compoix de Castelnaudary de 1700, la deuxième partie (plus de 150 pages) met en évidence le rôle primordial des métairies, dans la plaine lauragaise intensément cultivée pour dégager des surplus. La croissance de la ville depuis l’âge d’or du pastel conduit à accorder une large place à l’histoire urbaine. Roger Maguer reconstitue même minutieusement le parcellaire intra muros (atlas de 25 pages de plans), ce qui lui permet de situer les bâtiments appartenant aux notables ou au clergé, afin d’établir des corrélations entre pouvoir et organisation de l’espace.

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Enfin, la troisième partie du livre s’attache aux évolutions des xviii e et xix e siècles dans les différentes localités, à l’aide des compoix et du cadastre révolutionnaire. Ici, la progression de la démonstration n’est pas toujours convaincante, la complexité des phénomènes évoqués étant peut-être trop brièvement abordée (en à peine une soixantaine de pages) à l’aide de quelques études de cas. On en retiendra surtout la conservation des avantages acquis par la bourgeoisie. Mais Roger Maguer a déjà décrit auparavant l’ascension de cette catégorie au xvii e siècle, en présentant l’essentiel, c’est-à-dire le passage de l’économie pastellière à l’économie céréalière : de la cocagne au blé.

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Sylvain Olivier

Christian Dessureault, John A. Dickinson , et Joseph Goy , (dir.), Famille et marché (xvi e-xx e siècles). Actes du colloque d’histoire comparée des sociétés rurales du Canada, de la France et de la Suisse tenue à Montréal en 2001 , Québec, éd. Septentrion, 2003, 383 p.

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Le colloque de Montréal, tenu en novembre 2001, marque une étape importante dans la coopération commencée au début des années 1990 (et qui s’est poursuivie par les rencontres de Paris en 2002 et Genève en 2003) entre chercheurs français et québécois sur le thème des modes de transmission des biens. Dans sa remarquable et synthétique introduction, Christian Dessureault fixe les problématiques de la rencontre. Les chercheurs présents doivent s’efforcer de répondre à l’une des deux questions complémentaires suivantes : « Quelles étaient l’importance et la nature des rapports de famille avec le marché (crédit, marché foncier, marché du travail, vente des surplus agricoles) ? Quel fut l’impact du marché sur le destin social des familles, sur leurs comportements démographiques, leurs stratégies de migration et leurs modes de reproduction sociale ? ». Les textes ont donc été regroupés selon deux thèmes : le marché, la terre et la production ; la migration, la transmission et les réseaux familiaux. Ce qui n’exclut pas des transversalités entre les différents points abordés. Onze auteurs abordent plus précisément le premier thème, treize le second. La France fait l’objet de quinze communications, le Canada de sept et la Suisse de deux. Les éclairages régionaux alternent avec les synthèses plus larges. Enfin, notons que les xviii e et xix e siècles sont privilégiés, un seul texte (celui d’Elie Pélaquier sur le Languedoc) portant sur la longue durée (fin xv e-xx e siècle). Il est naturellement difficile de reprendre la totalité des articles et on se contentera d’évoquer quelques apports importants.

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Gérard Béaur met à mal la conception traditionnelle d’une absence presque totale de numéraire dans les sociétés paysannes d’Ancien Régime. Les paysans, s’ils ne disposent pas de réserves importantes, paient comptant plus souvent qu’on ne le croyait, empruntent et s’endettent (ce qu’on savait), prêtent (ce qu’on savait moins), à d’autres paysans à l’occasion, parce qu’ils ont besoin de monnaie pour leurs impôts, la dot…

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Plusieurs communications abordent le problème du marché foncier, la hausse des prix de la terre, tant en France qu’au Québec, ce qui se traduit par un enrichissement de certains paysans qui disposent des meilleures terres, à moins qu’elles ne soient bien situées. Béatrice Graig cherche à vérifier si le concept de « révolution industrieuse » (inventé par l’économiste Jean de Vries), où le rôle des femmes est essentiel, s’applique à l’Amérique du Nord. Bernard Derouet constate des différences entre la Haute-Marche et le Thimerais, ce qui l’amène à inverser les conclusions du modèle proposé par Chayanov. À partir de l’examen des comptes du marché d’Auxerre entre 1766 et 1779, Jean-Paul Desaive dresse le portrait de ces « marchands-laboureurs » qui pratiquent la double activité. Christian Dessureault et Yves Otis démontrent, à partir du cas de sept paroisses canadiennes et en s’appuyant sur de nombreux tableaux statistiques, que si le cycle de vie d’un homme favorise une accumulation foncière réelle, celle-ci ne se traduit pas nécessairement par une intensification de la production. Luigi Lorenzetti s’interroge sur l’importance du crédit dans la dynamique du marché tessinois. Élie Pélaquier souligne l’impact en Languedoc des systèmes successoraux, du cohéritage à l’héritier universel, dans l’évolution du marché de la terre, ouvert dans le premier cas, quasiment fermé dans le second. La fréquence des ventes à l’encan des biens meubles des exploitations agricoles permet à Jacques Rémy de constater une grande mobilité géographique et professionnelle. Pour Robert C. H. Sweeny, on a assisté à une commutation de la propriété et non à une abolition du régime seigneurial à Montréal entre 1840 et 1859. Thomas Wien s’interroge sur les activités complémentaires des paysans de la région de Montréal qui n’en reviennent pas moins à l’agriculture après s’être « engagés » dans la traite des fourrures.

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Au Pays Basque étudié par Marie-Pierre Arrizabalaga, l’émigration résulte d’abord de problèmes liés à l’emploi (en ville ou à l’étranger) : des hommes ne préfèrent-ils pas renoncer à une succession pour gagner l’Amérique ? Le rapport entre famille, marché du travail et migration est au cœur de l’article de Rolande Bonnain sur les Hautes-Pyrénées au xix e siècle. Après avoir identifié à l’intérieur des familles ceux qui partent et cherché à mesurer l’implication familiale dans ces départs, elle note les changements intervenus au cours du xix e siècle, tant dans les personnes qui migrent (les filles plus que les garçons, des familles entières), que leurs destinations ou la durée (de moins en moins saisonnière ou temporaire). Le « Grand Dérangement » des Acadiens, provoqué par les Anglais, s’est généralement accompagné de choix individuels et familiaux mais ceci ne semble pas toujours avoir été le cas de ceux qui se sont installés dans la vallée du Richelieu présentée par John A. Dickinson. Pour Rose Duroux, qui s’appuie sur l’exemple d’une famille auvergnate sur plusieurs générations, l’émigration représente l’un des moyens de résoudre la contradiction entre le désir de conserver l’intégrité de l’exploitation, d’assurer l’avenir des vieux parents et de favoriser l’établissement des cohéritiers. Antoinette Fauve-Chamoux fait le point sur la place de la femme dans la transmission des biens en France aux xviii e et xix e siècles. Ce bilan est d’autant plus difficile que les disparités géographiques et sociales sont la règle sous l’Ancien Régime et qu’elles se maintiennent parfois, malgré la volonté unificatrice du Code civil. Le rêve américain, celui de l’or de Californie, attire ces paysans du Puy-de-Dôme qu’étudie Annick Foucrier. Mais il leur faut un capital pour partir et ils font souvent appel à la famille, au moins pour fournir une caution. Joseph Goy souligne le lien existant entre des formes traditionnelles de migrations rurales et des stratégies de promotion sociale. Pour lui, on ne peut plus soutenir que les migrations alpines ne procédaient que de la misère, du retard matériel et de la pression démographique. Autre lieu, autre stratégie : pour Anne-Lise Head-König, la migration, longtemps freinée par les autorités suisses, des cultivateurs de l’Emmental dépend largement du mode de dévolution du patrimoine au plus jeune fils. Louis Michel montre que l’apport de l’héritage dans les nouveaux ménages de deux paroisses de la vallée du Saint-Laurent au xviii e siècle demeure un élément secondaire dans la transmission de la propriété qui continue de circuler, même si les héritiers dominent la vie locale.

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C’est l’impact de l’exode rural sur la ville de Québec aux alentours de 1900 que recherchent Richard Marcoux et Marc Saint-Hilaire pour qui le comportement des ménages d’origine rurale n’est guère différent de celui des urbains de souche. Dans la seconde moitié du xix e siècle, l’industrialisation et l’urbanisation de la région de Montréal entraînent des conséquences démographiques et sociales importantes, en particulier le report du mariage, ce qui est, pour Sherry Olson et Patricia Thornton, la preuve du début de la première transition démographique. Sylvie Perrier se penche, à partir de l’exemple toulousain, sur les modalités des remariages et des recompositions familiales, qui permettent une nouvelle circulation des biens. Enfin Nadine Vivier relie l’évolution du sort des terres collectives (conservation ou vente) aux structures familiales et aux modes de transmission de la propriété. La privatisation lui semble plus précoce dans les régions de transmission égalitaire qu’en zone préciputaire.

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À partir des notions de marché, de types de propriété de la terre, des modes de transmission et des structures familiales, c’est une nouvelle dimension – encore insuffisamment parcourue – que se donne l’histoire rurale à travers les différents apports du colloque de Montréal.

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Bernard Bodinier

Juan Pablo Torrente Sanchez-Guisande, Osos y otras fieras en el pasado de Asturias, Oviedo, Fundación Oso de Asturias, 1999, 536 p.

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La poussée des mouvements écologistes et l’intérêt des autorités de tout genre pour l’environnement ont occasionné l’apparition de nouveaux sujets de recherche. L’histoire n’ignore pas cette réalité et on trouve de plus en plus d’historiens qui s’intéressent aux questions dues au fait que les hommes font partie d’écosystèmes et qui étudient les rapports qu’ils entretiennent avec les autres êtres vivants de ces milieux. C’est dans cette optique que s’inscrit l’ouvrage de Juan Pablo Torrente.

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Celui-ci comporte deux grandes parties : la première est une étude historique en sept chapitres ; la seconde, un riche recueil documentaire. Au fil des pages, le chercheur espagnol aborde la relation que l’Asturien a établie avec les fauves, privilégiant l’ours, à travers la documentation administrative que leur coéxistance a généré, en particulier aux xviii e et xix e siècles. Dans ce face à face, c’est d’ailleurs l’ours qui prend la place principale en tant que sujet historique. Grâce à cette originalité, tout en présentant un apport indéniable du point de vue méthodologique, l’auteur participe à l’élargissement des connaissances sur la faune sauvage en lui ajoutant la dimension temporelle. Les sources qu’il mobilise montrent l’ancienneté de l’interaction de l’ours et de l’homme en matière d’habitat. Mais, et ceci est plus important, elles informent sur l’évolution qui a conduit l’animal à une situation proche de l’extinction. En fait, le risque de la disparition de l’ours aux Asturies, où il constitue un emblème paradoxalement rare, rend tout à fait pertinente son étude : on y perçoit, bien sûr, le rôle joué par cette espèce dans l’histoire asturienne mais, surtout, on y découvre des solutions qui permettraient d’éviter une catastrophe environnementale irrémédiable, du moins selon l’auteur.

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Dans l’introduction, Torrente met l’accent sur le conflit qui a toujours caractérisé les rapports entre l’homme et les fauves, c’est-à-dire l’ours, le loup, le lynx et le renard. Une telle situation a incité l’homme à élaborer toute une série de pratiques pour neutraliser le danger que ces prédateurs représentaient et dont le but ultime, à toutes les époques, fut leur extermination totale. En outre, aux xviii e et xix e siècles, ces animaux ont été regardés comme des obstacles à la croissance économique et au bien public. Le tableau géographique et historique des Asturies que dresse l’auteur souligne une opposition entre deux régions bien distinctes, la côte et la montagne ; avec 364 238 habitants en 1797, la Principauté demeure pauvre et isolée du reste de l’Espagne en raison d’une orographie très accidentée (chapitre 1). Ce milieu physique a impliqué une agriculture fragile, toujours menacée par les avancées de la forêt. Le modèle d’habitation prédominant a été le hameau dispersé, qui concentre les ressources naturelles que les hommes trouvent dans la forêt, comme le bois ou le miel, ce qui attirait les fauves. Juridiquement, les Asturies ont compté avec une Diputación Provincial, organisme supérieur représentant toute la province mais sans capacité économique, qui dépendait directement du gouvernement central.

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L’auteur en vient alors à la faune et à la place de l’ours en Asturie tout au long de l’histoire (chapitre 2). Avant le xviii e siècle, les sources sont rares et tendent à mélanger le réel et la fiction. Ensuite, il est clair que les politiques agraires entreprises par Madrid ont eu des conséquences négatives sur la faune sauvage asturienne, conséquences qui ont été à l’origine des changements dans son comportement. Les mentions d’ours et d’autres fauves sont alors d’autant plus nombreuses que le fonctionnement de l’administration s’améliore. Il est temps alors pour l’auteur de présenter le comportement de l’ours – le carnivore le plus corpulent de la faune ibérique –, qui a toujours vivement intéressé l’homme, d’où la nécessité de distinguer le mythologique du réel pour bien discerner la nature de l’animal au xviii e (chapitre 3). Les écrits contemporains privilégient deux de ses caractéristiques : la robustesse et la férocité. La pression humaine a poussé l’ours à devenir un animal solitaire et nocturne, qui installe ses oseras (tanières) dans des lieux d’accès difficile, où il élève sans crainte un couple de petits. Omnivore, il peut attaquer le bétail et les cultures, mais seulement en cas de nécessité, notamment l’hiver, quand la nourriture n’est pas abondante dans la forêt.

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La régression de la faune sauvage étant générale au cours de l’histoire, Torrente étudie la distribution géographique de l’ours et son évolution dans le temps (chapitre 4). Pour ce faire, il dépasse l’échelle régionale qui enserre sa recherche. Alors qu’au xv e siècle on rencontrait l’ours dans toutes les montagnes de la péninsule Ibérique, un siècle plus tard, il se replie sur la Cordillère centrale, les monts de Tolède, la Sierra Morena et les Cordillères pyrénéenne et cantabrique. Après une persécution systématique au xvii e siècle, les ours du Nord de l’Espagne se séparent en deux communautés, la pyrénéenne et la cantabrique. Cette dernière est divisée par deux au xx e siècle, la branche occidentale étant la seule à survivre encore. Lorsque les moyens pour éviter la concurrence de l’ours sont inefficaces, l’Asturien a recours à la chasse (chapitre 5). Objet d’une législation et mystifié par la littérature, le chasseur n’est ni professionnel ni spécialisé et l’ours n’est pas son objectif unique. Son but est de réagir contre une agression et non de rechercher un profit même si celui-ci existe. La législation l’y encourage, obligeant les ruraux à participer à la chasse. Les engins et systèmes utilisés, qui intéressent aujourd’hui l’archéologie, sont multiples, mais les armes à feu se sont imposées au xviii e siècle.

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Juan Pablo Torrente développe ensuite une étude diachronique de l’action contre les fauves, qui constitue un quart de l’ouvrage (chapitre 6). De ce long développement, on dégagera quatre idées principales. Premièrement, l’organisation tout au long de l’histoire asturienne et espagnole d’une forme de chasse collective – la montería –, imposant de lourdes contraintes aux communautés paysannes qui ont résister fortement à cette pratique. Ensuite, l’importance des primes accordées pour encourager l’extermination des fauves : une pratique qui, comme en France, a multiplié la fraude, si bien que l’administration a dû accroître son contrôle et, donc, ses frais, garantis par la Diputación Provincial. Troisièmement, le rôle croissant qu’a pris l’administration centrale. Et finalement, la primauté du loup sur l’ours tout au long des xviii e et xix e siècles. Ceci constitue le talon d’Achille de l’œuvre de Torrente, puisqu’il a essayé de privilégier l’ours dans des sources où il passe souvent inaperçu. De fait, dans bien des pages, il n’y a aucune référence à l’ours.

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L’étude historique entraîne une réflexion sur l’importance de l’ours dans l’économie asturienne (chapitre 7). La talla del oso – la prime établie sur sa chasse – a constitué au xviii e siècle et jusqu’à sa suppression en 1861 une source de revenus notable mais relative, car d’autres activités épisodiques étaient plus rentables, comme la pêche au saumon. Son montant dépendait de la situation des finances, souvent maigres, de la Diputación Provincial, chargée de son paiement. Cependant, en suivant les recherches de Jean-Claude Bouchet sur l’ours pyrénéen, Juan Pablo Torrente conclut que les profits tirés de la vente de leur peau et de leurs restes auraient surpassé le montant des dégâts que ces fauves occasionnaient. Enfin, il insiste sur le fait que l’histoire de l’ours est le récit de sa poursuite systématique et de sa quasi-extermination. Les bénéfices que sa chasse produisait affectaient l’élevage et, donc, toutes les couches sociales. En plus, on éliminait une menace potentielle contre les personnes. Toutefois ces bénéfices ne semblaient pas suffisants pour les Asturiens, et ils ne les ont pas poussés à chasser la bête. C’est pourquoi l’Administration centrale a dû entreprendre une politique de plus en plus incitative : les autorités avaient la certitude que la disparition de l’ours signifierait la fin de son conflit avec l’homme.

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Le recueil des principales sources écrites, présenté dans la seconde partie, rassemble des récits légendaires, des actes réglementaires, des rapports de tout genre. On rappellera l’intérêt des certificats de prise pour tout ours tué, que nos lecteurs connaissent déjà grâce à Torrente lui-même (Histoire et Sociétés Rurales, n° 8, 2e semestre 1997, p. 163-186). Le travail exhaustif sur les sources, perceptible tout au long de l’ouvrage, apparaît en pleine lumière dans les jeux de tables et d’index qui organisent les informations diverses que l’auteur a trouvées, aussi bien dans les archives éparses des municipalités asturiennes que dans celles de la province d’Oviedo. De ce travail surgissent de nouvelles orientations de recherche. L’auteur en suggère quelques-unes en proposant un dépouillement de sources similaire pour le loup, le lynx et le renard.

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Le lecteur ne pourra que profiter de l’abondante iconographie, des graphiques et des tables qui accompagnent le texte général. En définitive, il y a là un remarquable ouvrage sur l’environnement, qui a compté sur l’appui d’un bon nombre d’institutions asturiennes, comme la Fundación Oso de Asturias, qui s’est chargée de son édition. On comprend qu’il ait obtenu en 1998 le prix de la recherche Juan Uría Ríu, créé par la Consejería de Educación y Cultura de la Principauté pour stimuler la recherche sur la culture et l’histoire asturiennes.

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Alberto Martin Gomez

Pegerto Saavedra Fernandez , Señoríos y comunidades campesinas. Aportaciones a la Historia rural de la España moderna , La Corogne, Fundación Pedro Barrié de la Maza, 2003, 217 p.

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Pegerto Saavedra est l’un des principaux représentants de l’historiographie galicienne actuelle. Cela est dû, notamment, à l’œuvre volumineuse qu’il a signée, œuvre exhaustive pour tout ce qui concerne la Galice des xvi e au xix e siècles, et s’étendant au reste de l’Espagne pour de fructueuses comparaisons. Comme le signale dans la préface Eduardo Pardo de Guevara y Valdés (directeur de la série Galicia Histórica), Señoríos y comunidades campesinas s’inscrit pleinement dans cette ligne de recherche. L’auteur centre son attention sur les relations entre les seigneuries et les communautés paysannes pour comprendre, à partir de celles-ci, la dynamique de la société rurale. Pour réaliser cette tâche, il s’appuie sur les archives de l’État, celles des hauts tribunaux de la monarchie et celles des maisons rentières, sans négliger une bibliographie spécialisée fort abondante.

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L’ouvrage est structurée en cinq chapitres, qui reprennent cinq articles déjà publiés et dont le fil conducteur est la seigneurie, abordée dans une optique qui conduit à étudier son incidence sur la société paysanne. De cette façon, Saavedra envisage l’histoire rurale par son aspect social, laissant de côté les problèmes d’histoire strictement agraire. Trois grandes idées émanent de la confrontation des cinq articles : la nature complexe et dynamique de la seigneurie, fondement de sa variabilité locale ; l’existence d’un large éventail de tensions anti-seigneuriales qui sont le fruit des changements sociaux effectués tout au long de l’Ancien Régime ; enfin, la nécessité de comparer la seigneurie galicienne avec le reste de l’Espagne pour mieux en définir les caractéristiques.

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« L’économie du monastère de Carracedo de 1700 à 1838 » (1ère éd. : Studia Historica, v, 1987, p. 241-283) donne la matière du premier chapitre. Le propos de Pegerto Saavedra est de dégager les traits fondamentaux de l’économie seigneuriale à partir des cas particuliers, comme celui du monastère de Carracedo, dans le Bierzo, région voisine de la Galice. Sa source principale de revenus venait des contrats sur la terre, et non de l’exploitation de la réserve, une situation commune à tout le nord-ouest péninsulaire et bien différente de celle de la vallée du Duero. Dans les dépenses, l’entretien de ses moines occupait un poste remarquable à côté de certains postes extraordinaires, comme les procès. L’objectif économique de Carracedo était de tirer le plus de profit possible dans un délai court. L’échec de ce modèle résulta moins de facteurs économiques que de facteurs sociaux (résistances paysannes) et politiques (guerre de l’Indépendance et désamortissement).

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Le chapitre 2 offre une « Contribution au régime seigneurial gallicien » (1ère éd. : Anuario de Historia del Derecho español, lix, 1990, p. 105-184). L’auteur y aborde la question des juridictions seigneuriales, qui formaient 92 % des justices galiciennes, avec une répartition très polarisée, 3,6 % des seigneurs en détenant 55 %, et une fragmentation héritée de l’époque médiévale et maintenue jusqu’au xix e siècle. Une telle situation sera critiquée par les hommes des Lumières et leurs héritiers, les députés des Cours de Cádiz, qui y voyaient un obstacle à la croissance économique. Le foro (cession d’une terre ou d’une exploitation en échange d’une rente) fut la principale source de revenus des groupes dominants. La résistance des paysans aux charges seigneuriales s’exprima par la voie judiciaire dans la plupart des cas, sans exclure le recours à la violence. Leur but : atteindre des concordias pour modérer ou supprimer des charges, dont beaucoup n’étaient que symboliques. Cependant, les seigneurs réussiront à transférer au foro ce qui auparavant était simplement seigneurial. Signalons enfin l’interventionnisme de l’Audience Royale dans ces procès, ce qui montre que, malgré la seigneurie, la justice royale était alors bien présente.

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Dans le chapitre 3, « L’administration seigneuriale dans la Galice moderne » (1ère éd. : Hispania, 198, 1998, p. 185-212), l’auteur signale comment toute juridiction seigneuriale était subordonnée à un centre administratif central, sans que, par exemple, la possession par une même personne de deux seigneuries différentes entraînât leur fusion, d’où la fragmentation des justices jusqu’au xix e siècle. À leur tête, le seigneur plaçait un administrateur général (alcalde mayor) qui contrôlait un vaste réseau d’agents seigneuriaux subalternes, notamment les curas a presentación. Comme dans toute administration d’Ancien Régime, apparurent des réseaux clientélaires accaparant les postes, avec plus ou moins d’efficacité. Au tournant du xviii e et du xix e siècles, ils furent remplacés peu à peu des professionnels du droit.

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Le chapitre 4 « La conflictualité rurale dans l’Espagne moderne » (1ère éd. : Noticiario de Historia Agraria, 12, 1996, p. 21-47) s’ouvre par un compte rendu du vii Congreso de Historia Agraria tenu à Baeza pendant l’été 1995, sur les tensions anti-seigneuriales. Deux dates l’encadrent : la réactivation de la seigneurie au xv e siècle par la dynastie des Trastamare et la guerre de l’Indépendance qui a joué le rôle de catalyseur des tensions au début du xix e siècle. Les conflits opposent les conseils municipaux aux seigneurs ou à d’autres conseils, et des personnes de la même classe entre elles. Cette résistance, évidente dans les procès, est facile à reconnaître à partir des sources, mais il existe parallèlement une résistance plus ou moins passive qui transparaît dans les situations quotidiennes, par le biais de la fraude des paysans. La tâche du seigneur consiste à les contrôler et à agir pour les supprimer. Pegerto Saavedra signale comment, dans les territoires où la rente foncière était proportionnelle, ces fraudes étaient plus faciles que dans ceux à rente fixe. Quand un conflit atteignait les tribunaux, ce qui était plus voyant mais pas très fréquent compte tenu du coût de l’opération, les seigneurs utilisaient les archives comme arme principale, tandis que les communautés paysannes mettaient l’accent sur la menace pesant sur la paix sociale afin de réussir rapidement une concordia. La contribution se termine par une réflexion sur l’influence de diverses conjonctures dans le développement des tensions anti-seigneuriales. En définitive, en Galice, comme en France, ce sont les paysans les plus aisés qui ont organisé le plus souvent les conflits.

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Dans son chapitre 5, « Seigneuries et communautés paysannes dans l’Espagne de l’Ancien Régime » (1ère éd. : Esteban Sarasa et Eliseo Serrano (éd.), Señorío y Feudalismo en la Península Ibérica (ss. xi-xix), t. i, 1993, p. 427-474), Pegerto Saavedra étudie le rôle de la communauté paysanne dans l’évolution de la seigneurie et vice-versa à partir de trois aires géographiques : Galice, Léon-Vieille Castille, Catalogne-Valence. En Galice, la paysannerie se caractérise par une homogénéité relative (miseria equitativa) qui culmine au xviii e siècle avec la disparition des gros cultivateurs et la possibilité de profiter d’un patrimoine abondant. Les obligations seigneuriales, source de tension sociale, tendent à se muer en charges territoriales, c’est-à-dire, contractuelles. Les seigneurs fondent leurs revenus sur ces rentes favorisant les petits exploitants, qui s’assurent à leur tour la libre disposition de la terre et des communaux. En Léon et Vieille Castille, ce n’est pas la seigneurie qui mène le jeu social comme en Galice, mais le régime municipal. La paysannerie castillane accuse une hiérarchisation interne accrue, dans laquelle le bétail est un atout décisif. En conséquence, les catégories aisées, alliées entre elles, finissent par décider pour toute la communauté. Moins nombreux qu’au nord-ouest, les seigneurs retirent plus d’argent des rentes seigneuriales que des contrats agraires. C’est à eux que s’oppose l’oligarchie de chaque communauté. En Catalogne, les différences sont importantes au sein de la paysannerie. Le régime seigneurial y était réglementé par la Sentencia de Guadalupe de 1486 et les inégalités perdurèrent tout au long de l’Ancien Régime. Les conflits sociaux sont similaires à ce que l’on observe en Galice, mais ils sont ici beaucoup plus développés car les rentes sont proportionnelles aux récoltes. Quant à Valence, dont le régime seigneurial peut être regardé comme le prototype de la dureté, le manque de terres y fut compensé par des revenus fiscaux et féodaux.

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Si par son titre, l’ouvrage annonce couvrir toute l’Espagne, son objet privilégié reste quand même la Galice, reléguant le reste du royaume à un point de comparaison souvent secondaire. Cette réserve faite, il faut remarquer l’exhaustivité de Pegerto Saavedra, bien visible dans les abondants tableaux de données et les copieux extraits tirés directement des sources. Nous soulignerons enfin la clarté du style et la maîtrise de la langue, qualités toujours utiles pour bien comprendre un sujet parfois obscur, et toujours problématique, la relation : entre la seigneurie et la communauté paysanne pendant l’Ancien Régime.

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Alberto Martín Gomez

Peter Jones, Liberty and Locality in Revolutionary France. Six Villages Compared, 1760-1820 , Cambridge, Cambridge University Press, 2003, 306 p.

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Professeur à l’université de Birmingham, Peter Jones est bien connu pour ses ouvrages sur la paysannerie française pendant la Révolution. Sa nouvelle étude repose sur une démarche originale : une approche comparative fondée sur la micro-histoire, celle de six villages répartis sur le territoire français. Il ne s’agit absolument pas de présenter les monographies des six villages, ni de plaquer leurs exemples au service d’une théorie générale préconçue. Le but est une étude approfondie et comparative de quelques points pour comprendre comment, sur la durée d’une vie humaine, de 1760 à 1820, les habitants des campagnes se sont affranchis des cadres d’Ancien Régime et adaptés aux nouvelles institutions issues de la Révolution et de l’État napoléonien. Comment ont-ils réagi aux pressions exercées pour changer leurs habitudes ? L’atout de cette démarche repose sur le fait que l’analyse des villages restitue la complexité des itinéraires individuels et que de leur comparaison découle une meilleure compréhension des racines des similitudes et différences.

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On imagine les difficultés éprouvées par l’historien pour choisir les six villages. S’ils n’offrent pas toujours toutes les sources rêvées, du moins ils présentent la variété des conditions géographiques et sont équitablement répartis sur le territoire français. Neuviller en Lorraine, village agricole de 400 âmes est dominé par le seigneur, l’intendant Chaumont de la Galaizière, qui possède plus de la moitié du finage et décide d’enclore et partager les communaux. Le territoire de Villepreux dont la moitié est incluse dans le parc des chasses de Versailles, est partagé entre six grandes fermes appartenant aux Domaines. Chatelaudren, à la frontière gallo-bretonnante, sur la route Rennes-Brest, vit surtout du commerce et de l’artisanat. À ces trois villages de la France du Nord, de droit coutumier, s’ajoutent trois autres villages de langue d’oc et de droit romain. Allan, près de Montélimar, appartient aux Terres Adjacentes de Provence ; la population majoritairement agricole est groupée en un grand nombre de hameaux et dans le haut village autour du château, dont le seigneur possède la moitié du territoire. À Saint Alban-sur-Limagnole en Gévaudan, les 2 000 habitants répartis dans des hameaux dispersés, vivent d’agriculture et d’industrie textile, dominés par une élite de bourgeois. Enfin, Roquelaure, près d’Auch, pratique la culture du blé dont tirent profit les propriétaires forains résidant à Auch.

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La présentation matérielle de ces villages est complétée par une réflexion sur les conditions culturelles pouvant influencer la politisation : moyens de communication (tous les villages, excepté Saint Alban, connaissent rapidement les nouvelles de Paris dès 1780) et alphabétisation ; Peter Jones pense qu’il ne faut pas établir de lien étroit entre alphabétisation et politisation. Tous les habitants pouvaient être informés et acquérir la maturité politique, quels que soient les moyens utilisés.

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À ces six villages, qui n’incarnent aucune représentativité particulière, sont posées les questions suivantes : quelle est l’organisation interne des pouvoirs à la fin de l’Ancien Régime ? quand et comment les élites politiques s’éveillent-elles au changement institutionnel ? quelle fut la pratique de la citoyenneté, celle des pouvoirs locaux ? quelles furent les conséquences des relations Église-État à l’échelle du village, et l’impact des idées de liberté et d’égalité dans la sphère économique, en particulier pour la propriété foncière et les droits d’usage des terres ? Faute de pouvoir rapporter en détail toute la démonstration, soulignons ici quelques-unes des idées forces de l’ouvrage.

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Comprendre les mobiles des comportements politiques des habitants est au centre des interrogations. Comme la plupart des historiens français et anglo-saxons, Peter Jones critique la vision traditionnelle de la crise d’Ancien Régime donnée autrefois par Georges Lefebvre. La crise apparaît bien plus comme une crise politique à court terme qu’une crise économique à long terme. Les difficultés dues aux mauvaises récoltes de 1788 sont à peine évoquées car elles ne semblent pas être un élément déterminant de l’attitude des hommes. Les six villages ne fournissent guère d’évidence confortant l’idée d’une réaction seigneuriale (sauf à Allan). Le seigneur est généralement supporté, mais sur la base d’un principe de réciprocité des obligations du seigneur et des habitants. Bien plus que par un mobile négatif d’opposition au seigneur, les villageois apparaissent mus par l’aspiration à des réformes. Les élites politiques des villages se sont éveillées au changement, non pas brutalement en 1789, mais précocement et progressivement ; elles ont participé activement à l’abandon des structures de la monarchie absolue, et elles ont adapté leur stratégie de façon à conserver le pouvoir, cela dès la création des assemblées municipales.

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Ces élites sont composées essentiellement de ceux qui détiennent le pouvoir économique : petite bourgeoisie, ménagers du Sud, laboureurs du Nord, et ceux qui détiennent le pouvoir culturel : magistrats, notaires. Leur constante rotation au pouvoir entre 1760 et 1820 révèle cependant les étroites limites dans le choix des candidats et la faible liberté de manœuvre aussi bien du pouvoir que des électeurs ; le pouvoir reste entre les mains de dynasties, les seuls nouveaux à s’introduire dans le cercle des élites sont quelques instituteurs.

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La monarchie absolue apparaît comme plus bureaucratique que centralisatrice. Elle exerçait certes un rôle normatif mais elle laissait une assez grande liberté d’action au sein des villages. Or cette liberté s’est peu à peu amenuisée, la bureaucratie croissante de l’État napoléonien a apporté la sécurité mais au prix d’une perte de pouvoir pour les habitants.

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Les flux et reflux de l’engagement politique au fil de ces années sont un autre thème majeur. La croissance du sens civique et des responsabilités est évaluée à travers l’étude des réunions des conseils municipaux, les responsabilités des maires, la participation à la garde nationale, les célébrations de fêtes patriotiques et l’introduction des valeurs militaires considérées comme déterminantes dans la définition de la citoyenneté. Les manifestations de la politisation ont pu apparaître comme un phénomène cyclique, tout comme la sécularisation de l’espace puisque l’Église retrouve ses droits après le concordat. Les villageois ont pourtant tous pris conscience d’avoir acquis le droit de vivre dans une société de droit d’où étaient bannis les fléaux des impôts injustes et de la justice partiale ou arbitraire. Ils ont gagné une justice de paix rapide et efficace, la liberté de chasser, l’égalité fiscale – mais assortie d’impôts accrus –, et une valeur à laquelle ils tiennent particulièrement : la revalorisation du village grâce à la reconnaissance des structures administratives. Mais les valeurs proclamées ont connu une mise en pratique fluctuante puisque souveraineté du peuple et citoyenneté ne furent plus que des principes à la fin de l’Empire.

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Entreprise difficile à mener à bien par sa conception audacieuse, cet ouvrage atteint son but et présente le grand atout d’aboutir à des conclusions nuancées, pragmatiques et fondées sur des réalités avérées.

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Nadine Vivier

Bernadette Larcher, Une Foire de champs. La foire de Beaucroissant , Grenoble, Presses Universitaires de Grenoble, coll. « La Pierre et l’Écrit », 2003, 292 p.

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Ce ouvrage passionnant fait suite à une thèse de doctorat soutenue par l’auteur en décembre 2000 à l’École des Hautes Études en Sciences sociales de Paris. Les historiens du xix e siècle ont démontré la décadence des foires et marchés, ceux du xx e siècle jugent ces pratiques marchandes marginales et annoncent leur disparition tandis que l’ethnologie rurale fait le constat de leur obsolescence. Paradoxalement, la foire de Beaucroissant fait preuve, en ce début de xxi e siècle, d’une belle vitalité ; à cela s’ajoute son statut villageois qui va à l’encontre de la pratique couramment observée de l’annexion des marchés par les villes.

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Pourquoi et comment une foire qui réunit aujourd’hui, dans le Bas-Dauphiné, deux mille exposants venus de la France entière, s’est-elle maintenue, depuis des temps immémoriaux ? Comment cet évènement périodique, qui a attiré en 2000 un million de visiteurs, est-il vécu par les 1 247 habitants du village de Beaucroissant ? Pour répondre à ces questions, Bernadette Larcher combine analyse d’archives, approche statistique et étude ethnologique et, débordant largement du cadre spatio-temporel de Beaucroissant, s’emploie à mettre en ordre le désordre apparent de la foire.

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Cette foire, réputée millénaire, n’a laissé aucune trace écrite avant les registres paroissiaux du xviii e siècle. Cette répétition muette de concentration humaine, démontre la nécessité pour une société de renforcer la conscience collective et de renouveler le sentiment de solidarité. L’étude des archives du xix e siècle rend compte de la patrimonialisation de la foire avec l’émergence d’une thèse officielle qui fait coïncider sa création avec le pèlerinage conduit en 1220 par l’évêque de Grenoble en mémoire du séisme dont la région a souffert l’année précédente. À cette tentative historiographique se sont greffés imaginaire et représentations collectives. Depuis quelques décennies, la nostalgie des valeurs rurales accompagne la rurbanisation grenobloise et voironnaise et la foire de Beaucroissant est devenu le lieu identitaire et relationnel d’une population rompue à la fréquentation des grandes surfaces. Les témoignages recueillis, attestent, entre autres, de la vertu thérapeutique de la foire.

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Si son emplacement géographique et la date du 14 septembre, fête de la Sainte-Croix, ont favorisé sa pérennité, l’engagement ancien de la municipalité dans sa gestion l’ont assurée. Dès le début du xix e siècle, la commune s’implique ; se passant progressivement des adjudications, elle perçoit directement les droits en 1914. Une société civile, créée en 1931 versera 50 % puis 75 % des recettes à la commune jusqu’à l’instauration d’une régie directe en 1955. Une entreprise dont la rentabilité est multipliée par 7 en 40 ans devient un enjeu politique municipal et la femme qui, pendant 28 ans, a tenu le rôle de régisseur – cerveau de la foire – est considérée comme bienfaitrice de la commune. Au-delà de la gestion, le choix du territoire de la foire, son aménagement et son équipement relèvent des décisions du conseil municipal depuis 1828. Cette ingérence communale n’a pas toujours été bien perçue par les locaux, notamment la clause d’utilité publique promulguée en 1973. En revanche, l’usage partagé des équipements entre forains et villageois a renforcé le lien entre le village et la foire. Symboliquement, une allée de l’espace réservé au foirail porte le nom du villageois dont la maison a été acquise par la commune pour abriter le service foire. Pendant la durée de l’évènement, l’équipe municipale est réquisitionnée. L’attribution des places, très codifiée, est scrupuleusement respectée. Le paiement sur place n’est toléré que pour les marchands de chevaux et les forains voyageurs, qui revendiquent ainsi leur particularisme. Les années d’expansion des foires coïncident avec la prise en compte de l’élevage dans la France de la fin de l’Ancien Régime. Les années noires correspondent aux épizooties. Encore de nos jours, les fonctions de ces rassemblements d’éleveurs et de négociants sont multiples : promotion des races et techniques, rôle pédagogique, attestation de la vitalité des négociants, entretien des relations interprofessionnelles. Pour les citadins et rurbains, la présentation du bétail et des volailles constitue une attraction que l’on partage en famille.

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Non loin de là, l’exposition du matériel agricole intéresse majoritairement les hommes, on y parle affaire sans fanfaronnade, en retrait, un espace d’accueil aménagé avec bureau et sièges retient le client potentiel. La foire aux marchandises est attestée par les archives dès la première moitié du xviii e siècle. Elle répondait à la nécessité pour les ruraux d’acheter les objets indispensables et à la volonté des marchands d’introduire les nouveautés déjà connues dans les villes. Aujourd’hui, traditions et nouveautés s’y côtoient encore. L’enquête orale complète l’enquête statistique et dévoile les différents comportements des acheteurs, de l’achat rituel à l’achat impulsif. Les vendeurs n’échappent pas à l’acuité de l’ethnologue qui distingue trois modalités marchandes : la vente à l’abattage, la vente à l’étalage et, à l’écart, la vente à l’arnaque.

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Enfin, l’espace où l’on oublie la dépense : la fête foraine. Espace de tout temps décrié et refoulé par la municipalité mais élément de la circularité de l’échange auquel elle assure la fonction ludique. Les quatre aspects des jeux, définis par Roger Caillois, sont présents : la recherche de la chance, de la compétition, de la fiction et du vertige. Une description dynamique, émaillée de termes de métier, d’expressions et de mots pittoresques, illustrée par des photographies, couleur ou noir et blanc de grande qualité, nous introduit dans cette parenthèse du temps et de l’espace que constitue la foire de Beaucroissant. Le dernier chapitre, consacré au champ social, décrit les relations entre les sédentaires et les forains mais également les distinctions qui apparaissent à l’intérieur de chacune des communautés, le temps de la foire. Cette intrusion périodique dans le finage villageois renforce la conscience d’appartenance à la commune. Sa qualité de foire de champs donne l’occasion au monde agricole d’entretenir sa cohésion. De plus, elle concerne les familles, certains professionnels venant rompre l’isolement du travail, et permet des regroupements de femmes ou d’hommes d’origines sociales et géographiques diverses.

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Confrontée à la grande diversité et complexité du monde des forains, Bernadette Larcher tente de définir ce qui constitue leur identité. Leur mentalité relève d’une conception particulière du temps et de l’espace et se manifeste par des lieux communs tacitement admis et un vocabulaire particulier que l’auteur a répertorié dans un glossaire. Leur mode de vie, connaît des variantes en fonction de l’âge, ainsi les marchés succèdent aux foires qui, occasionnant de grands déplacements, sont pratiquées pendant les années de jeunesse. Au sein de la communauté foraine existent deux catégories de familles, les non voyageurs et les Mânouch qui maintiennent la tradition nomade. Pour ces derniers, les foires offrent le gîte, contrairement aux marchés, et leur donnent l’occasion de retrouvailles familiales et de rassemblements religieux. Cette communauté de voyageurs, peu étudiée jusque-là, fait l’objet, dans cette étude, d’une observation fine qui aboutit à la description des caractères constitutifs d’une véritable identité.

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Notes, tableaux, graphiques et cartes contribuent à faire de cet ouvrage une source remarquable d’informations et de réflexions sur les foires dans une perspective qui nous entraîne bien au-delà du regroupement annuel de Beaucroissant.

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Dominique Mas

Christian Kermoal, Les Notables du Trégor. Éveil à la culture politique et évolution dans les paroisses rurales (1770-1850) , Rennes, Presses universitaires de Rennes, 488 p., 24 ?.

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Depuis quelques années, l’histoire politique du monde rural est en plein renouvellement. En témoigne aujourd’hui cette nouvelle livraison des Presses universitaires de Rennes. Le présent ouvrage, issu d’une thèse soutenue en novembre 2000, est centré sur le pouvoir local et l’ouverture des notables paysans à la politique. Les parties méthodologiques, les développements sur l’agriculture et les aspects concernant la culture matérielle des personnes étudiées ont malheureusement dû être laissés de côté par l’éditeur.

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La problématique de l’auteur est double : il s’agit à la fois de vérifier l’existence d’une élite paysanne trégorroise d’Ancien Régime, qui se confirme après la Révolution Française, et d’une ouverture politique et une évolution des idées de cette population jusqu’au milieu du xix e siècle. À ce titre, l’ouvrage propose donc une réflexion sur les premiers degrés de la notabilité en milieu paysan. Pour mener à bien sa recherche, l’auteur retient trois grands ensembles de questions. Le premier concerne la réalité et les fondements de la notabilité rurale, afin de vérifier si la définition traditionnelle, adoptée pour la période de la monarchie censitaire (revenus confortables, respectabilité sociale, influence politique mixte – autorité locale et relation avec le pouvoir national –), est transposable aux élites rurales du Trégor. Un second ensemble de questions s’articule autour de la capacité administrative puis politique des notables ruraux : l’exercice des fonctions locales d’Ancien Régime a-t-il préparé intellectuellement les élites à asseoir leur notabilité ? Enfin, un troisième ensemble interroge leur « présence au pouvoir » ainsi que les différents épisodes formateurs d’une conscience qui s’ouvre à la politique nationale, en déterminant les clés du passage de l’intérêt local à l’intérêt national. Ces trois grands thèmes conduisent l’auteur à développer sa réflexion en trois temps successifs qui, organisés sur un mode chronologique, permettent de témoigner de l’évolution des notables bretons.

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La première partie de l’ouvrage est l’occasion d’établir la sociologie et la stratégie d’accès aux fonctions locales au sein du cadre institutionnel de la fin de l’Ancien Régime. Ces fonctions, bien souvent exercées par une élite paysanne « cultivante », constituent effectivement une expérience formatrice dont naissent de véritables compétences paysannes dans la gestion des affaires locales. L’accès des individus à ces charges politiques locales semble d’ailleurs se faire selon un processus, systématisé par l’auteur, qui comporte plusieurs éléments : la famille, tout d’abord, fournit les conditions nécessaires (capital économique, relations sociales, ancienneté de l’enracinement local) ; la fortune, ensuite, si elle n’est pas négligeable, n’est pas un facteur important dans l’accession vers les charges locales ; l’existence d’un véritable cursus honorum, enfin, ponctué de plusieurs phases d’apprentissage (de la fabrique à la communauté rurale), procure à l’individu les connaissances nécessaires pour gérer un jour sa localité et, dans un même temps, l’impose progressivement dans l’esprit des habitants. Christian Kermoal constate donc un intérêt précoce et soutenu pour la chose politique de la part ces élites sociales (en témoigne leur assiduité dans la présence aux assemblées communautaires), et ce pour des sujets qui dépassent souvent le cadre géographique et politique de la paroisse.

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La période révolutionnaire marque, jusqu’au Consulat, à la fois une continuité et une rupture. Continuité dans la mesure où ce sont les élites paysannes d’Ancien Régime qui bénéficient de la révolution municipale de 1789 en investissant largement les fonctions communales, maintenant ainsi leur pouvoir politique à l’échelon local. Pourtant, cette période est également marquée par un désintérêt et un désinvestissement croissant de la part de ces notables paysans : tous les indicateurs (présence aux réunions, fréquence de leur tenue, assiduité et intérêt des participants) s’inversent par rapport à la fin de l’Ancien Régime ; contre toute attente, les notables ne profitent pas de la nouvelle situation pour se faire connaître au-delà de leur commune (administration cantonale, districale ou départementale), mais semblent au contraire se replier sur le local. Christian Kermoal attribue ce phénomène au fait que les municipalités créées en 1790 deviennent rapidement le lieu d’un traitement uniquement administratif des directives envoyées par le département ou les districts, ignorant de plus en plus les sujets dépassant le strict cadre rural qui conférait tant d’intérêt aux réunions communautaires d’Ancien Régime.

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La mise en place de l’Empire constitue une nouvelle rupture, augurant d’une période qui nous conduit jusqu’au milieu du siècle. Le nouveau cadre institutionnel (les différentes législations mises en œuvre sous l’Empire et la monarchie constitutionnelle impliquent que, selon les périodes, le personnel communal est soit nommé par le préfet, soit élu au suffrage censitaire) permet, dans la première moitié du xix e siècle, de redonner leur place aux affaires communales dans les délibérations municipales. L’auteur constate alors un regain manifeste d’intérêt de la part des élites paysannes pour la vie politique locale. Dans les conditions qui président à l’accession aux charges communales, certaines restent inchangées : majoritairement, les détenteurs du pouvoir municipal restent des « cultivateurs » et, le plus souvent, les fils succèdent aux pères. La famille demeure donc une composante essentielle du pouvoir local, moins importante qu’avant toutefois puisque l’accession est due aux autorités plutôt qu’à un choix de la communauté. D’autres facteurs se modifient : compte tenu de la gratuité de la charge et de la position sociale qu’elle suppose, la fortune personnelle devient capitale. Enfin, de nouvelles conditions se font jour. Les opinions politiques des responsables municipaux sont désormais importantes et doivent être en adéquation avec celle du régime en place (Empire ou monarchie constitutionnelle). Globalement, cette évolution des exigences requises témoigne d’une volonté du pouvoir de disposer de personnes d’une efficacité administrative et sociale maximale.

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Au terme de cette étude, plusieurs constats s’imposent. Si on peut regretter, parfois, l’emploi un peu à la légère de certaines notions comme celle de « culture politique » ou de « conscience politique », concepts qui auraient nécessité d’être quelque peu approfondis, on ne peut que saluer la solidité et la pertinence de l’ensemble. Construite sur une documentation importante, mise en mouvement par une méthodologie sûre et novatrice, qui fait une large place à l’interdisciplinarité (histoire, sociologie, ethnologie, sciences politiques), la démonstration s’avère tout à fait convaincante, renforcée par de nombreuses figures pertinentes (tableaux, cartes, graphiques). Au-delà, la démarche adoptée conduit à solliciter avec rigueur et brio plusieurs domaines de la discipline historique (histoire politique, histoire des « mentalités », histoire sociale, sociologie historique, etc.). L’absence des développements initiaux sur la culture matérielle, qui auraient pu s’intégrer et compléter l’ensemble de façon appréciable, en est d’autant plus à regretter. Car c’est à un regard neuf et salutaire que nous convie Christian Kermoal. En constatant l’existence d’une élite paysanne trégorroise d’Ancien Régime que confirme la période révolutionnaire et en étudiant l’évolution des idées de cette population pendant la première moitié du xix e siècle, l’auteur propose une réflexion intéressante sur l’articulation d’un rapport particulier des élites paysannes locales face au global. Au-delà, en montrant le rôle médiateur de cette population, il participe d’une façon cardinale à la réévaluation de la définition des élites rurales au tournant des xviii e et xix e siècles.

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Trop longtemps considérées comme rétives, voire « en retard », face aux processus de politisation, les populations paysannes voient ici leur rôle réévalué et l’on s’aperçoit qu’il existe une vie politique (paysanne et locale en l’occurrence) en amont de la Révolution française et que c’est à cette époque qu’apparaissent les principes de la démocratie libérale qui s’imposent au cours du xix e siècle.

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Antoine Cardi

Las Élites agrarias en la Península Ibérica, Ayer. Revista de Historia Contemporánea , n° 48, Asociación de Historia Contemporánea / Marcial Pons, 2002, 372 p. [dont 221 p. pour le dossier].

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Le numéro 48 d’Ayer, publié en 2002 par l’Asociación de Historia Contemporánea (Espagne), se consacre à l’étude des élites agraires dans la péninsule Ibérique au xix e siècle. Le choix d’un tel sujet suppose d’étudier la nature et la signification de leurs actions dans le cadre de l’état libéral qui se met en place à la fois au Portugal et en Espagne. Le fil directeur qui guide les articles rassemblés consiste à se demander si ces élites constituèrent un frein pour le développement du nouveau régime ou si, au contraire, elles participèrent à son instauration en se plaçant à la tête des mouvements libéraux.

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Les limites chronologiques de l’ensemble sont données par les articles de Bartolomé Yun Casalilla qui concerne le xviii e siècle et de Paulo Guimarães qui atteint 1926. Ainsi, les élites agraires sont étudiées sur un long xix e siècle, depuis les débuts de la crise de l’Ancien Régime jusqu’à ce que le libéralisme cède, dans les deux états péninsulaires, face à la montée des mouvements extrémistes et/ou militaristes. Ce siècle est caractérisé par ce que certains historiens espagnols ont appelé l’échec de la révolution industrielle et par la prépondérance de l’agriculture, d’où l’importance des élites agraires dans la politique des deux États. Leur accorder une place prééminente suppose de nuancer le rôle joué par la bourgeoisie dans la période du libéralisme. Cette problématique apparaît dans tous les articles présentés.

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Isabel Moll et Pere Salas définissent les élites agraires comme des groupes sociaux qui habitent des villes non industrielles ou de grands villages, avec la famille comme cellule principale, et qui jouissent d’une supériorité sur la communauté, malgré leur nombre moindre, par des moyens variées, tels que des privilèges ou l’exercice de fonctions importantes liées au pouvoir. Le fondement de leur richesse est la terre. C’est un concept flou qui englobe des réalités diverses et mal différenciées mais il est opératoire puisque l’on y rencontre, pour le cas péninsulaire, une catégorie sociale facilement perceptible et omniprésente.

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Maria Dolores Muñoz Dueñas (Université de Cordoue) ouvre le dossier avec « Pouvoir et prestige de la culture. Une sorte d’introduction » (p. 11-39). On y trouve toute une évocation de la bibliographie produite sur ce sujet. La chercheuse espagnole aborde aussi la conception des élites agraires comme des sujets historiques, leur liaison avec la notion de pouvoir et ce qu’un cultivateur représente au xix e siècle.

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Avec « La crise de l’Ancien Régime et la crise de l’aristocratie » (p. 41-57), Bartolomé Yun Casalilla (Université Pablo de Olavide de Sesville) défend le rôle de l’aristocratie dans le triomphe du libéralisme à travers la mutation de ses occupations, de ses idées et de ses effectifs. Ainsi, l’Ancien Régime aurait existé encore au xix e siècle tandis qu’apparaîtrait une nouvelle classe dirigeante regroupant des aristocrates et des bourgeois. L’auteur réalise un exercice d’histoire comparée en présentant le cas de l’Espagne parallèlement à celui de l’Angleterre. Ensuite on trouve « Les élites agraires dans la Galice libérale : tutelle politique et conservatisme foral de la fidalguia rentière » de Maria Jesus Baz Vicente (p. 59-84). La fidalguia galicienne n’y est plus caractérisée par son traditionalisme et son retard, mais par son adaptation au nouveau régime, son aptitude à tirer parti de la conjoncture (tels les désamortissements) et son administration libérale de la région.

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« La fin des bons temps de l’absolutisme : les effets de la révolution sur la maison des Cerralbo » (p. 85-126) constitue la contribution de Miguel Sanchez Herrero (ies, Barcelone) à ce dossier. Son étude se concentre sur l’adaptation de cette maison nobiliaire à la démocratie libérale du xix e siècle, un exemple concret de la trajectoire d’une de ces élites agraires qui constituent le sujet de ce recueil. Deux observations importantes en ressortent : l’abolition du majorat sert à payer les dettes accumulées en vendant le patrimoine de la maison ; la perte de pouvoir économique et politique des marquis de Cerralbo constitue la conséquence de la désintégration de leur patrimoine. Paulo Guimarães (Université d’Evora) avec « Le comportement stratégique des élites alentejanes face à la activité industrielle : quelques évidences à partir de la région d’Evora (1880-1926) » (p. 127-157) montre comment les élites agraires de l’Alentejo, menacées par un marché des biens agricoles orienté par l’industrie et par la formation de coopératives, s’est adapté à la nouvelle économie en développant des pratiques guidées par des critères capitalistes. Isabel Moll et Pere Salas (Université des Iles Baléares) – « Les petites élites agraires et leur participation à la vie politique pendant la seconde moitié du xix e siècle » (p. 159-183) – montrent des communautés marquées par une forte inégalité sociale et d’autres plus égalitaires. Ils constatent que les élites assimilent la mentalité bourgeoise ce qui modifie leur caractère agraire. Helger Adegar Fonseca (Université d’Evora) clôt le dossier avec « Le profil social de l’élite censitaire dans le Sud du Portugal : Alentejo au xix e siècle » (p. 185-221). Il dresse le portrait des élites de la principale région latifundiste du Portugal : richesse, vie quotidienne bourgeoise, attachement à la famille et la dynastie, éducation, philanthropie.

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Signalons en conclusion que ceci est le troisième numéro qu’Ayer publie sur la péninsule Ibérique considérée comme un ensemble cohérent capable de constituer un objet d’étude historique. Ce choix s’explique par la collaboration étroite qui existe entre les chercheurs espagnols et portugais, surtout en histoire contemporaine.

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Alberto Martin Gomez

Juan Carlos Garavaglia, Les Hommes de la Pampa, une histoire agraire de la campagne de Buenos Aires (1700-1830) , Paris, ehess-msh, 2000, 465 p.

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Ce livre de Juan Carlos Garavaglia, directeur d’études à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, est la somme de travaux publiés depuis 1985, augmentée de nouvelles interprétations. Il s’agit d’un beau livre de 465 pages comportant de fines illustrations : cartes, lithographies, reproduction de marques de bétail utilisées au xix e siècle, etc. Tout au long de ces pages, c’est une vision rénovée de l’histoire rurale du Río de la Plata colonial et des premières décennies post-coloniales qui nous est présentée. Le souci constant de l’auteur est de s’affranchir des idées reçues véhiculées par les conventions historiographiques. Le passé rural de la Pampa repose en effet trop souvent sur l’imagerie, d’une part, de la figure mythique du gaucho, l’homme chevauchant librement des espaces infinis, et d’autre part, de l’image des estancieros, ces grands propriétaires semi-féodaux. Juan Carlos Garavaglia ne nie pas l’existence de ces personnages mais il les recadre dans leur contexte économique et social, en insistant notamment sur les rôles des paysans pasteurs et labradores.

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Les sources utilisées au fil des chapitres sont variées : documents administratifs (archives générales des Indes, archives générales de la Nation, archives historiques de la Province, archives cartographiques, etc.), œuvres publiées de jésuites, rapports mensuels du consulat de Buenos Aires envoyés en Espagne sur l’état général des principales activités économiques du Río de la Plata, documents des tribunaux de Paix, lettres échangées entre administrateurs ou entre administrateurs et propriétaires d’estancias, récits divers, inventaires post mortem liés à des successions, registres administratifs coloniaux, recensements, dîmes, etc. Ces sources sont de qualité inégale. Elles sont donc constamment testées et recoupées afin de cerner au plus près une réalité souvent plus complexe qu’il n’y paraît au premier abord. L’analyse de la dîme en particulier pose des problèmes, tandis que les sources concernant la population ne coïncident pas avec les limites chronologiques de l’étude. Enfin, pour l’analyse du bétail, les sources ne permettent qu’exceptionnellement de faire la distinction entre les bovins, les ovins, les équins et les mulassiers. Toutes ces sources sont donc en permanence confrontées les unes aux autres afin d’en tester la fiabilité et d’en apprécier la portée scientifique exacte.

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L’ouvrage est découpé en neuf chapitres contenant chacun, en moyenne, une centaine de références bibliographiques utilement et clairement interprétées. Le premier chapitre, intitulé « La Pampa : une approche écosystémique » rappelle que cette prairie n’est pas totalement homogène, en dépit de l’interminable monotonie qu’elle a toujours suscitée auprès des voyageurs européens. L’analyse des cycles climatiques montre l’importance des sécheresses ici souvent plus dangereuses pour la stabilité des écosystèmes que les inondations. Ces sécheresses limitent l’augmentation des stocks d’animaux qui ne peuvent s’accroître de manière exponentielle sur de longues périodes. Ceci permet de relativiser l’importance souvent mythifiée du bétail. Par ailleurs, est posée la question de la frontière entre le domaine des Espagnols et celui des Indiens. Cette frontière est un lieu où se nouent des relations intenses entre deux sociétés. L’auteur fait un emprunt à l’analyse turnerienne de la frontière, non pas pour faire de la frontière l’origine d’une des plates-formes de l’individualisme et de la démocratie sur le modèle nord-américain, mais pour saisir le rapport entre « ouverture » et « fermeture » de l’offre des terres fertiles. Là encore, Juan Carlos Garavaglia ne nie pas la part de vérité qu’expriment les clichés habituels mais il les nuance : « Je ne voudrais pas intervertir les termes d’une conception traditionnelle et hagiographique qui considérait cette zone comme un désert et ses habitants comme des nomades sauvages et assassins pour refaire une histoire politiquement correcte en faisant passer les raids pour des expéditions pacifiques en quête de bétail. Il y avait là bel et bien deux sociétés qui s’affrontaient sans merci pour le contrôle d’un territoire, avec une cruauté dont l’histoire de l’humanité a usé avec une régularité tragique. Néanmoins, cela n’excluait pas l’existence de contacts intenses (échanges culturels au sens le plus large du terme) mais le choc final constituait la logique même de la relation entre les deux sociétés. Le plus fort finirait par exterminer sans pitié le plus faible » (p. 40).

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Le chapitre 2 intitulé « Hommes et Femmes » développe quelques aspects de la population de la campagne de Buenos Aires sans vouloir être une véritable étude de démographie historique. Sont abordées les questions des migrations internes, notamment depuis le Tucumán, des migrations entre ville et campagne, des indices ruraux de masculinité élevés et hétérogènes. Une étude très approfondie de la localité d’Areco permet de saisir avec finesse les mouvements migratoires tantôt limités à des hommes seuls et tantôt véritablement familiaux. En réalité, la très grande majorité de la population de la campagne vit dans le cadre d’un groupe familial. Les relations entre familles, groupes domestiques et unités productives sont analysées, faisant ressortir la complexité des catégories sociales, ethniques ou professionnelles. Le lecteur comprend bien le rôle de la population d’origine africaine, esclave ou libre, et les relations entre les puissants et leurs dépendants. En effet, les recensements évoquent généralement les « Espagnols », les « Noirs » et les « Indiens » sans parler des métis, à l’exception de celui de 1779. Ces recensements font appel à une classification par catégories socioprofessionnelles. En revanche, les documents criminels utilisent, eux, le terme de métis, tout du moins jusqu’à la fin du xviii e siècle. Par ailleurs, il faut dire que ces catégories évoluent dans le temps. Et d’une localité à une autre, les dénominations changent. Au terme de l’analyse, apparaît la complexité des situations : élever du bétail (figure de l’estanciero) et labourer la terre (figure du labrador) semblent bien être des activités plus complémentaires que contradictoires.

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Les rapports entre l’agriculture et l’élevage constituent le cœur de l’analyse du troisième chapitre tourné vers l’histoire économique du monde agraire. Juan Carlos Garavaglia affirme l’importance de la culture céréalière dans la vie économique de la campagne de Buenos Aires. Il ne passe pas sous silence les auteurs qui ont critiqué par le passé cette position (S. Amaral et J. M. Ghio). Actuellement, il existe un accord global de la communauté scientifique sur cette question, malgré quelques discussions sur des points secondaires. L’analyse de la dîme (dîme de blé, de maïs et d’orge), puis celle de la production agricole vue à travers les dîmes montrent qu’elles sont une chose et que la production agricole en est une autre. La question des céréales est presque exclusivement celle du blé puisque, au moins jusqu’à la fin du xviii e siècle, la production de maïs et d’orge n’a qu’un rôle secondaire. À cet égard, il faut rappeler un autre mythe historiographique de l’histoire rurale du Río de la Plata affirmant que la production céréalière est toujours limitée aux terres qui entourent la ville de Buenos Aires. Il est indiscutable, nous dit Juan Carlos Garavaglia, que vers les débuts du xviii e siècle, 70 % de cette production proviennent des environs de la ville. Mais en réalité, dès cette époque, on assiste à un processus de croissance de l’agriculture lent mais continuel dans les zones les plus éloignées de la ville, en particulier à Luján et à Areco. L’auteur met logiquement en doute les récits de certains voyageurs à propos des centaines de milliers d’animaux qui auraient parcouru les Pampas.

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Le chapitre 4 intitulé « Estancias, Chacras et Quintas » étudie les informations issues d’un échantillon de 400 inventaires après décès (1754-1815) afin d’analyser les unités productives, les formes d’exploitation et de propriété. L’objectif est de montrer davantage les liens entre agriculture et élevage et de tester l’hypothèses de la régionalisation. Deux zones clairement mixtes, consacrées à l’élevage et à la production céréalière, apparaissent : Areco et Luján. La question de la propriété est également abordée : la singularité de ce monde du Río de la Plata colonial tient au rôle non négligeable occupé par les producteurs agricoles non propriétaires de terres. Cette particularité doit être mise en relation avec la relative abondance des terres fertiles. Le chapitre cinq est consacré à la technologie agro-pastorale. L’image traditionnelle de la Pampa est celle d’un désert d’hommes et donc d’un désert de techniques, de savoirs, etc. C’est l’image d’un « monde productif sauvage ». Mais l’étude de l’évolution de la technologie et le problème des calendriers agricoles et d’élevage, des rendements et des exigences techniques de la main-d’œuvre montre une autre réalité. Dans les faits, la relative synchronisation des calendriers agro-pastoraux permettait à une partie de la population non stable, celle des journaliers migrants, de passer d’une activité à l’autre sans trop de tensions. Juan Carlos Garavaglia note au passage que cette image fausse de la pampa est une construction héritée de l’autosatisfaction et de la suffisance des années fastes de l’Argentine agro-exportatrice. Des auteurs tels que Sarmiento et Alberti ont contribué à cet auto-centrisme chronologique et régional, opposant de manière caricaturale l’Argentine capitaliste qui attire les investissements, les migrants européens, les modernisations, etc. au désert, au néant, au vide total qu’est le monde du Río de la Plata, et par extension le reste de l’Argentine.

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Marchés et prix font l’objet d’un chapitre spécifique (le chapitre 6) qui détaille le marché de l’approvisionnement de viande pour Buenos Aires et ses environs les plus proches mais aussi le marché lié à l’élevage de mules. Les activités des abattoirs et des usines de salaisons, le rôle des marchands de bétail, fournisseurs et éleveurs, ou encore le marché du cuir sont abondamment décrits. Vers la fin de la période étudiée, les problèmes liés à la restriction de la circulation monétaire, effective depuis la rupture avec le Haut Pérou minier, s’aggravent. Peu avant la dévaluation officielle du peso, beaucoup d’individus ont massivement investi leur argent dans les terres pour protéger leur capital. Du coup, cela a provoqué une augmentation considérable de leur prix. La question des relations entre les producteurs est abordée dans le chapitre 7 à travers l’évocation de quatre figures qui occupent le centre de la scène sociale et productive de la campagne : les pasteurs, les labradores, les agriculteurs et les hacendados (les petits producteurs indépendants de blé, de maïs ou d’orge sont connus sous le titre de labradores ; s’ils sont producteurs soit de blé ou de maïs et propriétaires de quelques troupeaux de bovins, de chevaux ou d’ovins, ils sont appelés pasteurs. Les moyens producteurs sont les agriculteurs et les grands producteurs, souvent propriétaires de grandes étendues, sont les hacendados). Ces quatre figures emblématiques ne sont pas des figures individuelles car, parler de pasteurs ou de labradores, c’est en réalité se référer à des familles ou des groupes domestiques qui vivent et travaillent en association, ne comptant que sur l’aide très mince de bras extérieurs au groupe. Une des clés économiques du succès des pasteurs et des labradores, dans le processus de production, était justement l’utilisation de la force de travail de leur groupe domestique, de même que celle des familles qui rentraient dans le cadre de leur réseau d’alliances ou de voisinage. L’auteur précise bien que la distinction entre ces différents acteurs n’est qu’analytique : dans la vie réelle et concrète, le passage d’une condition à une autre pouvait être possible dans le cours d’une vie.

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Les rapports de production sont analysés dans le chapitre huit. On observe différentes formes de réciprocité paysanne, les relations entre les paysans et les maîtres, les relations entre les entrepreneurs agraires et les travailleurs dépendants : esclaves, peones et journaliers. Le rôle de l’esclavage africain en tant qu’élément de régulation des rapports de production est mis en évidence. Le recoupement des sources d’information montre que les peones et les journaliers sont considérablement moins errants et « fainéants » que les autorités et les hacendados voulaient le faire croire. Et le gaucho est bien moins libre que l’ont dépeint les voyageurs européens. Enfin, le dernier chapitre (9) est centré autour de l’Indépendance et des deux premières décennies post-coloniales. On constate l’extension de la frontière et la réduction de l’offre de terres fertiles. En effet, le phénomène de l’offre « presque » illimitée, et sa fin progressive à mesure qu’avance le xix e siècle, est comparable, par plusieurs aspects, avec l’histoire de la frontière des États-Unis et du Canada.

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Au total, cet ouvrage est stimulant parce qu’il cherche à tester de nouvelles hypothèses et qu’il force le lecteur à remettre en cause des connaissances acquises. Les 465 pages de ce livre fourmillent de détails, d’analyses fines de documents relativement spécifiques qui entraînent un sérieux approfondissement des questions posées mais dont le lecteur non spécialiste ne perçoit pas a priori les enjeux. Ce n’est donc qu’au fil de la lecture que l’on comprend véritablement l’intérêt de présenter l’histoire rurale du Río de la Plata sous toutes ses facettes et dans ses moindres détails. Cette pléthore d’informations possède un second avantage, et il est d’importance : celui de nous immerger totalement dans le monde des hommes de la Pampa.

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Jean-Marc Fournier

Jacques-Guy Petit , (dir.), Une Justice de proximité : la justice de paix (1790-1958) , Paris, puf, coll. « Droit et justice », 2003, 332 p.

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L’idée révolutionnaire tendant à rapprocher du peuple l’exercice de la justice a connu une importante postérité avec l’institution des juges de paix. Les révolutionnaires entendent proposer, par l’intermédiaire de leur rapporteur Thouret, un projet de réforme du système judiciaire dans lequel la justice de paix, base de la nouvelle organisation, apparaît comme la fondation et la régénération d’une magistrature revivifiée par le suffrage populaire. Cette nouvelle légitimité permet d’attribuer à ces juges des compétences propres à remplir la tâche de proximité qui leur est assignée. À la fois juges de simple police, juges civils et juges de conciliation, les juges de paix connaîtront de nettes évolutions de certaines de leurs compétences au cours des changements successifs de régimes politiques. Situant la réflexion dans un ordre chronologique et thématique, les différents auteurs de cet ouvrage s’emploient à mettre en perspective trois dimensions de cette justice de paix : les dimensions sociale, juridique et politique.

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L’ouvrage fait d’abord apparaître comment, dans l’intention des constituants, et dès son établissement, le juge de paix est investi d’un rôle social, dont la conciliation des litiges apparaît l’expression la plus significative. Dans le monde rural, les affaires d’ivresse, d’insultes ou de violences légères relèvent moins de l’intérêt pécuniaire que de l’honneur, et le rôle compromissoire de ce type de justice est ici essentiel. Le xix e siècle marque l’apogée de cette justice ordinaire des petites affaires. Une cartographie de la répartition de la conciliation et des jugements fait apparaître, d’une région à l’autre, des disparités de traitement liées à l’évolution de la démographie, et au déplacement du contentieux local des cantons ruraux vers les cantons urbains (G. Rouet). À partir de 1880, les mouvements conjugués de la baisse de la conciliation et de la hausse du nombre de jugements éludent progressivement l’objet originaire du projet sans remettre en cause toutefois sa dimension sociale.

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Officier de police judiciaire, le juge de paix demeure ensuite, soulignent les auteurs, un acteur juridique traitant des affaires relatives à des droits de propriété foncière et qui, alors que naissent les premiers véritables conflits sociaux, tranche des litiges relatifs aux relations entre l’employeur et les employés n’hésitant pas à défendre les débiteurs de dettes alimentaires ou salariales (N. Liébaut). Il intervient également à titre de juge gracieux pour homologuer des actes de droit privé, ou encore, comme juge de police, en profitant du déclassement en contraventions d’une partie du contentieux délictuel sous la IIIe République.

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Jusqu’au début du xx e siècle, les justices de paix se distinguent enfin particulièrement par la place qu’elles occupent sur le terrain politique. Légitimés une première fois par le suffrage, les juges de paix bénéficient d’une présence significative au sein de la vie politique française grâce, d’une part, à la détention parallèle de mandats électifs dans les assemblées locales et, d’autre part, à leur rôle de surveillance de l’opposition politique par la rédaction de rapports transmis, via les procureurs, au ministère de la Justice (Jean-Claude Farcy). Mais à l’habitude des juges de paix d’appuyer la campagne électorale du candidat soutenu par le gouvernement, la IIIe République réplique en leur interdisant de se présenter aux élections locales, brisant ainsi leur influence paternaliste sur les justiciables. Le xix e siècle sera en fait une période mouvementée pour la justice de paix, victime des épurations successives à l’occasion de chaque changement de régime politique, victime aussi du recul de l’esprit de notabilité auquel tentera de corriger l’avènement du recrutement sur diplôme. Les origines sociales des juges de paix vont s’élargir : s’ils sont issus en majorité, à l’origine, de familles de propriétaires et d’hommes de lois, les sièges sont pourvus progressivement par des membres de la petite bourgeoisie commerçante. Cette évolution rapproche encore ce magistrat cantonal, souvent originaire du département ou des circonscriptions limitrophes de celle dans laquelle il exerce, de ses justiciables. Cette perspective méritocratique n’écarte pas toutefois une éventuelle consécration d’une longue carrière professionnelle ou politique. À titre d’exemple, Waldeck-Rousseau sera juge de paix jusqu’à l’âge de 78 ans.

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À partir de 1850, la densité démographique cantonale couverte par un juge de paix traduit clairement une disparité si l’on compare le chiffre des affaires traitées dans les campagnes, en baisse, et l’augmentation de celles accueillies dans les villes, en raison de l’accroissement du nombre d’habitants par juge. Si la conciliation préalable à ce que l’action soit portée devant la juridiction supérieure de département est rendue obligatoire en 1855, cette mesure ne permet pas d’enrayer le lent déclin de l’institution, parallèle à celui des cantons ruraux, la baisse de la population agricole réduisant inexorablement les contentieux.

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Cet ouvrage réunissant dix-huit communications et une importante bibliographie offre donc au lecteur une précieuse étude sur l’institution de la justice de paix. La démarche micro-historique à laquelle se livrent les auteurs, loin de réaliser le seul bilan d’un siècle et demi d’existence, présente en outre de nouvelles pistes de réflexion afin d’orienter les chercheurs dans leurs travaux (Sylvain Soleil et E. Chevallier). Rappelons en effet que si la réforme judiciaire de 1958 a supprimé la justice de paix, la révision constitutionnelle du 26 février 2003, relative aux jugements de proximité, pourrait lui assurer un nouvel essor.

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Philippe Jourdan

Michel Brunet, Le Curé et ses ouailles. La montée de l’anticléricalisme dans le département des Pyrénées-Orientales (1800-1852) , Canet, éditions Trabucaire, 2003, 173 p. 15 ?.

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Michel Brunet, spécialiste du xviii e siècle (voir le compte-rendu de son précédent livre, Les Pouvoirs au village. Aspects de la vie quotidienne dans le Roussillon du xviii e siècle, dans Histoire et Sociétés Rurales, n° 19, 1er semestre 2003, p. 301-302 par Yann Lagadec), s’attache dans ce petit livre à étudier une « étonnante mutation» : comment le département des Pyrénées-Orientales (formé de la province du Roussillon et d’une petite partie du Languedoc) passe d’une périphérie contre-révolutionnaire à l’appartenance au Midi rouge ?

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Au xviii e siècle, le Roussillon est une province ultramontaine, qui n’a jamais été rattachée au clergé du royaume, qui logiquement, refuse en masse la constitution civile du clergé (85 % des curés roussillonnais sont réfractaires et nombre de petites gens passent la frontière). Cette fracture, bien connue des historiens, déstabilise l’équilibre des communautés paroissiales, mais ce que montre Michel Brunet, c’est que le concordat voulu par Napoléon ne résout pas cette question, bien au contraire. Dans la première moitié du xix e siècle, les manifestations d’anticléricalisme sont très nombreuses : charivaris, pétitions, curés chassés de leur presbytère en 1830 et 1848… Trois axes semblent déterminants pour saisir cette mutation.

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D’abord, la tourmente révolutionnaire a laissé des séquelles matérielles qui entravent la restauration religieuse : nombre de presbytères ont été vendus comme biens nationaux, et l’encadrement clérical reste longtemps insuffisant (en 1820, l’évêché recense 254 prêtre en activité, mais âgés, alors qu’il estime les besoins à 388). L’amalgame entre les prêtres constitutionnels soutenus par le préfet et les prêtres réfractaires mis en avant par un évêque revanchard (sans compter ceux qui restent en Espagne par hostilité à l’Usurpateur…) suscite quantité de querelles. L’évêque de Carcassonne, Mgr de Laporte, s’acharne contre les anciens jureurs, et les réfractaires comme les nouveaux prêtres professent un légitimisme aussi ardent que maladroit : le vicaire de Collioure impute même la raréfaction de la sardine à la chute de Charles X ! Leur haine de Louis-Philippe les amène à refuser de bénir le drapeau tricolore, et les pousse même à conclure une alliance contre-nature avec les républicains de François Arago.

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Les questions d’argent occupent une grande place dans le rapport entre les communautés et leurs pasteurs. On sait que, par souci d’économie, le concordat a prévu que la masse du clergé se composerait de desservants, médiocrement payés (500 francs au début de la période étudiée). Le reproche le plus fréquent fait au clergé est celui de la cupidité, et d’aucuns, pour arrondir leurs émoluments, font chèrement payer leurs services : en 1825, une émeute éclate à Saint-Pierre-dels-Forcats, parce que l’enterrement d’un indigent s’est fait sans le concours du curé qui exigeait pour cela la somme de 18 francs. D’autre part, l’évêque fait pression sur les municipalités pour qu’elles accordent un supplément de traitement à leur pasteur. En vertu du principe décideur-payeur (p. 55), celles-ci cherchent à imposer le candidat de leur choix.

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Enfin, dernier point fort bien exposé (p. 98-109), le clergé veille à appliquer désormais l’orthodoxie religieuse la plus rigoureuse avec une « intransigeance pastorale nouvelle » : refus de sacrement, interdiction de la musique à l’église, suspicion à l’égard des dévotions populaires. Ainsi, l’évêque et le préfet, pour une fois d’accord et poursuivant en cela les efforts entrepris au siècle des Lumières, cherchent à prohiber les manifestations les plus festives de la piété populaire : pèlerinages locaux, mises en scènes de « mystères », processions de pénitents et autres « habitudes espagnoles ».

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Michel Brunet insiste donc à bon droit sur l’idée que l’anticléricalisme se noue au sein de la communauté des fidèles. Le concordat en fonctionnarisant les curés, en les rendant totalement dépendants des évêques (devenus de véritables préfets violets), a désacralisé le statut du prêtre paroissial. Son intransigeance pastorale qui lui aliène une partie de ses ouailles peut être alors interprétée comme la volonté de récupérer le prestige ainsi perdu. Il aurait été aussi sans doute intéressant de développer davantage la question de l’intégration de la périphérie roussillonnaise dans l’ensemble du Midi rouge (p. 111-113), et plus largement dans le cadre national, et de voir comment le concordat, formidable instrument de centralisation et d’uniformisation, y a contribué : le clergé rural, en cessant d’être un défenseur de l’identité catalane, n’est-il pas devenu étranger à la communauté dont il a la charge ?

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Autres regrets : une mise en page pas toujours irréprochable (voir p. 49), l’absence de carte, une bibliographie fort succincte et des sources peu diversifiées (l’auteur s’appuyant presque exclusivement sur la police des cultes, série V des archives départementales : qu’en est-il des archives diocésaines ?).

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Vincent Petit

François Ploux, De Bouche à oreille. Naissance et propagation des rumeurs dans la France du xix e siècle , Paris, Aubier, « Collection Historique », 2003, 290 p., 22 ?.

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Après avoir publié à la Boutique de l’Histoire en 2002 sa thèse de doctorat, sous le titre Guerres paysannes en Quercy : violences, conciliations et répression pénale dans les campagnes du Lot (1810-1860) – ouvrage dont nous avons rendu compte dans le n° 18 d’Histoire et Sociétés Rurales –, François Ploux s’est intéressé à un objet historique fort difficile à saisir : la rumeur ou, plus exactement, les « fausses nouvelles » (pour employer le terme retenu par les autorités au xix e siècle). Le champ chronologique reste le même : un « premier xix e siècle » qui s’étend des derniers temps du Premier Empire jusqu’à l’aube de la IIIe République, autrement dit une soixantaine d’années au cours desquelles la France peine à se stabiliser politiquement, se modernise cahin-caha et intègre progressivement les couches populaires (tout particulièrement les masses rurales, alors majoritaires) à une vie culturelle unifiée. En effet, si François Ploux élargit ici le champ géographique de ses investigations, pour adopter un point de vue national, il est toujours beaucoup question dans son propos de la France rurale, et même des France rurales. Et il en est question selon une approche anthropologique qui mêle, encore une fois avec bonheur, étude des mentalités, des représentations, de « l’imaginaire social », et plongée dans les réalités sociales.

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La rumeur est un « bruit » (une nouvelle, un élément d’explication), généralement faux, qui circule dans le public de bouche à oreille. Elle est avant tout l’expression d’une croyance, mais aussi une sorte de moyen d’information, et un révélateur social de premier ordre. Suivant la voie indiquée par Alain Corbin (pour qui il ne peut y avoir d’étude sérieuse de la paysannerie du premier xix e siècle sans analyse de la rumeur), et prolongeant au xix e siècle le chantier ouvert par Georges Lefebvre sur la Grande Peur de 1789, François Ploux est allé à la recherche d’archives susceptibles d’éclairer un objet par définition oral. Il s’est essentiellement arrêté sur les rapports des représentants locaux de l’État (préfets et sous-préfets, magistrats du parquet, officiers de gendarmerie), qu’il est allé consulter tant aux Archives nationales que dans les fonds départementaux. L’ampleur nationale du corpus et le pittoresque des contenus ne doivent pas masquer les limites de ce type de sources, limites que l’auteur reconnaît bien volontiers. Les rapports officiels, en effet, ont tenté de saisir un phénomène par nature dynamique : ils en donnent donc une vision appauvrie. En outre, leur point de vue est bien étroit, puisque les autorités se souciaient surtout du maintien de l’ordre et de surveillance politique. Leurs écrits ne permettent donc pas d’aborder les rumeurs qui font et défont les réputations privées (si importantes au sein des communautés rurales), ni même celles qui proviennent des faits divers. Mais, comme le montre de façon convaincante François Ploux, la période 1814-1870, période agitée qui a vu se succéder des régimes à l’enracinement problématique, a été une forme d’âge d’or pour la rumeur subversive d’ordre politique : tandis que le souci d’informer et les moyens d’information se modernisent plutôt lentement, la rumeur délaisse le domaine du merveilleux, sans être encore investie par le fait divers : elle se colore donc préférentiellement de politique. Bien mieux, elle prolifère en la matière, et la production archivistique est donc suffisamment riche pour que l’historien y trouve son miel, surtout s’il est armé, comme François Ploux, de grilles de lecture empruntées aux sociologues, tant nord-américains (T. Shibutani, G. W. Allport, L. J. Postman) que français (J.-B. Renard, V. Campion-Vincent).

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L’ouvrage se divise en deux parties. La première, intitulée « La dynamique de la rumeur », s’intéresse plus à la forme qu’au fond, car elle dissèque les modes d’éclosion et de propagation des rumeurs. La seconde, intitulée « Rumeur et politique : les imaginaires du bonapartisme », met plus nettement l’accent sur le contenu, en privilégiant les rumeurs à relents bonapartistes. Les « faux bruits » se rapportant directement ou indirectement à l’Empereur, au roi de Rome puis au Neveu ont tenu une grande place dans l’effervescence « rumorale » des décennies considérées. Surtout, elles ont joué un rôle non négligeable dans la formation du bonapartisme populaire dans les campagnes. Autant de raisons qui militent effectivement en faveur d’une étude approfondie. En outre, l’auteur s’inscrit avec pertinence dans le courant de l’historiographie actuelle qui, au plus grand plaisir des spécialistes du xix e siècle socio-culturel, s’intéresse moins au champ du Premier Empire lui-même (tant labouré par des légions de nostalgiques) qu’à la postérité de cette époque héroïque (on pense notamment aux travaux de Nathalie Petiteau).

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Dans la première partie de l’ouvrage, l’auteur, se fondant sur l’idée (parfaitement recevable) que la rumeur est un moyen de pallier un manque de nouvelles fiables, démontre qu’entre 1814 et 1870, il y a toujours eu pénurie relative d’information. Malgré de substantiels progrès dans la diffusion d’informations en provenance de Paris, de larges secteurs de la France rurale restent, à la fin du Second Empire à l’écart de la nouvelle civilisation de l’information (largement fondée sur l’écrit, et l’acculturation). François Ploux le montre en étudiant notamment, avec soin et précision, les délais d’acheminement des nouvelles à partir de la capitale. Et il illustre sa démonstration en étudiant la diffusion de la nouvelle de l’assassinat du duc de Berry (en 1820), décrivant au passage comment les autorités retenaient et filtraient l’information en fonction de leurs intérêts. C’est ainsi que le préfet du Rhône connaît la nouvelle de l’assassinat très tôt, grâce au télégraphe Chappe, mais en retarde la publication jusqu’à l’arrivée de la malle-poste partie de Paris le lendemain de l’événement ; il veut pouvoir prendre toutes les mesures nécessaires au maintien de l’ordre. Or, au sein des masses populaires, la soif d’information était grande, en ces temps politiquement troublés où la grande presse, d’ailleurs médiocrement libre, était peu accessible : les rumeurs ont eu pour fonction, sur le moment, de rassurer et, à plus long terme, d’intégrer les masses rurales au débat politique. Ces rumeurs étaient généralement de fausses nouvelles, mais elles avaient leur cohérence, que les autorités et élites de l’époque saisissaient d’ailleurs mal, aveuglées par leur perception du peuple comme une « classe-objet ». Dans le cas de l’assassinat du duc de Berry, la rumeur porte sur les mobiles de l’assassin (fort mal éclairés par les publications officielles). L’assassin était un ouvrier-sellier nostalgique de l’Empire : la rumeur populaire, quoique multiple en ses versions, ne veut voir dans l’acte de ce Louvel qu’une vengeance personnelle, celle d’un homme outragé par le duc lui-même, soit en tant qu’ancien soldat de Napoléon, soit en tant que mari (ou frère : le neveu de Louis XVIII était très volage). Autrement dit, la rumeur réinterprète l’événement en fonction des codes culturels populaires de l’époque, mettant la « question d’honneur » au centre de tout – cette question si importantes pour les paysans du Lot que François Ploux a naguère étudiés.

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Si le contexte général des modes de diffusion de l’information a été propice, entre 1814 et 1870, à la floraison des rumeurs, la production de « fausses nouvelles » a connu des pointes : François Ploux distingue huit « poussées rumorales » successives, liées à des situations de crise aiguë pour le pays : périodes de tension politique (ainsi en 1819-1820, avec l’offensive ultra, ou en 1848 avec la grande peur des propriétaires ruraux face aux « partageux »), crises des subsistances (qui ne disparaissent qu’à la fin du xix e siècle), épidémies de choléra, approche d’une guerre, etc. Ces situations de crise étaient d’autant plus propices à l’éclosion de rumeurs que celles-ci étaient en général pessimistes, et fournissaient des explications quand les événements, traumatisant jusqu’aux profondeurs du pays, restaient, pour le Français de base, mystérieux ou mal compris. Ressortaient alors de vieux réflexes, conservés du temps de l’Ancien Régime : le messianisme politique (l’attente d’un Sauveur, d’un roi-nourricier), la dénonciation des accapareurs de blé (« Pacte de famine ») ou encore la chasse aux empoisonneurs et autres brigands qui ont été « vus ». Mais les « faux bruits » du premier xix e siècle étaient marqués du sceau de la nouveauté politique, l’essentiel des contenus tournant autour de la peur qu’avaient les paysans de voir remises en cause les acquisitions de biens nationaux et de voir se rétablir l’Ancien Régime.

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Cependant, la temporalité des rumeurs était tout aussi complexe que sa géographie, et la situation de crise en elle-même ne suffisait pas à faire naître une vague de « faux bruits ». C’est ainsi que la deuxième épidémie de choléra, en 1849, ne donne pas lieu à une éruption de rumeurs telle que celle constatée en 1832. Se pose donc la question de la naissance de la rumeur. Les autorités, dont la légitimité n’a jamais été pleine et entière durant cette période, y voyaient volontiers la marque de menées souterraines d’opposants divers, intéressés à semer l’alarme et le désordre dans des populations qui, sinon, auraient été (selon ces mêmes autorités) dévouées au pouvoir. L’implication de sociétés secrètes républicaines n’est pas toujours démontrable, mais elle est plus que certaine, ainsi lors du désormais bien connu épisode du recensement fiscal de 1841, qui, mal compris car mal présenté, donna lieu à la rumeur d’un nouvel impôt sur le linge et même à des émeutes (dans le Midi). De même, les notables royalistes ont œuvré pour attiser la peur des « partageux » dans les régions de céréaliculture du Bassin parisien, en 1848. Les opposants jouaient sur du velours, car les masses rurales ajoutaient foi aux rumeurs : sous la Restauration, au moindre bruit qui annonce le retour de Napoléon, on se précipite pour se marier (par peur de la conscription) ; en 1841, on cache son linge. Les exemples, souvent assez savoureux, que François Ploux donne de cette « crédulité », sont éclairants. Mais, de même que les plaisantins qui lançent une rumeur pour se gausser de l’effroi provoqué, les éventuels manipulateurs ne pouvaient réussir que s’ils utilisaient le registre traditionnel de la rumeur rurale, réactivaient des peurs latentes, que si les destinataires du « bruit » se sentaient concernés et, donc, le répercutaient. Si toutes ces conditions étaient réunies, la fausse nouvelle progressait très rapidement, quoique de façon informelle : jusqu’à 5 km/h dans le Calvados, en juillet 1848, dans le cadre d’une panique à propos de l’arrivée du supposés « brigands » ou « partageux ». Au reste, on voit aussi, à travers cet exemple, que la propagation de la rumeur échappait vite à ses instigateurs, pour peu qu’il y en ait eu…

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Stimulante également est la lecture des pages que François Ploux consacre aux « pourvoyeurs » de la rumeur et aux lieux où elles s’amplifiait et se transmettait. Au rang des premiers, on compte toutes les catégories de population mobiles, qui servaient d’intermédiaires plus ou moins professionnels entre les communautés rurales et l’extérieur : mendiants et vagabonds (que l’on nourrissait à condition qu’ils racontent des choses intéressantes), colporteurs et autres marchands ambulants, conducteurs de diligence (puis de train), voyageurs de commerce, paysans venus à la ville pour affaires, étudiants, soldats, ouvriers migrants (cf. les fameux maçons du Limousin), simples voyageurs : ces gens véhiculaient, soit eux-mêmes, soit par courrier, des « bruits » qu’ils recueillaient ça et là, c’est-à-dire dans les lieux de sociabilité (cabarets, foires, ateliers, lavoirs, etc.). Exemples à l’appui, François Ploux les faire revivre avec un bel entrain et un goût certain de l’épaisseur humaine.

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Quant aux rumeurs « bonapartistes », étudiées du point de vue de leur contenu et de leur chronologie, elles intéressent évidemment surtout l’historien des cultures politiques. Notons en tout cas que toutes ces rumeurs dénotent, à peu près partout dans le pays, un profond attachement aux acquis fondamentaux de la Révolution française. Le Napoléon idéalisé, figure mythique de celui qui est « tombé à gauche » en 1815, est, sous la Restauration, le héros magnifié par les récits des vétérans, le héros que la rumeur publique annonce sans cesse sur le retour pour venir empêcher le possible rétablissement de l’Ancien Régime, ce rétablissement anticipé de façon réitérée par diverses rumeurs, et si angoissant pour la petite et moyenne exploitation paysanne. Ce Napoléon passait pour avoir surmonté la mort. En tout cas, il se réincarne dans Napoléon III, non moins idéalisé. François Ploux prend notamment l’exemple des campagnes charentaises, anticléricales, mais bonapartistes. Le Neveu est vu comme l’Empereur des petits exploitants agricoles, qui les protège à la fois contre l’esprit de revanche des notables traditionnels (noblesse, clergé) et contre les « partageux ». Dans ces campagnes, on s’inquiète tout autant des rumeurs d’émeutes dans les grandes villes que des menées supposées d’un évêque nostalgique de la dîme. Quand cela va mal, on croit l’Empereur circonvenu (voire physiquement menacé) par les élites traditionnelles. Les autorités entretiennent cet état d’esprit, s’efforçant de masquer la réalité d’une collusion entre le régime et les notables (au moins jusqu’en 1859). Cette approche du « Napoléon du Peuple » à travers la question des rumeurs est d’un grand intérêt, car il s’agit d’un problème historiographique important levé dès l’époque par Karl Marx, qui s’interrogeait sur le soutien des masses paysannes à Louis-Napoléon Bonaparte. Il resterait à poursuivre la réflexion pour éclairer comment ces mêmes masses paysannes ont été conquises par la République des Gambetta et autres Ferry…

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Jean-Louis Lenhof

Rita Aldenhoff-Hübinger, Agrarpolitik und Protektionismus. Deutschland und Frankreich im Vergleich, 1879-1914 , Göttigen, Vandenhoeck und Ruprecht, 2002, 257 p.

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Étude comparative des politiques agricoles allemande et française, l’ouvrage de Rita Aldenhoff-Hübinger porte sur une période cruciale pour l’agriculture de ces deux pays. Ils sont confrontés au début du processus d’industrialisation de l’agriculture et à la naissance d’un marché agricole mondial (Argentine, Amérique du nord, etc.). Ces phénomènes menacent à long terme le cœur même de leur économie agricole mais aussi les entraînent à court terme dans des crises successives. Or, dans les deux pays cette situation pouvait conduire à une perte de légitimité du système politique. L’auteur s’interroge sur les fondements et les conditions qui ont mené les dirigeants des deux pays à élaborer une politique agricole protectionniste avec ses conséquences socio-politiques. L’étude se divise en quatre chapitres qui abordent : la concurrence mondiale des produits agricoles, le rôle des groupes de pression agricoles, le poids de l’agriculture dans les contextes nationaux et enfin les politiques agricoles menées pour répondre à la crise.

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La période étudiée est marquée par l’éveil des pays neufs et la concurrence de leurs produits agricoles devient vite un prblème pour les pays européens. La révolution du commerce mondial est rendue possible par la réalisation de plus du tiers du réseau ferroviaire dès 1880 en Amérique du nord, en Argentine, en Russie et dans les Indes orientales britanniques ce qui leur permet d’exporter leurs céréales et autres produits agricoles vers les pays européens.

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L’étude des congrès internationaux d’agriculture de 1889 à 1913 permet de mettre en évidence les questions qui agitent le monde agricole, ou du moins ceux qui prenaient alors la parole, à savoir les grands propriétaires, les techniciens, les vétérinaires ; le cultivateur lui-même n’était pas représenté et ne détenait pas le pouvoir dans les organisations qui étaient censées le représenter. Ces congrès réfléchissent à une ébauche de solution à la crise. Le premier congrès international d’agriculture se tient à Paris en 1889 dans le cadre de l’Exposition universelle ; il y en eut une dizaine jusqu’en 1914. Or, jusqu’en 1895 et après 1907, ces congrès envisagent de résoudre prioritairement les difficultés agricoles par des mesures techniques et financières, tandis que ceux qui se déroulent entre 1896 et 1903 mettent en avant des solutions protectionnistes.

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Les premiers congrès internationaux d’agriculture débattent des possibilités d’une politique de modernisation incitative, en particulier sur les mesures à prendre pour favoriser la mise en place d’un système de crédit agricole. Devait-on suivre le modèle allemand, le modèle italien ? Les interrogations portent aussi sur les assurances (incendie, épidémies). Les problèmes abordés « oublient » les paysans et il faut attendre la veille de la guerre, quand l’exode rural inquiète les classes dirigeantes, pour que ces congrès évoquent les conditions nécessaires qui rendrait le travail agricole attractif et et permettrait d’enrayer la fuite des bras.

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Rita Aldenhoff-Hübinger met l’accent sur les similitudes entre les deux pays pour montrer les relations entre l’agriculture et la politique de 1879-1880 à 1914, similitudes peu connues dans ce secteur d’activité. En 1906-1907, la France et l’Allemagne sont dans une situation comparable avec une industrialisation croissante et le maintien d’un secteur agricole important sur le plan économique, mais aussi politique, avec 37 % de la population active en Allemagne et 43 % en France. Les différences sont bien connues : une urbanisation et une démographie moins dynamique en France, deux régimes politiques nettement différents. Toutefois, l’auteur remet en cause certaines idées reçues. En effet, à l’époque et bien souvent chez les historiens actuels, on oppose la « démocratie rurale » française et les grandes propriétés allemandes « féodales ». Cette opposition est une perception politique. La réalité économique est plus complexe et nécessite de nuancer.

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Les recensements agricoles de la fin du xix e siècle montrent une grande proximité en chiffres absolus et relatifs en ce qui concerne la taille des propriétés agricoles et des exploitations. L’idée reçue vient du fait qu’en France la répartition est assez égale sur tout le territoire alors qu’en Allemagne les grandes propriétés sont concentrées en Prusse et en Mecklembourg et comme à l’époque le Second Reich est assimilé à la Prusse… Toutefois, cette idée reçue, qui revient à nier la structure agraire de chaque pays, s’explique par le système politique et le comportement qui en découle. En France, la grande propriété foncière d’origine nobiliaire reste importante et encadre une grande partie des paysans ; pour que la République gagne à elle cet ensemble de paysans, il lui faut les protéger de la crise agricole, d’où une politique protectionniste.

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Dans les deux pays, la politique agricole doit tenir compte des organisations agricoles naissantes qui exercent une pression forte dans le sens du protectionnisme, mais l’auteur présente bien dans le quatrième chapitre le lien entre politique agricole protectionniste et système politique. La politique protectionniste en matière agricole se veut dans un cas le reflet d’une « féodalisation » et dans l’autre d’une « républicanisation ». En Allemagne, le protectionnisme est le résultat d’une pression « d’en haut » venant des patrons de l’industrie et des grands propriétaires terriens qui veulent un développement à l’abri de leurs frontières ; en France, le protectionnisme est le résultat d’une pression « d’en bas » (campagnes de presse, pétitions, réunions publiques, etc.). Pour aboutir au protectionnisme, les deux pays emploient deux méthodes différentes : en France une politique de très forte protection douanière (1889/1894) et en Allemagne une politique de traités de commerce aboutissant au même résultat. Le tarif Méline (1892) se veut une arme contre la concurrence d’outre-mer (Amérique du nord principalement) mais aussi pour la démocratie rurale ; tout est codifié afin d’éviter que les grands propriétaires n’en profitent. Les agriculteurs français obtiennent une législation douanière spécifique. En Allemagne, la politique du chancelier Caprivi s’appuie sur des traités de commerce avec les pays d’Europe centrale, la Belgique et les Pays-Bas et concerne aussi bien l’industrie que l’agriculture.

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La période suivante est celle d’une consolidation et d’une révision des politiques précédentes en matière agricole. L’auteur souligne le parallèle étonnant entre les deux pays, car les mesures prises appartiennent à l’arsenal de mesures habituelles dans des pays ayant un passé « mercantiliste ». Le résultat est, qu’à la veille de la Première Guerre mondiale, les deux pays présentent un protectionnisme agricole à un niveau équivalent et élevé puisque en 1913 les taux pour l’Allemagne varient de 27 à 29 % et pour la France de 27 à 31 %. Pendant ces décennies, la structure agricole (économique et sociale) n’a pas changé. Si on prend deux exemples de l’influence de l’État sur les structures agricoles : les chambres d’agriculture en Prusse et les caisses de crédit agricole en France, on constate que l’on reste dans un schéma où, en Prusse, les mesures nécessaires à la modernisation sont prises par en haut et, en France, la volonté de modernisation est bloquée par la partie conservatrice de la base dans certaines régions où l’influence de l’Église est forte. Cette affirmation de l’auteur demanderait à être nuancée car l’exemple breton contredit cette affirmation ; bien des initiatives modernes techniquement ont été prises par des éléments politiquement conservateurs qui s’appuyaient sur l’Église.

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Les transformations du commerce agricole mondial du dernier xix e siècle ont posé non seulement un problème social mais aussi politique. L’exemple comparatif France / Allemagne montre que les politiques menées sont des réponses similaires à un processus de bouleversement économique commun à toute l’Europe. Rita Aldenhoff-Hübinger va jusqu’à affirmer que cette politique agricole de la fin du xix e siècle annonce la politique agricole commune de l’après 1957. Il faudrait pour le moins prendre en compte les bouleversements économiques, sociaux et politiques intervenus depuis le début du xix e siècle, mais c’est une autre étude !

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Au total, il s’agit un ouvrage solide et clair qui remet bien en perspective les politiques agricoles nationales de deux pays européens confrontés aux productions agricoles des pays neufs.

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Jacqueline Sainclivier

Jean-Claude Farcy et Alain Faure, La Mobilité d’une génération de Français. Recherche sur les migrations et les déménagements vers et dans Paris à la fin du xix e siècle , Paris, Institut National d’Études Démographiques, 2003, 591 p., 35 ?.

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Cet ouvrage, fruit d’une recherche menée depuis 1990 à partir des archives de la conscription militaire, renouvelle l’approche du phénomène migratoire. Ses auteurs proposent en effet une étude des différentes facettes de la mobilité dans la France de la fin du xix e siècle : migrations provinciales vers Paris, mobilité dans les provinces, mobilité des provinciaux et des Parisiens dans la capitale. Ce travail est donc au centre des problématiques actuelles de l’histoire des villes comme de l’histoire des campagnes.

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Il repose sur un constat : les sources utilisées jusqu’à présent dans l’étude de la mobilité ne conduisent qu’à des photographies de ces mouvements. L’enjeu de la recherche est donc de proposer une analyse longitudinale qui rende compte des déplacements des individus dans le temps et dans l’espace tout en les mesurant. Par l’indication des adresses successives et des condamnations pénales des conscrits, les registres matricules du recrutement militaire offrent une source privilégiée pour l’étude du continuum des hommes mais également pour l’étude de l’insertion des migrants dans la ville.

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L’ouvrage se divise en quatre parties. La première présente l’échantillon des lieux et des hommes étudiés :

  • dix départements, représentatifs de l’aire géographique au sein de laquelle Paris renouvelle sa population, mais aussi cadres d’étude privilégiés de l’exode rural, décrits dans leurs spécificités démographiques, économiques, sociales ;

  • dix arrondissements aussi bien en périphérie que dans le centre de Paris et l’ensemble des communes suburbaines de la Seine ;

  • 48 000 conscrits répertoriés selon les données fournies par les listes de tirage au sort : profession à 20 ans, lieu de naissance, degré d’instruction, situation familiale, taille, motif d’exemption (maladie), renseignements qui sont croisés afin d’obtenir un tableau tant social, qu’anthropologique et culturel de ces conscrits.

La deuxième partie, la plus importante (180 pages), analyse les modalités des déplacements dans les départements de province. Elle interroge l’idée de campagnes marquées par la sédentarité et la notion même d’exode rural dont la charge dramatique est le reflet de la vision des contemporains inquiets face à une société mobile tant socialement que géographiquement. Elle montre les diversités des mobilités et des migrations que les auteurs analysent selon trois axes principaux : Où partent les migrants ? Pourquoi partent-ils ? Comment arrivent-ils et pour combien de temps s’installent-ils en ville ?

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Les registres matricules, parce qu’ils permettent d’appréhender l’ensemble du parcours résidentiel du conscrit, témoignent d’une stabilité forte chez les provinciaux : plus du tiers des conscrits resteront dans la même commune que celle de leurs parents. Cette stabilité est-elle la même dans les départements plus urbanisés ? L’éventail de l’échantillon permet de constater que, si le taux peut varier, l’enracinement local reste important, même en ville. Néanmoins, il ne faut pas négliger une mobilité résidentielle urbaine que le manque de précision dans la notation des adresses des conscrits interdit de mesurer. Corollaire à cette stabilité, la mobilité locale s’inscrit dans une aire définie par les cantons limitrophes de celui de recrutement. Les conscrits de province restent donc fidèles à la région où ils ont grandi et quand ils bougent, c’est avant tout dans leur département d’origine.

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Qu’en est -il de l’émigration ? Les données fournies par les registres matricules soulignent que l’émigration vers Paris est minoritaire (seul un peu plus d’un émigré sur trois prend le chemin de la Seine) et surtout spécifique. Elle est composée en majorité de citadins et d’hommes originaires des communes dotées de fonctions administratives, reflet des emplois liés à la fonction tertiaire offerts par la capitale ; elle est le fait des employés de commerce et des professions libérales, souvent plus instruits et qui migrent afin d’acquérir une expérience professionnelle ou dans la perspective d’une ascension sociale. C’est pourquoi cette émigration n’est définitive que chez six émigrés sur dix. Les registres matricules fournissent un outil indispensable pour mesurer cette émigration temporaire vers la capitale. L’émigration ne se fait pas seulement en direction du département de la Seine mais de manière privilégiée vers les villes (dans trois cas sur quatre). Ces chiffres reflètent un réel mouvement d’abandon des campagnes mais l’étude montre également que le conscrit, quand il ne quitte pas sa région mais émigre, le fait vers une zone rurale. Point important : il existe également un mouvement de la ville vers la campagne (20 % des conscrits originaires d’une petite ville ont quitté le milieu citadin). On perçoit bien la diversité des formes de mobilité et des migrations provinciales que l’on ne peut réduire à l’exode rural.

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La troisième partie étudie les déplacements des recrues de l’agglomération parisienne en tentant de cerner leur spécificité. L’étude de la succession des adresses contenues dans les registres matricules met en évidence la forte mobilité des Parisiens – ils effectuent en moyenne entre quatre et cinq déménagements au cours des 25 ans pendant lesquels nous les suivons – circonscrite, dans neuf cas sur dix, à la capitale et très souvent à un quartier (l’arrondissement ne faisant jamais office de frontière pour ces conscrits). La stabilité était donc rare à Paris à la fin du xix e même si en règle générale les conscrits, à 20 ans, demeurent chez leurs parents. Qu’en est-il des conscrits de la banlieue ? Quelle est l’influence de la capitale sur leurs déplacements ? Quand ils bougent, ils le font vers la province mais surtout vers Paris. Il y a donc à l’évidence une forte attraction de la capitale sur les communes suburbaines. Cependant, il existe en banlieue un fort enracinement communal, facteur d’une stabilité que l’on ne retrouve pas à Paris. On est loin de l’image d’une banlieue-carrefour, secouée par de nombreuses migrations. L’étude des déplacements des conscrits montre en l’occurrence que ceux-ci se dirigent rarement vers une autre commune de la banlieue : si la commune avait une forte emprise sur les conscrits, les limites de la banlieue semblent au contraire, comme celle de l’arrondissement à l’échelle de Paris, ne pas être des frontières.

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Dernier objet de cette étude et aussi celui pour lequel la source utilisée fournit des données rarement exploitées et un regard original, à travers l’étude de la domiciliation, de la mortalité et de la criminalité : l’insertion du migrant et son devenir dans la capitale, la question étant également de savoir s’il a un comportement différent des natifs de Paris. Le migrant est beaucoup moins mobile que le Parisien d’origine, signe, à nouveau, de la volonté des migrants de s’établir afin de faire carrière. Cette mobilité profite à la banlieue puisque 35 % y font halte. Cette stabilité n’est-elle pas le signe d’une volonté d’enracinement, le cadre communal de la banlieue s’y prêtant particulièrement ? L’enracinement est-il moindre dans Paris ? La présence de points d’ancrage spécifiques nés des solidarités régionales à l’intérieur de la capitale laisserait penser le contraire. Pourtant la comparaison des adresses successives des migrants montre que la nécessité de s’enraciner implique celle de se fondre dans la ville et donc de se disperser.

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Les données fournies par les registres matricules permettent de cerner la diversité des déplacements dans la France de la fin du xix e siècle alors touchée par une grave crise agricole. L’image d’une croissance démographique de la capitale due à une émigration de la misère apparaît caricaturale. L’émigration vers la Seine et plus généralement vers la ville est surtout le fait d’hommes jeunes, de bonnes conditions physiques et intellectuelles. Autre idée remise en question par cette étude : l’existence d’étapes intermédiaires dans le parcours du migrant. Elles sont rares et caractérisent en fait la migration des familles sur deux ou trois générations. Si le migrant à courte distance inscrit son déplacement dans la même direction que l’émigré, mobilité et émigration ne sont liées que pour une minorité : les objectifs en sont différents. La mobilité locale est le fait des salariés et se rapporte à l’aire matrimoniale et au marché de la main d’œuvre. L’émigration vers la ville, en particulier vers Paris, a valeur de formation professionnelle, de stage pour de nombreux employés et artisans. Cette émigration de fin de siècle (qu’elle soit définitive ou non) est une émigration dont le but est l’ascension sociale.

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L’étude des catégories socioprofessionnelles des conscrits rend compte de l’existence d’une mobilité différentielle qui avait été peu étudiée jusqu’à présent au sein de l’agglomération parisienne. Les ouvriers, s’ils sont la catégorie la plus attachée à Paris, sont aussi ceux qui sont les plus instables au sein de la société urbaine. Au contraire, malgré les possibilités de carrières offertes par la capitale, les catégories supérieures, moins mobiles, sont celles qui s’éloignent le plus. L’enracinement apparaît donc plus comme une question de classe sociale que d’origine, celle-ci étant neutralisée par le temps et la progressive intégration des migrants dans la société urbaine. Toutefois cette intégration peut dépendre aussi de l’existence ou non d’une tradition migratoire dans la région d’origine du migrant.

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C’est pourquoi l’étude spécifique des déplacements depuis et dans les régions d’émigration est un facteur indispensable à la compréhension des migrations à l’échelle du pays. Les reprendre ici ne permet que de mesurer un peu plus les apports de cet ouvrage. Le Massif central a des liens anciens avec Paris à travers une tradition forte de la pratique de migration temporaire : plus d’un jeune sur deux émigre. Mais le taux des retours atteint 25 %, indice du maintien de ce type de déplacement. La Creuse, marquée par une faible tradition industrielle, est touchée par ce phénomène, en particulier les campagnes du sud du département. Le Cantal connaît un pourcentage de départs définitifs plus importants dus à l’existence de structures d’accueil développées depuis longtemps dans la capitale. Dans ces deux départements, l’émigration proche est quasi absente : lorsque l’on bouge, c’est pour partir loin et essentiellement à Paris. Les conscrits des départements de l’Ouest restent plus attachés à leur milieu rural d’origine. Les Côtes-du-Nord participent plus tardivement au peuplement de Paris. L’émigration, venant des régions les plus pauvres de l’intérieur, a un caractère nettement rural et se dirige plus particulièrement vers la banlieue mais aussi vers la Normandie. L’Orne est le département de l’échantillon qui connaît le plus fort dépeuplement. Sa proximité de Paris est à l’origine de courants migratoires anciens de nature rurale. L’Eure-et-Loir a une très forte stabilité, pendant d’une émigration à faible distance. Au contraire, la Nièvre, qui participe depuis longtemps au peuplement parisien, connaît une émigration importante (sur fond d’émigration temporaire des habitants du Morvan) vers Paris et vers les régions qui y conduisent. Le Pas-de-Calais connaît un fort taux de stabilité dû à son urbanisation et à son industrialisation. On se déplace en majorité, dans la région, vers les villes et les zones offrant emplois et ressources. L’Oise, la Seine-et-Marne et la Seine-et-Oise ont une aire de déplacement constituée par leurs départements limitrophes et l’agglomération parisienne.

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En définitive, ce beau volume n’est pas une simple étude de la mobilité et des migrations. À partir d’une source connue mais encore peu exploitée – les registres matricules de l’armée –, il propose une mise au point méthodologique et bibliographique sur les différents types de déplacements, de migrations et de mobilités. La base de données et l’ensemble des cartes consultables sur cdrom en font un outil de travail de référence. Les auteurs ont réalisé une véritable synthèse autour des problématiques qu’offre l’étude de la mobilité et ouvrent de nouvelles perspectives à l’étude du rapport ville-campagne. Le seul reproche que l’on pourrait faire à cet ouvrage – et que les auteurs eux-mêmes mettent en avant – est lié évidemment à la source, qui ne nous offre pas la possibilité de suivre le conscrit après 45 ans. Le recours à l’état civil et aux registres de l’administration fiscale permettrait d’y pallier et de déboucher sur des généalogies sociales. Vaste chantier pour l’historien…

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Marisa Quaglia

Michel Boulet et Nelly Stéphan, L’Enseignement agricole en Europe. Genèse et évolution , Paris, L’Harmattan, 2003, 232 p., 20,5 ?.

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La tradition d’échanges des établissements d’enseignement agricole français avec ceux des autres pays européens s’est encore renforcée ces dernières années (création du réseau Européa en 1992). Replaçant leur évolution dans une perspective à long terme, Michel Boulet et Nelly Stéphan s’interrogent sur l’existence d’un modèle européen de l’enseignement agricole.

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L’ouvrage s’ouvre par une réflexion sur la difficulté de faire des comparaisons internationales, en premier lieu parce que la définition du paysan a considérablement varié dans le temps et l’espace compte tenu de l’évolution du métier. Le but est de comparer « des systèmes institutionnels complexes dont la fonction est de diffuser les connaissances nécessaires à l’exercice du métier d’agriculteur » (p. 14), que ce soit sous la forme scolaire, ou encore l’apprentissage, la formation des adultes, etc. Il est nécessaire de s’interroger sur les objectifs assignés à cet enseignement : doit-il former un « agriculteur modèle » défini par la politique agricole, ou bien des agriculteurs en fonction de la diversité de leurs situations ?

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Pour répondre à ces questions, les auteurs ont étudié la dynamique d’évolution de ces systèmes de formation agricole dans quatre pays (Angleterre, France, Italie et Pologne) à trois moments, le xix e siècle, les années 1960 puis 1990.

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Dans la première moitié du xix e siècle, alors que la Pologne démembrée connaît des systèmes différents selon les zones d’occupation, l’Europe occidentale, influencée par l’exemple allemand, adopte le modèle de l’exploitation agricole-école qui doit former une élite. Il s’agit de diffuser les connaissances agronomiques et répondre au développement agricole rêvé, en grandes exploitations, selon le modèle anglais. Ces écoles forment ceux qui dirigent la main-d’œuvre salariée. Au cours de la seconde moitié du siècle, l’évolution est divergente ; au milieu de cette diversité subsiste comme point commun la volonté de ne former que les cadres moyens et supérieurs. Rompant avec le modèle de la grande exploitation, la France après 1870, érige en idéal la petite exploitation familiale. Pour elle sont créées les écoles pratiques d’agriculture, et un enseignement ménager pour les femmes. Au niveau supérieur, tandis que Pologne et Italie développent l’enseignement agricole dans les universités, la France maintient ses écoles d’agriculture autonomes.

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Dans les années 1960, au moment où naît la politique agricole commune (pac), on s’interroge de nouveau sur la mission de l’enseignement agricole : doit-il former tous les fils d’agriculteurs, dans un contexte de diminution prévue du nombre d’exploitants ? L’ocde penche plutôt pour une formation assez large destinée aussi bien aux exploitants qu’à tous les professionnels des services destinés à l’agriculture. Partout en Europe, on constate un net accroissement de la formation technique, et l’ajout d’un niveau de formation supérieure, mais les différences persistent entre les pays germaniques qui confient la formation pratique aux exploitants, les pays qui combinent ce système à celui de la formation du second degré par l’école (Angleterre, France), et enfin ceux où seule l’école contrôle la formation (Italie, Pologne). Michel Boulet étudie le cas de la France et l’impact de la loi du 2 août 1960 concernant l’enseignement et la formation professionnelle agricole. Il montre que, sous la pression des organismes professionnels agricoles et à cause d’une mauvaise maîtrise de la question par les responsables ministériels, cet enseignement est devenu de plus en plus technique, tourné vers la production agricole, et s’est séparé de la formation générale ; d’autre part l’enseignement privé a pris une place prépondérante dans le cycle court.

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Dans un contexte de réforme de la pac et de perspectives d’élargissement aux pays agricoles de l’Est, les années 1980-1995 sont marquées par la création de la capacité professionnelle agricole, nécessaire à l’obtention d’aides publiques à l’installation ; mais le niveau de diplôme requis varie, tout comme les conditions d’installation des agriculteurs, ce qui est illustré par des tableaux chiffrés pour chacun des quatre pays. De l’analyse comparative des systèmes actuels se dégage bien l’existence d’un modèle européen, avec ses similitudes et ses différences. Partout, l’enseignement agricole tend à s’intégrer au système éducatif général. En même temps se renforce l’autonomie des établissements, dans le but de mieux répondre à la nécessité d’un aménagement équilibré des territoires.

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Cet ouvrage, clair et précis, mène à bien une difficile étude comparative grâce à sa cohérence. Il montre qu’à chacune des étapes, l’évolution du système de formation agricole est orientée de façon déterminante par la politique agricole et non par la politique éducative, il conduit ainsi à réfléchir à ses enjeux sociaux.

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Nadine Vivier

Édouard Lynch, Moissons rouges. Les socialistes français et la société paysanne durant l’Entre-deux-Guerres (1918-1940) , Villeneuve-d’Ascq, Presses Universitaires du Septentrion, 2002, 484 p., 28 ?.

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C’est à un problème passionnant que s’est attelé Édouard Lynch dans le présent ouvrage. Publication d’une thèse volumineuse (plus de mille pages) sur l’implantation du Parti socialiste en milieu rural, soutenue à Paris en 1998 sous la direction de Serge Berstein, ces Moissons rouges entendent combler un vide dans une histoire politique du monde rural en renouvellement. En effet, compte tenu d’une tradition historiographique tenace, et ce malgré l’ampleur des perspectives de recherches dans le domaine de l’histoire politique rurale, les études ont trop largement délaissé le xx e siècle, et notamment l’Entre-deux-Guerres, se cantonnant plus volontiers au xix e siècle, depuis longtemps consacré comme la période-clé de la « politisation » de la paysannerie. Qui plus est, l’étude du socialisme ou du communisme a d’abord porté sur la classe ouvrière, délaissant quelque peu la majorité rurale de la population française. Au-delà du désir de combler un vide par l’étude des liens qui se nouent entre la sfio et la paysannerie entre 1918 et 1940, c’est à une problématique énoncée sous la forme d’un paradoxe que l’étude d’Édouard Lynch se propose de répondre : comprendre comment un parti, marxiste par sa doctrine, collectiviste dans sa vision de l’organisation économique, viscéralement ouvriériste, a pu s’intégrer à une société politique paysanne majoritairement dominée par une culture fondée sur le réformisme, individualiste et profondément attachée au modèle d’une démocratie de petits propriétaires maîtres de leur instrument de travail.

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Sur le plan méthodologique, le choix d’un échantillon de treize départements (Aisne, Allier, Creuse, Eure-et-Loir, Haute-Garonne, Haute-Vienne, Loiret, Nièvre, Oise, Seine-et-Oise, Somme, Vaucluse), s’il permet de multiplier les situations géographiques, économiques et politiques et d’établir un dialogue entre local et national en variant les focales d’observation, a pourtant l’inconvénient majeur, du propre aveu de l’auteur, « de renoncer à une étude précise, seule susceptible d’élaborer une histoire fine du politique » (p. 19). Ceci dit, l’objectif d’Édouard Lynch se situe à un autre niveau de l’analyse historique. Il s’agit ici de répondre au questionnement central précédemment évoqué, suivant trois axes : livrer une histoire de la sfio à travers l’étude à la fois de sa doctrine agraire, de la politique agricole mise en œuvre lors de son accession aux affaires et, enfin, des hommes et des pratiques politiques et militantes socialistes sur le terrain, dans les campagnes. Cette histoire des rapports entre le Parti socialiste et le monde rural apparaît, pour partie, comme celle d’une adaptation opportuniste (une abdication ?) qui conduit cette organisation politique, conjoncture aidant, à s’approprier le discours agrarien dominant, à le faire sien, tout en favorisant paradoxalement dans le monde paysan l’implantation d’une sociabilité socialiste.

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Édouard Lynch distingue trois temps successifs qui structurent fondamentalement l’évolution des rapports entre le parti socialiste et la société paysanne. Au sortir de la Première Guerre mondiale, rapidement, la jeune sfio inaugure une voie nouvelle en prenant ses distances vis-à-vis du strict collectivisme communiste. Notamment par la voix de Compère-Morel, membre du gouvernement Clemenceau, elle affirme ses positions en faveur du maintien de la propriété familiale pour les petites exploitations, la grande propriété devant être réservée aux coopératives et aux exploitations collectives communales, régionales ou nationales. Cette prise de position particulière, en rupture avec les théories révolutionnaires qui dominaient à la fin des années 1910, Édouard Lynch l’explique par le contexte idéologique de l’immédiat après-guerre dans le monde rural : le paysan est mort dans les tranchées pour défendre les valeurs morales d’une France rurale dont il est le garant, face à l’Allemagne industrielle et urbaine, représentante d’un monde corrupteur de la civilisation traditionnelle. Ce thème de la glorification du « soldat-laboureur », tout droit issu du discours agrarien ambiant, la sfio le reprend alors largement à son compte. Cette évolution est également liée à l’intégration des socialistes dans la vie parlementaire, voire à l’exercice du pouvoir (Cartel des gauches). Les années 1920 voient se multiplier les références à l’agrarisme également du fait de l’implantation plus importante des socialistes en milieu rural. Ainsi, en pénétrant de plus en plus profondément au cœur des campagnes, par la propagande, la création de sections et la conquête des mandats locaux et nationaux, ils se coulent inévitablement dans le moule de la pratique locale, s’appuyant sur des réseaux de solidarité traditionnels.

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Les années 1930 voient un renforcement de ce processus. L’éclatement de la crise économique rend les thèmes agrariens particulièrement prégnants dans les explications et les discours dominants sur le plan national, mettant en avant la défense d’un système économique français basé sur la notion d’équilibre entre agriculture et industrie, analyse inséparable d’une lecture morale de la situation, qui s’appuie sur les « vertus » paysannes, attestées particulièrement par la pratique de l’épargne. La sfio, elle aussi, succombe à ces sirènes. De plus, son histoire est alors marquée par l’irruption d’une nouvelle génération de militants, plus étroitement liés au monde des exploitants que dans les années 1920. Le début des années 1930 est également l’époque de l’apparition de nouvelles formes de mobilisation paysanne, étape décisive dans le processus de modernisation de la vie politique des campagnes. Désormais, l’action directe représente une alternative à l’appartenance partisane. Pour une partie de la paysannerie, elle incarne un mode d’émancipation de la tutelle des notables, qu’ils soient conservateurs ou républicains, une forme d’initiation à la politique. Or, dans tous ces mouvements paysans, l’affirmation de la spécificité paysanne glisse, bien souvent, vers celle de l’unité du monde paysan. La sfio ne reste pas à l’écart de ce grand mouvement de mobilisation qui secoue le pays et tente, avec la création de son organisation syndicale – la Confédération nationale paysanne –, de reprendre à son compte l’agitation des campagnes. Pourtant, en parallèle, elle continue également d’agir comme une formation politique traditionnelle, soucieuse de se poser comme une force d’alternative crédible, stratégie qui passe par la recherche d’alliés au Parlement puis par le rapprochement avec les communistes, au sein du Front populaire. Dans cette situation, le nombre croissant de militants paysans à la sfio constitue un moyen indispensable pour défendre la politique agricole mise en œuvre par le Front populaire.

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En 1936, les législatives confirment un glissement à gauche de l’électorat agricole, fruit en partie du travail d’implantation de la sfio dans les campagnes, situation qui lui permet à nouveau d’être un parti de gouvernement, dont Compère-Morel – ministre de l’Agriculture sous le Front populaire – est, là encore, la figure emblématique. La participation de la sfio au Front populaire lui donne l’occasion de mettre sur pied l’Office du blé, véritable pierre angulaire de la doctrine socialiste des années 1930 et dont le but originel est de maîtriser la fluctuation des cours et des prix par un contrôle des importations et des exportations. Ce projet est vivement attaqué par l’opposition conservatrice au Parlement. Les questions agricoles constituent effectivement un pôle privilégié de l’opposition au Front populaire. Dans un contexte d’affaiblissement du pouvoir – les désaccords entre socialistes et communistes au sujet d’une intervention auprès des Républicains espagnols fragilisent l’alliance au pouvoir –, la contre-offensive agrarienne se renforce : alors qu’au Parlement l’opposition empêche toute avancée législative, sur le terrain, l’action syndicale est entravée par la résistance patronale. De plus, les grèves agricoles qui éclatent à l’été 1936 et qui obtiennent d’abord le soutien du gouvernement, sont vite étouffées, notamment par souci de se concilier le patronat agricole. Si le Front populaire permet à la sfio une implantation et un enracinement accrus du parti dans les campagnes (en nombre de militants et d’élus), favorisant ainsi l’épanouissement d’une sociabilité villageoise socialiste, cette participation gouvernementale semble, pour Édouard Lynch, indéniablement responsable d’un nouveau renforcement de l’évolution de la sfio vers un agrarisme de gauche. L’essentiel de son discours sur le plan agricole met désormais de côté le principe marxiste de l’exploitation collective pour se concentrer presque uniquement sur la défense et la mise en valeur de la petite propriété paysanne. Cet agrarisme socialiste reprend alors les composantes essentielles de l’idéologie dominante du monde rural : promotion du retour à la terre (thème favorisé par la poussée du chômage urbain) ; mise en avant d’une « nature paysanne » et des valeurs traditionnelles de la ruralité ; promotion du travail paysan dont on vante les vertus morales ; revendication du folklore, promu véritable culture populaire rurale, comme seul rempart face à la culture urbaine « bourgeoise » et décadente.

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L’acte ultime de la conversion définitive de la sfio au discours agrarien se situe à la fin des années 1930, participant à la mise en place de conditions qui expliquent le ralliement de certains socialistes à Vichy. Face à la montée des tensions internationales, les élus socialistes proches du monde paysan se retrouvent majoritairement dans le camp pacifiste. Parmi les dirigeants paysans de la sfio, d’aucuns voteront les pleins pouvoir au maréchal Pétain en juillet 1940.

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On le voit, l’intérêt de la recherche entreprise par Édouard Lynch est multiple. Tout d’abord, il apporte un point de vue enrichissant sur le processus de « politisation » de la paysannerie – entendue comme la progressive intégration économique et culturelle du monde rural au sein de l’espace national – et, dans ce cadre, sur l’apparition d’un nouveau type d’élites rurales qui sort du schéma traditionnel de la notabilité rurale (Tilly, Mendras). Ensuite, en détaillant l’influence réciproque entre socialisme et milieu rural, il participe d’une meilleure appréciation des mécanismes complexes et dialectiques, car jamais univoques, d’acculturation. Enfin, il montre avec beaucoup de talent la force des structures (économiques, sociales, historiques) de l’agrarisme dans le monde rural du début du xx e siècle, qui prépare largement le terrain, sur le plan idéologique et organisationnel, à l’effondrement de la Troisième République et à l’avènement du régime de Vichy à l’été 1940.

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Même si l’on aimerait parfois que certaines démonstrations soient approfondies et que certains concepts soient précisés, on ne peut qu’insister sur les apports d’une publication qui sert largement un sujet encore trop largement ignoré ou méconnu, celui. de l’espace idéologique et politique de la paysannerie de la première moitié du xx e siècle. Cet ouvrage, gageons-le, doit être un appel à de nouvelles recherches qui ne pourront qu’approfondir les questions laissées ici ou là en suspend.

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Antoine Cardi

Françoise Zonabend, Mœurs normandes (ethnologie du roman de Raoul Gain , À chacun sa volupté) , Paris, Christian Bourgois, 2003, 303 p., 23 ?.

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Françoise Zonabend réédite le court roman de Raoul Gain (1887-1975), publié pour la première fois en 1931, dont l’action se déroule de 1910 à 1918 à Branville, dans la Hague, au nord du Cotentin, accompagné d’une biographie de l’auteur et d’études sur les habitants du lieu. Gain ne s’intéresse pas aux travaux des champs mais au caractère supposé de « l’éternel » paysan. Il enferme pour cela ses personnages dans deux familles d’agriculteurs et leur fait subir une série de malheurs digne d’un mélodrame. Il n’a rien d’un ethnographe et fait seulement allusion à quelques activités rurales, non sans se tromper (les raisons des corvées d’honneur) ou reprendre des clichés (la fenaison menacée par l’orage). Jamais l’ombre d’une vache n’apparaît dans ces fermes pourtant vouées aux herbages.

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Par contre, presque tous les personnages sont constamment abreuvés par un fleuve non de lait, mais d’eau-de-vie. Sauf les nourrissons (Gain a oublié, comme le veut la rumeur, de faire verser du calvados dans les biberons), tout le monde boit du matin au soir et toute l’année, des enfants qui tendent leurs gobelets sous l’alambic pour recevoir l’eau-de-vie fraîche à 80 % aux femmes âgées qui passent leurs journées, « le regard perdu, la lippe saliveuse, les mains branlantes », à siroter le précieux liquide : « En Basse-Normandie, où le cancer est répandu, les bonnes femmes ont trouvé le palliatif à cette effroyable altération des tissus : elles boivent. Chaque soir elles sont ivres et chantonnent ». Le seul personnage en contact avec l’extérieur est le bouilleur de cru, un ancien marin, qui n’en est pas moins le plus grand des ivrognes, cela va de soi. Comme le Juif des antisémites, il empoisonne littéralement la « race » par son commerce licite et illicite et son pouvoir de persuasion.

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Il y a deux ans, Philippe Roger avait déjà utilisé un autre roman de Raoul Gain, publié en 1928 (Des Américains chez nous), dans son inventaire des stéréotypes antiaméricains, très en vogue en Normandie, notamment chez André Siegfried et Georges Duhamel (Philippe Roger, L’Ennemi américain, généalogie de l’antiaméricanisme français, Paris, Seuil, 2002, 607 p.). Françoise Zonabend, au contraire, semble accorder du crédit à son évocation schématique et noire du monde paysan, sans faire la part des idées reçues chez cet employé des douanes du Havre, fils d’un commis de la marine de Cherbourg, adepte des théories de Gobineau, qui ne sait visiblement pas manier la langue française, et qui, en 1949, ne pouvant surmonter son impuissance à écrire, finit par s’autoproclamer « poète maudit ».

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Dans Gain, Françoise Zonabend croit retrouver les traits principaux des paysans de son canton : « la volonté fondatrice des familles, la pulsion tragique pour récupérer son patrimoine, la croyance en la ‘race’, l’instinct de l’errance, la recherche éperdue de la légitimité ». De quoi s’agit-il ? 1° du problème classique de la transmission du patrimoine, qui n’est pas propre au monde rural, 2° du meurtre d’un bébé pour récupérer un champ, ce qui n’est pas encore une pratique très courante dans la Hague, 3° de l’idéologie de l’extrême-droite qu’on peut rencontrer chez les érudits locaux, non chez les paysans, 4° de l’attrait du large favorisé par le port de Cherbourg, 5° du désir d’une servante de faire reconnaître son enfant naturel, ce qui n’a rien de typiquement normand ni de paysan (de plus le procédé de Gain relève d’un tour de passe-passe invraisemblable : une grand-mère ne peut « légitimer » l’enfant naturel de sa servante, même si son fils, mort à la guerre, est supposé en être le père).

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Nous avons donc là deux visions citadines du monde rural qui convergent curieusement à 70 ans de distance. Le monde paysan français serait-il devenu si étranger aujourd’hui que l’on puisse adhérer aux stéréotypes véhiculés par un romancier conservateur de l’Entre-deux-Guerres ? À chacun sa volupté n’est pas le « roman des mœurs paysannes de cette Normandie profonde perdue aux confins de l’Europe », mais plutôt la projection des fantasmes de ses érudits locaux qui, face aux changements, s’enferment dans les préjugés de leur milieu, à tel point que, deux ans après sa parution, ceux-ci confieront à son auteur la conclusion de l’ouvrage-album célébrant le millénaire de la fondation de la Normandie, qu’il intitulera « Vers l’avenir », les yeux tournés vers le passé (Notre Millénaire, Coutances, 933-1933, Coutances, Bellée, 1933, p. 116-117). Les paysans de la Hague n’étaient que des prétextes.

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Jean-Paul Bourdon

Yves Buffetaut, et Sylvie Gourlet, Vétérinaires et paysans au xx e siècle, une histoire des vétérinaires ruraux , Louviers, Ysec, 2001, 192 p., illustr. h.t. en couleurs, 20,60 ?.

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La période récente que les auteurs – l’une vétérinaire, l’autre historien – ont choisie, a situé cette enquête, avant tout destinée au grand public, entre sociologie et histoire. Toute forme de critique corporative en était d’avance exclue puisque Sylvie Gourlet, comme praticien, devait sagement « s’abstenir, même en dehors de l’exercice de sa profession, de tout acte de nature à déconsidérer celle-ci » (Code de déontologie, 2). À cela s’est ajouté cette légitime piété filiale qui s’empare des vétérinaires lorsqu’ils ont à parler de leurs anciens (et à laquelle nous ne prétendons pas échapper nous-même). Le livre de Martial Villemin (Les Vétérinaires français au xix e siècle, 1982) que le présent ouvrage semble poursuivre, bénéficiait sans doute d’un plus confortable recul chronologique. Quant à Ronald Hubscher (Les Maîtres des bêtes…, 1999, compte rendu dans Histoire et Sociétés Rurales, 12, 2e semestre 1999, p. 213), c’est avec la pleine liberté de l’historien qu’il a pu traiter l’évolution de la profession jusqu’à l’époque contemporaine. Ici, en revanche, sans trop chercher à remonter aux causes, on se contente de donner une image saisie sur le vif des vétérinaires ruraux aux prises avec le siècle qui vient de finir. Les auteurs ont interrogé une vingtaine de praticiens, et/ou leurs épouses, ainsi que quelques éleveurs, retraités pour beaucoup. Ils ont également mis à profit les mémoires publiés par certains vétérinaires de campagne, quelques thèses des écoles, et ont dépouillé les périodiques les plus significatifs de la presse professionnelle. Enfin l’utilisation des seules archives de la Direction des Services vétérinaires de la Seine-Maritime (Arch. dép., série 7m) a sans doute eu pour but d’envisager de façon exhaustive un département témoin. Le texte se divise en trois périodes : avant 1940 (p. 11-53) ; les deux guerres mondiales (p. 55-86) ; la « grande époque », 1945-1975 (p. 87-172). Les années 1970-2000 sont traitées en conclusion (p. 173-188).

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Au début du siècle, le jeune vétérinaire trouve tout intérêt à s’installer sur son lieu d’origine, la confiance des éleveurs lui étant moins difficilement acquise en face des empiriques toujours très proches de la population. Ceux qui réussissent le mieux semblent alors correspondre à un profil quasi caricatural que l’opinion n’est pas prête d’oublier : autoritaire, d’une constitution à toute épreuve doublée d’une forte personnalité, le praticien n’est pas dénué de sens commercial. C’est d’ailleurs sur le champ de foire que l’on mesure le mieux sa discrète mais réelle influence. Il troque rapidement sa voiture à cheval pour une petite automobile ou, à défaut, une moto. Les risques professionnels sont liés aux déplacements plus encore qu’aux zoonoses (maladies animales contagieuses pour l’homme), spécialement la brucellose qui ne sera pratiquement éradiquée chez les bovins que dans les années quatre-vingts. Sur le plan social, la profession n’acquiert la considération à laquelle pouvait laisser prétendre la formation des vétérinaires qu’après 1918, bien que le baccalauréat ait été exigé dès 1890 pour entreprendre ces études. La création du doctorat, en 1923, n’eut qu’une importance symbolique. Ce ne fut pas le cas de la loi du 31 juillet 1938 qui tendait à mettre un terme à l’empirisme. Jusque-là, seul était réservé aux vétérinaires le traitement des maladies officiellement répertoriées comme contraires à l’intérêt public (mlrc, « maladies légalement réputées contagieuses »). La nouvelle loi interdit désormais toute pratique aux non diplômés, hormis castrations, soins d’urgence et interventions sur le pied que les maréchaux-ferrants pouvaient continuer à effectuer. Les services rendus par les empiriques furent très variables, allant de la sorcellerie et du colportage les plus nuisibles aux soins appropriés que n’aurait pas désavoués un vétérinaire. Mais si les auteurs insistent avec raison sur la difficulté d’établir les premiers registres départementaux de maréchaux-experts, ils omettent d’indiquer la véritable raison de la trop longue persistance du métier, à savoir l’inscription des « apprentis » en cours de formation, dont certains, fils ou neveux d’empiriques, n’avaient pas plus de trois ans !

224

La seconde partie concerne les difficultés d’existence des vétérinaires pendant les deux guerres mondiales, peu différentes de celles d’autres catégories sociales. On notera seulement que, sous l’Occupation, le rôle de la profession, mitigé ou héroïque, s’est parfois rapproché de celui des médecins de campagne, également motorisés et pareillement à même d’aider les clandestins en difficulté.

225

La troisième partie est consacrée aux Trente Glorieuses, véritable âge d’or pour nombre de praticiens ruraux. Beaucoup connurent alors une prospérité que favorisa sans doute, quoiqu’en disent certains, un réel laxisme fiscal. La réussite sociale fut au rendez-vous, signifiée par les succès électoraux majoritairement remportés dans les rangs centristes, alors que, jusqu’au début du siècle, la profession avait dans son ensemble adhéré à la Gauche. Mais ces modestes triomphes ont eu leur contrepartie. Le vétérinaire rural exerçait rarement en association. Il sacrifiait nécessairement sa vie de famille à un travail qui, selon les saisons, pouvait devenir exténuant. Dans ces conditions difficiles, les revers cliniques étaient ressentis comme autant de démentis personnels, surtout par les jeunes installés. Car le praticien solitaire opérait sous l’œil tantôt admiratif mais plus souvent critique, d’éleveurs dont la formation n’égalait certainement pas celle de la génération actuelle. Le « regard du paysan sur son vétérinaire » est plus généralement envisagé suivant les régions (p. 161-172). L’ouvrage se termine par une brève revue – trop brève – des trente dernières années du siècle, où les problèmes ne sont que partiellement évoqués.

226

Dans l’ensemble, le livre reflète l’image que la profession vétérinaire ambitionne de donner d’elle-même, au travers d’entretiens glanés, pourrait-on dire, plus que collectés selon un plan rigoureux. À laisser trop librement parler les praticiens, on a obtenu une série d’anecdotes savoureuses, de tranches de vies passionnantes, mais on a passé sous silence certaines questions capitales dont les interlocuteurs avaient la réponse, mais auxquelles ils n’ont pas songé tant elles leur paraissaient sans objet. Ainsi, rien n’indique distinctement les causes de la période faste de 1945 à 1975. Est-elle liée au développement de l’élevage, aux progrès de la zootechnie, à une prophylaxie plus active des maladies contagieuses – dont seuls les obstacles sont soulignés –, ou encore à la commercialisation des premiers agents thérapeutiques vraiment efficaces (antibiotiques, anti-inflammatoires, hormones) ? Sur le plan de la forme, on aurait aimé que, dans ce tandem d’auteurs, l’historien, plus au fait d’écriture, relève quelques maladresses comme cet usage fautif du verbe « consulter » : ce n’est pas, en effet, le médecin qui consulte ses patients (p. 112) mais l’inverse, pas plus que le vétérinaire ne consulte chiens et chats (p. 176). Cependant l’ouvrage, tout à tour comique, vivant et documentaire, se lit d’une traite, avec beaucoup de plaisir. Et si, souvent, on ne trouve ici que la confirmation et l’illustration des analyses de Ronald Hubscher, on comprend l’intérêt d’avoir réuni ces irremplaçables témoignages avant qu’ils ne tombent à jamais dans l’oubli. Ce sauvetage d’un pan de mémoire du monde rural vient à point lorsque l’on sait que les clientèles où se pratique exclusivement la médecine vétérinaire bovine sont en voie d’extinction.

227

François Vallat

Francisco Cobo Romero, Conflicto rural y violencia política. El largo camino hacia la dictadura. Jaén, 1917-1950 , Jaén, Universidad de Jaén, 1998, 381 p.

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Ce livre analyse la violence politique et les conflits ruraux au sein de la province andalouse de Jaén. Il s’agit pour l’auteur de retracer la lutte des classes dans ce monde rural, fondée sur les contrastes, l’antagonisme entre les pauvres fermiers, les travailleurs occasionnels (les journaliers) avec les moyens et grands propriétaires fonciers.

229

La thèse de l’auteur est que la radicalisation des socialistes et la violence politique intense du printemps de 1936 ne conduisent pas forcément à la guerre civile, celle-ci s’inscrivant dans un processus plus large, celui d’un conflit social permanent entre ces deux groupes remontant au xix e siècle et au processus de modernisation libérale. Dès lors, il participe au débat historiographique sur les causes de la guerre civile espagnole contredisant ce qui est communément affirmé : la croissance de la violence politique et l’éloignement de la démocratie (projet révolutionnaire affirmé) des partis de gauche (essentiellement du psoe) auraient été l’une des principales causes de la guerre civile. Avec cette étude locale, Francisco Cobo Romero démontre au contraire que c’est l’évolution des luttes paysannes d’Andalousie qui ont menacé l’ordre social des classes propriétaires, en les conduisant vers l’appui à la solution violente de juillet 1936. Ainsi, l’auteur propose une analyse économique et sociale de la violence, refusant le « mythe de la violence » lié à une histoire politique venue « d’en haut ». Les conflits sociaux s’inscrivent au sein des rapports économiques entre journaliers et propriétaires de 1917 et 1950.

230

Se fondant sur des sources très riches, Francisco Cobo Romero identifie trois périodes chronologiques, chacune avec des traits distinctifs : le conflit social avant et pendant la République, la violence politique pendant la guerre civile (quand la province de Jaén a été tenue par les républicains) et la vengeance des nationalistes, qui ont transformé le conflit social en bain de sang et ont réalisé le rétablissement économique, en maintenant des salaires extrêmement bas. C’est le temps de la revanche sociale.

231

Cette étude minutieuse, fondée sur une analyse quantitative, peut dérouter ; à vouloir analyser tout au prisme de l’économie et des statistiques, l’auteur oublie de mentionner certains aspects culturels. Le lecteur est aussi privé d’un regard comparatif avec le reste des régions espagnoles et européennes, ces crises agraires, les luttes sociales du monde rural s’inscrivant dans un processus plus large. D’autre part, l’étude des cultures politiques proprement dites reste lacunaire ; pourquoi le socialisme triomphe-t-il à Jaén et non pas l’anarchisme, très important dans l’ensemble de l’Andalousie ? Que dire de l’absence de l’Église catholique dans une étude allant de la République, la guerre civile au franquisme ! La plus importante organisation de socialisation, d’éducation, et, pendant la guerre civile, de dénonciation, n’est mentionnée que dans une ligne où l’auteur évoque l’incendie d’objets sacrés… Un ouvrage à connaître pour qui s’intéresse aux violences rurales, mais qui invite aussi à la réflexion, voire à de nouvelles recherches.

232

Jean Vigreux

Jacques-Antoine Gravillou, L’Incessibilité du bail rural , Paris, l’Hamattan, 2003, 340 p., 27,45 ?.

233

Le bail rural est-il pourvu d’une valeur patrimoniale ? C’est ainsi que l’on peut succinctement résumer la question à laquelle tente de répondre Jacques-Antoine Gravillou dans sa thèse.

234

L’exploitation agricole peut être mise en valeur soit par le propriétaire des terres, soit par un preneur à bail. Dans le second cas, le bail est régi par un statut impératif, le statut des baux ruraux. Ce statut limite considérablement les prérogatives que le code civil confère au propriétaire sur son bien. L’objectif est d’assurer au fermier une jouissance stable du fonds pour lui permettre de l’exploiter plus librement. Les deux principes majeurs du statut des baux ruraux sont le droit au renouvellement du bail et l’indemnisation du preneur pour les améliorations apportées au fonds en cas d’éviction. C’est ce que la majorité des auteurs appelle la propriété culturale. Le terme de « propriété », employé à dessein d’établir un parallèle avec la « propriété commerciale », expression également sujette à caution, est mal choisi, du moins comme traduisant l’état du droit. L’idée de propriété est intrinsèquement liée à la prérogative qui serait reconnue à l’agriculteur, fermier, de céder la convention qui le lie au bailleur. Le statut des baux ruraux est sur ce point très clair : le bail rural est incessible.

235

Jacques-Antoine Gravillou expose, dans la première partie de sa thèse, le principe de l’incessibilité du bail rural et les sanctions tant civiles (nullité de la cession et résiliation du bail) que pénales (amende et emprisonnement) encourues par les contrevenants, tout en précisant que l’incessibilité ne fait pas obstacle à la transmissibilité du contrat (successions, constitution de sociétés d’exploitation, redressement judiciaire). Après avoir exposé très clairement l’état du droit positif, l’auteur nous emmène au cœur de la question : la nature juridique du bail rural.

236

Nul doute que le bail rural constitue un des éléments de l’entreprise agricole (exploitation en faire-valoir indirect) et a, de ce seul fait, une valeur économique, souvent monnayée au mépris de la loi. En revanche, il ne constitue pas, sur un plan juridique, un bien. Autrement dit, ce droit personnel du fermier à l’encontre du bailleur n’est pas échangeable ; il ne constitue pas un droit réel. Conférant au preneur des droits portant directement sur le fonds, inscrit dans la durée, ce droit personnel suscite des interrogations sur sa nature juridique : il tend à se charger de réalité.

237

Jacques-Antoine Gravillou, après avoir présenté les voies détournées de la patrimonialité du bail rural, expose ce qu’elle pourrait être de lege ferenda, et les retouches qu’il conviendrait d’apporter en conséquence au statut du fermage. L’auteur, s’il semble réservé sur la possibilité que devrait offrir le droit de céder librement le bail rural, prêche en revanche pour la reconnaissance de sa valeur patrimoniale, en particulier dans une perspective successorale (pour sa prise en compte dans le partage entre les héritiers). La portée de sa proposition est cependant beaucoup plus large. La question de la cessibilité du bail rural est au cœur de vifs débats et intéresse toute la matière du droit rural. Cette voie d’accès à la terre constitue un des droits sans lesquels l’entreprise agricole, protégée par une législation très directive, ne peut voir son unité juridique consacrée. Il n’existe pas de fonds cultural comme il existe un fonds de commerce en matière commerciale.

238

Pour conclure, l’ouvrage est sobre, précis, clair, efficace dans ses démonstrations et pourvu d’une riche bibliographie, ainsi que de nombreuses références à la jurisprudence. Il offre une excellente synthèse du droit positif et de la question de la « propriété culturale ». Ces multiples qualités en rendent la lecture très accessible au non juriste sur l’une des questions les plus fondamentales du droit rural.

239

Jean-Marin Leroux Quétel

Titres recensés

  1. Guy Puaud, Les Archives du sol. Archéologie du sol. Archéologie et histoire à Saint-Sauvant et dans les environs. Dix ans de recherches. 1993-2002 , Maulévrier, éditions Hérault, 2003, 256 p.
  2. Dominique Garcia et Florence Verdin , (dir.), Territoires celtiques. Espaces ethniques et territoires des agglomérations protohistoriques d’Europe occidentale , Paris, Errance, 2002, 420 p., 42 ?.
  3. Jean-Pierre Brun, Le Vin et l’huile dans la Méditerranée antique. Viticulture, oléiculture et procédés de fabrication , Paris, Errance, 2003, 240 p.
  4. Étienne Hubert, L’« Incastellamento » en Italie centrale. Pouvoirs, territoire et peuplement dans la vallée du Turano au Moyen Âge , Paris, De Boccard, 2002 (Bibliothèque des Écoles françaises d’Athènes et de Rome, n° 309), 558 p., 13 cartes, 26 figures, 56 planches, 70 ?.
  5. Jean-Marie Martin , (dir.), Castrum 7, Zones côtières [et plaines] littorales dans le monde méditerranéen au Moyen Âge : défense, peuplement, mise en valeur, Actes du colloque international organisé par l’École française de Rome et la Casa de Velázquez, Rome, 23-26 octobre 1996 , Rome-Madrid, École française de Rome et Casa de Velázquez, 2001, 576 p., 82 ?.
  6. Maurice Berthe et Benoît Cursente, (dir.), Villages pyrénéens. Morphogenèse d’un habitat de montagne , Toulouse, cnrs-Université de Toulouse-Le-Mirail, 2001, 300 p., 22,87 ?.
  7. Olivier Guichard, Une Fille de Fontenay aux portes de Genève. L’abbaye de Chézery des origines à la Grande Peste (1140-1348) , Gex, Société d’Histoire et d’Archéologie du Pays de Gex, 2000. 254 p.
  8. Didier Boisseul, Le Thermalisme en Toscane à la fin du Moyen Âge. Les bains siennois de la fin du xiii e siècle au début du xvi e siècle , Rome, École française de Rome, 2002, x-533 p., 59 ?.
  9. Roger Maguer, De la Cocagne au blé , Estadens, Pyrégraph, 2003, 638 p., 48 ?.
  10. Christian Dessureault, John A. Dickinson , et Joseph Goy , (dir.), Famille et marché (xvi e-xx e siècles). Actes du colloque d’histoire comparée des sociétés rurales du Canada, de la France et de la Suisse tenue à Montréal en 2001 , Québec, éd. Septentrion, 2003, 383 p.
  11. Juan Pablo Torrente Sanchez-Guisande, Osos y otras fieras en el pasado de Asturias, Oviedo, Fundación Oso de Asturias, 1999, 536 p.
  12. Pegerto Saavedra Fernandez , Señoríos y comunidades campesinas. Aportaciones a la Historia rural de la España moderna , La Corogne, Fundación Pedro Barrié de la Maza, 2003, 217 p.
  13. Peter Jones, Liberty and Locality in Revolutionary France. Six Villages Compared, 1760-1820 , Cambridge, Cambridge University Press, 2003, 306 p.
  14. Bernadette Larcher, Une Foire de champs. La foire de Beaucroissant , Grenoble, Presses Universitaires de Grenoble, coll. « La Pierre et l’Écrit », 2003, 292 p.
  15. Christian Kermoal, Les Notables du Trégor. Éveil à la culture politique et évolution dans les paroisses rurales (1770-1850) , Rennes, Presses universitaires de Rennes, 488 p., 24 ?.
  16. Las Élites agrarias en la Península Ibérica, Ayer. Revista de Historia Contemporánea , n° 48, Asociación de Historia Contemporánea / Marcial Pons, 2002, 372 p. [dont 221 p. pour le dossier].
  17. Juan Carlos Garavaglia, Les Hommes de la Pampa, une histoire agraire de la campagne de Buenos Aires (1700-1830) , Paris, ehess-msh, 2000, 465 p.
  18. Jacques-Guy Petit , (dir.), Une Justice de proximité : la justice de paix (1790-1958) , Paris, puf, coll. « Droit et justice », 2003, 332 p.
  19. Michel Brunet, Le Curé et ses ouailles. La montée de l’anticléricalisme dans le département des Pyrénées-Orientales (1800-1852) , Canet, éditions Trabucaire, 2003, 173 p. 15 ?.
  20. François Ploux, De Bouche à oreille. Naissance et propagation des rumeurs dans la France du xix e siècle , Paris, Aubier, « Collection Historique », 2003, 290 p., 22 ?.
  21. Rita Aldenhoff-Hübinger, Agrarpolitik und Protektionismus. Deutschland und Frankreich im Vergleich, 1879-1914 , Göttigen, Vandenhoeck und Ruprecht, 2002, 257 p.
  22. Jean-Claude Farcy et Alain Faure, La Mobilité d’une génération de Français. Recherche sur les migrations et les déménagements vers et dans Paris à la fin du xix e siècle , Paris, Institut National d’Études Démographiques, 2003, 591 p., 35 ?.
  23. Michel Boulet et Nelly Stéphan, L’Enseignement agricole en Europe. Genèse et évolution , Paris, L’Harmattan, 2003, 232 p., 20,5 ?.
  24. Édouard Lynch, Moissons rouges. Les socialistes français et la société paysanne durant l’Entre-deux-Guerres (1918-1940) , Villeneuve-d’Ascq, Presses Universitaires du Septentrion, 2002, 484 p., 28 ?.
  25. Françoise Zonabend, Mœurs normandes (ethnologie du roman de Raoul Gain , À chacun sa volupté) , Paris, Christian Bourgois, 2003, 303 p., 23 ?.
  26. Yves Buffetaut, et Sylvie Gourlet, Vétérinaires et paysans au xx e siècle, une histoire des vétérinaires ruraux , Louviers, Ysec, 2001, 192 p., illustr. h.t. en couleurs, 20,60 ?.
  27. Francisco Cobo Romero, Conflicto rural y violencia política. El largo camino hacia la dictadura. Jaén, 1917-1950 , Jaén, Universidad de Jaén, 1998, 381 p.
  28. Jacques-Antoine Gravillou, L’Incessibilité du bail rural , Paris, l’Hamattan, 2003, 340 p., 27,45 ?.

Pour citer cet article

« Ouvrages », Histoire & Sociétés Rurales, 1/2004 (Vol. 21), p. 231-285.

URL : http://www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2004-1-page-231.htm


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