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Histoire & Sociétés Rurales

2004/1 (Vol. 21)


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Concepts, enjeux et pratiques. 2e colloque de la chaire de recherche senior du Canada en interactions société-environnement naturel dans l’Empire romain, Québec, 14-16 mai 2004.

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S’il est des vocables dont la fortune est remarquable, sans nul doute le mot environnement en fait-il partie. Apparu dans la deuxième moitié du xiii e siècle au sens de « circuit, contour », indiquant ensuite, au xvi e siècle, l’« action d’environner », entendons d’assiéger, d’entourer, de ceindre, le terme avait fini par qualifier, de façon didactique, les environs d’un lieu ou d’une chose ; il se cantonnerait encore à cet usage si la géographie humaine ne l’avait d’abord utilisé, en 1921, au sens que l’anglais donnait alors à environment, c’est-à-dire l’ensemble des conditions naturelles capables d’agir sur les organismes vivants et les activités humaines ; mais c’est à partir de la fin des années 1960 qu’il prit son essor, avec l’emploi qu’en firent, aux États-Unis particulièrement, les écologistes : pour eux, l’environnement n’était rien d’autre que le milieu (il n’y a pas de terme anglais pour désigner cette réalité), mais un milieu « naturel » qu’ils estimaient menacé par les effets néfastes et dévastateurs du mode de développement de la civilisation industrielle, effets qui ont pour nom pollution de l’eau et de l’air, nuisances sonores, production de déchets toxiques, épuisement des ressources naturelles. Ce sens connut alors un succès immédiat et fulgurant : il envahit rapidement le domaine de la politique et de la géographie, dont l’espace devait maintenant être évalué à l’aune de son environnement. C’est ainsi que la défense et la protection de l’environnement sont devenues depuis l’un des grands combats des défenseurs des écosystèmes.

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L’environnement peut ainsi être perçu comme l’espace géographique, c’est-à-dire un système de relations entre les lieux et les sociétés qui les peuplent. On saisit dès lors les enjeux que masque le concept, dont le moindre n’est pas celui du rôle joué par le milieu dans l’évolution de l’humanité comme le montre Jared Diamond dans Germs, Guns and Steel (1997), une synthèse interdisciplinaire combinant des données historiques, archéologiques, biologiques et génétiques (elle est disponible en français depuis 2001 chez Gallimard sous le titre De l’Inégalité parmi les sociétés. Essai sur l’homme et l’environnement dans l’histoire). Pour l’auteur, professeur de physiologie à l’université de Californie - Los Angeles, l’élément déterminant dans l’émergence de l’agriculture n’est autre que l’environnement : sans jamais sombrer dans le déterminisme simpliste dans lequel se sont fourvoyés certains naturalistes, historiens ou géographes – attitude qu’il veut combattre à tout prix : « tant que nous ne disposerons pas d’une explication convaincante, détaillée et acceptée de la configuration de l’histoire, la plupart des gens continueront à se dire que l’explication biologique et raciste est, somme toute, la bonne », écrit-il ainsi –, ni sous-estimer le rôle de l’homme et de la culture, Diamond estime que ce sont les conditions environnementales – l’espace géographique ou le milieu donc –, qui ont donné à certaines sociétés leur avance décisive dans l’histoire de l’humanité : à ses yeux, par exemple, si les Amérindiens de Californie n’ont pu développer une agriculture et ont conservé un mode de vie de chasseurs-cueilleurs, c’est qu’ils ne disposaient pas de plantes aisées à domestiquer comme le sont par exemple les amandiers ou les pistachiers du bassin oriental de la Méditerranée.

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Certes, Diamond n’est pas le premier à poser la question des liens entre milieux, plantes et agriculture (nul n’ignore l’ouvrage d’André-Georges Haudricourt et Louis Hédin, L’Homme et les plantes cultivées, Métailié, 1987, chap. 3 notamment) et les historiens n’ont pas attendu les naturalistes pour s’interroger sur la part jouée par les conditions naturelles et l’espace dans l’évolution des sociétés. En 1849 déjà, Adolphe Dureau de la Malle avait publié une Climatologie comparée de l’Italie et de l’Andalousie anciennes et modernes et, au début du siècle dernier, Elton Huntington avait tenté de comparer l’évolution des précipitations en Californie et dans l’Italie romaine (« Climatic changes and agricultural decline as factors in the fall of Rome », Quarterly Journal of economics, xxxi, 1917, p. 173-208) ; de leur côté, géographes et archéolologues ne sont pas restés inactifs, comme l’attestent par exemple les travaux de C. Vita-Finzi (The Mediterranean valleys : geological changes in historic times, Cambridge, 1969) ou de Klaus Randsborg (The first Millenium A.D. in Europe and the Mediterranean. An archaeological essay, Cambridge, 1991).

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En dépit des difficultés méthodologiques certaines posées par une approche environnementale du passé – difficultés analysées notamment par Russell Meiggs (Trees and Timber in the Ancient Mediterranean World, Clarendon Press, 1982) et par Oliver Rackham qui met en garde contre la confusion environnement-écologie (« Ecology and pseudo-ecology : the example of ancient Greece », dans Graham Shipley et John Salmon, Human landscapes in classical Antiquity, Routledge, 1996, p. 16-43) – et du scepticisme que pourrait susciter une telle démarche, il faut savoir gré à Ella Hermon d’avoir abordé la question de l’environnement dans la Rome ancienne lors d’un premier colloque (sous presse) dont le thème – « Espaces intégrés et gestion des ressources naturelles dans l’empire romain » – a notamment permis aux participants de réfléchir aux problèmes de la terminologie (on connaît le discours des certains géographes sur l’espace) et de l’évolution diachronique des concepts.

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Intitulé « Concepts, enjeux et pratiques », le deuxième colloque, placé sous le patronage du consortium Gérard Boulvert, s’est tenu les samedi 15 et dimanche 16 mai 2004 au pavillon Casault de l’Université Laval de Québec, en présence d’un jeune auditoire d’étudiants particulièrement vigilants.

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Frontières et écosystèmes, limites et gromatici, catastrophes naturelles et gestion des crises, environnement et droit ; tels étaient les thèmes inscrits au programme de ces journées qu’Ella Hermon a ouvertes en attirant l’attention sur deux points : la question de la frontière (limite séparant deux régions ou deux zones, elle regarde vers l’extérieur) et de la limite (maillant l’intérieur d’un territoire, cette ligne est l’expression de forces centripètes) d’une part – toutes deux d’ailleurs peuvent transcender les écosystèmes –, le problème de la crise sociétale de l’autre : elle peut être le fruit de catastrophes ou de calamités naturelles affectant, pour un temps plus ou moins long, les individus et leur milieu de vie ; sa solution impose une adaptation ou des innovations qui peuvent révéler une prise de conscience du risque ou n’être qu’une simple réponse ponctuelle à un événement donné.

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Quatre communications ont éclairé les deux premiers thèmes. Marinella Pasquinucci (Université de Pise) a d’abord exposé les résultats de prospections et de recherches menées dans une région qu’elle connaît tout particulièrement, celle des territoires de Pisae, Luna, Luca et Volaterrae. Après une présentation détaillée des composantes spatiales de ce secteur septentrional de l’Étrurie (des lagunes côtières à la montagne apennine en passant par les aires humides de l’intérieur, les plaines et les collines), ont été évoquées les transformations particulièrement complexes qu’il a subies à partir du ii e siècle avant J.-C. : de nature hydrologique (modification des zones lacustres, lente évolution du rivage) et humaine (l’introduction de la centuriation par les Romains bouleverse l’organisation spatiale des villages étrusques), elles ont affecté le paysage et vraisemblablement infléchi tant les activités productrices (agro-sylvo-pastorales et manufacturières) que commerciales.

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Les deltas sont, on le sait, des plaines littorales formées par l’accumulation des alluvions de fleuves à forte charge à l’endroit même de leur rencontre avec la mer ; milieux instables disputés entre terre et mer, ce sont également des espaces doublement attractifs : lieux de refuge pour toutes sortes de rebelles et de hors-la-loi d’une part, terres dont la grande fertilité a vu s’établir et se développer des sociétés hydrauliques d’autre part. Ces zones ambivalentes peuvent ainsi apparaître comme des frontières internes à conquérir (il s’agirait donc plutôt de fronts pionniers, pour reprendre l’expression de Pierre Monbeig), ainsi que l’a montré Philippe Leveau (cnrs, Université d’Aix-en-Provence) à propos du delta du Rhône. Après avoir rappelé les points de vue émis par les historiens sur le rôle imputé à la colonie d’Arles et les hypothèses avancées sur les raisons de l’étendue extrême de son territoire, Ph. Leveau a montré toute la richesse qu’offre le dialogue entre archéologues et géomorphologues pour la compréhension de l’établissement d’installations humaines dans ce type d’espace, dialogue dont peuvent tirer profit les sociologues et les environnementalistes dans la réflexion qu’ils conduisent sur la nature.

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C’est sous le titre de Gromatici veteres que Friedrich Blume, Karl Lachmann et Andreas Rudorff avaient édité en 1848 l’ensemble des textes et traités latins d’arpentage, de droit agraire et de géométrie alors repérés par les savants. La connaissance de ce redoutable dossier a fait récemment d’énormes progrès, grâce à deux publications : d’une part celle du philologue Lucio Toneatto (Codices artis mensoriae. I manoscritti degli antichi opusculi latini d’agrimensura, v-xix sec., 3 tomes, Spoleto, 1994-1995) qui a recensé, classé et analysé 132 manuscrits gromatiques, soit quatre fois plus que ceux édités par Lachmann ; d’autre part celle de Gérard Chouquer et François Favory qui, avec la collaboration d’Anne Roth-Congès, ont cherché à inscrire cette documentation dans une perspective historique (L’Arpentage romain. Histoire des textes – Droit – Techniques, Errance, 2001 : voir le compte rendu que j’en ai donné dans Histoire et Sociétés Rurales, 19, 1er semestre 2003, p. 253-258). C’est la question des limites et des territoires chez les Gromatici veteres que François Favory (cnrs, Université de Besançon) a présenté à l’auditoire dans un propos structuré en trois points : examen du lexique gromatique du territoire d’abord – d’autant plus difficile à maîtriser qu’il concerne des échelles spatiales différentes –, analyse des formes de délimitation ensuite, réflexion sur la question des territoires et des ressources naturelles enfin, menée à partir d’un texte à réévaluer, le De limitibus d’Hygin l’arpenteur, spécialiste envoyé par Trajan en Pannonie pour y procéder à l’assignation de terres.

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À partir des textes concernant les limites – le plus complet est la Constitutio limitum d’Hygin Gromatique –, Daniel Gargola (Kentucky University) a montré que, selon toute vraisemblance, les règles d’organisation de l’espace destiné à une assignation collective ou individuelle, à la location ou à la vente étaient établies plutôt selon la représentation idéalisée que se faisaient les arpenteurs de la structure de l’espace urbain et des relations urbs-ager qu’en fonction de critères pratiques tels que l’aptitude des terres à la culture, leur accessibilité et la facilité avec laquelle les limites pouvaient être tracées.

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« Les gens de la campagne ont terminé les légumineuses pendant l’hiver, si bien qu’ils ont dû se rabattre au printemps sur des aliments qui ne sont pas sains ; ils ont mangé des brindilles et des bourgeons d’arbres et de buissons, des tubercules et des racines de plantes non comestibles, ils se sont gavés d’herbes sauvages et d’herbe cuite » : s’il n’était tronqué – et il est d’ailleurs souvent cité sous cette forme –, ce passage du De probis pravisque alimentorum succis liber de Galien illustrerait à merveille les difficultés extrêmes auxquelles étaient confrontés, dans une économie de pénurie et dans un système privilégiant l’approvisionnement urbain, des paysans affamés. Les choses sont en vérité bien plus complexes et Galien n’ignorait pas la capacité des ruraux à faire face à de telles situations, même si les disettes étaient une indéniable réalité. Ce sont ces pénuries de vivres qu’a examinées Mireille Corbier (Année Épigraphique, Paris) dans la première des communications du troisième thème des journées. Les causes « naturelles » des famines sont assez bien connues : elles sont la conséquence d’accidents climatiques, d’invasions de sauterelles, de maladies cryptogamiques comme la rouille. Les Anciens les ont évoquées, mais de façon trop ponctuelle et dans des contextes d’écriture tels qu’elles ne sont guère utilisables par l’historien soucieux d’inscrire ces phénomènes dans la longue durée (seule la Chronique de Josué le Stylite permet de suivre les conséquences d’une invasion de sauterelles vers 499-501). Par contre, s’il ne manque pas de dénoncer accapareurs et spéculateurs, le discours textuel (littéraire et épigraphique) sur la crise frumentaire n’hésite pas à mettre en avant les initiatives prises par des individus ou des collectivités pour venir en aide aux personnes dans le besoin : à l’exemple, donné par Mireille Corbier, de l’intervention du gouverneur de Cappadoce Antistius Rusticus pour faire face à la crise frumentaire de 92-93, j’ajouterai celui du gymnasiarque et évergète Manlius Salarius Sabinus, de la cité macédonienne de Létè qui, sous l’empereur Hadrien, « a vendu du blé à un prix inférieur au prix courant et qui, lors du passage de l’armée de l’empereur dans la cité, a procuré pour l’annone, à un prix inférieur à celui habituellement pratiqué, 400 médimnes de blé, 10 d’avoine, 60 de fèves ainsi que 1 000 métrètes de vin ». De même est-il fait référence, dans les textes, à l’action des institutions chargées de veiller à l’approvisionnement des centres urbains. C’est donc l’intervention de l’homme qui est ici valorisée pour gérer la crise et tenter de la résoudre ; elle n’exclut cependant pas que l’on ait cherché, pour réduire la fréquence des crises, à introduire de nouvelles espèces (tel le seigle, dont la diffusion demeurera cependant limitée) ou à expérimenter de nouvelles pratiques (des façons culturales visant à mieux faire pénétrer l’eau dans le sol et à la retenir).

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Élément essentiel de la biosphère, l’eau joue quotidiennement un rôle primordial dans la régulation thermique des plantes et le refroidissement des sols. Dans les régions arides, les précipitations sont toujours attendues avec espoir, même si leur violence fréquente s’accompagne parfois de crues subites provoquant des inondations : c’est un événement de cette nature, accompagné de plus d’une dimension surnaturelle, qu’a présenté Moshe Fischer (Université de Tel-Aviv). La Vie de Pierre l’Ibérien (otage à la cour de Constantinople, ce fils du roi d’Ibérie Buzmir devint évêque monophysite de Majuma en 452) relate en effet l’épisode suivant : une nuit, une averse particulièrement forte entraîna le débordement d’un fleuve et la submersion de vignes proches ; le lendemain matin, les riverains trouvèrent sur les lieux une impressionnante quantité de poissons. Un tel phénomène dont personne n’avait gardé la mémoire s’apparentait dès lors à un prodige ; c’est ainsi, comme le note le texte, qu’« à la pénurie succéda l’abondance » (§ 128). L’affaire est supposée s’être produite vers 485-488 à Mahuza d’Iamnin, localité identifiée avec le site côtier de Yavneh-Yam (à une quinzaine de km au sud de Tel-Aviv). À coup sûr, l’historien aurait tendance à douter de la réalité de l’événement et à y voir une emphase littéraire à but hagiographique. Or il semble n’en être rien, comme l’a en effet montré Moshe Fischer, la combinaison d’informations textuelles évoquant, au même endroit, un phénomène similaire aux époques hellénistique et byzantine et des données fournies par plusieurs campagnes de fouilles menées sur le site laisse apparaître une réalité plus prosaïque : loin d’être miraculeuse, la présence des poissons s’explique par le fait qu’ils ont été piégés dans des puits creusés sur place par l’homme et inondés lors de la crue : celle-ci apparaît donc en l’occurrence moins catastrophique que bénéfique.

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À partir de 1935 les grandes plaines des États-Unis (Kansas, Oklahoma, Texas) ont été affectées par un phénomène particulièrement impressionnant d’érosion éolienne qui a provoqué une destruction dramatique des sols : c’est le « dust bowl », dont l’origine purement anthropique tient à une surexploitation des jachères nues par une pratique de monoculture spécialisée ; le recours à des méthodes agricoles inadaptées aux conditions naturelles provoque donc des effets désastreux. Partant de cet exemple, Geoffroy Korn (Wilfrid Laurier University, Canada) a d’abord rappelé que l’on a souvent évoqué le rôle de la déforestation pour faire état de la dégradation des sols dans le monde méditerranéen antique. Une telle affirmation est cependant critiquable : d’une part, elle néglige le fait que les agronomes latins – ainsi que sont qualifiés Caton, Varron, Columelle et Palladius – n’étaient pas inconscients des dangers provoqués par certaines pratiques agricoles, d’autre part elle passe trop sous silence les préconisations et les avantages – qu’ils ont soulignés – du recours à la combinaison élevage-culture : elle permet de préserver la qualité des sols, de maintenir leur nécessaire degré hydrométrique et de contrôler l’érosion, ce que confirment d’ailleurs les travaux agronomiques modernes.

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Régression des surfaces cultivées, extension de la forêt, essor des friches : telle était, naguère encore, l’image que donnaient du paysage rural de l’Antiquité tardive nombre d’historiens convaincus que l’empire était entré, depuis les Antonins, dans une longue période de crise et de déclin dont il n’arrivait finalement pas à se relever. Une phrase des Invectives contre Rufin de Claudien témoignerait d’ailleurs de cette déliquescence : « De l’orageux Euxin jusqu’aux bords que baigne l’Adriatique, toute la terre languit, vide de troupeaux et désertée par le laboureur, semblable à l’ardente Libye qui, toujours brûlée par le soleil, n’est jamais fertilisée par la culture ». Certes, des voix s’étaient élevées contre une perception exclusivement négative du monde des campagnes tardives, mais ce n’est que très récemment, sous l’effet conjugué d’une relecture plus attentive des textes et des résultats tant des surveys que des fouilles menés en Gaule, en Afrique et en Orient que les perspectives ont commencé véritablement à changer. Dans sa communication, Pierre Jaillette (Université Charles de Gaulle, Lille) s’est interrogé sur la question des terres désertées et des villages abandonnés, en insistant sur le fait que les sources textuelles qui y font référence doivent être utilisées avec la plus grande des prudences, empreintes bien souvent qu’elles sont d’une dimension idéologique, quand elles ne se contaminent pas d’une période à une autre, comme l’illustre la complainte sur les saisons qui disparaissent et le temps qui n’est plus ce qu’il était. S’il est réel, le phénomène n’a sans doute jamais eu l’ampleur qu’on lui prêtait (l’étendue démesurée des friches, encore parfois signalée d’ailleurs chez certains historiens, relève plus de l’imagination que de la réalité). La friche témoigne certes d’un abandon de la culture, mais elle ne se dérobe pas pour autant immédiatement à l’activité agricole, le pacage se substituant aux cultures délaissées.

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Quant à la question des rapports entre l’environnement et le droit, elle a fait l’objet des deux dernières communications. Si, comme l’a rappelé Witold Wolodkiewicz (Université de Varsovie), les instances de l’Union européenne ont pris toute une série de dispositions législatives et réglementaires en matière de protection et de distribution de l’eau, les Romains n’étaient pas demeurés étrangers à ce type de préoccupations, comme l’atteste une documentation particulièrement riche, illustrée par le De aquaeductu Urbis Romae de Frontin, les commentaires des jurisconsultes et les dispositions contenues dans les Codes Théodosien (xv, 2, 1-9) et Justinien (xi, 43, 1-11). L’étude conjuguée des informations fournies par ces textes révèle une conscience aiguë de la nécessaire protection de l’environnement des aqueducs, et, au delà, d’un souci réel de veiller à la qualité de l’eau distribuée.

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Quant à Franco Salerno (Université de Cassino), son propos a concerné les aspects spatio-temporels du système juridique romain. Étayée notamment par les témoignages de Varron (De lingua latina, 5, 5, 53), de Frontin (De agrorum qualitate, 6, 12) et de Siculus Flaccus (De condicionibus agrorum, 102, 34 sq.), sa communication a évoqué la question de la souveraineté des communautés civiques sur les territoires, la place impartie au droit de la guerre dans la détermination de la condition et de l’occupation des terres et la nature universelle des principes juridiques romains parfaitement exprimée par la définition que donne Pomponius du territoire et des frontières : territorium est universitas agrorum intra fines cuiusque civitatis (Digeste, l, 16, 239, 8).

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Qualité et rigueur des interventions, fermeté bienveillante de l’organisatrice et des présidents de séances, atmosphère détendue ont été les traits marquants de ces journées ; en attendant l’édition des actes, signalons que les exposés, enrichis de trois contributions que leurs auteurs, empêchés ou retenus, n’ont malheureusement pu présenter, seront accessibles dès l’automne, sous une forme résumée, sur le site de l’Université Laval à l’adresse : <http:// www. chaire-rome. hst. ulaval. ca/ >.

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Pierre Jaillette

Les Étangs : espaces de productions, Première journée d’études du Groupe d’Histoire des Zones Humides, Paris, Institut d’Art et d’Archéologie, 24 janvier 2004.

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Fondé en septembre 2002, le Groupe d’Histoire des Zones Humides organise une journée d’étude chaque année. La première manifestation a été consacrée aux étangs comme espaces de production afin d’illustrer d’emblée le rôle économique, social et patrimonial des zones humides. Elle fera l’objet d’une publication. Les cinq interventions étaient réparties en sessions abordant trois thèmes : la première était consacrée à leur intérêt économique ; un aperçu européen était ensuite proposé ; enfin fut abordé le patrimoine historique et écologique des étangs.

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Les contributions portèrent essentiellement sur la période contemporaine, même si des héritages plus anciens étaient évoqués et si la prise en compte de la dimension patrimoniale impliquait forcément une approche sur la longue durée. La dimension historique était bien présente avec la volonté de comprendre les évolutions du regard porté sur les étangs et des pratiques économiques liées à leur mise en valeur.

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Reynald Abad, chargé de présenter la première session, traça les contours de la problématique d’ensemble : l’étang pris comme entité isolée est-il économiquement pertinent dans un cadre régional ou national ? Quelles sont les motivations de ceux qui exploitent des étangs et les mettent en valeur ? Que devient la logique de la rentabilité ?

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Les communications de Vanessa Manceron et Céline Bernard présentèrent les systèmes d’exploitation des étangs en Dombes et en Sologne. Les différences entre les deux régions apparaissent nettement : au xix e siècle, l’étang est valorisé en Dombes avec une poussée de la privatisation limitant les droits d’usage après 1850, alors qu’en Sologne, l’étang est placé au centre d’un système qui associe les activités agricoles, sylvicoles et cynégétiques. On retrouve en revanche dans les deux systèmes l’alternance entre périodes d’assec (culture céréalière en Sologne, spécialisation herbagère en Dombes) et activités piscicoles pendant la mise en eau. La chasse connaît un développement dans les deux régions au cours de la seconde moitié du xix e siècle, avec une impulsion forte donnée par les élites parisiennes et lyonnaises. Cette fonction des étangs est un héritage historique qui a tendance à prendre le pas sur les autres et qui se renforce encore de nos jours car elle est la seule vraiment rentable pour les propriétaires. En Dombes, la moyenne et la grande propriété se sont développées avec l’appropriation des étangs par une bourgeoisie urbaine qui trouve là un élément de prestige social et de mise en scène des hiérarchies. L’étang valorise et rentabilise le patrimoine foncier. Mais les intérêts des métayers et des fermiers qui exploitent l’assec peuvent entrer en contradiction avec ceux de propriétaires qui préfèrent allonger la période de mise en eau. En Sologne, une nouvelle logique économique se met en place entre 1880 et 1914 quand la crise agricole (ergot du seigle, douve des ovins) détruit le système traditionnel et que se développent les grands domaines et les locations de chasse. Beaucoup d’étangs souffrent cependant de nos jours d’un manque d’entretien, ce qui nuit à la rentabilité de la production piscicole, d’autant plus que le prix de vente du poisson stagne depuis une vingtaine d’années.

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Les intervenants de cette première session ont tous insisté sur les enjeux sociaux de l’exploitation des étangs. Comme pour d’autres types de zones humides, l’image négative prévalait à la fin du xviii e siècle. Mais l’émergence de nouvelles pratiques prisées par les élites a renouvelé leur image et leur a donné un intérêt économique nouveau. Cela a permis de préserver et parfois recréer des plans d’eau. Toutefois, l’image des étangs reste ambiguë car leur entretien est coûteux et leur rentabilité aléatoire avec la baisse des rendements piscicoles. Un deuxième grand thème de réflexion concerne les évolutions paysagères constatées depuis le début du xix e siècle. Bien qu’encore relativement mal connues, elles témoignent tout de même d’un imaginaire de l’espace qui influe sur les pratiques économiques et sociales. Ainsi dans la Dombes, les nouveaux propriétaires d’étangs les considèrent parfois comme un paysage à protéger alors que les propriétaires anciens y sont moins sensibles. Mais paradoxalement, les investisseurs récents marquent symboliquement leur appropriation du territoire en cloisonnant l’espace avec des grillages et des digues de terre qui obstruent la vue.

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Le deuxième axe de la journée offrait une ouverture sur les étangs européens. En Europe centrale, les enjeux sont différents de ceux rencontrés en France. Marc Lutz étudie l’adaptation des activités piscicoles à de nouvelles exigences économiques et environnementales après la chute des régimes communistes de la République démocratique allemande, de la Pologne et de la Tchécoslovaquie. Il compare ces évolutions à la situation bavaroise. La collectivisation et la planification dans les régimes communistes ont concerné la pisciculture dès les années 1950, avec une idéologie productiviste qui a conduit à une très forte augmentation des charges piscicoles jusqu’au milieu des années 1980 et à un remodelage des paysages. Les rendements très élevés dépassaient 800 kg / ha et pouvaient atteindre 6 tonnes. Après la chute du mur de Berlin et ses conséquences politiques, l’arrêt des subventions étatiques et l’arrivée de produits d’Europe occidentale entraînèrent une évolution des marchés, des habitudes de consommation et des manières de produire. Toutefois, les préoccupations restent encore différentes selon les pays en fonction de facteurs économiques, sociaux et politiques. La prise en compte de l’environnement est nettement plus forte en Allemagne, y compris dans l’ex-RDA, qu’en Pologne où la tradition productiviste se maintient malgré la privatisation. Dans la partie orientale de l’Allemagne, la diversification de la production, sa labellisation et la vente directe permettent de créer un nouveau modèle d’exploitation. En Tchéquie, une filière performante soutenue par les banques facilite l’exportation d’une partie de la production et la diversification des activités induites par les étangs. La chasse est ainsi associée à la pêche. Les mutations récentes sont donc importantes et montrent la pérennité du rôle des étangs dans les nouvelles économies de marché.

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La troisième session consacrée aux enjeux patrimoniaux et écologiques est conduite par Alain Bougrain-Dubourg. En introduction, le président de la Ligue pour la protection des oiseaux fait un vibrant plaidoyer pour la préservation des espaces humides. Il montre ensuite que cette session permet d’envisager différemment la notion de « productions » : l’exploitation agricole et piscicole n’est pas forcément prioritaire et d’autres activités présentent un grand intérêt. La valorisation du patrimoine écologique et historique est illustrée par les efforts menés par la Fédération du Val d’Oise pour la Pêche et la Protection du Milieu Aquatique. L’objectif est de reconstituer un étang associé à une rivière à Vallière, ce qui implique la prise en compte de deux milieux différents. La mise en œuvre de méthodes et de techniques permettant de restaurer la diversité biologique du site et intégrant de nombreux paramètres environnementaux (déplacement de pollutions venues de l’amont difficiles à saisir de manière dynamique, phénomènes de ruissellement, modifications hydrologiques par les activités anthropiques, etc.) témoigne de l’intérêt scientifique et pédagogique de l’expérience. Pour être acceptée par les pouvoirs publics, celle-ci doit aussi présenter un intérêt patrimonial et social. Il s’agit donc d’un projet complet susceptible de faire participer de nombreuses personnes à la vie d’un milieu humide qui, sans restauration, aurait continué à se dégrader tant d’un point de vue écologique que paysager. Marie-Christine Marinval soulève la question du référent historique et écologique à partir duquel s’effectue la restauration. Le choix retenu est celui d’un aménagement écologiquement raisonné, sans référence à une époque précise car les mutations sur la longue durée ont été trop fréquentes pour qu’il soit possible de reconstituer un état stable du milieu. La prise en compte de données historiques comme l’existence d’une ancienne poissonnière et de digues à contreforts du xv e siècle ne peut conduire une reconstitution « médiévale » tant les données hydrologiques sont aujourd’hui tributaires d’un environnement complètement modifié.

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Les étangs du Nord-Pas-de-Calais étudiés par Fabien Brimont et Virginie Vergne présentent aussi des intérêts multiples et leur valorisation doit tenir compte à la fois de leur histoire et des nouveaux besoins sociaux. Elle intéresse tous ceux qui collaborent à leur aménagement : gestionnaires du milieu naturel, associations ornithologiques, universités (Lille-i et Dijon), financeurs publics (agences de l’eau, région, Europe). Les zones humides concernées sont en fait très diverses et Virginie Vergne plaide pour une définition qui intègre les multiples cas présentés : marais, mares, étangs, tourbières. La définition même de l’étang est complexe. La présentation de différents exemples met en évidence la multiplicité des usages de ces espaces et leur transformation au cours de l’histoire jusqu’au développement depuis une vingtaine d’années du fort engouement patrimonial qu’ils suscitent. L’étude de l’avifaune et de la végétation se fonde sur les analyses polliniques, la reconstitution de profils pédologiques et la cartographie fine de l’occupation du sol par photo-échantillons.

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Salvatore Ciriacono, professeur à l’université de Padoue, conclut cette journée en soulignant qu’une telle rencontre permet à l’historiographie française de rattraper un certain retard par rapport à d’autres traditions de recherche, hollandaise ou italienne notamment. Cette première journée d’études a donc posé les fondements d’une réflexion sur le rôle économique des zones humides à travers l’exemple particulier des étangs. Elle a montré qu’il existe des alternatives à la recherche de l’accroissement de la productivité qui était à l’origine de la vision négative des zones humides depuis les xvii e et xviii e siècles. Le regard porté sur ces espaces est en train de changer : la rencontre entre historiens, scientifiques, représentants d’associations et usagers offre l’occasion de comprendre que le renouveau de l’intérêt pour les zones humides, qui se manifeste notamment à travers le Groupe d’Histoire des Zones Humides, s’inscrit dans les nouvelles préoccupations que les sociétés occidentales portent à l’espace et à l’environnement.

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Patrick Fournier

Titres recensés

  1. Concepts, enjeux et pratiques. 2e colloque de la chaire de recherche senior du Canada en interactions société-environnement naturel dans l’Empire romain, Québec, 14-16 mai 2004.
  2. Les Étangs : espaces de productions, Première journée d’études du Groupe d’Histoire des Zones Humides, Paris, Institut d’Art et d’Archéologie, 24 janvier 2004.

Pour citer cet article

« Colloques et Journées d'études », Histoire & Sociétés Rurales, 1/2004 (Vol. 21), p. 288-296.

URL : http://www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2004-1-page-288.htm


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