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Histoire & Sociétés Rurales

2004/1 (Vol. 21)


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Décidément la matière historique est d’une complexité et d’une diversité extrêmes et l’histoire rurale ne déroge pas à la règle. Ce nouveau numéro d’Histoire et Sociétés Rurales en apporte une preuve supplémentaire, puisqu’il aborde à la fois des questions techniques (fertilisation et traitement du sol), socio-juridiques (droit de chasse), et économiques (rôle des petites villes dans le marché du crédit régional). Si nos amis méridionaux sont à l’honneur (Laurent Feller pour les Abruzzes, Hortensio Sobrado pour la Galice, Pau Viciano pour le Pays valencien), l’ouverture sur l’espace germanique, grâce à l’exploitation des carnets de Pierre Lebugle, témoigne d’une histoire rurale à l’échelle de l’Europe.

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La fertilisation des terres en Galice du xvii e au xix e siècle fait la part entre les savantes considérations des théoriciens et les continuels tâtonnements auxquels s’adonnent les paysans. En attendant les engrais chimiques, on découvre d’un côté, la variété des engrais utilisés et, de l’autre, l’imperfection des techniques. L’intensification culturale, qui ne se limite pas à la fertilisation mais s’étend à l’adoption des plantes nouvelles et à l’incessant travail du sol, a comme conséquence la pénurie d’engrais et, à passé 1750, la mise en valeur de secteurs jusque-là improductifs comme le monte, pourvoyeur du providentiel d’ajonc mais générateur aussi de conflits incessants.

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De ces préoccupations l’article de Nagwa Abou el Maaty n’est guère éloigné, puisqu’il s’agit, là encore, d’intensification culturale, la productivité à l’unité de surface cédant la place à la celle du travail : conception très « moderne », héritière des agronomes de la seconde moitié du xviii e siècle. Contrairement à la plupart des régions françaises, il s’agit de gagner du temps, d’économiser la main-d’œuvre et le cheptel. Ici, le perfectionnement de l’outillage agricole a comme théâtre la ferme-école de Trois-Croix qui, sous la houlette des Bodin père et fils, ne produit pas moins de 16 000 instruments entre 1837 et 1858. L’exemple est loin d’être unique : l’auteur évoque, à titre de comparaison, la ferme modèle de Mathieu de Dombasle à Roville (Lorraine), celle de Grignon (Seine-et-Oise) et celle de Grand-Jouan (Loire inférieure), sans s’appesantir sur des établissements similaires en Prusse (comme celui de Thaer à Möglin). Mais l’originalité des Trois-Croix réside dans l’association d’une fabrique et d’une ferme. C’est la première qui bénéficie de l’attention de son propriétaire, tant par le biais de l’inventivité qu’au travers d’une organisation commerciale particulièrement efficace. L’auteur se pose néanmoins, et à juste titre, la question de la relation entre la fabrique et la ferme qui pourrait servir à la première de terrain d’essai : le constat n’est guère concluant, mais c’est la conjoncture, marquée par la crise agraire des années 1870, qui sonne le glas de cette institution originale.

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Dans une approche socio-politique, Christian Estève se penche sur le droit de chasse au xix e siècle, en prenant appui sur la Révolution française et en s’arrêtant à la veille de la Première Guerre mondiale. Il montre comment on passe d’une réforme impossible à l’impossibilité d’une réforme. Dès 1790, l’ambiguïté de la Révolution repose sur la contradiction entre la défense du droit de propriété et la réfutation du privilège seigneurial qui est un prolongement du droit de propriété autant qu’un vecteur de distinction. Cette dernière se trouve supplantée par la propriété bourgeoise qui n’en est pas moins extérieure, voire étrangère au monde rural – 49 millions d’hectares de « chasses gardées » au xix e siècle ! – et sans que, pour autant, les locataires parviennent à s’affirmer face aux propriétaires. C’est le garde-chasse, à la fois craint et détesté, qui cristallise les rancœurs, car il est à la fois le protecteur de ses maîtres et celui du gibier, chargé de lutter à la fois contre le braconnage des hommes et les dégâts des bêtes. À nouveau, la chasse fait irruption dans le débat politique. Face aux expériences de nos voisins européens – étatisation à la suisse et communalisation à l’allemande dans les territoires annexés –, la France se divise à la fin du xix e siècle : faut-il, au nom de la liberté, sauver la chasse « capitaliste » chère aux Rothschild ou la condamner définitivement ? comment concilier l’inconciliable, à savoir la liberté de chasser, jadis défendue par Robespierre, et la défense de la petite propriété, issue des principes de 1789 ?

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En se focalisant sur les centres semi-urbains que sont les petites villes et les bourgs, trop souvent oubliés du fait du partage artificiel entre ville et campagne, la contribution de Pau Viciano se situe au confluent de l’espace urbain et de l’espace rural. Dans le marché du crédit, l’auteur décèle une forme d’animation du second par le premier, voire d’intégration ou de domination des campagnes. En fonction de la demande paysanne, le marché rural constitue un ensemble indissociable englobant les grains, les toiles, l’argent. La dynamique d’une activité intense semble aller de pair avec la notion de centralité chère à Christaller. Mais cette activité reste tributaire de la conjoncture : de la crise du début du xv e siècle aux reconversions des années 1450-1470.

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C’est encore de crise qu’il est question dans la première des deux sources retenues dans notre numéro. Analysant les contrats agraires du Mont-Cassin, Laurent Feller se penche sur l’époque cruciale qui correspond à la reconstruction au lendemain des désastres de la fin du ix e et du début du x e siècle. Pour les années 950, les archives du Mont-Cassin apportent un éclairage irremplaçable sur la vie économique du Moyen Âge italien. Soucieux de contrôler leurs domaines sans bouleverser les structures foncières, les monastères s’emploient à assurer la remise en culture des terres abandonnées et à en tirer, à moindres frais, le meilleur parti. Or les contrats établis par l’abbé Aligerne ont à la fois une finalité économique (reconstruire la propriété monastique, mobiliser les ressources par un système de prestations et de contre-prestations) et sociale (reconstituer les clientèles rurales). Vigueur et cohérence d’une politique : les nombreux livelli ne débouchent pas sur des aliénations, mais sur des cessions à long terme qui n’oublient pas l’intérêt du propriétaire.

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Autres temps, autres lieux. Les carnets (1943-1944) et l’agenda (1945) de Pierre Lebugle, complétés par des entretiens réalisés en 2002 et 2003, méritaient d’être publiés pour leur richesse documentaire et leur originalité : Jean-Marc Moriceau et Philippe Madeline l’ont réalisé pour nous. Voilà un exploitant du Pays d’Auge transféré, au titre du sto, dans la campagne berlinoise du Neumarck. Mais alors que ce genre de mémoire porte généralement sur les pérégrinations et le travail forcé à l’usine, le document que nous présentons relate les activités à la ferme dans un grand domaine prussien de 500 à 600 ha, situé entre Berlin et Stettin, loin du type d’exploitation qu’a connu son auteur dans sa Normandie natale, laissant libre cours aux réflexions du paysan davantage qu’aux considérations de l’homme. Une situation relativement privilégiée, à l’écart des dangers du front et des bombardements, lui a permis de griffonner ces précieuses notes. Pourquoi donc une source privée et récente n’accèderait-elle pas au statut de l’archive ancienne et publique ? C’est le souci de notre revue que d’ouvrir aux sources de l’histoire tout le champ chronologique, jusqu’à l’époque la plus récente.

Pour citer cet article

Boehler Jean-Michel, « Avant-propos », Histoire & Sociétés Rurales 1/2004 (Vol. 21) , p. 7-9
URL : www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2004-1-page-7.htm.


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