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Histoire & Sociétés Rurales

2004/1 (Vol. 21)


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Romana Harfouche, Histoire des paysages méditerranéens au cours de la Protohistoire et de l’Antiquité : aménagements et agriculture , thèse de doctorat d’archéologie, 3 volumes de texte (508 p.), 1 volume d’illustrations (159 figures), Aix-en-Provence, 10 octobre 2003.

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Jury : Franck Braemer, archéologue, directeur de recherche au cnrs cepam (rapporteur) ; Alain Ferdière, archéologue, professeur à l’université de Tours (président du jury et rapporteur) ; Bernard Geyer, géographe, directeur de Recherches au cnrs à la Maison de l’Orient Méditerranéen ; Antoine Hermary, historien, professeur à l’université de Provence ; Philippe Leveau, historien, professeur à l’université de Provence (directeur de la thèse).

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Romana Harfouche évoqua d’abord, simplement, quelques images : « les terrasses plantées de châtaigniers des Cévennes, les vignobles pentus de Condrieu, de Banyuls ou des Cinque Terre, les vergers d’agrumes de l’Argolide, les oliviers de Thasos et de Tunisie ou encore le maraîchage arboré du Liban ». Ces « espaces emblématiques de la Méditerranée », rendus immédiatement présents par la vertu de quelques noms de plantes et quelques noms de lieux, l’auditeur pouvait craindre qu’ils ne s’évanouissent au crible de l’analyse. Il n’en fut rien, les questions auxquelles Romana Harfouche les soumit, celles auxquelles elle fut ensuite soumise et les débats qui les prolongèrent, ne cessèrent au contraire d’interroger très directement le caractère concret, matériel, sensible, de ces paysages aménagés. Les raisons de cette proximité tiennent à une démarche. Pour aborder le sujet, central du point de vue de l’histoire rurale mais jamais traité en soi dans la longue durée et sur un si vaste espace, de la chronologie, de la place et du sens technique et social des terrasses de culture sur le pourtour méditerranéen, Romana Harfouche a pris le parti d’un renversement de point de vue et de problématique. Arguant tantôt de la faiblesse des témoignages écrits antiques, tantôt de l’an-historicité et de l’omniprésence des terrasses dans les paysages, la géographie, l’ethnologie, l’archéologie, l’histoire, se sont en effet appuyées sur leurs interprétations – souvent divergentes – des contextes englobants, pour élaborer des hypothèses chronologiques tout aussi fragiles et contradictoires que contraignantes. Déconstruire ces schémas demandait de repartir d’ailleurs, d’une analyse intrinsèque de ces aménagements. Au sein d’une mise en œuvre résolument interdisciplinaire dont les membres du jury souligneront la maîtrise et l’amplitude, c’est en archéologue dialoguant avec les sciences de la nature et particulièrement les sciences du sol, que Romana Harfouche s’affronte au sujet. Au cœur de son propos réside donc le problème, crucial, de la datation des terrasses.

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Le développement d’une méthodologie archéologique intégrant les apports de la pédologie constitue ainsi le premier pilier de la thèse. Le second consiste en un bilan aussi exhaustif que possible des données intéressant la Méditerranée. De l’un à l’autre la construction, qui s’appuie sur l’étude de onze zones documentaires (du Languedoc au Liban en passant par l’Italie, l’Afrique du Nord et l’Espagne), progresse par décalages successifs du point de vue et par changements d’échelle. Le premier volume est consacré aux méthodes d’analyse, aux approches technologiques et à une révision des textes antiques. Le volume 2 s’attache au Languedoc qui, à partir de fenêtres ouvertes à très grande échelle sur des terroirs bénéficiant d’une somme exceptionnelle de recherches, offre le support d’une étude fine des transformations des paysages construits, de la Protohistoire à l’Antiquité (Alain Ferdière estimera d’ailleurs qu’il aurait dû apparaître dans le titre de la thèse). Le volume 3 ouvre enfin sur une large mise en perspective des savoirs techniques et de leurs transmissions au regard d’un vaste parcours diachronique et comparatif. De cette mise en œuvre qui repose sur l’observation directe et sur un énorme récolement bibliographique, Romana Harfouche retient pour sa présentation orale quatre exemples dont trois ont fait l’objet de travaux de terrain en collaboration avec le pédologue Pierre Poupet.

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1. Le cas languedocien est exposé à partir de la confrontation de deux séries de profils pédologiques distants de quelques kilomètres, Roque de Viou et La Liquière (Vaunage). Si la première série met en évidence de façon récurrente la succession de trois cycles de pédogenèse associables à trois phases de maîtrise des sols sur la pente (Antiquité, Moyen Âge et Époque Moderne), la seconde, en revanche, ne montre qu’une mosaïque de terrasses indatables du fait de l’absence de recouvrement sédimentaire. Il s’en dégage pourtant un sol particulier, un sol profond dont la longue évolution ne se conçoit qu’à l’abri d’un mur de soutènement remontant très probablement au vi e siècle avant J.-C. Illustrant à eux seuls l’extrême diversité des évolutions de versants – et donc les dangers d’une généralisation hâtive sans une multiplication des points documentaires -–, ces transects, mis en perspective à plus petite échelle, contribuent à soutenir l’hypothèse historique d’un aménagement des pentes effectué dès la Protohistoire mais aussi d’une véritable recréation des paysages durant l’Antiquité.

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2. La démonstration se poursuit avec l’exemple de Délos. L’affleurement, sur la quasi-totalité de l’île, de paysages fossilisés depuis l’époque byzantine permet d’approfondir le cas de figure – le plus fréquent – où, en l’absence de scellement par des dépôts postérieurs, seule l’histoire des sols retenus à l’amont des murs de soutènement est susceptible d’aider à la datation. Entre l’Âge du Bronze et le vii e siècle de notre ère, où situer ces terrasses ? Leur édification sur la roche mère, la découverte, dans les horizons profonds des sols, de traits caractéristiques d’une pédogenèse très évoluée et la notion de « remise à zéro de l’horloge pédologique » au moment du terrassement – notion sur laquelle Bernard Geyer reviendra pour en souligner l’importance – constituent les points clés d’un raisonnement qui discute ensuite d’autres éléments pour aboutir à une datation des v e-iv e siècle avant J.-C.

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3. La relation entre « la gestion des ressources en sols et la gestion des ressources en eau », évoquée précédemment à plusieurs reprises, constitue la matière du troisième exemple. Romana Harfouche l’aborde par une sorte de contrepoint, celui des jessours (murs de soutènement formant des barrages étagés en travers des oueds) des régions prédésertiques (Tunisie, Libye, Neguev, Arabie). Constituant une réponse subtile et originale aux impératifs d’une agriculture en situation extrême, ils pourraient, par leur singularité, éclairer à terme différents aspects, techniques et sociaux, des autres systèmes de terrasses.

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4. La montagne libanaise, chère à l’auteur, clôt l’exposé. Le site de Yanouh propose le cas de figure, rare, de deux séries de terrasses superposées au sein d’une suite d’occupations s’étendant de l’Âge du Bronze au Moyen Âge. L’exemple conduit à une critique serrée de la signification des artéfacts (ici médiévaux) contenus dans les sols : la stratigraphie montre qu’ils datent un décapage et non la construction des terrasses, qui peut être attribuée à une époque antérieure, l’Âge du Bronze peut-être en s’appuyant ici aussi sur plusieurs éléments convergents qui demandent néanmoins confirmation (travail en cours).

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En conclusion l’auteur laisse ouverte la question des lieux d’émergence et des voies de diffusion des savoirs techniques pour insister sur deux points : dès qu’elle est mise en œuvre, l’approche archéologique démontre l’ancienneté des systèmes de terrasses ; mieux appréhender les contextes sociaux au sein desquels ils se développent nécessite alors une exploration plus poussée, dans l’interdisciplinarité, des quelques conservatoires dont Yanouh ou Délos ont fourni des exemples.

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De façon unanime, les membres du jury ont souligné la très grande clarté de la thèse et dit leur admiration pour sa rigueur méthodologique impressionnante. En cinq ans seulement, Romana Harfouche a relevé un véritable pari (Philippe Leveau) sur un sujet difficile qu’elle n’a pas hésité à prendre à bras le corps (Franck Braemer). Cet ouvrage qui ambitionne d’appréhender un phénomène culturel (Philippe Leveau) le fait en rassemblant une somme de données considérable (plus de 1 000 titres en bibliographie), dont la mise en œuvre, par son sérieux et son intelligence, par l’ampleur aussi de son champ spatial, renouvelle la recherche sur les paysages antiques (Alain Ferdière). Passionnant de bout en bout, d’une grande qualité d’illustration et d’écriture, notamment en ce qui concerne la description analytique des paysages et la justesse du vocabulaire géographique, supérieure à celle de bien des thèses de géographie (Bernard Geyer), le mémoire témoigne d’une maîtrise conceptuelle, d’une aptitude à la synthèse et d’une maturité qui se manifestent pleinement dans la lucidité des conclusions (Philippe Leveau).

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Tout ne fut pas louange cependant et Romana Harfouche, de l’avis de tous, a aussi les défauts – de jeunesse – de ses qualités. Se laissant emporter par sa fougue, elle cède parfois à une présentation trop vive et trop critique des travaux de ses prédécesseurs (Franck Braemer) sans pour autant éviter toujours les pièges qu’elle dénonce (Bernard Geyer, Alain Ferdière). Il aurait fallu mieux rendre hommage à ceux qui ont ouvert la voie même s’ils ont buté sur la méthode (Michel Py et Jean Sapin, Philippe Blanchemanche), insister davantage sur l’apport du programme Archéomédès tant en termes de densité de l’information (Alain Ferdière) qu’en raison des débats qu’il a ouverts dans le domaine de l’archéologie des paysages (Philippe Leveau). Dans d’autres circonstances, la critique est en revanche trop floue. Lorsque les documents sont publiés, l’auteur gagnerait à prendre plus explicitement parti à leur sujet : il en va ainsi des récents travaux de Jean-François Berger et Jacques-Léopold Brochier (Franck Braemer), ou des reconstitutions en 3 dimensions proposées par Michèle Brunet sur la ferme aux jambages de granite à Délos (Antoine Hermary). Au-delà de ces problèmes de forme ou de rhétorique que la publication, vivement souhaitée par tous, pourra corriger, les discussions ont surtout mis en exergue la fécondité de cette recherche. Il semble que celle-ci tienne à sa rigueur et à son ouverture, conditions ou contreparties d’une triple difficulté : l’interdisciplinarité, la longue durée, l’espace large. On résumera ces débats en trois points.

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1. Les commentaires successifs des membres du jury ont révélé à l’auditeur la coexistence complexe, au sein de ce travail, de différents registres de temporalité et de différents registres chronologiques de la preuve, qui apparaissent comme la conséquence directe de l’interdisciplinarité : ils sont fonction de chaque type de source. Du point de vue des sources écrites et iconographiques, Antoine Hermary souligne combien, tout en n’étant pas spécialiste, Romana Harfouche a renouvelé la question, en particulier pour la protohistoire égéenne, à partir de sa relecture de la fresque de la Flottille (Akrotiri, Théra, Cyclades, vers 1600 avant J.-C.). Les hypothèses très convaincantes qu’elle formule sur la représentation de terrasses dans cette peinture concourent fortement à la démonstration. Pour les périodes plus récentes, pour lesquelles l’ambiguïté du vocabulaire avait quelque peu verrouillé la question (L. Foxhall s’appuyait sur l’absence de terme grec spécifique pour dénier l’existence de terrasses), la reprise, très juste, de la lecture de Strabon par Raoul Baladier aurait dû permettre à l’auteur d’être plus affirmative : l’association des mots ophrys (déclivité forte) et haimatia (mur de pierre sèche) ne peut guère faire référence ici qu’à des terrasses.

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Pour Délos, les sources épigraphiques sur l’économie agricole auraient pu être davantage sollicitées. Cette discrétion des témoignages écrits – quelques rares occurrences mais bien datées – rend plus sensible la distorsion qu’ils entretiennent avec l’appréhension du temps par la pédologie : « qu’est-ce qu’un sol très évolué ou très ancien ? » se demande Alain Ferdière, en s’interrogeant sur la pertinence de cette échelle chronologique, tandis que Bernard Geyer soulève la question de l’incidence d’une première pédogenèse sur le rythme d’évolution des sols des terrasses de Délos. Cet ordre particulier de mesure du temps permet de mieux saisir l’intérêt de son articulation avec l’archéologie, intérêt que soulignent encore les observations faites à l’auteur sur les quelques moments où, cédant à la surinterprétation, elle a tenté de caler trop finement les vestiges. La démonstration sur Délos, remarquent Antoine Hermary et Bernard Geyer, aurait eu plus de force encore si Romana Harfouche s’en était tenue à la fourchette chronologique large indiquée par la pédologie, ce dont elle conviendra volontiers, précisant plus tard qu’elle a justement écarté les reconstitutions de la ferme aux jambages de granite en raison de l’absence de fouille et donc de démonstration du lien ferme-parcellaire. De la même manière, l’argumentaire était peut-être trop faible aussi pour soutenir une datation aussi fine des terrasses protohistoriques du Nîmois (Alain Ferdière). Par ces petits réajustements, la pédologie voit ainsi sa place s’affirmer, au sein d’un « nécessaire croisement des approches » (Philippe Leveau) où les méthodes traditionnelles doivent continuer à être sollicitées, car « c’est la confrontation qui apporte » (Bernard Geyer). Cette place ne se situe peut-être pas tant dans le champ clos « d’une autre temporalité » dont relèverait l’histoire des paysages (Philippe Leveau) que dans celui de cette articulation constante des différentes temporalités.

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2. Romana Harfouche avait précisé, dans son exposé, n’avoir qu’effleuré la question du rôle du climat en raison de la difficulté de départager les causes d’un point de vue archéologique et de la disparité des échelles spatiales et temporelles d’appréhension des faits, dont les concordances peuvent être fallacieuses. Si Alain Ferdière souligne la pertinence des développements qu’elle consacre à ce thème dans sa première partie, Franck Braemer regrette que ceux-ci n’aient pas pris part à la suite de la réflexion. D’une façon plus globale, Bernard Geyer – qui relèvera par ailleurs l’intérêt de l’identification d’une crise rhexistasique dans la montagne libanaise – propose de reprendre la question à partir de la distinction entre changement et fluctuation climatique. Si l’installation du climat méditerranéen, au Proche-Orient, date du début de l’Holocène et si l’on peut effectivement parler de stabilité de ce point de vue, en revanche l’incidence des fluctuations sur les pluies de printemps et d’automne, en particulier, fortement érosives, a pu jouer un rôle important dans l’aménagement des pentes. Il s’agit là d’une piste que Romana Harfouche aura selon lui à explorer par la suite.

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3. C’est à une conclusion proche, dégageant les nouvelles voies de recherche qui se dessinent à partir de ce travail, qu’aboutira la discussion ouverte par Franck Braemer sur l’alternative ou la différence d’approche entre systèmes techniques et systèmes sociaux. Comment passer du point de vue analytique, que requiert l’observation de la terrasse, à celui qui, à un niveau géographique plus large, permet de saisir la cohérence et le sens global d’un système ? D’une part en éclairant, parmi une série de possibles, des choix qui révèlent des logiques techniques et sociales, d’autre part en comparant les données dans un cadre chronologique absolu, sans tenir compte des décalages et des différences culturelles. Si Romana Harfouche a pleinement réussi cette approche globalisante pour la Vaunage, à l’échelle méditerranéenne en revanche, elle aurait sans doute gagné à appuyer son parcours sur sa typologie initiale pour mieux appréhender les variantes et leurs significations, comme elle l’a fait pour les jessours. Mais l’aller-retour qu’elle opère entre Espagne médiévale et Proche-Orient met remarquablement en lumière ces logiques de systèmes et leurs modes de diffusion : créations d’agronomes et pratiques vernaculaires, les unes se superposant aux autres par transfert technique, dans un cadre politique particulier (un schéma semblable vaudrait pour le Liban avant / après le xii e siècle). À considérer des ensembles en chronologie absolue, ce qui saute ainsi aux yeux, c’est le basculement décisif qui correspond au phénomène d’agglomération : de la terrasse, au système de terrasses. À l’aune de la Méditerranée, le changement d’échelle, après une expansion progressive, semble se produire entre le vi e et le iv e-iii e siècle. Qui a procédé à la mise en valeur de ces versants complets ? Et dans quels cadres ? Philippe Leveau, Alain Ferdière, Bernard Geyer ont également souligné la complexité de la question. Face à ce grand chantier qui s’ouvre et à sa bibliographie considérable, le travail de Romana Harfouche constitue un apport majeur. Seule la Vaunage offrait suffisamment de points documentaires pour une approche systémique à grande échelle dans le cadre d’une thèse, mais pour avancer, conclut Franck Braemer, il faut maintenant proposer, dans un programme de recherche, d’aborder un terroir agricole comme on étudie une ville. Et il faut reprendre la question par le biais du grand domaine sans négliger l’impulsion des communautés villageoises. Ce ne furent pas les mots de la fin mais le compte-rendu s’arrêtera là. La soutenance, elle, s’est achevée par l’annonce d’une mention très honorable avec les félicitations du jury à l’unanimité, par des applaudissements non dénués d’émotion, et par la dégustation de toutes sortes d’olives et de tapenades, dans les rayons du Couchant, sur la terrasse de la Maison Méditerranéenne des Sciences de l’Homme.

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Christine Rendu

Claude Colombet-Lasseigne, La Seigneurie rurale en Forez face aux crises de la fin du Moyen Âge. Résistance ou défaillance ? , thèse pour le doctorat nouveau régime, soutenue le 21 novembre 2003 à l’université Jean-Monet de Saint-Étienne.

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Jury : Jean-Luc Fray, professeur, université Blaise-Pascal, Clermont-Ferrand-ii (président); Pierre Charbonnier, professeur émérite, université Blaise-Pascal, Clermont-Ferrand-ii (rapporteur) ; René Germain, professeur émérite, université Jean-Monnet, Saint-Étienne ; Jean Kerhervé, professeur, université de Bretagne occidentale, Brest ; René Germain, professeur émérite, université Jean-Monnet, Saint-Étienne.

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Comme son titre le suggère, cette étude s’est intéressée à la seigneurie rurale dans un espace restreint, le Forez, durant une période précise, la fin du Moyen Âge, et dans un contexte précis, les « malheurs des temps ». Ce choix a résulté de la conjonction de deux facteurs. D’une part, l’existence d’un fonds documentaire important, largement ignoré des historiens du Forez, en dehors de quelques études pionnières d’Édouard Perroy, d’Étienne Fournial et de quelques autres ; d’autre part, le relatif vide historique concernant le Forez rural. C’est dans cette optique, tenter de combler un vide à la fois thématique et temporel, que le choix du sujet s’est imposé à l’impétrante. À l’idée première de faire une étude linéaire de la seigneurie rurale en Forez aux derniers siècles du Moyen Âge s’est substitué le dessein de voir si la théorie de Pierre Charbonnier, mettant en exergue l’existence d’une « autre France », à la résistance seigneuriale exacerbée, s’appliquait aussi au Forez. Claude Colombet-Lasseigne a ainsi été amenée à centrer sa problématique sur la question du comportement de la seigneurie rurale en Forez face aux crises de la fin du Moyen Âge et à leurs conséquences politiques centripètes : s’est-elle inscrite dans une « France centrale » dont elle participe géographiquement, ou a-t-elle été déstabilisée par ces crises ?

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La thèse, qui comprend un texte de 494 pages et un volume d’annexes de 143 pages (tableaux de synthèse, cartes, illustrations, transcriptions) s’organise selon un plan en quatre parties. La première consiste en un « état des lieux » de la situation forézienne et seigneuriale au milieu du xiv e siècle, privilégiant trois approches : une approche géographique, l’espace forézien, cadre de cette étude dont les caractéristiques propres sont mises en lumière ; une approche socio-économique visant à définir mais surtout à préciser des hiérarchies de pouvoirs dont la seigneurie est à la fois actrice et spectatrice ; enfin une approche temporelle présentant les principales crises, guerres et pestes notamment, que connaît le Forez à partir de 1348. Avec un double questionnement : peut-on mettre en évidence des particularismes seigneuriaux foréziens, aptes à expliquer son attitude future ? Avec quelle intensité l’espace rural a-t-il subi les diverses crises qui émaillent la fin du Moyen Âge ?

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La deuxième partie est consacrée à une présentation des répercussions des crises sur la structure seigneuriale comme sur les habitants de la seigneurie, dans les domaines démographiques, économiques et sociaux, ainsi qu’à une étude de l’attitude et des réactions des populations, seigneurs comme paysans. Au terme de ce « tour d’horizon », la seigneurie, qu’elle soit laïque ou ecclésiastique, apparaît effectivement confrontée à une grave crise, qui ébranle ses fondements-mêmes. Crise démographique d’abord, puisqu’elle perd plus de la moitié de ses habitants, et une proportion presque aussi importante de ses seigneurs. Crise foncière ensuite, quoique proportionnellement beaucoup plus modérée. Crise économique aussi et surtout, multiforme, et dont les effets sont réels, même si le recul enregistré en Forez demeure très en deçà de ce qu’il a pu être dans d’autres régions. Crise sociétale et comportementale enfin, quoiqu’elle soit, et de loin, la moins importante. Toutefois, son pouvoir, quoique malmené, résiste, grâce à l’adaptation toujours opportune dont fait preuve la structure seigneuriale.

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La troisième partie de l’étude s’intéresse ainsi à la reconstruction des campagnes dans une double optique chronologique et thématique. Selon quelles étapes se déroule-t-elle ? Quels en sont les agents, les modalités, les résultats ? Tous les indicateurs interrogés concordent pour montrer que, malgré des tentatives ponctuelles dès que les circonstances le permettent, il faut attendre le milieu du xv e siècle pour que la reconstruction s’inscrive dans la durée, et ce, quel que soit le type de seigneurie. Cette reconstruction s’opère presque toujours sous la conduite seigneuriale, et presque toujours aussi dans la continuité. Organisée par le seigneur, elle a comme objectif le retour à la situation ancienne, ce dont témoigne l’application, prégnante dans le cas des seigneuries ecclésiastiques, mise à la reconquête de droits contestés ou tombés dans l’oubli. Les hommes aussi sont souvent les mêmes, descendants indirects des anciens possesseurs ou exploitants du sol, les modes de financement aussi. La ville, qui a souvent conquis une partie de l’espace rural à la faveur des crises, n’a guère étendu ici son rayonnement. Les quelques concessions auxquelles les difficultés ont contraint le pouvoir seigneurial ont été éphémères, et la restauration des réquisitions seigneuriales s’est effectuée en dépit d’un contexte de grande mobilité foncière et humaine.

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La quatrième partie de cette étude consiste en un bilan qui cherche à dresser un tableau comparé des permanences et des mutations entre la seigneurie de la première moitié du xiv e siècle et celle de l’orée du xvi e siècle. Tous les aspects étudiés tendent à prouver que, vers 1500, la seigneurie rurale a indéniablement résisté. Elle a retrouvé à peu de choses près ses caractéristiques d’antan et conserve une position dominante dans la vie des campagnes. Au terme de l’étude, la seigneurie forézienne semble encore inscrite pour longtemps dans une très lente évolution. À ce titre, elle appartient, pour la candidate, à cette « autre France » où la défaillance de la seigneurie n’est guère patente. Cette résistance de la seigneurie tient au fait qu’en Forez l’omniprésence seigneuriale n’est pas synonyme d’omnnipotence.

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René Germain, directeur de la thèse, après avoir rappelé le cursus professionnel et universitaire de la candidate, souligne l’importance et la qualité du travail effectué. L’étude bénéficie d’une documentation riche, variée et chronologiquement bien située : des milliers de testaments, de terriers, de registres de comptes, d’audienciers de justice… Elle manifeste aussi une bonne démarche critique face aux documents. La masse documentaire conduit à une étude statistique de la seigneurie, mettant en relief les aspects structurels. René Germain souligne que des informations intéressantes sont apportées, concernant les campagnes, la seigneurie ou la condition des hommes, tout en demandant quelques précisions sur l’incidence de la force de travail et de l’outillage agricole sur la superficie des parcelles voire des tenures, sur les espaces mis en défens ou clos de manière ponctuelle.

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Il signale que la seigneurie foncière a été analysée, mais qu’il aurait sans doute été intéressant de mieux connaître les relations existantes entre le pouvoir comtal et les seigneuries vassales. Les conditions particulières de certains hommes des seigneuries foréziennes auraient pu être éclairées à la lumière des conditions des hommes des principautés voisines. Les malheurs des temps ont été bien analysés et d’intéressantes précisions sont apportées sur la répartition de la mortalité pendant la période de la grande peste et les conséquences de cette mortalité nous donne un regard neuf sur la situation d’après crise. L’appauvrissement des populations rurales qui s’ensuit aurait pu être mis en parallèle avec l’enrichissement de ceux qui ont tiré profit des difficultés, comme élément d’explication de certaines émotions populaires. Devant la guerre et les pillages, l’organisation forézienne, en capitaineries et secteurs défensifs, est intéressante, mais il serait utile de savoir si les obligations vassaliques ont pour répondre à cet effort militaire. Enfin, la reconstruction d’après les crises bénéficie de très fines analyses, qui permettent de saisir par le menu les évolutions socio-économiques.

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En conclusion, René Germain souligne que ce travail complète heureusement les études précédentes d’Etienne Fournial ou de Marguerite Gonon, et intègre le Forez dans l’espace central, aux mutations lentes et aux seigneuries fortes.

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Pierre Charbonnier souligne d’abord que la thèse de Claude Colombet-Lasseigne a le mérite de poser une question précise, laquelle constitue le fil directeur du travail et lui procure clarté et unité. La candidate a eu l’avantage, pour répondre à cette question, de disposer d’une documentation suffisamment importante pour permettre des présentations précises de localités saisies à des moments très distants. L’exploitation de cette documentation, qui représentait incontestablement un très gros travail de dépouillement et de calcul, a permis d’établir une multitude de tableaux généralement très clairs et placés à l’appui du raisonnement. Pierre Charbonnier regrette cependant l’absence d’une table des tableaux et graphiques et que les délais de soutenance n’aient pas permis à la candidate de mener à terme l’étude des registres de justice.

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Pour Pierre Charbonnier, la candidate, qui s’est toujours efforcée d’apporter des solutions aux problèmes posés par la documentation, effectue des comparaisons pertinentes avec d’autres régions pour lesquelles on dispose d’études sur l’évolution de la seigneurie. La conclusion en faveur de la bonne résistance de la seigneurie ne peut que réjouir l’auteur d’Une autre France, lequel formule toutefois quelques objections. Tout d’abord il faut accorder plus d’attention à la nature particulière de la documentation beaucoup plus issue de châtellenies comtales que de seigneuries proprement dites. Si les redevances sont du même ordre, le châtelain comtal n’a sans doute pas le même comportement qu’un seigneur. D’autre part, le Forez ne semble pas avoir été aussi durement frappé par la crise que l’Auvergne. Enfin l’érosion monétaire des redevances n’a sans doute pas été suffisamment prise en compte, d’autant que les redevances proportionnelles en nature ont reculé. Au total, ce travail, qui complète heureusement la carte de la France rurale de la fin du Moyen Âge, mérite félicitation et publication.

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Jean Kerhervé estime pour sa part que Claude Colombet-Lasseigne présente un très solide travail de recherche fondé sur de vastes dépouillements d’archives qui démontrent une bonne maîtrise de la paléographie française et latine. Elle n’a reculé ni devant la masse d’une documentation exceptionnelle à certains égards, ni devant l’imperfection de ces sources. Ces archives ont été traitées avec méthode, rigueur, prudence, et avec un souci permanent d’évaluer la fiabilité des informations qu’elles apportent dans l’optique de la thèse, sans jamais minimiser leurs faiblesses ni leurs limites. Il déclare ensuite que le travail de la candidate est une vraie thèse, reposant sur une problématique claire, parfaitement annoncée dans le titre lui-même. Elle a traité méthodiquement son sujet et a abouti à une conclusion ferme et argumentée. La démonstration passe par un exposé tout à fait satisfaisant dans sa conception générale ; on note entre les parties de judicieuses introductions et conclusions partielles, véritables bilans d’étapes qui renforcent la logique de la démonstration, assurent la fluidité du discours, dégagent les points forts sans en dissimuler les incertitudes. Le travail est convaincant, et Jean Kerhervé a particulièrement apprécié la virtuosité de la mise en œuvre de la matière des terriers, soumis à un questionnement croisé et sans cesse renouvelé, qui permet d’en extraire des données aussi bien démographiques que des informations économiques et sociales (évolution de la rente seigneuriale, de la taille des seigneuries et même du nombre et de la superficie des tenures, voire des parcelles paysannes). Bien venus sont également les passages consacrés aux possibilités offertes par les testaments pour la connaissance des structures familiales, l’étude de la fréquence relative des actes aux différentes époques de la crise et de la reconstruction, ou encore les réflexions sur la question de la survivance des statuts hérités du servage, le déclin inégal des redevances partiaires et la progression des cens, assortie ou non de conversion en argent des prélèvements en nature très répandus avant la crise.

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Il ajoute qu’on peut néanmoins regretter que le plan choisi aboutisse à un discours parfois redondant, voire circulaire. Plusieurs digressions auraient pu être évitées alors que quelques analyses auraient du être approfondies, comme celle des strates du groupe seigneurial ou celle des résistances de l’aristocratie. Par ailleurs, sans le dire expressément, l’étude tend à privilégier une interprétation malthusienne de la crise du bas Moyen Âge, insistant sur le rôle déterminant joué par les facteurs démographiques et les « malheurs des temps ». Elle n’accorde, en revanche, faute de données suffisantes sans doute, que peu de temps à l’étude du fonctionnement seigneurial, dont l’enrayement est aussi facteur de crise. Pour ce faire, elle aurait dû considérer plus attentivement les concurrents nouveaux de la seigneurie et donner plus de place à l’analyse des dépenses seigneuriales, à celle de l’évolution des salaires, des cours des denrées agricoles et des produits artisanaux. De plus, l’évolution de la monnaie n’est pas suffisamment prise en compte. L’ouvrage témoigne à la fois d’un intérêt pour les institutions et d’une évidente sympathie pour les hommes. S’il est possible de lui reprocher de trop en dire parfois, c’est parce qu’il présente, plus qu’une analyse de l’évolution de la seigneurie forézienne aux xiv e et xv e siècles, un tableau d’ensemble de la société rurale. Sa thèse, plagiant alors les travaux de ses prédécesseurs et maîtres en ce domaine, aurait aussi bien pu s’intituler « les campagnes foréziennes à la fin du Moyen Âge ». Ainsi présentée, elle comble cependant avec bonheur une lacune géographique dans l’histoire du monde rural médiéval. Jean Kerhervé souhaite donc qu’elle soit publiée et renouvelle ses félicitations à son auteur.

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Concluant la soutenance, Jean-Luc Fray, président du jury, complète les propos des intervenants précédents, insistant d’abord sur la qualité du travail réalisé. Le propos, généralement ferme et clairement organisé et soutenu, de bout en bout, par une démonstration minutieuse, recèle des formules très heureuses : beau tableau du Forez comme terre de liberté au xiv e siècle et belle formule sur « l’omni-présence, mais non l’omni-puissance de la seigneurie », formule justifiée en particulier par la persistance de l’alleu paysan.

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Ce travail se caractérise aussi par l’exigence scrupuleuse de ses analyses et par l’utilisation d’un jeu d’échelles différenciées, depuis le pays de Forez tout entier, en passant par l’examen des châtellenies comtales, des plus humbles seigneuries banales ou foncières laïques ou ecclésiastiques, du terroir villageois, parfois même de la parcelle ; les oppositions géographiques entre « pays » (Roannais, Forez central, Jarez) et entre plaines et montagnes sont clairement mises en valeur.

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Il évoque ensuite quelques aspects moins heureux de la réalisation, notamment la présentation de l’apparat critique et des citations en latin, et regrette la minceur disproportionnée de la conclusion (3 pages). Les comparaisons avec d’autres régions se limitent trop souvent à des régions semblables, alors que des lectures sur des modes d’organisation très différents (comme le Verdunois d’Alain Girardot) auraient, par contraste, enrichi la réflexion. Enfin l’emploi répété de l’opposition espace rural / espace urbain semble déplacé dans le cadre du Forez où seule Montbrison mérite vraiment le titre de « ville ».

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Jean-Luc Fray estime toutefois que le grand mérite du travail de l’impétrante est d’avoir, avec l’appui d’un raisonnement exigeant et toujours soutenu de preuves discutées dans la meilleure tradition critique, défendu une véritable thèse, au sens premier du terme.

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À l’issue d’une brève délibération, le jury a accordé à Claude Colombet-Lasseigne le grade de docteur en histoire médiévale avec la mention « Très honorable » et lui a adressé ses félicitations à l’unanimité.

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Sylvain Excoffon

Philippe Hamon, L’Or des peintres. Essai sur le rapport à l’argent à travers l’image dans les sociétés européennes de la première modernité (xv e-xvii e siècles) , mémoire présenté pour l’Habilitation à Diriger des Recherches, Université Rennes-2/Haute-Bretagne, 12 décembre 2003, 614 p. et un volume d’annexes non paginé.

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Jury : Françoise Bayard, professeur émérite à l’Université Lumière Lyon-2 (rapporteur) ; le recteur Gérald Chaix, professeur à l’Université François Rabelais de Tours ; Olivier Christin, professeur à l’Université Lumière Lyon-2 et directeur d’études à l’École Pratique des Hautes Études (rapporteur) ; Bernard Cousin, professeur à l’Université de Provence/Aix-Marseille I (président) ; Alain Croix, professeur à l’Université Rennes 2-Haute-Bretagne (directeur) ; Daniel Pichot, professeur à l’Université Rennes 2-Haute-Bretagne.

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En introduction, Philippe Hamon commence par expliquer la cohérence d’une démarche qui l’a mené des finances royales sous François Ier à l’étude des offices et des officiers, puis à celle des représentations de l’argent dans l’image. Élargissant son champ de recherche à l’ensemble de l’Europe occidentale et à une période allant du milieu du xv e à la fin du xvii e siècle, Philippe Hamon a choisi de traiter les images comme des sources historiques permettant de s’interroger sur la façon dont les hommes et les femmes se situent alors par rapport à l’argent. Pour ce faire, il a constitué un corpus de 1 355 tableaux, 300 gravures et dessins, 80 miniatures et enluminures et 50 tapisseries, sculptures, bas-reliefs, vitraux et peaux. Le produit fini est un essai de 614 pages de texte, au long desquelles l’auteur a toujours tenté de dépasser le niveau descriptif pour formuler des hypothèses, ponctuelles ou générales, sur ce qu’il était possible de déduire de ces analyses sur le rapport à l’argent.

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La place accordée à la réflexion méthodologique est importante dans ce travail (la première partie, soit trois chapitres sur les treize de l’ensemble). Philippe Hamon a choisi d’étudier les œuvres dans lesquelles figurent des pièces de monnaie, qui se présentent généralement comme un détail, mais un détail qui donne sens à l’image. Il a décidé d’inverser la démarche habituellement pratiquée pour l’étude de la réception des images, car il ne disposait que de peu de textes sur le sujet, et désirait ne pas faire disparaître les spécificités de l’image dans les logiques présidant à la production des textes. Il a ainsi traité les images comme des symptômes, c’est-à-dire des indices renseignant sur un certain rapport à l’argent. Il signale les deux écueils qui guettent le chercheur dans ce domaine : les effets de réel, qui ne doivent pas faire oublier que les images sont des représentations, et, à l’inverse, la croyance en une autonomie du monde de l’art, qui amènerait à considérer que les œuvres ne renseignent pas sur les sociétés dans le cadre desquelles elles ont été produites.

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Suivent une série d’études thématiques, visant à cerner la multiplicité des significations et des associations, qui caractérise les représentations de l’argent visible, ce dernier étant un « hyperthème » (Jérôme Baschet), dans la mesure où la monnaie constitue un fait social total. Ces études thématiques s’articulent en trois parties. La première considère la place de l’argent dans les rapports individuels, la seconde envisage son importance dans la société, et la troisième traite de son rôle dans les relations sociales. Enfin, la dernière partie est une synthèse d’ensemble sur les questions liées à l’argent. Philippe Hamon s’y attache notamment à l’étude du jeu iconique complexe qui existe entre d’une part le dénigrement de l’argent inscrit dans l’héritage chrétien et d’autre part les formes plus ou moins subtiles de sa promotion.

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De ces analyses, Philippe Hamon tire un certain nombre de conclusions. Du milieu du xv e à la fin du xvii e siècle, les évolutions s’avèrent majeures. Ainsi, l’avare des sept péchés capitaux, qui est au xv e siècle un riche marchand, devient généralement au xvii e siècle un vieillard victime d’une passion désocialisée qui menace chaque individu. La circulation de l’argent dans les corps, qu’il s’agisse des avares gavés de pièces en enfer ou des monnaies déféquées dans diverses circonstances, montre à quel point le contact avec l’argent est perçu comme pouvant être dangereux. D’une façon générale, cet objet exceptionnel qu’est la monnaie produit des effets exceptionnels, et l’argent visible se tient assez largement à part du système allégorique pourtant si développé dans la peinture de l’époque moderne : l’argent dans la peinture ne renvoie qu’à lui-même. La question centrale, celle du « comment vivre avec l’argent ? », se révèle bien problématique. Il apparaît impossible de représenter l’argent sur les portraits comme un signe de réussite personnelle, et d’une façon plus générale l’on constate l’impossibilité de représenter de façon positive l’enrichissement monétaire, le thème de l’Adoration des mages fournissant le seul contre-exemple. Mais cette iconographie négative, qui vise à créer une inquiétude et un sentiment de culpabilité, permet aussi la prise de conscience qui constitue le prix à payer pour continuer de vivre avec l’argent au quotidien. Elle peut ainsi, par un retournement, être libératrice (d’autant que le thème de la Vocation de saint Mathieu rappelle que même les pires pécheurs peuvent procéder à la rupture) et permettre un « désangoissement ». La peinture du xvii e siècle offre des représentations plus apaisées, et l’on observe parallèlement un recul de la présence de l’argent visible, évolution évidemment sans rapport avec sa place réelle dans la société. Philippe Hamon émet l’hypothèse selon laquelle cet effacement laisserait supposer une plus grande acceptation du fait monétaire. Il signale également l’existence d’écarts spatiaux, l’argent visible étant peu présent dans la peinture italienne.

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Philippe Hamon termine par les remerciements d’usage et évoque la mémoire de Jean Jacquart, qui appréciait la peinture et aurait sans aucun doute aimé le sujet choisi par son ancien élève.

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Françoise Bayard a apprécié, dans l’ensemble du dossier présenté, cinq aspects : la modestie du propos, la proximité avec la réalité, l’intérêt pour la vie collective, celui pour la vulgarisation historique, et l’ambition qu’a Philippe Hamon d’être un généraliste. Elle souligne l’ampleur du travail mené pour la réalisation du mémoire inédit, puisque la constitution du corpus n’est intervenue qu’après l’examen de dizaines de milliers d’images. Elle salue l’excellence de la présentation et de la rédaction, l’ampleur de la recherche, la finesse des analyses, la profondeur de la réflexion et la nouveauté de la thématique. Elle regrette que Philippe Hamon n’ait pas procédé à un traitement statistique des thèmes avant la dernière partie du mémoire inédit, et qu’il n’ait pas cherché à établir un lien entre les évolutions iconographiques et celles de l’impôt. En revanche, elle fait remarquer qu’en mettant en évidence le caractère apaisé des représentations de l’argent dans la peinture du xvii e siècle, Philippe Hamon apporte des éléments décisifs sur la définition de la société d’Ancien Régime. Pour finir, Françoise Bayard signale les écarts qui existent entre les représentations de l’argent dans la peinture sur toile et celles qui figurent dans les gravures.

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Olivier Christin insiste sur l’originalité et la pertinence du sujet, la rigueur de la démarche, la pratique d’une interdisciplinarité tempérée, la clarté de l’exposition. Il apprécie le caractère construit du sujet, un sujet jusqu’ici largement négligé par l’historiographie, ou bien arbitrairement découpé dans des études ponctuelles. Par l’utilisation d’un indice iconique, Philippe Hamon met en relation des genres picturaux, des sujets iconographiques et des milieux sociaux, conduisant à des interprétations renouvelées et à des interrogations suggestives sur l’histoire sociale des représentations du monde, à une époque marquée par les transformations de l’économie monétaire. Olivier Christin souligne à quel point Philippe Hamon réussit pleinement à développer son projet d’usage historien des images, notamment en démontrant comment la production dans les arts figuratifs de types-idéaux, qui circulent ensuite largement, relève à la fois de logiques propres aux pratiques d’atelier et de logiques sociales, qui permettent aux destinataires d’identifier ces types-idéaux. Il regrette quelques absences bibliographiques, par exemple celle de l’ouvrage de David Freedberg sur la peinture hollandaise du xvii e siècle (Art in History, History in Art), et la prudence parfois excessive de Philippe Hamon. Ainsi, les significations peuvent être multiples et le pélican est aussi bien un symbole christologique qu’une allusion à la charité, l’association des deux lectures prenant sens dans le cadre du débat sur les œuvres et la foi. Ce travail amène à formuler un certain nombre de questions, par exemple sur les relations entre les transformations de l’économie monétaire et le recul des représentations iconographiques de l’argent, ou sur la possibilité d’établir des parallèles avec les productions littéraires.

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Gérald Chaix, après avoir signalé que le dossier de synthèse présenté par Philippe Hamon montre son sens de la responsabilité au sein de la communauté scientifique, souligne à son tour l’ampleur du travail qui a été mené pour la réalisation du mémoire inédit, et salue le choix d’un champ géographique et d’un champ chronologique larges. Il regrette l’absence de quelques ouvrages, et notamment celui d’Hans Belting (Image et culte), fondamental sur la capacité de l’image à rendre présent l’absent, ce qui aurait permis à Philippe Hamon de pousser l’analyse sur les liens entre les représentations de la monnaie et les représentations de l’hostie, la première pouvant, en opposition à la seconde, rendre présent l’adversaire du Christ. Cela pourrait contribuer à expliquer le désenchantement qui caractérise la peinture hollandaise du xvii e siècle, alors que les représentations de l’argent étaient extrêmement négatives dans les Pays-Bas au xv e siècle. Gérald Chaix insiste sur les liens qu’il convient d’établir avec les réflexions de Denis Crouzet et d’Olivier Christin, d’une part dans l’analyse du passage de la dénonciation au désangoissement, d’autre part dans l’étude d’une autonomisation de l’argent qui est liée à la perte de la fonction représentative de l’image. Reprenant la question de l’écart italien, il pense qu’il faut peut-être, pour le xv e siècle, opposer un humanisme laïc, en Italie, où l’argent ne pose pas problème, à un humanisme chrétien aux Pays-Bas. Il termine en signalant à la fois le risque d’une délocalisation de l’image, qui n’est pas isolable de pratiques sociales, et l’admiration que suscite un travail fécond.

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Daniel Pichot apprécie la réflexion qu’a menée Philippe Hamon sur son propre parcours, dans un essai empreint de l’humour qui permet la distanciation nécessaire. Les réflexions méthodologiques qui ouvrent le mémoire inédit sont extrêmement intéressantes, aussi bien sur la question des détails « réalistes » que sur celle des relations entre le portrait et l’idéal-type. Le médiéviste signale les liens qui auraient pu être établis avec les miniatures du xv e siècle, et il serait utile de réfléchir à la réduction des cycles iconographiques qui a accompagné l’essor de la peinture de chevalet. Enfin, il met en valeur l’importance du facteur religieux dans la production picturale.

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Alain Croix commence par signaler que dans ce travail les méthodes et les questions sont présentées comme étant plus importantes que les résultats, et que c’est bien cela qui doit caractériser le mémoire inédit d’une Habilitation à Diriger des Recherches. L’ampleur du travail, la parfaite maîtrise de la langue, la virtuosité de l’historien, la densité du questionnement, la perfection méthodologique, les risques assumés et la reprise magistrale des résultats dans les deux derniers chapitres ne peuvent qu’emporter l’adhésion. Alain Croix souscrit à l’essentiel des conclusions, et souligne la sensibilité d’historien et l’engagement dans la cité qui caractérisent aussi Philippe Hamon. Puis il consacre la suite de son propos à une question posée dans le travail présenté, celle du décalage entre la réalité et les représentations iconographiques. Ainsi, la peinture n’enregistre que bien tard, bien peu et bien indirectement l’émergence du capitalisme et des rapports sociaux qu’il implique. L’importance de ce décalage s’explique probablement par le statut de l’artiste, et Alain Croix invite à élargir la recherche aux peintres eux-mêmes.

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Bernard Cousin s’attache lui aussi à la qualité formelle du dossier et à l’ampleur du travail et des vues qui y sont développées. Il regrette la confusion sémantique image-art, ainsi que l’insuffisance ou l’absence de références à Louis Marin et à Roland Barthes, et de façon générale à la sémiologie. Il apprécie les réflexions de Philippe Hamon sur le rapport et la distance à la réalité qui caractérisent les représentations iconographiques, mais il faudrait distinguer davantage ce qui relève des codes iconiques de ce qui relève de l’aspect artistique. Par ailleurs, la différence des genres picturaux, qui se hiérarchisent au xvii e siècle, induit en partie des formes de représentation différentes. Bernard Cousin termine en soulignant la prudence justifiée de Philippe Hamon, le risque principal résidant en effet dans la surinterprétation.

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Après une courte délibération, le jury accorde l’habilitation à Philippe Hamon, qui est officieusement et chaleureusement félicité de manière fort unanime.

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Bruno Restif

Yann Lagadec, Pouvoir et politique en Haute-Bretagne rurale. L’exemple de Louvigné de Bais (xvi e-xix e siècles), mémoire en vue de l’obtention du doctorat d’histoire présenté à l’Université de Rennes 2-Haute-Bretagne, le 6 décembre 2003.

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Jury : Annie Antoine, professeur d’histoire moderne à l’Université de Rennes 2, Alain Croix, professeur d’histoire moderne à l’Université de Rennes 2 (directeur de la thèse), Jean-Pierre Jessenne, professeur d’histoire moderne à l’Université de Lille-iii (rapporteur), Jean-Luc Mayaud, professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Lyon-2 (rapporteur), Jacques Péret, professeur d’histoire moderne à l’Université de Poitiers (président du jury).

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Jacques Péret, président du jury, donne tout d’abord la parole à Yann Lagadec qui, après les remerciements d’usage, justifie le choix de son sujet : les liens entre pouvoir et politique dans le monde rural entre xvi e et xix e siècle. Le pouvoir a été étudié pour lui-même, l’objectif étant, au-delà des groupes sociaux qui le détiennent, la mise en évidence de ses mécanismes. Une réflexion sur les cohérences internes d’un « système local de pouvoir », et ses connexions avec la société englobante, devant permettre d’éclairer les liens entre communauté et politique, entre communauté et individu et, pour finir, entre individu et politique. Le choix a été fait de la microanalyse d’une paroisse/commune de Bretagne et d’un cadre temporel large, entre la fin du xv e siècle et le début du xx e siècle. Il est apparu que Louvigné-de-Bais, intéressante par l’ancienneté, la diversité et la quantité des sources disponibles, mais assez peu originale par rapport à l’ensemble de la Haute-Bretagne, pouvait être le terrain d’une telle enquête. Les principaux enseignements de ce travail sont de trois ordres : institutionnel, social et politique. On observe, tout d’abord, la compétence « administrative » des hommes en charge de la gestion des affaires de la communauté, quelle que soit la période considérée (cette compétence croît d’ailleurs au cours de la période, parallèlement aux exigences de l’État). Dans le domaine des rapports des institutions locales à l’État, on constate une certaine autonomie, tout d’abord prise puis ensuite négociée. Parmi les hommes exerçant le pouvoir local, un groupe se détache particulièrement, les métayers ; ils dessinent les contours d’une « métairocratie » qui fait d’eux les piliers d’institutions locales dont ils ne prennent qu’exceptionnellement la tête cependant. Découle de cela une certaine « culture politique » rurale, dans laquelle coexistent deux espaces politiques : l’un local, où le consensus est la règle, où les affaires communes sont confiées aux détenteurs du pouvoir institutionnel, aux principales familles, aux principaux réseaux, professionnels notamment, l’autre national, auquel on ne participe que plus épisodiquement. La politique locale constitue le socle d’un apprentissage plus large, facilité par les premières occasions qu’elle offre de voir la confrontation de deux systèmes de valeurs, celui de la communauté d’une part, celui de la société englobante de l’autre. Évolutions institutionnelles, sociales et politiques dessinent, au total, un modèle global d’évolution des rapports entre institutions locales, représentants de la société englobante et populations rurales entre xvi e et xx e siècles. Trois moments principaux le caractérisent, autour de deux ruptures essentielles. La première intervient dans les années 1680-1715 et marque la fin d’un système de gestion des affaires communes (gestion des biens de la fabrique, perception de l’impôt) qui associait une large part des habitants de la communauté. À ce premier système succède un second, de courte durée du fait des changements institutionnels introduits par la Révolution, marqué par la mise à l’écart de la masse de la population et la mise en place d’une oligarchie de droit. Dans les années 1840-1850, le système politique local retrouve un certain équilibre. D’une part, la tutelle plus pressante de l’État sur les institutions locales est compensée par l’octroi de subventions permettant d’orienter les actions municipales en des domaines de plus en plus variés. D’autre part les élections régulières redonnent à une large part des habitants de la communauté un rôle dans la gestion de ses affaires, rôle perdu au cours du xvii e siècle.

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Après avoir remercié Yann Lagadec de la clarté de son exposé, le président donne la parole à Jean-Pierre Jessenne, lequel remercie Alain Croix d’avoir été invité à parler de pouvoir à Rennes-2. Il souligne d’emblée l’appréciation positive qu’il porte sur la thèse de Yann Lagadec qu’il considère comme excellente. Cette thèse est pionnière sur bon nombre d’aspects, dans sa démarche tout d’abord, qui allie variation des approches (ce qui se traduit aussi par l’imposante bibliographie) et la variation des échelles. Louvigné-de-Bais reste la référence, mais nombre d’exemples voisins sont mobilisés ainsi que des comparaisons avec les travaux de Christian Kermoal et d’Antoine Follain. Cette thèse, originale par la largeur du champ chronologique embrassé, se voulait le contraire d’une monographie étroite ; le pari est largement gagné. Jean-Pierre Jessenne évoque cependant deux « réserves » ponctuelles : le lien ténu existant entre le xvi e siècle et la suite d’une part, la difficulté à associer analyse des bouleversements accélérés de la Révolution et longue durée d’autre part. Cependant, et c’est là l’essentiel, la thèse donne vraiment à comprendre la longue durée. Le plan est efficace, construit sur une alternance de parties chronologiques et thématiques, avec un brillant chapitre final sur les révoltes ; l’appareil critique est remarquable : beaucoup de schémas, de cartes, un volume d’annexes. Les apports sont nombreux, notamment une meilleure connaissance des instances qui régissent la communauté (assemblée d’habitants, État, Église, seigneur et l’originalité régionale du général de paroisse) ; Yann Lagadec montre avec beaucoup de finesse les relations entre pouvoir et position sociale et l’intégration du village à l’État. Il démonte le schéma d’Eugen Weber de l’intégration nationale tardive des campagnes ; le repli sur soi rural serait en fait une stratégie politique tardive (xix e siècle) face à la politique religieuse de la IIIe république. Jean-Pierre Jessenne revient ensuite sur quelques moments charnières : 1. En amont, 1501, les premiers comptes de fabrique (source exceptionnelle) montrent un chevauchement entre fonctions religieuses et publiques et les manifestations d’une oligarchisation (examen des comptes par un comité restreint). 2. 1680-1690 : le tournant est lié à la réglementation du Parlement de Bretagne, le contrôle extérieur est plus fort. Il se demande pourquoi la tentative d’introduction des syndics a échoué en Bretagne contrairement au modèle normand (Antoine Follain). 3. Dans la phase de mobilisation de 1788-1789, quelle est la place des officiers seigneuriaux ? Cette mobilisation peut-elle être interprétée comme un retour à une forme démocratique où le général s’exprimerait davantage ? 4. Sur la période de la Révolution, Yann Lagadec observe la forte continuité des hommes, une activité délibérative dense, et finalement le non basculement dans la chouannerie. Jean-Pierre Jessenne fait à nouveau remarquer que sur cette période, la difficulté est de conjuguer efficacement l’analyse des structures de pouvoir et le rythme accéléré des événements. 5. Au delà de 1800, et malgré le titre un peu simplificateur du chapitre iii (« L’État contre la commune »), l’analyse est plus nuancée. Y-aurait-il, selon la formule de Pinchemel, « ruralisation des campagnes » ?

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Ces questions multiples (auquelles Yann Lagadec apporte des réponses argumentées) sont, pour Jean-Pierre Jessenne, un témoignage de l’extrême intérêt porté à la thèse

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Jean-Luc Mayaud intervient ensuite. Il rappelle les caractéristiques de la thèse et en souligne l’ampleur matérielle : quatre volumes denses (827 pages de texte en trois volumes et un quatrième regroupant 251 pages d’annexes, 21 pages de sources, 54 pages de bibliographie soit 1 153 références numérotées, des tableaux, graphiques et cartes), témoignant de qualités d’écriture (il apprécie en particulier « la précision élégante des titres »). Il est convaincu par la manière dont Yann Lagadec légitime son sujet et le cadre temporel retenu, qu’il ne juge pas sans risque. Parmi les qualités de la thèse, Jean-Luc Mayaud relève une grande intelligence historique (et le goût de la « provocation policée »), une grande culture historique, une grande quantité de travail. Il se déclare séduit par les multiples initiatives méthodologiques de Yann Lagadec, sa rigueur conceptuelle et la fermeté dont il fait preuve tout au long de l’ouvrage. Il formule cependant quelques observations qui lui semblent pouvoir être l’objet d’un débat. Il remarque, tout d’abord, le regain de l’historiographie consacrée à ce sujet autour de Caen et Lyon depuis 10 ou 15 ans. Il s’interroge ensuite sur la pertinence de la démarche prosopographique, dans la deuxième partie de la thèse, dans la mesure où les deux premiers siècles sont sacrifiés, faute de source. Jean-Luc Mayaud dit avoir beaucoup apprécié les recherches inventives de Yann Lagadec sur les clés de la richesse, mais aurait voulu en savoir davantage sur les prêts d’argent (étudiés par Laurence Fontaine ou Postel-Vinay). De même, il trouve Yann Lagadec un peu rapide sur le rôle des femmes (qui seraient évacuées dans une note de bas de page), sur la proto-industrialisation (les points de comparaison demeurent l’Ouest, peut-on en rester là ?). Les remarques sur le rôle de la modernité agricole et des comices sont bien présentes mais malheureusement éclatées entre les différentes parties de la thèse. À propos des élections et de l’inscription sur les listes électorales, Jean-Luc Mayaud pose une question de fond : peut-on faire l’économie des liens de dépendance (par exemple métayer propriétaire) ?

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Jean-Luc Mayaud se satisfait pleinement des réponses apportées par Yann Lagadec et tient, pour conclure, à dire que la thèse présentée enrichit incontestablement nos connaissances de l’histoire politique et culturelle du milieu rural.

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Alain Croix, le directeur de la thèse, prend ensuite la parole. Il revient sur la carrière de Yann Lagadec, sur la solidité de sa thèse (outre les chiffres déjà évoqués par ses prédécesseurs, Alain Croix souligne, concernant l’imposante bibliographie, qu’il ne s’agit pas d’un exercice de style, puisque celle-ci est utilisée avec pertinence et profit) et sur sa quasi-perfection technique ; il insiste sur l’existence, dans son travail, d’une « vraie » introduction de 21 pages et d’une « vraie » conclusion de 17 pages. Sur le fond, Alain Croix souhaite insister sur quatre caractéristiques de la thèse :

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1. L’analyse de la politique locale ; elle existe, la thèse le démontre (après Roger Dupuy…).

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2. L’analyse du pouvoir local, dans ses dimensions technique, institutionnelle, sociale, culturelle, idéologique.

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3. Le choix du long terme (quatre siècles) afin de pouvoir dégager les inflexions dans les rapports entre le local et le national ou les échelons supérieurs du pouvoir. Yann Lagadec rencontre là une des seules réelles difficultés de son travail : la faiblesse des sources relatives aux xvi e et xvii e siècles. Mais l’hypothèse de recherche étant celle d’un infléchissement à la fin du xvii e siècle, elle ne pouvait être confirmée que par l’analyse de l’amont.

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4. Un travail qui est tout sauf une monographie locale.

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Les résultats se trouvent à deux niveaux :

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1. Celui du pouvoir local ; ceux qui exercent le pouvoir ; l’interaction avec plusieurs instances supérieures. Alain Croix souligne la finesse des analyses, par exemple celle des mentions marginales dans les comptes de fabrique, celle de l’existence d’une bibliothèque scolaire considérée comme indice du rapport à l’écrit, ou celle de l’intérêt pour l’école, avant la loi Guizot.

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2. Celui de l’articulation entre l’échelle locale et l’échelle régionale sur le long terme. Les notables locaux jouent un rôle d’intermédiaire entre pouvoir supérieur et pouvoir local sauf lorsque la politique nationale empêche l’exercice du consensus. Le dernier chapitre sur les révoltes, de la Ligue à 1906, les envisage comme le révélateur des limites au consensus… Dans ce domaine des rapports avec l’État, un rapprochement est fait par delà les deux coupures chronologiques : on assisterait à un retour, après 1850, d’une forme de démocratie qui aurait existé avant le xvii e siècle. Le propos pourrait sembler abstrait, mais les problèmes sont situés, par Yann Lagadec, au niveau des hommes ; l’analyse n’est pas celle des groupes mais des individus. C’est rigoureux et convaincant. Alain Croix livre une dernière remarque sur ce qui est, à son avis, la qualité majeure de ce travail : la maîtrise du changement d’échelle.

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Prenant ensuite la parole, Annie Antoine, après avoir redit les qualités matérielles de la thèse (qualité de la présentation et de la langue) et la solidité de la méthode (notamment la maîtrise d’une importante bibliographie et l’analyse systématique des sources disponibles) remarque que la thèse présentée par Yann Lagadec prend appui sur trois courants historiographiques : l’histoire de la politisation des campagnes, l’étude des pouvoirs locaux et celle de la construction de l’État moderne. Au nombre des choix astucieux faits pour ce travail, le plan thématique en trois parties (1. Le pouvoir et les institutions ; 2. Les assises sociales du pouvoir ; 3. Pouvoir et politique), qui permet de gommer la disparité des sources, est convaincant, même s’il introduit un peu de complexité dans le texte. Annie Antoine a particulièrement apprécié les analyses qui apportent des nuances aux idées reçues. Par exemple, on pense traditionnellement que, dans cette région, les notables n’ont eu aucun mal à se réinstaller après la Révolution. Yann Lagadec montre que les choses ne sont pas si simples, ni pour les nobles, ni pour le clergé, le « local » ayant ses raisons qu’il faut étudier de près pour comprendre. Ainsi le bastion légitimiste clérical de l’Entre-deux-Guerres n’est pas la prolongation naturelle d’une situation antérieure, mais l’influence des châtelains, médiocre dans la première moitié du xix e siècle, a été conquise progressivement. Elle a apprécié également l’analyse des hommes politiques locaux, menée à partir d’un corpus de 521 noms, soit la totalité des détenteurs de fonctions paroissiales et communales entre 1501 et 1919, pour l’étude desquels toutes les sources disponibles ont été mobilisées. Les conclusions sont toujours prudentes, tant dans l’analyse des fortunes, des alliances, des réseaux, de la culture, du lien avec la modernité. Ces notables sont logiquement des intermédiaires culturels mais Yann Lagadec explique par exemple, à propos des débuts de l’électrification, que c’est après avoir présenté un projet de station électrique au conseil municipal qu’un agriculteur entre lui-même au conseil ; la même situation se retrouve avec certains métayers dont l’entrée au comice précède l’entrée en politique.

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Au total, la thèse de Yann Lagadec, riche, intelligente et bien conduite, ouvre des réflexions à différents niveaux d’analyse et permet de faire ressortir la spécificité de certains types de communautés, celle de Haute-Bretagne, à côté des communautés bourguignonne, lyonnaise, normande.

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Pour conclure, Jacques Péret répète les qualités du travail de Yann Lagadec (ampleur de la recherche, masse des sources et maîtrise de la bibliographie, rigueur de la méthode : micro-analyse et pari de la longue durée) ; pour lui, ce « brillant essai » est présenté avec un titre trop modeste qui pourrait laisser penser à une monographie paroissiale, alors qu’il s’agit d’une remarquable réflexion sur la relation entre pouvoir et politique sur la longue durée. Jacques Péret commence par deux petites remarques ou interrogations : d’une part, dans l’introduction, où sont parfaitement mises en place la problématique et l’historiographie de la question, Jacques Péret aurait souhaité une présentation plus substantielle de la paroisse/commune ; d’autre part, la Révolution lui semble traitée de manière trop morcelée. Il reprend ensuite les points forts de la thèse.

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1. La communauté apparaît ici comme une étonnante machine financière : sa richesse contraste avec ce que l’on sait de bon nombre de communautés françaises. 2. L’analyse des instances du pouvoir local permet la reconstitution d’un véritable cursus honorum où la charge de trésorier de fabrique est un passage obligé (peut-être l’étude des années 1792-1794, menée plus précisément, aurait-elle révélé des inflexions) 3. Jacques Péret félicite Yann Lagadec pour son chapitre sur le xix e dans lequel il montre que la communauté sait se protéger, par l’inertie, de l’alourdissement de la tutelle de l’État. Il a été convaincu par l’analyse, menée avec finesse, des critères d’intégration dans le petit monde des notables locaux.

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Il avoue cependant être resté sur sa faim sur la question de l’engagement de Louvigné comme commune bleue dans un arrondissement blanc. Yann Lagadec tente de comprendre cette attitude en élargissant la focale et en comparant avec d’autres communes ; dans sa démarche de longue durée, il convoque les révoltes survenues, depuis la Ligue jusqu’aux inventaires. Jacques Péret se demande si une analyse plus approfondie de la situation locale des années 1790-1794 n’aurait pas été souhaitable.

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À cette réserve près Jacques Péret redit toute son admiration pour ce grand travail qui sera désormais un incontestable référence et un modèle pour comprendre le fonctionnement du système local de pouvoir et de la politique au village.

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Après une brève délibération, le jury juge Yann Lagadec digne du titre de docteur en histoire de l’Université Rennes-2, avec la mention très honorable et les félicitation du jury à l’unanimité.

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Frédérique Pitou

Titres recensés

  1. Romana Harfouche, Histoire des paysages méditerranéens au cours de la Protohistoire et de l’Antiquité : aménagements et agriculture , thèse de doctorat d’archéologie, 3 volumes de texte (508 p.), 1 volume d’illustrations (159 figures), Aix-en-Provence, 10 octobre 2003.
  2. Claude Colombet-Lasseigne, La Seigneurie rurale en Forez face aux crises de la fin du Moyen Âge. Résistance ou défaillance ? , thèse pour le doctorat nouveau régime, soutenue le 21 novembre 2003 à l’université Jean-Monet de Saint-Étienne.
  3. Philippe Hamon, L’Or des peintres. Essai sur le rapport à l’argent à travers l’image dans les sociétés européennes de la première modernité (xv e-xvii e siècles) , mémoire présenté pour l’Habilitation à Diriger des Recherches, Université Rennes-2/Haute-Bretagne, 12 décembre 2003, 614 p. et un volume d’annexes non paginé.
  4. Yann Lagadec, Pouvoir et politique en Haute-Bretagne rurale. L’exemple de Louvigné de Bais (xvi e-xix e siècles), mémoire en vue de l’obtention du doctorat d’histoire présenté à l’Université de Rennes 2-Haute-Bretagne, le 6 décembre 2003.

Pour citer cet article

« Soutenances de thèses », Histoire & Sociétés Rurales, 1/2004 (Vol. 21), p. 296-311.

URL : http://www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2004-1-page-296.htm


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