Histoire & Sociétés Rurales
A.H.S.R.

I.S.B.N.2868478158
296 pages

p. 135 à 243
doi: en cours

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Comptes rendus

Volume 22 2004/2

2004 Histoire & Sociétés Rurales Comptes rendus

Ouvrages

Dominique Garcia, La Celtique méditerranéenne. Habitats et sociétés en Languedoc et en Provence du viiie au iie siècle avant J.-C., Paris, Errance, 2004, 206 p., 27 ∑

Issu partiellement des réflexions qu’on pouvait trouver dans les actes du colloque Territoires celtiques (Dominique Garcia et Florence Verdin, dir., 2002, Paris, Errance, compte rendu dans Histoire et Sociétés Rurales, 21, p. 232-233), ce livre assure une utile mise au point sur une région qui n’est finalement pas si bien connue de la plupart des protohistoriens français et sur laquelle il y avait beaucoup de choses à préciser : le pourtour méditerranéen. Dominique Garcia commence donc, dans un premier chapitre que d’aucuns pourront trouver un peu trop court, par anéantir le mythe « ligure ». Il cite avec raison une analyse pourtant ancienne de Jean Jannoray (1955) : « Si les archéologues n’ont guère de peine, parmi les vestiges architecturaux et le matériel céramique ou métallique dont ils disposent pour faire l’étude des civilisations préromaines entre Rhône et Pyrénées depuis le Premier Âge du Fer, à marquer certaines similitudes avec la culture de la péninsule Ibérique ou à discerner les apports hallstattiens, ceux de la Tène et ceux du monde grec, ils se sont montrés impuissants jusqu’ici à dire en quoi consiste la part ligure, sauf à appeler sous ce nom tout ce qui se révèle indigène […] ». J’ajouterai : c’est-à-dire pas grand-chose…
Dans d’autres chapitres, notamment ceux consacrés à la religion et à la statuaire, on peut trouver d’autres éléments qui viennent étayer le fait que ces Ligures sont vraisemblablement des celtes. Les statues d’Entremont, Roquepertuse, etc., ont été re-datées, on a bien vu leur grande convergence stylistique avec les statues de la fin du Hallstatt (Glauberg, par exemple). L’auteur montre surtout que cette statuaire ne doit rien à une influence grecque : les indigènes se mettent à sculpter au vie siècle, période pour laquelle aucune statue archaïque grecque n’est attestée dans cette région (alors que Marseille est censée être déjà fondée). Le gros de l’ouvrage est composé d’analyses et d’hypothèses sur la composition de la société et l’organisation du territoire, avec l’émergence progressive, des oppida et des cités. Là encore, l’auteur détruit l’idée d’une influence grecque : il y a des sites urbanisés (ou proto-urbanisés pour reprendre la prudence de certains) dès la fin de l’Âge du Bronze. Il nous montre d’ailleurs que ces sites semblent s’organiser autour de sanctuaires préexistants. Le cas le plus frappant étant sans doute celui de Nîmes. L’espace sacré, celui de la fontaine de Nemausus, reste non construit pendant des siècles, mais est inclus dans l’enceinte.
Les réflexions qui intéresseront le plus les ruralistes sont justement celles qui concernent l’émergence des cités et des pouvoirs urbains (voir les chapitres : « Urbanisation et modes de production indigènes » ; « Les éléments constitutifs des habitats protohistoriques » ; et « Réseaux d’habitats et système de peuplement »). On peut ainsi lire que l’essentiel des déboisements s’opère à partir du moment où des villes apparaissent : ce sont donc ces villes qui conditionnent, par leur demande en approvisionnement, l’organisation des campagnes, et qui sont à l’origine des grands défrichements dont le but n’est pas la production de bois de construction (étant donné leur ampleur), mais la mise en culture des sols.
Cet ouvrage important bouscule donc de nombreuses idées reçues, en s’appuyant sur les données les plus récentes ; on appréciera également l’ampleur de la bibliographie.
Patrice Lajoye

Caton, Économie rurale, Paris, Errance, 2004, 78 p., 12 ∑

Il s’agit là de la continuation des publications de textes anciens par les éditions Errance dont la revue a déjà signalé la parution, Palladius (Histoire et Sociétés Rurales, 14, 2e semestre 2000, p. 247-248) et Columelle (Histoire et Sociétés Rurales, 19, 1er semestre 2003, p. 342-344).
Sans doute parce que les éditions Nisard (Paris, 1864) sont libres de droits et tombées dans le domaine public, les éditions Errance préfèrent cette édition anastatique à tout travail qui consisterait à réviser le texte, revoir les manuscrits, donner au lecteur un appareil critique et des notes, comme le font les Belles-Lettres ou la Roue à Livres. C’est évidemment dommage car, dans la mesure où le traité De Agricultura de Caton est largement traduit, savamment étudié et abondamment commenté, la présente édition par Errance n’offre aucun intérêt. Un simple aperçu des chapitres concernant l’intendant, le colon partiaire, le métayage (p. 20, 65 et 66) convainc le lecteur un tant soit peu historien, que les termes latins sont nécessaires en face de la traduction française et que vilicus, colonus, politor, ne peuvent être abordés sans précaution, comme le montrent les nombreux ouvrages consacrés à cette terminologie, ainsi que les quelques articles de notre récent colloque sur Exploiter la terre, les contrats agraires de l’Antiquité à nos jours (2003). Nous signalerons enfin à l’éditeur que si en français on peut appeler Caton, Caton, il ne s’est jamais appelé M. Porcius Caton, ce qui sur la première page d’un ouvrage est regrettable, mais M. Porcius Cato.
Nous n’osons même pas rappeler aux lecteurs de la revue Histoire et Sociétés Rurales tout l’intérêt du traité de Caton, écrit par un propriétaire foncier, en même temps homme politique, au moment où, vers 200 avant notre ère, l’agriculture de l’Italie centrale se modifiait profondément sous les effets des guerres de Rome en Méditerranée, de l’afflux de butin et d’esclaves, de la découverte des expériences agronomiques grecques et puniques. À une polyculture dominante s’ajoutaient désormais, progressivement, des cultures spécialisées, plus intensives et plus tournées vers les marchés urbains à courte, moyenne et longue distances. Le faire-valoir direct largement répandu s’adjoignait des pratiques de gestion indirecte, par des propriétaires plus absentéistes, utilisant des salariés ou des esclaves de plus en plus nombreux. Le traité de Caton se situe à mi-chemin de ces pratiques : il aborde des questions qui ne sont pas annexes, à savoir achat du domaine, choix du personnel, techniques de pressage ou de conservation. C’est un manuel de la vie quotidienne du propriétaire, sans doute destiné à une certaine élite, plutôt concentrée en Italie centrale et méridionale, mais qui ne devait pas être loin des pratiques de la plupart des paysans même si ceux-ci, par leur illettrisme généralisé n’ont pas eu accès à cet ouvrage.
Jean-Pierre Vallat

« Objets en crise, objets recomposés », Études Rurales, nos 167-168, juillet-décembre 2003, Paris, ehess, 2004, 376 p.

Ce dossier d’articles proposé par le gdr Tesora a pour objectif de définir les contours de l’archéogéographie, une nouvelle discipline qui doit beaucoup à la morphologie dynamique et à l’essor récent de l’archéologie préventive. Les articles mettent en exergue ce qui est présenté comme le plus innovant, c’est-à-dire l’appréhension des paysages ruraux non plus par la juxtaposition de différentes méthodes, mais à travers la création de nouveaux objets d’étude dans le cadre d’une véritable interdisciplinarité. Dès l’introduction, Gérard Chouquer définit ainsi le paradigme qu’il a créé : « l’étude de l’espace des sociétés du passé et de ses dynamiques, dans toutes ses dimensions » (p. 17).
La définition de cette nouvelle science ne se fait pas sans recourir à des termes et des concepts dans lesquels se manifeste un certain goût du jargon. Cela n’a pas échappé au directeur de la revue qui a accompagné les différents articles d’un glossaire fort utile au lecteur non-spécialiste. Le volume affiche un ton quelque peu polémique : la volonté d’asseoir de nouvelles approches et d’en affirmer la spécificité l’imposait probablement. Il est légitime qu’une nouvelle discipline, qui refuse les à priori antérieurs, produise d’abord des discours théoriques ; espérons cependant que les travaux ultérieurs resteront près du terrain en laissant de côté les longs discours épistémologiques. Ainsi, le site archéologique de Pierrelatte-les-Malanones, précisément étudié par Gérard Chouquer, est utilisé dans beaucoup d’articles, tant il paraît exemplaire. Mais pour convaincre les détracteurs, il faudra ensuite démontrer que beaucoup d’autres lieux comportent des exemples identiques. Néanmoins, dans un premier temps, le procédé est très pédagogique et offre une bonne mise en perspective des différentes contributions. Car ce numéro d’Études Rurales, très soigné tant par la forme que par la qualité des nombreuses cartes (nous avons surtout un faible pour celles de Caroline Pinoteau, mais toutes s’insèrent très bien dans le propos des auteurs), présente également la qualité d’établir des liens entre les articles. Ceci vise à confirmer la réflexion de Gérard Chouquer en montrant que des chercheurs de toutes les périodes peuvent en appliquer les termes.
L’« archéogéographie » repose sur la critique des objets d’étude des historiens et des archéologues, perçus comme étant en crise. Aussi la plupart des auteurs procèdent-ils, dans la première partie de leur article, à la déconstruction systématique des objets traditionnels. Les historiens sont accusés d’imposer des schémas spatiaux théoriques contraignants et erronés, car excessivement déterminés par les normes juridiques. Ainsi, les antiquisants pensent trop la ville romaine et son territoire rural en termes de pouvoir (Maria da Conceição Lopes), comme certains médiévistes qui voudraient voir des terroirs rigoureusement réorganisés par les seigneurs (Magali Watteaux). Les plus grands historiens de Rome sont malmenés (Gérard Chouquer). Les médiévistes sont aussi critiqués pour avoir imposé une coupure trop caricaturale et statique de l’Europe occidentale entre bocage et openfield ainsi qu’entre haut et bas Moyen Âge à propos de la naissance des villages et de leur rôle dans l’organisation de l’espace (Cédric Lavigne, Magali Watteaux). Les archéologues sont par conséquent invités à davantage prendre en compte les caractéristiques spatiales des territoires étudiés : plutôt que de subordonner leurs résultats à des cadres établis par les historiens à l’aide de sources textuelles partielles et biaisées, ceux de l’époque médiévale devraient par exemple construire un nouvel objet de recherche en étudiant l’environnement d’après la fouille (Joëlle Burnouf). La stratigraphie est également remise en cause pour les études de paysages car, si beaucoup de formes anciennes sont enfouies, d’autres sont encore visibles à la surface du sol, alors que d’autres encore n’ont pas du tout été conservées. La datation des structures n’est donc pas possible d’après leur profondeur dans le sol.
L’objectif de déconstruction est atteint : les contributions successives de ce volume appliquent à des objets d’étude variés et diachroniques des approches originales convergentes qui remettent en cause bon nombre d’idées reçues simplificatrices. Voilà des critiques radicales de schémas qui, pourtant, avaient parfois été nuancés auparavant.
Après chaque dénonciation sont proposés des objets d’étude recomposés. Forcément, ceux-ci ne sont désormais plus aussi clairement définis et délimités qu’avant, tant spatialement que chronologiquement. Les auteurs souhaitent en effet plus de pragmatisme pour étudier chaque cas, sans vouloir à tout prix attribuer à telle trame parcellaire quadrillée une « origine romaine » et à tel terroir circulaire une « construction médiévale ». Allant à l’encontre de tout classement chronotypologique, ils démontrent brillamment que les formes qui sont visibles sur les cartes ou les photographies aériennes ne peuvent pas être datées par un simple coup d’œil. Tout simplement parce que leur élaboration est diachronique, résultant d’un processus dynamique pluriséculaire, voire plurimillénaire, dépendant à la fois de facteurs sociaux et de pesanteurs naturelles, dont la part respective ne peut être quantifiée selon des modèles préétablis. Par ailleurs, contrairement aux idées reçues, les grands bouleversements de l’histoire économique ou sociopolitique n’ont pas suffi à réorganiser radicalement les trames parcellaires. Ainsi, même des territoires centuriés à l’époque romaine gardent des traces importantes de leur passé protohistorique (Claire Marchand). Les remembrements du dernier demi-siècle n’oblitèrent pas non plus toutes les structurations spatiales antérieures. Il en est de même des facteurs naturels, comme les inondations, lesquelles peuvent resurgir au même endroit à plusieurs siècles d’intervalle et, par là, maintenir une même organisation spatiale (Mélanie Foucault). Ces éléments contribuant à structurer un paysage sont très variés. Et leurs façons de se combiner pour créer des formes infinies. Les objets d’étude de l’archéogéographie sont donc systémiques et hybrides entre de multiples éléments physiques et anthropiques.
Tous les articles s’inscrivent dans cette logique. En ouverture, François Favory insiste, grâce aux textes des arpenteurs romains, sur la diversité des usages et des paysages locaux de l’Empire. Le même corpus gromatique (désormais considéré comme étant d’époque flavienne et visant à commenter des situations cadastrales, non à les modéliser) sert à Gérard Chouquer pour éclairer ses études sur les centuriations. Il en ressort que, à côté de l’arpentage géométrique réalisé à des fins d’assignation coloniale, il en existait d’autres formes, à but uniquement fiscal. En outre, critiquant les épigraphistes, Gérard Chouquer démontre que l’administration romaine a distingué ses circonscriptions territoriales des cadres spatiaux des assignations. Enfin, il constate à travers plusieurs fouilles que les centuriations matérialisées sur le terrain consistent en une adaptation très libre du réseau pensé par les élites. Cette idée d’un espace bien différent de sa construction théorique, selon l’idéologie technique de l’État romain, se retrouve dans la contribution de Maria da Conceição Lopes. Celle-ci mène une réflexion stimulante sur le cas de Béja (Portugal), montrant que ses devanciers n’ont retenu comme significatifs lors de leurs fouilles que les éléments archéologiques susceptibles de produire un discours sur la grandeur de la ville et de l’insérer dans un plan quadrillé. Par conséquent, l’organisation de l’espace rural a été davantage pensée en fonction d’une supposée subordination à la ville qu’en vertu de ses réalités spatiales. Ensuite, Claire Marchand va à contre-courant de l’idée selon laquelle les centuriations romaines encore visibles seraient le résultat d’une dégradation par rapport à la situation produite par les arpenteurs. Elle met au contraire en évidence des cas d’enrichissement progressif de la forme quadrillée. Celle-ci constitue donc un système socionaturel complexe, dont l’élaboration a pris en compte des contraintes internes et externes qui s’imposaient déjà aux formes antérieures, et qui ont continué à subir des transformations de détail depuis, même si l’organisation générale du réseau reste stable. La centuriation n’est donc pas strictement un document d’histoire antique puisque sa transmission au cours des siècles s’est souvent accompagnée du durcissement de ses lignes, en particulier grâce au rôle morphogénétique majeur des axes viaires ou naturels. Enfin, après les articles centrés sur l’Antiquité, Sandrine Robert réfléchit à la transmission des formes du passé, selon une approche convaincante prenant des exemples dans plusieurs périodes historiques. L’axe Paris-Dieppe ou celui de la vallée de l’Oise lui servent à illustrer la stabilité des réseaux à petite échelle. Ces itinéraires restent en effet globalement les mêmes au cours de l’histoire mais, à grande échelle, ils se composent d’un faisceau de tracés changeants, périodiquement désactivés ou réactivés en fonctions d’une multitude de facteurs locaux. Ce sont donc les modifications de détail qui donnent l’impression de mutations, alors que perdure la trame globale des réseaux. L’auteur insiste donc sur l’idée qu’un objet change de forme et de contenu selon l’échelle d’étude. Sa démonstration suit une solide présentation historiographique des facteurs mémoriaux, juridiques ou techniques d’explication des formes, qui critique subtilement et modérément ceux qui leur ont accordé jusqu’alors une trop grande importance.
Les articles suivants abordent le problème de l’explication des formes à partir des objets traditionnels de l’époque médiévale. Le premier, Cédric Lavigne ouvre le feu contre les archéologues anglais mais aussi… contre Marc Bloch. Il replace à son tour le Moyen Âge comme une simple étape de dynamiques sur le long terme, refusant d’y voir une quelconque genèse du paysage français. Il introduit dans son raisonnement, sans trop de cohérence d’ailleurs, le problème de la planification. Magali Watteaux est plus aisée à suivre. Elle dénonce la forme radioconcentrique comme objet d’étude, en s’appuyant notamment sur les travaux des antiquisants et des médiévistes en bas-Languedoc. Elle voit plutôt un réseau radial autour des villages, inséré dans un quadrillage souple d’extension souvent supracommunale. Selon elle, certes la rupture de l’An Mil reste acquise, mais comme simple point d’orgue de polarisations antérieures. La même vision diachronique des objets des médiévistes est appliquée par cet auteur à la fin de l’ouvrage dans une mise au point sur la naissance des villages.
Après l’article de Joëlle Burnouf, se succèdent des contributions à caractère monographique. D’abord, Mélanie Foucault présente un objet « hybride » dans la vallée de la Saône en Côte-d’Or. Il s’agit d’un paléochenal dont la forme a été successivement épousée depuis la Protohistoire par un village, puis une rivière, et enfin un bois, avant que la terre ne soit récemment remembrée, mais sans empêcher les champs recoupant l’ancien tracé de continuer à s’inonder en hiver. Le lien est bien établi entre les différentes périodes mais il permet aussi d’envisager l’avenir, montrant tout l’intérêt des études historiques pour les aménageurs. Caroline Pinoteau et Francesca di Pietro utilisent ensuite des cartes anciennes et actuelles pour montrer le rôle du réseau hydrographique, « naturel » ou canalisé par la société, ainsi que des éléments écologiques en résultant, dans la structuration des parcellaires de deux petits territoires d’Indre-et-Loire. Enfin, Claire Delhon, Fanny Moutarde, Margareta Tengberg et Stéphanie Thiébault insistent sur les faiblesses des reconstitutions de la répartition ancienne de la végétation à l’aide des prélèvements et des analyses archéobotaniques. En effet, la localisation des végétaux attestés est présumée en fonction des aptitudes actuelles des milieux physiques et de la logique du moindre effort observée par les ethnologues dans les sociétés traditionnelles. Mais on ne connaît pas l’organisation sociale ni les représentations des populations du passé, surtout lointain, qui peuvent induire d’autres critères.
L’ouvrage se termine par des comptes rendus, réalisés pour la plupart par Gérard Chouquer. En dehors de quelques recensions et de la biographie d’Henri Mendras, placée au début du volume, ce numéro d’Études Rurales est donc consacré à l’archéogéographie. Il apporte d’importantes mises en garde. Mais il détruit des repères rassurants, puisque les objets d’étude sont complexes. Après la lecture, bien des certitudes de l’historien ruraliste ont disparu. Quelle importance peut-il encore accorder aux trames parcellaires ? Ce terrain d’étude serait-il à présent réservé aux seuls archéogéographes ? Le problème est que ceux-ci ne s’intéressent pas au travail paysan. Ils laissent de côté les textes, sinon dans de rares cas pour étayer une datation de forme. Leur préoccupation centrale repose sur des questions de géométrie, pas sur la mise en valeur du sol.
Sylvain Olivier

Jean-Paul Chabrol (dir.), La Lozère de la Préhistoire à nos jours, Saint-Jean-d’Angély, éd. Bordessoules, 2002, 430 p.

La parution dans la collection « Histoire des départements de la France » du volume traitant de la Lozère constitue un heureux événement. Ce livre renouvelle, avec un parti pris délibérément scientifique, l’histoire de la Lozère, jusque-là accessible dans des ouvrages vieillis ou dans Ce tant rude Gévaudan de Félix Buffière (1985), tous fruits des travaux d’érudits locaux. Le plan chronologique adopté vise à agglomérer des connaissances éparses et souvent fragmentaires sur le passé de la Lozère.
L’ouvrage s’ouvre sur une longue introduction géographique de Jacques Mauduy joliment intitulée « Citadelles des vents, des rocs et du soleil ». L’écriture, hélas souvent très technique, trop universitaire peut-être, livre fréquemment le lecteur à lui-même, surtout au cours de longs développements sur la morphogenèse des paysages. La même critique pourrait toucher le chapitre consacré par Gilbert Fages à la Préhistoire. Le manque de cartes de localisation des nombreux sites et stations évoqués, essentiellement caussenards, est heureusement compensé par un grand nombre de photographies, d’encadrés et de documents variés, d’un grand intérêt. Des passages lumineux éclairent le non-initié, mais en côtoient d’autres où foisonne un vocabulaire technique très rarement défini, qui complique singulièrement la lecture. La frustration gagne finalement le lecteur car on sent bien chez l’auteur le souci constant d’expliciter le contexte local par des comparaisons extra-départementales sans pour autant aller au bout de sa démarche.
Pour l’époque gallo-romaine, Christophe Chardonnet livre en revanche de belles pages et décrit, à partir d’une littérature parfois vieillie et éparse ainsi que de nombreuses données de terrain, d’une manière concise et stimulante, l’histoire de cette période. Partant de la très intéressante historiographie du site de Javols/Anderitum, ancienne capitale des Gabales, l’auteur montre de manière convaincante la romanisation du Gévaudan. Le réseau des villæ est richement évoqué grâce à l’étude de sept cas d’école, dont la villa de Cougoussac, étude qui donne un tableau vivant de la céréaliculture, de l’élevage et de l’artisanat en ces hautes terres, dont la romanité n’efface pas complètement la « gabalité ». Ne se départissant jamais du contexte régional, Christophe Chardonnet montre aussi la spécificité de l’artisanat local, notamment la production de poix et de résine sur le causse Méjan, complémentaire du fonctionnement des ateliers céramiques de Banassac et du Rozier, ce dernier annexe probable de la Graufesenque proche.
Isabelle Darnas et Hélène Duthu traitent quant à elles du Moyen Âge et tirent le meilleur parti du peu de documentation et de littérature dont elles ont disposé. La localisation du siège épiscopal des Gabales, fixé trop longtemps à Mende par simple tradition, est discutée avec conviction. Les premiers siècles du Moyen Âge restent mal connus, sinon à travers l’histoire politique heurtée de la vicomté aux xe, xie et xiie siècles, tandis qu’au même moment les évêques de Mende affirmaient peu à peu leur autorité temporelle, assurée par l’acte de paréage de 1307. C’est là l’occasion de développer des aspects moins politiques et plus religieux pour dresser un historique du « réseau monastique très dense » du Gévaudan au prix, il est vrai, d’un rapide retour en arrière dans la chronologie, mais nécessaire pour comprendre l’histoire de la religiosité en ces terres aujourd’hui encore très pieuses. Les deux auteurs se heurtent en revanche à un sérieux écueil documentaire quand il s’agit d’évoquer l’histoire économique et sociale, à peine effleurée ici, et se voient donc contraintes de s’en tenir à des généralités, ce qu’une belle approche du patrimoine militaire, religieux et civil du département compense en partie (Isabelle Darnas et Geneviève Durand).
Le chapitre sur l’Ancien Régime est de loin le plus abouti. Il s’ouvre par une étude de grande qualité de la Réforme et des guerres de Religion (Patrick Cabanel et Jean-Paul Chabrol), qui ont donné au Gévaudan un visage religieux encore d’actualité : Cévennes protestantes au sud-est et Haut-Gévaudan profondément catholique au nord. Les tensions entre les deux communautés et la puissance du catholicisme font eux aussi l’objet de beaux passages. Gisèle Boyer-Daclin s’attache ensuite à brosser un tableau économique très satisfaisant, dont plusieurs caractères originaux sont mis en avant avec sûreté, souvent par comparaison avec le xixe siècle. Les xvie et xviie siècles demeurent hélas mal renseignés, faute d’études plutôt que de documents d’époque. Le tableau social de la période est tout aussi intéressant, car il mesure enfin le degré de ruralité du Gévaudan avec, avant 1789, tout juste quatre « villes » de plus de 2 000 âmes, dont 5 000 à peine pour Mende, sur près de 150 000 habitants. L’encadrement de la population est précisément décrit malgré la complexité des divers emboîtements « administratifs », tout comme sont décrites avec clarté les principales catégories sociales des rares villes et de la campagne. Jacqueline Chabrol complète ce vaste tour d’horizon en tordant le cou au mythe encore très vivant en Lozère de la Bête du Gévaudan, en réalité une simple meute de loups qui ravagea les confins du pays et de l’Auvergne entre 1764 et 1767.
Valérie Sottocasa évoque les années révolutionnaires, souligne le caractère atypique d’un département converti rapidement à la Contre-révolution, dès janvier 1791, excepté dans les Cévennes protestantes, et étudie la mise en application de la constitution civile du clergé. Ces années 1789-1815 posent d’ailleurs les bases d’une puissance accrue et durable de l’Église, « particulièrement en matière scolaire et politique ». On regrettera que les événements l’emportent ici presque exclusivement, sans qu’une vraie approche de leurs conséquences économiques et sociales ait été tentée.
Sur l’époque contemporaine (1815-2001) Patrick Cabanel livre deux chapitres distincts. Le premier aborde la démographie, la société et l’économie. Le dépeuplement et l’émigration lozériennes font l’objet d’une étude fouillée qui multiplie les chiffres et les exemples. Il en va de même pour l’économie, sauf l’agriculture et la première moitié du xixe siècle, réduites à peu de choses. Le second chapitre montre le dynamisme du catholicisme lozérien aux xixe et xxe siècles et le clivage entre Cévennes protestantes et Haut-Gévaudan catholique qui traverse également les champs politique (gauche-droite) et scolaire (public-privé). Jean-Marie Guillon traite de la Seconde Guerre mondiale et suit avec précision le fil d’événements dans lesquels la Résistance prend une part croissante à partir du début de l’année 1943. Un chapitre sur le tourisme lozérien couvre la période 1883-1939 (Annie et Olivier Poujol), bouleversant la chronologie. Heureusement, ces pages satisfont aussitôt la curiosité du lecteur par l’étude d’une activité d’ordinaire largement investie par la géographie. Il revient à Jacques Mauduy de conclure l’ouvrage qu’il avait introduit par un état des lieux et nombre d’interrogations sur l’avenir du département, questionnement existentiel s’il en est, mais dont les enjeux et la lecture se brouillent à cause du caractère fourre-tout des dernières pages.
La Lozère de la Préhistoire à nos jours devrait tout de même satisfaire le ruraliste, puisque ce beau volume constitue une synthèse sérieuse de l’histoire et de la géographie de ce département. On ne redira jamais assez le mérite de l’équipe de Jean-Paul Chabrol d’avoir rédigé autant de contributions à partir d’une bibliographie souvent mince et à enseignements ponctuels qui, à elle seule, explique les blancs thématiques. Leur propos, au-delà des qualités littéraires de chacun, assez cohérent, fait souvent mouche, d’autant qu’il se trouve constamment étayé par des encadrés et par 330 figures et illustrations d’excellente qualité. Seule la cartographie n’est pas vraiment à la hauteur, surtout du point de vue esthétique, le rendu des cartes ainsi que le choix des couleurs laissant un peu à désirer, voire beaucoup pour les dernières (p. 405, 407 et 409). On regrettera aussi l’absence d’une conclusion générale qui aurait raffermi l’ossature de l’ouvrage. Une fois le livre refermé, l’impression demeure forte néanmoins d’avoir parcouru un ouvrage de référence pour un département languedocien « oublié » par la recherche, alors même qu’il constitue un vaste terrain d’investigation historique, tant le patrimoine archivistique et paysager demeure là dans un état de conservation exceptionnel pour le ruraliste.
Bruno Jaudon

Christophe Chandezon, L’Élevage en Grèce (fin ve-fin ier siècle). L’apport des sources épigraphiques, Bordeaux, Ausonius, « Scripta Antiqua, 5 », 2003, 463 p.

L’ouvrage de Christophe Chandezon apporte une contribution précieuse à l’histoire du monde rural, et plus particulièrement à sa partie pastorale, par cette synthèse sur l’élevage en Grèce ancienne, fondée sur les sources épigraphiques. En nous entraînant « sur les traces des troupeaux et des bergers de l’Antiquité grecque », cette histoire d’animaux se veut tout autant une histoire d’hommes, qui s’attache à éclairer la place de l’élevage dans l’économie et la société des différentes régions du monde grec (Grèce propre, îles de l’Égée, Asie Mineure). L’ouvrage se concentre sur l’apport des sources épigraphiques et exploite un dossier documentaire peu utilisé jusqu’alors dans cette perspective : baux, documents comptables, lois sur les troupeaux et le bétail, dédicaces, décrets honorifiques conférant des privilèges. L’enquête fait néanmoins un large usage des sources littéraires, offrant un bilan, établi à partir des sources écrites. Sans entrer à proprement parler dans les buts de l’enquête, l’archéologie n’est pas pour autant absente de la démarche de l’auteur, qui tire en particulier profit des acquis de l’archéologie rurale sur l’organisation du territoire agricole, les productions, ou encore le problème de la transhumance, ainsi que de l’archéozoologie. La question demandait d’ailleurs une enquête fine, les sources étant souvent peu explicites et difficiles à exploiter. Les difficultés d’identification de bâtiments consacrés à l’élevage dans les surveys, d’une part, la disparition de la littérature agronomique grecque, qui fut pourtant abondante et dont on retrouve quelques traces chez les agronomes latins ou dans les traités d’économie générale, d’autre part, sont autant d’obstacles que l’apport des sources épigraphiques permet en partie de contourner. Les textes des baux gravés sur pierre évoquent rarement le bétail, dans la mesure où il appartient au locataire et non au bailleur, mais les inventaires de bâtiments dans ces mêmes textes peuvent fournir des indices sur la stabulation du bétail ou le stockage du fourrage. Des décrets accordant des droits de pâturage et des privilèges, ou encore les arbitrages frontaliers, sont également une source précieuse pour la compréhension des enjeux économiques et politiques de l’élevage dans les relations entre cités grecques. Se pose également, dans l’analyse des sources écrites, un problème d’interprétation du vocabulaire, qui varie d’une cité à une autre, un même terme pouvant servir à désigner des institutions différentes et une même institution pouvant être désignée par des termes différents.
L’ouvrage se compose d’un corpus de testimonia épigraphiques, classés par grandes régions (Attique, Péloponnèse, Grèce centrale et Grèce du Nord, îles de l’Égée, Asie mineure, Occident), et d’une synthèse de plus d’une centaine de pages qui aborde en cinq chapitres les grands thèmes sur lesquels la documentation apporte des informations : bétail et exploitation foncière des espaces grecs (chapitre i), bétail et fiscalité dans les cités grecques et les royaumes hellénistiques (chapitre ii), bétail et troupeaux dans les relations internationales (chapitre iii), octroi du droit de pâturage (chapitre iv), problème de la transhumance (chapitre v). L’ouvrage est en outre pourvu d’une bibliographie thématique sur l’élevage et le bétail dans l’économie agraire et d’indices (sources littéraires, concordance épigraphique et classement thématique des inscriptions, noms géographiques, mots grecs ainsi qu’un index thématique sur l’élevage et l’agriculture), qui constituent de précieux outils de travail. Le maniement de ce livre est donc aussi aisé et agréable que la lecture en est stimulante.
Le corpus présente pour chaque document le texte grec (pourvu d’un lemme et de notes critiques sur les choix éditoriaux), sa traduction et un commentaire. Sans rééditer les textes, l’auteur a le mérite de se montrer critique face aux éditions dont il dispose, et opère des choix le cas échéant. Les commentaires insérés dans la partie « corpus », sont parfois de véritables petites synthèses ou bilans (les territoires contestés entre Gonnoi et Hèraklion, p. 86-91 ; l’élevage sur les domaines d’Apollon à Délos, Rhénée et Mykonos, p. 116-133 ; vie pastorale et relations internationales en Crète, p. 169-181 ; le bétail dans l’agriculture de la plaine mylasienne, p. 240-248, etc.). Comme tels, ils trahissent la difficulté à opérer une césure entre les commentaires qui relèvent de l’analyse des sources et la présentation synthétique fondée sur l’apport de ces mêmes sources. Malheureusement, ces micro-bilans n’apparaissent pas toujours dans la table des matières (p. 419-421) et les notes de la partie « synthèse » n’y renvoient pas toujours clairement. La qualité des indices permet toujours de retrouver un passage, et l’ouvrage ainsi présenté fournit en quelque sorte deux niveaux de lecture, déchargeant la synthèse de développements plus ponctuels et d’études de cas. Pourtant, le chapitre IV de la synthèse fait la part belle aux études de cas en présentant un catalogue des décrets de proxénie mentionnant un droit de pâturage, et en développant les exemples de Gonnoi et d’Orchomène d’Arcadie.
Cette difficulté d’organisation tient sans doute largement au sujet lui-même qui, des animaux et des pratiques d’élevage, mène à la fois à la vie politique et internationale à travers la question territoriale des pâturages, et à l’économie avec la question des objectifs de l’élevage. Refusant de séparer l’élevage du reste des pratiques du monde rural, l’auteur place au cœur de sa réflexion la question des rapports entre élevage et agriculture.
Une différence attendue se dessine entre les grands ensembles géographiques du monde grec. Le système des Cyclades (éclairé largement par les cas de Délos, Mykonos et Rhénée à partir de la documentation du sanctuaire délien), dans lequel le bétail est partie intégrante de l’économie agraire, ne fonctionne pas de la même façon que celui des grands domaines de la Grèce centrale, « second visage de l’élevage grec […], plus classique et plus attendu […], avec la mise en marge du bétail aux extrémités des territoires civiques » (p. 349). D’un côté, un bétail (ovins, caprins) très intégré aux structures agraires, faute d’espace, de l’autre un souci de répartition des activités qui conduit à définir des espaces spécifiques pour l’élevage, faisant alors une part plus importante au gros bétail (élevage de bœufs et de chevaux dans les prairies humides de l’Épire et de l’Asie Mineure). Le cas des Cyclades montre aussi une utilisation spécifique du bétail, non comme instrument de rente mais comme auxiliaire du travail agricole, pour des travaux aratoires mais également par l’amendement naturel que permettent les animaux sur les terres en jachère. Les exemples épigraphiques invoqués éclairent eux-mêmes cette grande division géographique : les règlements d’interdiction du bétail dans des espaces protégés se trouvent majoritairement en Égée, tandis que l’epinomia – droit de pâturage collectif ou individuel sur les terres publiques, dont l’auteur discute en détail la signification (chapitre iv) – semble être une institution caractéristique de la Grèce continentale et montagneuse.
Mais cette césure naturelle n’est certainement pas à elle seule constitutive de la géographie de l’élevage qui se dessine ainsi. À la lecture de cet ouvrage, l’élevage apparaît d’abord comme un monde de droit : à l’issue de l’enquête, on est loin de l’image de l’élevage cycladique transmise par les voyageurs modernes, avec du bétail à l’abandon et des éleveurs misérables. Les règlements d’Ios, par exemple, témoignent des mesures qui sont prises par les cités pour faire cohabiter au mieux élevage et cultures : mesures contre la divagation du bétail, utilisation des îles à chèvres dans les Cyclades. Les règlements d’exclusion du bétail des espaces publics ou sacrés sont le plus souvent à comprendre, non comme des interdits religieux mais comme le reflet de préoccupations édilitaires, en réponse aux pressions des éleveurs sur des terres restées libres. En Grèce continentale, l’institution de l’epinomia, apparaît bien comme un élément du droit international. Droits de pâturage, droits de passage, arbitrages frontaliers, sont autant d’instruments politiques que les cités utilisent pour permettre le développement de l’élevage hors des limites souvent trop étroites du territoire. Les réglementations s’exercent également sur le commerce du bétail, dont la vente est souvent contrôlée dans une partie spécifique de l’agora.
On est également frappé par le caractère économiquement très développé de ces structures d’élevage. Même dans les Cyclades, on est loin de simples pratiques de subsistance, alors même que l’élevage s’inscrit dans des pratiques agricoles non spécialisées. La diversification permet assurément de limiter les conséquences des mauvaises récoltes, mais elle n’induit pas nécessairement une logique de simple subsistance ou d’autosuffisance. On notera ainsi l’importance des buts spéculatifs de l’élevage, activité qui attire autant les notables que les sanctuaires. L’analyse de Christophe Chandezon est particulièrement pertinente à ce propos en ce qui concerne la question des troupeaux appartenant aux sanctuaires. C’est à tort que l’on a souvent interprété les troupeaux sacrés comme un élevage destiné à fournir du bétail pour les sacrifices. Ils sont au contraire une source de revenus, soigneusement entretenue comme telle par les sanctuaires (ainsi celui d’Apollon à Delphes ou celui d’Athéna à Ilion) qui manifestent ici un souci de rentabilité comparable à des pratiques privées : « le bétail du dieu n’est pas considéré comme une richesse inactive mais plutôt comme un capital qu’il convenait de faire fructifier » (p. 67). Source de revenus pour les éleveurs (sanctuaires, particuliers), le bétail l’est aussi pour les cités et les royaumes par le biais de la fiscalité, qui peut toucher directement le bétail par tête aussi bien que les revenus tirés de l’élevage (location des animaux de trait, laine). Il est plus difficile en revanche de percevoir dans ces sources l’assise économique de ceux qui sont impliqués dans des activités d’élevage. Les bénéficiaires du droit de pâturage (epinomia ) orientent parfois vers une élite de notables, catégorie que l’auteur propose également de retrouver indirectement derrière l’attitude des sanctuaires, « le meilleur reflet que l’on puisse avoir des stratégies des notables dans le placement de leur fortune » (p. 292).
Ajoutons toutefois que, dans le cas des sanctuaires, ces pratiques s’inscrivent surtout dans une logique patrimoniale : il s’agit de gérer au mieux les avoirs du dieu pour en tirer le maximum de revenus. Il conviendrait donc ici d’introduire une distinction : un sanctuaire misera tantôt sur les revenus que l’élevage pourra lui assurer, tantôt sur la fiscalité qu’il pourra appliquer au bétail des particuliers. L’exemple de la pisciculture délienne (qui n’apparaît pas dans cet ouvrage) le montre bien puisque le lac de Délos est exploité tantôt comme un domaine donné à bail, tantôt sous la forme d’une taxe sur la pêche. Est-ce à dire que l’élevage a pu constituer, pour certains particuliers, un placement ? Là encore, les variations régionales et locales sont probablement fortes dans ce domaine. Dans les Cyclades, un sanctuaire comme celui de Délos occupait beaucoup de terres et obligeait les plus riches à tenir compte de cet obstacle dans leurs stratégies économiques. Dans d’autres cas, c’est au contraire la richesse foncière qui pouvait être un élément incitatif pour l’élevage.
L’élevage, loin d’opposer au monde historique du politique les pratiques atemporelles de la vie pastorale, appartient bel et bien à l’univers de la cité, qui lui fournit, comme à d’autres activités, une structure essentielle. C’est ce qui ressort de cette riche enquête qui, bien au-delà du bilan, donne une vision renouvelée de cet aspect du monde rural.
Véronique Chankowski

Marie-Claire Amouretti et Georges Comet (dir.), Agriculture méditerranéenne. Variété des techniques anciennes, Aix-en-Provence, Presses de l’Université de Provence, « Cahier d’Histoire des techniques, 5 », 2003, 296 p., 26 ∑

Depuis plus d’une décennie, Marie-Claire Amouretti (pour l’Antiquité) et Georges Comet (pour le Moyen Âge) animent à Aix un groupe de travail sur l’histoire des techniques, où se rencontrent préhistoriens, archéologues et historiens des différentes périodes. L’agriculture y tient une place essentielle. Plusieurs volumes sont parus, dont l’un traitait des rapports entre hommes et plantes (1993). Cette fois, il est question des techniques agricoles, avec pour objectif, la volonté de « poser la question de l’origine des différences régionales » (Marie-Claire Amouretti et Georges Comet, p. 11). D’où ce sous-titre qui marque la variété des techniques.
L’ouvrage s’ouvre par une introduction des deux éditeurs qui permet de présenter quelques travaux importants de ces dernières années. Suivent treize contributions rassemblées autour de trois grands axes (voir ci-dessous). Le spectre chronologique est vaste puisqu’il va de l’Antiquité classique au xixe siècle. Ce volume ne paraît pas disparate car son unité tient à l’espace méditerranéen. Le diachronisme permet de mesurer la maturité de la recherche en ce domaine où l’on en est à détecter les spécificités locales. La réflexion est moins centrée sur l’histoire purement sociale des campagnes méditerranéennes que sur les techniques, d’où l’utilité des rapprochements. Quels peuvent être les fruits d’une telle démarche ? Pour le spécialiste de l’Antiquité, qui espère voir son avis partagé, ils paraissent évidents : chaque article ou presque suggère des comparaisons prudentes, des solutions à des problèmes ponctuels et des problématiques.
Trois articles forment la partie sur l’environnement et l’outillage. André Bazzana (« Les irrigations médiévales dans al-Andalus : caractères et originalités », p. 17-40) montre qu’à partir du xe siècle, l’Andalousie voit un essor considérable des zones irriguées. L’auteur fait l’inventaire de ces techniques qui permettent une agriculture intensive et l’introduction de cultures nouvelles. Certaines sont venues d’Orient comme le qanât. Jean-Paul Boyer (« Dominer et exploiter la terre en Haute-Provence entre le xiiie et le xve siècle », p. 41-82) livre un article copieux et détaillé qui reprend l’étude de Thérèse Sclafert (1926). Le bois, l’élevage, la vigne et les céréales dominent. Les premiers accaparent un vaste saltus dont l’exploitation n’est pas allée sans entraîner des tensions entre les communautés et en leur sein. Les alpages semblent d’abord avoir connu un phénomène de transhumance inverse avant que la transhumance normale ne se développe au xiiie siècle. Le modèle de la Basse-Provence se fait sentir dans les plaines et les vallées où la culture complantée permet de compenser la faiblesse des rendements céréaliers. José Luis Mingote Calderón (« Del mundo romano a la edad media a través del utillaje agrícola hispano : una aproximación etnológica », p. 83-104) pose certains problèmes méthodologiques que soulève l’étude de l’outillage et qu’une vision ethnologique pourrait aider à surmonter. L’idée repose naturellement sur une croyance dans la permanence de bien des usages.
La deuxième partie, consacrée aux productions et sociétés en Méditerranée, s’ouvre par un article de Philippe Columeau (« Production et consommation de la viande : approche de quelques singularités du littoral méditerranéen, de l’âge du Fer à l’Antiquité romaine », p. 109-125). L’accumulation des données archéozoologiques pour le littoral français à l’époque gallo-romaine révèle certaines évolutions lentes des habitudes alimentaires à partir de la conquête romaine, notamment avec un développement de la viande de porc dans les villes, alors qu’à l’âge du Fer, la viande bovine dominait, suivie, loin derrière, par la viande des caprinés qui tendait à régresser. Des compléments venaient de l’abattage des chevaux et de la chasse au cerf. Marie-Claire Amouretti et Jean-Pierre Brun (« Oliviers et huiles dans l’Antiquité : découvertes archéologiques récentes », p. 127-141) offrent un utile bilan. Les recherches sont nombreuses sur la domestication de l’oléastre qui se serait produite aussi bien dans la partie occidentale de la Méditerranée que dans sa moitié orientale. Parallèlement, l’archéologie permet de mieux connaître les huileries du Sud de la France, et même une carrière de meules près du Cap d’Ail. Alfio Cortonesi (« Vinificazione e oleificazione nell’Italia medievale », p. 143-160), rappelle d’abord l’essor considérable de la vigne en Italie après l’An Mil, essor qui provient d’une demande croissante. L’oléiculture, sauf dans des régions comme les Pouilles, ne connaît pas une telle évolution. Les techniques de vinification et de production d’huile sont ensuite évoquées avec leurs variantes régionales. Aline Durand (« Forêts et garrigues languedociennes au Moyen Âge : usages, gestions et exploitations », p. 161-180) montre que le saltus n’est pas uniquement consacré à l’élevage. L’essartage favorise l’essor de l’avoine cultivée en céréale d’hiver dans certaines zones et crée des îlots de rotation triennale. Les activités artisanales, notamment liées au bois, y tiennent aussi un rôle important et la forêt permet le développement des productions de céramiques, tout en restant une réserve pour l’alimentation des hommes et des animaux. Christine Rendu (« Une archéologie de l’estivage dans les Pyrénées de l’Est », p. 181-192) présente une partie des résultats de sa fouille dans les montagnes d’Enveig et propose une archéologie de l’estivage. La publication de sa thèse permet désormais d’en prendre plus largement connaissance (La Montagne d’Enveig. Une estive pyrénéenne dans la longue durée, Canet, 2003). Sur 120 sites pastoraux repérés, 14 ont pu être fouillés, ce qui permet d’aborder une évolution du Néolithique à nos jours. On y voit par exemple le passage d’un élevage ovin laitier, que manifestent les couloirs de traite, à un élevage orienté vers la laine et la viande vers 1700 ; enfin, le xixe siècle voit s’installer un élevage bovin non laitier.
La dernière partie sur les moulins, notamment provençaux, est celle où la cohérence du discours paraît la plus forte (voir aussi les articles d’Alfio Cortonesi et d’André Bazzana). Elle permet de juger de la multiplicité des techniques et de leur superposition au gré des innovations. Aux moulins manuels s’ajoutent les moulins à eau dont le développement commence dès l’époque romaine ; plus tard, apparaissent les moulins à vent. En outre le moulin joue des rôles variés qui dépassent largement le cadre de la chaîne alimentaire. La question de l’éventuelle rareté des moulins qui créerait un goulet d’étranglement dans les chaînes de transformation est aussi évoquée. Cette partie commence avec une contribution de Bernard Romagnan (« La gestion de la mouture du blé dans une communauté de la Provence orientale à l’époque moderne : Saint-Tropez (fin xve-début xixe siècle) », p. 197-208) qui montre un cas où le déficit se transforme en source de dynamisme. La petite ville de Saint-Tropez ne se suffit pas en céréales et doit importer ; en outre, si les moulins à eau et à vent du seigneur sont complémentaires, ils ne suffisent pas aux besoins et cela a poussé la bourgeoisie tropézienne à acquérir des moulins sur le territoire d’autres communautés. Christophe Aquadro (« Les moulins de la vallée du Gapeau », p. 209-223) étudie ensuite le cas d’un petit fleuve du Var dont les eaux ont été utilisées par de nombreux moulins. Cet article rappelle la grande variété des fonctions qu’ont les moulins : à farine et à huile naturellement, mais aussi moulins à papier ou à tan indispensables dans l’artisanat du cuir. Carine Sevestre (« Moulins hydrauliques en milieu montagnard, fonctions et évolution : le vallon de Laverq (Alpes de Haute-Provence) de 1702 à nos jours », p. 225-245) conduit le lecteur dans une vallée de l’Ubaye, où l’on retrouve des moulins à eau pour les grains et l’huile. Les scieries y apparaissent à la fin du xviiie siècle et les moulins à chaux plus tardivement encore. Cet article prête une attention particulière aux aspects techniques et au lien entre l’histoire des moulins et la démographie locale. Jacques Vignet-Zunz (« Roues, bielles, pistons dans le Rif occidental (Maroc) », p. 247-262) s’intéresse aux techniques et à leurs variantes locales dans une région qui a développé de fortes particularités. La mouture manuelle et féminine reste importante, malgré le développement du moulin à eau dans les zones montagneuses. Sandra Poezevara (« Restauration récente d’un moulin : l’exemple de Rustrel (Vaucluse) », p. 263-276) présente enfin le projet de mise en valeur par une commune d’un moulin du milieu du xviiie siècle et qui avait cessé de fonctionner depuis le début du xxe siècle :’un moulin à huile privé qui avait conservé une bonne partie de son équipement ; le pressoir était à vis directe, encastré dans le mur.
Christophe Chandezon

Mathieu Arnoux, Gérard Béaur et Anne Varet-Vitu (dir.), Exploiter la Terre. Les Contrats agraires de l’Antiquité à nos jours. Actes du colloque international tenu à Caen du 10 au 13 septembre 1997, Caen, Association d’Histoire des Sociétés Rurales, « Bibliothèque d’Histoire rurale, 7 », 2003, 591 p., 45 ∑

Essentiels pour qui veut étudier et pénétrer les sociétés rurales, les contrats d’exploitation du sol ont fait l’objet, il y a sept ans déjà, d’un colloque international qui rassembla, à Caen, des historiens qui se proposent d’analyser sur la longue durée et dans un espace très large Les Contrats agraires de l’Antiquité à nos jours. Réunies désormais dans un volume très consistant, la trentaine de communications, qui traite de territoires et de périodes diverses – de la location des terres publiques sous la République romaine (iie siècle avant notre ère) au Vietnam de la domination coloniale française –, entend saisir l’évolution des rapports entre bailleur et preneur, des modes d’organisation du travail, de la gestion de l’espace, voire des techniques de production, inclus explicitement ou implicitement dans les baux ruraux. De fait, les contrats de fermage et de métayage renvoient aux grands thèmes de l’histoire des campagnes. Maurice Aymard le rappelle dans la conclusion : partage des revenus de la terre, transmission des exploitations, droits sur la terre, production agricole, circulation des richesses, etc. De ce volume d’une grande richesse, qui deviendra une référence, on se limitera ici à quelques aperçus, inévitablement subjectifs.
Deux contributions signalent bien deux grandes voies d’études auxquelles conduisent les contrats : les relations sociales et l’évolution de l’agriculture. Pour Serge Dontenwill, comme pour bien d’autres historiens, les baux sont effectivement un observatoire privilégié pour décrire – entre autres – la nature des rapports sociaux dans les campagnes d’Ancien Régime et leur évolution. À partir d’un échantillon de baux du Roannais-Brionnais, au sud de la Bourgogne, il distingue deux grandes réalités du monde rural : l’endettement et les relations de dépendance qui se tissent autour de ces contrats, notamment de vigneronnage et grangeage. Nombreuses sont les reconnaissances de dettes contenues dans le texte au profit du bailleur possesseur. La lourdeur des créances contraint parfois le locataire, fournisseur de travail, à se priver d’une partie ou de tous ses biens. Au loyer de l’exploitation s’ajoutent le paiement des charges (prélèvements seigneuriaux et royaux), les prélèvements supplémentaires (les droits de « pidance et lettage »), les frais de culture et les corvées. Autant de charges qui mettent le preneur dans une situation de dépendance vis-à-vis du propriétaire et faussent le partage à mi-fruits prévu dans les clauses. En Angleterre, l’examen de l’évolution des clauses (covenants ) de baux à ferme ou indentures dans le Norfolk occidental entre le xve et le xixe siècle par Jacques Beauroy, laisse transparaître le mouvement de modernisation des exploitations. Dès le xvie siècle, les covenants mentionnent la création et l’entretien des haies, puis petit à petit, de nouveaux types d’assolements sont décrits et recommandés, témoignant de la diffusion des légumineuses et des raves fourragères aux alentours des années 1700. Suivent à la fin du xviiie siècle, des cycles quadriennal et sexennal, où alternent céréales et fourrages.
Une fois dépassé le caractère immuable de la forme même du contrat depuis des millénaires, l’ensemble des auteurs s’est également attaché à présenter les spécificités locales et la souplesse des clauses des baux. En effet, le lien contractuel semble se modifier en fonction des mutations socio-économiques et réagit aux changements éventuels des usages. Miroirs des réalités rurales de leur temps, les contrats d’amodiation reflètent ainsi la formidable adaptation des hommes de la terre aux différentes exigences quotidiennes. Maria Malatesta le montre de manière éclairante à propos des fermiers de la Lombardie des xixe et xxe siècles. La crise agraire de la fin du xixe siècle presse les propriétaires et fermiers de la riche plaine lombarde à réviser leurs rapports contractuels pluriséculaires (domination seigneuriale qui passe par le droit de se rembourser sur le cheptel et autres productions en cas de dommage ou la possibilité d’introduire des innovations sans l’accord préalable du fermier), désormais jugés incapables de suivre le développement de l’entreprise agricole. Bref, un cadre rigide dont les fermiers lombards souhaitent se sortir dès 1883, en se regroupant sous la coupe d’associations autonomes ou syndicats sur le modèle anglais qui leur permettent de faire pression sur les propriétaires et de réformer le contrat de fermage : possibilité d’abaissement du prix des fermages en cas de crises économiques ou sociales et allongement de la durée des baux.
Les propriétaires réussissent toutefois à contourner certaines de ces conditions ou à réaffirmer plus tard leur domination seigneuriale en mettant par exemple le paiement des taxes communales et provinciales à la charge du fermier. Il faut attendre la loi de 1939 et la réforme du Code civil de 1942 pour deviner une réelle réduction des droits accordés au propriétaire, sans pour autant léser ce dernier complètement. Pendant la première moitié du iie siècle avant notre ère, les bouleversements de la société rurale romaine – mise en place d’une gestion plus productive des domaines, entrée massive des esclaves dans l’agriculture, abondance d’hommes, puis raréfaction de la main-d’œuvre – ont provoqué aussi de nouveaux types de contrats d’exploitation du sol. Une telle situation se remarque à travers la figure énigmatique du « Politor » de Caton que nous décrit Arnaldo Marcone. De la même manière, les événements de la Révolution française ont obligé les bailleurs à revoir les formes contractuelles des baux. Le métayage recule nettement au profit du fermage. Celui-ci est étendu dans le temps et plus particulièrement dans l’Ouest : Bas et Haut-Maine et Gâtine poitevine. Un mouvement entamé dès le xviiie siècle, d’après Jean-Louis Ormières, qui s’accélère et atteint son apogée sous la Révolution et jusqu’à la Restauration. Les raisons d’un tel reflux du métayage s’expliqueraient du fait de l’absence des bailleurs nobles émigrés. En effet, comme le rappelle l’auteur, ce mode d’amodiation requiert généralement – au contraire du fermage – la présence proche du propriétaire.
Les Médicis, de 1469 à 1737, modifient quant à eux progressivement leur système de location suivant l’expansion spatiale et la diversification des modes de cultures de leurs domaines des régions de la Maremme, de Florence et de Pise. Ainsi dans la Maremme, majoritairement ensemencée en blé, le métayage s’estompe au profit du fermage en argent ou en blé – appelé ici « terrage », et variable selon la fertilité du terrain – à partir du règne de Laurent le Magnifique et jusqu’au xviie siècle. Lors des décennies suivantes, le contrat de terrage est de moins en moins usité. Peut-on y voir selon Anna Maria Pult Quaglia, une baisse de la rémunération du blé, mais aussi la possibilité offerte en Toscane de développer une plus grande activité céréalière ? Du côté du territoire pisan, la culture mixte (céréales, vigne et oliviers) se diffuse en majorité grâce au métayage. Néanmoins, les conditions sociales de cette région font que le métayage n’est pas aussi répandu qu’en Toscane au xviiie siècle.
Les contrats agraires subissent donc l’influence de la conjoncture socio-économique, politique qu’ils traversent mais aussi culturelle et intellectuelle, à l’instar des baux de Vénétie des xvie et xviie siècles. Danilo Gasparini a tenté de mesurer l’impact des idées agronomiques à travers des centaines de contrats conclus dans les campagnes vénètes. L’auteur se demande si on retrouve une mise en pratique des théories d’auteurs comme Camillo Tarello, Africo Clementi, Charles Estienne et Olivier de Serres ou bien si le paysan de Vénétie refuse toutes innovations venues d’en haut. Le cliché convenu d’un monde rural réfractaire et hermétique au progrès se fissure lorsque Danilo Gasparini décèle plusieurs traces de changement dans les baux à partir du second xvie siècle. Bon nombre de recommandations énoncées dans les différents ouvrages agronomiques se repèrent dans les contrats, à l’image du passage du latin à la langue vernaculaire, de manière à ce qu’il y ait une compréhension totale entre les deux parties. Il semble également que les contrats deviennent une sorte de procès verbal d’une discussion entre colon et propriétaire. Ils stipulent aussi la surveillance du propriétaire sur ses terres, comme le préconisent les agronomes.
Enrichie d’un corpus d’une cinquantaine de sources, jointes en annexe, la septième livraison de la « Bibliothèque d’Histoire Rurale » nous invite donc à opérer de fructueuses comparaisons entre les différentes régions du monde et de l’Europe. Mais aussi à remettre parfois en cause ou pondérer certaines idées reçues et claudicantes, à l’image de la communication d’Annie Antoine sur la légende noire du métayage dans l’Ouest de la France. La physiocratie a asséné ses jugements négatifs sur le bail à moitié fruits. Il symboliserait un frein à la modernisation des techniques de culture (le métayer ayant peu de marge de manœuvre), il encouragerait peu à intensifier la productivité puisque le métayer n’engrange qu’une portion du surplus négociable et la production serait alors essentiellement destinée à l’autoconsommation. Cependant, Annie Antoine met en exergue des indicateurs concordants qui mènent à penser que le métayage est loin d’être un carcan qui entraverait toute innovation et assujettirait inéluctablement le métayer à son seigneur-propriétaire. En observant plusieurs métairies du Bas-Maine et de l’Aunis, elle s’aperçoit que l’exploitant conserve une grande part de liberté, et rien ne laisse présumer qu’il soit contrarié dans ses tentatives d’amélioration de la production. Bien au contraire, le propriétaire est même conduit à financer de nouveaux équipements tels que les charrues brabant, de nouvelles races bovines, à l’image de la Durham ou d’amendements nouveaux comme la chaux au xixe siècle.
Autant de débats, de recherches et de pistes de réflexions prospectives qui ne demandent qu’à être poursuivis et complétés – épaulés en cela par deux disciplines : le droit et l’économie –, mais dont la présente entreprise collective nous offre déjà une base de travail solide et utile.
Fulgence Delleaux

Philippe Madeline et Jean-Marc Moriceau (dir.), Les Femmes dans les sociétés rurales, Caen, Presses universitaires de Caen, « Cahiers de la Maison de la recherche en sciences humaines, xxxix », Enquêtes Rurales, 10, 2004, 184 p., 20 ∑

Ce dernier numéro d’Enquêtes Rurales est consacré à l’histoire des femmes du monde rural de l’Antiquité à nos jours. Il regroupe les contributions de neuf chercheurs (historiens, géographes, sociologue) issues du séminaire organisé en 2002-2003 par le Pôle rural de la Maison de la Recherche en Sciences Humaines de Caen. À la lumière de sources rarement exploitées et réinterprétées, les auteurs précisent le rôle spécifique de la femme à la campagne. Ce recueil a pour objectif de mettre en avant les travaux récents conduits sur ces femmes, dont l’histoire est restée depuis longtemps dans l’ombre. Son but est donc d’offrir une nouvelle clef de lecture pour appréhender et comprendre l’évolution des sociétés rurales.
En croisant sources juridiques et sources épigraphiques, Claude Briand-Ponsard, dans la première contribution, s’interroge sur l’accès de la femme à la propriété à l’époque romaine. Les œuvres littéraires et la documentation, lacunaire sur ce point, sont le reflet de la condition de la femme dans la société romaine de la fin de la République : considérée comme immature et frivole, inférieure à l’homme sur le plan juridique, la femme n’accède à la propriété que dans de très rares occasions et essentiellement lorsqu’elle appartient aux couches élevées de la société. La femme romaine reste donc soumise théoriquement à la tutelle de l’homme et maintenue à l’écart des fonctions civiques et politiques. Mais tout l’intérêt des recherches de Claude Briand-Ponsard est de dépasser cette image pour approcher le vécu de la femme romaine. Son rôle demeure essentiel dans le maintien des patrimoines, en particulier en période de troubles, mais également dans la production des briques utilisées pour la construction de Rome. Si les femmes ne possèdent qu’à peine 18 % des terres, elles font néanmoins preuve d’un réel dynamisme dans la société romaine que nous révèle en particulier l’exploitation de la table Veleia.
Saisir le quotidien de la paysanne au Moyen Âge, tel est l’objectif de Perrine Mane à travers l’iconographie, beaucoup plus révélatrice que les textes médiévaux qui ignorent le plus souvent le travail féminin. Pourtant la paysanne est loin d’être désœuvrée. Si certains travaux sont réservés aux hommes à cause de leur pénibilité (foulage, battage au fléau) ou de leur valeur symbolique (semailles, labours, taille de la vigne), de nombreuses tâches sont de la responsabilité de la femme : traite, barattage, préparation des fromages. Ce sont également les femmes qui, en plus des tâches domestiques qui leur incombent, sont chargées du soin des animaux de la ferme et de la plupart des activités textiles, le filage étant l’activité emblématique de la paysanne dans l’iconographie médiévale. Perrine Mane enrichit donc notre connaissance de la société médiévale en offrant une approche originale de la réalité du travail féminin.
Complétant cette image de la vie de la paysanne au Moyen Âge, la contribution de Florent Hautefeuille s’interroge sur l’évolution du statut juridique des femmes dans les campagnes du Quercy. S’appuyant sur le registre de l’inquisition de 1241 et les trois chartriers seigneuriaux de la région, il met en avant l’autonomie juridique des femmes qui existe au xiiie siècle et que reflète leur présence accrue dans les contrats agraires. Cette situation doit être mise en rapport avec la questalité. Apte à posséder des terres au même titre que l’homme, la femme a certainement joué un rôle plus important dans la société de questaux que dans la société des libres, du moins en ce qui concerne la transmission du patrimoine. La multiplication des actes d’affranchissement et la fin de la questalité pourraient expliquer l’effacement progressif des femmes dans les actes du xive et du xve siècles. Malgré la richesse des sources utilisées, Florent Hautefeuille reste prudent sur les conséquences à tirer de cette évolution sur l’intimité des foyers.
La contribution de Pascal Rambeaud mérite une attention particulière puisqu’elle aborde la question difficile de la femme dans le cercle privé. Les lettres de rémission utilisées ici sont une source privilégiée pour étudier la violence des rapports entre hommes et femmes dans l’Aunis du xvie siècle. La violence féminine est rare : il existe quelques exemples de violence collective en Aunis notamment au cours des guerres de Religion, où la défense des cités nécessitait la présence des femmes. Mais en règle générale, les suppliants sont des hommes qui font preuve de violence envers des femmes qui ne peuvent se défendre. Cette violence reflète les valeurs d’une société dans laquelle l’homme doit maintenir la femme sous sa tutelle. La violence se trouve parfois légitimée vis-à-vis des femmes irrespectueuses ou soupçonnées d’infidélité ; l’homme se présente alors comme le garant des fondements sociaux face aux tentatives vaines d’émancipation des femmes.
Cette émancipation de la femme dans la société rurale est tardive et reste difficile à saisir même pour la période contemporaine. Le travail d’Éliane Gubin précise quelques aspects de ce mouvement d’émancipation en mettant en évidence les changements qui ont touché les campagnes belges au tournant du xxe siècle. Malgré un encadrement idéologique soutenu, qui visait à fixer la femme à la campagne, celle-ci a fortement contribué à ouvrir la société rurale. La femme fut donc à la fois garante des valeurs et des idées traditionnelles et messagères du progrès que les cercles et l’enseignement ménager agricole les poussaient à diffuser. Le rôle qui leur est confié est donc paradoxal mais essentiel pour comprendre l’évolution des campagnes jusqu’à aujourd’hui.
Laurent Rieutort apporte un complément d’information sur l’importance des femmes dans l’agriculture en particulier dans l’agriculture des montagnes auvergnates à la fin du xxe siècle. Au-delà de statistiques silencieuses sur le rôle des femmes (elles dirigent seulement 4,3 % des exploitations), les femmes jouent un rôle essentiel dans l’animation de l’espace rural et le développement de la pluriactivité. La féminisation de l’agriculture s’accentue en parallèle du rajeunissement du métier et de l’agrandissement des exploitations. Laurent Rieutort insiste sur l’accroissement du nombre de femmes à la tête des exploitations et sur leur rôle dans la transformation des mentalités paysannes.
Les femmes participent largement à modifier l’image du métier d’agriculteur. Quelle est leur place dans la transmission du patrimoine ? C’est en ces termes que s’interroge Dominique Jacques-Jouvenot. Un des intérêts de cette analyse sociologique est de prendre le contre-pied d’une idée répandue : la mort de l’exploitation de type familial et la fin du lien famille-travail. Une large enquête menée en Franche-Comté permet de montrer que l’organisation de la famille est encore soumise à une logique de transmission des exploitations dans laquelle le rôle de la femme (mère, épouse, fille, aussi bien que belle-fille) ne doit pas être ignoré.
En conclusion et en ouverture de ces contributions, l’article de Martine Cocaud propose un bilan bibliographique et historiographique concernant les femmes dans les sociétés rurales, qui met en évidence les apports des différentes sciences sociales. Loin d’être absentes, les femmes ont néanmoins peu fait l’objet d’étude spécifique de la part des historiens. Il faut donc se tourner vers l’ethnologie des années 1960 pour voir émerger une histoire de la femme à l’intérieur des recherches concernant la famille et le mariage. La sociologie contribue par la suite à faire connaître la place des femmes dans l’économie mais aussi dans l’organisation villageoise et domestique. Les recherches historiques sont tardives et dispersées ; une relecture « genrée » des études souvent thématiques s’avère donc nécessaire. Cependant, l’histoire des femmes dans la société rurale s’enrichit depuis ces dernières années de travaux qui utilisent de nouvelles sources et de nouveaux supports (l’enquête orale, les films). L’exemple donné par Jean-Paul Bourdon en est révélateur. La peinture peut être représentative des valeurs et aspirations de la société et des regards qui sont portés sur la paysanne. Ainsi, les représentations de la laitière normande par Jean-François Millet et Arthur Le Duc dans la seconde moitié du xixe siècle répondent à la demande d’un marché : le premier à celui de la bourgeoisie citadine, le second à celui des notables provinciaux, favorables au maintien de la petite paysannerie dont la laitière évoque le caractère immuable.
La richesse de ce numéro d’Enquêtes Rurale s est incontestable tant par l’originalité des travaux, l’abondance des illustrations (l’iconographie médiévale en particulier) que par les bibliographies thématiques que propose chaque auteur. L’ouvrage est à la fois une référence méthodologique pour l’étude des femmes dans les sociétés rurales et un bilan des derniers travaux dans lesquels se croisent des sources indispensables et pourtant peu exploitées. Il faut enfin noter que ce numéro inaugure la diffusion de la revue par la sodis dans toutes les bonnes librairies.
Marysa Quaglia

Jean-Paul Hervieu, Gilles Désiré dit Gosset et Éric Barré (éd.), Les Paysages ruraux en Normandie. Actes du 37e congrès des Sociétés historiques et archéologiques de Normandie (Pont-Audemer, 17-20 octobre 2002), Caen, Annales de Normandie, « Annales de Normandie, Congrès des Sociétés historiques et archéologiques de Normandie, 8 », 2003, vol. 8, 455 p., 35 ∑

La publication des actes du 37e congrès organisé par la Fédération des Sociétés historiques et archéologiques de Normandie rassemble plus de trente contributions émanant de diverses disciplines (archéologie, histoire, géographie, ethnologie, etc.) réunies autour des paysages ruraux en Normandie de l’Antiquité au xxe siècle. Ces contributions présentent un double intérêt : le croisement des analyses à partir de dimensions spatiales et temporelles variées d’une part, l’approche interdisciplinaire, le croisement de différents types de sources et la confrontation de différentes méthodes de l’autre, permettent une meilleure appréhension et compréhension des paysages ruraux normands. De la commune à la province, de la parcelle aux unités paysagères, des époques anciennes aux constructions contemporaines, l’ouvrage apporte de nouveaux éclairages sur la genèse et l’évolution des paysages.
La première partie du volume est consacrée aux sources et méthodes d’approche du paysage rural. Des sources écrites telles les notes, les lettres et l’Itinary de Charles de Gerville qui décrit les paysages de la Manche au début du xixe siècle ; des sources figurées comme les plans de Pierre Gervaise, arpenteur des Eaux et Forêts du Roi, réalisés dans la plaine de Caen au milieu du xviiie siècle. Avec les « archives naturelles », les recherches géomorphologiques, paléobiologiques et sédimentologiques engagées à La Hague du Néolithique au xe siècle, montrent l’intérêt des méthodes qui sollicitent les techniques informatiques. Dans la même veine, les travaux menés par le Département d’étude des paysages océaniques recourent aux systèmes d’information géographique pour restituer, sur la longue durée, la genèse et l’évolution des paysages de la Hague en mobilisant l’analyse du parcellaire, la microtoponymie, l’archéologie, la prospection au sol et aérienne. Cette dernière est aussi sollicitée pour identifier et comprendre les structures et l’occupation du sol de quatre communes du canton de Beaumont-le-Roger. Enfin, des sources statistiques sont utilisées par les services du ministère de l’Agriculture pour identifier les évolutions paysagères depuis les années 1960. Ainsi, à la manière de Charles de Gerville qui se montrait à la fois archéologue, géologue et botaniste, ce colloque a rassemblé des compétences et des sources variées pour traiter un même objet de recherche.
Cette première partie est complétée par des contributions sur les paysages à travers les arts et la littérature. Ces apports subjectifs, très souvent éloignés de la réalité géographique et historique, offrent des sources qui ne doivent pas êtres négligées car elles nous renseignent sur le registre du sensible. Comment décrire la lande sans faire référence à l’atmosphère décrite par Barbey d’Aurevilly : « une lande séduisante et inquiétante, bénéfique et maléfique » ? Comment ignorer les peintres impressionnistes comme Boudin et Monet dans l’approche des paysages côtiers et fluviaux de la Normandie ? Ces approches littéraires et picturales des paysages originaux de la Normandie nous invitent à une mise en perspective.
De celle-ci, on retiendra leur ancienneté à travers les exemples des jardins et vergers du haut Moyen Âge dans la Normandie orientale (viiie-xe siècle), les parcs à gibier du Moyen Âge, la présence de l’arbre dans les bois et dans un bocage en construction à Camembert à l’époque moderne, les défrichements aux xie-xiie si&