2004
Histoire & Sociétés Rurales
Études
Luttes de factions à la campagne
L’exemple du Lot au xixe siècle
François Ploux
[*]
L’opposition du parti du maire et du parti du curé, souvent décrite comme la forme emblématique de la querelle villageoise sous le régime du Concordat, n’est qu’une manifestation parmi d’autres du conflit de factions, caractéristique de la vie des collectivités rurales tout au long du xixe siècle. Ces affrontements sont étudiés ici à partir de l’exemple des communes du Lot (Haut-Quercy). Si l’enjeu des disputes reste pour l’essentiel local, les deux camps expriment souvent leur opposition dans le langage de la politique nationale. Cependant cette politisation des disputes ne se manifeste pas d’une manière linéaire et inéluctable. En observant les mécanismes de la formation des partis villageois, qui font jouer simultanément plusieurs types de solidarité, on peut évaluer dans quelle mesure l’affiliation des villageois à l’un ou l’autre de ces partis reflète leur inscription dans les réseaux de solidarité locaux.Mots-clés :
anticléricalisme, clergé rural,, communauté villageoise, commune, faction, municipalité, paroisse, politisation.
In the 19th-century French countryside, conflicts between mayors and parish priests as well as their respective supporters were very frequent, especially in the Haut-Quercy. But these quarrels were just a particular case among others of a type of factionalist disputes, spliting the village into two rival parties. The issue at stake was often a local matter, but may also have had a more political aspect. Yet, the politicization of the village dispute during the 19th century should not be seen as the outcome of a linear process. This paper also deals with the question of the formation of local parties. The author tries to estimate to what extent the position of the village inhabitants in the local web of solidarities explains their affiliation to either one or another faction.Keywords :
anticlericalism, faction, municipality, parish, politicization, rural clergy, village community.
On ne se risquerait plus, aujourd’hui, à décrire la société rurale à l’époque moderne ou contemporaine comme une juxtaposition de petites communautés villageoises autarciques délimitées par des frontières étanches. S’il ne saurait être question de contester ce fait bien établi que les populations rurales étaient globalement peu mobiles, on sait combien les contacts et les échanges avec le monde extérieur étaient fréquents et variés
[1]. Toutefois, quand bien même on ferait abstraction de l’existence de ces flux migratoires, somme toute minoritaires avant le grand exode vers les villes, que les ruraux aient été majoritairement sédentaires ne signifie pas pour autant que, dans la société villageoise, les échanges comme les relations interpersonnelles s’organisaient et se déployaient dans l’espace en fonction du découpage du territoire en communes. Les frontières communales étaient poreuses, et le tracé des divisions administratives ne délimitait pas des ensembles sociaux discontinus
[2].
Il est clair par exemple que le fort taux d’endogamie locale enregistré dans les campagnes françaises au
xixe siècle, davantage qu’il ne traduit l’idéal, pourtant sans cesse affirmé (notamment dans certains rites), du mariage entre soi, résulte de la faible extension spatiale du marché matrimonial : c’est pourquoi le taux d’unions endogames, qui varie d’ailleurs en fonction du niveau de fortune des individus, est proportionnel à la taille de la commune (tandis que si les communes correspondaient à des isolats ce taux devrait être à peu près constant, c’est-à-dire indépendant de l’effectif de la population de chaque localité). Le mariage paysan était l’aboutissement de stratégies dont la logique ignorait le découpage de l’espace en communes
[3].
La collectivité rurale n’en demeure pas moins, tout au long du
xixe siècle, une réalité tangible : elle est le cadre d’une sociabilité spécifique, il est vrai en pleine décomposition à compter des années 1860
[4] ; elle médiatise l’accès des familles à certaines ressources de la terre ; parce qu’elle coïncide avec la commune, premier degré de la pyramide administrative, elle délimite un espace de concurrence pour l’accès au pouvoir local. Enfin l’identité communale constitue la dimension idéelle, et dans une large mesure idéologique – puisqu’elle ne reflète qu’imparfaitement les pratiques sociales observées –, de cette réalité dont nous ne prétendons pas, cela va de soi, inventorier ici tous les aspects
[5].
La division de la communauté locale en deux factions rivales est tout aussi caractéristique de la vie communautaire
[6]. Et tandis que dans un département comme le Lot les manifestations les plus spectaculaires du localisme (en particulier les violences intercommunales) disparaissent dès les années 1850-1860, les communautés villageoises ne cessent d’être déchirées, depuis la Révolution jusqu’au
xxe siècle, par des luttes de partis.
Dans la mesure où ces conflits puisent leur dynamique dans les rivalités qui, au sein de chaque communauté rurale, opposent ceux qui exercent une autorité morale ou cherchent à accaparer le pouvoir local, et comme, d’autre part, la querelle n’est jamais totalement indépendante, dans ses modalités et dans son déroulement, du contexte politique, institutionnel, idéologique et culturel caractéristique de chaque période, la physionomie de l’affrontement ne cesse d’évoluer au gré des soubresauts de l’histoire nationale et à mesure que se modifient les fondements de la domination notabiliaire. Si l’enjeu du conflit reste essentiellement local, à chaque instant l’environnement global fournit des ressources symboliques et idéologiques dans lesquelles les protagonistes vont pouvoir puiser pour justifier leur opposition au camp adverse, mais aussi le cadre intellectuel dans lequel l’antagonisme des deux partis va être perçu, et les moyens qui vont pouvoir être mobilisés dans la lutte.
Deux visions contradictoires s’opposent concernant cette forme de conflictualité. Elle est tantôt interprétée comme le symptôme d’un certain archaïsme des attitudes et des représentations, et par conséquent comme faisant obstacle à la diffusion dans la société rurale de l’individualisme démocratique, de la politique moderne et du vote d’opinion ; mais pour certains auteurs, à l’inverse, la bipolarisation de la collectivité locale en deux factions rivales a pu faciliter la diffusion du débat politique dans les campagnes. C’est en particulier cette notion d’« infiltration » de la politique dans la dispute villageoise que nous voudrions discuter ici. Étudier, dans le cadre d’un département, c’est-à-dire dans un contexte culturel homogène, mais sur plusieurs décennies, comment évoluent les conflits factionnels, qui sont à la fois internes au groupe local et perméables aux influences extérieures, c’est se donner la possibilité d’observer, à partir d’un indice stable, la chronologie et certaines modalités de l’intégration des communautés locales à l’espace national.
Querelles de préséances et rivalités notabiliaires
Sous le régime du Concordat, la rivalité du maire et du curé apparaît comme la forme emblématique de la querelle villageoise (on trouverait cependant des équivalents sous l’Ancien Régime
[7]). Si ces conflits peuvent différer, sous certains aspects, d’un diocèse à l’autre (ils sont plus ou moins fréquents, plus ou moins intenses, et le degré d’implication des paroissiens n’est pas partout le même), le caractère universel de la rivalité du maire et du curé suppose l’existence de déterminants globaux, indépendants du contexte local, qu’on se contentera d’évoquer ici tant ils sont connus.
Figures du mauvais prêtre
Deux grands facteurs peuvent expliquer la fréquence de ces dissensions tout au long du xixe siècle. Le premier concerne l’organisation de la vie paroissiale. Le Concordat, le décret du 30 décembre 1809 sur les fabriques, ainsi qu’une série de règlements complémentaires, ont mis en place un système où les compétences des autorités municipales et religieuses se recouvrent partiellement : ce qui, bien entendu, multiplie les points de friction éventuels. Ces nouvelles réglementations définissent en particulier les charges de la commune : celle-ci, en cas d’insuffisance des ressources de la fabrique, est mise à contribution, et doit par exemple verser une indemnité de logement au desservant ou financer les travaux d’entretien de l’église et du cimetière.
L’attitude du clergé rural vis-à-vis du monde profane constitue un autre élément d’explication. Les desservants de paroisses, pour la plupart issus du monde paysan ou de l’artisanat, ont le sentiment de s’être élevés dans la hiérarchie sociale ; d’où un sens très aigu de leur position, qui explique à son tour l’importance qu’ils accordent aux questions de préséance
[8]. Mais c’est aussi la formation du clergé dans les séminaires qui explique son intransigeance, sa volonté de tout dominer et une certaine dose d’agressivité à l’égard des paroissiens.
Certains griefs reviennent plus fréquemment que d’autres dans les plaintes que les paysans du Quercy adressent aux autorités préfectorales ou diocésaines. On n’apprécie guère les curés qui bouleversent les habitudes de la communauté ; ceux qui s’opposent à des usages anciens tels que la sonnerie des cloches par temps d’orage ; ceux encore qui gèrent les fonds de la fabrique de manière autoritaire et opaque, en s’appuyant sur quelques fidèles.
La réitération des mêmes thèmes dans les doléances paysannes permettrait sans doute de dresser un portrait en creux du bon pasteur. Mais il est essentiel pour notre propos de souligner que les ecclésiastiques mis en cause ne font presque jamais l’unanimité contre eux. Ils peuvent toujours s’abriter derrière les témoignages à décharge de certains de leurs paroissiens (dès lors désignés collectivement comme le « parti du curé »). Par conséquent il est clair que ces dénonciations servent surtout de prétexte aux coteries villageoises.
Le clergé face au jeu des ambitions locales
Mais si le clergé rural est si souvent impliqué dans les disputes locales, c’est aussi parce que ces conflits sont toujours, bien qu’à des degrés variables, des querelles de préséance. Or certains rites collectifs organisés dans le cadre de la paroisse (en particulier la messe et les processions) sont l’occasion pour les villageois de se rassembler et de s’exhiber comme un tout agencé selon un ordonnancement précis, où chacun se voit attribuer la place correspondant à la position qu’il occupe au sein du groupe, en fonction de son âge, de son sexe et de son statut. Toute décision du desservant concernant par exemple la désignation des jeunes chargés de porter les bannières le jour de la Fête-Dieu
[9], la manière de sonner les cloches lors des enterrements
[10] ou encore la place des fidèles à l’intérieur de l’église
[11], peut provoquer des heurts, non seulement parce qu’elle bouleverse des habitudes, mais surtout parce qu’elle risque de blesser l’amour-propre de ceux qui ont le sentiment d’être lésés par le nouveau règlement.
C’est toutefois la concession des bancs et des chaises à l’intérieur de l’église qui reste la question la plus sensible
[12]. En raison de son coût (de l’ordre d’1,50 francs par an), la location d’une chaise est un luxe hors de portée des plus pauvres : l’opposition entre ceux qui peuvent s’asseoir et ceux qui sont obligés de rester debout pendant la messe recouvre une différence sociale. Le privilège du banc, réservé aux fabriciens, aux autorités constituées et à quelques riches concessionnaires, est plus discriminant encore. C’est autant leur respectabilité qui est confirmée là que la consécration d’un niveau de fortune, et lorsqu’on veut déconsidérer un notable, c’est à son banc que l’on s’en prend, en le reléguant loin du chœur, en l’enduisant d’huile, en le recouvrant d’excréments ou en le détruisant. On comprend alors pourquoi une mesure telle que l’élévation du tarif de la location, le remplacement des bancs par des chaises
[13] ou la modification de la disposition des meubles à l’intérieur de l’église
[14] peut être source de violents conflits.
Des querelles éclatent encore lorsque ceux qui se sont élevés dans la hiérarchie des fortunes et des positions revendiquent une meilleure place dans l’enceinte de l’église. En 1841 et 1842, la mise aux enchères des bancs et des chaises de la fabrique divise le village de Cernac :
« Il y a dans la commune deux partis extrêmement montés l’un contre l’autre au sujet des bancs et des chaises, et ceci provient de ce qu’un grand nombre de particuliers aujourd’hui aisés voudraient s’élever au même point que ceux qui possèdent des bancs ou des chaises depuis longtemps » [15].
Ajoutons que lorsque les paroissiens contestent collectivement la faculté accordée aux notables de disposer d’un banc, le conflit peut prendre la dimension d’un affrontement entre riches et pauvres
[16].
Le simple jeu des ambitions locales suffit parfois à expliquer les mouvements d’humeur dont sont victimes certains ecclésiastiques. Ainsi n’est-il pas rare de voir de petits notables chercher à se donner de l’importance en montant une cabale contre le succursaliste. Tout comme l’opposition des partisans et des adversaires du curé peut recouvrir une rivalité territoriale à l’intérieur de la paroisse
[17], la mise en cause d’un prêtre (dénoncé au sujet de son comportement ou de telle décision qu’il a prise) fournit souvent le prétexte à la formation d’une « faction » villageoise.
Lorsqu’à la fin des années 1840 Hyppolite Bariety prend la direction de la paroisse des Roques, il se met aussitôt en rapport avec les principaux habitants de la localité. Le dénommé Bergou, décrit comme un homme « qui a la prétention d’atteindre à la bourgeoisie », ne cache pas son amertume de ne pas avoir reçu un nombre de visites en rapport avec sa position dans la paroisse. Quelques années plus tard, il s’efforce de monter les paroissiens contre le desservant, lui reprochant sa gestion des fonds de la fabrique et, surtout, d’avoir changé le confessionnal et le bénitier ; de concert avec un marguillier évincé du conseil de fabrique, il lance la rumeur d’un impôt extraordinaire destiné à financer la réparation de l’église et du presbytère. La manœuvre réussit : la population, irritée, s’attroupe plusieurs jours de suite ; le curé est charivarisé par la jeunesse, les arbres de son jardin sont arrachés
[18].
Si par conséquent la dénonciation d’un « mauvais » curé peut servir de prétexte à la formation d’une coalition, à l’inverse, il arrive qu’un desservant ivrogne et débauché, sur lequel pèse la menace d’une sanction, s’appuie sur des ambitions locales pour se constituer un groupe de partisans. C’est ce qu’on observe à Girac, où le succursaliste, qui a déjà fait l’objet d’une suspension temporaire en raison de son comportement scandaleux, monte un parti hostile au maire, à la tête duquel il place l’adjoint
[19]. Le desservant de Corn, également relevé de ses fonctions en février 1826 à la suite de plaintes relatives à sa conduite et à sa gestion des fonds de la fabrique, désigne le maire comme principal responsable de ses déboires : la commune se divise entre partisans et adversaires du prêtre
[20].
Enfin la rivalité du maire et du curé n’est parfois qu’un épisode parmi d’autres d’une lutte d’influence opposant deux grandes maisons se disputant le pouvoir municipal
[21]. Et on peut faire l’hypothèse que dans le Quercy l’absence de conflit caractérise les localités où une famille particulièrement puissante exerce une domination sans partage, décourageant du même coup tout concurrent.
Il est bien évident que la nature des relations que les paroissiens entretiennent avec leur pasteur se modifie au gré des circonstances politiques. La configuration de la dispute locale ne peut que s’en ressentir.
Autorité municipale et autorité pastorale sous la Restauration
Dans l’atmosphère de suspicion générale caractéristique des premiers mois de la Restauration, le caractère conflictuel des rapports que le clergé paroissial entretient avec les autorités municipales éclate au grand jour. En décembre 1815, l’évêque de Cahors s’adresse à Decazes pour protester, au nom des curés du diocèse, contre la préfecture qui a chargé les maires de rendre compte de la conduite et de la moralité des prêtres ; le curé de Cressensac profite de l’occasion pour dénoncer l’attitude des fonctionnaires municipaux, « pour la plupart très difficiles, très exigeants », et trop enclins à son goût à se prévaloir de l’« espèce de supériorité que le gouvernement leur a donné jusqu’ici sur les curés »
[22].
Toute la difficulté consiste à faire la part de ce qui, dans ce type de conflit, ressortit à la rivalité personnelle entre petits notables désireux d’accroître leur sphère d’influence, et de ce qui relève de l’opposition, d’une toute autre nature, entre deux personnages incarnant des principes d’autorité concurrents. Autrement dit, il s’agit d’évaluer, dans le Quercy du début du xixe siècle, dans quelle mesure la multiplication des conflits mettant aux prises les maires et les curés procède de l’affirmation d’une conscience municipale soucieuse de s’affranchir de la tutelle cléricale.
Les habitants du village de Cahus qui, dans une pétition adressée à l’évêque au mois de juin 1819, sollicitent la désignation d’un nouveau pasteur, paraissent animés du désir de préserver l’indépendance du pouvoir temporel. Ils dénoncent dans leur requête l’autoritarisme du curé Verdier, qui dispose à sa guise des ressources de la fabrique, n’en convoque jamais le conseil, prêche contre le luxe et les divertissements, s’en prend aux filles trop coquettes et traite les détenteurs de biens nationaux de fripons et de coquins. Mais, surtout, les adversaires du curé, s’ils se défendent d’être inspirés par un quelconque « esprit d’irréligion », n’en regrettent pas moins que leur pasteur « franchi[sse] ou méconna[isse] la ligne tracée par Jésus-Christ lui-même entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel »
[23].
Il est pourtant exceptionnel, sous la Restauration, que les villageois en conflit avec leur curé exigent explicitement que les municipalités menacées par les empiétements du pouvoir ecclésiastique puissent prendre des décisions autonomes. En revanche la défense des prérogatives de la commune, à défaut de faire l’objet d’une revendication théorique, peut se manifester dans un conflit autour d’enjeux concrets. Au début de la Restauration, l’adjoint de Gagnac a pris la tête d’une coalition qui cherche à obtenir le renvoi du succursaliste. Le conflit est ancien, mais, en 1817, le différend porte plus particulièrement sur l’herbe du cimetière, dont la commune et le desservant se disputent la propriété. S’appuyant sur un accord vieux de quinze ans, le prêtre prétend pouvoir disposer de cette herbe pour nourrir son cheval. L’adjoint, de son côté, la destine aux indigents domiciliés dans la commune
[24].
Dans ces deux exemples, le maire a pris la défense du curé mis en cause par l’adjoint. Mais il est assez rare, dans les premières années de la monarchie constitutionnelle, que le maire, l’adjoint et les membres du conseil municipal présentent un front uni face au représentant local du clergé. Par conséquent, dès lors que les fonctionnaires municipaux se répartissent dans les deux camps, l’affrontement peut difficilement être perçu par les intéressés – et interprété par l’historien – comme un épisode de la lutte que se livrent le pouvoir laïque et le pouvoir clérical. En 1827, le conseil municipal de Vaillac est divisé entre les partisans du curé (parmi lesquels figure l’instituteur) et les partisans du maire
[25]. En 1818 et 1819, tous les conseillers municipaux de Frayssinet-le-Gourdonnais s’allient au desservant dans la lutte qui les oppose à l’ancien maire et à l’instituteur, à propos de l’aliénation de quelques lambeaux de communaux
[26]. Et on ne peut pas non plus parler de divergence entre le temporel et le spirituel lorsque le maire d’un chef-lieu de canton se trouve impliqué dans un conflit mettant aux prises le curé et son vicaire
[27]. La rivalité du maire et du curé n’est qu’un cas de figure – même si c’est l’hypothèse la plus fréquente – parmi toutes les situations possibles.
Par conséquent la multiplication des conflits opposant, sous la Restauration, les maires aux curés ne doit pas seulement être interprétée comme le symptôme d’une intolérance croissante de la société rurale à l’égard d’un clergé rigoriste et jaloux de son autorité. En faire le révélateur d’une mutation idéologique globale serait réducteur. La volonté que manifestent certains fonctionnaires municipaux de s’affranchir de la tutelle cléricale ne suffit pas à expliquer le déclenchement de ces querelles. Si les curés se trouvent si souvent impliqués dans les conflits villageois, c’est parce qu’en raison de l’influence qu’ils exercent au sein du groupe local, ils peuvent difficilement rester étrangers aux rivalités qui surgissent au sein du village
[28].
Dès les années 1820, pourtant, certaines querelles locales ne paraissent pas totalement étrangères à la politique. Prenons l’exemple de la succursale de Montet. Un nouveau desservant en prend la direction en 1823, après avoir dû quitter la paroisse de Fons, dont il était vicaire, « parce qu’il avait voulu former un parti contre son curé »
[29]. Deux ans après son installation à Montet, il se brouille avec le maire au sujet d’une jeune servante qu’il s’obstine à garder à son service en dépit des rappels à l’ordre de l’évêque. L’adjoint, qui aimerait bien devenir maire, est le principal allié du prêtre. Le sous-préfet, plutôt partisan du maire, accuse son adjoint d’être « un homme qui a marqué par ses mauvaises opinions dans les temps révolutionnaires ». Ce genre de reproche revient assez fréquemment sous la Restauration. Mais l’argument ne se voit pas conférer un statut particulier dans l’ensemble de ceux qui visent à disqualifier un adversaire : si on le fait figurer dans une pétition adressée aux autorités administratives, parmi toutes sortes de griefs relatifs à la conduite privée de la personne incriminée, c’est davantage par tactique que parce qu’on a le sentiment d’être engagé dans un conflit idéologique. Dans le cas de Montet, paroisse divisée en deux « partis » adverses, on ne relève pas le moindre indice de politisation en profondeur. Et il est rare, à cette date, que ceux qui s’opposent à un curé manifestent des sentiments anticléricaux : lorsqu’un ecclésiastique est pris à partie par des villageois, ce n’est jamais en tant que prêtre, mais en tant que mauvais prêtre, qui ne se conforme pas à l’image que l’on se fait d’un bon pasteur
[30].
Politisation et dépolitisation du conflit sous le règne de Louis-Philippe
Les bouleversements consécutifs à la chute des Bourbons en juillet 1830 ont eu d’importantes répercussions sur les conflits locaux : certaines coteries villageoises ont par exemple cherché à tirer parti de la vigoureuse politique d’épuration des municipalités et de la réorganisation de l’administration préfectorale pour modifier le rapport de force en leur faveur
[31]. Mais ce qui change, avec le vote de la loi de mars 1831 relative à la désignation des conseillers municipaux au suffrage censitaire, et à la faveur de l’agitation politique des premières années du règne de Louis-Philippe, ce sont les conditions même dans lesquelles les forces en présence vont pouvoir se livrer bataille. Il faut toutefois noter que l’incidence des événements nationaux sur la conflictualité intra-communale n’a pas été immédiate.
Au lendemain des Trois Glorieuses, la correspondance administrative ne mentionne pratiquement aucun affrontement de type factionnel. Dans le Quercy, la révolution de Juillet a d’abord provoqué une vague de violences antifiscales qui persiste jusqu’au mois d’octobre 1831. S’il arrive que le déclenchement de l’émeute suscite des tensions à l’intérieur de la localité (on tient des propos contre les nantis, on menace ceux qui refusent de se joindre au mouvement), la ligne de fracture qui se dessine à cette occasion ne recouvre jamais celle que provoque l’affrontement des coteries municipales. L’opposition des paysans à l’impôt repose sur une réaction communautaire qui, bien que jamais totalement spontanée – puisqu’elle implique l’exercice de la contrainte –, n’en contribue pas moins à étouffer temporairement les germes de conflit interne
[32].
Cependant dès la fin de l’année 1831, alors que la fièvre antifiscale est brutalement retombée, on observe une détérioration des relations entre les maires et les curés : les conflits opposant leurs alliés respectifs se multiplient dans les communes du département. Dans une lettre adressée au préfet, Mgr d’Hautpoul, l’évêque légitimiste du diocèse, met en cause le comportement des maires, qu’il accuse de livrer une guerre acharnée aux succursalistes ; le sous-préfet de Gourdon se plaint de son côté des tracasseries que le clergé, resté fidèle à la branche aînée, ne cesse de susciter aux autorités municipales
[33]. À vrai dire ni l’un ni l’autre n’ont tout à fait tort. Le contexte national est propice à une intensification de ce type de querelles. Plusieurs facteurs, tels l’anticléricalisme du début du règne de Louis-Philippe – il est alimenté dans la région par la crainte du rétablissement de la dîme –, la laïcisation des institutions engagée par la bourgeoise libérale au pouvoir, ou encore la mise en honneur des municipalités par le nouveau régime ont pu contribuer à enhardir les maires en opposition avec le desservant.
Ainsi le conflit prend-il souvent des allures de revanche de la municipalité sur l’autorité pastorale. À Pescadoires, les deux pouvoirs s’affrontent au sujet de l’ancien presbytère. 53 habitants du village ont fait l’acquisition de ce bâtiment en l’an
xiii, avant de le partager en deux lots : le premier pour loger le desservant, le second pour faire office de maison commune. Cependant le prêtre a fini par prendre possession de la totalité de l’édifice. À l’annonce des événements de Juillet, plusieurs habitants tentent d’investir de force le presbytère. Le 25 mars 1831, ils s’adressent au ministre de l’Intérieur pour réclamer justice, arguant de ce que la nouvelle loi municipale nécessite, pour les réunions du conseil, un vaste local
[34]. Il faut encore mentionner l’attitude du maire nouvellement promu de Saint-Paul-Laboussie, qui, au mois d’octobre 1830, prend la décision de dresser l’inventaire des biens appartenant à la commune ; il exige que l’ancienne équipe municipale restitue les écharpes, les drapeaux tricolores et les piques qui servaient jusqu’alors à décorer l’église ; le jour de la fête patronale il menace de faire entrer les gardes nationaux en force dans l’église, et parle de chasser le curé
[35].
Avec la révolution de Juillet et les lois municipales de 1831 et 1837, l’autorité du maire a gagné en prestige : l’intensification des luttes entre coteries rivales pourrait alors s’expliquer par l’accroissement des enjeux
[36]. Mais l’accession de l’opposition libérale à la tête de l’État a également renforcé l’exigence d’autonomie du pouvoir civil. On tolère mal, par exemple, que les desservants intriguent au moment des élections municipales
[37]. Toutefois il est important de souligner que cet anticléricalisme rural se manifeste exclusivement dans le cadre de luttes factionnelles : il n’est pas de curé qui ne puisse compter sur le soutien d’un « parti », parfois majoritaire dans la localité, et derrière les attaques portées contre tel desservant au nom de la défense des droits de la commune, se cache souvent la revanche d’une coterie écartée du pouvoir sous la Restauration.
Par conséquent les paysans du Haut-Quercy sont rarement très virulents dans la dénonciation des curés. L’anticléricalisme des habitants du Boulvé en conflit avec leur curé est d’une audace sans exemple, en tout cas à cette date. Il faut reconnaître que les causes profondes du différend nous échappent en partie (il n’est pas impossible que la querelle ait eu pour origine la suppression, par décision du maire, des honoraires de la seconde messe et d’un supplément de traitement alloué au curé). Mais ce qui importe ici, c’est que la jeunesse, qui s’est rangée dans le camp du maire, ne se contente pas, comme il est de coutume dans ce type d’affaire, de charivariser le curé, de saccager son jardin et de répandre des excréments sur le portail du presbytère : ayant fait l’acquisition d’une barrique de vin, elle organise sur la place du village une sorte de parodie de la procession du saint sacrement d’où fusent les cris d’« À bas les calotins », « Mort aux curés » et « Vive les républicains »
[38]. Mais pareille hostilité au clergé, répétons-le, est exceptionnelle.
L’autre élément nouveau, par rapport à la Restauration, c’est que l’opposition de l’évêché et de la préfecture est désormais politique (Mgr d’Hautpoul, qui dirige le diocèse jusqu’à sa démission en 1842, ancien émigré, un temps aumônier de la duchesse d’Angoulême, est resté fidèle à la branche aînée des Bourbons). Par conséquent les conflits mettant aux prises le maire au curé, où chacun des protagonistes s’adresse à sa hiérarchie directe pour faire valoir son point de vue, prennent fréquemment la dimension d’un affrontement entre carlistes et patriotes. En se positionnant par rapport au clivage national opposant l’orléanisme au légitimisme, chaque parti va mettre en avant une gamme d’arguments supplémentaires. Et c’est du même coup le conflit lui-même qui va gagner en lisibilité, devenir plus facile à déchiffrer pour les membres de l’administration diocésaine et les fonctionnaires de la préfecture ou du ministère.
L’influence politique du clergé légitimiste
Le différend qui oppose le maire et le desservant de Labathude offre un bel exemple de politisation d’un conflit local au lendemain de l’avènement de Louis-Philippe. En 1829, les deux camps s’affrontent à propos du vote de centimes additionnels : tandis que le maire souhaite employer cet impôt à l’amélioration des chemins vicinaux, le desservant voudrait que priorité soit donnée à l’embellissement de l’église et du presbytère. Il s’agit bien d’une querelle entre le curé – très influent dans la paroisse – et la municipalité ; cependant le conseil municipal ne présente pas un front uni : au lendemain de la Révolution, quatre conseillers, alliés au prêtre, refusent de prêter serment au nouveau régime. Ils sont cependant élus aux élections municipales de 1831, au cours desquelles le desservant a beaucoup intrigué. À cette date, en tout cas, il n’est plus fait référence, dans la correspondance relative à l’affaire, à des rivalités de familles ou à des questions d’intérêt local : l’opposition des deux factions est décrite comme une scission purement idéologique entre les partisans de Charles X (les amis du curé) et les partisans de la Révolution (les amis du maire). Cette querelle est perçue par les patriotes de Labathude comme une manifestation locale d’un conflit plus vaste : dans une lettre au préfet ils affirment que les deux camps « sont prêts à prendre les armes pour s’entretuer, le jour où la nouvelle d’une levée de boucliers, sur quelque point du royaume, parviendrait dans nos campagnes »
[39].
Le sous-préfet de Figeac s’étonne de cette politisation de la querelle, qu’il attribue à l’influence du desservant : « Comment dans une commune aussi pauvre, aussi isolée, si étrangère à la politique s’est-il trouvé quatre individus qui se soient déclarés contre un gouvernement auquel tout le monde se ralliait ici avec enthousiasme
[40] ? » Il est clair que l’attitude du clergé légitimiste, qui affiche son hostilité au nouveau régime en omettant de réciter les prières pour le roi, a beaucoup contribué à cette politisation des luttes. Il faut d’ailleurs observer que dans les premières années du règne les querelles politiques sont plus nombreuses mais aussi plus vives dans la partie méridionale du département, autour de Montcuq, de Castelnau et sur le causse de Limogne, où un clergé belliqueux vient relayer l’influence des notables carlistes.
Une politisation superficielle
Durant les quatre ou cinq premières années de la monarchie de Juillet, il n’est guère de conflit qui ne prenne la dimension d’un affrontement entre légitimistes et orléanistes (la commune du Boulvé est la seule, à notre connaissance, où soit signalée l’existence d’un « parti » républicain). Certes, l’enjeu de la dispute demeure essentiellement local. Mais les protagonistes expriment leur désaccord dans le langage de la « grande » politique. La politisation du conflit, à ce stade, reste cependant très superficielle. En effet, dans la plupart des localités partagées en deux camps, ce sont presque exclusivement les meneurs, c’est-à-dire ceux qui portent l’affaire devant les instances supérieures, qui perçoivent et décrivent (dans leurs témoignages) le différend comme une affaire politique
[41].
On peut bien sûr faire l’hypothèse que cette sorte de rationalisation a posteriori de la dispute locale a contribué à familiariser les paysans avec les thématiques et les catégories de la politique nationale. Pourtant, après 1835, les conflits villageois, moins fréquents et moins violents qu’au commencement du règne, se dépolitisent totalement. On en revient – exactement comme dans la Provence étudiée par Maurice Agulhon – à des querelles purement locales
[42]. Il faut d’ailleurs observer que les affrontements opposant le desservant à une municipalité faisant bloc deviennent plus rares à compter de cette date : les conseillers se divisent entre partisans du maire et partisans du curé, et plus personne n’a recours à des arguments de nature idéologique. Il faut attendre les événements de 1848 pour voir la politique réinvestir la dispute locale.
Des violences de 1848 à la pacification impériale
À compter du mois de mars 1848, et jusqu’à la fin du printemps 1849, les campagnes du Haut-Quercy sont agitées par une série d’émeutes antifiscales : si certaines éclatent à l’occasion d’une foire, la plupart sont conformes au modèle du soulèvement « communautaire »
[43]. Toutefois l’unanimisme qu’affichent les collectivités villageoises mobilisées contre l’impôt des « quarante-cinq centimes » ne peut empêcher la formation de factions rivales à l’intérieur de plusieurs localités. Mais c’est moins la fréquence de ces affrontements que leur brutalité qui fait la spécificité de la période – elle peut s’expliquer par la volonté de certaines coteries reléguées dans l’opposition de s’emparer du pouvoir municipal à la faveur des événements de février-mars. Dans plusieurs paroisses, des paysans, parfois encouragés par les autorités municipales, règlent leurs comptes avec le desservant en procédant (ou en menaçant de procéder) à son expulsion
[44]. L’élargissement du corps électoral à l’ensemble des hommes âgés d’au moins 21 ans, pas plus que la possibilité désormais offerte aux conseillers municipaux de désigner le maire et son adjoint, ne semblent avoir contribué à pacifier les conflits : les élections municipales de l’été donnent lieu à plusieurs incidents sanglants
[45].
On notera aussi qu’au cours de l’année 1848, alors que le climat politique est propice à la mise en cause de toutes les marques distinctives de la supériorité sociale, la question des bancs et des chaises d’église revêt une acuité particulière. Dans plusieurs localités (en particulier Saint-Germain et Saint-Paul-de-Vern
[46]) on voit se constituer un parti – en général hostile au desservant – qui prend la défense du « pauvre » lésé par les dispositions d’un règlement relatif soit à l’attribution des bancs et des chaises soit à leur disposition à l’intérieur du santuaire.
Comme dans les cinq premières années de la monarchie de Juillet, les conditions sont réunies pour que la dispute locale prenne un caractère politique. Et il est rare, en effet, que les deux factions aux prises ne se réclament pas l’une du parti de l’ordre, l’autre de la Montagne. Plusieurs facteurs ont pu favoriser cette politisation des querelles villageoises : la propagande montagnarde, active dans la partie nord du département (autour de Martel, Vayrac et Souillac, où les conflits se multiplient) ; la bipolarisation de la vie politique nationale à partir de juin ; l’attitude des desservants qui, aux prises avec certains de leurs paroissiens, s’efforcent d’obtenir l’appui des autorités supérieures en se présentant comme les défenseurs de l’ordre menacé par les menées « anarchistes ». L’obsession des autorités à vouloir classer les maires, adjoints, conseillers municipaux comme les maîtres d’école dans deux catégories étanches, celle des « dangereux anarchistes » et celle des « amis de l’ordre » a pu favoriser la perception du conflit local comme une lutte politique.
Avec l’avènement du Second Empire, la violence du conflit diminue et la dispute se dépolitise. Quant aux mobiles, au moins apparents, des querelles – qui restent très fréquentes –, ils n’évoluent guère : on a pour l’essentiel affaire à des affrontements opposant le parti du maire à celui du curé au sujet de la concession des bancs, de la sonnerie des cloches ou des honoraires de la seconde messe. Il est évident qu’en raison du ralliement enthousiaste et quasi-unanime des paysans du Lot à l’Empire, et du fait de l’absence d’une véritable opposition au régime, les conditions n’étaient pas favorables à un alignement des factions locales sur les partis nationaux. L’attitude de l’Église à l’égard des autorités civiles constitue un autre élément d’explication : les relations entre la préfecture et l’évêché sont au beau fixe (il arrive par exemple que le desservant d’une paroisse soit consulté au sujet de la désignation d’un maire et, à l’inverse de ce qui se passait sous le règne de Louis-Philippe, l’administration ne prend pas systématiquement la défense de l’autorité municipale lorsque celle-ci est en mauvais termes avec le curé). Et les quelques mouvements d’humeur du clergé rural au moment des affaires d’Italie n’y ont pas changé grand-chose.
Luttes de factions et clientélisme à l’aube de la IIIe République
Le 18 octobre 1870, le nouveau préfet du Lot rend compte à Gambetta des difficultés qu’il éprouve à doter Gourdon d’une municipalité républicaine. La situation de cette ville – il est vrai particulièrement complexe, puisqu’aux rivalités entre coteries se superpose une opposition entre le chef-lieu et la campagne – inspire au fonctionnaire la remarque suivante :
« Dans ces querelles, dans ces compétitions locales (et ici je ne parle pas seulement de Gourdon), la politique est pour très peu ; les opinions politiques dont chacun se couvre ne sont que rarement les vrais mobiles ; ce sont des rivalités d’amour-propre ou des haines de famille qui font agir. À l’heure présente il y a dans presque toutes les localités deux partis, comme cela a toujours été de tout temps, dont l’un est au pouvoir, c’est-à-dire la commission municipale et dont l’autre est au dehors ; et celui-ci ne manque nulle part de dire que seul il est républicain, que le parti adverse est réactionnaire, ainsi que l’administration. Voilà, Monsieur le ministre, la vérité toute nue » [47].
Au cours des deux premières décennies de la III
e République, les efforts déployés par les républicains et par leurs adversaires monarchistes ou bonapartistes pour capter les suffrages de l’électorat rural accentuent la tendance des collectivités villageoises à la bipolarisation. Le Lot connaît alors une situation tout à fait comparable à celle que décrit Christian Thibon dans son travail sur le pays de Sault. Dans les Pyrénées audoises, l’administration républicaine s’efforce d’évincer les municipalités conservatrices en s’appuyant sur les « contre-partis » d’opposition. Ceux-ci deviennent alors l’un des instruments privilégiés de la conquête de l’opinion par les républicains. Par conséquent, observe Christian Thibon, l’accession au pouvoir municipal d’un nouveau conseil républicain traduit moins la conversion de la majorité des habitants de la localité à une idéologie politique progressiste que le triomphe d’une coterie villageoise sur une autre. La politisation du conflit est, à cette date, encore superficielle
[48].
Durant les quinze ou vingt premières années de la République, la multiplication sans précédent des compétitions municipales politisées procède, dans le Lot, d’une même double instrumentalisation des luttes politiques par les factions villageoises et des rivalités locales par les partis nationaux. Au cours de cette période, la diversification du champ d’intervention de l’État dans la vie locale va provoquer une intensification des compétitions municipales et contribuer à relier davantage ces querelles aux conflits opposant les grands partis nationaux. Le rôle du maire, en effet, gagne en importance : il fait fonction d’intermédiaire dans l’accès aux petits emplois administratifs (de facteur, de cantonnier, de receveur buraliste) comme à certaines ressources publiques (fonds du bureau de bienfaisance, subventions et secours divers). Sa médiation est également déterminante dans l’attribution des permis de cultiver le tabac, particulièrement précieux en raison du recul du vignoble
[49]. Dans la logique du clientélisme, ce sont ses propres partisans que le maire va favoriser (comme en témoignent nombre de scandales) : l’accession d’une coterie locale au pouvoir municipal signifie la possibilité pour ceux qui y sont affiliés d’accéder plus facilement aux ressources octroyées par l’administration. Bien entendu un tel système ne peut fonctionner qu’à condition que la relation de dépendance clientélaire, qui repose sur un échange de services et de suffrages, s’établisse à l’échelon supérieur (celui de l’arrondissement ou du département), c’est-à-dire si les coteries villageoises s’affilient, par l’intermédiaire des leaders locaux, aux partis nationaux. Et, de fait, le clientélisme revêt de plus en plus, à cette époque, une structure pyramidale : les chefs de factions villageoises deviennent les représentants locaux du camp républicain ou du parti bonapartiste
[50].
L’articulation du local et du national
Dans les années 1870-1880, si les desservants de paroisse continuent de participer aux luttes locales (ils font office d’auxiliaires du parti conservateur au moment des élections), ils jouent plus rarement le rôle de chefs de parti. Il faut attendre les années 1882-1885 pour retrouver des situations plus classiques, où le parti du maire affronte celui du curé. Si tous les conflits répertoriés au cours de cette période particulièrement agitée présentent de grandes similitudes formelles, la nature des enjeux varie d’une localité à l’autre. Pour apprécier cette diversité, on peut dresser une typologie en trois points, à l’image de ce que propose Jean-Luc Mayaud dans une réflexion récente sur le politisation des campagnes au
xixe siècle
[51].
L’expression politique des antagonismes locaux
La querelle qui oppose à Fontanes, entre 1886 et 1889, le parti du maire à celui du desservant est caractéristique d’une première catégorie de conflits – à vrai dire assez rares – qui restent totalement étrangers à la politique. Ce qui fait problème, dans cette localité, c’est le caractère autoritaire, et, aux dires de ses adversaires, « brouillon » du prêtre, qui entend diriger seul le conseil de fabrique. Bien entendu, rien n’interdit de penser que ce qui est véritablement en jeu, ici, c’est le pouvoir local, que se disputent deux factions rivales
[52].
Une deuxième catégorie est beaucoup plus fréquente. Deux coalitions qui s’affrontent sur une question locale en viennent à formuler leur opposition dans le langage de la politique nationale. Cette politisation de la dispute locale procède tout autant d’une mobilisation des ressources symboliques offertes par l’environnement global que d’une infiltration de la grande politique dans la conflictualité villageoise. Le conflit qui déchire Cazals est relatif à la célébration de la messe dans une chapelle bâtie en 1873 au milieu du bourg. Si l’on en croit l’évêque, l’affaire remonte en fait très loin, aux années 1830, voire à l’époque du rétablissement du culte dans le diocèse. Quoi qu’il en soit, en 1875, le maire et une partie des conseillers municipaux reprochent au curé de célébrer dans cette chapelle les offices du dimanche et des jours de fête, tandis qu’il ne dit la messe dans l’église paroissiale que le dimanche matin de très bonne heure, ce qui est perçu comme contraire aux intérêts de la « commune ». Les élections municipales de 1878, remportées par les partisans de l’église paroissiale, se jouent sur cette question.
Il faut souligner que l’affrontement présente la particularité de mettre en jeu simultanément plusieurs types de solidarités : à l’opposition des deux factions se superpose une rivalité entre le bourg et la campagne mais aussi un antagonisme entre les hommes et les femmes (lors des processions de la Fête-Dieu et du 15 août, deux cortèges se forment : un cortège composé d’hommes se rend à l’église, tandis qu’une foule de femmes se dirige vers la chapelle). À ce stade du conflit, en tout cas, l’affaire reste confinée dans l’infra-politique, ce qui peut s’expliquer par le refus délibéré des différents protagonistes de faire appel aux instances extérieures : « Tout a été fait pour que cette affaire se réglât en famille »
[53]. On notera toutefois que les partisans de l’église paroissiale – ceux du maire par conséquent – se présentent comme les défenseurs des intérêts de la commune : « Les communes n’ont pas été faites pour MM. Les curés ; mais […] MM. Les curés ont été créés pour servir les communes »
[54].
Cette première phase du conflit s’achève par un compromis (dont nous ignorons les clauses). L’affrontement reprend en 1890 à l’occasion de la restauration de l’église paroissiale : le parti du maire, majoritaire au conseil municipal, réclame la fermeture de la chapelle, tandis que la fabrique, dominée par le curé, suggère au contraire de remplacer l’église par la chapelle. L’analyse du dossier fait clairement apparaître que les fabriciens sont à la tête d’une coalition qui s’efforce de tirer parti de l’affaire pour renverser le conseil municipal à l’approche des élections. Mais, en 1895, le différend a pris une tournure politique, à vrai dire à peine apparente : dans une lettre au préfet, le maire évoque la municipalité « républicaine » de Cazals.
Dans certaines affaires similaires, ce passage au registre politique apparaît d’abord comme une manière de se conformer aux conditions qu’imposent les instances supérieures pour recevoir une plainte et s’impliquer dans le conflit. Il faut citer à ce propos les deux suppliques que les conseillers municipaux de Saint-Perdoux adressent au préfet au début de l’année 1885. Dans la première lettre, rédigée le 1er février, et qui fait suite à une pétition couverte de plusieurs dizaines de signatures, les plaignants réclament le renvoi du desservant (lequel est d’ailleurs allié au maire et à l’adjoint). Ils avancent trois arguments à l’appui de leur requête : le prêtre, depuis qu’on a diminué ses honoraires, refuse de célébrer la seconde messe ; il s’absente de Saint-Perdoux plusieurs jours par semaine ; enfin il n’est tout simplement pas aimé dans la commune. Le préfet leur ayant opposé une fin de non-recevoir, ceux qui réclament lui envoient en mars une seconde missive, où les reproches adressés au desservant sont d’une toute autre nature que ceux du précédent courrier :
« D’après la lettre que vous avez bien voulu nous adresser, à la date du 24 février, les griefs ne seraient pas suffisants pour obtenir le changement du curé. Dès lors, Monsieur le préfet, nous allons vous expliquer les motifs et les raisons qui le font détester à Saint-Perdoux. Il fait de la politique en chaire et se permet de dire que la République en veut aux églises, qu’elle traque les curés, qu’il faut prier pour faire cesser la République afin d’avoir un bon gouvernement. Il dit que dans les écoles d’aujourd’hui les enfants n’apprennent que le mal et que les livres qu’on y voit sont mauvais. Il a excité en chaire les parents des enfants qui vont à l’école à forcer l’instituteur et l’institutrice à faire le catéchisme […]. Il a dit, en chaire, en parlant de Gambetta, qu’il savait qu’il était au fond des enfers, parce qu’il voulait détruire la religion. Que ceux qui sont aujourd’hui en place sont comme lui ».
Mais, après ce détour obligé par la politique, les plaignants en reviennent, dans le dernier paragraphe de leur lettre, à ce qui constitue sans doute à leurs yeux l’essentiel : « [le curé] s’absente trois, quatre jours par semaine, se retire souvent très tard et découche souvent »
[55].
Gauche et Droite au village
Enfin dans une troisième série de conflits, les porte-parole des deux factions n’ont plus recours, dans leurs plaintes ou dans les pétitions qu’ils font circuler, qu’à des arguments purement politiques. Les adversaires s’affrontent sur un terrain bien délimité, celui des luttes politiques des premières décennies de la République. Du coup, l’antagonisme qui divise la localité reproduit en réduction le clivage qui traverse la société française dans son ensemble. Le conflit n’est plus perçu que comme une péripétie d’un combat qui se déroule à l’échelle de la nation toute entière.
Ainsi dans trois conflits qui, dans les années 1882-1885, déchirent les paroisses limitrophes de Cavagnac, Strenquels et Saint-Palavy, dont les desservants respectifs ont lancé une violente offensive contre les manuels d’instruction civique de Paul Bert et Gabriel Compayré, contre l’école laïque, et, plus généralement, dans plusieurs prêches incendiaires, contre les institutions républicaines. Chacune de ces trois paroisses se divise en deux partis équilibrés. À Strenquels, où la lutte est particulièrement vive, c’est uniquement en qualité de clérical-réactionnaire que le desservant est pris à partie par ses adversaires, qui déplorent que « la redingote [soit] obligée de se courber devant le froc »
[56]. Le sous-préfet de Gourdon, qui a enquêté à Cavagnac de concert avec l’un des vicaires généraux du diocèse, résume bien l’affaire :
« C’est le maire, monsieur Lafeuille, républicain dévoué, qui a pris l’initiative de relever les faits justement reprochés à Monsieur Lacroix [le desservant], si bien qu’aujourd’hui aux yeux de la population la lutte est entre le maire et le curé, c’est-à-dire entre la république et la réaction » [57].
Mais quelle est l’origine des querelles villageoises ?
Les explications habituellement avancées par les historiens du xixe siècle pour rendre compte des dissensions entre les paroissiens et leurs pasteurs, ou entre les maires et les curés, restent valables pour le cas particulier du Quercy post-révolutionnaire. Les paysans tolèrent de moins en moins le rigorisme et l’autoritarisme du clergé, surtout lorsqu’ils donnent l’impression de s’exercer aux dépens du pouvoir municipal. Cependant cette indocilité des fidèles ne suffit pas à expliquer le phénomène de bipolarisation des collectivités villageoises en partis rivaux. Les curés, il ne faut pas l’oublier, font rarement l’unanimité contre eux ; ils peuvent compter sur le soutien de fidèles partisans.
La lutte pour le pouvoir
Ce sont souvent les rivalités entre notables qui constituent le ressort véritable, bien que parfois à peine apparent, de ces conflits. La partition du village entre alliés du maire et alliés du curé résulte de la conjonction de deux phénomènes : d’un côté la compétition, sur la scène municipale, entre grandes maisons qui, appuyées sur leurs clientèles respectives, se disputent le pouvoir local ; d’un autre côté les difficultés que les autorités municipales et les curés éprouvent à s’entendre, du fait de l’attitude du clergé à l’égard de la société laïque et en raison de l’affirmation progressive d’un anticléricalisme populaire.
La tension qui règne, au sein de chaque village, entre l’autorité spirituelle et le pouvoir municipal, parce qu’elle fait surgir une multitude de points de friction, fournit autant de prétextes au déclenchement des hostilités entre notables potentiellement rivaux ; la lutte va pouvoir se déployer autour d’enjeux concrets (l’objectif ultime restant l’éviction du leader du parti adverse, c’est-à-dire le déplacement du succursaliste ou la révocation du maire) et, surtout, s’exprimer dans un autre registre que celui de la défense de l’intérêt particulier des maisons concernées. En s’affrontant sur une question telle que la délimitation des attributions respectives du maire et du curé, ou, mieux, en donnant à l’affrontement une dimension idéologique, autrement dit en assignant à la coalition qu’ils dirigent un objectif apparemment désintéressé, les chefs des deux partis aux prises dissimulent l’enjeu réel du conflit – c’est-à-dire l’accès au pouvoir local –, lequel enjeu n’est d’ailleurs jamais formulé tel quel par ceux qui prennent part à la lutte.
Frederick G. Bailey observe que le propre de la faction est de ne jamais se revendiquer comme telle, c’est-à-dire comme une coalition dont la raison d’être est de servir les ambitions politiques d’un leader : la faction se pare toujours d’atours normatifs. L’acquisition de cette identité normative transforme, en la camouflant, la relation de dépendance clientélaire qui est au principe du recrutement des affiliés
[58]. Mais ce travail de maquillage des motivations réelles, et égoïstes, des protagonistes, doit aussi permettre aux parties en présence de porter l’affaire devant les autorités supérieures (évêque, préfet, ministres) ; il fournit aux plaignants une gamme d’arguments présentables.
Le refus du pluralisme
Chaque conflit, en effet, donne lieu à des réclamations qui sont adressées – en général sous forme de pétitions qu’on a fait passer de maison en maison – soit à l’évêque, soit au préfet. L’élaboration du document nécessite un travail de mise en forme de la dénonciation, laquelle doit être à la fois intelligible, recevable et convaincante. Et au travers de ces pétitions – dénonciations auxquelles répondent les contre-pétitions ou les réfutations du parti adverse, on voit circuler des arguments et s’amorcer un débat, même si l’on s’en tient presque toujours à un niveau très rudimentaire (on ne recule jamais devant la calomnie). Il faut aussi noter qu’en recourant à la pétition pour faire valoir leur point de vue, c’est une logique majoritaire que les protagonistes introduisent dans la lutte (laquelle logique est également perceptible dans ces épisodes où deux camps assemblés sur le parvis de l’église à l’issue de la messe votent à chapeau levé pour ou contre le curé
[59]). Cependant cette logique, en partie consacrée en mars 1831 par le rétablissement du principe de la désignation des conseillers municipaux au suffrage restreint, est en contradiction avec le refus du pluralisme que manifestent à chaque instant les villageois engagés dans la lutte : la division de la communauté, perçue comme contraire à l’ordre naturel des choses, est vécue non seulement comme un drame, mais encore comme un scandale : chaque parti dénie toute légitimité à la faction adverse, et prétend représenter le groupe dans son intégralité.
Le recours à des pratiques coutumières
On observera encore que dans son déroulement quotidien, la lutte ne laisse aucune place à l’échange d’arguments et à la discussion. Elle est toute contenue dans la volonté des protagonistes d’humilier les meneurs du parti adverse. L’affrontement se déploie en quelque sorte à mi-distance entre la violence physique (rare) et le débat public. Il s’agit, ici, de tourner l’adversaire en dérision. Et c’est dans le répertoire de la sanction coutumière que les protagonistes vont aller chercher leurs armes. On a recours à des pratiques habituellement mises en œuvre, à l’intérieur de la communauté villageoise, pour stigmatiser, en les rendant publics, des comportements perçus comme autant de transgressions à une norme coutumière. D’où l’omniprésence du groupe des jeunes célibataires à ce niveau de l’affrontement. Depuis les conflits consécutifs à l’adoption de la Constitution civile du clergé jusqu’aux luttes politiques des années 1870-1880, ce sont les mêmes gestes et les mêmes scènes qui se répètent : charivaris, cortèges bruyants, huées, injures, mise à sac du jardin presbytéral ou des propriétés du maire, chansons satiriques, « jonchées » ou « paillées », destruction des bancs d’église et – très caractéristique de ce type de dispute – maculage de la porte du presbytère avec de l’huile ou des excréments. Et dans le même temps, chaque camp va s’efforcer de s’auto-célébrer ou d’honorer son leader, par exemple en traversant le village en cortège derrière un drapeau ou un tambour, ou en procédant à l’érection d’un mai (inévitablement arraché, puis replanté).
Le recours à ces pratiques qui visent habituellement à stigmatiser des conduites individuelles (mariages mal assortis, maris battus, femmes adultères, etc.) permet de canaliser la violence, exceptionnelle dans ce type de configuration conflictuelle (l’affrontement ne prend jamais la dimension d’un cycle vindicatoire, caractéristique des rivalités entre maisons ou entre communautés voisines). Et jusqu’à l’aube de la III
e République, le temps de la lutte politique se confond avec celui de la sociabilité coutumière (les scènes dont nous venons de dresser l’inventaire ont systématiquement lieu le dimanche)
[60]. C’est à peine si le rétablissement des scrutins municipaux en 1831 va favoriser l’affirmation d’un temps spécifiquement politique.
L’avènement de la IIIe République marque de ce point de vue une rupture. La libéralisation de la vie politique après la chute de l’Empire accroît l’importance du scrutin dans le déroulement du conflit. C’est à partir de cette date que l’on assiste à l’affirmation progressive d’un moment politique (en l’occurrence électoral) qui se différencie plus ou moins nettement de la sociabilité quotidienne. Les élections municipales sont désormais le moment important de l’affrontement. Le débit de boisson devient le lieu de rassemblement des partis villageois. Et l’on a beaucoup moins systématiquement recours au langage de la coutume pour stigmatiser l’adversaire.
Cette évolution s’accompagne d’un passage plus fréquent au registre politique. Mais même dans l’hypothèse d’une absence, dans la dispute, de référence à des considérations locales étrangères à la politique, est-on pour autant en présence d’un affrontement politique pur ? Encore faudrait-il que le positionnement des protagonistes de part et d’autre de la ligne traversant la communauté soit l’expression d’une opinion libre et motivée, et non le simple reflet de son inscription dans des réseaux de solidarité locaux.
« Monter un parti » : les mécanismes de l’agrégation factionnelle
L’enchevêtrement des réseaux de solidarité
Il est en effet classique, en particulier depuis les travaux d’Eugen Weber de caractériser le conflit pré- ou infra-politique par ce que l’on pourrait désigner comme l’ancrage des luttes partisanes dans leur environnement social : l’affiliation des individus aux différentes coteries s’affrontant sur la scène villageoise, quand bien même cette opposition s’exprimerait dans le registre de la politique nationale, découlerait de leur insertion dans des réseaux de solidarité locaux davantage qu’elle ne procéderait du libre choix de sujets manifestant en toute autonomie une opinion particulière. La politique moderne n’apparaîtrait qu’à compter du moment où les citoyens seraient en mesure de se prononcer sur des questions d’intérêt général, et de se positionner par rapport aux clivages politiques nationaux, indépendamment de leur inscription dans l’espace social intracommunal.
Cependant, une fois établi ce constat de l’enracinement du conflit pré-politique dans le social, reste à déterminer de manière plus précise comment s’articulent les deux niveaux, c’est-à-dire comment s’opère le passage du social au politique. Et il faut bien reconnaître que faute de pouvoir reconstituer la totalité d’un parti villageois, seul moyen de mettre au jour la nature objective des liens qui unissent ses différentes composantes, on est bien souvent contraint de s’en tenir à des affirmations vagues et difficiles à démontrer sur l’importance de la parenté, des relations économiques ou des solidarités clientélaires dans la cristallisation de ces coalitions. Et l’on observera que l’historien hésite, lorsqu’il veut désigner ce type de formations, entre plusieurs termes (on parlera de « coteries », de « clans », de « partis », de « factions », de « parentèles »), dont certains sont empruntés au vocabulaire de l’anthropologie sociale, mais utilisés de manière souvent peu rigoureuse.
En fait, dans la société villageoise du
xixe siècle, chacun des membres du groupe local entretient avec les personnes situées dans son environnement social immédiat (lequel ne s’arrête pas, on l’a dit, aux frontières communales) des relations qui peuvent être très diverses dans leur nature, puisqu’elles prolongent l’une ou l’autre des différentes facettes de sa personnalité sociale (activité professionnelle, âge, sexe, statut au sein de la fratrie, insertion dans des groupes de parenté ou de voisinage, affiliation à des structures formelles de sociabilité ou à des chaînes de dépendance, etc.). Par conséquent chaque individu se trouve intégré à un nombre variable de réseaux de solidarité qui ne se recoupent que partiellement. Ou, si l’on veut parler en termes de champs sociologiques, c’est-à-dire adopter un point de vue qui ne fasse pas uniquement référence au principe de solidarité, chacun est inscrit dans une série de champs de relations d’échange ou de concurrence indépendants les uns des autres
[61]. L’espace social se présente comme un agencement complexe de champs entrecroisés, que l’on pourrait décrire comme autant de plans intersectés. Et l’on voit mal, dans ces conditions, comment la bipolarisation de la communauté locale en deux camps rivaux, délimités par une ligne de fracture unique, pourrait apparaître comme un simple décalque du social
[62].
Fluidité des factions villageoises
Pour bien saisir la nature sociologique de ces coalitions que les paysans du Quercy désignent comme des « partis » ou des « bandes »
[63], il convient en premier lieu d’insister sur le fait qu’elles présentent la particularité d’être temporaires et instables
[64]. La formation d’un parti suppose, de la part des notables qui vont en assurer la direction, une attitude dynamique et volontaire. Le rôle de ces leaders ne consiste pas à réactiver une ligne de fracture potentiellement inscrite dans les rapports sociaux quotidiens, et qui préexisterait à l’affrontement. On dit d’un vicaire qui cherche à brouiller les paroissiens avec leur curé, ou d’un prêtre qui s’efforce de provoquer la destitution du maire en lui suscitant des ennemis, qu’ils « montent un parti » contre leur adversaire. Ce sont ceux qui prennent l’initiative de provoquer la dispute qui, en mettant sur pied une coalition hétéroclite d’adhérents, vont provoquer une cassure au sein du groupe local, cassure dont le tracé n’est jamais déterminé d’avance.
Si l’affiliation des individus ou des maisons aux formations partisanes découlait automatiquement de leur positionnement dans le tissu des relations sociales intra-villageoises, on ne verrait pas les meneurs passer de longues heures à parcourir la commune de maison en maison pour tenter de convaincre les habitants d’adhérer à leur parti, au risque, parfois, d’être éconduits
[65]. « Monter » un parti nécessite un certain savoir-faire. Les meneurs ont souvent recours à des intermédiaires, chargés de recruter directement les adhérents. En 1829, un menuisier de Saint-Vincent-Rive-d’Olt relate comment plusieurs personnes sont venues l’engager à mettre en place un « parti » pour soutenir le curé en opposition avec le maire
[66]. Dans le long récit qu’il publie, en 1863, des luttes qui ont agité Saint-Matré sous le Second Empire, le maire de cette commune décrit comment son principal adversaire s’y est pris pour monter une coalition :
« Ainsi cet homme prenait ses gens. Il n’en avait que trois d’affidés [parmi lesquels l’ancien maire évincé]. Chacun d’eux avait un rôle à remplir auprès d’un autre. Lui avait pu s’emparer des trois ; chacun des trois avait à en conduire un seul […]. Les six marchèrent ainsi » [67].
Le rapport de force entre les deux camps (qui, pas plus qu’il n’est stable, n’est forcément équilibré) dépend en partie de l’habileté des différents protagonistes, de leur capacité à recourir à la persuasion, à la contrainte et à la séduction (on voit souvent un maire ou un curé distribuer des boissons, des victuailles, voire de l’argent à leurs supporters)
[68].
Le principe d’incertitude
Mais ce principe d’incertitude quant au positionnement des villageois de part et d’autre de la ligne de fracture qui divise la communauté n’est que relatif. On n’est pas non plus en présence d’une configuration où chacun se prononcerait en toute autonomie, et guidé par des considérations strictement personnelles (lesquelles, il faut pourtant le noter, ne sont jamais aussi déterminantes que lorsqu’on a affaire à un conflit impliquant le curé : les villageois dont il a pris l’habitude de dénoncer la conduite privée se rangent automatiquement dans le camp adverse
[69]). Ce sont les liens que chaque villageois a tissés autour de lui, ou dans lesquels il se trouve enserré, qui déterminent son affiliation à l’une ou l’autre des coteries. Mais comme ces liens sont multiples et enchevêtrés (le maire de Salviac explique par exemple la formation des coteries locales par des « raisons d’amitié, de parenté ou d’intérêt de toute espèce »
[70]), et dans la mesure où aucun de ces différents principes de solidarité ne l’emporte sur les autres, il reste toujours une part d’incertitude qui laisse la place au choix.
Affirmer que les liens de parenté forment l’armature de la vie communautaire et conditionnent l’accès au pouvoir municipal relève du lieu commun. Le témoignage d’un agriculteur du Vigan, interrogé au sujet des troubles dont cette commune a été le théâtre au début de la Seconde République, va d’ailleurs dans ce sens :
« J’assistai au banquet du 7 mai. Cependant je dois dire que bien que j’ai signé la pétition en faveur de monsieur Lauvel, je n’ai pas pris couleur dans les partis qui ont agité la commune à cette occasion. Parent de monsieur Lauvel, s’il m’avait fallu choisir, j’aurai penché de son côté » [71].
Si, comme le laisse entendre ce témoin, les liens de parenté peuvent déterminer les affiliations partisanes, en revanche on ne voit pas comment ils pourraient former l’ossature des partis villageois, c’est-à-dire de coalitions qui présentent la double particularité d’avoir une structure pyramidale et de ne recruter leurs adhérents qu’à l’intérieur des limites d’une commune. Dans une société où chaque mariage s’accompagne du transfert d’une dot en numéraire, versée par les parents de la future épouse à ceux de son mari, les unions sont toutes plus ou moins homogames. Les dots circulent dans l’espace social selon une progression horizontale : par conséquent la parenté ne peut fournir la charpente d’une solidarité pyramidale. D’autre part, même si l’endogamie de localité demeure un idéal, le champ des relations matrimoniales se déploie indépendamment des frontières que trace le découpage administratif de l’espace : son extension dépend essentiellement du niveau de fortune et du statut de chaque maison considérée, le stock des conjoints potentiels tendant à se réduire à mesure qu’on s’élève dans l’échelle sociale. Les luttes de partis ne sont pas des manifestations transfigurées de rivalités entre groupes de parents coalisés. La parenté intervient sans doute (la position de chef d’une coterie municipale se transmet par exemple de père en fils
[72]) mais ne jouit d’aucun privilège particulier par rapport à d’autres formes de solidarité. Il n’est pas rare de voir des frères se battre, et les témoins de ces conflits ne cessent de déplorer que la discorde s’installe au cœur même des familles (ce qui peut s’expliquer, lorsqu’on a affaire à des querelles impliquant le clergé paroissial, par le « dimorphisme sexuel » de la pratique religieuse).
Ted Margadant, étudiant les luttes politiques dans les campagnes de la II
e République, observe une nette propension des communautés locales à la division interne (
factionalism). Il attribue cette forme de conflictualité à l’existence de solidarités verticales de type patron-clients
[73]. En effet, si la parenté, les solidarités de voisinage et les liens d’amitié interviennent en tant que vecteurs ou supports d’un mécanisme d’agrégation horizontale, ce sont les relations de dépendance clientélaire qui fournissent au parti son armature verticale : elles en constituent en quelque sorte l’épine dorsale. Les chefs de faction font systématiquement appel à leurs clients (en particulier à leurs débiteurs) et à leur domesticité. Le factionalisme, dont Ted Margadant soutient qu’il se développe à défaut d’oppositions de classes, contribue en tout cas à résorber les tensions interclassiques au sein du groupe local.
Il faut encore observer que si la fracture qui se fait jour à l’intérieur du village peut provoquer la rupture (temporaire) des liens sociaux réputés les plus solides, en revanche la ligne de division ne traverse jamais, sauf exception, le groupe des jeunes célibataires. La jeunesse villageoise, toujours très active dans la lutte, agit solidairement. Et on notera que lorsque la dispute oppose le camp du maire à celui du curé, les jeunes gens, que le rigorisme du clergé heurte de front, figurent presque toujours dans le parti des adversaires du prêtre. À l’inverse, les curés recrutent souvent leurs plus fidèles partisans parmi les femmes du village. Et plutôt que de multiplier les exemples, il n’est qu’à mentionner le violent conflit qui divise la commune du Vigan en 1834 : tandis que le maire bénéficie du soutien des jeunes garçons en mauvais termes avec un curé qui ne cesse de leur reprocher leur goût pour les danses, le prêtre est soutenu par des femmes dévotes
[74].
C’est sans doute la notion de faction, telle que la définit en termes rigoureux l’anthropologie sociale anglo-saxonne, qui fournit la meilleure approche de la nature sociologique des partis que l’on voit se quereller dans les campagnes quercynoises du
xixe siècle
[75]. On est en présence de coalitions temporaires qui n’existent que dans et par le conflit qui les oppose, à l’intérieur d’une communauté villageoise, à des coalitions de même nature ; qui se présentent comme des nébuleuse d’individus ou de maisons où l’on peut distinguer un noyau dur d’adhérents fortement impliqués dans la dispute et des marges moins actives ; dont les membres sont liés par un ensemble de liens les uns verticaux (de dépendance), les autres de solidarité horizontale.
*
Si la division des communautés villageoises en factions rivales et l’opposition du maire et du curé sont des phénomènes largement répandus dans la France du
xixe siècle, le Haut-Quercy se distingue par la forte implication des populations dans la querelle
[76] et par la précocité de ces affrontements, à peine moins fréquents sous la Restauration qu’au début de la III
e République
[77]. Et il paraît difficile, dans ces conditions, d’interpréter cette conflictualité comme le symptôme d’une désagrégation des solidarités territoriales et d’un éclatement du consensus communautaire qui serait concomitant au processus d’intégration des villages à la nation. Ce sont les rivalités entre grandes maisons s’affrontant sur la scène villageoise qui provoquent ces querelles, et le conflit factionnel, qui n’est pas incompatible avec l’idéal, jamais parfaitement réalisé, de l’unanimisme local, précède la politisation de la société paysanne. Cette politisation s’est d’ailleurs enracinée dans la conflicualité locale. Et, dans la mesure où les grands conflits idéologiques qui ont traversé la société française durant tout le siècle ont été en grande partie vécus par la majorité des ruraux au travers d’un affrontement intra-communal, la dispute locale, davantage qu’elle ne révèle l’accélération d’un processus de dissolution des communautés villageoises dans un ensemble plus vaste, témoigne de la vigueur du sentiment d’appartenance à la commune, lieu privilégié du conflit politique.
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