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Histoire & Sociétés Rurales

2004/2 (Vol. 22)


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Dominique Garcia, La Celtique méditerranéenne. Habitats et sociétés en Languedoc et en Provence du viiie au iie siècle avant J.-C., Paris, Errance, 2004, 206 p., 27 ?

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Issu partiellement des réflexions qu’on pouvait trouver dans les actes du colloque Territoires celtiques (Dominique Garcia et Florence Verdin, dir., 2002, Paris, Errance, compte rendu dans Histoire et Sociétés Rurales, 21, p. 232-233), ce livre assure une utile mise au point sur une région qui n’est finalement pas si bien connue de la plupart des protohistoriens français et sur laquelle il y avait beaucoup de choses à préciser : le pourtour méditerranéen. Dominique Garcia commence donc, dans un premier chapitre que d’aucuns pourront trouver un peu trop court, par anéantir le mythe « ligure ». Il cite avec raison une analyse pourtant ancienne de Jean Jannoray (1955) : « Si les archéologues n’ont guère de peine, parmi les vestiges architecturaux et le matériel céramique ou métallique dont ils disposent pour faire l’étude des civilisations préromaines entre Rhône et Pyrénées depuis le Premier Âge du Fer, à marquer certaines similitudes avec la culture de la péninsule Ibérique ou à discerner les apports hallstattiens, ceux de la Tène et ceux du monde grec, ils se sont montrés impuissants jusqu’ici à dire en quoi consiste la part ligure, sauf à appeler sous ce nom tout ce qui se révèle indigène […] ». J’ajouterai : c’est-à-dire pas grand-chose…

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Dans d’autres chapitres, notamment ceux consacrés à la religion et à la statuaire, on peut trouver d’autres éléments qui viennent étayer le fait que ces Ligures sont vraisemblablement des celtes. Les statues d’Entremont, Roquepertuse, etc., ont été re-datées, on a bien vu leur grande convergence stylistique avec les statues de la fin du Hallstatt (Glauberg, par exemple). L’auteur montre surtout que cette statuaire ne doit rien à une influence grecque : les indigènes se mettent à sculpter au vie siècle, période pour laquelle aucune statue archaïque grecque n’est attestée dans cette région (alors que Marseille est censée être déjà fondée). Le gros de l’ouvrage est composé d’analyses et d’hypothèses sur la composition de la société et l’organisation du territoire, avec l’émergence progressive, des oppida et des cités. Là encore, l’auteur détruit l’idée d’une influence grecque : il y a des sites urbanisés (ou proto-urbanisés pour reprendre la prudence de certains) dès la fin de l’Âge du Bronze. Il nous montre d’ailleurs que ces sites semblent s’organiser autour de sanctuaires préexistants. Le cas le plus frappant étant sans doute celui de Nîmes. L’espace sacré, celui de la fontaine de Nemausus, reste non construit pendant des siècles, mais est inclus dans l’enceinte.

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Les réflexions qui intéresseront le plus les ruralistes sont justement celles qui concernent l’émergence des cités et des pouvoirs urbains (voir les chapitres : « Urbanisation et modes de production indigènes » ; « Les éléments constitutifs des habitats protohistoriques » ; et « Réseaux d’habitats et système de peuplement »). On peut ainsi lire que l’essentiel des déboisements s’opère à partir du moment où des villes apparaissent : ce sont donc ces villes qui conditionnent, par leur demande en approvisionnement, l’organisation des campagnes, et qui sont à l’origine des grands défrichements dont le but n’est pas la production de bois de construction (étant donné leur ampleur), mais la mise en culture des sols.

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Cet ouvrage important bouscule donc de nombreuses idées reçues, en s’appuyant sur les données les plus récentes ; on appréciera également l’ampleur de la bibliographie.

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Patrice Lajoye

Caton, Économie rurale, Paris, Errance, 2004, 78 p., 12 ?

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Il s’agit là de la continuation des publications de textes anciens par les éditions Errance dont la revue a déjà signalé la parution, Palladius (Histoire et Sociétés Rurales, 14, 2e semestre 2000, p. 247-248) et Columelle (Histoire et Sociétés Rurales, 19, 1er semestre 2003, p. 342-344).

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Sans doute parce que les éditions Nisard (Paris, 1864) sont libres de droits et tombées dans le domaine public, les éditions Errance préfèrent cette édition anastatique à tout travail qui consisterait à réviser le texte, revoir les manuscrits, donner au lecteur un appareil critique et des notes, comme le font les Belles-Lettres ou la Roue à Livres. C’est évidemment dommage car, dans la mesure où le traité De Agricultura de Caton est largement traduit, savamment étudié et abondamment commenté, la présente édition par Errance n’offre aucun intérêt. Un simple aperçu des chapitres concernant l’intendant, le colon partiaire, le métayage (p. 20, 65 et 66) convainc le lecteur un tant soit peu historien, que les termes latins sont nécessaires en face de la traduction française et que vilicus, colonus, politor, ne peuvent être abordés sans précaution, comme le montrent les nombreux ouvrages consacrés à cette terminologie, ainsi que les quelques articles de notre récent colloque sur Exploiter la terre, les contrats agraires de l’Antiquité à nos jours (2003). Nous signalerons enfin à l’éditeur que si en français on peut appeler Caton, Caton, il ne s’est jamais appelé M. Porcius Caton, ce qui sur la première page d’un ouvrage est regrettable, mais M. Porcius Cato.

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Nous n’osons même pas rappeler aux lecteurs de la revue Histoire et Sociétés Rurales tout l’intérêt du traité de Caton, écrit par un propriétaire foncier, en même temps homme politique, au moment où, vers 200 avant notre ère, l’agriculture de l’Italie centrale se modifiait profondément sous les effets des guerres de Rome en Méditerranée, de l’afflux de butin et d’esclaves, de la découverte des expériences agronomiques grecques et puniques. À une polyculture dominante s’ajoutaient désormais, progressivement, des cultures spécialisées, plus intensives et plus tournées vers les marchés urbains à courte, moyenne et longue distances. Le faire-valoir direct largement répandu s’adjoignait des pratiques de gestion indirecte, par des propriétaires plus absentéistes, utilisant des salariés ou des esclaves de plus en plus nombreux. Le traité de Caton se situe à mi-chemin de ces pratiques : il aborde des questions qui ne sont pas annexes, à savoir achat du domaine, choix du personnel, techniques de pressage ou de conservation. C’est un manuel de la vie quotidienne du propriétaire, sans doute destiné à une certaine élite, plutôt concentrée en Italie centrale et méridionale, mais qui ne devait pas être loin des pratiques de la plupart des paysans même si ceux-ci, par leur illettrisme généralisé n’ont pas eu accès à cet ouvrage.

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Jean-Pierre Vallat

« Objets en crise, objets recomposés », Études Rurales, nos 167-168, juillet-décembre 2003, Paris, ehess, 2004, 376 p.

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Ce dossier d’articles proposé par le gdr Tesora a pour objectif de définir les contours de l’archéogéographie, une nouvelle discipline qui doit beaucoup à la morphologie dynamique et à l’essor récent de l’archéologie préventive. Les articles mettent en exergue ce qui est présenté comme le plus innovant, c’est-à-dire l’appréhension des paysages ruraux non plus par la juxtaposition de différentes méthodes, mais à travers la création de nouveaux objets d’étude dans le cadre d’une véritable interdisciplinarité. Dès l’introduction, Gérard Chouquer définit ainsi le paradigme qu’il a créé : « l’étude de l’espace des sociétés du passé et de ses dynamiques, dans toutes ses dimensions » (p. 17).

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La définition de cette nouvelle science ne se fait pas sans recourir à des termes et des concepts dans lesquels se manifeste un certain goût du jargon. Cela n’a pas échappé au directeur de la revue qui a accompagné les différents articles d’un glossaire fort utile au lecteur non-spécialiste. Le volume affiche un ton quelque peu polémique : la volonté d’asseoir de nouvelles approches et d’en affirmer la spécificité l’imposait probablement. Il est légitime qu’une nouvelle discipline, qui refuse les à priori antérieurs, produise d’abord des discours théoriques ; espérons cependant que les travaux ultérieurs resteront près du terrain en laissant de côté les longs discours épistémologiques. Ainsi, le site archéologique de Pierrelatte-les-Malanones, précisément étudié par Gérard Chouquer, est utilisé dans beaucoup d’articles, tant il paraît exemplaire. Mais pour convaincre les détracteurs, il faudra ensuite démontrer que beaucoup d’autres lieux comportent des exemples identiques. Néanmoins, dans un premier temps, le procédé est très pédagogique et offre une bonne mise en perspective des différentes contributions. Car ce numéro d’Études Rurales, très soigné tant par la forme que par la qualité des nombreuses cartes (nous avons surtout un faible pour celles de Caroline Pinoteau, mais toutes s’insèrent très bien dans le propos des auteurs), présente également la qualité d’établir des liens entre les articles. Ceci vise à confirmer la réflexion de Gérard Chouquer en montrant que des chercheurs de toutes les périodes peuvent en appliquer les termes.

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L’« archéogéographie » repose sur la critique des objets d’étude des historiens et des archéologues, perçus comme étant en crise. Aussi la plupart des auteurs procèdent-ils, dans la première partie de leur article, à la déconstruction systématique des objets traditionnels. Les historiens sont accusés d’imposer des schémas spatiaux théoriques contraignants et erronés, car excessivement déterminés par les normes juridiques. Ainsi, les antiquisants pensent trop la ville romaine et son territoire rural en termes de pouvoir (Maria da Conceição Lopes), comme certains médiévistes qui voudraient voir des terroirs rigoureusement réorganisés par les seigneurs (Magali Watteaux). Les plus grands historiens de Rome sont malmenés (Gérard Chouquer). Les médiévistes sont aussi critiqués pour avoir imposé une coupure trop caricaturale et statique de l’Europe occidentale entre bocage et openfield ainsi qu’entre haut et bas Moyen Âge à propos de la naissance des villages et de leur rôle dans l’organisation de l’espace (Cédric Lavigne, Magali Watteaux). Les archéologues sont par conséquent invités à davantage prendre en compte les caractéristiques spatiales des territoires étudiés : plutôt que de subordonner leurs résultats à des cadres établis par les historiens à l’aide de sources textuelles partielles et biaisées, ceux de l’époque médiévale devraient par exemple construire un nouvel objet de recherche en étudiant l’environnement d’après la fouille (Joëlle Burnouf). La stratigraphie est également remise en cause pour les études de paysages car, si beaucoup de formes anciennes sont enfouies, d’autres sont encore visibles à la surface du sol, alors que d’autres encore n’ont pas du tout été conservées. La datation des structures n’est donc pas possible d’après leur profondeur dans le sol.

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L’objectif de déconstruction est atteint : les contributions successives de ce volume appliquent à des objets d’étude variés et diachroniques des approches originales convergentes qui remettent en cause bon nombre d’idées reçues simplificatrices. Voilà des critiques radicales de schémas qui, pourtant, avaient parfois été nuancés auparavant.

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Après chaque dénonciation sont proposés des objets d’étude recomposés. Forcément, ceux-ci ne sont désormais plus aussi clairement définis et délimités qu’avant, tant spatialement que chronologiquement. Les auteurs souhaitent en effet plus de pragmatisme pour étudier chaque cas, sans vouloir à tout prix attribuer à telle trame parcellaire quadrillée une « origine romaine » et à tel terroir circulaire une « construction médiévale ». Allant à l’encontre de tout classement chronotypologique, ils démontrent brillamment que les formes qui sont visibles sur les cartes ou les photographies aériennes ne peuvent pas être datées par un simple coup d’œil. Tout simplement parce que leur élaboration est diachronique, résultant d’un processus dynamique pluriséculaire, voire plurimillénaire, dépendant à la fois de facteurs sociaux et de pesanteurs naturelles, dont la part respective ne peut être quantifiée selon des modèles préétablis. Par ailleurs, contrairement aux idées reçues, les grands bouleversements de l’histoire économique ou sociopolitique n’ont pas suffi à réorganiser radicalement les trames parcellaires. Ainsi, même des territoires centuriés à l’époque romaine gardent des traces importantes de leur passé protohistorique (Claire Marchand). Les remembrements du dernier demi-siècle n’oblitèrent pas non plus toutes les structurations spatiales antérieures. Il en est de même des facteurs naturels, comme les inondations, lesquelles peuvent resurgir au même endroit à plusieurs siècles d’intervalle et, par là, maintenir une même organisation spatiale (Mélanie Foucault). Ces éléments contribuant à structurer un paysage sont très variés. Et leurs façons de se combiner pour créer des formes infinies. Les objets d’étude de l’archéogéographie sont donc systémiques et hybrides entre de multiples éléments physiques et anthropiques.

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Tous les articles s’inscrivent dans cette logique. En ouverture, François Favory insiste, grâce aux textes des arpenteurs romains, sur la diversité des usages et des paysages locaux de l’Empire. Le même corpus gromatique (désormais considéré comme étant d’époque flavienne et visant à commenter des situations cadastrales, non à les modéliser) sert à Gérard Chouquer pour éclairer ses études sur les centuriations. Il en ressort que, à côté de l’arpentage géométrique réalisé à des fins d’assignation coloniale, il en existait d’autres formes, à but uniquement fiscal. En outre, critiquant les épigraphistes, Gérard Chouquer démontre que l’administration romaine a distingué ses circonscriptions territoriales des cadres spatiaux des assignations. Enfin, il constate à travers plusieurs fouilles que les centuriations matérialisées sur le terrain consistent en une adaptation très libre du réseau pensé par les élites. Cette idée d’un espace bien différent de sa construction théorique, selon l’idéologie technique de l’État romain, se retrouve dans la contribution de Maria da Conceição Lopes. Celle-ci mène une réflexion stimulante sur le cas de Béja (Portugal), montrant que ses devanciers n’ont retenu comme significatifs lors de leurs fouilles que les éléments archéologiques susceptibles de produire un discours sur la grandeur de la ville et de l’insérer dans un plan quadrillé. Par conséquent, l’organisation de l’espace rural a été davantage pensée en fonction d’une supposée subordination à la ville qu’en vertu de ses réalités spatiales. Ensuite, Claire Marchand va à contre-courant de l’idée selon laquelle les centuriations romaines encore visibles seraient le résultat d’une dégradation par rapport à la situation produite par les arpenteurs. Elle met au contraire en évidence des cas d’enrichissement progressif de la forme quadrillée. Celle-ci constitue donc un système socionaturel complexe, dont l’élaboration a pris en compte des contraintes internes et externes qui s’imposaient déjà aux formes antérieures, et qui ont continué à subir des transformations de détail depuis, même si l’organisation générale du réseau reste stable. La centuriation n’est donc pas strictement un document d’histoire antique puisque sa transmission au cours des siècles s’est souvent accompagnée du durcissement de ses lignes, en particulier grâce au rôle morphogénétique majeur des axes viaires ou naturels. Enfin, après les articles centrés sur l’Antiquité, Sandrine Robert réfléchit à la transmission des formes du passé, selon une approche convaincante prenant des exemples dans plusieurs périodes historiques. L’axe Paris-Dieppe ou celui de la vallée de l’Oise lui servent à illustrer la stabilité des réseaux à petite échelle. Ces itinéraires restent en effet globalement les mêmes au cours de l’histoire mais, à grande échelle, ils se composent d’un faisceau de tracés changeants, périodiquement désactivés ou réactivés en fonctions d’une multitude de facteurs locaux. Ce sont donc les modifications de détail qui donnent l’impression de mutations, alors que perdure la trame globale des réseaux. L’auteur insiste donc sur l’idée qu’un objet change de forme et de contenu selon l’échelle d’étude. Sa démonstration suit une solide présentation historiographique des facteurs mémoriaux, juridiques ou techniques d’explication des formes, qui critique subtilement et modérément ceux qui leur ont accordé jusqu’alors une trop grande importance.

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Les articles suivants abordent le problème de l’explication des formes à partir des objets traditionnels de l’époque médiévale. Le premier, Cédric Lavigne ouvre le feu contre les archéologues anglais mais aussi… contre Marc Bloch. Il replace à son tour le Moyen Âge comme une simple étape de dynamiques sur le long terme, refusant d’y voir une quelconque genèse du paysage français. Il introduit dans son raisonnement, sans trop de cohérence d’ailleurs, le problème de la planification. Magali Watteaux est plus aisée à suivre. Elle dénonce la forme radioconcentrique comme objet d’étude, en s’appuyant notamment sur les travaux des antiquisants et des médiévistes en bas-Languedoc. Elle voit plutôt un réseau radial autour des villages, inséré dans un quadrillage souple d’extension souvent supracommunale. Selon elle, certes la rupture de l’An Mil reste acquise, mais comme simple point d’orgue de polarisations antérieures. La même vision diachronique des objets des médiévistes est appliquée par cet auteur à la fin de l’ouvrage dans une mise au point sur la naissance des villages.

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Après l’article de Joëlle Burnouf, se succèdent des contributions à caractère monographique. D’abord, Mélanie Foucault présente un objet « hybride » dans la vallée de la Saône en Côte-d’Or. Il s’agit d’un paléochenal dont la forme a été successivement épousée depuis la Protohistoire par un village, puis une rivière, et enfin un bois, avant que la terre ne soit récemment remembrée, mais sans empêcher les champs recoupant l’ancien tracé de continuer à s’inonder en hiver. Le lien est bien établi entre les différentes périodes mais il permet aussi d’envisager l’avenir, montrant tout l’intérêt des études historiques pour les aménageurs. Caroline Pinoteau et Francesca di Pietro utilisent ensuite des cartes anciennes et actuelles pour montrer le rôle du réseau hydrographique, « naturel » ou canalisé par la société, ainsi que des éléments écologiques en résultant, dans la structuration des parcellaires de deux petits territoires d’Indre-et-Loire. Enfin, Claire Delhon, Fanny Moutarde, Margareta Tengberg et Stéphanie Thiébault insistent sur les faiblesses des reconstitutions de la répartition ancienne de la végétation à l’aide des prélèvements et des analyses archéobotaniques. En effet, la localisation des végétaux attestés est présumée en fonction des aptitudes actuelles des milieux physiques et de la logique du moindre effort observée par les ethnologues dans les sociétés traditionnelles. Mais on ne connaît pas l’organisation sociale ni les représentations des populations du passé, surtout lointain, qui peuvent induire d’autres critères.

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L’ouvrage se termine par des comptes rendus, réalisés pour la plupart par Gérard Chouquer. En dehors de quelques recensions et de la biographie d’Henri Mendras, placée au début du volume, ce numéro d’Études Rurales est donc consacré à l’archéogéographie. Il apporte d’importantes mises en garde. Mais il détruit des repères rassurants, puisque les objets d’étude sont complexes. Après la lecture, bien des certitudes de l’historien ruraliste ont disparu. Quelle importance peut-il encore accorder aux trames parcellaires ? Ce terrain d’étude serait-il à présent réservé aux seuls archéogéographes ? Le problème est que ceux-ci ne s’intéressent pas au travail paysan. Ils laissent de côté les textes, sinon dans de rares cas pour étayer une datation de forme. Leur préoccupation centrale repose sur des questions de géométrie, pas sur la mise en valeur du sol.

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Sylvain Olivier

Jean-Paul Chabrol (dir.), La Lozère de la Préhistoire à nos jours, Saint-Jean-d’Angély, éd. Bordessoules, 2002, 430 p.

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La parution dans la collection « Histoire des départements de la France » du volume traitant de la Lozère constitue un heureux événement. Ce livre renouvelle, avec un parti pris délibérément scientifique, l’histoire de la Lozère, jusque-là accessible dans des ouvrages vieillis ou dans Ce tant rude Gévaudan de Félix Buffière (1985), tous fruits des travaux d’érudits locaux. Le plan chronologique adopté vise à agglomérer des connaissances éparses et souvent fragmentaires sur le passé de la Lozère.

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L’ouvrage s’ouvre sur une longue introduction géographique de Jacques Mauduy joliment intitulée « Citadelles des vents, des rocs et du soleil ». L’écriture, hélas souvent très technique, trop universitaire peut-être, livre fréquemment le lecteur à lui-même, surtout au cours de longs développements sur la morphogenèse des paysages. La même critique pourrait toucher le chapitre consacré par Gilbert Fages à la Préhistoire. Le manque de cartes de localisation des nombreux sites et stations évoqués, essentiellement caussenards, est heureusement compensé par un grand nombre de photographies, d’encadrés et de documents variés, d’un grand intérêt. Des passages lumineux éclairent le non-initié, mais en côtoient d’autres où foisonne un vocabulaire technique très rarement défini, qui complique singulièrement la lecture. La frustration gagne finalement le lecteur car on sent bien chez l’auteur le souci constant d’expliciter le contexte local par des comparaisons extra-départementales sans pour autant aller au bout de sa démarche.

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Pour l’époque gallo-romaine, Christophe Chardonnet livre en revanche de belles pages et décrit, à partir d’une littérature parfois vieillie et éparse ainsi que de nombreuses données de terrain, d’une manière concise et stimulante, l’histoire de cette période. Partant de la très intéressante historiographie du site de Javols/Anderitum, ancienne capitale des Gabales, l’auteur montre de manière convaincante la romanisation du Gévaudan. Le réseau des villæ est richement évoqué grâce à l’étude de sept cas d’école, dont la villa de Cougoussac, étude qui donne un tableau vivant de la céréaliculture, de l’élevage et de l’artisanat en ces hautes terres, dont la romanité n’efface pas complètement la « gabalité ». Ne se départissant jamais du contexte régional, Christophe Chardonnet montre aussi la spécificité de l’artisanat local, notamment la production de poix et de résine sur le causse Méjan, complémentaire du fonctionnement des ateliers céramiques de Banassac et du Rozier, ce dernier annexe probable de la Graufesenque proche.

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Isabelle Darnas et Hélène Duthu traitent quant à elles du Moyen Âge et tirent le meilleur parti du peu de documentation et de littérature dont elles ont disposé. La localisation du siège épiscopal des Gabales, fixé trop longtemps à Mende par simple tradition, est discutée avec conviction. Les premiers siècles du Moyen Âge restent mal connus, sinon à travers l’histoire politique heurtée de la vicomté aux xe, xie et xiie siècles, tandis qu’au même moment les évêques de Mende affirmaient peu à peu leur autorité temporelle, assurée par l’acte de paréage de 1307. C’est là l’occasion de développer des aspects moins politiques et plus religieux pour dresser un historique du « réseau monastique très dense » du Gévaudan au prix, il est vrai, d’un rapide retour en arrière dans la chronologie, mais nécessaire pour comprendre l’histoire de la religiosité en ces terres aujourd’hui encore très pieuses. Les deux auteurs se heurtent en revanche à un sérieux écueil documentaire quand il s’agit d’évoquer l’histoire économique et sociale, à peine effleurée ici, et se voient donc contraintes de s’en tenir à des généralités, ce qu’une belle approche du patrimoine militaire, religieux et civil du département compense en partie (Isabelle Darnas et Geneviève Durand).

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Le chapitre sur l’Ancien Régime est de loin le plus abouti. Il s’ouvre par une étude de grande qualité de la Réforme et des guerres de Religion (Patrick Cabanel et Jean-Paul Chabrol), qui ont donné au Gévaudan un visage religieux encore d’actualité : Cévennes protestantes au sud-est et Haut-Gévaudan profondément catholique au nord. Les tensions entre les deux communautés et la puissance du catholicisme font eux aussi l’objet de beaux passages. Gisèle Boyer-Daclin s’attache ensuite à brosser un tableau économique très satisfaisant, dont plusieurs caractères originaux sont mis en avant avec sûreté, souvent par comparaison avec le xixe siècle. Les xvie et xviie siècles demeurent hélas mal renseignés, faute d’études plutôt que de documents d’époque. Le tableau social de la période est tout aussi intéressant, car il mesure enfin le degré de ruralité du Gévaudan avec, avant 1789, tout juste quatre « villes » de plus de 2 000 âmes, dont 5 000 à peine pour Mende, sur près de 150 000 habitants. L’encadrement de la population est précisément décrit malgré la complexité des divers emboîtements « administratifs », tout comme sont décrites avec clarté les principales catégories sociales des rares villes et de la campagne. Jacqueline Chabrol complète ce vaste tour d’horizon en tordant le cou au mythe encore très vivant en Lozère de la Bête du Gévaudan, en réalité une simple meute de loups qui ravagea les confins du pays et de l’Auvergne entre 1764 et 1767.

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Valérie Sottocasa évoque les années révolutionnaires, souligne le caractère atypique d’un département converti rapidement à la Contre-révolution, dès janvier 1791, excepté dans les Cévennes protestantes, et étudie la mise en application de la constitution civile du clergé. Ces années 1789-1815 posent d’ailleurs les bases d’une puissance accrue et durable de l’Église, « particulièrement en matière scolaire et politique ». On regrettera que les événements l’emportent ici presque exclusivement, sans qu’une vraie approche de leurs conséquences économiques et sociales ait été tentée.

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Sur l’époque contemporaine (1815-2001) Patrick Cabanel livre deux chapitres distincts. Le premier aborde la démographie, la société et l’économie. Le dépeuplement et l’émigration lozériennes font l’objet d’une étude fouillée qui multiplie les chiffres et les exemples. Il en va de même pour l’économie, sauf l’agriculture et la première moitié du xixe siècle, réduites à peu de choses. Le second chapitre montre le dynamisme du catholicisme lozérien aux xixe et xxe siècles et le clivage entre Cévennes protestantes et Haut-Gévaudan catholique qui traverse également les champs politique (gauche-droite) et scolaire (public-privé). Jean-Marie Guillon traite de la Seconde Guerre mondiale et suit avec précision le fil d’événements dans lesquels la Résistance prend une part croissante à partir du début de l’année 1943. Un chapitre sur le tourisme lozérien couvre la période 1883-1939 (Annie et Olivier Poujol), bouleversant la chronologie. Heureusement, ces pages satisfont aussitôt la curiosité du lecteur par l’étude d’une activité d’ordinaire largement investie par la géographie. Il revient à Jacques Mauduy de conclure l’ouvrage qu’il avait introduit par un état des lieux et nombre d’interrogations sur l’avenir du département, questionnement existentiel s’il en est, mais dont les enjeux et la lecture se brouillent à cause du caractère fourre-tout des dernières pages.

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La Lozère de la Préhistoire à nos jours devrait tout de même satisfaire le ruraliste, puisque ce beau volume constitue une synthèse sérieuse de l’histoire et de la géographie de ce département. On ne redira jamais assez le mérite de l’équipe de Jean-Paul Chabrol d’avoir rédigé autant de contributions à partir d’une bibliographie souvent mince et à enseignements ponctuels qui, à elle seule, explique les blancs thématiques. Leur propos, au-delà des qualités littéraires de chacun, assez cohérent, fait souvent mouche, d’autant qu’il se trouve constamment étayé par des encadrés et par 330 figures et illustrations d’excellente qualité. Seule la cartographie n’est pas vraiment à la hauteur, surtout du point de vue esthétique, le rendu des cartes ainsi que le choix des couleurs laissant un peu à désirer, voire beaucoup pour les dernières (p. 405, 407 et 409). On regrettera aussi l’absence d’une conclusion générale qui aurait raffermi l’ossature de l’ouvrage. Une fois le livre refermé, l’impression demeure forte néanmoins d’avoir parcouru un ouvrage de référence pour un département languedocien « oublié » par la recherche, alors même qu’il constitue un vaste terrain d’investigation historique, tant le patrimoine archivistique et paysager demeure là dans un état de conservation exceptionnel pour le ruraliste.

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Bruno Jaudon

Christophe Chandezon, L’Élevage en Grèce (fin ve-fin ier siècle). L’apport des sources épigraphiques, Bordeaux, Ausonius, « Scripta Antiqua, 5 », 2003, 463 p.

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L’ouvrage de Christophe Chandezon apporte une contribution précieuse à l’histoire du monde rural, et plus particulièrement à sa partie pastorale, par cette synthèse sur l’élevage en Grèce ancienne, fondée sur les sources épigraphiques. En nous entraînant « sur les traces des troupeaux et des bergers de l’Antiquité grecque », cette histoire d’animaux se veut tout autant une histoire d’hommes, qui s’attache à éclairer la place de l’élevage dans l’économie et la société des différentes régions du monde grec (Grèce propre, îles de l’Égée, Asie Mineure). L’ouvrage se concentre sur l’apport des sources épigraphiques et exploite un dossier documentaire peu utilisé jusqu’alors dans cette perspective : baux, documents comptables, lois sur les troupeaux et le bétail, dédicaces, décrets honorifiques conférant des privilèges. L’enquête fait néanmoins un large usage des sources littéraires, offrant un bilan, établi à partir des sources écrites. Sans entrer à proprement parler dans les buts de l’enquête, l’archéologie n’est pas pour autant absente de la démarche de l’auteur, qui tire en particulier profit des acquis de l’archéologie rurale sur l’organisation du territoire agricole, les productions, ou encore le problème de la transhumance, ainsi que de l’archéozoologie. La question demandait d’ailleurs une enquête fine, les sources étant souvent peu explicites et difficiles à exploiter. Les difficultés d’identification de bâtiments consacrés à l’élevage dans les surveys, d’une part, la disparition de la littérature agronomique grecque, qui fut pourtant abondante et dont on retrouve quelques traces chez les agronomes latins ou dans les traités d’économie générale, d’autre part, sont autant d’obstacles que l’apport des sources épigraphiques permet en partie de contourner. Les textes des baux gravés sur pierre évoquent rarement le bétail, dans la mesure où il appartient au locataire et non au bailleur, mais les inventaires de bâtiments dans ces mêmes textes peuvent fournir des indices sur la stabulation du bétail ou le stockage du fourrage. Des décrets accordant des droits de pâturage et des privilèges, ou encore les arbitrages frontaliers, sont également une source précieuse pour la compréhension des enjeux économiques et politiques de l’élevage dans les relations entre cités grecques. Se pose également, dans l’analyse des sources écrites, un problème d’interprétation du vocabulaire, qui varie d’une cité à une autre, un même terme pouvant servir à désigner des institutions différentes et une même institution pouvant être désignée par des termes différents.

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L’ouvrage se compose d’un corpus de testimonia épigraphiques, classés par grandes régions (Attique, Péloponnèse, Grèce centrale et Grèce du Nord, îles de l’Égée, Asie mineure, Occident), et d’une synthèse de plus d’une centaine de pages qui aborde en cinq chapitres les grands thèmes sur lesquels la documentation apporte des informations : bétail et exploitation foncière des espaces grecs (chapitre i), bétail et fiscalité dans les cités grecques et les royaumes hellénistiques (chapitre ii), bétail et troupeaux dans les relations internationales (chapitre iii), octroi du droit de pâturage (chapitre iv), problème de la transhumance (chapitre v). L’ouvrage est en outre pourvu d’une bibliographie thématique sur l’élevage et le bétail dans l’économie agraire et d’indices (sources littéraires, concordance épigraphique et classement thématique des inscriptions, noms géographiques, mots grecs ainsi qu’un index thématique sur l’élevage et l’agriculture), qui constituent de précieux outils de travail. Le maniement de ce livre est donc aussi aisé et agréable que la lecture en est stimulante.

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Le corpus présente pour chaque document le texte grec (pourvu d’un lemme et de notes critiques sur les choix éditoriaux), sa traduction et un commentaire. Sans rééditer les textes, l’auteur a le mérite de se montrer critique face aux éditions dont il dispose, et opère des choix le cas échéant. Les commentaires insérés dans la partie « corpus », sont parfois de véritables petites synthèses ou bilans (les territoires contestés entre Gonnoi et Hèraklion, p. 86-91 ; l’élevage sur les domaines d’Apollon à Délos, Rhénée et Mykonos, p. 116-133 ; vie pastorale et relations internationales en Crète, p. 169-181 ; le bétail dans l’agriculture de la plaine mylasienne, p. 240-248, etc.). Comme tels, ils trahissent la difficulté à opérer une césure entre les commentaires qui relèvent de l’analyse des sources et la présentation synthétique fondée sur l’apport de ces mêmes sources. Malheureusement, ces micro-bilans n’apparaissent pas toujours dans la table des matières (p. 419-421) et les notes de la partie « synthèse » n’y renvoient pas toujours clairement. La qualité des indices permet toujours de retrouver un passage, et l’ouvrage ainsi présenté fournit en quelque sorte deux niveaux de lecture, déchargeant la synthèse de développements plus ponctuels et d’études de cas. Pourtant, le chapitre IV de la synthèse fait la part belle aux études de cas en présentant un catalogue des décrets de proxénie mentionnant un droit de pâturage, et en développant les exemples de Gonnoi et d’Orchomène d’Arcadie.

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Cette difficulté d’organisation tient sans doute largement au sujet lui-même qui, des animaux et des pratiques d’élevage, mène à la fois à la vie politique et internationale à travers la question territoriale des pâturages, et à l’économie avec la question des objectifs de l’élevage. Refusant de séparer l’élevage du reste des pratiques du monde rural, l’auteur place au cœur de sa réflexion la question des rapports entre élevage et agriculture.

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Une différence attendue se dessine entre les grands ensembles géographiques du monde grec. Le système des Cyclades (éclairé largement par les cas de Délos, Mykonos et Rhénée à partir de la documentation du sanctuaire délien), dans lequel le bétail est partie intégrante de l’économie agraire, ne fonctionne pas de la même façon que celui des grands domaines de la Grèce centrale, « second visage de l’élevage grec […], plus classique et plus attendu […], avec la mise en marge du bétail aux extrémités des territoires civiques » (p. 349). D’un côté, un bétail (ovins, caprins) très intégré aux structures agraires, faute d’espace, de l’autre un souci de répartition des activités qui conduit à définir des espaces spécifiques pour l’élevage, faisant alors une part plus importante au gros bétail (élevage de bœufs et de chevaux dans les prairies humides de l’Épire et de l’Asie Mineure). Le cas des Cyclades montre aussi une utilisation spécifique du bétail, non comme instrument de rente mais comme auxiliaire du travail agricole, pour des travaux aratoires mais également par l’amendement naturel que permettent les animaux sur les terres en jachère. Les exemples épigraphiques invoqués éclairent eux-mêmes cette grande division géographique : les règlements d’interdiction du bétail dans des espaces protégés se trouvent majoritairement en Égée, tandis que l’epinomia – droit de pâturage collectif ou individuel sur les terres publiques, dont l’auteur discute en détail la signification (chapitre iv) – semble être une institution caractéristique de la Grèce continentale et montagneuse.

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Mais cette césure naturelle n’est certainement pas à elle seule constitutive de la géographie de l’élevage qui se dessine ainsi. À la lecture de cet ouvrage, l’élevage apparaît d’abord comme un monde de droit : à l’issue de l’enquête, on est loin de l’image de l’élevage cycladique transmise par les voyageurs modernes, avec du bétail à l’abandon et des éleveurs misérables. Les règlements d’Ios, par exemple, témoignent des mesures qui sont prises par les cités pour faire cohabiter au mieux élevage et cultures : mesures contre la divagation du bétail, utilisation des îles à chèvres dans les Cyclades. Les règlements d’exclusion du bétail des espaces publics ou sacrés sont le plus souvent à comprendre, non comme des interdits religieux mais comme le reflet de préoccupations édilitaires, en réponse aux pressions des éleveurs sur des terres restées libres. En Grèce continentale, l’institution de l’epinomia, apparaît bien comme un élément du droit international. Droits de pâturage, droits de passage, arbitrages frontaliers, sont autant d’instruments politiques que les cités utilisent pour permettre le développement de l’élevage hors des limites souvent trop étroites du territoire. Les réglementations s’exercent également sur le commerce du bétail, dont la vente est souvent contrôlée dans une partie spécifique de l’agora.

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On est également frappé par le caractère économiquement très développé de ces structures d’élevage. Même dans les Cyclades, on est loin de simples pratiques de subsistance, alors même que l’élevage s’inscrit dans des pratiques agricoles non spécialisées. La diversification permet assurément de limiter les conséquences des mauvaises récoltes, mais elle n’induit pas nécessairement une logique de simple subsistance ou d’autosuffisance. On notera ainsi l’importance des buts spéculatifs de l’élevage, activité qui attire autant les notables que les sanctuaires. L’analyse de Christophe Chandezon est particulièrement pertinente à ce propos en ce qui concerne la question des troupeaux appartenant aux sanctuaires. C’est à tort que l’on a souvent interprété les troupeaux sacrés comme un élevage destiné à fournir du bétail pour les sacrifices. Ils sont au contraire une source de revenus, soigneusement entretenue comme telle par les sanctuaires (ainsi celui d’Apollon à Delphes ou celui d’Athéna à Ilion) qui manifestent ici un souci de rentabilité comparable à des pratiques privées : « le bétail du dieu n’est pas considéré comme une richesse inactive mais plutôt comme un capital qu’il convenait de faire fructifier » (p. 67). Source de revenus pour les éleveurs (sanctuaires, particuliers), le bétail l’est aussi pour les cités et les royaumes par le biais de la fiscalité, qui peut toucher directement le bétail par tête aussi bien que les revenus tirés de l’élevage (location des animaux de trait, laine). Il est plus difficile en revanche de percevoir dans ces sources l’assise économique de ceux qui sont impliqués dans des activités d’élevage. Les bénéficiaires du droit de pâturage (epinomia ) orientent parfois vers une élite de notables, catégorie que l’auteur propose également de retrouver indirectement derrière l’attitude des sanctuaires, « le meilleur reflet que l’on puisse avoir des stratégies des notables dans le placement de leur fortune » (p. 292).

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Ajoutons toutefois que, dans le cas des sanctuaires, ces pratiques s’inscrivent surtout dans une logique patrimoniale : il s’agit de gérer au mieux les avoirs du dieu pour en tirer le maximum de revenus. Il conviendrait donc ici d’introduire une distinction : un sanctuaire misera tantôt sur les revenus que l’élevage pourra lui assurer, tantôt sur la fiscalité qu’il pourra appliquer au bétail des particuliers. L’exemple de la pisciculture délienne (qui n’apparaît pas dans cet ouvrage) le montre bien puisque le lac de Délos est exploité tantôt comme un domaine donné à bail, tantôt sous la forme d’une taxe sur la pêche. Est-ce à dire que l’élevage a pu constituer, pour certains particuliers, un placement ? Là encore, les variations régionales et locales sont probablement fortes dans ce domaine. Dans les Cyclades, un sanctuaire comme celui de Délos occupait beaucoup de terres et obligeait les plus riches à tenir compte de cet obstacle dans leurs stratégies économiques. Dans d’autres cas, c’est au contraire la richesse foncière qui pouvait être un élément incitatif pour l’élevage.

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L’élevage, loin d’opposer au monde historique du politique les pratiques atemporelles de la vie pastorale, appartient bel et bien à l’univers de la cité, qui lui fournit, comme à d’autres activités, une structure essentielle. C’est ce qui ressort de cette riche enquête qui, bien au-delà du bilan, donne une vision renouvelée de cet aspect du monde rural.

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Véronique Chankowski

Marie-Claire Amouretti et Georges Comet (dir.), Agriculture méditerranéenne. Variété des techniques anciennes, Aix-en-Provence, Presses de l’Université de Provence, « Cahier d’Histoire des techniques, 5 », 2003, 296 p., 26 ?

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Depuis plus d’une décennie, Marie-Claire Amouretti (pour l’Antiquité) et Georges Comet (pour le Moyen Âge) animent à Aix un groupe de travail sur l’histoire des techniques, où se rencontrent préhistoriens, archéologues et historiens des différentes périodes. L’agriculture y tient une place essentielle. Plusieurs volumes sont parus, dont l’un traitait des rapports entre hommes et plantes (1993). Cette fois, il est question des techniques agricoles, avec pour objectif, la volonté de « poser la question de l’origine des différences régionales » (Marie-Claire Amouretti et Georges Comet, p. 11). D’où ce sous-titre qui marque la variété des techniques.

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L’ouvrage s’ouvre par une introduction des deux éditeurs qui permet de présenter quelques travaux importants de ces dernières années. Suivent treize contributions rassemblées autour de trois grands axes (voir ci-dessous). Le spectre chronologique est vaste puisqu’il va de l’Antiquité classique au xixe siècle. Ce volume ne paraît pas disparate car son unité tient à l’espace méditerranéen. Le diachronisme permet de mesurer la maturité de la recherche en ce domaine où l’on en est à détecter les spécificités locales. La réflexion est moins centrée sur l’histoire purement sociale des campagnes méditerranéennes que sur les techniques, d’où l’utilité des rapprochements. Quels peuvent être les fruits d’une telle démarche ? Pour le spécialiste de l’Antiquité, qui espère voir son avis partagé, ils paraissent évidents : chaque article ou presque suggère des comparaisons prudentes, des solutions à des problèmes ponctuels et des problématiques.

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Trois articles forment la partie sur l’environnement et l’outillage. André Bazzana (« Les irrigations médiévales dans al-Andalus : caractères et originalités », p. 17-40) montre qu’à partir du xe siècle, l’Andalousie voit un essor considérable des zones irriguées. L’auteur fait l’inventaire de ces techniques qui permettent une agriculture intensive et l’introduction de cultures nouvelles. Certaines sont venues d’Orient comme le qanât. Jean-Paul Boyer (« Dominer et exploiter la terre en Haute-Provence entre le xiiie et le xve siècle », p. 41-82) livre un article copieux et détaillé qui reprend l’étude de Thérèse Sclafert (1926). Le bois, l’élevage, la vigne et les céréales dominent. Les premiers accaparent un vaste saltus dont l’exploitation n’est pas allée sans entraîner des tensions entre les communautés et en leur sein. Les alpages semblent d’abord avoir connu un phénomène de transhumance inverse avant que la transhumance normale ne se développe au xiiie siècle. Le modèle de la Basse-Provence se fait sentir dans les plaines et les vallées où la culture complantée permet de compenser la faiblesse des rendements céréaliers. José Luis Mingote Calderón (« Del mundo romano a la edad media a través del utillaje agrícola hispano : una aproximación etnológica », p. 83-104) pose certains problèmes méthodologiques que soulève l’étude de l’outillage et qu’une vision ethnologique pourrait aider à surmonter. L’idée repose naturellement sur une croyance dans la permanence de bien des usages.

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La deuxième partie, consacrée aux productions et sociétés en Méditerranée, s’ouvre par un article de Philippe Columeau (« Production et consommation de la viande : approche de quelques singularités du littoral méditerranéen, de l’âge du Fer à l’Antiquité romaine », p. 109-125). L’accumulation des données archéozoologiques pour le littoral français à l’époque gallo-romaine révèle certaines évolutions lentes des habitudes alimentaires à partir de la conquête romaine, notamment avec un développement de la viande de porc dans les villes, alors qu’à l’âge du Fer, la viande bovine dominait, suivie, loin derrière, par la viande des caprinés qui tendait à régresser. Des compléments venaient de l’abattage des chevaux et de la chasse au cerf. Marie-Claire Amouretti et Jean-Pierre Brun (« Oliviers et huiles dans l’Antiquité : découvertes archéologiques récentes », p. 127-141) offrent un utile bilan. Les recherches sont nombreuses sur la domestication de l’oléastre qui se serait produite aussi bien dans la partie occidentale de la Méditerranée que dans sa moitié orientale. Parallèlement, l’archéologie permet de mieux connaître les huileries du Sud de la France, et même une carrière de meules près du Cap d’Ail. Alfio Cortonesi (« Vinificazione e oleificazione nell’Italia medievale », p. 143-160), rappelle d’abord l’essor considérable de la vigne en Italie après l’An Mil, essor qui provient d’une demande croissante. L’oléiculture, sauf dans des régions comme les Pouilles, ne connaît pas une telle évolution. Les techniques de vinification et de production d’huile sont ensuite évoquées avec leurs variantes régionales. Aline Durand (« Forêts et garrigues languedociennes au Moyen Âge : usages, gestions et exploitations », p. 161-180) montre que le saltus n’est pas uniquement consacré à l’élevage. L’essartage favorise l’essor de l’avoine cultivée en céréale d’hiver dans certaines zones et crée des îlots de rotation triennale. Les activités artisanales, notamment liées au bois, y tiennent aussi un rôle important et la forêt permet le développement des productions de céramiques, tout en restant une réserve pour l’alimentation des hommes et des animaux. Christine Rendu (« Une archéologie de l’estivage dans les Pyrénées de l’Est », p. 181-192) présente une partie des résultats de sa fouille dans les montagnes d’Enveig et propose une archéologie de l’estivage. La publication de sa thèse permet désormais d’en prendre plus largement connaissance (La Montagne d’Enveig. Une estive pyrénéenne dans la longue durée, Canet, 2003). Sur 120 sites pastoraux repérés, 14 ont pu être fouillés, ce qui permet d’aborder une évolution du Néolithique à nos jours. On y voit par exemple le passage d’un élevage ovin laitier, que manifestent les couloirs de traite, à un élevage orienté vers la laine et la viande vers 1700 ; enfin, le xixe siècle voit s’installer un élevage bovin non laitier.

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La dernière partie sur les moulins, notamment provençaux, est celle où la cohérence du discours paraît la plus forte (voir aussi les articles d’Alfio Cortonesi et d’André Bazzana). Elle permet de juger de la multiplicité des techniques et de leur superposition au gré des innovations. Aux moulins manuels s’ajoutent les moulins à eau dont le développement commence dès l’époque romaine ; plus tard, apparaissent les moulins à vent. En outre le moulin joue des rôles variés qui dépassent largement le cadre de la chaîne alimentaire. La question de l’éventuelle rareté des moulins qui créerait un goulet d’étranglement dans les chaînes de transformation est aussi évoquée. Cette partie commence avec une contribution de Bernard Romagnan (« La gestion de la mouture du blé dans une communauté de la Provence orientale à l’époque moderne : Saint-Tropez (fin xve-début xixe siècle) », p. 197-208) qui montre un cas où le déficit se transforme en source de dynamisme. La petite ville de Saint-Tropez ne se suffit pas en céréales et doit importer ; en outre, si les moulins à eau et à vent du seigneur sont complémentaires, ils ne suffisent pas aux besoins et cela a poussé la bourgeoisie tropézienne à acquérir des moulins sur le territoire d’autres communautés. Christophe Aquadro (« Les moulins de la vallée du Gapeau », p. 209-223) étudie ensuite le cas d’un petit fleuve du Var dont les eaux ont été utilisées par de nombreux moulins. Cet article rappelle la grande variété des fonctions qu’ont les moulins : à farine et à huile naturellement, mais aussi moulins à papier ou à tan indispensables dans l’artisanat du cuir. Carine Sevestre (« Moulins hydrauliques en milieu montagnard, fonctions et évolution : le vallon de Laverq (Alpes de Haute-Provence) de 1702 à nos jours », p. 225-245) conduit le lecteur dans une vallée de l’Ubaye, où l’on retrouve des moulins à eau pour les grains et l’huile. Les scieries y apparaissent à la fin du xviiie siècle et les moulins à chaux plus tardivement encore. Cet article prête une attention particulière aux aspects techniques et au lien entre l’histoire des moulins et la démographie locale. Jacques Vignet-Zunz (« Roues, bielles, pistons dans le Rif occidental (Maroc) », p. 247-262) s’intéresse aux techniques et à leurs variantes locales dans une région qui a développé de fortes particularités. La mouture manuelle et féminine reste importante, malgré le développement du moulin à eau dans les zones montagneuses. Sandra Poezevara (« Restauration récente d’un moulin : l’exemple de Rustrel (Vaucluse) », p. 263-276) présente enfin le projet de mise en valeur par une commune d’un moulin du milieu du xviiie siècle et qui avait cessé de fonctionner depuis le début du xxe siècle :’un moulin à huile privé qui avait conservé une bonne partie de son équipement ; le pressoir était à vis directe, encastré dans le mur.

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Christophe Chandezon

Mathieu Arnoux, Gérard Béaur et Anne Varet-Vitu (dir.), Exploiter la Terre. Les Contrats agraires de l’Antiquité à nos jours. Actes du colloque international tenu à Caen du 10 au 13 septembre 1997, Caen, Association d’Histoire des Sociétés Rurales, « Bibliothèque d’Histoire rurale, 7 », 2003, 591 p., 45 ?

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Essentiels pour qui veut étudier et pénétrer les sociétés rurales, les contrats d’exploitation du sol ont fait l’objet, il y a sept ans déjà, d’un colloque international qui rassembla, à Caen, des historiens qui se proposent d’analyser sur la longue durée et dans un espace très large Les Contrats agraires de l’Antiquité à nos jours. Réunies désormais dans un volume très consistant, la trentaine de communications, qui traite de territoires et de périodes diverses – de la location des terres publiques sous la République romaine (iie siècle avant notre ère) au Vietnam de la domination coloniale française –, entend saisir l’évolution des rapports entre bailleur et preneur, des modes d’organisation du travail, de la gestion de l’espace, voire des techniques de production, inclus explicitement ou implicitement dans les baux ruraux. De fait, les contrats de fermage et de métayage renvoient aux grands thèmes de l’histoire des campagnes. Maurice Aymard le rappelle dans la conclusion : partage des revenus de la terre, transmission des exploitations, droits sur la terre, production agricole, circulation des richesses, etc. De ce volume d’une grande richesse, qui deviendra une référence, on se limitera ici à quelques aperçus, inévitablement subjectifs.

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Deux contributions signalent bien deux grandes voies d’études auxquelles conduisent les contrats : les relations sociales et l’évolution de l’agriculture. Pour Serge Dontenwill, comme pour bien d’autres historiens, les baux sont effectivement un observatoire privilégié pour décrire – entre autres – la nature des rapports sociaux dans les campagnes d’Ancien Régime et leur évolution. À partir d’un échantillon de baux du Roannais-Brionnais, au sud de la Bourgogne, il distingue deux grandes réalités du monde rural : l’endettement et les relations de dépendance qui se tissent autour de ces contrats, notamment de vigneronnage et grangeage. Nombreuses sont les reconnaissances de dettes contenues dans le texte au profit du bailleur possesseur. La lourdeur des créances contraint parfois le locataire, fournisseur de travail, à se priver d’une partie ou de tous ses biens. Au loyer de l’exploitation s’ajoutent le paiement des charges (prélèvements seigneuriaux et royaux), les prélèvements supplémentaires (les droits de « pidance et lettage »), les frais de culture et les corvées. Autant de charges qui mettent le preneur dans une situation de dépendance vis-à-vis du propriétaire et faussent le partage à mi-fruits prévu dans les clauses. En Angleterre, l’examen de l’évolution des clauses (covenants ) de baux à ferme ou indentures dans le Norfolk occidental entre le xve et le xixe siècle par Jacques Beauroy, laisse transparaître le mouvement de modernisation des exploitations. Dès le xvie siècle, les covenants mentionnent la création et l’entretien des haies, puis petit à petit, de nouveaux types d’assolements sont décrits et recommandés, témoignant de la diffusion des légumineuses et des raves fourragères aux alentours des années 1700. Suivent à la fin du xviiie siècle, des cycles quadriennal et sexennal, où alternent céréales et fourrages.

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Une fois dépassé le caractère immuable de la forme même du contrat depuis des millénaires, l’ensemble des auteurs s’est également attaché à présenter les spécificités locales et la souplesse des clauses des baux. En effet, le lien contractuel semble se modifier en fonction des mutations socio-économiques et réagit aux changements éventuels des usages. Miroirs des réalités rurales de leur temps, les contrats d’amodiation reflètent ainsi la formidable adaptation des hommes de la terre aux différentes exigences quotidiennes. Maria Malatesta le montre de manière éclairante à propos des fermiers de la Lombardie des xixe et xxe siècles. La crise agraire de la fin du xixe siècle presse les propriétaires et fermiers de la riche plaine lombarde à réviser leurs rapports contractuels pluriséculaires (domination seigneuriale qui passe par le droit de se rembourser sur le cheptel et autres productions en cas de dommage ou la possibilité d’introduire des innovations sans l’accord préalable du fermier), désormais jugés incapables de suivre le développement de l’entreprise agricole. Bref, un cadre rigide dont les fermiers lombards souhaitent se sortir dès 1883, en se regroupant sous la coupe d’associations autonomes ou syndicats sur le modèle anglais qui leur permettent de faire pression sur les propriétaires et de réformer le contrat de fermage : possibilité d’abaissement du prix des fermages en cas de crises économiques ou sociales et allongement de la durée des baux.

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Les propriétaires réussissent toutefois à contourner certaines de ces conditions ou à réaffirmer plus tard leur domination seigneuriale en mettant par exemple le paiement des taxes communales et provinciales à la charge du fermier. Il faut attendre la loi de 1939 et la réforme du Code civil de 1942 pour deviner une réelle réduction des droits accordés au propriétaire, sans pour autant léser ce dernier complètement. Pendant la première moitié du iie siècle avant notre ère, les bouleversements de la société rurale romaine – mise en place d’une gestion plus productive des domaines, entrée massive des esclaves dans l’agriculture, abondance d’hommes, puis raréfaction de la main-d’œuvre – ont provoqué aussi de nouveaux types de contrats d’exploitation du sol. Une telle situation se remarque à travers la figure énigmatique du « Politor » de Caton que nous décrit Arnaldo Marcone. De la même manière, les événements de la Révolution française ont obligé les bailleurs à revoir les formes contractuelles des baux. Le métayage recule nettement au profit du fermage. Celui-ci est étendu dans le temps et plus particulièrement dans l’Ouest : Bas et Haut-Maine et Gâtine poitevine. Un mouvement entamé dès le xviiie siècle, d’après Jean-Louis Ormières, qui s’accélère et atteint son apogée sous la Révolution et jusqu’à la Restauration. Les raisons d’un tel reflux du métayage s’expliqueraient du fait de l’absence des bailleurs nobles émigrés. En effet, comme le rappelle l’auteur, ce mode d’amodiation requiert généralement – au contraire du fermage – la présence proche du propriétaire.

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Les Médicis, de 1469 à 1737, modifient quant à eux progressivement leur système de location suivant l’expansion spatiale et la diversification des modes de cultures de leurs domaines des régions de la Maremme, de Florence et de Pise. Ainsi dans la Maremme, majoritairement ensemencée en blé, le métayage s’estompe au profit du fermage en argent ou en blé – appelé ici « terrage », et variable selon la fertilité du terrain – à partir du règne de Laurent le Magnifique et jusqu’au xviie siècle. Lors des décennies suivantes, le contrat de terrage est de moins en moins usité. Peut-on y voir selon Anna Maria Pult Quaglia, une baisse de la rémunération du blé, mais aussi la possibilité offerte en Toscane de développer une plus grande activité céréalière ? Du côté du territoire pisan, la culture mixte (céréales, vigne et oliviers) se diffuse en majorité grâce au métayage. Néanmoins, les conditions sociales de cette région font que le métayage n’est pas aussi répandu qu’en Toscane au xviiie siècle.

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Les contrats agraires subissent donc l’influence de la conjoncture socio-économique, politique qu’ils traversent mais aussi culturelle et intellectuelle, à l’instar des baux de Vénétie des xvie et xviie siècles. Danilo Gasparini a tenté de mesurer l’impact des idées agronomiques à travers des centaines de contrats conclus dans les campagnes vénètes. L’auteur se demande si on retrouve une mise en pratique des théories d’auteurs comme Camillo Tarello, Africo Clementi, Charles Estienne et Olivier de Serres ou bien si le paysan de Vénétie refuse toutes innovations venues d’en haut. Le cliché convenu d’un monde rural réfractaire et hermétique au progrès se fissure lorsque Danilo Gasparini décèle plusieurs traces de changement dans les baux à partir du second xvie siècle. Bon nombre de recommandations énoncées dans les différents ouvrages agronomiques se repèrent dans les contrats, à l’image du passage du latin à la langue vernaculaire, de manière à ce qu’il y ait une compréhension totale entre les deux parties. Il semble également que les contrats deviennent une sorte de procès verbal d’une discussion entre colon et propriétaire. Ils stipulent aussi la surveillance du propriétaire sur ses terres, comme le préconisent les agronomes.

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Enrichie d’un corpus d’une cinquantaine de sources, jointes en annexe, la septième livraison de la « Bibliothèque d’Histoire Rurale » nous invite donc à opérer de fructueuses comparaisons entre les différentes régions du monde et de l’Europe. Mais aussi à remettre parfois en cause ou pondérer certaines idées reçues et claudicantes, à l’image de la communication d’Annie Antoine sur la légende noire du métayage dans l’Ouest de la France. La physiocratie a asséné ses jugements négatifs sur le bail à moitié fruits. Il symboliserait un frein à la modernisation des techniques de culture (le métayer ayant peu de marge de manœuvre), il encouragerait peu à intensifier la productivité puisque le métayer n’engrange qu’une portion du surplus négociable et la production serait alors essentiellement destinée à l’autoconsommation. Cependant, Annie Antoine met en exergue des indicateurs concordants qui mènent à penser que le métayage est loin d’être un carcan qui entraverait toute innovation et assujettirait inéluctablement le métayer à son seigneur-propriétaire. En observant plusieurs métairies du Bas-Maine et de l’Aunis, elle s’aperçoit que l’exploitant conserve une grande part de liberté, et rien ne laisse présumer qu’il soit contrarié dans ses tentatives d’amélioration de la production. Bien au contraire, le propriétaire est même conduit à financer de nouveaux équipements tels que les charrues brabant, de nouvelles races bovines, à l’image de la Durham ou d’amendements nouveaux comme la chaux au xixe siècle.

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Autant de débats, de recherches et de pistes de réflexions prospectives qui ne demandent qu’à être poursuivis et complétés – épaulés en cela par deux disciplines : le droit et l’économie –, mais dont la présente entreprise collective nous offre déjà une base de travail solide et utile.

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Fulgence Delleaux

Philippe Madeline et Jean-Marc Moriceau (dir.), Les Femmes dans les sociétés rurales, Caen, Presses universitaires de Caen, « Cahiers de la Maison de la recherche en sciences humaines, xxxix », Enquêtes Rurales, 10, 2004, 184 p., 20 ?

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Ce dernier numéro d’Enquêtes Rurales est consacré à l’histoire des femmes du monde rural de l’Antiquité à nos jours. Il regroupe les contributions de neuf chercheurs (historiens, géographes, sociologue) issues du séminaire organisé en 2002-2003 par le Pôle rural de la Maison de la Recherche en Sciences Humaines de Caen. À la lumière de sources rarement exploitées et réinterprétées, les auteurs précisent le rôle spécifique de la femme à la campagne. Ce recueil a pour objectif de mettre en avant les travaux récents conduits sur ces femmes, dont l’histoire est restée depuis longtemps dans l’ombre. Son but est donc d’offrir une nouvelle clef de lecture pour appréhender et comprendre l’évolution des sociétés rurales.

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En croisant sources juridiques et sources épigraphiques, Claude Briand-Ponsard, dans la première contribution, s’interroge sur l’accès de la femme à la propriété à l’époque romaine. Les œuvres littéraires et la documentation, lacunaire sur ce point, sont le reflet de la condition de la femme dans la société romaine de la fin de la République : considérée comme immature et frivole, inférieure à l’homme sur le plan juridique, la femme n’accède à la propriété que dans de très rares occasions et essentiellement lorsqu’elle appartient aux couches élevées de la société. La femme romaine reste donc soumise théoriquement à la tutelle de l’homme et maintenue à l’écart des fonctions civiques et politiques. Mais tout l’intérêt des recherches de Claude Briand-Ponsard est de dépasser cette image pour approcher le vécu de la femme romaine. Son rôle demeure essentiel dans le maintien des patrimoines, en particulier en période de troubles, mais également dans la production des briques utilisées pour la construction de Rome. Si les femmes ne possèdent qu’à peine 18 % des terres, elles font néanmoins preuve d’un réel dynamisme dans la société romaine que nous révèle en particulier l’exploitation de la table Veleia.

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Saisir le quotidien de la paysanne au Moyen Âge, tel est l’objectif de Perrine Mane à travers l’iconographie, beaucoup plus révélatrice que les textes médiévaux qui ignorent le plus souvent le travail féminin. Pourtant la paysanne est loin d’être désœuvrée. Si certains travaux sont réservés aux hommes à cause de leur pénibilité (foulage, battage au fléau) ou de leur valeur symbolique (semailles, labours, taille de la vigne), de nombreuses tâches sont de la responsabilité de la femme : traite, barattage, préparation des fromages. Ce sont également les femmes qui, en plus des tâches domestiques qui leur incombent, sont chargées du soin des animaux de la ferme et de la plupart des activités textiles, le filage étant l’activité emblématique de la paysanne dans l’iconographie médiévale. Perrine Mane enrichit donc notre connaissance de la société médiévale en offrant une approche originale de la réalité du travail féminin.

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Complétant cette image de la vie de la paysanne au Moyen Âge, la contribution de Florent Hautefeuille s’interroge sur l’évolution du statut juridique des femmes dans les campagnes du Quercy. S’appuyant sur le registre de l’inquisition de 1241 et les trois chartriers seigneuriaux de la région, il met en avant l’autonomie juridique des femmes qui existe au xiiie siècle et que reflète leur présence accrue dans les contrats agraires. Cette situation doit être mise en rapport avec la questalité. Apte à posséder des terres au même titre que l’homme, la femme a certainement joué un rôle plus important dans la société de questaux que dans la société des libres, du moins en ce qui concerne la transmission du patrimoine. La multiplication des actes d’affranchissement et la fin de la questalité pourraient expliquer l’effacement progressif des femmes dans les actes du xive et du xve siècles. Malgré la richesse des sources utilisées, Florent Hautefeuille reste prudent sur les conséquences à tirer de cette évolution sur l’intimité des foyers.

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La contribution de Pascal Rambeaud mérite une attention particulière puisqu’elle aborde la question difficile de la femme dans le cercle privé. Les lettres de rémission utilisées ici sont une source privilégiée pour étudier la violence des rapports entre hommes et femmes dans l’Aunis du xvie siècle. La violence féminine est rare : il existe quelques exemples de violence collective en Aunis notamment au cours des guerres de Religion, où la défense des cités nécessitait la présence des femmes. Mais en règle générale, les suppliants sont des hommes qui font preuve de violence envers des femmes qui ne peuvent se défendre. Cette violence reflète les valeurs d’une société dans laquelle l’homme doit maintenir la femme sous sa tutelle. La violence se trouve parfois légitimée vis-à-vis des femmes irrespectueuses ou soupçonnées d’infidélité ; l’homme se présente alors comme le garant des fondements sociaux face aux tentatives vaines d’émancipation des femmes.

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Cette émancipation de la femme dans la société rurale est tardive et reste difficile à saisir même pour la période contemporaine. Le travail d’Éliane Gubin précise quelques aspects de ce mouvement d’émancipation en mettant en évidence les changements qui ont touché les campagnes belges au tournant du xxe siècle. Malgré un encadrement idéologique soutenu, qui visait à fixer la femme à la campagne, celle-ci a fortement contribué à ouvrir la société rurale. La femme fut donc à la fois garante des valeurs et des idées traditionnelles et messagères du progrès que les cercles et l’enseignement ménager agricole les poussaient à diffuser. Le rôle qui leur est confié est donc paradoxal mais essentiel pour comprendre l’évolution des campagnes jusqu’à aujourd’hui.

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Laurent Rieutort apporte un complément d’information sur l’importance des femmes dans l’agriculture en particulier dans l’agriculture des montagnes auvergnates à la fin du xxe siècle. Au-delà de statistiques silencieuses sur le rôle des femmes (elles dirigent seulement 4,3 % des exploitations), les femmes jouent un rôle essentiel dans l’animation de l’espace rural et le développement de la pluriactivité. La féminisation de l’agriculture s’accentue en parallèle du rajeunissement du métier et de l’agrandissement des exploitations. Laurent Rieutort insiste sur l’accroissement du nombre de femmes à la tête des exploitations et sur leur rôle dans la transformation des mentalités paysannes.

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Les femmes participent largement à modifier l’image du métier d’agriculteur. Quelle est leur place dans la transmission du patrimoine ? C’est en ces termes que s’interroge Dominique Jacques-Jouvenot. Un des intérêts de cette analyse sociologique est de prendre le contre-pied d’une idée répandue : la mort de l’exploitation de type familial et la fin du lien famille-travail. Une large enquête menée en Franche-Comté permet de montrer que l’organisation de la famille est encore soumise à une logique de transmission des exploitations dans laquelle le rôle de la femme (mère, épouse, fille, aussi bien que belle-fille) ne doit pas être ignoré.

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En conclusion et en ouverture de ces contributions, l’article de Martine Cocaud propose un bilan bibliographique et historiographique concernant les femmes dans les sociétés rurales, qui met en évidence les apports des différentes sciences sociales. Loin d’être absentes, les femmes ont néanmoins peu fait l’objet d’étude spécifique de la part des historiens. Il faut donc se tourner vers l’ethnologie des années 1960 pour voir émerger une histoire de la femme à l’intérieur des recherches concernant la famille et le mariage. La sociologie contribue par la suite à faire connaître la place des femmes dans l’économie mais aussi dans l’organisation villageoise et domestique. Les recherches historiques sont tardives et dispersées ; une relecture « genrée » des études souvent thématiques s’avère donc nécessaire. Cependant, l’histoire des femmes dans la société rurale s’enrichit depuis ces dernières années de travaux qui utilisent de nouvelles sources et de nouveaux supports (l’enquête orale, les films). L’exemple donné par Jean-Paul Bourdon en est révélateur. La peinture peut être représentative des valeurs et aspirations de la société et des regards qui sont portés sur la paysanne. Ainsi, les représentations de la laitière normande par Jean-François Millet et Arthur Le Duc dans la seconde moitié du xixe siècle répondent à la demande d’un marché : le premier à celui de la bourgeoisie citadine, le second à celui des notables provinciaux, favorables au maintien de la petite paysannerie dont la laitière évoque le caractère immuable.

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La richesse de ce numéro d’Enquêtes Rurale s est incontestable tant par l’originalité des travaux, l’abondance des illustrations (l’iconographie médiévale en particulier) que par les bibliographies thématiques que propose chaque auteur. L’ouvrage est à la fois une référence méthodologique pour l’étude des femmes dans les sociétés rurales et un bilan des derniers travaux dans lesquels se croisent des sources indispensables et pourtant peu exploitées. Il faut enfin noter que ce numéro inaugure la diffusion de la revue par la sodis dans toutes les bonnes librairies.

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Marysa Quaglia

Jean-Paul Hervieu, Gilles Désiré dit Gosset et Éric Barré (éd.), Les Paysages ruraux en Normandie. Actes du 37e congrès des Sociétés historiques et archéologiques de Normandie (Pont-Audemer, 17-20 octobre 2002), Caen, Annales de Normandie, « Annales de Normandie, Congrès des Sociétés historiques et archéologiques de Normandie, 8 », 2003, vol. 8, 455 p., 35 ?

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La publication des actes du 37e congrès organisé par la Fédération des Sociétés historiques et archéologiques de Normandie rassemble plus de trente contributions émanant de diverses disciplines (archéologie, histoire, géographie, ethnologie, etc.) réunies autour des paysages ruraux en Normandie de l’Antiquité au xxe siècle. Ces contributions présentent un double intérêt : le croisement des analyses à partir de dimensions spatiales et temporelles variées d’une part, l’approche interdisciplinaire, le croisement de différents types de sources et la confrontation de différentes méthodes de l’autre, permettent une meilleure appréhension et compréhension des paysages ruraux normands. De la commune à la province, de la parcelle aux unités paysagères, des époques anciennes aux constructions contemporaines, l’ouvrage apporte de nouveaux éclairages sur la genèse et l’évolution des paysages.

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La première partie du volume est consacrée aux sources et méthodes d’approche du paysage rural. Des sources écrites telles les notes, les lettres et l’Itinary de Charles de Gerville qui décrit les paysages de la Manche au début du xixe siècle ; des sources figurées comme les plans de Pierre Gervaise, arpenteur des Eaux et Forêts du Roi, réalisés dans la plaine de Caen au milieu du xviiie siècle. Avec les « archives naturelles », les recherches géomorphologiques, paléobiologiques et sédimentologiques engagées à La Hague du Néolithique au xe siècle, montrent l’intérêt des méthodes qui sollicitent les techniques informatiques. Dans la même veine, les travaux menés par le Département d’étude des paysages océaniques recourent aux systèmes d’information géographique pour restituer, sur la longue durée, la genèse et l’évolution des paysages de la Hague en mobilisant l’analyse du parcellaire, la microtoponymie, l’archéologie, la prospection au sol et aérienne. Cette dernière est aussi sollicitée pour identifier et comprendre les structures et l’occupation du sol de quatre communes du canton de Beaumont-le-Roger. Enfin, des sources statistiques sont utilisées par les services du ministère de l’Agriculture pour identifier les évolutions paysagères depuis les années 1960. Ainsi, à la manière de Charles de Gerville qui se montrait à la fois archéologue, géologue et botaniste, ce colloque a rassemblé des compétences et des sources variées pour traiter un même objet de recherche.

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Cette première partie est complétée par des contributions sur les paysages à travers les arts et la littérature. Ces apports subjectifs, très souvent éloignés de la réalité géographique et historique, offrent des sources qui ne doivent pas êtres négligées car elles nous renseignent sur le registre du sensible. Comment décrire la lande sans faire référence à l’atmosphère décrite par Barbey d’Aurevilly : « une lande séduisante et inquiétante, bénéfique et maléfique » ? Comment ignorer les peintres impressionnistes comme Boudin et Monet dans l’approche des paysages côtiers et fluviaux de la Normandie ? Ces approches littéraires et picturales des paysages originaux de la Normandie nous invitent à une mise en perspective.

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De celle-ci, on retiendra leur ancienneté à travers les exemples des jardins et vergers du haut Moyen Âge dans la Normandie orientale (viiie-xe siècle), les parcs à gibier du Moyen Âge, la présence de l’arbre dans les bois et dans un bocage en construction à Camembert à l’époque moderne, les défrichements aux xie-xiie siècles dans les forêts de Conches et Breteuil, la maîtrise des eaux dans les marais de la Dives à la fin du xiiie siècle. Des exemples qui attestent de l’intervention multiséculaire de l’homme sur l’environnement et dans la construction des paysages ruraux. Parmi ces constructions, le bocage, caractérisé par ses herbages clos de haies, ses chemins creux et ses talus, constitue un élément remarquable des paysages de la Normandie.

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Plusieurs contributions ont abordé les transformations de ces paysages. Signalons les mutations liées à l’extension et la mise en valeur de nouvelles terres agricoles, en particulier au xixe siècle avec l’aliénation des forêts domaniales, les défrichements, les conquêtes sur l’estran dans les régions maritimes. Mais ce sont surtout les transformations économiques de l’époque contemporaine qui retiennent l’attention avec des exemples variés comme l’implantation d’usines le long des cours d’eau dans les vallées de l’Eure et la modernisation des fermes avec l’implantation de bâtiments d’exploitation aux formes et aux volumes en rupture avec les éléments de l’architecture traditionnelle. À ce titre, les paysages du Pays d’Auge, figures ô combien emblématiques de la Normandie, changent avec la mise en application du programme de maîtrise des pollutions d’origine agricole. Dans le bocage du Mesnil-au-Val, cher à Gilles de Gouberville, ce sont les terres agricoles qui sont grignotées par la péri-urbanisation qui résulte de l’installation de populations travaillant dans les pôles d’emplois voisins de Cherbourg et de La Hague. Ces mobilités entraînent elles-mêmes des transformations linéaires avec les nouvelles infrastructures de communication toujours plus consommatrices d’espaces, comme l’illustrent la route départementale 181 reliant Pacy-sur-Eure à Gisors et la construction de l’autoroute A 14.

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Ces mutations ne sont pas l’apanage de la période contemporaine, comme en témoigne, à l’époque moderne, le passage d’un paysage de champs ouverts et d’habitat groupé à celui de clos-masures (Avremesnil, dans le Pays de Caux). Mais, c’est incontestablement la rapidité des transformations qui est frappante. Une brutalité qui s’accorde mal avec la construction patrimoniale. Pourtant, elle n’est que le résultat des transformations économiques et sociales de l’agriculture. Ainsi, comme l’explique Pierre Brunet, la fin de l’utilisation du bois pour le chauffage, le remplacement des chevaux par les tracteurs, la généralisation de la stabulation libre, la diminution de la consommation de cidre, la nécessité de construire des bâtiments d’élevage et des hangars pour répondre aux exigences de l’agriculture sont autant d’exemples significatifs de la perte des fonctions traditionnelles des paysages. Alors comment conserver les attributs des paysages traditionnels afin de répondre aux aspirations contemplatives de la société tout en assurant le développement social et économique des espaces ruraux ?

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Plusieurs exemples apportent des éléments de réponse. C’est le cas du projet de rétablissement du caractère maritime de la baie du Mont-Saint-Michel ou des nouvelles formes de valorisation du marais Vernier. Au-delà des paysages remarquables, les mares du Pays d’Auge, hier destinées à l’usage domestique et agricole, retrouvent aujourd’hui une nouvelle vocation, celle d’arrêter les crues. Certains bâtiments industriels des vallées de l’Eure, réhabilités, sont transformés en résidences secondaires, en logements, en musées. Au Mesnil-au-Val, la péri-urbanisation ne détruit pas le paysage bocager qui subsiste grâce à l’entretien des haies. Dans le pays de Caux, où la grande exploitation s’oriente vers des productions végétales moins exigeantes en bâtiments, le clos-masure résiste. Attribuer aux paysages de nouvelles fonctions, tout en prenant en compte les éléments existants et ceux du passé, semble être un enjeu majeur pour demain.

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Au terme de ce colloque, Pierre Brunet regrette que certains thèmes n’aient pas été ou peu abordés : les effets des catastrophes naturelles sur les paysages, l’apport des œuvres littéraires et picturales, les techniques d’analyse à des échelles différentes. Cependant, des apports nouveaux sur les paysages du pays de Caux et du Roumois ont posé des jalons pour des recherches futures. Pour sa part, Jean-Marc Moriceau souligne l’importance et l’intérêt de la diversité des approches du paysage. Une diversité, qui peut sembler une source d’hétérogénéité et d’inégalité, mais qui permet un autre regard sur l’avenir des paysages ruraux. En effet, les paysages sont le reflet des mutations des sociétés contemporaines, dont le devenir ne dépend plus seulement de l’agriculture mais de tous les acteurs du développement économique et probablement de l’action politique.

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Mireille Thibault

Archéologie Médiévale, Paris, cnrs, 2003, t. 33, 367 p., ill., 39 ?

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La trente-troisième livraison de la célèbre revue française d’archéologie médiévale s’ouvre sur la chronique nécrologique dédiée par Joseph Decaëns à la mémoire de John Hurst, décédé tragiquement le 29 avril 2003 des suites d’une agression qui conclut brutalement l’exceptionnel parcours de l’un des pères fondateurs de l’archéologie rurale britannique, grand spécialiste de l’étude des villages désertés dont le fleuron est le célèbre site de Wharram Percy, tandis que ses travaux de prospection ont éclairé d’un jour nouveau quelque trois mille sites enfouis sous les cultures et enclosures de la blanche Albion.

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Le corps de l’ouvrage se compose de sept articles mêlant les approches archéologiques, anthropologiques, environnementales, archéométriques et historiques. Une large place est laissée à l’archéologie préventive à travers quatre contributions émanant de membres de l’inrap, consacrées à l’habitat rural du haut Moyen Âge jusqu’au xiie siècle, avec une incursion dans les rites funéraires. Ce sommaire s’enrichit de deux articles consacrés à l’archéologie des techniques, à travers les productions potières du Haut-Maine au bas Moyen Âge ou les analyses anthracologiques menées sur un site métallurgique carolingien des Deux-Sèvres. Un troisième chapitre consacré à l’habitat médiéval fortifié est nourri par une étude de l’habitat aristocratique genevois du xiie au xvie siècle, suivie d’une belle contribution axée sur la mise en défense des villages audois dépendant de l’abbaye de Lagrasse, dans la seconde moitié du xive siècle.

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En introduction de ce sommaire bien rempli, Laure Pecqueur s’est intéressée aux inhumations déposées au sein des habitats ruraux du haut Moyen Âge en Île-de-France, en apportant quelques nuances au dogme du regroupement des sépultures dans le cimetière paroissial à partir du viie siècle. L’auteur présente plusieurs contre-exemples récents, surtout issus d’opérations d’archéologie préventive, qui révèlent une diversité certaine dans les pratiques funéraires. L’originalité de ce travail réside dans l’association étroite entre l’approche archéologique de l’habitat, l’anthropologie de terrain et l’interprétation des gestes funéraires. On retiendra de la conclusion prudente de Laure Pecqueur que le critère de non-conformité habituellement évoqué n’est pas valable pour expliquer la présence de ces défunts encombrants parmi les vivants. Rejetant les causes habituellement invoquées de l’exclusion ou de la rigidité de la stratification sociale, l’auteur récuse l’image d’une structure paroissiale uniformément développée avant l’an Mil dans les campagnes de France et suggère la pérennité des pratiques gallo-romaines, qui aurait présidé à des choix personnels dans le lieu d’inhumation, dans un cadre en définitive beaucoup plus souple que ce qui est généralement envisagé. L’archéologie funéraire mérovingienne est encore à l’honneur dans l’article proposé par Grégoire Ayala, Frédérique Blaizot, Alban Horry et Thierry Argant, dont l’objet se rapporte toutefois à l’espace urbain. Nonobstant une ébauche d’approche paléo-environnementale, dont les auteurs s’affranchissent rapidement, les principaux résultats exposés alimentent la connaissance topographique de la cité des Gaules au milieu du viie siècle, vaste sujet qui par ailleurs est bien loin d’être épuisé comme le confirme la récapitulation des ensembles domestiques et funéraires du haut Moyen Âge lyonnais. Traçant l’évolution synoptique des principaux sites répertoriés depuis la fondation du groupe cathédral jusqu’aux nombreuses églises disséminées dans le tissu de la ville actuelle, les auteurs mettent notamment l’accent sur l’identité rurale encore forte et le caractère clairsemé de l’habitat comme des lieux de sépulture des vie-viiie siècles, alors que l’espace urbain voit fleurir au temps de Grégoire de Tours les basiliques funéraires et le groupe épiscopal du Primat des Gaules.

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La contribution de Florence David et Alain Valais présente quant à elle un nouvel habitat rural aux Cinq-Chemins, à Bauné (Maine-et-Loire), occupé du viie au xiie siècle, dont l’analyse s’enrichit d’une étude archéozoologique réalisée par Jean-Hervé Yvinec, focalisée sur une série de bovins enfouis en connexion dans des fosses à usage de silo, à partir de laquelle est discutée la thèse d’une ou plusieurs épizooties. Du viie au ixe siècle le site abrite au moins une unité agricole desservie par un chemin, associant un bâtiment d’habitation, des édifices annexes et des silos en batterie. Trois sépultures isolées au sein de l’habitat apportent en outre une nouvelle illustration à la thèse de Laure Pecqueur. On pourra s’étonner de la quasi-absence de référence aux nombreux sites des Pays de la Loire, et ce bien qu’Alain Valais en poursuive activement l’étude depuis plusieurs années. Il reste à fournir un travail de synthèse relatif à la dynamique de ces occupations dispersées pour lesquelles les comparaisons abondent dans l’Ouest français pour le haut Moyen Âge, d’autant plus difficile que les opérations préventives souffrent du défaut récurrent d’emprises limitées, étroitement liées aux surfaces d’aménagement, et que les sources écrites font le plus souvent défaut avant le xie siècle.

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L’archéologie des techniques est illustrée par les deux articles de Florian Téreygeol et Claude Dubois qui ont mis l’accent sur l’intérêt des analyses anthracologiques pour l’étude des installations métallurgiques du haut Moyen Âge, à travers l’exemple des mines d’argent carolingiennes de Melle (Deux-Sèvres). Ces études, couplées à des analyses paléobotaniques retraçant l’évolution de l’environnement végétal de la mine, nous renseignent non seulement sur la chronologie fine, par le biais du recours aux datations 14C, mais aussi sur les modalités d’acquisition et d’exploitation du combustible au cours de la période d’activité du contexte métallurgique, données qui s’inscrivent dans une approche environnementale du site étroitement associée à son étude technologique. Dans ce même chapitre se place la contribution de Catherine Thooris, Patrick Birée, Guy Leclerc et Yves Nevoux, dédiée au groupe de productions potières dites à « œil de perdrix » qui caractérise les confins de la Normandie, de la Bretagne, de la Mayenne et de la Sarthe au bas Moyen Âge. Cet article apporte des éléments d’actualité qui renouent avec une publication antérieure parue dans la même revue en 1984.

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L’étude des fortifications médiévales compose le troisième chapitre de cette édition. Élisabeth Chalmin-Sirot s’est penchée sur les lieux de résidence de la petite aristocratie en territoire genevois du xiie au xvie siècle. Sa contribution, en forme de catalogue de sites selon l’ordre chronologique, décrit un ensemble de 250 maisons médiévales et s’attache à mettre en lumière le faciès régional, à travers ses archétypes que sont la tour-résidence et la maison à plusieurs corps de logis. Le recours conjoint aux sources écrites et à l’archéologie débouche sur une lecture à la fois fonctionnelle et morphologique de l’habitat, considéré dans son environnement paysager, social ou juridique. Le soin porté à cette évocation, émaillée d’une iconographie soignée, se retrouve dans l’article de Frédéric Loppe sur les possessions de l’abbaye de Lagrasse (Aude) dans la seconde moitié du xive siècle, très belle évocation qui se place dans le sillage d’un travail universitaire dont le tissu mêle étroitement sources archéologiques, iconographiques et textuelles, au fil d’une lecture captivante bâtie autour d’un choix thématique particulièrement adapté à l’étude morphologique de ces forts villageois de l’Aude, ceinturés de pierre sèche pour se prémunir des bandes de routiers et autres écorcheurs qui infestent le pays au bas Moyen Âge. Option appréciable, les principales sources écrites, glanées au fonds de l’abbaye de Lagrasse, sont reproduites en annexe ; signalons une transcription inédite de l’auteur relative à la mise en défense du village de Montlaur.

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La revue s’achève sur la précieuse Chronique des fouilles médiévales en France pour l’année 2002, suivie du Bulletin critique consacré à sept ouvrages récents, analysés sans complaisance, complété par le catalogue des livres reçus. En somme, cette nouvelle édition d’Archéologie Médiévale aborde résolument l’actualité de la recherche en ouvrant ses pages aux différents acteurs de l’archéologie d’aujourd’hui et confirme sa position de référence dans laquelle tout amateur, étudiant ou chercheur concerné par l’histoire des sociétés rurales, fera une ample moisson de faits, de textes, d’images et d’idées.

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Vincent Carpentier

Jean-Pierre Devroey,Économie rurale et société dans l’Europe franque (vie-ixe siècles), vol. 1 : Fondements matériels, échanges et lien social, Paris, Belin, 2004, 380 p., 19,90 ?

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Chaque année, les questions au programme du Capes et de l’Agrégation donnent lieu à de nouvelles éditions de manuels et d’ouvrages de synthèse de qualité très variable, certains ne méritant pas mieux que d’être oubliés aussi rapidement qu’ils ont été publiés. Cela n’est assurément pas le cas du livre de Jean-Pierre Devroey, au point que l’on espère que l’estampille « Capes-Agrégation » qui figure en gros sur la couverture ne le desservira pas. L’ouvrage possède d’abord d’incontestables qualités didactiques et pédagogiques : les multiples encadrés destinés à préciser des problèmes de vocabulaire, des concepts, des débats historiographiques ou à exposer de simples exemples de cas, rendront bien des services aux lecteurs, notamment aux étudiants des premiers cycles universitaires. Il en va de même des nombreux extraits de sources, des tableaux, des cartes et des figures (au total près de 70 tableaux et illustrations). Mais surtout, ce livre de Jean-Pierre Devroey dépasse largement le cadre strict de la question des concours – « Les sociétés en Europe du milieu du vie siècle à la fin du ixe siècle » – et l’on peut affirmer qu’il restera longtemps parmi les meilleurs ouvrages du genre sur la question.

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Ce livre présente en effet une belle et utile synthèse des acquis de ces trente dernières années venant ainsi combler un manque bibliographique. On appréciera notamment la volonté chez l’auteur de chercher constamment à mettre en parallèle les données issues des sources textuelles avec les apports récents de l’archéologie, qu’il s’agisse de ceux provenant de la paléoanthropologie, de la paléopathologie, de la paléodémographie, de la carpologie, de l’archéozoologie, de la numismatique, etc. Cette approche pluridisciplinaire, affirmée dès la préface, fait aussi la part belle aux travaux des économistes, des sociologues et des anthropologues comme en témoigne l’impressionnante bibliographie (29 pages) riche de près de 800 références. Ajoutons que le livre comprend un index des noms propres et surtout un index des matières très utile. On peut simplement regretter que les notes et les références aient été reportées à la fin de l’ouvrage, ce qui les rend plus difficiles d’accès qu’en bas de page.

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Affirmant dès la première phrase de sa préface que « l’étude de l’économie et celle de la société ne peuvent être séparées » (p. 5), l’auteur s’efforce de « braver les limites chronologiques et géographiques fixées par les traditions historiographiques nationales » (p. 17), estimant nécessaire de faire remonter ce haut Moyen Âge au ive siècle. Le premier volume de l’ouvrage porte sur les fondements matériels, les échanges et le lien social. Il comprend sept chapitres consacrés aux « oscillations de la nature », aux aspects démographiques, au débat sur « production et productivité » dans lequel on trouvera en particulier un exposé clair des multiples interprétations nées de la lecture du célèbre inventaire d’Annappes. Vient ensuite un long et lumineux chapitre consacré aux « valeurs de l’échange », suivi par trois autres portants sur la distribution et la circulation des richesses, l’État et les ressources royales, le dernier étant intitulé « les fortunes privées et le patrimoine des Églises ».

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S’inspirant librement d’une formule d’Anatoli Lounatcharski, l’auteur réaffirme dans ses « conclusions intermédiaires » – on attend toujours avec impatience le volume 2 et ses conclusions générales – que « l’homme doit d’abord avoir du pain pour vivre ». Il est bien sûr impossible de nier l’apport essentiel de « l’anthropologie historique » à l’histoire sociale de cette période mais cette volonté affirmée de « marier histoire économique et histoire sociale » est loin toujours d’actualité, trois quarts de siècles après la parution du premier numéro des Annales.

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On regrettera simplement que le volume 2 consacré à l’économie et aux formations sociales n’ait pas été publié en même temps que le premier. Au total, il s’agit donc d’un ouvrage d’une grande richesse notamment pour les étudiants des 1er et 2e cycles universitaires. Souhaitons qu’avec cet ouvrage les jeunes générations reprennent goût à l’histoire économique et sociale.

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Christophe Maneuvrier

Isabelle Cattedu (dir.), Les Habitats carolingiens de Montours et La Chapelle-Saint-Aubert (Ille-et-Vilaine), Paris, Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, « Documents d’archéologie française, 89 », 2001, 235 p., ill., cartes, 40 ?

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L’ouvrage dirigé par Isabelle Cattedu, responsable d’opération au sein de l’inrap, nous livre les résultats acquis à l’occasion des fouilles préventives réalisées sur le tronçon autoroutier « des estuaires » (A 84), entre Avranches et Rennes, sur les communes de Montours et de La Chapelle-Saint-Aubert, en Ille-et-Vilaine. Après une brève entrée en matière rappelant les principales orientations méthodologiques et retraçant l’historique de l’opération, le développement s’articule autour de cinq chapitres analytiques, respectivement consacrés aux sites archéologiques proprement dits, que couronnent deux chapitres de synthèse, le premier portant sur l’étude du mobilier, le second présentant un essai de synthèse générale. D’emblée se dessine le point faible de cette publication qui privilégie très largement l’exposé linéaire et technique des résultats de la fouille aux dépens de la synthèse, tant des données purement archéologiques que des sources historiques, qui, dans l’ensemble, ne sont presque jamais mises à contribution. Cette option du « tout archéologique » résulte sans doute en partie d’un choix délibéré ; il s’agit d’offrir au lecteur, dans un délai raisonnablement court, un éventail d’informations dont il n’est pas inutile de rappeler le caractère exceptionnel, tant par le volume de données enregistrées que par l’approche transversale de l’occupation rurale qu’autorise ce type d’opération, découplée en chantiers multiples sur de vastes superficies.

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Ces réserves étant posées, la présentation des données archéologiques est claire et détaillée. Le site du Teilleul inaugure le parcours auquel nous convient Isabelle Cattedu et son équipe. Ce gisement, qui concentre une majorité de vestiges, se caractérise par un habitat implanté au sein d’un parcellaire quadrillé et loti, la circulation entre les parcelles se faisant par le biais d’une série d’ouvertures dans les fossés de délimitation. De prime abord, le plan de l’habitat s’avère complexe et résulte d’un certain nombre de modifications successives dans l’agencement des parcelles, dont les archéologues se sont attachés à restituer le phasage à partir de l’analyse du système fossoyé, intégrant enquête régressive fondée sur le cadastre napoléonien, observations stratigraphiques et fourchettes de datation fournies par l’étude des ensembles céramiques. Un autre registre de transformations se rapporte aux techniques de construction des bâtiments, élevés tantôt sur sablière basse enterrée, tantôt sur solin de fondation en granit, ou bien encore sur une série de poteaux porteurs dessinant plusieurs plans à tendance rectangulaire, plus ou moins réguliers. Les installations annexes, fours, foyers, fosses, sont ensuite prises en compte pour tenter une esquisse fonctionnelle de l’établissement dont la teneur intègre les facteurs dynamiques de l’évolution du parcellaire et des fossés, la gestion des espaces, les relations chronologiques entre les témoins de fréquentation de chaque parcelle, et les signaux d’activités identifiés. Confrontés à l’indigence des restes susceptibles de révéler la ou les fonctions précises des structures de combustion, les auteurs se sont logiquement concentrés sur le matériau disponible dans les fosses, à savoir la céramique et les restes végétaux. Ces derniers nourrissent une passionnante étude carpologique conduite par Marie-Pierre Ruas et Isabelle Pradat, à l’issue de laquelle deux groupes d’activités ont été mis en évidence, l’un fondé sur des résidus de torréfaction ou de séchages éventuellement effectués à partir des fours proches, se référant au traitement des récoltes pour leur conservation et/ou leur consommation, l’autre déterminé à partir de résidus de litières après combustion, concernant l’élevage du bétail, laissé en pâture sur des prés humides.

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Le troisième chapitre est consacré à la zone humide de Louvaquint-Le Teilleul, établie au creux d’un vallon tourbeux qui opère une limite naturelle entre le site précédent et celui de Louvaquint, tous compris sur le ressort de Montours. Un gué empierré et bordé d’aménagements en bois, fréquenté aux époques mérovingienne et carolingienne, rejoint un chemin desservant l’habitat du Teilleul. Les premiers résultats issus de l’analyse palynologique de Dominique Marguerie donnent, pour ce secteur, un aperçu de l’évolution du couvert végétal sur la longue durée qui met en lumière l’impact déterminant qui caractérise le haut Moyen Âge dans l’anthropisation du milieu, marqué par des taux de représentation élevés de rudérales. Cette phase d’ouverture du paysage et de conquête des sols environnants par les cultures cède le pas, aux environs du xe siècle, à une forte déprise agricole que signent le retour de l’aulnaie et la raréfaction des plantes rudérales et cultivées. Ce phénomène coïncide avec le terme des occupations enregistrées par les fouilles après le milieu du xe siècle.

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Le site de Louvaquint, traité dans le quatrième chapitre, révèle une succession discontinue d’occupations échelonnées de la Protohistoire à l’Actuel, sous la forme de réseaux fossoyés dont la part attribuée au haut Moyen Âge (viie-viiie siècle) se rattache manifestement à un autre habitat situé à proximité, vers l’est du faisceau autoroutier. Quoique les structures, attribuées au haut Moyen Âge, de ce site – mais ne s’agit-il pas en réalité de plusieurs sites superposés ? – offrent d’emblée un intérêt moindre que celles du site du Teilleul d’observer les antécédents comme les prolongements de la structuration spatiale et de la morphologie des systèmes fossoyés, ces derniers étant construits à partir d’axes directeurs dont le rôle déterminant est perceptible à partir de l’Âge du Fer et reste en vigueur, sans bouleversement notable, jusqu’à l’époque contemporaine.

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Les structures enregistrées sur le site partiellement exploré de La Talvassais, à Montours, se rattachent à un habitat contemporain du Teilleul dont il est distant d’un kilomètre. On trouve à nouveau un système de parcelles rectangulaires délimitées par des fossés. L’occupation se manifeste à l’intérieur de ces parcelles par des groupes de vestiges de densité variable au sein desquels se distinguent plusieurs bâtiments sur poteaux dont la typologie est similaire à ceux précédemment décrits. Les différences observées dans la répartition spatiale des fosses d’extraction et des structures de combustion révèlent une organisation raisonnée de l’habitat, qui prend la forme de secteurs d’activités gravitant autour des aires domestiques.

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La visite des sites de Montours se conclut avec le petit habitat carolingien de La Chaîne, sur la commune limitrophe de La Chapelle-Saint-Aubert, qui se distingue des précédents par une durée d’occupation relativement courte. L’organisation des structures est, de fait, assez homogène et traduit la présence d’un bâtiment léger environné de quelques foyers. Comme Louvaquint, ce site a néanmoins connu une fréquentation plus ancienne attestée par quelques structures gallo-romaines. L’abandon de cette modeste unité domestique, après le milieu du xe siècle, marque la désertion de l’ensemble de ces sites. La prise en compte de ce site, qui paraîtra peut-être superflue aux yeux de certains, ouvre cependant le champ d’une approche du paysage et des modalités d’implantation des habitats sur le long terme, relayant en cela les observations relatives au site de Louvaquint. Cet intérêt est accru par le terme chronologique du xe siècle, qui coïncide non seulement avec la déprise agricole enregistrée dans les séquences polliniques extraites du vallon tourbeux, mais aussi avec la désertion de toutes les unités d’occupation décrites précédemment.

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À la suite des analyses de sites, l’ouvrage enchaîne sur un chapitre synthétique consacré au mobilier, essentiellement le vaisselier céramique, les autres catégories n’étant représentées que par un lot fort modeste constitué d’outils de mouture, d’aiguisoirs, d’ustensiles liés aux activités de confection mises en œuvre dans le cadre domestique (fusaïoles en céramique, lissoirs en verre du Teilleul). Le métal est presque totalement absent, du fait de l’acidité du sol qui a également entraîné la dissolution des ossements. L’ensemble céramique étudié par Christelle Picault constitue une référence typo-chronologique utile, non seulement pour cette région mais aussi pour les régions limitrophes, en particulier la Basse-Normandie occidentale. Son principal intérêt réside dans l’illustration qu’il donne du vaisselier domestique, essentiellement constitué à partir des centres de production les plus proches, comme Trans ou Guipel, publiés voici bientôt une dizaine d’années dans la même collection. Il est en outre appréciable que la datation des types de vases, surtout fondée sur un jeu de comparaisons bibliographiques avec les ensembles voisins, ait été prudemment contrôlée au moyen de quelques datations 14C pratiquées sur des échantillons du Teilleul, relayant les dates obtenues par archéomagnétisme sur les fours de Guipel.

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L’exercice difficile de la conclusion est vigoureusement assumé par Isabelle Cattedu, Marie-Pierre Ruas, Bénédicte Pradat et Dominique Marguerie. L’identité des signataires annonce d’emblée l’orientation et le contenu de cette huitième partie, résolument tournée vers l’approche environnementale des habitats, dont l’exposé est précédé par un bilan de l’analyse de chaque site. Les auteurs abordent en premier lieu l’organisation et l’évolution dynamique des habitats, insistant notamment sur les modalités de gestion des espaces internes et sur le registre des activités tel qu’il est révélé par les structures, le mobilier et les déchets végétaux. Le dossier carpologique, extrêmement détaillé, et qui, du reste, est exposé avec une grande clarté, est à nos yeux le point fort de l’analyse. Marie-Pierre Ruas et Bénédicte Pradat invitent le lecteur à un tour d’horizon des façons culturales propres à la Bretagne du haut Moyen Âge – stockage et traitement des céréales au sein de l’habitat, cultures et pratiques agropastorales sur les espaces environnants – qui débouche sur une approche de la structuration du paysage, appréhendée de façon plus tangible encore par les données palynologiques issues du travail de Dominique Marguerie sur le gué du Teilleul.

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Pourtant, malgré ces travaux novateurs et originaux, la fin de cet ouvrage laisse une impression d’inachevé. D’aucuns, à commencer peut-être par les auteurs eux-mêmes, ont pu regretter l’absence d’une réelle synthèse visant à la définition physique, structurelle et humaine du micro-terroir de Montours, dont beaucoup d’éléments ont été disséminés au fil de ces nombreuses pages de développement. On notera par ailleurs la faiblesse de l’information historique, présentée sous forme de synopsis lacunaire dans l’introduction et simplement reprise, sans grande conviction, dans les dernières lignes de l’ouvrage. Cette lacune est d’autant plus gênante que des travaux significatifs ont été apportés par les historiens médiévistes tant sur les formes d’occupation originales qui signent le haut Moyen Âge breton que sur le thème, ici prépondérant, des origines de l’habitat dispersé dans les pays de l’Ouest. En outre, le développement des cinq chapitres consacrés à l’analyse, au cas par cas, des sites archéologiques, se pare de nombreuses redites, égrenées au fil des conclusions successives, qu’il eût été préférable d’éviter en regroupant tous les éléments de synthèse à l’intérieur d’un seul chapitre livrant l’analyse globale des vestiges, enrichie des données environnementales et matérielles. Comme l’a clairement suggéré Karl Bouche au sujet du site « palimpseste » de Louvaquint, cette publication ne constitue en réalité qu’une étape de la recherche en cours, qui se poursuit aujourd’hui encore sous forme d’opérations programmées conduites par Isabelle Cattedu. Un caractère provisoire qui sera considéré, selon le point de vue du lecteur, comme le défaut majeur ou la première qualité de cet ouvrage qui se pare, au demeurant, d’une indéniable qualité technique et d’un réel souci du détail. En dépit de ses défauts, ce livre constitue un jalon dans la mise en œuvre d’une recherche pluridisciplinaire vers laquelle s’oriente de plus en plus clairement l’analyse du monde rural, et signe l’aspiration de l’archéologie actuelle à se libérer de ses complexes vis-à-vis de l’histoire.

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Vincent Carpentier

Pierre Toubert, L’Europe dans sa première croissance. De Charlemagne à l’An Mil, Paris, Fayard, 2004, 477 p., 25 ?

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La publication d’un livre rassemblant certains des articles essentiels de Pierre Toubert réjouira ceux qui connaissent l’œuvre du professeur d’histoire médiévale au Collège de France. Ils disposent désormais de façon commode d’essais jusqu’ici dispersés entre revues savantes et recueils collectifs, parfois d’accès difficile. Tous ont été mis à jour et pourvus de bibliographies récentes. Mais ce serait se méprendre que de ne voir dans cet ouvrage qu’un recueil d’articles déjà publiés, quelle que soit leur importance. Il convient de donner tout son sens au titre, et à la référence qu’il contient à l’ouvrage célèbre de Maurice Lombard, L’Islam dans sa première grandeur (1971). L’« Europe de Charlemagne à l’an Mil » est un objet historique précis, auquel la recherche de Pierre Toubert donne une substance et des contours. Dans l’introduction dense, qui constitue une véritable mise au point historiographique et bibliographique sur l’histoire économique et sociale de l’Europe du haut Moyen Âge, il montre à la fois la nécessité et la difficulté de concevoir les instruments scientifiques pour appréhender la « première croissance » européenne, qui précéda et rendit possible celle, bien plus connue, des xie-xiiie siècles. Plus que la rareté des sources écrites (elles sont plus nombreuses qu’on ne le dit habituellement), c’est leur distribution très inégale qui fait problème et les rend d’interprétation difficile, de sorte que tout discours à portée générale doit concilier l’exigence d’une connaissance individuelle de chaque texte et de la bibliographie souvent démesurée qui lui est consacrée avec la construction d’hypothèses susceptibles de les ordonner dans un cadre global. Une telle entreprise ne saurait aboutir à une narration en bonne et due forme, qui ferait l’impasse sur les multiples apories et conflits d’interprétations qui caractérisent l’étude historique du haut Moyen Âge.

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Le livre est distribué en trois parties consacrées chacune à un problème central de l’histoire européenne : les domaines et l’économie des campagnes, l’institution matrimoniale et la famille, la papauté romaine et l’autorité pontificale. Un premier groupe d’essais est consacré à la question domaniale. Sans surprise, on y voit apparaître des auteurs canoniques, Benjamin Guérard, Charles-Edmond Perrin ou Adriaan Verhulst, et des documents bien connus de tous les étudiants d’histoire : le polyptyque de l’abbé Irminon, le capitulaire De villis, les Brevium exempla. L’analyse place cependant les uns sur le fond d’un paysage historiographie de grande ampleur, où les contributions allemandes et italiennes, certaines dès le début du xixe siècle, jouent un rôle essentiel dans la genèse des problématiques actuelles. Il en va de même pour les sources, puisque les inventaires domaniaux d’entre Seine et Rhin sont situés par rapport aux textes comparables conservés pour la Germanie et le Royaume d’Italie. La constitution de ce corpus large, soumis dans les dernières années à une série d’enquêtes érudites qui en ont renouvelé l’approche, permet d’approcher de manière plus dynamique et moins formaliste qu’auparavant l’institution domaniale, même si la question cruciale de leur importance par rapport aux autres formes de propriété du sol reste encore à résoudre. Loin d’être cette construction juridique figée et sans rationalité économique que décrivaient naguère les historiens de l’apathie carolingienne, les domaines apparaissent ici comme des structures agraires, spatiales et sociales d’une étonnante diversité, fortement impliquées dans les pratiques monétaires, articulées sur les réseaux des villes et des marchés, et susceptibles de participer à des phénomènes de croissance et de développement, dont les enquêtes archéologiques permettent d’appréhender la réalité. À la lumière des documents de la basse Antiquité ou des temps mérovingiens et byzantins, ils apparaissent surtout comme des créations originales de l’époque carolingienne, témoignages d’un processus de transformation économique et sociale, dont la question des statuts paysans, largement évoquée, en particulier à partir du cas des arimanni d’Italie, permet de percevoir l’ampleur.

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C’est sur le fond de cette profonde évolution des rapports sociaux, où la lente transformation des divers types de servitude et la disparition de l’esclavage jouent un rôle essentiel, que doit être replacée l’histoire de la famille et de l’institution matrimoniale, qui constitue la deuxième partie et le cœur même de l’ouvrage. Dans la répartition canonique des groupes sociaux, l’ordo conjugatorum (l’Ordre des époux) désigne le groupe laïc dans sa totalité, opposés aux deux ordres ecclésiastiques des moines et des chanoines : c’est dire l’importance extrême du mariage comme signe social. S’inscrivant en faux contre une lecture trop rapide de textes bien connus de Georges Duby et Jack Goody, Pierre Toubert montre bien comment le « moment carolingien » vient rompre l’évolution linéaire que l’on se plaît trop souvent à imaginer entre l’Antiquité païenne et la chrétienté reformée des xie-xiiie siècles. Le mariage chrétien, élément essentiel à l’inscription sociale des individus par l’alliance et la filiation comme à la dévolution des patrimoines, apparaît dans l’œuvre même des écrivains ecclésiastiques comme une institution trop importante et sérieuse pour être abandonnée aux excès rigoristes des théologiens monastiques les plus radicaux. Contrat entre époux autant et plus que sacrement religieux, le mariage crée une societas où la femme joue un rôle essentiel et dont les valeurs de fides et d’honestas protègent et justifient la conception et la mise au monde des enfants. Ici encore, la mise en perspective de sources abondantes et d’une bibliographie très diverse dans ses objets (droit, théologie, démographie, anthropologie) et dans ses origines permet de mettre en évidence l’originalité d’un épisode spécifique de l’histoire européenne, sans lequel la rupture majeure que constitue la réforme grégorienne est impensable, au sens strict du terme.

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C’est aux éléments précurseurs de cet événement que sont consacrés les derniers essais du livre, qui portent sur Rome et sa région, le Latium, auquel Pierre Toubert avait consacré sa thèse de doctorat. On sait que dans la seconde moitié du xie siècle, la mainmise sur la papauté romaine d’un groupe d’ecclésiastiques particulièrement décidés et radicaux dans leur pensée a eu un effet décisif sur le cours de l’histoire européenne. Excellent connaisseur du mouvement grégorien, sur lequel il a écrit des textes importants, l’auteur s’interroge ici sur les antécédents et les possibles signes précurseurs de cette grande fracture religieuse et politique. Ici encore, l’âge carolingien possède une véritable autonomie, entre la période antique et patristique, dont la papauté romaine hérite à la fois des institutions et des éléments d’idéologie, et le développement, à partir de l’époque ottonienne, d’une idéologie et d’une pratique réformatrice nouvelles. La première « bureaucratie » pontificale y fait l’objet d’une étude attentive, qui montre l’importance de l’héritage antique et byzantin reçu par les pontifes, mais aussi son adaptation progressive, à partir du milieu du viiie siècle, aux conditions nouvelles créées par la croissance du pouvoir franc. L’examen minutieux de la réception d’une lettre écrite en 494 par le pape Gélase, que l’on considère traditionnellement comme l’une des sources de la pensée de Grégoire VII sur le problème de la concurrence entre le pouvoir impérial et l’autorité pontificale, donne lieu à une réévaluation complète de l’originalité de la période carolingienne dans son traitement des rapports entre les deux pouvoirs. Comme sur le thème du mariage, face au radicalisme grégorien, c’est une voie pragmatique qu’adoptent les canonistes carolingiens, soucieux de ménager et de conforter l’autorité effective des souverains et de leurs institutions en privilégiant concorde et collaboration des divers ordres.

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Comme on peut l’imaginer, les textes rassemblés dans ce livre s’efforcent de placer l’histoire au plus près des sources et de la recherche en cours. Les textes en sont denses, leurs notes souvent copieuses, les références aux documents précises et la bibliographie abondante et diverse. Dans un temps où l’on préfère souvent donner à la lecture du plus grand nombre des ouvrages de lecture rapide et aisée, dépourvus d’apparats encombrants et des aspérités de la véritable érudition, un tel ouvrage pourra paraître déplacé. Il est pourtant parfaitement loyal à l’égard des ambitions proclamées par son titre. Avant la période des défrichements, des villages neufs, des foires de Champagne et des premiers succès bourgeois, il y eut un moment de travail de la société européenne sur elle-même. Cet « âge obscur » n’a pas laissé autant de traces ni de documents, mais il fut à l’évidence un moment d’accumulation du capital d’énergie politique, de savoir institutionnel et de cohérence sociale qui a rendu possible les bouleversements féconds de l’époque suivante. L’ouvrage de Pierre Toubert s’attache à mettre au jour quelques-uns des dispositifs économiques, sociaux, religieux et institutionnels qui lui donnent sa cohérence. Il constitue une pièce essentielle pour lire notre histoire médiévale dans toute sa durée et dans toute sa richesse.

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Mathieu Arnoux

Mireille Mousnier (éd.), Moulins et meuniers dans les campagnes européennes (ixe-xviiie siècle). Actes des xxie journées internationales d’histoire de l’abbaye de Flaran, 3, 4, 5 septembre 1999, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, 2002, 286 p., 27,30 ?

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L’ouvrage regroupe treize interventions sur le thème de la recherche molinologique actuelle. Ces dernières décennies, plusieurs monographies régionales ont enrichi nos connaissances en abordant le moulin sous l’angle des pratiques sociales, des enjeux économiques et du processus technique. Elles ont renouvelé la question de son apparition et de sa diffusion dans les campagnes françaises et européennes depuis l’Antiquité jusqu’au xviiie siècle.

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Georges Comet, dans son article introductif, rend compte de deux principaux courants : le premier, marqué par les travaux de Robert Fossier, analyse les liens entre l’équipement en moulins et la féodalité, le second s’interroge plus précisément sur l’outil ancré dans un paysage. Ces études ont contribué à nuancer une tradition, héritée de Marc Bloch qui annonçait, dans les Annales de 1935 : « Invention antique, le moulin est médiéval par l’époque de sa véritable expansion ». La diffusion de la machine aurait été freinée par l’esclavage durant l’Antiquité. Or, de nombreuses découvertes archéologiques ont remis en cause cette prétendue incapacité du monde romain à tirer parti d’une telle innovation technique.

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À la suite de cette mise au point historiographique, George Comet expose de nouvelles directions de recherche. Il propose de préciser la réalité concrète des mécanismes employés (construction, fonctionnement, réparation) et de s’interroger sur le rôle de la demande dans l’usage du moulin à eau et dans son évolution technique. Il suggère ainsi de mieux rattacher l’évolution du moulin au besoin social. Les intervenants développent leur réflexion dans cette optique. Décryptant les polyptyques du Languedoc, Aline Durand montre que le moulin à eau est un « élément à part entière du paysage rural » avant même l’An Mil. Dirigée par de riches alleutiers, la construction des moulins serait liée à la « céréalisation » de l’alimentation en œuvre durant les viie et viiie siècles. Le moulin est déjà un « élément de puissance ». Jordi Bolos aboutit à de semblables conclusions en étudiant les moulins de Catalogne. À l’époque islamique, chaque zone de peuplement possède un ou plusieurs moulins. Le système de canaux mis en place pour alimenter des moulins successifs et d’une grande diversité, était également employé à l’irrigation des potagers et des vergers des finages villageois. Considérant cet instrument de pouvoir, les seigneurs ont étendu progressivement leur accès aux rivières et se sont emparés, parfois avec violence, des moulins construits à l’initiative de paysans.

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La thèse selon laquelle le moulin à eau aurait connu une véritable expansion durant les xie et xiie siècles est battue en brèche par les recherches de Dietrich Lohrmann sur les moulins médiévaux en Rhénanie. S’appuyant sur la toponymie, l’hydrographie et le dépouillement d’actes juridiques, il montre une région couverte de moulins à eau dès le viiie siècle. Mais, il ne s’agit alors que de meunerie. Les analyses des archéo-métallurgistes ont révélé l’existence pour le xiie siècle d’un grand nombre de fourneaux à soufflerie hydraulique (ce qui permet de produire de la fonte par le procédé indirect) dans les forêts des chaînes moyennes de la rive droite du Rhin.

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Pour Daniel Pichot, le moulin n’est guère commun avant les xie-xiiie siècles. Il poursuit la voie engagée par Robert Fossier sur le moulin à blé comme élément majeur de l’encadrement des hommes. Le moulin accompagne le mouvement de croissance économique et le développement de la seigneurie banale. Il est, pour le seigneur, l’élément privilégié de contrôle de la production agricole et des hommes, ainsi qu’une source d’enrichissement. Dès le xie siècle, dans l’Ouest français (Maine, Haute-Bretagne, Anjou), le moulin est associé au manoir. Quel rôle joue-t-il ? Les hommes sont astreints à faire moudre leurs céréales au moulin qui leur est assigné. Ils paient une taxe (moltura ) et sont soumis au servicium pour les réparations, « véritables corvées dans un monde de l’Ouest où elles apparaissent peu ». Les moulins à blé et à foulon constituent « l’un des piliers de la fortune seigneuriale ». La banalité permet également au meunier de devenir un notable craint et respecté.

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Les moulins mosans, étudiés par Marc Sutor, ont rencontré trois périodes fastes au cours d’une remarquable permanence. Au xiiie siècle, leur nombre augmente de façon importante. Cette information corrobore le résultat des recherches effectuées dans d’autres parties de l’Europe. À partir de 1400, les machines révèlent toute leur diversité, après une stagnation que Françoise Michaud-Fréjaville a également constatée dans le comté de Sancerre. Grâce à un système hydrographique complexe et en partie navigable, à une terre propice à la culture de la guède et à un sous-sol riche en minerai de fer, la vallée de la Meuse illustre la très grande variété de matières transformées au moulin : blé, malt, chiffon, tan, poudre à canon, plante tinctoriale, mais surtout drap et fer.

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Au xvie siècle, alors que la principauté de Liège garde sa neutralité quand d’autres entrent en lice, la région devient l’un des principaux centres sidérurgiques européens. Une mécanisation précoce concentrée autour de Liège et de Huy, répond aux nécessités de la guerre en fournissant armes et poudre à canon. Platineries, laminoirs, fenderies et tréfileries proposent en ville toute une gamme de quincaillerie, tandis que les hauts fourneaux équipés de souffleries et de martinets se multiplient en campagne jusqu’à provoquer une déforestation.

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Alain Belmont met en relation la modification de l’équipement des moulins à blé avec la transformation d’une habitude alimentaire française essentielle : le passage du pain noir au pain blanc. L’auteur présente un exposé sur les meulières, ces carrières où étaient taillées les meules. Malgré le coût du transport de ces « artifices » pouvant peser plusieurs tonnes, les meuniers, abandonnant les mauvaises meulières locales, ont progressivement investi dans des meules de qualité provenant de carrières lointaines. À la fin de l’Ancien Régime, pressés par une clientèle plus exigeante, les meuniers aisés de toute la France se fournissaient à La Ferté-sous-Jouarre (Seine-et-Marne) dont les meules « convenaient parfaitement à la mouture des céréales ».

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Jean-Michel Minovez met en lumière les particularités des papeteries de la partie occidentale des Pyrénées, adaptées à une situation de haute montagne. Le régime des gaves pyrénéens, marqué par la fonte des neiges et les fortes précipitations de printemps, interdit la construction de moulins sur les bords même des cours d’eau. Les papetiers ont donc installé leur prise d’eau loin des torrents, dans des zones de faible altitude. Ils ont également aménagé des bassins à l’intérieur de certains moulins pour clarifier l’eau nécessaire à la fabrication de la pâte à papier. Dans cette région difficile d’accès, les papeteries sont peu nombreuses. Cependant, vers 1760, l’appel du marché espagnol a eu pour effet de dynamiser l’industrie, d’augmenter les quantités produites, mais au détriment de la qualité. Toutefois pour faire face à la concurrence génoise, les papetiers ont amélioré leurs produits. Défiant les règlements, ils se sont ajustés à la demande, exportant du papier fleuret pour la confection de cigares aux Amériques et toutes sortes de papiers à écrire pour une clientèle ibérique. Cette production de qualité médiocre, due à un défaut de modernisation, n’a pourtant pas empêché l’industrialisation durant le xixe siècle.

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Élément caractéristique du paysage rural et urbain, le moulin est présent à l’arrière-plan de scènes bibliques ou historiques des peintures, des enluminures et des calendriers répertoriées par Perrine Mane. Moulins bladiers isolés, moulins associés aux forges, moulins à nef sous les ponts de Paris ou au milieu des fleuves de la Garonne et de la Loire, le moulin s’inscrit dans un paysage qu’il contribue à modifier. Le système des biefs et des retenues d’eau qui alimentent les roues et fonctionnent comme des canaux d’irrigation et les pêcheries où sont installés des filets ont intéressé les illustrateurs. Ils ont aimé représenter les mécanismes et l’architecture très visuelle du moulin. Dès le xiie siècle, l’iconographie et la littérature restituent un peu de la présence familière de ces moulins hydrauliques dans les paysages de l’Occident médiéval, comme dans les mentalités. Le meunier qui prend à ferme l’instrument essentiel de l’économie de transformation au service de la communauté villageoise, est une figure littéraire marquée par les préjugés. Il est rusé et grivois, « une sorte de paysan vêtu de laine blanche », écrit Philippe Ménard. Dans les proverbes espagnols du xviie siècle étudiés par José Forné et Maïté Mir-Andreu, il est également controversé. Puissant et reconnu pour son savoir-faire technique, il est accusé de profiter de sa position en volant une partie des grains que le paysan lui apporte à moudre.

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Claude Rivals conclut magistralement ces xxie journées en synthétisant « le grand sujet d’anthropologie historique » qu’offre le meunier et le moulin, l’homme et sa machine. Il note que le Moyen Âge a été privilégié (neuf contributions sur douze). La période voit en effet le moulin proliférer et se présenter sous de multiples formes. En pleine affirmation de la féodalité, le meunier apparaît comme le ministérial au service du seigneur. Placé au centre d’enjeux économiques et sociaux, il vient du peuple, mais s’en distingue.

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L’objet, « fait social total » selon les mots de Marcel Mauss, est complexe et les sources terriblement hétérogènes (archives, travaux historiques, iconographie, petite et grande littérature, témoignages oraux). Cette « humble machine » a eu un rôle multiséculaire dans l’organisation économique et sociale des campagnes européennes. Le moulin offre un sujet culturel passionnant. En Europe, des chercheurs exploitent de nouvelles méthodes et explorent différentes pistes pour compléter cette riche histoire.

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Marie-Jeanne Villeroy

Bernard Geyer et Jacques Lefort (dir.), La Bithynie au Moyen Âge, Paris, éditions P. Lethielleux, « Réalités byzantines, 9 », 2003, 565 p., 38 ?

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La Bithynie est une petite région du nord-ouest de l’Asie Mineure s’étendant du rivage sud de la mer de Marmara jusqu’au fleuve du Sakarya (Sangarios) se jetant dans la mer Noire. Elle doit son nom à un royaume hellénistique et le conserva pendant les époques romaine et byzantine. La région s’individualisa à nouveau au xive siècle comme berceau de la dynastie ottomane. Au Moyen Âge, elle relève donc à la fois de l’histoire byzantine, mais aussi, précocement, de l’histoire ottomane. Cet ouvrage collectif résulte d’une collaboration pionnière de dix-neuf chercheurs particulièrement divers : historiens, archéologues et spécialistes des sciences de la nature. Leur but premier était d’envisager l’occupation du sol, mais ils aboutissent en fait à une véritable somme d’histoire régionale, en particulier rurale. Par des prospections systématiques menées sur le terrain pendant cinq ans et s’intéressant à une très longue période, cet ouvrage est absolument unique dans l’historiographie des campagnes byzantines. Il ne peut être comparé qu’aux travaux de la même équipe de Jacques Lefort sur la Macédoine ou de celle de Georges Tate sur la Syrie du Nord : par rapport à la Bithynie, le premier cas est bien mieux doté en archives byzantines (grâce aux monastères athonites) et le second en restes archéologiques (avec les villages du massif calcaire).

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Une présentation de la Bithynie débute par l’exposé des données géographiques. Le relief de la région constitue une contrainte pour la mise en valeur de l’espace : une succession de massifs (culminant avec l’Olympe de Bithynie à 2 543 m) et de dépressions engendre de fortes pentes et donc une érosion importante ; les surfaces planes sont rares et l’instabilité tectonique chronique, comme l’a montré le séisme d’Izmit (Nicomédie) encore récemment. Par contre, le climat est tempéré : une ambiance méditerranéenne atténuée s’accompagne d’une omniprésence de l’eau ; la végétation abondante protège les sols. Cette présentation se poursuit par une évocation des textes, images et vestiges. Les inscriptions protobyzantines (ive-vie siècles) révèlent la précocité et la densité de l’implantation du christianisme dans la région, déjà rendue célèbre par la correspondance entre Pline le Jeune et Trajan. Les textes médiévaux renferment de nombreux détails sur les campagnes bithyniennes, sans doute en raison d’une présence monastique exceptionnellement vivace. Ces évocations médiévales sont harmonieusement complétées par les miniatures de Matrakci, savant au service de Soliman le Magnifique : elles constituent des instantanés du début du xvie siècle étonnamment précis, s’agissant par exemple des inégalités du couvert végétal ou de la toiture des maisons urbaines. Pour la même époque, on dispose du Voyage en Asie Mineure (1555) de Hans Dernschwam, un récit présentant un caractère d’authenticité particulièrement précieux à propos de l’occupation du sol. Au début de l’époque ottomane, la ville de Brousse est évidemment célèbre pour avoir été la première capitale des sultans : elle renferme les mausolées d’Osman, le fondateur de la dynastie, et de son fils Orhan, le conquérant de Brousse en 1326. Or ces deux monuments réutilisent des édifices byzantins, pour le second une église avec certitude, ce qui atteste d’une certaine continuité urbaine à la fin du Moyen Âge, par delà les ruptures politiques.

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Une deuxième partie est centrée sur l’apport de la prospection. Elle expose d’abord les données paléogéographiques (formations alluviales et lacustres, données palynologiques, macrorestes végétaux) résumées par Bernard Geyer à la fin du volume. Sont ensuite présentées les données archéologiques, synthétisées dans une remarquable carte hors-texte en couleur. L’exceptionnelle urbanisation de la Bithynie fait des enceintes urbaines le principal réseau de fortifications médiévales, à commencer par celles de Nicée et Nicomédie. Mais ces murailles sont complétées par des forteresses qui gardaient les défilés : elles permettaient aux Byzantins de verrouiller les dépressions, où se situaient justement les villes. Une étude du matériel archéologique errant porte sur plus de 160 blocs taillés ou sculptés retrouvés exclusivement dans les campagnes et qui avaient ainsi échappé à la collecte des musées. Ces blocs concernent principalement l’époque protobyzantine et renseignent sur la prospérité des campagnes du temps : il s’agit surtout de contrepoids de pressoirs destinés à l’oléiculture ou à la viticulture. Une collecte également rurale des tessons de céramique indique l’existence à Nicée d’ateliers de potiers byzantins, en activité du xe au milieu du xive siècle. La vaisselle à glaçure n’était donc pas seulement utilisée par les citadins mais également par une élite rurale. À l’époque ottomane se maintient une activité potière de tradition byzantine, amplifiée par la fabrication des fameuses faïences peintes polychromes d’Iznik (Nicée) : celles-ci, bien davantage que les céramiques byzantines, sont, il est vrai, destinées à la capitale.

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La troisième partie s’intéresse aux structures de l’espace sous la forme de quatre composantes. L’exposé du cadre historique distingue les périodes byzantine et ottomane. Si la Bithynie abrita l’une des capitales de la Tétrarchie, Nicomédie, elle se caractérisa à l’époque byzantine comme une région vitale à bien des titres pour Constantinople. Durant l’époque protobyzantine (ive-vie siècles), elle s’illustra surtout par la tenue du premier concile œcuménique à Nicée (325), à la fois proche de Constantinople non encore inaugurée et de la rivale Nicomédie, où l’empereur disposait d’un palais propice à la surveillance des débats. Entre le viie et la première moitié du ixe siècle, la Bithynie connut de nombreuses offensives arabes, dont les plus menaçantes eurent lieu en 674-678 et 717-718 : elle servit de zone tampon dans la défense de la capitale. Dans le même temps, la Bithynie constitua une zone privilégiée de localisation des biens ruraux des élites constantinopolitaines. Entre les deux invasions arabe et turque, de la seconde moitié du ixe siècle à la fin du xie siècle, le retour de la paix permit à la Bithynie de devenir une zone essentielle pour le ravitaillement de Constantinople. Dans la dernière période byzantine, entre la fin du xie siècle et 1337, la Bithynie fut une zone frontière, face aux Seldjoukides puis aux Ottomans, entre lesquels s’invitèrent les Croisés au début de l’éphémère Empire latin de Constantinople (1204-1261). L’installation des Ottomans en Bithynie débuta au début du xive siècle sous la forme d’un émirat rural grignotant les terres byzantines. Dans les années 1320 et 1330 naquit un État appuyé sur la prise des villes bithyniennes. Le renversement du rôle géopolitique de la Bithynie est complet par rapport à l’époque byzantine : elle devint le berceau de l’Etat ottoman, la base de la conquête de Constantinople, après avoir été son glacis protecteur.

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L’organisation de l’espace envisage d’abord les villes. Le réseau urbain de la Bithynie est marqué par la permanence exceptionnelle de la majorité des grandes villes après le vie siècle : on peut compter neuf sites. Fait tout aussi notable, cet ensemble urbain s’étoffa au cours du Moyen Âge pour atteindre une quinzaine de villes. Le nombre des villages, ensuite, est comparable, au début de l’époque moderne (xve et xvie siècles), à celui des villages actuels. Seules les zones humides sont véritablement rétives à l’habitat villageois. Les contraintes physiques n’obèrent pas la place importante tenue par les cultures de plein champ, qui sont, par quantités produites décroissantes : blé, orge, avoine, et, de manière moindre, méteil, vesce et millet. Les monastères, enfin, se sont implantés précocement en Bithynie, aux viiie et ixe siècles, bien avant leur installation massive au Mont Athos. Dès cette époque, celle des controverses iconoclastes, les monastères y bénéficient d’un attrait double : la région est à la fois proche de Constantinople et constituée d’un vaste « désert boisé ».

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La circulation est basée sur les grandes routes médiévales. Le réseau routier de la Bithynie hérite de l’époque romaine des voies ouest-est guidées par les reliefs principaux et fut complété au Moyen ge par des axes nord-sud, qui facilitaient les communications entre Constantinople et l’ensemble de l’Asie Mineure. La circulation de toutes sortes de voyageurs fut ainsi particulièrement dense en Bithynie, relais le plus proche de la capitale en direction de l’Anatolie. De même, l’activité commerciale fut vivement stimulée par le marché constantinopolitain jusqu’au xiiie siècle, avant de s’intégrer aux xive et xve siècles dans un réseau méditerranéen plus vaste, polarisé par la première capitale ottomane, Brousse. L’étude des monnaies byzantines du musée d’Iznik témoigne encore de l’influence constantinopolitaine : la démonétarisation du viiie siècle touche moins la Bithynie que d’autres régions.

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Le paysage, enfin, est bien connu par les voyageurs, qui se rendirent particulièrement nombreux en Bithynie du xve au xxe siècle. La région située entre le golfe de Nicomédie et le lac de Nicée est la plus accessible depuis Istanbul : ses multiples descriptions sont précieuses, par exemple en ce qui concerne la végétation. Bernard Geyer et Jacques Lefort concluent sur l’évolution de l’occupation du sol et du paysage. Le réseau urbain se caractérise par une grande continuité, mais aussi par des changements dans sa hiérarchie : les plus grandes villes de la Bithynie furent successivement Nicomédie romaine, Nicée byzantine puis Brousse ottomane. À l’époque ottomane, les villes sont distantes d’environ 30 km tandis que les villages le sont de 3 km. Du point de vue de la sécurité des campagnes, la première invasion turque au xie siècle constitue un tournant : les monastères ruraux sont surtout présents avant cette date, tandis que la Bithynie se couvre de forteresses par la suite. Les facteurs naturels de l’évolution du paysage doivent être relativisés. Par contre, les facteurs humains sont au premier plan. D’une part, les époques de stabilité politique favorisent la mise en valeur des terres, dont témoigne l’abaissement par les hommes du niveau du lac d’Iznik à trois reprises, à l’époque protobyzantine, aux ixe-xiiie siècles puis à la fin du xve siècle. D’autre part, les deux grandes pestes, du milieu du vie au milieu du viiie siècle, puis au xive siècle, sont probablement responsables, par la chute du peuplement, d’une moindre mise en valeur des sols et donc d’une érosion accrue, dont témoignent deux périodes de sédimentation alluviale.

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L’ouvrage fournit donc un véritable modèle pour l’histoire des campagnes méditerranéennes médiévales. La Bithynie a valeur exemplaire dans une perspective large. Les facteurs naturels de la constitution des paysages sont globalement stables dans la longue durée, tandis que l’aménagement humain occupe la place principale. L’Antiquité tardive transmet l’empreinte romaine : villes, réseau routier, oléiculture et viticulture. L’époque médiévale voit la mise en place des villages et leur maîtrise progressive de l’eau et des terres marginales, au service de la polyculture méditerranéenne. Significative, la Bithynie l’est également du destin des provinces byzantines. Les régressions démographiques et économiques des viie et xive siècles y sont bien décelables. Il en va de même de l’expansion des ixe-xiiie siècles, comme le montrent la diffusion des céramiques et l’exportation des produits agricoles. Enfin, la région fut troublée par les invasions arabes et turques, qui la désorganisent, mais face auxquelles elle témoigne d’une bonne capacité de résistance, en particulier grâce à ses forteresses. Mais la Bithynie est par ailleurs une région singulière car elle constitue, bien plus que la Thrace, ce que Jacques Lefort a appelé l’hinterland de Constantinople. Au viiie siècle, la Bithynie est associée à une capitale devenue la citadelle de l’orthodoxie : elle voit arriver ses moines, ses fonctionnaires, sa monnaie même. Au temps de l’expansion, la Bithynie bénéficie du marché constantinopolitain, de l’animation de ses routes et même d’une reprise urbaine.

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Avant même de devenir le foyer du premier État ottoman, il est une époque où la Bithynie détint une place certainement inégalée dans l’histoire byzantine : la période de l’Empire dit de Nicée, pendant que les Croisés occupaient Constantinople, entre 1204 et 1261. La capitale de cet État, qui parvint tant bien que mal à réunifier les terres byzantines, était en fait située plus au sud, dans la région de Smyrne. Mais Nicée abritait le patriarcat de Constantinople en exil, auquel fut associé un remarquable renouveau urbain, intellectuel et monastique. Surtout, la Bithynie fut le véritable bastion de la dynastie lascaride, supplantée par les Paléologues au milieu du xiiie siècle. Or les attaches européennes de cette dernière dynastie impériale contribuèrent certainement à l’abandon de la Bithynie entre les mains des Ottomans.

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Vincent Puech

Richard W. Hoyle (éd.), People, Landscape and Alternative Agriculture. Essays for Joan Thirsk, Exeter, British Agricultural History Society, Agricultural History Review, Supplement series, 3, 2004, 148 p. Ouvrage disponible à l’adresse suivante : bahs, Department of History, University of Exeter, Amory Building, Rennes Dr., Exeter, ex4 4rj (17,5 £, port inclus)

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En 1990, parut un recueil d’articles en honneur de Joan Thirsk, publié sous la direction de John Chartres et de David Hey (English rural society, 1500-1800. Essays in honour of Joan Thirsk, Cambridge, Cambridge University Press, 1990, 384 p.) ; douze ans plus tard, à l’occasion du 80e anniversaire de la doyenne des ruralistes anglais (et de 50 ans de publications), une conférence était organisée à l’université de Reading en son honneur, réunion dont cet ouvrage recueille la plupart des contributions. Et voilà un hommage dont notre collègue ne pourra qu’être satisfaite tant l’histoire qui est pratiquée ressemble à celle qu’elle-même a pratiquée, et pratique encore, avec un enthousiasme juvénile que nous ne pouvons qu’envier. Ressemblance dans les thèmes et dans les méthodes ; dans les thèmes, par l’intérêt manifesté pour des modes d’agriculture minoritaires, complémentaires, alternatives, voire insolites et dans la forme par l’utilisation de la monographie, un genre que Joan Thirsk a elle-même beaucoup pratiqué avec bonheur.

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Monographies classiques avec l’évocation de problèmes à partir des données d’une ou deux seigneuries ou d’un comté, ou faisant l’étude d’une production ou d’une activité. C’est David Hey qui ouvre le bal en étudiant, dans la longue durée, l’évolution du paysage de Barlow, un village situé au nord du comté de Derby, au pied des Pennines, une zone de wood pasture vouée à l’élevage, à l’exploitation des bois et du charbon, et où l’agriculture est réduite à la portion congrue, un openfield d’environ 100 ha divisé en deux soles, vers 1630. L’auteur utilise toutes sortes de sources, cartes anciennes, toponymie, inventaires, observations sur le terrain pour aboutir à une description minutieuse de l’évolution des diverses parties du village depuis le Moyen Âge, marqué par une industrialisation progressive, basée sur l’exploitation de la houille, du minerai de fer et surtout de plomb, spécialité du Derbyshire, du charbon de bois, le tout destiné aux forges voisines mues par l’énergie hydraulique (Sheffield se trouve tout près), de la tourbe, le développement de scieries, etc. ; à partir de 1770-1780, le coke remplace les autres sources d’énergie dans de nouveaux hauts fourneaux. Aujourd’hui il n’en reste que quelques traces ; les bois ont été plantés de conifères et utilisés pour la promenade ou la chasse. Ils entament ainsi une nouvelle phase dans leur longue existence.

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Peter Edwards et Elizabeth Griffiths ont choisi d’étudier les conséquences sur quelques seigneuries de deux périodes cruciales dans l’économie agraire anglaise : la fin du xvie siècle pour le premier, terme d’une longue croissance démographique et les années de la dépression 1660-1690 pour la seconde. La pression démographique engendre dans la région du Shropshire étudiée par Peter Edwards une forte compétition autour des terres incultes et des communaux. Ici, c’est, entre autres, une zone de fens, commune à plusieurs seigneuries qui est en dispute, une zone à l’agriculture très sophistiquée, basée sur la complémentarité entre les zones sèches des Weald Moors et les zones basses humides, permettant la mise à l’engrais des bovins, des ovins et des porcs. Drainage et enclosure aboutissent, non sans procès, mais grâce à la collusion entre seigneurs et gros tenanciers, à la création de fermes encloses d’un seul tenant vouées à la céréaliculture, au détriment, là comme ailleurs des petits commoners. Un tout autre climat économique prévaut dans le Norfolk des années de la Restauration où nous conduit Elizabeth Griffiths, la stagnation, voire la baisse des prix céréaliers entraînant la ruine des fermiers et la baisse des revenus des seigneurs. Ce sont les stratégies utilisées par ces derniers que nous dépeint l’auteur, une stratégie fondée sur l’innovation. Notre collègue ne manque évidemment pas d’insister sur l’utilisation du métayage, dont elle est la grande spécialiste en Angleterre, un type de contrat qui d’ailleurs ne donne pas les résultats escomptés et est rapidement abandonné ; vers 1680, la gestion est confiée à des stewards, dont plusieurs, yeomen ou anciens fermiers, sont très qualifiés et le fermage est de retour. Elle ne cite cependant pas le travail qu’elle lui a consacré, publié en français, ceci expliquant sans doute cela (« Contrats de métayage et métayers dans le Norfolk à la fin du xviie siècle », Exploiter la terre. Les contrats agraires de l’Antiquité à nos jours, Caen, Association d’Histoire des Sociétés Rurales, 2003, p. 447-456). Quelques reconversions vers la laiterie et l’élevage sont à signaler ; vers 1690, les générations qui avaient connu la guerre civile laissent la place ; les jeunes seigneurs sont beaucoup moins impliqués dans la gestion de leurs domaines et se contentent des rentes que ceux-ci leur procurent alors que leurs pères avaient investi dans le drainage, le marnage, les clôtures. L’économie morale cède la place au libéralisme.

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C’est dans un tout autre monde que nous conduit Christopher Dyer, celui des éleveurs de chèvres dans l’Angleterre médiévale, un animal qui n’a pas meilleure réputation alors que plus tard, mais qui, au début de la période est présent un peu partout comme l’attestent la toponymie (carte p. 23) et le Domesday Book ; elles seraient alors, en 1086, environ 300 000, dix fois moins que les ovins. Par la suite, leur nombre commença à décliner et elles furent peu à peu confinées dans les comtés de l’ouest et du nord du pays et se maintiennent ailleurs dans les zones les plus boisées, l’intérêt de cet élevage résidant essentiellement dans la production de chevreaux, fort prisés par l’aristocratie. Le retrait de l’agriculture aux xive et xve siècles ne semble pas avoir favorisé les caprins, qui demandent une forte main-d’œuvre ; leur élevage est réservé aux pauvres, ce qui entraîne sans doute à sous-estimer leur nombre.

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Avec son travail sur le pastel autour de 1580, Richard Hoyle reprend un travail naguère entrepris par Joan Thirsk, qui revint à plusieurs reprises sur le sujet. Grâce à diverses enquêtes visant à l’interdiction de cette culture ou plutôt l’instauration d’un système de licences (années 1585-1586) l’auteur peut esquisser une géographie (sans carte) de cette culture surtout répandue dans le sud de l’Angleterre, 36 % des superficies étant situées dans le Hampshire. Cette culture subit les critiques habituelles, mais elle a un avantage « politique », c’est qu’elle donne du travail aux pauvres, ce qui fait que la politique gouvernementale n’est pas très claire à son sujet. En Irlande, un groupe d’individus proche du pouvoir obtint dans les mêmes années l’autorisation de cultiver sous le régime du monopole, mais cette tentative fut infructueuse, ce que l’on ne manqua pas d’attribuer à la paresse des indigènes « qui ne veulent pas travailler pour de l’argent, surtout en été à l’époque de la moisson » (p. 72).

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C’est d’une autre culture exigeante, celle de la réglisse, dont nous entretient John Chartres, un des premiers élèves de Joan Thirsk, une culture confinée dans quelques villages et particulièrement à Pontefract, dans l’ouest du Yorkshire où elle a persisté jusqu’au milieu des années 1960. Elle s’est installée à partir du milieu du xvie siècle ; exigeante en bêchages et en engrais, elle est pratiquée sur de toutes petites superficies, par de petits paysans pour lesquels elle présentent un certain intérêt, car ils ne comptent pas leur travail. Les principaux clients sont les droguistes, pharmaciens et vétérinaires car elle a de nombreuses vertus thérapeutiques. Vers 1770, la réglisse de Pontefract, qui en avait pourtant le quasi-monopole dans le pays, connaît une certaine décadence, sous la pression de la concurrence étrangère ; mais en même temps cela permet l’installation d’une industrie florissante de produits à base de réglisse importée de Turquie. Une histoire exemplaire, très bien explorée dans tous ses aspects.

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Le dernier article nous rapproche de l’époque actuelle puisque Paul Brassley étudie la grande enquête de 1926-27 sur l’artisanat rural, une enquête qu’il replace dans son contexte politique, cette activité ayant donné lieu à un intense débat dans les dernières années de la guerre, dans la perspective de freiner l’exode rural, de favoriser ainsi la reconstruction des campagnes en maintenant les salaires à un niveau « raisonnable » et de lutter contre le chômage. Comme l’université d’Oxford avait commencé à travailler sur ce sujet, c’est à elle, et concrètement à trois chercheuses, que fut confiée l’enquête nationale sur l’artisanat rural dont les résultats furent publiés progressivement à partir de 1921 avant d’être regroupés en quatre volumes en 1926-1927. Mais à ce moment-là, la question n’intéressait plus grand monde et il semble bien, d’ailleurs, que l’enquête avait été diligentée par le tout nouveau ministère de l’Agriculture vers 1920 pour, en demandant plus ample information, noyer un problème qui présentait alors une certaine acuité.

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En somme, un ouvrage qui présente les qualités et les défauts habituels aux travaux anglais d’histoire rurale : des monographies fouillées, s’appuyant sur une documentation précise, d’un empirisme de bon aloi, mais réservées aux Anglais (cartes muettes, bibliographie exclusivement anglaise, même sur le pastel) ; ces petits inconvénients ne diminuant pas toutefois l’intérêt que présente ce livre d’hommage, plus homogène que beaucoup de ses pareils.

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Francis Brumont

André Debord, Aristocratie et pouvoir : le rôle du château dans la France médiévale, éd. préparée par André Bazzana et Jean-Michel Poisson, Paris, Picard, « Espaces médiévaux », 2000, 238 p., 46 ?

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Paru à la fin de l’année 2000, ce livre posthume d’André Debord n’avait alors pas fait l’objet d’un compte rendu dans Histoire et Sociétés Rurales. Nul doute qu’il est aujourd’hui bien connu des archéologues et des historiens du Moyen Âge, mais nous pensons qu’il est néanmoins utile de le présenter pour mieux le faire connaître auprès des non-médiévistes.

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André Debord nous a quittés en 1996 laissant plusieurs ouvrages inachevés. Cette synthèse sur le rôle du château dans la France médiévale a donc été préparée par deux de ses amis, André Bazzana et Jean-Michel Poisson qui ont non seulement édité et mis au jour le texte mais également sélectionné une belle iconographie riche de 111 cartes, photos et figures diverses.Ceux qui ont eu la chance au début des années 1990 de suivre son enseignement seront certainement heureux de retrouver ici, dans une forme achevée, les grands thèmes chers à André Debord : l’objet principal du livre consiste à s’interroger sur le rôle des châteaux et à montrer « qu’il n’y a pas de pouvoir sans château », ceci en intégrant dans l’analyse de la « révolution féodale » les « apports concrets et considérables de l’archéologie médiévale « (p. 18).

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Le premier chapitre revient d’abord sur le vocabulaire utilisé pour désigner l’appartenance au groupe de la classe dominante autour de l’An Mil. L’auteur insiste sur le changement qui conduit scribes et chroniqueurs à remplacer de plus en plus souvent nobiles ou nobilissimi par d’autres termes suggérant la puissance et le commandement, alors même que ces individus descendent presque tous des grands lignages de l’époque précédente. On peut même ajouter que la Normandie, qu’André Debord connaissait bien, ne peut plus faire aujourd’hui figure d’exception comme l’ont montré plusieurs travaux conduits ces dernières années par ses anciens élèves. Le deuxième chapitre traite quant à lui de « la révolution du xie siècle », on y lira en particulier des pages lumineuses sur le rôle des mottes castrales. Les trois chapitres suivants portent sur les années 1050-1150 considérées d’abord comme « le temps des châtelains » : c’est l’époque à laquelle « tout part du château et tout s’organise autour de lui » (p. 89). C’est également le « temps des seigneurs », passage dans lequel André Debord revient sur la notion de féodalité, sur sa géographie et sur la part de l’alleu.

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Le chapitre v, consacré à « la vie de château du xe au xiie siècle », porte sur son organisation matérielle et sur le fonctionnement et l’évolution des châteaux et des « résidences » de la petite aristocratie chevaleresque. Le sixième chapitre est consacré aux châteaux des années 1150-1300, ceux du « temps des princes ». Les nouvelles conditions de la guerre et le développement de l’artillerie entraînent les princes et les souverains vers de nouveaux modèles de fortifications. Enfin, le dernier chapitre, intitulé « reclassements sociaux et fortifications » revient sur l’évolution de la société aristocratique, sur l’effacement des « châtelains » et l’essor d’une aristocratie chevaleresque. Au xiiie siècle, le château prend alors de plus en plus une valeur symbolique du pouvoir et de la force (p. 213). C’est aussi l’époque à laquelle fleurissent ces maisons fortes – que les textes désignent selon les régions par des termes variés – apparues semble-t-il dans le derniers tiers du xiie siècle et dont l’apogée se situe dans les années 1250.

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Ce livre pourra peut-être paraître daté à certains, tant il fait la part belle aux positions « mutationnistes » : l’auteur utilise ainsi à plusieurs reprises les expressions de « révolution châtelaine » (p. 134), de « révolution castrale » (p. 144), le chapitre 2 étant même intitulé « la révolution du xie siècle ». Mais n’oublions pas que l’ouvrage fut commencé par son auteur à la fin des années 1980. À ce titre, nul doute qu’il figurera parmi les grandes synthèses de la décennie et restera, sans doute pour longtemps encore, l’un des principaux ouvrages de références sur la question. Certains regretteront peut-être quelques erreurs de références (note 27, p. 61, par exemple) mais on ne saurait en tenir rigueur aux éditeurs qu’il faut remercier pour ce bel hommage à l’œuvre d’André Debord.

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Christophe Maneuvrier

L’Impôt au Moyen Âge. L’impôt public et le prélèvement seigneurial (fin xiie–début xvie siècle). Actes du colloque tenu à Bercy les 14, 15 et 16 juin 2000, 1. Le droit d’imposer, 2. Les espaces fiscaux, 3. Les techniques, Paris, Comité pour l’histoire économique et financière de la France (cheff), 2002, 974 p., 16 ? chaque vol.

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De ces trois volumes dont il faut retenir la haute tenue générale, tant dans la qualité des recherches que des discussions, on a dû, pour en faire un court compte rendu, relever quelques articles particulièrement éclairants et qui méritaient par leur sujet de figurer dans Histoire et Sociétés Rurales. C’est aussi par pure méconnaissance des sujets extra-territoriaux qu’on a laissé de côté les excellentes communications sur l’Italie, l’Espagne ou bien encore l’Angleterre, parmi lesquelles celle de Giorgio Chittolini sur la « Fiscalité d’État et prérogatives urbaines dans le duché de Milan à la fin du Moyen Âge », celle de Juan Carrasco Pérez intitulée « L’impôt dans la fiscalité royale en Navarre : les politiques de Philippe Ier le Bel (1284-1305) » ou bien encore « L’assiette de l’impôt sur les biens meubles en Angleterre (1188-1332) : le cas des villes » de Frédérique Lachaud. Les auteurs voudront bien ne pas s’en offenser. Le lecteur pourra très vite constater que, malgré le titre de ce colloque, c’est encore une fois la fin du Moyen Âge qui fut à l’honneur et très peu d’études ont été proposées sur les xiie et xiiie siècles. Pour faire le lien avec l’époque moderne, Philippe Hamon, récemment reçu à l’habilitation, aborde dans un article sérieux « La noblesse et la rançon de François Ier ». Les débats de demie journée retranscrits tels quels, soit six chapitres, caractéristiques des éditions du cheff, augmentent le nombre de pages mais n’apportent pas tous grand-chose au sujet, étant le plus souvent l’occasion de glose. Ils ont cependant le mérite de présenter quelques pistes de recherche pour les chercheurs interpellés.

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Le volume 1 est intitulé « Le droit d’imposer ». Logiquement, avant d’entrer dans le vif du sujet, douloureux pour les communautés, qu’est le prélèvement de l’impôt, plusieurs intervenants ont traité du droit des dominants à ponctionner leurs populations. Philippe Contamine, spécialiste de l’économie du bas Moyen Âge, nous offre un excellent article sur les impôts extraordinaires en temps de guerre : « Lever l’impôt en terre de guerre : rançons, appatis, souffrances de guerre dans la France des xive et xve siècles ». Il débute par trois pages de vocabulaire salutaires, où l’on apprend, entre autres, que les « appatis » ou « patis » sont des pactes de paix locaux contre argent, terme qui remplace au xve siècle les souffrances, plus anciennes, c’est-à-dire des périodes de trêve de guerre, et les rançons. Dans quatre études de cas très éprouvées sur la Bretagne au temps de la guerre de succession, la basse Normandie navarraise, l’Aquitaine et la Provence dans la seconde moitié du xive siècle, c’est tout le poids de ces levées de deniers qui nous est révélé. À titre d’exemple, la protection des habitants du Clos du Cotentin contre les compagnies, pour le seul second semestre de l’année 1368, leur coûta la somme considérable de 15 000 francs d’or, payable en trois termes. L’auteur montre alors les dommages qu’ont causés ces patis levés dans le royaume. Il rappelle que, tant dans le camp anglais que français, au moment des négociations de la fin du siècle, on reconnaît « que des paroisses rurales, des régions mêmes étaient abandonnées, s’étaient vidées de leurs habitants à cause à la fois des appatis et des brutales, voire sanglantes, représailles menées contre les récalcitrants ». Pour favoriser le repeuplement, on dut renoncer aux arrérages de ceux qui acceptaient de revenir, car c’est bien le « plat pays », les campagnes et leurs villages, qui étaient les plus vulnérables. Cependant les appatis ne disparurent pas, tant qu’un traité de paix ne fut pas signé, se développèrent et se généralisèrent encore dans la seconde moitié de la guerre de Cent Ans. Le pouvoir eut beau considérer comme illégaux ces pactes avec l’ennemi, les habitants sujets aux patis avaient-ils le choix ? Charles VII, qui ne pouvait régler ses troupes parfaitement, laissa le système se développer à l’initiative de ses propres capitaines, malgré les protestations, et l’on confondit ces impositions avec les tailles, nécessaires pour la protection du royaume et auxquelles il fallait bien se résigner.

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Lydwine Scordia nous interpelle quant à elle au sujet du lieu commun fiscal, qui nous a tous marqués sur les bancs de l’université, selon lequel le roi doit « vivre du sien ». Elle part d’un double constat : cette expression est absente des sources et, depuis le xiiie siècle, les ressources du domaine royal ne permettent plus au souverain d’honorer ses dépenses. On peut, aux états généraux de Tours de 1483, se plaindre auprès de Charles VIII que le peuple souffre des impôts, parce que le feu roi Louis XI a trop aliéné un domaine qui est « le vray patrimoine du roi et de la couronne » et qu’il reste la base des finances du prince pour les dépenses ordinaires, il n’en demeure pas moins que l’idée domaniale est développée sans qu’elle soit appliquée. Cela se retrouve jusqu’au début du xviiie siècle. Il ne suffit pas qu’à trois siècles d’intervalle Thomas d’Aquin et Jean Bodin disent la même chose pour que cette idée ait le sens qu’on a longtemps voulu lui donner, assurant une continuité entre le Moyen Âge et la naissance de l’État moderne, comme le fait remarquer Philippe Contamine dans le débat qui suit. L’étude de cet adage est riche et complexe. On découvre que cette phrase pourrait s’assimiler à une maxime de droit, que ses jeux phonétiques l’apparenteraient à une locution proverbiale, voire poétique, que le flou sémantique nous ferait penser à « un énoncé tangentiel » (Alain Bourreau). Dans la discussion, Albert Rigaudière avait soulevé l’intérêt d’exploiter la différence des termes latins domanium et dominium. Il y a là en effet un élément de réponse fondamental que l’auteur frôle en évoquant Nicolas Oresme qui, en faisant de la monnaie sa préoccupation principale, en vient à parler dans le De Moneta des revenus importants du roi qui relèvent de sa seigneurie sous le terme de de dominio principis, sans qu’il n’évoque le domanium. Ce qui apparaît clairement, c’est que le roi ne peut vivre de son domaine-domanium et, comme c’est le cas d’autres adages (songeons au « le Roi te touche, Dieu te guérit/guérisse »), la formule évolue au conditionnel, notamment sous la plume de Jean Juvénal des Ursins. L’historienne met aussi en avant un certain tiraillement entre les auteurs : si l’on s’invente au Moyen Âge un âge d’or de souverains modérés, si l’on vante le fait de vivre de sa terre, donc de son domaine, et de s’en contenter, car l’autarcie est vertueuse, le rex augustus peut-il se satisfaire d’une aurea mediocritas ? Ce qui est certain, c’est qu’un principe, « un proverbe qui dit l’air du temps », une « argumentation dans la lutte contre la féodalité » a pris un autre sens, celui « d’un roi franc d’un peuple franc ». Et l’on doit aller plus loin, en sortant de la théorie domaniale, en considérant à la suite du poète Eustache Deschamps que cette expression d’un idéal financier dépasse ce champ et s’adjoint à « la mystique royale et nationale d’un Christ-roi nourricier de ses sujets ».

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Le deuxième volume, « Les espaces fiscaux », est découpé en trois parties : la principauté, la ville et l’Église. Nous ne pouvons évoquer ici que les communications de la première partie, plus en adéquation avec l’esprit d’Histoire et Sociétés Rurale s, bien que plusieurs d’entre elles méritent d’être retenues, comme celle de Florent Garnier à Millau, notamment pour ses pièces justificatives. Dans « Impôt, guerre et politique en Bretagne au xve siècle : l’exemple du diocèse de Saint-Brieuc », Jean Kerhervé nous offre la brillante étude de cas de la levée d’un fouage breton en 1490. Il a joint, à la fin de cette communication, la pièce justificative très riche qu’est le compte du receveur Robinet Goubin, dont nous sommes gratifiés d’un portrait. Le fouage, impôt de fiscalité directe, est mis en place en Bretagne dès 1365 et c’est dans les années 1420 qu’il devient la principale source de revenus des ducs. Celui de 1490 fut le plus élevé jamais établi, avec 8 livres 18 deniers de contribution par foyer fiscal. Une telle imposition s’explique dans un contexte de dettes de guerre et par le coût de la réconciliation des partis. Cette levée fut efficace et rapide grâce à la simplification des opérations de recette, à savoir l’établissement d’une seule circonscription et d’un receveur pour chacun des deux termes, ce qui offrait plus de garanties de solvabilité. Mais elle fut décevante dans son apport : sur les quelque 5 000 foyers fiscaux que comptait l’évêché, ce qui n’évolua guère depuis les années 1420, hors ceux des villes exemptées, la somme récoltée n’atteignit pas les deux tiers de celle prévue. Un tel écart s’explique par le manque à gagner des feux « ennobliz », par les rabais de guerre accordés par le duc, mais surtout par les 20 % d’impayés, ce qui fait conclure à l’auteur que « trop d’impôt finit par tuer l’impôt ». Des cartes viennent illustrer une géographie différentielle du paiement et des remises dans l’évêché.

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À la suite de cette communication, Olivier Mattéoni s’intéresse à la « Mise en place et répartition de l’impôt princier en Forez à la fin du Moyen Âge, au temps des Bourbons ». L’auteur croise rôles de fouage et de taille datant pour les plus anciens de 1381, à l’époque où Louis II de Bourbon prenait possession du comté et cherchait à en tirer largement bénéfice. Les « dons » de l’époque comtale sont remplacés par les fouages et le duc sollicite de plus en plus fréquemment ses sujets, sans exclure aucune partie de son territoire, mais doit en revanche toujours demander l’accord des états, mentionnés pour la première fois en 1375. Ceux-ci sont en effet très souvent réunis, et en tous cas à chaque fois qu’il y a levée de fouage. L’année 1387 présente ainsi un record puisqu’elle totalise quatre assemblées réunies à des fins d’imposition. Il y a toujours une bonne raison pour ces levées, entre établissement de défenses et joyeux avènement, d’autant plus que Louis II eut une politique d’agrandissement territorial de sa principauté. Le volume des fouages ne cessait donc d’augmenter, celui d’une unité étant fixé par le duc-comte à 4 000 livres tournois. Cela s’ajoutait à la fiscalité royale. Le réajustement de cette somme se fit postérieurement en liaison avec la dépréciation de la monnaie. Olivier Mattéoni présente alors une fine étude illustrée de tableaux de la répartition de la charge fiscale entre parcelles et « bonnes villes » du Forez qu’il est impossible de résumer ici. L’évolution couvre un siècle et propose une bonne méthode d’étude de ces phénomènes. Les chercheurs intéressés par la question s’y attarderont avec intérêt.

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Philippe Lardin nous transporte heureusement en Normandie, évoquant les oppositions à ces levées d’impôts, dans un article intitulé « La mise en place des impôts nouveaux en Normandie orientale pendant la deuxième moitié du xive siècle ». Comme à son habitude, c’est dans l’actuelle Haute-Normandie que travaille l’auteur, entre villes et plat-pays. Il concède que ce n’est pas les états de Normandie qui, réunis par le roi à chaque levée d’aide pour donner leur assentiment, nous renseignent le mieux sur l’opinion publique face à l’impôt. La région, et surtout Rouen, fut cependant marquée par de sérieuses révoltes anti-fiscales, pourtant rares dans le royaume à l’époque de Jean II et de son fils Charles V. La première s’étala entre 1348 et 1351. Elle faisait suite à la levée d’un subside considérable de 450 000 livres et s’étendit en dehors des remparts de Rouen jusque dans le bailliage de Caux qui refusa de payer. Les représentants des possessions du duc d’Orléans et du roi de Navarre dans la région ne furent pas pour arranger les choses mais l’on sut réprimer cette révolte et les impôts ne donnèrent plus lieu à des soulèvements dans les années suivantes. Charles V, conscient d’avoir trop augmenté la pression fiscale dans le royaume à cause de la guerre, fit promettre à sa mort d’abolir les fouages. En 1380 cependant, une nouvelle levée de subsides est nécessaire, avec un autre nom, et c’est encore dans le pays de Caux qu’il est impossible d’y accéder, situation dont les seigneurs locaux sont en partie responsables. Parallèlement, beaucoup de villes et de régions rurales de basse Normandie sont elles aussi hostiles aux levées. Des sanctions financières furent alors appliquées aux vicomtés rebelles, entraînant naturellement d’autres violences. La ville de Rouen semble avoir donné l’exemple aux campagnes. Il n’empêche que la population dut se soumettre à ces emprunts forcés dont le recouvrement passait par l’affermage des aides. C’est alors que se développa la fraude fiscale, chacun tentant d’échapper à l’impôt.

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Le volume 3 se concentre sur « les techniques » de recouvrement des contributions. l’article de Henri Dubois (« Fouage royal français et fouage ducal bourguignon au xive siècle », assure une transition en rappelant hélas brièvement plusieurs éléments de la pratique de cet impôt direct. Le Languedoc a bien été « le pays par excellence de fouage » dès les années 1330. En revanche, en Languedoïl, il n’était pas la forme d’imposition la plus fréquente et était inégalement ancien. On ne confondra pas différents fouages, comme en Normandie, où il existe l’ancien lié au « monnéage » et le fouage royal levé lui aussi sur ces terres. Le duché de Bourgogne présente encore une autre réalité, le fouage étant une habitude qu’il acceptait difficilement, préférant les aides indirectes. Quoiqu’il en soit, c’est bien au milieu du xive siècle qu’apparaît un changement dans la fiscalité royale, très liée à l’insécurité. L’auteur fait donc remonter « la véritable création du fouage royal dans la France de Languedoïl » à l’assemblée d’Amiens en décembre 1360. Se basant sur les deux sources fondamentales pour son étude, l’assiette et la taxation, il s’attarde à éclaircir quels sont les feux qui sont utilisés et comment on a pu les évaluer.

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Yves Coativy, spécialiste de la monnaie bretonne, qui soutint à Brest en l’an 2000 une thèse sur La Monnaie en Bretagne de l’an mil à 1499, nous propose un article intéressant de fiscalité indirecte, « La monnaie instrument fiscal, en Bretagne à la fin du Moyen Âge (1341-1491) ». Après la rupture de la Bretagne avec la législation monétaire royale en 1246, le duc frappant alors des doubles deniers, c’est la guerre de Succession, au milieu du xive siècle, qui « sert de déclencheur à l’indépendance monétaire, marquée par la frappe de l’or et de la grosse monnaie d’argent, sur fond de faiblesse du pouvoir royal ». Le duc s’enrichit avec le « seigneuriage », c’est-à-dire le coût de fabrication des espèces qu’il retient à leur frappe. Il dispose pour cela de quatre ateliers, Rennes et Nantes, et loin derrière, Morlaix et Vannes. De mars 1487 à août 1488, soit en un peu plus d’un an et en période d’hostilités avec le royaume, quand les ateliers fonctionnent à plein, les gains sur la frappe des gros d’argent sont de 1 843 733 livres bretonnes ! François II, pour arriver à ce chiffre, n’a cessé de dévaluer sa monnaie d’argent, le titre de fin passant de 500 à 250/1000 entre le 6 mars et le 4 octobre 1487. Il est fort dommage, au regard de ces riches enseignements, que la lacune des sources ne nous permette pas une idée plus globale et à plus long terme des apports de cette fiscalité pour les caisses ducales.

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Jérôme Jambu

Danièle Alexandre-Bidon et Marie-Thérèse Lorcin,Le Quotidien au temps des fabliaux. Textes, images, objets, Paris, Picard, « Espaces médiévaux », 2003, 303 p., 54 ?

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Il est trivial de rappeler, dans cette revue en particulier, combien le croisement des sources de toute nature est fructueux pour la recherche historique. Pourtant, en rapprochant les trois sources fondamentales de l’histoire médiévale, les sources écrites, archéologiques et iconographiques, sans faire de distinction hiérarchique et en soulignant que la fouille est constitutive de la documentation historique à l’égal des textes, Danièle Alexandre-Bidon et Marie-Thérèse Lorcin brossent un tableau « à quatre mains » de leur méthode : « nous allons partir à la recherche de la société des fabliaux, en confrontant aux textes littéraires des dossiers archéologiques et iconographiques », écrivent-elles page 99. Peut-être « une mosaïque à laquelle manquent plusieurs pièces », « une image panoramique de la vie médiévale, esquissée à grands traits », mais surtout « un réservoir d’informations » richement illustré. En ouverture, vingt-cinq planches en couleur d’enluminures et de photographies d’objets retrouvés en fouille donnent le ton général de l’ouvrage : le plaisir pris à l’étude de la part matérielle de la civilisation médiévale et hérité de Jean-Marie Pesez.

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Les auteures s’attachent ainsi à éclairer les pratiques quotidiennes au Moyen Âge, aussi bien en matière de vie que de métiers. Pour ce qui est des sources écrites, le choix s’est porté sur les fabliaux et les dits de la France du Nord, pour la majorité d’entre eux de la région d’Arras, parce qu’ils « sont certainement les textes les plus riches en détails sur la façon de vivre » (p. 33). Pour les années 1180-1340, on dispose d’un ensemble homogène de 97 de ces petits contes en vers qui tournent en dérision des personnages divers (bourgeois, prêtre, vilain, épouse), non sans mépris du commun ou misogynie de la part de conteurs qui destinent leurs œuvres à un public plutôt aristocratique. S’ajoutent les renseignements sur le cadre de vie et les moyens matériels fournis par l’archéologie : les fouilles se sont multipliées depuis une trentaine d’années, qui ont renouvelé notre connaissance, par exemple, de l’organisation de l’habitat rural. Plaisir encore, de l’image cette fois : les sources iconographiques abondent et les 189 illustrations extraites de missels, de psautiers, ou de livres d’heures figurent des scènes de la vie quotidienne, au premier rang desquelles les travaux agricoles.

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Poêle, chaudron, tablette à écrire, chope à bière, luge en mâchoire de cheval, loquet et serrure, briquet, couvre-feu, siège de latrines, pichet de bois, pot de terre, coffre sur pieds, fourche, râteau, dés à coudre ou à jouer, paire de ciseaux… les objets de toutes sortes, de toute formes, de toutes tailles et de toutes matières, sont regroupés dans trois grands « thèmes rassembleurs » : habiter, travailler, échanger et consommer. Des sujets aussi peu mineurs que les techniques agricoles, l’alimentation ou l’artisanat rural sont ainsi abordés par les différentes sources. Les décalages ne sont pas ignorés et les auteures s’interrogent sur le silence des sources de fiction. Images et fouilles corroborent souvent le texte ou viennent combler les lacunes ; mais de l’os, pourtant utilisé pour les jetons, les boutons ou les manches d’outils, « les fabliaux n’en tiennent nul compte ». Des dossiers comme celui qui concerne « le paysan « (p. 174-178) font le point sur ce qu’on peut espérer attendre des fabliaux arrageois et sur les apports des fouilles d’exploitations médiévales dont le matériel archéologique est mis en lumière par l’image.

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L’ensemble n’est pas remis en cause par de rares imprécisions cartographiques : Saint-Denis à l’est de Paris et Saint-Gilles trop proche de Montpellier, par exemple, aux pages 29 et 30. Le hameau de Trainecourt est bien « dans la région de Rouen » (p. 54), au sens administratif du terme et pour peu qu’on réunisse les deux Normandie, mais il est quand même plus proche de Caen – à peine 5 km. Des index des auteurs, des lieux et surtout des matières, d’« abbaye » à « voyage », en passant par « berger », « forêt » ou « mesure », donnent l’ampleur d’un corpus riche en éléments sur la société rurale du Moyen Âge. On y puisera abondamment de quoi abreuver la recherche et l’enseignement.

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Thomas Jarry

Paulo Charruadas, Molenbeek-Saint-Jean. Un village bruxellois au Moyen Âge, Bruxelles, coéd. Notre Comté et cirhibru-ulb, 2004, 158 p, 15 ?

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Licencié en histoire de l’art et archéologie et en histoire médiévale, actuellement engagé dans une thèse de doctorat portant sur la mise en exploitation des sols de la région bruxelloise et les rapports ville-campagne, Paulo Charruadas livre ici une monographie villageoise d’une centaine de pages consacrée à Molenbeek-Saint-Jean. Ce village situé au nord-ouest de Bruxelles, et qui s’étire autour de deux cours d’eau, le Molenbeek et le Paruck, a connu une géographie mouvante, rendant difficile sa connaissance aux époques les plus reculées. De celle-ci dépend pourtant la possibilité d’approfondir la connaissance de Molenbeek au Moyen Âge et de répondre à un certain nombre d’interrogations, dont la moindre n’est pas celle soulevée par ses liens avec Bruxelles.

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D’où le soin apporté par l’auteur dans un premier chapitre pour essayer de déterminer précisément le cadre spatial dans lequel prend place cette recherche. Mais la connaissance des limites primitives de la paroisse de Molenbeek se heurte à l’imprécision et à l’indigence des sources pour la période ancienne, et ne permet guère de certitudes. De la même manière, celle du cadre physique, tel qu’il était à l’époque médiévale, paraît presque aussi difficile, tant il a été modifié par l’urbanisation et l’industrialisation des deux derniers siècles. Néanmoins, l’étude hydrographique, topographique et pédologique, dont la connaissance est essentielle pour une époque où le déterminisme géographique est encore largement dominant, débouche sur la mise en évidence d’une situation physique particulièrement favorable pour l’agriculture, relief calme, réseau hydrographique dense, sols riches ou facilement perfectibles.

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Ces postulats établis, et après un retour sur les témoins archéologiques anciens, dont la raison d’être n’apparaît pas clairement établie, le chapitre suivant dépasse le simple stade de la monographie villageoise pour s’intéresser aux origines du village et partant de là au problème plus large et maintes fois débattu des origines de Bruxelles, visant à trancher la question encore en suspens de la paroisse primitive de Bruxelles. Utilisant tous les moyens et documents à sa disposition, Paulo Charruadas mène une recherche multidirectionnelle cherchant à répondre à cette double interrogation : à quelle époque naît le village de Molenbeek-Saint-Jean ? Peut-il effectivement être considéré comme le point de peuplement primitif de la région bruxelloise donnant naissance à la ville actuelle ?

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La réponse semble difficile, en raison d’une part des modifications imposées au paysage par deux siècles d’urbanisation et d’industrialisation, d’autre part de l’absence de traces probantes d’occupation ancienne révélées par l’archéologie. Revenant de manière critique sur l’abondante historiographie disponible, s’appuyant notamment sur des indices toponymiques et géographiques, l’auteur, au terme d’une démonstration parfois compliquée et difficile à suivre, arrive à la conclusion que Molenbeek-Saint-Jean ne peut être la paroisse primitive de Bruxelles, la création du village n’intervenant qu’à la fin du xie siècle, voire au début du siècle suivant, soit beaucoup trop tardivement.

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Cette question résolue, l’auteur revient dans le quatrième chapitre à un thème beaucoup plus classique de l’histoire rurale, celui du mouvement de mise en exploitation du sol. Une fois encore, devant l’indigence des sources écrites, force est pour lui de recourir à la toponymie, à l’étude du parcellaire (notamment à l’examen de la forme des parcelles) et à la morphologie de l’habitat villageois qui le conduisent à conclure à une mise en valeur agricole progressive au cours du xiie siècle. Celle-ci concerne d’abord les zones céréalières de coteaux puis, de manière presque concomitante, les terres plus humides des fonds de vallée porteurs de productions maraîchères/horticoles et d’élevage. Ces dernières, qui apparaissent avec beaucoup plus de force dans la documentation sans que cela constitue une preuve de leur domination réelle, témoignent de la vigueur du maraîchage dans la vallée de la Senne, à mettre en liaison avec le développement de Bruxelles et de la demande urbaine. Fort de ce constat, l’auteur présente ensuite une esquisse plus qu’une étude détaillée des productions molenbeekoises, centrées sur cette double vocation céréalière et horticole, mais où les activités telles que l’élevage mais aussi la pêche ou l’artisanat trouvent leur place.

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Enfin, le lien ville-campagne, maintes fois pressenti, trouve son développement dans un ultime chapitre. Le voisinage de Bruxelles pèse très tôt d’un poids non négligeable sur la communauté villageoise, que ce soit au niveau économique (approvisionnement de la ville tant en denrées agricoles qu’artisanales), commercial (le contrôle et l’entretien des routes sont au centre de toute une législation urbaine), foncier ou fiscal. Le rayonnement bruxellois ne cesse de croître sur les campagnes environnantes et le village de Molenbeek, mis en exploitation « par la ville et pour la ville », n’échappe pas à la règle. La pénétration foncière des Bruxellois, notamment à partir du xiiie siècle, en constitue sans aucun doute une autre preuve, qui demande néanmoins encore à être confirmée.

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Cette étude, qui éclaire d’un jour nouveau certains points encore obscurs de l’histoire de Molenbeek, ne demeure, souligne l’auteur, qu’une esquisse dans de nombreux domaines. Si les questions consacrées aux liens entre Molenbeek et Bruxelles, qui, on le constate, passionnent l’auteur, occupent une part importante de cette synthèse, d’autres aspects, partie prenante de l’histoire rurale, n’ont été que survolés. Il en est ainsi de l’étude des productions, pour lesquelles le dépouillement documentaire encore partiel devrait apporter de plus amples informations, des techniques agraires, des structures foncières et politiques dans lesquelles s’inscrit le village de Molenbeek, mais surtout de l’activité humaine, les paysans et autres artisans ruraux, rouage pourtant essentiel à l’existence même du village apparaissant comme les grands absents de cette étude. Ce qu’on ne saurait reprocher à l’auteur dont la synthèse est, plus qu’une étude d’histoire rurale, l’approche du passé, certes rural, d’un territoire éminemment urbain.

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Claude Colombet-Lasseigne.

Mercedes Borrero Fernández, Mundo rural y vida campesina en la Andalucía Medieval, Grenade, Universidad de Granada, « Biblioteca de Bolsillo, 10 », 2003, XII-450 p., 18 ?

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Sous ce titre, Mercedes Borrero rassemble en fait plusieurs de ses travaux, publiés de 1988 à 2000. Chaque chapitre est cohérent – un espace physique, un cadre temporaire, un sujet défini et une méthodologie – tout en conservant sa singularité. Si l’ouvrage aurait gagné à être doté d’une introduction exposant clairement l’objectif recherché et la thématique générale, il apporte au lecteur ruraliste de précieux éclairages.

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L’auteur s’intéresse d’abord au mobilier domestique propre à la maison rurale à la fin du Moyen Âge, en s’appuyant sur les inventaires et les contrats de mariage de quelques communes de la région de l’Aljarafe (chapitre 1). Le textile, les ustensiles de cuisine, l’outillage agricole et les meubles retiennent son attention. Elle se demande ensuite quels ont été les effets de l’introduction du crédit dans le monde rural ? Sur ce point, on remarque, au tournant du xve siècle et du xvie siècle, l’intrusion progressive de nouveaux processus venus de la ville (chapitre 2). Ils favorisent la transformation des structures économiques et sociales. Des changements s’affirment tout au long du xvie siècle, avec l’appauvrissement des paysans et le diversification de la bourgeoisie commerciale. En basse Andalousie, les structures foncières connaissent des mutations pendant la seconde moitié du xiiie siècle (chapitre 3). Ces dernières commencent avec le partage des terres pour l’armée conquérante et les premiers chrétiens parvenus au Guadalquivir.

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Ensuite, Borrero Fernández analyse les contrats d’embauche et le marché du travail dans le domaine sévillan au bas Moyen Âge à partir des minutes notariales de la région de l’Aljarafe (chapitre 4). Dans le contexte rural andalou, l’exploitation agricole a nécessité un volume de main-d’œuvre variable selon les saisons. Dans l’embauche, le temps et la tâche à effectuer apparaissaient comme des facteurs importants. L’étude des systèmes d’exploitation dans l’Andalousie occidentale du xive siècle repose sur la démographie, la structure de la propriété, les types de location, les niveaux technologiques et les intérêts socio-économiques (chapitre 5). Tous ces aspects doivent être mis en relation. Quelle a été alors l’influence des villes dans le monde rural ? Pour la mesurer autour de Séville, l’auteur ne procède pas à une analyse globale des rapports villes-campagne, mais elle avance plusieurs réflexions sur les relations établies entre Séville et « sa » campagne, c’est-à-dire son alfoz, le territoire dépendant du centre auquel il est subordonné juridiquement et militairement (chapitre 6). Depuis sa création au xiiie siècle, l’alfoz de Séville a été conçu comme un grand cadre économique, facilitant l’essor de la ville qui est devenue principal centre urbain du sud de la péninsule Ibérique.

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Mercedes Borrero s’interroge alors sur le rôle de la vigne dans la basse vallée du Guadalquivir (chapitre 7) en rappelant les lignes générales de l’évolution viticole, processus au cours duquel s’est confortée une structure spécifique de la propriété et des systèmes d’exploitation. La géographie du vignoble andalou en est issue. En étudiant les ressources naturelles des anciens royaumes andalous de Jaén, Cordoue et Séville, l’auteur essaie de comprendre les fondements de l’économie rurale (chapitre 8). On perçoit bien la création de l’Andalousie rurale chrétienne à travers le prisme des structures foncières (notamment le poids des grandes institutions, de l’oligarchie urbaine ou de la propriété campagnarde), de l’usage du sol (céréales, oliveraie et vigne) et des systèmes d’exploitation sans négliger l’élevage, ici essentiel.

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Quels étaient les viticulteurs du bas Moyen Âge dans la vaste zone qui dépendait juridiquement de la ville de Séville (chapitre 9) ? Dans une vue panoramique, défilent les grandes caractéristiques du groupe : importance numérique, solidité économique, position sociale et relations avec les autres groupes. Pendant les xve et xvie siècles, s’affirme la consolidation de la grande propriété comme le montre la typologie des propriétaires (chapitre 10). L’auteur détaille ensuite les modalités de l’accès à la propriété foncière selon les différents secteurs économiques de Séville. Finalement, elle se demande si ces différences ont généré des différenciations au sein des structures socio-économiques du monde rural. Pour terminer, dans les deux derniers chapitres, l’auteur propose une réflexion sur la valeur informative de la documentation notariale en histoire rurale et sur ce qu’elle entend, en théorie et en pratique, par éco-histoire. Au total, un recueil d’articles bien utile sur l’histoire économique et sociale de l’Andalousie médiévale.

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José Manuel Crespo Guerrero

Enrica Coser et Massimo Giansante (dir.), Libro di conti della famiglia Guastavillani (1289-1304), Bologne, Clueb, « Biblioteca di Storia Agraria Medievale », 2003, 227 p., 19 ? (Clueb : Cooperativa Libaria Universitaria Editrice Bologna, 40126 Bologna, Via Marsala 31)

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L’édition du livre de comptes des Guastavillani, déjà connu grâce aux travaux de Jean-Louis Gaulin (« Les terres des Guastavillani : structures et développement d’un grand patrimoine foncier en Émilie au xiiie siècle », Mélanges de l’École française de Rome. Moyen Âge et Temps Modernes, 99, 1987, p. 7-60), vient une nouvelle fois démontrer la richesse des archives de Bologne, sur laquelle insiste la directrice Maria Rosaria Celli Giorgini dans sa présentation (p. 7-9). Le dossier de cette famille, devenue noble à l’époque moderne après s’être imposée comme une puissante famille des populares aussitôt son installation à Bologne lors du premier tiers du xiiie siècle, est ainsi enrichi d’une source de première importance. Grâce à la minutieuse édition d’Enrica Coser et de Massimo Giansante, tous deux archivistes, est mis à la disposition du public un outil permettant une meilleure compréhension de la formation et de l’administration économique d’un patrimoine constitué dans le territoire bolognais par de riches citadins.

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Outre la présentation et les index des noms et des lieux en fin de volume, l’édition se divise en trois parties qui forment un ensemble logique. Dans un premier temps, les éditeurs replacent la position de la famille des Guastavillani dans le contexte de la société bolognaise du xiiie siècle et du début du xive siècle (p. 11-27). Ils complètent les informations concernant leur patrimoine, déjà analysé par Jean-Louis Gaulin, en particulier quant à leurs investissements dans le domaine des baux à cheptel, les soccide, à la lumière de nouveaux documents. Il s’agit de la restauration d’une partie de la déclaration fiscale de cette famille réalisée lors de l’estimo – c’est-à-dire des opérations de recensement et d’estimation des patrimoines destinées à la répartition des impôts directs entre les contribuables – durant les années 1296-97. Ces dates coïncident avec celle du livre de comptes qui concerne principalement les contrats portant sur le bétail, notamment sur les bovins, durant quinze années, entre 1289 et 1304, par deux membres de cette famille. Les éditeurs signalent les lacunes du document qui ne comprend aucun contrat concernant les ovins, pourtant bien présents dans le patrimoine des Guastavillani.

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Dans la seconde partie de l’introduction (p. 27-65), sont présentés le fonctionnement du livre de comptes et son contenu. Cette partie facilite grandement la lecture du livre. Elle ne consiste pas en une simple description ; elle apporte également les premiers résultats issus de l’examen détaillé de cette source. Seule la dernière partie du livre concernant le solde des comptes entre les locataires et les Guastavillani n’a pas fait l’objet d’un traitement. Pour le reste, l’analyse statistique se trouve déjà bien avancée. Les animaux évoqués dans les contrats sont dénombrés et on en connaît la localisation ; les diverses formes que pouvaient prendre les soccide ainsi que leur durée – elles dépassent rarement une, voire deux années – sont clairement expliquées. L’endettement paysan, mais aussi l’existence d’une diversité des situations économiques et sociales à l’intérieur du monde rural, sont mis en lumière. Les contrats portant sur les ruches, rares chez les notaires, sont nombreux dans ces comptes ; cela permet d’en souligner l’importance économique et aussi d’entreprendre une étude détaillée de ces ruches pour lesquelles les contrats portent en général sur des périodes plus longues – trois, voire quatre années – que ceux qui concernent les bovins et les équidés.

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Le « contenant » a également fait l’objet d’un examen attentif condensé en un tableau récapitulatif assez commode. La tenue du livre de comptes est ainsi restituée, ce qui permet d’en saisir le mode de fonctionnement en partant de la stipulation du contrat, par ou sans l’intermédiaire d’un notaire, à sa retranscription dans le livre, en général par un notaire. Tout cela permet de s’interroger sur la place de l’écrit et sur sa valeur juridique ainsi que sur celle du notariat dans cette société communale. Ensuite, vient l’édition proprement dite, claire, du livre des comptes (p. 67-199). Défile un nombre considérable d’animaux et d’individus, mais la lecture n’est en rien monotone. De nombreux approfondissements sont possibles, notamment quant au fonctionnement de cette société rurale : certains « associés » apparaissant à plusieurs reprises, non seulement comme contractants mais également comme intermédiaires entre les propriétaires et les autres « associés », il serait intéressant de connaître leur situation dans les villages.

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En guise de conclusion (p. 201-210), Bruno Andreolli replace les baux à cheptel dans le contexte plus général de l’historiographie des contrats agraires. Il insiste sur le manque de considération porté par les historiens à ce type de contrats, si importants sur le territoire de la plaine padane et de la « conquête agraire » du contado. Par conséquent, cette présente édition revêt un grand intérêt. Enfin, il rappelle, avec les éditeurs, l’impossibilité de tirer des conclusions générales de la présentation d’un cas particulier. Cependant, les forts rendements apportés par ce type de placements sont une nouvelle fois mis en perspective (Antonio Ivan Pini, « Gli estimi cittadini di Bologna dal 1296 al 1329. Un esempio di utilizzazione : il patrimonio fondiario del beccaio Giacomo Casella », Studi medievali, 18, 1977, p. 111-159, p. 128), tout comme l’utilisation de ceux-ci par les citadins afin d’établir un étroit contrôle sur les habitants du territoire du fait de leur endettement (dans une autre région de la plaine padane, la Vénétie, Gigi Corazzol a illustré cet aspect des relations entre les propriétaires de la terre et les locataires (Fitti e livelli a grano. Un aspetto del credito rurale nel Veneto del ’500, Milan, 1979).

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Seuls deux reproches peuvent être formulés à l’encontre de cette édition : des reproductions plus « pédagogiques » du livre de comptes, notamment lors de sa description (p. 29-31), auraient été les bienvenues. Mais, surtout, il est regrettable qu’aucune carte n’ait été insérée dans ce volume. Un non-connaisseur de la géographie de la région de Bologne rencontre quelques difficultés à se repérer à l’intérieur de cet espace et à apprécier convenablement la stratégie adoptée quant à l’emplacement géographique du bétail. Quoi qu’il en soit cette édition constitue un bon outil de travail pour qui s’intéresse aux contrats agraires, aux relations entre les citadins et les rustici ainsi qu’aux techniques comptables à la gestion d’un patrimoine.

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Matthieu Scherman

Emmanuel Le Roy Ladurie,Histoire humaine et comparée du climat. Canicules et glaciers, xiiie-xviiie siècles, Paris, Fayard, 2004, 25 ?

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Parmi tant d’œuvres pionnières qui ont fait sa gloire, l’Histoire du climat depuis l’An mil, qu’Emmanuel Le Roy Ladurie a publiée en 1967, a fait date dans l’historiographie française. Complétant les données économiques disponibles – séries de prix, dates de vendanges – par toutes sortes de sources empruntées aux sciences de la nature – extension et retrait des glaciers, analyse des pollens, dendrochronologie –, il avait démontré l’existence d’un « petit âge glaciaire » (pag) couvrant le bas Moyen Âge, les Temps Modernes et les deux premiers tiers du xixe siècle. Quelques historiens s’étaient étonnés qu’il ait osé s’aventurer dans ces affaires de séracs et de moraines. Aujourd’hui, la certitude est là : il y a en bel et bien une période de refroidissement (pag), entre un petit optimum climatique médiéval (pom) et le réchauffement contemporain dont nous sommes les témoins impuissants et probablement aussi les responsables.

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Le présent ouvrage n’est point une répétition, ni même une mise à jour de celui de 1967. C’est le premier volume d’une Histoire humaine et comparée du climat, recouvrant, sous le titre « Canicules et glaciers », toute la période allant de 1300 à 1740 environ, la suite devant être traitée dans un second volume, à paraître l’année prochaine.

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Emmanuel Le Roy Ladurie n’a pas prétendu écrire une histoire générale et mondiale du climat : il a pris comme champ d’études la France du Nord et du Centre, en jetant cependant un regard circulaire chez nos voisins anglais, néerlandais, allemands et scandinaves. C’est une histoire humaine, traitant surtout de l’impact des fluctuations climatiques et météorologiques sur nos sociétés, par le biais des mauvaises récoltes, des disettes et des épidémies. Ce qui frappe dans leur chronologie, c’est l’extrême variabilité des saisons et des années : il y a des vaches maigres dans les années de vaches grasses, et réciproquement. Variabilité régionale, aussi, car un été chaud et sec peut être ici bénéfique, là maléfique. Difficile de s’y retrouver, difficile de généraliser, difficile de découvrir ce qui se cache derrière les moyennes. Les contemporains ont dû s’y perdre, car un hiver froid et un été frais ne suffisent pas à faire le pag, de même que l’été 2003 ne peut à lui seul attester le réchauffement annoncé pour le xxie siècle. Dans la forêt des sources et témoignages dissonants, on s’égarerait facilement.

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Pourtant, Emmanuel Le Roy Ladurie essaie d’y mettre un peu d’ordre : il nous propose une histoire cohérente du pag jusque vers 1740. Pour le pom, il se borne à constater avec prudence qu’il y a bien eu au xiiie siècle, en Europe occidentale, « une longue série d’étés secs, vraisemblablement chauds », donc favorables à l’agriculture, à condition que la pluie n’ait pas fait défaut (sinon, risque d’échaudage des céréales). Il décompose le PAG (du moins les années étudiées dans ce volume, c’est-à-dire 1303 à 1740 environ), en sept périodes (j’abrège pour simplifier) :

  • le premier « hyper-pag » (1303-1382), particulièrement froid, avec la famine de 1315, le grand hiver de 1363-1364, et les disettes de 1369 et 1374 ; mais entrecoupé de petits coups de chaleur en 1351 et 1360 (l’auteur rappelle les conséquences socio-politiques de ces variations en France et en Angleterre) ;

  • un xve siècle difficile à caractériser : première moitié plus tiède et plus humide, avec « le coin de ciel bleu » des années 1415-1435, mais aussi le grand hiver de 1408, la sécheresse de 1420, la disette de 1432 ; et la seconde moitié assez terrible (« 1481 : un pur trauma de froidure et de pluie ») ;

  • « le beau xvie siècle (en fait 1500-1560), coupé par une phase cyclonique de 1526 à 1531. Selon l’auteur, l’été de 1504 a été l’un des plus chauds des cinq derniers siècles ;

  • la triste fin du xvie siècle et la nouvelle avancée des glaciers alpins, les mauvaises années 1562-1574, le paroxysme de 1586-1587, enfin les froids et fraîcheurs de la dernière décennie ;

  • les maxima glaciaires de 1600-1644, avec leurs hivers neigeux, suivis d’étés trop frais pour réduire les glaces accumulées. Tout ceci précédant « un triennat de printemps-étés frais », avec hausse du prix des grains, accélérée probablement par la première Fronde ;

  • le « minimum de Maunder » (1645-1715) caractérisé par un déficit prolongé en taches solaires, donc par une réduction du rayonnement ultraviolet. D’où les « années de misère » (1658, 1661, 1675, 1683, 1692-1694, 1709), qui correspondent à l’acmé du pag ;

  • les vingt-cinq premières années du règne de Louis XV, avec réchauffement notable des printemps et des étés (en fait 1° à 2° C) en moyenne, ce qui est considérable. Donc, de meilleures récoltes et un essor de la population. Serait-ce la fin du pag ? Non ! La crise climatique de 1740 nous ramène aux catastrophes d’antan, et les glaciers ne reculeront vraiment que 120 ans plus tard, vers 1860.

Comment s’y retrouver dans cette chronologie complexe ? De nos jours, on reprendrait les séries produites par les thermomètres et les pluviomètres ; on analyserait maxima et minima, on construirait des moyennes mobiles et des moyennes tronquées, on proposerait des modèles. À l’époque, on ne disposait que d’indications éparses, et l’on ne saisissait les fluctuations climatiques que par des observations indirectes, comme l’avance ou le recul des glaciers ; mais ceux-ci résultent de multiples facteurs, et ne traduisent la succession des bonnes et des mauvaises années qu’avec un grand retard, sans que le rapport avec l’abondance des récoltes apparaisse toujours clairement.

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Ainsi le glacier suisse d’Aletsch, « du fait même de son énormité, ne réagit qu’assez lentement, avec du retard en tout cas, aux provocations des événements climatiques ». Le glacier des Bois – que nous appelons maintenant Mer de Glace – s’avance en 1644 dans la vallée de Chamonix, qu’il menace de barrer, mais il recule quelque peu jusque vers 1663. Tout ceci avant le minimum de Maunder (1645-1715), qui ne provoque pas apparemment de crue glaciaire, car la baisse des températures estivales n’est pas accompagnée d’une hausse sensible des précipitations hivernales. Interférant avec les oscillations climatiques, les grandes éruptions volcaniques, par exemple celles de 1658-1661, au Japon, au Salvador, en Islande, en Équateur, en Italie et au Chili, ont un effet désastreux sur les récoltes, en raison des nuages de poussière qui obscurcissent la haute atmosphère et interceptent partiellement le rayonnement solaire. Effet limité dans le temps, mais très étendu dans l’espace, puisque aucune région du globe n’est épargnée. Ainsi les fluctuations de la production agricole pendant le Petit Âge Glaciaire s’inscrivent dans l’univers de la complexité.

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Quelles ont pu être les responsabilités du Grand Roi dans les misères de la fin du règne ? Emmanuel Le Roy Ladurie ne cherche pas à les minimiser, mais il les nuance fortement : tous les États dont l’agriculture n’était pas modernisée ont souffert du pag, et pas seulement la France. Et de ridiculiser « l’imputation au politique » dont se rend alors coupable Fénelon dans sa Lettre à Louis XIV, appelée à un beau succès chez les philosophes du xviiie siècle, puis chez les historiens « républicains » du xixe et du xxe : « Fénelon est sans doute dans le vrai quand il dénonce l’excès des impôts et des guerres, ainsi que la responsabilité personnelle de Louis XIV ; mais enfin on eût aimé quelque allusion au rôle dominant sinon toujours dirigeant de ce que nous appelons climat : données météorologiques, étés ou saisons pourris ».

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Restent trois questions majeures sur le rapport entre dérèglement des saisons, mauvaises récoltes, disettes, morbidité et mortalité.

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1. Comme le montre Emmanuel Le Roy Ladurie, les fluctuations de la production agricole ne peuvent se lire directement sur les courbes de température, ni sur celles de pluviosité, ni même sur les deux combinées. C’est la conjonction d’épisodes trop frais ou trop chauds, de saisons trop sèches ou trop humides qui compromet la récolte. Prix des blés et dates de vendange traduisent in fine non les oscillations du climat, mais les mauvaises conjonctures, ce que les contemporains dénonçaient comme « le dérèglement des saisons ». Pour qu’on en arrive au désastre, il faut que « le pointage de la chronologie des intempéries soit très précis : problème de la ‘fenêtre de tir’, nous disons aussi ‘fenêtre d’opportunité’, par rapport à telle ou telle étape décisive du développement des blés : germination, sortie de terre, maturation, etc. ». C’est pourquoi les mercuriales locales gardent souvent, jusqu’au xviiie siècle, leurs particularismes ; les courbes ne deviennent parallèles qu’à la suite de grands accidents planétaires, notamment les éruptions volcaniques, dont la plupart, à l’époque, sont ignorées des Européens.

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2. Quels peuvent être les impacts directs et indirects du climat sur la démographie ? Emmanuel Le Roy Ladurie admet que ses fluctuations agissent directement dans certains cas, mais le plus souvent indirectement en compromettant la récolte. Il est indiscutable que le froid peut tuer : la surmortalité qui suit le Grand Hiver de 1709 a été de l’ordre de 40 % ; mais la chaleur aussi (cf. les 15 000 morts de l’été 2003). Le mouvement saisonnier des décès dans la France de l’Ancien Régime montre une surmortalité d’août-septembre chez les enfants ; d’hiver chez les adultes, en particulier les personnes âgées. Pourtant c’est l’effet indirect sur la santé qui l’emporte de beaucoup dans l’Europe préindustrielle, et pas nécessairement par la médiation de la disette. L’hiver favorise les maladies de l’appareil respiratoire (grippe, rougeole, exceptionnellement peste pulmonaire), l’été celles de l’appareil digestif (dysenterie) ; de même la chaleur humide favorise la multiplication des puces : les grands accès de peste bubonique se situent toujours en été.

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3. Quelle est la part respective de la disette et de l’épidémie dans les grandes mortalités ? Pour Emmanuel Le Roy Ladurie, « la mauvaise récolte et le haut prix du blé agissent directement par la faim et par la sous-nutrition qui, dans certains cas, peuvent être mortelles ; mais aussi et surtout par les épidémies qu’induisent la sous-nutrition et la misère ; qu’induisent également les migrations forcées et les promiscuités qu’elles engendrent ».

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Il faut admettre avec lui que variole et typhus ne sont pas nécessairement des variables indépendantes de la (mauvaise) conjoncture climatico-céréalière, mais la corrélation entre mortalité et climat est plus nette que celle entre climat et récolte. D’ailleurs, pourquoi ne pas admettre que les maladies des hommes, celles des animaux et celles des végétaux puissent résulter simultanément des mêmes dérèglements météorologiques, ou du moins en être plus ou moins stimulées ? P. R. Galloway a montré que 46 % des fluctuations annuelles des décès après la petite enfance, dans la France des années 1677-1734, étaient associées à des hausses des prix des grains ; mais nous voici bien loin des 100 % et des corrélations automatiques qui semblaient évidents aux historiens des années 1950. Et il faut admettre que la médiation entre climat et mortalité passe dans bien des cas par le seul relais de l’épidémie, qui peut suivre, mais peut aussi précéder la mauvaise récolte.

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Avec le second volume de ce grand ouvrage, qui ira des années 1740 à nos jours, on pourra répondre plus précisément à ces questions, car on entre désormais dans l’ère statistique, avec des mesures beaucoup plus détaillées et beaucoup plus précises.

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Jacques Dupâquier

José Angel Lema Pueyo, Jon Andoni Fernández De Larrea Rojas, Ernesto García Fernández, Miguel Larrañaga Zulúeta, José Antonio Munita Loinaz et José Ramón Díaz De Durana Ortiz De Urbina, El Triunfo de las elites urbanas guipuzcoanas : nuevos textos para el estudio del gobierno de las villas y de la provincia (1412-1539), Donostia-San Sebastián, Diputación foral de Gipuzkoa, Departamento de Cultura, Euskera, Juventud y Deportes, 2002, 508 p.

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Consacré à une période relativement limitée, 1412-1539, et restreint à une seule des provinces basques, le Guipúzcoa, ce recueil de textes offre pourtant au lecteur français un éclairage original sur le processus de constitution de ces Provinces dans la monarchie espagnole à la fin du Moyen Âge et au début de l’époque moderne. En effet, si l’objectif éditorial semble modeste – la publication de 50 documents pour illustrer « le triomphe des élites urbaines de Guipúzcoa », comme le titre l’indique –, le contenu est bien plus enrichissant grâce aux dispositifs adoptés. Les auteurs, universitaires basques, ont choisi une bipartition de l’ouvrage qui permet d’exposer, d’une part les conditions historiques propres au Guipúzcoa par le moyen de deux études et, d’autre part, l’édition de documents principalement issus d’archives locales.

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La profonde originalité de cette province, comme des autres territoires basques, réside dans la faiblesse prolongée de son tissu urbain. En comparaison avec la Castille, ils ne connaissent jusqu’au xie siècle qu’un développement urbain restreint à la seule route orientée ouest-est, c’est-à-dire qui suivait le chemin de Saint-Jacques. Il leur faut attendre les xiie et xiiie siècles pour voir fleurir des fondations urbaines importantes avec, par exemple, la fondation de Saint-Sébastien en 1180. Ce mouvement se poursuit tardivement, au cours du xive siècle (1310 : Azpeitia ; 1320 : Renteria ; 1380 : Hernani…), quand plus de la moitié des créations de villes dans la province de Guipúzcoa ont lieu, comme le rappelle Ernesto García Fernández, auteur de la première des deux études préliminaires.

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Cette naissance du mouvement urbain favorise les liens commerciaux avec les centres plus méridionaux. Cette jonction se confirme par des contacts plus étroits entre les provinces basques et la couronne de Castille. Cette dernière déborde ses propres limites et accroît son rayonnement sur le littoral septentrional. Les provinces basques se donnent alors au monarque castillan entre la fin du xiiie siècle (pour le Guipúzcoa), la première moitié du xive pour l’Alava (en 1332, la confrérie d’Arriaga renonce à ses droits seigneuriaux au bénéfice du roi de Castille) et la fin du xive siècle pour la seigneurie de Biscaye, quand en 1379 les comtes de Haro abandonnent leur suzeraineté. On peut regretter un manque de vulgarisation de la part des auteurs, qui estiment connues ces grandes dates de l’histoire des provinces basques, tout comme la lutte qui mit aux prises les nouvelles élites urbaines avec l’aristocratie traditionnelle – ces grands lignages féodaux que l’historiographie a désignés par l’expression los Parientes Mayores. Il est vrai que ces mêmes auteurs ont consacré à ce thème un ouvrage antérieur : La Lucha de Bandos en el País Vasco : de los Parientes Mayores a la Hidalguía Universal. Guipúzcoa, de los Bandos a la Provincia (xive-xvie), Bilbao, 1998 [La lutte de clans au Pays Basque : des Parientes Mayores à l’ hidalguía universelle ].

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À mi-chemin entre seigneurs de la guerre et bandits de grand chemin, les Parientes Mayores entretiennent l’insécurité dans la province pendant les deux derniers siècles du Moyen Âge, depuis leurs tours inexpugnables. Pour la monarchie comme pour les villes, il devient indispensable de maîtriser les voies de communication, d’éviter les excès fiscaux des potentats locaux et de réprimer les abus. Du point de vue économique, ce sont les rapports avec les centres textiles de la meseta castillane qui sont mis en cause ; du point de vue politique, c’est l’autorité monarchique qui est contestée par le pouvoir nobiliaire. La réponse à cette crise des xive et xve siècles est donnée par l’alliance conclue entre les villes et la monarchie, suivant en cela un modèle de combat déjà éprouvé contre l’aristocratie depuis les débuts du xiiie siècle en Castille : la Hermandad General est créée en Guipúzcoa en 1397 (terme qu’on peut traduire dans ce cas par junte, ligue ou association).

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Au cours du xve siècle, les Parientes Mayores subissent des défaites telles que l’ordre nobiliaire se trouve transformé et la notion de noblesse modifiée, de sorte que l’ensemble de la société de Guipúzcoa tend vers ce qu’on nomme l’hidalguía universelle (bien qu’en 1463, diverses catégories de sujets sont encore distinguées).

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Outre le pas pris sur les Parientes Mayores, ce constat de noblesse générale entraîne deux autres conséquences. La première est d’ordre fiscal : l’écart entre les niveaux de prélèvements effectués sur les sociétés basque et castillane ne cesse de s’accroître au cours des siècles suivants puisque la catégorie des pecheros (l’équivalent de nos « taillables ») est nettement distinguée des hidalgos en Castille. La seconde est d’ordre politique, voire raciale (ou plutôt raciste) : en toute logique, il ne peut exister de Basques au sang impur puisqu’ils sont tous de naissance noble. Les conversos, marranes et autres morisques, sont donc impitoyablement pourchassés. En cela encore, le Guipúzcoa épouse les grandes lignes du règne des Rois Catholiques. Ces souverains formalisent alors leurs relations avec la Province par le biais d’un organe qui succède à la Hermandad General : les Juntes. Celles-ci prétendent à l’exclusivité de la représentation du Guipúzcoa, surtout après leur récente victoire contre le bras nobiliaire. En outre, le clergé y est marginalisé, et seules quinze villes délèguent un procureur à ces Juntes. On distingue les Juntes générales de la Province, qui se tiennent deux fois par an à dates fixes pour des sessions limitées à vingt-cinq jours en présence du représentant royal, le corregidor, des Juntes particulières, qui se réunissent sur ordre royal entre les deux sessions pour expédier les affaires. Ces institutions, par leur fonctionnement, leur compétence et leur composition font l’objet d’une analyse nuancée de la part des auteurs, ce qui permet de mieux comprendre la valeur des textes qu’ils proposent dans la deuxième partie de l’ouvrage.

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Une courte présentation de ces documents (p. 129-160) évoque leurs principaux caractères, les éléments de diplomatique utiles à leur compréhension et les choix d’édition qui ont été effectués. Une bibliographie (p. 115-126) et un tableau synthétique des textes édités (p. 161) complètent l’appareil critique. Notons la présence d’une seule mention d’article en français sur ce thème (Ernesto García Fernandez, « Les ordonnances électorales au Pays Basque : système de contrôle du pouvoir municipal aux xive et xve siècles », in La Ville au Moyen Âge, Congrès national des Sociétés historiques et scientifiques d’Aix-en-Provence, Paris, 1995, vol. ii, p. 161-177)

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Les cinquante textes édités recouvrent la période 1412 à 1539 – en fait, seuls quatre sont antérieurs à 1483. L’essentiel des documents datent donc des règnes des Rois Catholiques, de Jeanne la Folle et de Charles Ier de Castille (Charles Quint). Ils illustrent la participation active de la monarchie castillane à la vie de la Province, par des interventions directes et indirectes. L’expression de Premier âge de l’État en Espagne (Christian Hermann, dir., Paris, 1989) appliquée à cette période, se trouve corroborée par nombre de ces textes. Ainsi, les provisions royales d’offices (texte 4, texte 38), une lettre de quitus (carta de finiquito) (texte 43), les fonctions du corregidor auprès de la Junte provinciale et auprès des villes et des communautés confirment ce poids de l’autorité royale dans la « très noble et très loyale province » (la formule consacrée est : la Noble et Muy Leal Provincia de Guipúzcoa ).

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Les principes adoptés qui régissent les élections urbaines et provinciales confortent « le triomphe des élites urbaines » (cf. textes 1, 5, 6, 18, 37, 38, 39, 42, etc.). Cependant, les Rois Catholiques infléchissent les ordonnances municipales et provinciales en faveur du renforcement des groupes oligarchiques. L’adoption de mesures d’exclusion des pauvres et celle de l’insaculación (tirage au sort des conseillers municipaux) renforce l’alliance entre élites et pouvoir royal. Ainsi, certaines ordonnances éditées (textes 24 et 26) s’efforcent d’accentuer la domination des villas (statuts urbains) sur les populations qui n’ont pas ce statut (aldeas, pueblos, faubourgs) comme l’illustre le cas d’Irún qui dépend juridiquement et fiscalement de la municipalité de Fontarabie. Au niveau provincial, l’influence des conseils de Saint-Sébastien et de Tolosa ne cesse de grandir.

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Avec l’appui de la Couronne, l’autorité des élites urbaines s’inscrit essentiellement dans la gestion des affaires municipales. Les ordonnances promulguées en témoignent, et concernent aussi bien la politique économique (fiscalité, protectionnisme, approvisionnement), l’activité des corporations et des industries rurales (moulins, forges), la sécurité et l’ordre public (incendies, mendiants) jusqu’au contrôle des mœurs (mesures à l’encontre des maquerelles à Tolosa en 1532). La vie au jour le jour est donc passée au crible de l’action édilitaire. Le monde rural est largement concerné, les villes citées dans l’ouvrage ne dépassant que très rarement le millier d’habitants : on comprend dès lors l’omniprésence dans ces textes des mentions de pommeraies, de vignes, de montes (pacage et bois), des spécification d’usage pour les diverses essences d’arbres, les nombreuses allusions à la mer et aux voies commerciales.

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Pour permettre au lecteur de cerner la richesse de ce recueil, un index assez développé, composé de noms de lieux, de personnes et de matières, donne une première idée du foisonnement de ces documents.

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Alain Hugon

Serge Brunet,Les Prêtres des montagnes. La vie, la mort, la foi dans les Pyrénées centrales sous l’Ancien Régime (Val d’Aran et diocèse de Comminges), préface de Bartolomé Bennassar, Aspet, PyréGraph, « Universatim », 2001, 863 p.

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Le compte rendu de ce livre aurait dû être publié plus tôt. Mais voilà : il est des lectures qui sont de l’ordre du cabotage, de la petite sortie en mer pour la journée. Avec celui-ci, il s’agit d’une croisière en haute mer, le voyage est long, enrichissant, passionnant, mais on n’en revient pas de sitôt, on ne voit plus de terre à l’horizon, il y a des courants qui vous entraînent ailleurs… Il est un compliment dans les soutenances de thèses actuelles, qui consiste à dire à l’auteur que son travail rappelle par son ampleur et sa qualité l’ancienne thèse d’État. Le livre de Serge Brunet ne rappelle pas, il a tout de la thèse d’État, il en est une, à commencer par les années données à son sujet. Dix ans, à suivre la (très belle) préface de Bartolomé Bennassar ; quinze ans, d’après la quatrième de couverture. On le croit volontiers, tant ce travail de 863 pages (744 de texte principal) est épais, profus, profond au meilleur sens de ce dernier mot : profondeur de la plongée dans le temps, dans les archives, dans les curiosités, dans la qualité de l’analyse. Il s’est trouvé, et l’on doit s’en féliciter, un éditeur pour publier un aussi gros volume, accompagné d’illustrations très pertinentes : valeureuse « petite » maison PyréGraph, dont la collection « Universatim », dirigée par Jean-Michel Minovez (Université de Toulouse-Le Mirail), donne à lire les thèses consacrées à l’espace pyrénéen.

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De quel espace est-il question, précisément, dans ce livre ? Du Val d’Aran, alors partie intégrante du royaume d’Aragon, puis d’Espagne, tout en dépendant sur le plan religieux du diocèse français de Saint-Bertrand-de-Comminges. Tout petit espace montagnard : trente villages. Mais ce que le cadre pourrait avoir d’étroit, Serge Brunet le compense par sa capacité à brasser le temps long, puisqu’il se mue avec autant d’aise de la fin du Moyen Âge au début du xxe siècle, même si les xvie, xviie et xviiie siècles constituent le cœur de son étude. Cette histoire séculaire n’est certes pas immobile mais, précisément, elle sait durer très longtemps, en dépit des sollicitations ou des incursions d’un autre temps, national, politique ou catholique. Par « temps catholique », entendons le calendrier de l’ensemble de la chrétienté occidentale : la déchirure de la Réforme, la reconquête et la mise en ordre menées par la Contre-Réforme et les jésuites, le jansénisme d’un Gilbert de Choiseul, évêque de 1644 à 1670, etc. Ce temps n’est nullement identique au « temps religieux » du Val d’Aran qui obéit à d’autres rythmes, beaucoup plus lents, plus autochtones, plus résistants : c’est cette religion des montagnes à laquelle Nicole Lemaitre (dont le Rouergue est bien proche des Pyrénées à cet égard) et le même Serge Brunet ont consacré un très important colloque dont la publication est imminente. S’il est, après le Rouergue flamboyant, un livre qui va au cœur de cette religion, entre microhistoire et histoire totale, comme le dit justement Bartolomé Bennassar, c’est bien Les Prêtres des montagnes.

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On peut faire deux lectures de cette somme, qu’il n’aurait pas été illégitime (mais appauvrissant) de scinder en deux volumes autonomes : le premier rédigé par un historien, le second par un anthropologue ou ethnologue de ces tropiques d’altitude que constituaient les Pyrénées. Serge Brunet est l’un et l’autre, avec une égale force. Étant, pour ma part, plus à l’aise avec le temps long des montagnes à prêtres et ces « Cadets de Dieu » auxquels j’avais consacré ma propre thèse (sur la Lozère), j’insisterai plus sur cette seconde moitié de l’étude (parties v à vii, p. 427-723), sans cacher mon admiration à la fois pour une organisation sociale et religieuse dont l’efficacité fut remarquable, et pour la précision et la virtuosité avec lesquelles Serge Brunet sait en reconstituer le fonctionnement.

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Les premiers chapitres donnent à voir une société dont les traits sont fortement affirmés : surabondance sacerdotale séculaire, organisation de ces prêtres en fraternités ou communautés, appelées ici mesaus, culture populaire caractérisée par les récits des origines (le lac primordial), les saints, les rites, le carnaval, la représentation de l’espace (la haute montagne est diabolisée). Au xviie siècle, une série d’évêques réformateurs s’efforcent d’imposer les exigences de la Réforme catholique à la fois aux prêtres et aux fidèles du Val d’Aran, cet autre Châblais. Les jésuites, dont Jean Forcaud, missionnaire des montagnes, un voisin monté d’Auch où il est né en 1584, l’ordre de Malte, le chapitre de Comminges, participent du même effort pour ramener à la nouvelle raison catholique une population et ses élites cléricales dont l’attitude fait penser à celle que Jean-François Soulet décrit pour le xixe siècle dans autre grande thèse consacrée aux Pyrénées, Une société en dissidence. La mise en parallèle des deux thèses donne du reste à réfléchir : qu’il s’agisse de la Réforme catholique à l’époque moderne ou de l’affirmation de l’État et de la nationalisation des masses au xixe, l’impulsion venue de l’extérieur, quelque bénéfique qu’elle puisse nous paraître à distance (ou non !), est perçue comme une intrusion, voire une agression, à l’égard d’une société qui s’avérait satisfaite du très savant équilibre qu’elle avait mis en place entre la France et l’Espagne, les hommes et les ressources, les clercs et les laïcs, les mariés et les célibataires, les aînés et les cadets, les vivants et les morts. Serge Brunet met son étude sous le signe de l’acculturation : comment une exigence nouvelle vient-elle à une société rurale et comment parvient-elle à surmonter, apprivoiser, modifier l’exigence et/ou l’offre qui lui sont faites ? Il y a eu bien des crises, bien des échecs chez ceux qui ont voulu imposer la réforme ; ils ont pourtant remporté le combat, à la longue – à la très longue. Ainsi faut-il attendre plusieurs dizaines d’années pour assister à l’ouverture d’un séminaire digne de ce nom, en 1712 : le projet remontait au début des années 1630. Il est intéressant de voir comment se font face, au xviie, deux groupes de prêtres, les nouveaux venus, formés selon les exigences post-tridentines, et les « natifs », en vérité les personnages principaux de l’ouvrage auquel ils donnent son titre. Ce choc de deux personnels et de deux conceptions n’est pas sans faire songer, quoique dans un contexte beaucoup plus dramatique, à celui qui devait opposer, dans les années 1790, les prêtres insermentés, remarquablement insérés dans le tissu social, et les jureurs, souvent extérieurs aux paroisses qu’ils ont pris en charge et dont ils allaient perdre rapidement le contrôle. Serge Brunet se demande en conclusion si la réforme catholique a réussi ou échoué. Il est clair qu’elle a fini par imposer son exigence d’un véritable « service public diocésain », dont l’évêque est le chef légitime, à des communautés, des familles et des prêtres qui l’ignoraient à peu près complètement et faisaient du prêtre et du mesau des « acteurs multifonctions », si l’on ose dire, au service de stratégies privées.

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C’est que le prêtre natif (ou habitué, ou obituaire) est un personnage, sans doute le personnage crucial des sociétés montagnardes, en Limousin et dans le reste du Massif Central comme dans le Val d’Aran. On peut le désigner aussi comme un prêtre de famille : capellan de casa, dit-on localement. C’est le plus souvent un cadet, dont les évêques exigent, conformément au concile de Trente, qu’il soit muni d’un titre clérical (une rente viagère) au moment de se présenter à l’ordination au sous-diaconat. Ce titre clérical, ou patrimoni de casa, est distrait des biens de la casa en échange de son exclusion de l’héritage : c’est une véritable dot de cadet. Au moment de tester, le prêtre remet évidemment son titre clérical à sa famille, généralement représentée par celui de ses neveux qui a hérité de la casa ; quant à son bénéfice, il cherche à le résigner en faveur d’un autre neveu, devenu prêtre à son tour ; le phénomène peut jouer sur trois générations, voire plus (cf. le schéma p. 442, où des prêtres sont chanoines de Tortosa d’oncle à neveu sur trois générations).

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Pas plus que les autres cadets non mariés, le prêtre ne quitte la maison de l’héritier : il y jouit d’une abadia (« abbaye »), maisonnette distincte ou plus souvent pièce prise dans la maison principale. Les maisons les plus riches sont même dotées d’une chapelle domestique. Dans le village, les prêtres natifs réunis en mesau jouissent d’un autre type de bâtiment, construit spécialement à cet effet, le comonido, bâti dans le cimetière et à proximité de l’église. C’est à la fois une resserre ou grenier servant à entreposer le produit des dîmes (qui revient aux prêtres natifs et ne quitte pas la communauté) et le lieu où un prêtre de garde a pour mission de prier pour conjurer les orages et les détourner sur les sommets. Les prêtres natifs jouent bien d’autres rôles : avant que les évêques du xviie siècle ne s’y opposent, ils sont les parrains de leurs neveux et nièces, servent de notaires aux communautés d’habitants et surtout de prêteurs d’argent dont le rôle est essentiel dans la circulation des flux monétaires et l’injection d’une plus grande souplesse dans le marché foncier. C’est que les mesaus sont à la tête de liquidités : les revenus des fondations de messes, dont les prêtres usent pour financer les opérations de crédit, acheter et revendre de la terre (ils ne la gardent jamais). Serge Brunet parle à leur propos de mutuelle : on est vraiment au cœur d’un système organisé tout entier autour de deux cellules collectives, la casa (la maison ou l’ostal qu’ont décrite avec brio, pour la Margeride, Élisabeth Claverie et Pierre Lamaison, L’Impossible mariage, 1982) et la communauté d’habitants, celle qui passe des contrats « diplomatiques » avec son alter ego de l’autre côté du col/frontière, les fameuses « lies et passeries ».

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Ce livre aussi fortement cohérent que foisonnant propose bien d’autres apports, qu’il s’agisse de l’histoire de la frontière ou de celle de la mort, à laquelle Serge Brunet consacre plus de cent pages, du testament au banquet funèbre et au cimetière et ses décors. Au terme de sa traversée, on peut retenir deux lignes de faîte, également intéressantes. L’une tient à la manière dont une société montagnarde (et plus largement rurale) répond aux impulsions et aux modernisations venues de l’extérieur. Il ne s’agit ici ni de la Réforme protestante, ni de la Révolution, ni de la nationalisation du xixe siècle, mais bien de la réforme catholique. L’autre ligne est plus anthropologique : l’étude s’installe dans une société en apparence « immobile » qui fonctionne sans doute à nos yeux comme une étrange tribu lointaine, avec un clergé proprement familial. C’était hier encore, ou presque, en Val d’Aran ou ailleurs en France ; c’était il y a très longtemps. Dès lors, le bon livre d’histoire, on le sait, est celui qui restitue la distance, les césures, les mutations, tout en nous ouvrant sur la pointe des pieds la porte d’une société qu’il nous rend tout à coup durablement présente. Je le disais en ouverture : c’est bien un voyage, un long et passionnant voyage, que Serge Brunet propose d’entreprendre dans le pays qui fabriquait les prêtres et savait les garder au cœur des familles, pour « consacrer » les maisons et « domestiquer » le spirituel.

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Patrick Cabanel

Henri Michel et Geneviève Gavignaud-Fontaine (dir.), Vignobles du Sud (xvie-xxe siècle). Actes du colloque de Montpellier, Montpellier, Publications de l’Université Paul-Valéry, 2003, 747 p., 25 ?

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Geneviève Gavignaud-Fontaine, co-directrice du colloque rappelle, dans son avant-propos l’urgence de retracer les traits caractéristiques des vignobles du sud de la France, vignobles séculaires confrontés, suite au phylloxera, à l’émergence d’un vignoble de masse produisant des vins courants, puis frappés par la restructuration de ces vingt-cinq dernières années, entraînant pour le vignoble du Languedoc-Roussillon la perte d’un tiers de sa superficie et de deux tiers de ses exploitants. Quelles voies vont s’offrir à ce vignoble, au carrefour du qualitatif et du quantitatif ?

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En première partie, Laurent Coste présente l’emprise foncière des notables bordelais sur les vignobles dans la première moitié du xviie siècle : les avocats dominent ce monde avec 65,30 % de propriétaires ; mais si les petits notables ont investi à proximité de leur domicile bordelais et dans l’Entre-deux-Mers, tel n’est pas le cas des nobles préférant la rive gauche, du Médoc au Sauternais où elle va être appeler à jouer un rôle majeur dans le développement qualitatif du vignoble. À cette époque, la vigne est rarement une culture unique, parcelles de labour alternant ave celles de vigne. Fermage et métayage sont les deux modes de faire-valoir, les propriétaires urbains ne cultivant pas eux-mêmes leurs terres.

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Michel Combet montre les mutations du vignoble de Bergerac au xviiie siècle à travers les deux décisions exceptionnelles par leurs ampleurs des jurades de 1750 et 1754 renforçant désormais le monopole du commerce local du vin au profit des seuls bourgeois pouvant écouler leurs vins dans la ville, quelles qu’en soient l’origine et la date, ce qui ouvre totalement le commerce aux vins récoltés hors de la vinée. Cette mutation du vignoble bourgeois devenu vignoble des bourgeois va s’accompagner d’une limitation du droit de la bourgeoisie et d’un contrôle plus tatillon des conditions de sa conservation.

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Francis Brumont rappelle l’histoire de deux crus modestes situés aux confins du Béarn et de l’Armagnac, à savoir le pacherenc en blanc et le madiran en rouge entre 1660 et 1750 : sous l’influence du commerce hollandais et des Îles, les grands propriétaires vont changer les méthodes de vinification, étendre leurs vignobles, implanter de nouveaux cépages. Ils vont se trouver en opposition avec les vignerons locaux, les uns recherchant la qualité et l’aventure des marchés, les autres produisant de façon ancestrale pour des débouchés traditionnels.

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Philippe Hurtaut compare la culture de la vigne à Mérindol et à Pertuis, dans le Vaucluse, à partir des cadastres de la fin du xvie siècle au début du xixe siècle. Au xvie siècle, les deux territoires présentent une situation contrastée avec à Pertuis la présence de riches propriétaires aristocratiques ou bourgeois et au contraire, à Mérindol, l’existence d’une société égalitaire d’origine paysanne. Par contre, au début du xixe siècle, alors qu’à Pertuis les relations terriennes n’ont pas changé, à Mérindol, la nouvelle classe dominante issue de la paysannerie semble adopter vis-à-vis de la vigne le comportement des classes privilégiées de l’Ancien Régime.

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François-Xavier Emmanuelli évoque la disparition du vignoble des Mées dans les Alpes-de-Haute-Provence couvrant 470 ha vers 1790, 800 ha en 1877 et n’en comptant plus que 34 ha en 1980 et s’interroge sur l’impact exact du phylloxera, ce vignoble n’ayant-il pas été victime de choix spéculatifs liés à de nouvelles cultures proposées avec l’extension de l’irrigation ?

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Françoise Moreil retrace l’histoire d’un des crus les plus célèbres de Châteauneuf-du-Pape, celui de la Nerthe qui connaît une importante extension entre 1730 et 1770. L’analyse d’environ 150 clients entre 1770-1788 montre que 35 appartiennent au clergé, 60 à la noblesse, 20 aux militaires et les 35 derniers à un éventail varié. L’espace de vente se dilate durant la seconde moitié du xviiie siècle, passant d’une zone strictement régionale à un marché international avec des clients à Rome, Londres, Hambourg, Boston et Philadelphie.

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Gilbert Larguier esquisse une présentation de la vigne en Languedoc et Roussillon entre le xvie siècle et la fin du xviiie siècle. Au xvie siècle, la vigne n’occupe qu’une place assez modeste, compte tenu de l’obligation de produire des grains, de l’assolement dévoreur d’espace, et de la faiblesse des débouchés. Mais, ce qui bloqua son expansion sur le long terme fut l’évolution défavorable du prix du vin par rapport à celui du blé aux xvie et xviie siècles. Il faudra attendre les années 1760-1770 pour revoir des prix attractifs. La viticulture prendra une part importante dans l’économie languedocienne au cours du xviiie siècle : elle atteint 18 millions de livres en 1788 soit 27 % de la valeur des exportations de la province. Des marchés spécialisés se sont créés : Pézenas domine dans le commerce de l’eau-de-vie, Sète assure entre les deux tiers et les trois quarts des exportations de vin de la province dans la seconde partie de ce siècle.

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Élie Pélaquier, à partir des cahiers de la Recherche de 1550 pour 18 villages du diocèse d’Uzès, analyse le terroir viticole de la rive droite du Rhône : la vigne occupe 7 % des terroirs. Le rendement moyen varie entre 5,5 et 7,2 hl/ha.

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Robert Badouin suit le développement du vignoble de Langlade passant de 60 ha en 1597 à 625 en 1870 : 225 ha de vigne sont gagnés sur la garrigue entre 1600 et 1800. En 1878, ce vignoble s’étend sur 625 ha dont 240 de vignes de plaine et 385 en garrigue. Le rendement est de 22 hl/ha. Le vin se vend 30 F l’hl. 180 propriétaires se partagent les vignes : 3 exploitants possèdent entre 20 et 30 ha, 9 entre 10 et 20, 24 de 5 à 10 et 90 de 1 à 5 ha. Une cinquantaine de micro-exploitations existent dont la taille est inférieure à un ha.

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Bruno Jaudon détaille l’extension et la diffusion du vignoble de Tressan entre 1780 et 1870 grâce à une richesse de documents exceptionnelle : compoix de 1770, plan-terrier de 1779, états de section de 1792, plan de masses de cultures de l’an xiii, cadastre de 1826. Sur une surface agricole réellement utilisée de 280 ha, l’emprise au sol du vignoble est de 40,5 %. En 1774, le rendement était de 24,9 hl/ha. À Tressan, la viticulture est l’activité reine des petits producteurs, ceux qui possèdent moins de 5 ha, c’est-à-dire 52 % du village. Dans les années 1800, la vigne s’étend dans la plaine, là où 30 ans auparavant ces terres étaient le domaine quasi exclusif de la luzerne. En 1826 la vigne occupe 44 % de la commune et 63 % de la surface productive réellement utilisée. Cette décennie marque le début d’une période où la viticulture devient la principale activité agricole de la population. Dès 1857, la terre de monoculture peut être utilisée pour cette viticulture de masse.

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Danièle Lancu rappelle que les Juifs, par des impératifs religieux imposés à la fabrication de leurs vins, sont propriétaires de vignes. À partir de sources notariales de la fin du xve siècle et du début du xvie siècle, elle suit l’histoire de ces Juifs aisés et de leurs possessions viticoles en Provence.

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Jean-Pierre Farganel traque dans les récits des voyageurs français au Levant à l’époque moderne les représentations du vin. Il faut attendre la fin du xviie siècle et le début du xviiie siècle pour trouver des observations plus concrètes, plus précises, plus étoffées, bien que, sur le plan économique, le bilan semble bien mince.

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Jean-Claude Gaussent chiffre les exportations de vins et d’eaux-de-vie au départ de Sète vers l’Europe du Nord à la fin du xviiie siècle. Plusieurs ports sont touchés, aux Pays Bas, en Allemagne mais aussi en mer Baltique, Copenhague, Dantzig, Stettin. Les négociants de 12 dans la première partie du siècle sont de 25 à 30 à la veille de la Révolution. Ils travaillent à la commission (1 à 1,5 %). Un tiers de ces négociants sont de religion réformée.

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Francese Valls explique pourquoi les importations d’eaux-de-vie catalanes en France ont augmenté dans la deuxième moitié du xviiie siècle : la politique commerciale des Bourbons de chaque côté des Pyrénées permet à ces eaux-de-vie d’accéder au marché français comme si elles étaient françaises ; les mauvaises récoltes dans les années 1760-1770 entraînent une augmentation du prix des eaux de vie ; enfin, la grande différence de prix entre France et Espagne rend possible l’exportation de grandes cargaisons. Ce n’est qu’en 1800 que ce mouvement commercial cessera avec l’augmentation des droits d’entrée.

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Didier Porcer présente l’activité de la maison Molinier-Poujade à Mèze (ville de négoce où travaillaient 562 ouvriers tonneliers en 1891) entre la fin du xixe siècle et le début du xxe siècle. Dans les années 1880, cette maison a trois pôles d’activité : la tonnellerie, le commerce des fourrages et paille, le commerce du vin. Elle va progressivement ne garder que celui du vin, mettant en place un réseau de commissionnaires, travaillant au pourcentage. Elle persistera jusque dans les années 1950.

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Laure Pellicier explore la cave d’Antoine Valedeau, l’un des deux grands donateurs du musée de Montpellier au début du xixe siècle et financier à Paris. Il ne possède ni vins de Loire, ni vins d’Alsace ou du Jura, ni vins de la vallée du Rhône, seulement des Bordeaux, des Bourgognes (surtout Chablis), des vins du Roussillon et de Nice, des vins de liqueurs et du champagne.

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Gabriel Jandot décrit le vignoble albanais entre 1944 et 1985 : 11 800 ha en 1971, 20 000 ha en 1985. Malgré cette apparente expansion, l’auteur attribue l’échec de la politique viticole au système collectiviste alors en place.

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La seconde partie est orientée autour de trois thèmes : le passé en mémoire, les trajectoires d’adaptation autour de la vigne et du vin, les pouvoirs au sein du monde vigneron.

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Dans le premier chapitre, Jocelyne Bonnet et Gilles Vallès analysent les savoirs en manière d’aléas météorologiques entre les sociétés vigneronnes du Languedoc sans transmission de savoir-faire et de savoir-vivre et celles des Bourgogne pleines depuis 120 ans de richesses familiales. Louis Secondy nous enivre avec beaucoup de poésie au sein de la vigne « terre mère » et des activités de tous les jours au sein du vignoble. Bernard Peschot s’est penché sur les manuels scolaires de la Troisième République et l’image de la viticulture languedocienne que l’on peut en retirer : prix d’excellence pour la production et les rendements, prix d’encouragement pour la reconstitution réussie post-phylloxérique. Luce Barlangue dissèque les tenants et les aboutissants de l’élévation d’un monument à Narbonne à la gloire du docteur Ferroul, célèbre vigneron du début du xxe siècle. Richard Lauraine suit à travers l’identité des coopérateurs viticoles les transformations d’organisation des coopératives devenues de plus en plus des entreprises économiques. Alain Degage nous remémore le destin du vignoble intra-muros de Sète qui agonisa lentement sous la poussée de l’urbanisme.

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Dans le deuxième chapitre, Jean-Paul Legros, avec verve présente le viticulteur d’aujourd’hui, à la fois climatologue, pédologue, agronome, économiste et géographe ; nous pourrions compléter par toxicologue et écologiste ! Il eut été intéressant de lire la communication d’Alain Carbonneau, Alain Deloire et Gilbert Garrier sur l’évolution des systèmes de conduite de la vigne ; il faut nous contenter d’un bref résumé avec quelques figures… Joseph Colomé montre l’importance de l’introduction d’un nouvel outillage et des nouvelles technologies dans le vignoble catalan au début du xxe siècle. Robert Badouin, dans un second article, présente le vignoble contemporain de Langlade, n’atteignant guère plus de 200 ha soit le tiers de ce qu’il était auparavant. Laurence Fabloni décrit les caractéristiques des entreprises viticoles du Languedoc-Roussillon à la fin du xxe siècle : les très grandes exploitations ne représentent que 9 % du vignoble et les exploitations produisant des vins aoc sont moins dynamiques que celles produisant des vins de pays. Suzanne Savey montre l’impact de la hausse des prix des terres viticoles sur l’implantation des jeunes vignerons ainsi que les conséquences d’une législation plus souple des vins de pays par rapport vins aoc entraînant des dérapages retentissants sur les problèmes de mévente actuelle. Jean-Claude Cabanis et Colette Charlot décrivent les pôles scientifiques de recherche en œnologie autour de Montpellier. Jacques Fontaine nous livre une brillante analyse des aspects juridiques de la traçabilité du vin et des différentes lois conduisant à la création des aoc à partir de 1935. Geneviève Gavignaud-Fontaine évalue les capacités de la nouvelle viticulture du Languedoc à la recherche de la qualité.

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Dans le troisième chapitre, Yves Gilbert montre que les années 1980 constituent, pour le Languedoc, une véritable période charnière avec l’émergence d’une culture « vigneronne » et le déclin d’une culture « viticultrice ». Olivier Dedieu écrit l’histoire du socialisme à la conquête de l’Hérault, de ce « Midi Rouge » avec une phase d’or dans les années 1945-1962 et un déclin progressif dans les années 1960-1970. Ceci s’explique par une réfraction de la base sociale de ce parti composée surtout d’ouvriers agricoles et de petits propriétaires. Fabien Nicolas nous trace la biographie d’Emmanuel Maffre-Baugé, propriétaire terrien, viticulteur, écrivain, homme politique éduqué dans le milieu catholique et candidat à l’élection européenne sur les listes du pcf, bref un homme aux multiples facettes. Jean-Philippe Martin analyse deux organisations contestataires des gauches vigneronnes entre 1945 et 2000 à savoir la Ligue des petits et moyens viticulteurs et le Mouvement d’intervention de la viticulture occitane. Jean-Marc Touzard nous fait revivre les changements des coopératives vinicoles en Languedoc-Roussillon de ces vingt dernières années en particulier à travers des investissements technologiques importants, des politiques de ré-encépagement, des changements organisationnels, le tout orienté vers la recherche de la qualité. Yuna Chiffoleau, sociologue, questionne les conditions et les modalités de l’innovation dans des structures anciennes comme les coopératives viticoles. Enfin William Genieys et Andy Smith présentent une analyse de l’impact des politiques européennes sur le passage du vin de masse au vin de qualité avec en corollaire la reconversion de 12 000 ha de vigne en Languedoc-Roussillon entre 1974 et 1993.

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Nous regretterons que la qualité de certains textes (simples résumés, absence de bibliographie, mauvaise qualité d’impression des cartes) ternisse quelque peu la très forte impression qui reste à la lecture de cet ouvrage de référence.

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Loïc Abric

Jérôme-Luther Viret, Valeurs et pouvoir. La reproduction familiale et sociale en Île-de-France. Écouen et Villiers-le-Bel (1560-1685), préface de Jean-Marc Moriceau, Paris, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, 2004, 461 p., 25 ?

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Le terrain de l’étude de Jérôme Viret peut sembler modeste : deux villages voisins, Écouen, et Villiers-le-Bel, implantés au nord de Paris, au contact de la plaine céréalière du pays de France et des vignes et des vergers de la vallée de Montmorency. Mais l’analyse de la société de ces deux villages sur un grand siècle permet d’aborder des questions importantes sur l’existence et le devenir de la population à l’époque moderne.

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L’enquête mobilise de nombreuses sources : terriers émanant des Montmorency puis des Condé (seigneurs successifs du lieu), qui permettent de reconstituer des familles, registres paroissiaux, mémoires de Gourreau de la Proustière, curé de Villiers-le-Bel de 1648 à 1694, actes notariés surtout, de nature très diverse. Ces sources éclairent la société étudiée qui, entre une élite de marchands et de fermiers-laboureurs et une masse « de micro-propriétaires, d’ouvriers en dentelle, de manouvriers, de vignerons, d’artisans », fait place à une catégorie moyenne, laquelle joue à la fois de l’artisanat, du labour et du commerce. Mais le projet de l’auteur n’est pas seulement de décrire. Il est aussi de mieux comprendre cette société, en en analysant le système familial, notamment la manière dont s’y transmettent les biens – révélatrice de ressorts aussi fondamentaux que l’autorité au sein de la famille, le statut des enfants, ou encore celui de la vieillesse.

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Sans doute le système familial d’Écouen et de Villiers-le-Bel est-il commandé par le droit coutumier parisien. Mais Jérôme Viret n’en enferme pas l’analyse dans une approche strictement juridique. Il examine les écarts que peut manifester le comportement des villageois par rapport à ce qui serait normalement attendu. Autant qu’à la lettre de la coutume, il est attentif aux décisions effectivement adoptées, autrement dit aux usages ; sans doute ces derniers n’entrent-ils jamais en contradiction avec la coutume ; mais il arrive qu’ils aillent plus loin qu’elle, en révélant des choix qu’elle n’impose pas : que de tels cas se répètent, et l’usage devient rapidement une norme, finalement aussi contraignante qu’une règle de droit. Sur un autre plan, il observe que les comportements sont loin d’être toujours commandés par la seule prise en compte de l’intérêt matériel : ils sont aussi déterminés par des valeurs, non directement exprimées, mais fortement intériorisées par tous et donc fidèlement respectées au moment d’agir.

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Quatre de ces valeurs jouent un rôle essentiel dans la vie des villageois : l’égalité, aussi bien entre époux (conduits à étroitement collaborer par le régime matrimonial de la communauté réduite aux meubles et acquêts, unanimement adoptée), qu’entre enfants, garçons et filles ; le refus de tout pouvoir arbitraire, qui résulte de cette égalité ; la préservation du sang, autrement dit l’attachement au lignage ; enfin la valorisation du travail, qui doit recevoir un juste salaire, y compris pour les mineurs.

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On n’entrera pas ici dans le détail des pratiques par lesquelles la population s’attache à mettre en œuvre ces valeurs, en matière de fonctionnement de la communauté, de dési-gna-tion de tuteurs, d’émancipations de mineurs, de baux à nourriture ou d’avances d’hoirie. On se bornera à relever comment le sort réservé à la veuve manifeste la volonté de se conformer aux valeurs villageoises. Des dispositions ménagent certes les intérêts de cette dernière, assurée de conserver ses meubles propres, et qui peut disposer de l’accroissement de la communauté (ce qui est important pour se remarier). Mais s’il y a bien sur le siècle amélioration du sort de cette veuve, une telle évolution ne doit pas nuire à l’équilibre entre la subsistance du survivant et l’avancement des enfants. De plus, l’attention portée à la veuve, inscrit dans une logique communautaire, ne s’étend pas à sa parenté, ce qui témoigne du souci du lignage ; ce même souci explique que si une communauté peut être continuée après le décès d’un parent entre les enfants et le parent survivant, cette continuité cesse d’être possible si ce dernier se remarie.

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Suivis génération après génération, ces usages commandent le devenir des villageois d’Écouen et de Villiers-le-Bel. Chez les petites gens domine la préoccupation de la survie, donc du modeste patrimoine qui l’assure. Ce dernier ne suffisant pas toujours à la garantir, on fait flèche de tout bois, notamment en recourant au salariat. Mais cet équilibre précaire combinant exploitation de petits biens et travail d’appoint peut être rompu par les effets de l’âge, de la maladie, d’une conjoncture difficile (comme au moment de la Fronde), et plus globalement de la croissance démographique qui entraîne le morcellement des parcelles. Il faut alors se résoudre à vendre : on se défait d’abord des labours ; ensuite seulement, si nécessaire, sera cédé ce à quoi on tient le plus, le jardin et la mai-son. Quand les temps redeviennent meilleurs, la famille cherche souvent à récupérer les biens ainsi abandonnés ; mais c’est difficile, car entre temps, les prix des biens ont grimpé. En fait, ce qui est vendu en temps de crise par des villageois aux abois est souvent acquis par des propriétaires parisiens, qui regroupent les lots pour les affermer en bloc : cela en rend l’exploitation inaccessible aux modestes habitants des deux villages ; au départ rare dans un monde de micropropriété, la location ne se développe donc pas : la concentration des terres qui résulte des crises interdit cette ressource aux villageois modestes. Seuls demeurent deux recours pour ces derniers : la proto-industrie, ici celle du travail de la dentelle (à Villiers-le-Bel surtout), qui partage les rôles entre les entrepreneurs et les ouvriers qu’ils font travailler ; et l’émigration à Paris, qui s’observe effectivement au sein de familles de vignerons ou d’artisans, plus rarement chez les plus pauvres.

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À un niveau social supérieur, les préoccupations sont tout autres. Nul problème de survie ici – encore qu’existe un risque de faillite. Mais le souci du patrimoine et de son accroissement, qui explique des initiatives multiples : achats de terres, participation à la marchandise, émigration à Paris. Pour être pleinement efficaces, ces actions sont sous-tendues par de solides alliances familiales. Sans doute ces dernières existent-elles dans tous les milieux sociaux. Mais à ce niveau supérieur, elles peuvent aller jusqu’à la constitution de véritables pools familiaux. Toutes ces évolutions tendent naturellement à creuser les écarts sociaux. Elles le font d’autant plus que le sens de la communauté villageoise semble peu développé dans les paroisses étudiées. Cela peut tenir pour partie aux clivages confessionnels, qui ne sont certes pas de nature à le renforcer, ou au fait que le seigneur ne prend jamais d’initiative d’intérêt collectif. Mais surtout, comme le relève l’auteur, « autant les usages paraissent avoir été solides en matière matrimoniale et successorale, autant ils semblent avoir été inexistants en matière communautaire ». Ce que vérifie, d’une autre manière, le fait que le syndic soit une « figure plus que discrète ».

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Ce sont donc bien des ressorts majeurs de la vie sociale d’Écouen et de Villiers-le-Bel que Jérôme Viret met en évidence. L’analyse serrée à laquelle il procède révèle une société constamment attentive à se conformer à ses valeurs fondamentales, dont le respect ne repose pas sur la contrainte, admet même un degré de liberté de la part des individus, mais tient à la forte intériorisation par tous des règles qu’implique leur mise en œuvre. Son étude met bien en évidence aussi les conséquences auxquelles ces valeurs exposent cette société, quand le jeu combiné de la croissance démographique et de la mauvaise conjoncture dégrade les conditions matérielles de l’ensemble de la population, et les réactions adoptées alors pour faire face à cette évolution.

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Sans doute cette belle étude socio-démographique vaut-elle d’abord pour les paroisses étudiées, et par extension pour celles qui s’inscrivent dans le même cadre juridique coutumier. Mais elle constitue un point de départ pour mener des travaux comparables dans des régions soumises à des règles juridiques différentes. Dans sa conclusion, l’auteur esquisse ce programme. Il suggère qu’au tableau qu’il brosse d’une société aux usages égalitaires, répugnant à étendre le pouvoir des individus (et d’abord du père), et qui libère donc les jeunes, mais peut placer les vieux en position vulnérable (au point d’être réduits à la démission de biens – qui les condamne à aller vivre chez leurs enfants –, quand ce n’est pas à la mendicité et à l’hôpital) s’oppose symétriquement celui des régions de droit écrit, comme le Midi, où il y a exaltation du pouvoir individuel centré sur le père, qui débouche sur la famille-souche et ce qu’on peut qualifier de vieillesse « gouvernante ». Entre ces deux types, Jérôme Viret évoque encore celui des communautés taisibles, telles qu’il s’en trouve en Berry ou en Auvergne : cette fois, ce n’est plus le pouvoir qui est au centre ; la priorité est d’assurer à chacun de quoi subsister, dans un esprit très collectif ; ni particulièrement vulnérable, ni gouvernante, la vieillesse est ici simplement accueillie.

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Répétons-le, il ne s’agit là que d’une esquisse, appelant des travaux qui la confirment et la précisent. Mais le travail de Jérôme Viret tiendra à coup sûr toute sa place dans cette enquête : en ce qu’il offre une piste féconde pour le réaliser, en déplaçant l’observation des textes juridiques aux usages ; et en ce qu’il fournit d’ores et déjà une pièce importante au dossier avec son étude sur Écouen et Villiers-le-Bel.

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Jean Vassort

Pascal Brouillet (dir.), De la Maréchaussée à la Gendarmerie. Histoire et patrimoine, Maisons-Alfort, Service historique de la Gendarmerie nationale, 2004, 216 p., 30 ?

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C’est une synthèse fort utile que nous livre une équipe de chercheurs du Service historique de la Gendarmerie nationale dirigée par Pascal Brouillet. Elle atteste le dynamisme de cette structure, fondée en 1995, et au-delà, constitue un témoignage de plus de l’intense développement que connaît l’histoire de la gendarmerie depuis une dizaine d’années. L’ouvrage se compose de quatre parties.

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Dans la première, consacrée au Moyen Âge et à l’Ancien Régime, Pascal Brouillet décrit la lente genèse de la maréchaussée, créée initialement pour contrôler les excès des gens de guerre, le temps des campagnes militaires, devenue permanente au xve siècle, et surtout que l’on intègre à l’organisation judiciaire au siècle suivant. Si parallèlement ses compétences s’étendent, en revanche ses moyens demeurent dérisoires – 28 archers pour toute la Bretagne en 1690 ! – et partant son efficacité reste faible. Aussi des réformes s’imposent-elles : uniformisation des structures, création d’une inspection générale, professionnalisation du corps, etc., sont l’œuvre d’un xviiie siècle résolument modernisateur.

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Couvrant les années 1789-1871, la seconde partie retrace l’entrée de la gendarmerie dans l’ère démocratique. Comme le rappelle Antoine Boulant, le rôle de la Révolution est à cet égard fondateur : par la loi du 16 février 1791 – qui lui donne son nom – elle dépossède l’Arme de son ancienne juridiction prévôtale et l’intègre complètement à l’armée ; par celle du 28 germinal An VI, baptisée significativement « charte de la gendarmerie », elle redéfinit ses missions de police administrative et judiciaire. Par la suite, les rapports entre la gendarmerie et le régime en place évoluent selon une chronologie assez complexe, qui combine des facteurs généraux et spécifiques : bons et même privilégiés sous le Premier Empire, ils se dégradent dès le retour des Bourbons, puis s’améliorent de nouveau à partir des années 1840. Comme ailleurs dans l’administration, c’est au cours de cette période que la pression politique s’intensifie sur les gendarmes, à travers les épurations bien sûr, mais aussi la tâche de surveillance et de contrôle de l’opinion que leur impose le pouvoir, surtout à partir du Second Empire. À elle seule la troisième partie clôt cette vaste fresque. Au fil des quatre chapitres qui la composent, se dégagent plusieurs tendances de longue durée : l’autonomisation de l’Arme, amorcée en 1920, un temps différée ensuite, enfin acquise en 1981 lors de la création d’une direction générale ; la spécialisation des services, avec non seulement l’institution définitive de la gendarmerie mobile dans l’Entre-deux-guerres, mais aussi, plus tard, la multiplication des gendarmeries spécialisées (Air, Armement, etc.) ; la professionnalisation des personnels, obtenue par la réorganisation du recrutement et par l’ouverture d’établissements de formation, surtout après 1945.

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Mais l’histoire du corps est également déterminée par le temps plus court des conflits auxquels il se trouve mêlé. Ainsi, malgré leur regrettable prudence de ton, le chapitre consacré aux colonies et plus encore celui portant sur l’occupation et son cortège de « missions amères » (p. 120), rappellent opportunément que les crises politiques sont aussi vécues de l’intérieur, et que, sans doute plus que d’autres périodes, elles recomposent pratiques et représentations. Enfin, comme l’annonce le sous-titre de l’ouvrage, la quatrième et dernière partie est consacrée au patrimoine gendarmique lato sensu. Elle comprend trois chapitres, tous minutieux, qui examinent successivement les questions du patrimoine proprement dit (lieux d’exposition, manifestations), de la symbolique militaire (insignes, enseignes, symboles divers) et du travail de mémoire. Leur objectif n’est pas seulement de décrire rites et objets, il est aussi d’exposer selon quelles procédures administratives ce patrimoine est conservé aujourd’hui.

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Au total, cette synthèse précise et agréable à lire est assurément la bienvenue. Servie par un style clair, elle témoigne en outre d’un véritable effort de pédagogie : la présence d’un résumé à la fin de chaque chapitre, le nombre et la qualité des hors-texte (ainsi les très utiles organigrammes aux p. 53, 95, 107, 135), enfin la richesse de l’iconographie sont là pour le prouver. On éprouve cependant un regret : au regard de l’ambition affichée (« [présenter] tous les aspects de l’histoire du corps », p. 9), le poids de l’histoire institutionnelle ne peut qu’apparaître excessif, l’analyse sociale et culturelle étant malheureusement réduite à quelques paragraphes (p. 38-40, 82-85, 145-146), inégalement répartis de surcroît. Ce constat est d’autant plus curieux que la recherche ne cesse de progresser en ce domaine et que les auteurs comptent parmi ses promoteurs les plus actifs. En témoigne la bibliographie établie il y a quatre ans par Jean-Noël Luc (« Essai bibliographique sur l’histoire de la Gendarmerie », Revue de la Gendarmerie nationale, hors série Histoire, 2000, p. 135-156), à laquelle il faut encore ajouter quelques enquêtes plus générales mais qui intéressent aussi l’histoire sociale de la gendarmerie, en particulier celle menée par Jean-Paul Jourdan sur l’Aquitaine (Le Personnel de l’administration dans le Sud-Ouest aquitain de la fin de l’Ancien Régime aux années 1880, thèse d’État, Université Paris-4, 2000).

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Jean Le Bihan

Emmanuel Garnier, Terre de conquêtes. La forêt vosgienne sous l’Ancien Régime, préface de Jean-Marc Moriceau, Paris, Fayard, X-620 p., 38 ?

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Sous un titre joli et subtil (Terre de conquêtes), l’ouvrage d’Emmanuel Garnier est publié avec un sous-titre beaucoup plus explicite : La forêt vosgienne sous l’Ancien Régime. Il faut toutefois annoncer d’emblée que l’espace étudié ici, tiré d’une thèse soutenue à l’université de Besançon en 2000, se borne – mais c’est déjà considérable – à une partie des Vosges méridionales, celle qui correspond exactement aux 300 000 ha de l’actuel Parc naturel régional des Ballons des Vosges. Espace anachronique pour l’Ancien Régime ? Avant de condamner, jugeons sur pièce. L’ensemble territorial examiné est écartelé entre trois provinces, placées sous trois dominations différentes avant la conquête française : le versant nord-ouest relève de la Lorraine ducale, le versant oriental appartient à l’Alsace et donc au Saint-Empire, enfin le versant méridional dépend du comté de Bourgogne, ou Franche-Comté, sous domination habsbourgeoise. À la complexité de ce cadre géopolitique s’ajoute celle des enclaves, notamment abbatiales.

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Dans la première partie, intitulée « Un pays de cocagne », l’auteur évoque l’emprise monastique en partant de ses origines médiévales, en particulier de l’œuvre du monachisme colombanien. Les abbayes (Luxeuil, Lure, Munster, Remiremont, Murbach, Saint-Dié, etc.) ont une vocation spirituelle mais aussi des ambitions temporelles. Elles colonisent la montagne et affirment leurs droits seigneuriaux sur les forêts, profitant du déclin du pouvoir royal au xe siècle. À partir de la fin du Moyen Âge, l’émergence de l’État est perceptible : on assiste à l’élaboration d’un corps de lois forestières, en particulier l’ordonnance de l’empereur Ferdinand Ier, en 1557, excellent révélateur de l’intérêt pour la sylviculture affiché par les Habsbourgs. C’est alors que s’affirme une institution typiquement forestière, la « gruerie », destinée à la gestion des massifs mais aussi à la justice des délits susceptibles d’y être commis. La gruerie est un outil d’intégration administrative, un avant-poste de l’État centralisateur, et le gruyer un petit officier, un agent oublié de l’État moderne.

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La deuxième partie retrace « le temps des ordonnances », du milieu du xviie siècle jusqu’en 1789. Les guerres de conquêtes (1635-1697) offrent un contexte favorable pour les convoitises forestières de la monarchie française. La désorganisation des grueries lorraines en découle avant le redressement de l’autorité, ici ducale, au temps de Léopold. Les grueries sont rétablies, retour apparent à la tradition administrative et judiciaire, puis les « maîtrises « sont instituées. Les juridictions subalternes (grueries royales ou seigneuriales) subsistent en Franche-Comté. En Alsace, le pouvoir de l’intendant en matière forestière marginalise le corps des Eaux et Forêts. La nouvelle législation perturbe les modes d’exploitation, le « jardinage » forestier traditionnel. Les communautés rurales réagissent, soutenues par de puissants seigneurs ecclésiastiques (Lure, Munster), défiant l’autorité forestière. Les nombreux délits semblent mal réprimés. En 1789, au moment de la rédaction des cahiers de doléances, les habitants expriment ce malaise à travers leurs griefs. Ils revendiquent l’autonomie de gestion des bois. La Révolution est l’occasion d’une brutale remise en cause de l’ordre forestier seigneurial et monarchique. La rébellion embrase certaines vallées et saccage des massifs.

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Emmanuel Garnier consacre la troisième partie aux « enjeux économiques et stratégiques ». Il met en évidence le système des scieries, les aléas du métier de « sagard ». En Lorraine, il s’agit d’un secteur dynamique et intégré, aux débouchés commerciaux vers la Bourgogne notamment. Les guerres du xviie siècle provoquent le déclin de cette activité de sciage. Le bois est fortement consommé par les verreries, industrie providentielle des Vosges, et par les mines. On oublie en effet trop souvent la place du bois dans les infrastructures minières, en surface ou dans les galeries, et les besoins en combustible. Pour ces différents usages, la forêt représente un véritable capital, recherché par les autorités et les armées. Les ambitions maritimes de Colbert exigent des produits bien spécifiques pour la marine royale. Désormais, les bois des Vosges partent aussi à destination des arsenaux, descendant par flottage le plus souvent jusqu’en Normandie (Harfleur) avant redistribution aux arsenaux du Ponant.

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La quatrième et dernière partie examine « le montagnard et son milieu ». L’auteur tente une pesée des hommes, une mesure de la saignée des conflits armés (guerre de Trente Ans, guerres de conquête) et de l’explosion démographique du xviiie siècle. Les sociétés montagnardes vivent de « l’agro-sylvo-pastoralisme », expression un peu lourde pour désigner trois activités principales : la culture (ici les pommes de terre), les prélèvements forestiers (grâce aux droits d’usage) et l’élevage. Les hommes s’efforcent d’accroître cette domination sur le massif forestier montagnard, en ouvrant un « front pionnier » : déboisement dans les vallées, exploitation des « chaumes » (sommets dénudés) pour le pâturage estival. La dégradation forestière fragilise l’écosystème : on peut la mesurer par le départ de l’ours, un « bioindicateur ».

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Au terme d’un volume très dense et riche, l’auteur démontre que le massif vosgien est resté, au moins jusqu’à la Révolution, « un espace pionnier mouvant, ouvert à une colonisation qui s’opère sur deux fronts, celui des chaumes et celui des vallées ». Il s’inscrit donc dans la droite ligne des travaux d’histoire rurale qui remettent en cause la théorie de l’immobilisme des terroirs, chère aux historiens ruralistes de naguère. L’histoire des forêts vosgiennes offre des visages très différents selon les versants étudiés et les angles d’observation. En Lorraine, l’État ménage les traditions et entérine le choix du jardinage forestier ancestral bien adapté au milieu. En Alsace, les villes et les princes élaborent un appareil législatif et administratif forestier rigoureux jusqu’à la mise en place du système français après 1700. En Franche-Comté, la tutelle de l’État sur la forêt reste assez légère, tandis que la sylviculture pratiquée est celle du « furetage » assez souvent. L’annexion française des trois composantes de ce massif vosgien bouleverse les pratiques et les législations. La question forestière, remise en cause des usages traditionnels, reste au cœur des préoccupations et des débats jusqu’à la crise révolutionnaire. La normalisation administrative française est contemporaine d’une indéniable désindustrialisation au cours du xviiie siècle. Désormais, priorité est accordée à l’exportation des bois vers les bastions métallurgiques périphériques ou encore vers les arsenaux et les places-fortes royales.

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Et l’Homme dans tout cela ? L’ouvrage d’Emmanuel Garnier est principalement une contribution à l’histoire administrative, législative, économique. L’aspect social n’est pas négligé mais il aurait mérité plus de développements. Pourquoi ne pas nous dire qui sont ces hommes des bois, les bûcherons, les « schlitteurs », les charbonniers ? Les dossiers des « levées de cadavres » (p. 521-522) auraient permis une approche humaine plus étoffée, et la colonie de charbonniers reste hélas dans l’ombre des sous-bois. L’individu disparaît au profit du groupe, anonyme, vague. Par exemple, le métier de sabotier mérite, selon l’auteur, « une attention toute particulière », car il est spécifique. Or, il est expédié en quelques lignes, sans citations, sans noms. L’approche est ici ethnologique, plutôt intemporelle, et finalement nous ne savons pas si des sabotiers sont présents et actifs avant le xviiie siècle. S’il n’y a pas de sabotiers, comme on le constate aussi en Franche-Comté au xvie siècle, le phénomène serait à mettre en rapport avec l’intense activité des tanneries et des cordonniers. Dans un même ordre d’idées, pourquoi ne pas offrir au lecteur les noms de certains protagonistes, tels ces deux bourgeois de Soultzeren en 1763 ou cet habitant de Plancher-les-Mines en 1729 ? Peu importe, à vrai dire. Emmanuel Garnier nous donne de belles pages sur les hommes des scieries, un des meilleurs chapitres du livre, coloré et très neuf.

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L’ouvrage est complété par un glossaire. Il y manque des mots, comme « orvale », mais surtout il aurait gagné à un classement plus simple et efficace : pourquoi placer « rasse », « klopfsage » et « sagemuhle » après « scie »… au lieu de les mettre par ordre alphabétique ? De même pour d’autres mots : « paisson », « glandée », « vorecker », « cernage », « kerben », « gazon », « wasen », etc. La bibliographie souligne l’ampleur de la recherche effectuée. L’auteur a bien exploité la production historique germanique, indispensable en Alsace. On pourra bien sûr y repérer quelques manques, surtout ceux de travaux d’érudition (le recueil des édits que Jean Pétremand a compilés, la thèse de Pierre Gresser sur l’origine des grueries, celle de Lucien Turc sur la législation forestière des archiducs Albert et Isabelle ou celle de Pierre Jeannin sur Lure) et en contrepartie regretter que des ouvrages de vulgarisation, parfois médiocres, soient largement cités.

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Ces réserves n’enlèvent rien à la grande qualité du livre d’Emmanuel Garnier. Terre de conquêtes est une thèse importante et originale, agréable à lire, qui deviendra vite un classique de l’histoire forestière européenne. Le choix initial consistant à étudier un espace contemporain – le Parc naturel régional des Ballons des Vosges – à travers l’histoire de ses forêts depuis le haut Moyen Âge jusqu’à la Révolution, se révèle pertinent. L’auteur n’a pas choisi la facilité : il fallait du courage pour affronter la dispersion des fonds d’archives et la bibliographie des trois versants. On espère qu’il sera téméraire et nous offrira la suite, un second volume, depuis la crise révolutionnaire jusqu’à la création du Parc régional.

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Paul Delsalle

Jean Boulaine et Richard Moreau,Olivier de Serres et l’évolution de l’agriculture, Paris, L’Harmattan, « Acteur de la Science », 2002, 122 p., 11 ?

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Aura-t-on jamais fini de lire, de relire, de commémorer Olivier de Serres ? En 1804, François Nicolas, dit de Neufchâteau, entreprend une réédition critique du Théâtre d’agriculture, aux bons soins de la Société d’agriculture de la Seine, qui, dix ans après, prend le titre de Société royale et centrale d’agriculture. C’est la vingt-et-unième édition du livre, et la plus aboutie, avec des commentaires joignant au savoir agronomique (François de Neufchâteau) la connaissance historique. L’introduction retraçant l’histoire de l’agriculture jusqu’au xvie siècle est de la main de l’abbé Grégoire, compilateur génial, et fervent avocat de la cause agricole, plaidant ainsi pour des crédits à la recherche agronomique : « avec la somme que coûte annuellement l’Opéra de Paris à la Nation, qui n’en jouit pas, on donneroit l’impulsion à tout ce que le génie inventeur peut tenter en agronomie. Osez-vous demander à la terre de plus riches moissons, lorsqu’une ariette ou une contredanse sont bien autrement payées qu’une découverte utile ? » Deux cents ans après, si l’essai historique garde toute sa valeur, les remarques agronomiques sont périmées. Partant de ce constat, voici le moment venu, disent nos auteurs, de mettre à nouveau l’œuvre en perspective. Pour ce faire, ils ont une double légitimité : ces deux spécialistes d’histoire de l’agronomie et des agronomes sont aussi membres de l’Académie d’agriculture, héritière en ligne directe de la Société dirigée par François de Neufchâteau. Depuis 1819, les médailles décernées par la Société royale devenue nationale d’agriculture portent l’effigie d’Olivier de Serres.

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Ce petit livre est annoncé comme une introduction à un travail plus ample, il devrait être suivi d’une biographie d’Olivier de Serres et d’importants fragments annotés du Théâtre. Autrement dit, l’ambition des auteurs serait à la fois de compléter l’édition de 1804 et de remplacer la biographie d’Henri Vaschalde, la seule scientifique, mais datée de 1886. Nous sommes avertis d’entrée : cet ouvrage n’est pas un ouvrage d’histoire mais un livre d’agronomie, bâti autour d’une question centrale : la France étant fertile, comment se fait-il que les résultats de l’agriculture soient si mauvais ? Ce postulat de base court tout au long des écrits agronomiques, chaque auteur ayant répondu avec ses propres outils, au xvie on parle de « graisse » de la terre (Olivier de Serres) ou bien de sel (Bernard Palissy). Au moment de l’édition de 1804, c’est la théorie de l’humus qui est en vigueur, avatar de la théorie organique. Les deux lois de Liebig, lois fondamentales de la physiologie végétale et de l’agriculture, seront reçues plus tard.

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La mise en perspective du Théâtre e st très synthétique. Le chapitre 1 présente les grandes lignes de la vie de Serres, et les trois derniers traitent de sa postérité et son l’actualité, fournissant d’utiles repères pour un lecteur non averti ; l’historien ruraliste fera plutôt son miel des chapitres centraux, qui présentent très explicitement les grands principes du ménage des champs, puis qui comparent le ménage idéal – celui du Théâtre – au ménage réel, c’est-à-dire au domaine du Pradel.Dans la gestion patrimoniale que de Serres déroule des champs jusqu’à la maison, il est des aspects qui intéressent moins les auteurs : les chiens de chasse, l’art des confitures, c’est-à-dire des conserves.

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D’autres ont eu un intérêt variable dans le temps comme le livre xv qui traite de l’éducation des vers à soie. En son temps, il était le plus neuf, au point que Laffemas, soucieux d’en tirer parti, le fit éditer sous forme de brochure. Avec un excellent sens de la publicité, il ajouta un sous titre accrocheur : Échantillon du Théâtre d’agriculture. Or ce chapitre sur la soie et sur le textile que l’on peut tirer de l’écorce de mûrier est le plus daté. Par ailleurs, ce livre, qui se veut universel, a des limites géographiques : est-ce l’influence des auteurs latins, dont Olivier de Serre est le lecteur assidu ? est-il contraint par son expérience, bien ancré dans son Bas-Vivarais, à moyenne altitude ? Malgré des prétentions généralistes, le Théâtre décrit des productions de la zone méditerranéenne humide (à une exception notable : le châtaignier, sur lequel il ne dit rien). Il consacre plus de pages au vin qu’au bétail. Il sème en 1615 au Pradel cinq fois plus d’épeautre que de froment (ce sera l’inverse à partir de 1623).

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Une fois mesurées les limites, le livre dit les mérites du premier vrai traité d’agriculture écrit en langue française et d’abord les apports techniques : le plaidoyer en faveur des légumineuses, de l’introduction des fourrages artificiels dans l’assolement. Ensuite, et de façon plus globale ce « sens du terroir » que manifeste Olivier de Serres. Cet homme de la frontière écologique est sensible au « naturel des terres » ; les types de mise en valeur ne peuvent pas être les mêmes suivant que le climat et les choses changent.

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Comparant l’agriculture théorique d’Olivier de Serres avec l’exploitation réelle, confrontant « apparences et réalités », ici le livre, là les comptes de Daniel, le fils d’Olivier, dans son livre de raison qui couvre les années 1610-1620, les auteurs soulignent certains écarts : loin du poulailler idéal, qui devrait contenir trente poules – et encore est-ce là un minimum que toute « bonne maison » devrait dépasser – au Pradel on élève en réalité quinze poules ; le troupeau ovin idéal comprend 300 bêtes à laine (soit 10 trenteniers du Midi, un chiffre quasi allégorique) ; or dans les comptes d’exploitation on n’en relève jamais la moitié, et plutôt 120 à 140. Olivier recommande la culture de l’esparcette, dans un compte de 1627, on note une seule meule de ce fourrage. Au demeurant il y a bel et bien une affinité fondamentale entre le livre de raison, et le message agronomique : c’est le refus de la quantification. Voilà donc quelqu’un qui compte au plus près, pratiquement sou à sou, et qui ne donne aucune indication sur les quantités de semence employées, ni sur les rendements obtenus. Au prix d’estimations serrées, les auteurs évaluent que sur la trentaine d’ha cultivés en céréales au Pradel, on devait semer le froment dense, à raison de deux setiers à l’ha (soit moins de deux hectolitres), les semences venant de loin, « non dégénérées », pour un rendement de 6 à 7. Or de 5 à 7, c’est la bonne aisance, sans plus. Conclusion : une culture à l’estime, un « faible rendement technique ». On vit au Pradel en subsistance, avec un revenu de vente assez mince. De quoi apporter de l’eau au moulin des auteurs, pourfendeurs du mythe de la fertilité naturelle. Ils démontrent que le Vivarais de la Renaissance subissait un tel déficit de fertilité qu’aucune technique, aussi savante fut-elle, ne pouvait permettre mieux que de discrètes corrections.

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On suit avec aisance le propos des auteurs dans leur démonstration. Tout au plus peut-on reprocher quelques laudations hâtives : est-il par exemple légitime de faire de Bernard Palissy un précurseur de la chimie agricole, au motif qu’il parle – sans l’analyser – du « sel végétal » qui nourrit la terre et les plantes ? On peut y voir plutôt une transposition de la doctrine médicale en vogue, surtout chez les écrivains protestants, issue de Paracelse et de sa thérapie minérale. On a cherché à comprendre le mystère de la physiologie des plantes par comparaison avec la physiologie humaine ; d’ailleurs, les auteurs remarquent plus loin (p. 102) que la théorie de l’humus s’appuie sur un vieil aphorisme de la médecine homéopathique. Si le semblable soigne et nourrit le semblable, alors la terre doit se nourrir de la décomposition des plantes ; retour au débat sur le meilleur engrais, qui passionne les auteurs. Entre les théories minérales et les théories végétales, Liebig tranchera de façon pas vraiment définitive car, ajoutent malicieusement les deux auteurs, ses découvertes firent l’objet en France, en 1858, d’un grand débat à la société d’Agriculture, où on les jugea inacceptables…

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Madeleine Ferrières

Gérard Béaur, Christophe Duhamelle, Reiner Prass et Jürgen Schlumbohm (éd.), Les Sociétés rurales en Allemagne et en France (xviiie-xixe siècles). Actes du colloque international de Göttingen (23-25 novembre 2000), Caen, Association d’Histoire des sociétés rurales, « Bibliothèque d’Histoire Rurale, 8 », 2004, 303 p., 32 ?

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Ce volume vise avant tout à confronter deux historiographies longtemps restées trop étanches. Gérard Béaur et Jürgen Schlumbohm en résument les inflexions jusqu’aux années 1990, marquées par la fondation des deux associations éditrices. Ainsi pour la seigneurie, les deux écoles ont fait se succéder analyse institutionnelle, approche quantitative puis dynamique de la pratique, alors que sur les problèmes de l’exploitation, la divergence historiographique l’emportait. En ce qui concerne les modalités successorales, la France a la première développé l’étude des pratiques, par contre, dans le domaine de l’histoire des sexes, les Allemands ont balisé les premiers cette question. À propos des communaux, les deux historiographies ont suivi les mêmes voies vers une précision croissante des travaux et une réévaluation du rôle des communaux. Enfin, la question des marchés fonciers est marquée par la complexité de leurs relations avec les cycles individuels et familiaux. De la comparaison, on espère la prise de conscience par chacun des présupposés respectifs des autres. Plus généralement, se pose la question de la pertinence des concepts et du vocabulaire : la difficulté de s’entendre sur le mot de « paysan » (Bauer ) l’a nettement montré. Ce colloque a aussi souligné les déficits existant dans certains domaines, celui de l’histoire économique en particulier.

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Abordant le cadre seigneurial, Werner Troßbach nous conduit entre Elbe et Oder, où la seigneurie domaniale (Gutsherrschaft) avait une plus grande emprise sur les paysans. Elle semble avoir été établie à partir de 1500, en ayant toujours laissé une part importante des terres aux paysans malgré de lourdes corvées. Elle a ensuite commencé à s’éroder à partir de 1750 quand des seigneurs clairvoyants préférèrent développer la régie directe et les salariés agricoles pour des cultures plus peuplantes. L’auteur montre alors la résistance des paysans, procédurière ou passive, tout en rappelant que ces attitudes existaient déjà au xvie siècle. En effet, en cas de corvée trop lourde (2 jours par semaine) ou de superficie disponible insuffisante (30 à 60 ha), on atteignait une limite. En ce qui concerne la pratique sociale de la Gutsherrschaf t, Troßbach invoque l’exemple de la seigneurie acquise par von Saldern en 1562 et dont il montre la mixité avec la seigneurie foncière (Grundherrschaft), parfois présente dans cette région. Il évoque aussi la propension à la violence entre dominants et dominés. Il note l’importance des marges de négociation dans les Gutsherrschaften et aborde la question de leur diversité économique, sociale et culturelle. Il avance en conclusion que la dissolution de celles-là s’explique par l’arrivée du monde plein aussi dans l’est de l’Allemagne.

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Annie Antoine rappelle la longue élaboration juridique de la seigneurie française avant sa suppression en 1789. Elle explique opportunément en quoi les catégories de pensée et d’étude sont différentes des deux côtés du Rhin, puis esquisse très pédagogiquement les grands traits du régime seigneurial au xviiie siècle : théorie de la propriété partagée et son exception (l’alleu), modes de concession, statuts des différentes terres, droits grevant ces dernières, tant féodaux que seigneuriaux. Suit un rappel historiographique : d’abord juridiques au xixe et au début du xxe siècle, les études sur la seigneurie subirent les conséquences de la mutation lancée par l’école des Annales. Certaines d’entre elles, dans la lignée des travaux sur la Révolution, ont souligné, avec des arrière-pensées, le poids oppressif du prélèvement seigneurial. Mais il semble bien que le renouvellement doive venir d’une nouvelle façon d’interroger les sources anciennes, au plus près de la pratique réelle : de cette façon on minore la lourdeur du prélèvement seigneurial et on s’aperçoit du caractère « utile » de la seigneurie, qu’il s’agisse de la justice ou de la police foncière, y compris parfois en ville. Annie Antoine conclut sur la survie du prestige seigneurial au xixe siècle et sur l’importance d’une réévaluation de ce cadre dans l’administration locale.

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Sur la question de l’exploitation, Jean-Marc Moriceau commence par rappeler que la grande a longtemps paru mieux adaptée au modernisme. Elle est définie par ses marqueurs : équipement tracté, recours au salariat et débouchés marchands, conditions souvent réunies en France du Nord céréalière. Deux tableaux prouvent respectivement que le coût de l’attelage excédait partout une année de travail d’un journalier, et qu’un train de culture permettait de labourer environ 30 ha au nord de la Loire et 15 au sud ; la possession de deux attelages impliquait une main-d’œuvre extra-familiale. Mais ces seuils sont évolutifs et les grands exploitants cherchèrent à rationaliser leur entreprise par une meilleure insertion dans le marché, la refonte des structures internes et, à partir de la Révolution, les acquisitions foncières. Leur ouverture au progrès, venue d’un savoir agronomique important couronnant une solide instruction générale, paraît remarquable, qu’il s’agisse de sélection ou de mécanisation. Les plus éclairés œuvraient de façon croissante au cours du xixe siècle dans les organisations et les comices, positions de pouvoir autant que signes de reconnaissance. La prosopographie d’une famille, réalisée entre 1690 et 1914, illustre ce propos. L’auteur conclut sur le rôle de ces fermiers dans la modernisation et appelle à mieux les connaître pour la période 1830-1950.

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Jean-Michel Boehler s’intéresse en contrepoint à la petite culture au xviie siècle, troisième voie entre routine et innovation, qu’il rencontre de façon privilégiée dans les pays rhénans et qui subsistait encore récemment en Alsace. Elle se caractérise par la faiblesse des surfaces exploitées (souvent 2 à 3 ha pour les Alsaciens ou les Flamands) et l’intensification. En ce qui concerne sa genèse, l’auteur récuse une pédologie favorable, mais s’arrête à de hautes pressions démographiques entraînant un morcellement et un faible recours à la traction au bénéfice d’un quasi-jardinage. Ce système ne venait pas non plus d’un idéal d’autosubsistance, puisqu’une forte population urbaine était un débouché naturel pour les productions. Il reposait plutôt sur une diversification culturale et sur des assolements savants incluant cultures intercalaires et dérobées. Certes, les rendements céréaliers n’étaient pas supérieurs à ceux du Bassin parisien, mais Jean-Michel Boehler juge que la diversification qualitative était préférable à une supériorité quantitative et surtout que l’expérience qui s’y attachait ne méritait pas le mépris des agronomes. Pour mieux mesurer les progrès, l’auteur préconise, devant la rareté des sources facilement utilisables, un bricolage archivistique utilisant largement les inventaires, et en conclusion refuse tout dénigrement de ces civilisations rurales complexes.

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Frank Konersmann note l’hétérogénéité et la rareté des données sur l’exploitation en Allemagne de 1750 à 1900. Il explique la préférence accordée à la petite propriété, gage du maintien d’une nombreuse population à la terre, faveur qui alla en diminuant dans l’opinion. Historiographiquement, après les travaux de Wilhelm Abel en 1935, Walter Achilles fixa en 1982 le seuil moyen de subsistance en Hanovre en 1765 entre 3 et 4 ha, faible taille au regard de l’est de l’Allemagne. En 1996, Michael Kopsidis réalisa une analyse fine des relations entre exploitation et marché en Westphalie entre 1780 et 1880, enquête vers laquelle orienterait aussi l’abondance de journaux en pays protestant. Des monographies villageoises récentes immergent les comportements économiques dans le quotidien et tentent de déterminer les stratégies. L’auteur salue ainsi trois études fines des relations entre structures agraires et société dans des villages de l’ouest de l’Allemagne, où les laboureurs voisinaient avec de nombreux petits et micro-propriétaires, voire paysans sans terre (Heuerleute ), et note en conclusion que celles-là démontrent la viabilité économique de la totalité des exploitations (au besoin avec des ressources annexes). Il souhaite une étude fouillée des relations entre grands et petits exploitants, et une mise en relation des conditions régissant chaque région et avec les comportements individuels.

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Étudiant la genèse du droit et des pratiques successoraux en Allemagne, Susanne Rouette aborde régressivement les résultats de l’histoire du peuple (Volksgeschichte) prégnante avant guerre, et qui notamment illustrait par une carte, qu’elle reproduit, la dualité des régions de partage égalitaire et de celles de dévolution à un seul héritier. Elle en critique le modèle interprétatif rigide, qui renvoyait à une nature paysanne, et présente ensuite les connaissances du xixe siècle qui servaient à diriger la politique rurale. Souvent, la divisibilité du sol était perçue comme une menace pour des raisons de solvabilité fiscale, et la législation s’efforçait de l’empêcher, par exemple par la loi de 1836 en Westphalie. Parvenant à l’étude récente des pratiques sociales, l’auteur explique, en s’appuyant sur des exemples invoqués sous un autre angle par Frank Konersmann et sur ses propres recherches à Diestedde, que ceux-ci ont décelé une complexité des régimes successoraux et matrimoniaux bien plus grande que ne l’avait laissé soupçonner l’histoire du droit. Ces monographies complexifient la dichotomie traditionnelle des régimes successoraux, réfutent l’image de paysans principalement déterminés par leurs parenté et patrimoine, et minorent la part de la première dans la transmission du second. Elle souhaite en conclusion que l’on connaisse mieux ce rôle.

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Sur le même sujet, Antoinette Fauve-Chamoux met résolument en exergue le poids des coutumes. En France au xviiie siècle, on caractérisait des systèmes favorisant l’égalité entre héritiers, mieux représentés en France du Nord, mais qui laissaient parfois la place à la possibilité d’en avantager un, ce qui évitait de « hacher le sol » en cas d’héritage foncier. D’autres, plus fréquents dans le Midi, privilégiaient l’entité résidentielle et posaient la question de l’identité de l’héritier et des moyens de l’avantager, préciput ou dot. L’auteur signale aussi des systèmes préciputaires en Wallonie. Au xxe siècle, le Code civil réalisa un compromis entre le partage strictement égalitaire préconisé par la Révolution et l’ancien droit. Dans le sud de la France, ses prescriptions étaient souvent contournées par des héritiers soucieux de maintenir l’unité de production, parfois aussi par des comportements malthusiens. Dans les maisons-souches, qui ont intéressé un Le Play (milieu du xixe siècle), les générations cohabitaient, et les défavorisés étaient contraints de demeurer célibataires en position subalterne ou d’émigrer. À Esparros (Baronnies), on passait souvent à un système d’ultimogéniture ou d’héritières. Antoinette Fauve-Chamoux illustre par deux graphiques l’augmentation du pouvoir féminin à Esparros (xixe-xxe siècle), et réfute pour finir toute vision simpliste d’une France-Janus.

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S’inscrivant dans l’histoire du genre, Heide Wunder insiste sur sa spécificité par rapport à d’autres types voisins d’histoire, qui lui ont cependant contribué, et rappelle son enracinement dans le mouvement des femmes. Cette histoire s’est donc intéressée à leur victimisation, puis aux situations conflictuelles, dans le projet d’une histoire sociale large. L’auteur trouve fécond le prisme de la division du travail dans les campagnes, ce qui amène automatiquement à une réévaluation de ce travail « non productif » qu’étaient les tâches au foyer. Émergeant dans la statistique de 1907 et le premier mouvement des femmes, elles furent mieux connues à la fin du xxe siècle dans une perspective ethnologique et juridique. On en est venu ensuite à des monographies qui précisaient les histoires de vie, et on a démontré la variété des tâches effectuées par les femmes, comme à Birseck au xvie siècle. D’autres recherches pour les xviiie-xixe siècles montrent une similitude de la répartition des tâches effectuées à l’est ou à l’ouest de l’Elbe. Heide Wunder présente aussi l’exemple de travaux traditionnellement féminins, agricoles ou proto-industriels, assumés par des hommes. Mais elle aborde également les questions de la différenciation des tâches en fonction de la place sociale, de la complémentarité des « couples » au travail, et de la rémunération différenciée des sexes pour des tâches semblables. Elle dénonce en conclusion tout déterminisme pseudo-biologique.

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Reiner Prass s’intéresse alors au thème des communaux, dévalorisés au xixe siècle dans l’historiographie à cause de leur caractère marginal et de leur réputation de mauvaise exploitation. Cependant, plus récemment, on a réévalué l’importance des produits animaux pour les ménages paysans, ainsi que celle des communaux allotis, notamment dans les régions de petites exploitations. Jouissance ou propriété collectives, leur grande ancienneté est certaine, ainsi que celle des accaparements dont ils furent tôt l’objet. Les habitants en tiraient le plus souvent pâtures, produits forestiers ou parfois simple droit de pacage : toutes ressources dont on a du mal à mesurer la valeur économique, mais certaines cependant pour les exploitants pauvres. Chronologiquement, les allotissements de communaux, en labours tirés au sort pris sur les friches, furent nombreux au cours des xvie et xviiie siècles. L’auteur reconnaît cependant que, généralement, plus la surface appropriée individuellement était grande, plus l’intensification était forte, avec malgré tout le maintien de droits collectifs sur toutes les surfaces, et donc d’inévitables conflits pour le maintien de ceux-ci. Cette intensification fut d’ailleurs nécessaire pour faire face à la forte croissance démographique des xviiie-xixe siècles, raison pour laquelle les communaux furent alors tant critiqués et divisés.

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Nadine Vivier note leur même discrédit en France. Comme en Allemagne, la notion de communaux englobait usages et certaines terres. Une loi de 1792 en attribua la propriété aux communes pourvu qu’elles en fassent la demande, et le cadastre napoléonien la fixa. Considérant d’abord les terres, l’auteur en indique une utilisation similaire à l’Allemagne, de même que la pénurie de bois qui inquiéta le xviiie siècle. La première fonction des communaux était alors la nourriture des bestiaux : ils étaient souvent d’accès très réglementé. Puis, au siècle suivant, les usagers devaient souvent payer pour chaque tête de bétail envoyée sur les terres communes. En cas de surpeuplement, ils pouvaient aussi être défrichés en certaines régions, par allotissement viager, par attribution héréditaire ou par location. Onze magnifiques cartes viennent illustrer la variabilité d’étendue, de nature, de rapport et de droit d’accès aux communaux à diverses époques. Nadine Vivier s’intéresse aussi à la question de savoir si les communaux étaient bien le patrimoine du pauvre. Elle prouve que leur accès était souvent appendice de la propriété, puis que l’idée s’est forgée à la fin du xviiie siècle et a été appliquée pendant le xixe, avec une ambiguïté sur l’identité des pauvres : elle dénonce donc cette construction. Elle rappelle pour finir la variabilité historique des conceptions et met en évidence leur caractère idéologique.

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Étudiant pour finir les marchés fonciers, Gérard Béaur estime que le nombre très élevé de transactions, de l’ordre de 500 000 par an au xviiie siècle, a trop longtemps paralysé les études. Sa triple optique est d’abord sociale : il rappelle l’expropriation aux deux siècles précédents et la nuance d’une variable micro-régionale. Deux exemples beaucerons montrent une très modeste croissance de la propriété paysanne dans les 30 ans précédant la Révolution. Économiquement, les crises de type ancien étaient, du fait de l’endettement, suivies d’une forte augmentation des transactions : lors de celle qui précéda 1789, un doublement à Maintenon, alors que l’autre cas beauceron considéré, Janville, vit son marché foncier moins réactif ; deux marchés dominés le premier par l’offre, en temps de crise, des humbles (vignerons), le second par la moindre demande, en temps paisible, des aisés (laboureurs). Concernant l’accumulation foncière et les stratégies familiales ou individuelles, Gérard Béaur avance l’image d’une correction des pertes des crises par les acquisitions des éclaircies, en mettant en évidence le cycle de vie des vignerons, qui naturellement achetaient jeunes et vendaient âgés. Mais crises et prospérité survenaient à des moments différents du cycle de vie : cela conduit l’auteur à différencier quatre générations au regard de la conjoncture. Il demande une meilleure compréhension des mobiles des intervenants.

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Stefan Brakensiek s’accorde avec lui sur l’importance à accorder aux stratégies. Il distingue marchés des terres seigneuriales, rarement démembrées au xviiie siècle et qui maintinrent ensuite le prestige social de leurs détenteurs, et marchés fonciers paysans. Sur ces derniers existent des certitudes très générales ou au contraires locales qui renforcent les premières. Les exemples de Neckarhausen (Wurtemberg) et de Bretzwil (Suisse), le premier étudié sur 170 ans, et situés dans deux régions où le contrôle seigneurial était faible, montrent deux marchés fonciers actifs complétant les partages successoraux. Si les restrictions seigneuriales étaient fortes, les paysans recouraient davantage aux pratiques successorales pour optimiser la gestion de leurs biens, avec l’exemple de Schöningen (Brunswick) à la fin du xviiie siècle, où moins de 0,1 % de la surface totale passait chaque année sur le marché. Exposant ses propres recherches portant sur Schildesche (comté de Ravensberg) de 1686 à 1830, Stefan Brakensiek distingue la périphérie, où les ventes étaient rares et le centre où la vente des biens des chanoinesses vint animer le marché foncier. À Löhne tout proche, après la suppression des obligations seigneuriales, le marché foncier se développa au milieu du xixe siècle et les prix étaient parfois influencés par les liens de parenté. L’auteur finit en rappelant que la terre était toujours une marchandise à part.

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À la lecture des diverses contributions, il a semblé que les auteurs français étaient plus enclins à l’exposé analytique, au niveau de grandes régions, de leurs propres recherches ; nos collègues allemands, au contraire, paraissent relier grâce à leurs ressources dialectiques les vérités générales et les recherches micro-régionales d’autres auteurs, auxquels ils donnent volontiers la parole, ou qu’ils ont eux-mêmes effectuées, affaire d’habitudes académiques et de tempérament national peut-être, et constat que l’on peut sans doute partager dans l’accord avec la formule : « Der Mensch ist Anerkennen » (« L’homme est reconnaissance », dans tous les sens du mot).

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Jean-Baptiste Capit

Frédérique Pitou, La Robe et la plume : René Pichot de la Graverie, avocat et magistrat à Laval au xviiie siècle, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2003, 387 p.

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« L’un des magistrats dont s’honore à juste titre la ville de Laval ». Ainsi René Pichot de la Graverie est-il qualifié par l’abbé Angot au début du xxe siècle dans son Dictionnaire historique, topographique et biographique de la Mayenne … Cet honneur local, Pichot le devrait à sa carrière et à ses écrits. Cependant, l’homme et l’œuvre sont méconnus. Ils ont donc été sortis de l’ombre par Frédérique Pitou, d’abord dans Histoire et Sociétés Rurales sous le titre « Les magistrats et les causes des gens de campagne « (1er semestre 2002), ensuite dans « La justice seigneuriale à Laval au xviiie siècle » (Actes du colloque d’Angers Les Justices de village …, 2002) et finalement dans La Robe et la plume … qui est l’édition d’un mémoire de recherche d’habilitation (Université du Maine, 2002).

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Qui est cet honorable magistrat ? Pichot a fait ses études de droit à Angers (à partir de 1708), puis est devenu avocat « plaidant et postulant » au « siège ordinaire » (seigneurial) à Laval (1712). Il a ensuite été reçu au siège royal (1728). Prenant du recul, Pichot est devenu avocat « consultant » et juge d’une seigneurie (1743). Enfin, il est devenu « juge civil ordinaire » du comté-pairie de Laval (1745). Ses écrits sont divers : généalogie de sa famille, copies (manuscrites) d’ouvrages imprimés et surtout Recueils de sentences… et Questions de droit … comprenant des transcriptions de sentences rendues à Laval, de consultations d’avocats, de harangues, etc., ainsi que des copies d’arrêts (du parlement) rapportées d’un séjour de Paris avec aussi des transcriptions de conférences des « plus habiles avocats consultants et plaidants du parlement ».

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De cette œuvre d’intérêt très inégal, retenons sept principaux volumes, dont trois de sentences de 1712 à 1741 (environ 3 250 pages) correspondant à la période où Pichot est avocat « plaidant et postulant » et quatre volumes complexes qui ne sont pas dus seulement à Pichot et qui comprennent des sentences prononcées de 1745 à 1762. Dans la préface du premier volume, Pichot se donne un objectif de perfectionnement dans la profession d’avocat. Au total, son œuvre constitue une matière utile pour l’histoire de Laval (du fait de la disparition des archives de l’hôtel de ville en 1793), renseigne sur la pratique d’un tribunal seigneurial, explicite le droit et dévoile une certaine vision de la société de son temps. Mais Pichot n’a pas eu de grand projet initial et il s’en explique : « lorsque j’ai commencé, j’avais seulement dessein de faire quelques remarques qui pussent me servir dans les occasions mais comme, en y travaillant, cet ouvrage s’est augmenté et grossi, j’ai cru qu’il ne serait pas inutile d’en faire un recueil ». Celui-ci est en quelque sorte une mise en ordre de ses notes. Il considère son « ouvrage » comme simplement utile « à celui qui l’entreprend » et pouvant « encore procurer une grande utilité à la juridiction et à tous les avocats du siège ». Cette activité n’est pas singulière. Elle est recommandée dans les universités. Boucher d’Argis, cité par Frédérique Pitou, recommande aux jeunes avocats « pour joindre [à la théorie] la connaissance de la pratique des affaires [de] fréquenter assidûment le Palais. Après l’audience […] converser avec ses confrères […] proposer ses doutes et recueillir en rentrant chez lui, ce qu’il a appris de nouveau ; marquer les arrêts qui ont fixé quelque point de jurisprudence et ranger toutes ses notes, mémoires et recueils ». L’originalité de Pichot est dans le caractère systématique et dans les milliers de pages laissées à ses confrères et finalement aux historiens du droit et de la société. Or les sièges où exerce Pichot jugent en partie « les causes des gens de campagne » et seraient donc susceptibles d’intéresser les lecteurs de notre revue. La principale juridiction d’exercice de Pichot est une justice seigneuriale mais de grande importance et l’on sait que ce caractère en modifie la nature. Il s’agit en l’occurrence du comté-pairie de Laval, soit un peu moins de la moitié de l’actuel département de la Mayenne, plus quelques paroisses de la Sarthe. Vaste ressort, mais à cause de l’évolution de la justice seigneuriale et de la double concurrence faite par la justice royale ordinaire et par la justice « administrative », le siège du comté-pairie de Laval est caractérisé au xviiie siècle par sa fragilité. Bien que ressortissante immédiatement du parlement (et non du présidial créé en 1639 à Laval puis transporté à Château-Gontier) et compétente en toutes matières civiles et criminelles, la juridiction seigneuriale de Laval n’atteint ni les exempts ni les « cas royaux ». Par contre, la justice seigneuriale du comté est au sommet d’un système. Recevant les appels de plusieurs justices inférieures, elle a aussi été « augmentée » par la réunion de châtellenies qui avaient anciennement leurs propres officiers et leurs plaids. De plus, la confusion des petites juridictions seigneuriales avec la justice ordinaire du comté est accentuée par la résidence des juges et avocats à Laval et par l’utilisation des prisons et du Palais de Laval pour y tenir les audiences qui devraient se dérouler au chef-lieu de la seigneurie.

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Ni la carrière ni les écrits n’ont valu à Pichot un article dans le Bulletin de la commission historique et archéologique de la Mayenne ni dans les autres ouvrages mayennais de référence. Ses œuvres n’ont pas été éditées – semble-t-il à cause de leur caractère inachevé : « ces utiles travaux [quinze volumes] imposent un nouveau travail pour en faire un extrait méthodique » avait écrit Duchemin de Villiers en 1843 dans ses Essais historiques sur la ville et le pays de Laval … Frédérique Pitou n’a pas davantage publié des « morceaux choisis », sinon des discours « contenant l’éloge des officiers » ou « l’excellence et la grandeur de la magistrature » prononcés à l’ouverture des audiences en novembre des années 1745 à 1753 (p. 313-322) et les préfaces de Pichot à ses différents écrits (p. 322-337). L’intention de Frédérique Pitou a été d’étudier l’ensemble de l’œuvre, comprendre l’homme et comprendre en quoi Pichot pouvait penser faire « œuvre utile ». La Robe et la plume … est composé en sept chapitres et quelque 300 pages de texte, à savoir une présentation des manuscrits (i), l’homme et son œuvre (ii), sa vision du monde, de la loi et de la justice (iii : « La nécessité et l’utilité des lois »), une étude des juridictions, des magistrats et des avocats (iv : « Regards sur l’institution judiciaire ») puis une autre sur le clergé et un peu la noblesse et les négociants (v : « Regards sur les notables urbains »), un chapitre sur les rapports entre les magistrats et le corps de ville et sur « l’affaire de la mairie » qui opposa les habitants et le seigneur de 1727 à 1730 (vi : « Regards sur le gouvernement de la cité ») et un dernier chapitre sur les intentions et les actions de Pichot en tant que syndic des avocats (a/c 1728), puis juge d’une seigneurie (1743) et premier juge du siège de Laval (1745) soucieux d’affirmer la grandeur de la magistrature et de veiller à l’activité du siège « Sous le regard du public « (vii : « L’action de Pichot »).

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On aura compris que faire le compte rendu de La Robe et la plume … pour Histoire et Sociétés Rurales est un exercice ingrat car le livre est d’un grand intérêt pour l’histoire sociale et culturelle urbaine mais les ruralistes n’y trouvent pas immédiatement leur compte. Il y a des pages sur la pratique sociale inégalitaire de la justice, reconnaissant davantage de poids à la parole du maître et du riche (p. 123-126) mais à partir d’exemples urbains ; des pages sur les institutions judiciaires et sur leur personnel ; d’autres sur l’action de Pichot comme « sénéchal d’assises » pour la terre de Bourg-Lévesque, pour laquelle Pichot se félicite d’avoir réalisé « une des plus belles remembrances et des plus exactes de tous les fiefs « avec des cartes « très utiles et absolument nécessaires pour mettre en règle et conserver les féodalités « (p. 264-266). Mais quid des « causes des gens de campagne » ? Certes, on sait maintenant que la plupart des justices seigneuriales du Bas-Maine ne fonctionnent plus que de loin en loin et seulement pour la justice foncière. Elles ont renoncé à exercer la justice contentieuse. Quant à celles qui l’exercent, leur apogée se situe dans la seconde moitié du xviie et au début du xviiie siècle, donc avant Pichot. Ainsi La Robe et la plume … servira surtout à comprendre les attitudes d’un homme et peut-être celles de l’ensemble des gens de justice face aux justiciables. Par ailleurs, comme l’œuvre de Pichot renseigne sur la pratique judiciaire, la réception des ruraux en justice et globalement sur la société et l’économie rurales, et comme l’homme et l’œuvre sont désormais connus, les ruralistes espèrent de Frédérique Pitou un second livre ou sinon la direction de recherches sur « les causes des gens de campagne ».

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Antoine Follain

Marie-Danielle Demélas et Nadine Vivier (dir.), Les Propriétés collectives face aux attaques libérales (1750-1914). Europe occidentale et Amérique latine, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2003, 330 p., 22 ?

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L’ambition de cet ouvrage est de faire le point sur cette importante question des propriétés collectives qui ont bénéficié depuis une trentaine d’années d’un important renouvellement de la recherche. Jusque-là, en effet, les historiens, qu’ils soient d’obédience marxiste ou conservatrice, avançaient la même interprétation qui condamnait les pratiques collectives au nom du nécessaire progrès. S’appuyant sur de nouvelles problématiques, les travaux présentés ici par quatorze spécialistes de la question, visent d’abord à faire un bilan de la situation des propriétés collectives qui font alors (entre 1750 et 1914) l’objet, tant en Europe occidentale qu’en Amérique latine, d’attaques concomitantes venant des économistes libéraux, qu’ils soient physiocrates, agrariens (ibériques), caméralistes (allemands), etc., pour qui l’agriculture est la base de la richesse d’un pays où l’État ne doit pas intervenir, si ce n’est pour garantir les libertés. Pour ces théoriciens du libéralisme, la propriété privée accompagne l’indispensable progrès, ce qui condamne les biens collectifs considérés comme des anomalies juridiques. Commencé en Angleterre avec les enclosures, le mouvement se développe sous la Révolution française (vente des biens nationaux et incitation au partage des communaux) et se poursuit avec la desamortización en Espagne et Amérique latine. Le livre est partagé en deux parties, précédées chacune d’une introduction synthétique sur un ensemble géographique (Europe occidentale et Amérique latine), assortie d’un calendrier des principales attaques contre les propriétés collectives.

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Dans sa synthèse sur l’Europe occidentale, Nadine Vivier revient sur les théories libérales et les interprétations historiographiques du phénomène avant de préciser la signification – différente selon les pays – de ce qu’on entend par propriété collective. Elle évoque ensuite le statut des terres collectives et les conditions d’accès à la jouissance des communaux, avant d’aborder les différents aspects de la privatisation : législations, partage ou vente, acteurs, conséquences économiques et sociales, etc. Suivent les différentes contributions des spécialistes nationaux de l’Angleterre, de la Belgique, de l’Allemagne, de la Suisse, de l’Italie, de l’Espagne et du Portugal, la situation de l’Europe du Nord-Ouest faisant l’objet d’un article distinct qui s’appuie sur les travaux du Comparative Rural History of the North Sea Area (corn). Chacun reprend approximativement les points évoqués par Nadine Vivier, à savoir une description de la situation, les conditions de jouissance (et d’exclusion), la législation, la portée du phénomène, etc., en ajoutant à l’occasion des références historiographiques et des éléments de débat. Tous insistent sur la variété régionale des situations à l’intérieur des pays. On se contentera d’évoquer quelques aspects évoqués dans les différents textes.

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Jeanette M. Neeson étudie les enclosures décidées par le parlement. Elle pense que les communaux anglais étaient « plus étendus et plus capables d’adaptation qu’on ne l’a supposé ». Stefan Brakensiek (Allemagne), qui estime qu’on s’est trop longtemps appuyé sur l’exemple prussien, insiste sur l’importance des lois et l’action de la bureaucratie. Mais pour comprendre ce qui s’est passé, il faut prendre en considération la diversité du comportement des populations rurales. Le partage des communaux fut « un élément essentiel du processus qui transforma la société rurale » : n’a-t il pas « fourni les matériaux de base pour le véritable compromis historique entre les paysans et la seigneurie foncière » ? Anne-Lise Head-König (Suisse) explique la variété des situations par la réorganisation administrative imposée par la République helvétique qui introduit des structures municipales sur le même espace que les communes bourgeoisiales qui subsistent. Elle distingue également les communaux selon leur situation géographique (montagne/plaine, ville/campagne). Elle consacre plusieurs pages à l’accès aux droits communaux, évoquant ainsi le problème des enfants majeurs célibataires, la pratique de la commisération, les mesures pour empêcher l’augmentation du nombre des ayants droit, etc., avant d’aborder les différentes formes qu’a revêtues le processus de partage qui a suscité des débats virulents qui s’enveniment après 1848. Finalement, le projet ne fut pas achevé puisqu’il subsiste encore aujourd’hui d’importants biens communaux. Martina De Moor évalue l’importance des terres incultes et boisées de Belgique dont respectivement la moitié et plus du quart appartiennent encore aux communes en 1846, malgré une privatisation déjà largement amorcée au siècle précédent mais qui s’amplifie partir de la « Loi de 1847 sur le défrichement des terrains incultes ». Le mouvement est d’autant plus important que la pression démographique est forte, l’agriculture et l’élevage plus intensifs. L’histoire des biens communaux en France n’a pas de secret pour Nadine Vivier pour qui l’administration royale, écartant la vente ou le partage au profit des riches, encourage, à la fin de l’Ancien Régime, « le partage de jouissance », c’est-à-dire le fait que la communauté des habitants conserve la propriété des terres divisées en lots égaux pour chaque ménage habitant le village. La Révolution relance la question et la loi du 14 août 1792 déclare obligatoire le partage des communaux non boisés. Mais elle n’est guère suivie d’effets et suspendue dès 1795. Les régimes qui se succèdent au xixe siècle se montrent peu soucieux de susciter des désordres et ils préfèrent encourager la location. Cependant environ 100 000 ha sont vendus pour des raisons financières entre 1813 et 1816. Mais en 1846, les communaux couvrent encore près du dixième du territoire, comme aujourd’hui d’ailleurs. L’État a fini par protéger la propriété communale.

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Gabriella Corona pose la question de savoir si la propriété collective en Italie est une forme arriérée ou durable. Les propriétés collectives semblent avoir assez bien résisté « à l’avalanche des lois visant à leur suppression au xixe siècle ». Toutefois, le processus de transformation des communaux a incontestablement renforcé la petite propriété. C’est en 1924 et 1927 que sont définitivement abolies toutes les formes d’usage collectif de la terre, tout en créant des formes de tutelle sociale et environnementale sur ces terres pour les protéger. Après avoir décrit la situation des biens et usages communaux au Portugal, Margarida Sobral Neto fait le point sur les connaissances et les débats historiographiques. Pour elle, le mouvement d’appropriation des communaux a accompagné le mouvement d’expansion démographique, associé au défrichement de terres et à une culture plus intensive qui bénéficie de l’introduction du maïs et de la pomme de terre. Les baldios portugais sont attaqués par les physiocrates et l’État encourage un mouvement de privatisation que parachève Salazar, et qui se traduit parfois par la désertification de certaines régions de montagne. L’histoire des baldios est tout à la fois celle de solidarités et de luttes entre les groupes sociaux. Maria Teresa Picazo commence par dépeindre la situation de l’Espagne avant d’aborder les trois principales étapes de liquidation du patrimoine collectif à partir de la seconde moitié du xviiie siècle, jusqu’à la loi du 1er mai 1855, « pièce maîtresse de la réforme agraire libérale », qui privatise massivement les communaux et a d’importantes conséquences économiques et sociales.

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Pour Marie-Danielle Demélas, le statut et l’histoire des terres collectives en Amérique latine présentent de nombreuses ressemblances avec la situation espagnole, avec quelques différences de taille cependant : l’existence d’une importante communauté indienne, le poids des conjonctures politiques locales, l’importance des jacqueries, etc. D’autres formes de propriété collective existent (majorats, Église, villes) et sont évoquées dans les articles suivants, ce qui n’avait pas été le cas pour l’Europe. Dès le xviiie siècle, la monarchie espagnole, influencée par le libéralisme ambiant, commence à s’attaquer aux propriétés collectives ici comme en Europe. Au moment de l’indépendance, les projets de société s’orientent plutôt vers la mise en place d’une petite propriété, projets souvent utopiques et trompeurs, mais qui se traduisent par la privatisation des propriétés collectives. Souvent, on vit un « second servage » dans des haciendas qui ressemblaient fort à des seigneuries. Marie-Danielle Demélas, qui regrette que l’ensemble de l’Amérique n’ait pu être étudié ou que certains aspects n’aient guère été abordés, conclut son propos en affirmant que les désamortissements entraînèrent une archaïsation durable du monde rural que seules les grandes réformes agraires postérieures aux années 1940 purent enrayer. Elle évoque par ailleurs le cas de la Bolivie où les affrontements entre haciendas et communautés n’ont pas empêché ces dernières de survivre, en profitant des rivalités politiques.

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Rosa Maria Martinez de Codes présente la structure des biens appartenant aux corporations municipales mexicaines dans le cadre de la transformation du régime juridique de la terre qui s’est déroulée sur plus d’un siècle. Après avoir décrit l’attitude des autorités avant et après l’indépendance, l’auteur s’attarde fort logiquement sur la loi Lerdo de 1856 qui décide que tous les biens immobiliers des corporations civiles et religieuses devaient être désamortis et vendus prioritairement à leurs locataires par adjudication. L’objectif affiché était de favoriser la population la plus démunie. Mais il fallut attendre le gouvernement de Porfirio Diaz (1876-1910) pour que le désamortissement de la propriété communale indigène soit mené à son terme. Au Guatemala, cher à Hans-Jürgen Prien, les terres collectives des villages indiens sont directement menacées par la loi libérale de 1836 qui entraîne un important soulèvement rural et une réaction conservatrice qui protège la propriété collective. La victoire militaire des libéraux en 1871 entraîne un vaste processus de redistribution des terres aux dépens des indigènes et favorable aux exportateurs de café, ce qui provoque des révoltes violemment réprimées. Le cas particulier des resguardos (terres communales) amène Edda Samudion à évoquer, pour une zone frontalière entre la Colombie et le Venezuela, la disparition précoce de ces terres qui avaient été concédées aux communautés indiennes pour assurer leur subsistance. Enfin, Jean Piel étudie le cas du Pérou où la nouvelle république s’empresse de séquestrer les biens de l’Église et de ses adversaires, tout en s’attaquant aux propriétés communautaires. L’État favorise la constitution de grandes propriétés privées au détriment des communaux et aux frais du Trésor, ce qui n’empêche pas qu’en 1920 survivent massivement des formes de propriété collective.

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La réunion de ces synthèses nationales constitue un apport essentiel à la connaissance des propriétés collectives et à leur histoire aux xviiie et xixe siècles. Mais ce peut être, et doit être, aussi un appel pour que pareil bilan soit établi dans d’autres pays et que de nouveaux chantiers éclairent les différents enjeux, politiques, économiques, sociaux, etc., que soulève cette importante question.

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Bernard Bodinier

Jean-Marc Olivier, Des Clous, des horloges et des lunettes. Les campagnards moréziens en industrie (1780-1914), Paris, Comité des travaux historiques et scientifiques, 2004, 608 p., 31 ?

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À la croisée de l’histoire économique, de l’histoire sociale et de l’histoire rurale, Jean-Marc Olivier nous livre une nouvelle « voie régionale de développement ». Il s’agit de l’industrialisation « douce » de la région de Morez. La persistance du travail à domicile de la fin du xviiie siècle à 1914, l’émergence tardive de la ville-centre, les rapports étroits conservés avec un espace pastoral, un dynamisme jamais démenti permettant la succession de trois cycles industriels, dessinent une société paysanne singulière, examinée en détail selon une méthode prosopographique. Les 205 généalogies descendantes dispersées dans un espace composé d’une vingtaine de communes, les actes notariés, les actes sous seing privé enregistrés entre l’an VII et 1850, les statistiques relatives aux conscrits, permettent à l’auteur de suivre un petit monde proto-industriel solidement ancré dans son terroir, et cherchant à éviter l’exode rural. Dénombrements et cadastre autorisent l’analyse des patrimoines, des professions et de leur transmission.

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Le livre se divise en trois parties correspondant à des cycles successifs de production : la clouterie (fin xviiie siècle-début xixe siècle), l’horlogerie (1820-1880) et la lunetterie.

300

À la fin du xviiie siècle, l’identité rurale de cet espace haut-jurassien au peuplement clairsemé, repose sur une série de contraintes. D’un sol pauvre, et d’un climat rude et froid, il n’est permis d’avoir que des rendements céréaliers médiocres. Toutes les communes sont déficitaires en grains. L’abondance des prairies prédispose cette économie à l’élevage, attesté dès le xviie siècle, et à la spécialisation fromagère. Le cheptel atteint un maximum dès 1795, mais la production de fromages poursuit son ascension. Cela s’explique peut-être par l’amélioration du bétail. En complément de cette orientation pastorale, les forêts et les ruisseaux offrent d’autres ressources. L’équipement en moulins progresse fortement à la fin du xviiie siècle. On édifie des scieries et des clouteries. Cette phase initiale d’industrialisation entraîne un premier accroissement démographique. Jean-Marc Olivier consacre une trentaine de pages à la progression de la population du canton de Morez entre 1790 et 1866 (+ 41 %), à l’émergence de la ville-centre de Morez autour de 1860, à la faiblesse de l’exode rural, à l’organisation familiale (pays de mainmorte et maintien de la communion avec les enfants), à la dispersion de l’habitat et à l’existence de hameaux patronymiques. Si l’on n’est pas vraiment convaincu quand l’auteur explique l’attachement à la terre par la mainmorte, on le suit sur l’amour de la terre natale, ici renforcé par une relative aisance. L’idéal social est la possession du statut de propriétaire. La pression démographique sur la terre se traduit par un morcellement des lopins, un doublement du prix moyen de l’ha entre 1782-90 et 1840-50, et une propriété moyenne très modeste. On doit noter que le tableau de la propriété, établi à partir du seul cadastre de 1822, ne permet pas de comparaison dans le temps.

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Le chapitre 2 nous amène à la maîtrise de l’art du fer et à la question de la pluri-activité. La principale production depuis la fin du Moyen Âge était celle des tavaillons, de planchettes de sapin pour la couverture des toits. La pose des tavaillons induisant une forte demande en clous, la clouterie est devenue la première industrie métallurgique dans la montagne. Des clouteries s’installent dès le xvie siècle. Cette activité attire des forgerons venus d’autres régions, qui apportent avec eux d’autres techniques. L’énergie hydraulique ne permet pas, dans cette région, la mise en mouvement de grosses machines. La rareté du combustible dès le début du xviiie siècle, ajoute ses effets, et freine le développement de grandes forges. Pour changer d’échelle, les maîtres de forge doivent abandonner le haut Jura. La vallée de la Bienne n’est donc pas un espace majeur de la métallurgie, mais elle possède désormais une population instruite et imprégnée de culture technique. Les progrès de l’alphabétisation et de la scolarisation accompagnent ceux de l’économie locale. Le souci de l’instruction apparaît en effet précoce et très poussé. L’auteur fait ensuite le tableau, réussi, de cette multitude de paysans-cloutiers, hommes, femmes, enfants, souvent paysans modestes, micro-propriétaires, qui vérifient la thèse classique de la proto-industrie. Quelques cloutiers réussissent une belle ascension sociale et se comportent en véritables entrepreneurs, donnant à certains les moyens d’une reconquête foncière et aux autres, au moins, la possibilité de se maintenir sur sa terre natale. Les tréfileries et clouteries mécaniques à froid viennent toutefois faire concurrence aux clouteries à chaud du haut Jura, et le déclin commence dès les années vingt du xviiie siècle. La maîtrise du travail du fer, et la complémentarité technique entre clouterie et horlogerie, permet un passage progressif à cette dernière. L’espace pro-industriel morézien ne change pas pour autant de nature. Nous restons dans le cadre d’une activité rurale diffuse, avec maintien des paysans pluri-actifs sur leurs terres. À une pluri-activité agro-cloutière succède simplement une pluri-activité agro-horlogère (p. 136).

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L’artisanat horloger évolue toutefois vers l’établissage et une production de masse. Le volume de la production horlogère est multiplié par 25 entre 1800 et 1850. Les premières grosses horloges datent en fait de la fin du xviie siècle. Jusqu’à la fin du xviiie siècle, les mécanismes sont simples, mais relativement coûteux. L’artisan les réalise entièrement, sans l’aide de machines tandis que les marchands-horlogers s’occupent uniquement de la commercialisation. Ils n’achètent en effet que des mouvements terminés. Cette production rurale demeure entièrement artisanale. Elle est indépendante de l’aire de production suisse. Excepté pour les cadrans d’émail achetés en Suisse, l’autonomie technique est complète. Entre 1780 et 1840, certains marchands-horlogers deviennent marchands-fabricants ou établisseurs. Il s’agit du putting out system appliqué à l’horlogerie. Le travail est très divisé, entraînant un déclin de l’apprentissage horloger et une perte d’indépendance des travailleurs. Un phénomène comparable se déroule en Forêt-Noire. Le noyau initial des établisseurs est issu du commerce de la clouterie, tandis que d’autres viennent de l’artisanat horloger. L’auteur croise quelques réussites remarquables, puis évoque le lien possible de certaines fortunes avec des activités de contrebande. Les établisseurs forment un groupe homogène, aisé, très attaché à son canton. En même temps que l’établissage organise une division du travail, le rôle commercial de Morez s’affirme. Des petites usines apparaissent à Morez dès 1815, faisant appel à des machines. Après 1855, le manque d’énergie hydraulique encourage l’équipement en machines à vapeur. Toutefois, les ateliers restent modestes, la plupart n’employant qu’une dizaine d’ouvriers. Si Morez devient une véritable ville, presque tous les ouvriers agricoles du canton travaillent pour l’horlogerie ou la clouterie. C’est une main-d’œuvre qualifiée et bon marché. Le salaire est un simple complément du revenu familial. La plupart ne travaillent que pendant l’hiver, l’exploitation agricole les retenant pendant l’été. L’espace horloger se structure en cercles concentriques. Les salaires versés diminuent en fonction de l’éloignement et du moindre savoir-faire des ouvriers. Malgré la médiocrité des salaires et le constat que l’appauvrissement demeure la cause principale du recours à une activité d’appoint (p. 205) l’auteur décrit un système du travail à domicile attrayant.

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Les femmes et les filles participent à la production, comme dans la clouterie. Dans les 205 généalogies, les femmes représentent 18 % de la main d’œuvre. Beaucoup de célibataires et veuves se déclarent horlogères, alors que les femmes mariées sont plus souvent cultivatrices. L’idéal est de rester sur sa terre et de conserver une petite exploitation, afin de conquérir le statut de propriétaire-cultivateur. Mais les acquisitions foncières sont modestes et les paysans-horlogers doivent recourir à l’emprunt.

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Le succès des établisseurs est aussi à mettre à l’actif de leur autonomie commerciale. Les horloges sont transportées par des voituriers du canton de Morez, et non du Grandvaux voisin. Le roulage des paysans est lent, mais très bon marché. L’exportation de fromages et d’objets en bois a précédé celle des horloges. Surtout, les marchands-horlogers s’associent et créent des sociétés commerciales qui constituent des réseaux de dépositaires dans diverses villes françaises. Le dynamisme de l’industrie morézienne se mesure également aux brevets (p. 248). Produites en série, les nouvelles horloges coûtent moins cher. Le bon marché permet la conquête d’une importante clientèle rurale. La seule horlogerie provinciale qui résiste à l’invasion des comtoises est la normande. Une partie de la production est aussi destinée aux marchés suisse, espagnol et turc. Les exportations progressent. Toutefois, le sud de l’Empire et la Suisse développent une production concurrente, puis les États-Unis. La situation des horlogers jurassiens devient difficile après 1870. Parallèlement, les productions se diversifient, avec les tournebroches, les pendules, les montres. L’avance technique suisse dans cette dernière activité étouffe les tentatives des horlogers jurassiens. L’auteur consacre encore quelques pages à l’horlogerie d’édifice, à l’émaillerie et à la galvanoplastie.

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Entre 1850 et 1880, l’activité dominante devient la lunetterie, et Morez compte désormais plus de lunetiers que d’horlogers. La lunetterie offre l’avantage de nombreux réemplois des machines et de l’art horloger. Les horlogers ou leurs enfants peuvent facilement passer d’une activité à l’autre. Ceci explique que la première origine professionnelle des lunetiers soit l’horlogerie. La lunetterie offre une issue de secours à l’effondrement de la production des comtoises après 1887. Il a fallu acquérir de nouvelles techniques comme le surfaçage du verre. La production a toutefois cessé à Morez lorsque les verres sont devenus trop variés et trop complexes. Des connaissances en optique et la maîtrise de l’art du montage du verre font ensuite la force de la lunetterie morézienne. Marchands-horlogers et lunetiers s’associent pour développer la commercialisation. Les lunetiers profitent ainsi des réseaux de distribution des premiers. L’espace de l’établissage s’élargit tout en demeurant rural. Les pionniers vivent dans des hameaux et fermes dispersées. Aux Rousses, en 1891, 85 % des lunetiers habitent dans les hameaux et seulement 15 % au village. Si quelques entrepreneurs s’installent à Morez, beaucoup restent dans leur hameau natal. Le succès persistant de ce système proto-industriel tient à la faiblesse de la mécanisation, à l’importance du coup d’œil de l’ouvrier. La proportion de femmes s’élève à plus de 48 %. La plupart sont issues de couples d’agriculteurs et c’est une entrée directe dans l’industrie lunetière, alors que les horlogères étaient souvent filles d’horlogers. Presque toutes travaillent à domicile. Les avantages sont ceux, classiques, de ce type d’industrie. C’est principalement la complémentarité avec l’agriculture et le maintien d’un lien avec la terre. On est plus perplexe devant la préservation de la « vie de famille » que permettrait le travail des enfants avec leurs parents ouvriers (p. 380).

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L’arrivée de l’électricité dans les villages autour de 1906 permet l’allongement du temps de labeur. Avec la lunetterie, Morez devient un puissant centre industriel, mais sans usines. Il n’y a que 5 grandes usines à Morez en 1913, tandis que le nombre des ateliers patronaux s’élève à plus de 50 et celui des ateliers familiaux à plusieurs centaines. Les ouvriers de la ville, certains beaucoup plus qualifiés que ceux de la campagne, sont enfants d’horlogers. Mais à côté d’une élite d’ouvriers qualifiés, il y a une masse d’ouvriers sans qualification. La plupart travaillent pour plusieurs patrons, au gré des commandes. Le dernier chapitre porte sur le triomphe commercial.

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Le succès prolongé des trois grands cycles d’activité suscite l’interrogation. Cette performance se nourrit d’une culture technique et commerciale séculaire. L’essentiel, nous dit-on, demeure la volonté de perpétuer une société pastorale équitable. Les enfants restent sur les terres de leurs parents grâce à la pluri-activité, qui permet la restauration du patrimoine foncier. Quelques grandes fortunes sont bâties, discrètement. Les donneurs d’ordre développent une conscience de place, s’interdisent les délocalisations. Bref, le système entretient une mobilité sociale démocratisée. Le monde rural ici n’est pas dominé. Jean-Marc Olivier, assimilant cette réussite à celle des couteliers de Thiers, des horlogers suédois ou badois, propose un nouveau modèle. La proto-industrie montagnarde du fer offrirait l’exemple d’une possible industrialisation rurale « douce » et même bucolique quand l’auteur, citant abondamment André Roy, évoque l’introuvable classe ouvrière.

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Jérôme Luther Viret

Pierre Guillaume, Histoire sociale du lait, Paris, Éditions Christian, 2003, 233 p., 20 ?

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Président de la Fédération historique du Sud-Ouest et membre du Comité des travaux historiques et scientifiques, Pierre Guillaume s’attaque ici à un sujet qui, jusque-là, n’a pas franchement passionné les historiens. Soulignant la discrétion de l’histoire du lait par rapport à celle d’autres aliments, l’auteur se penche à la fois sur l’évolution de sa production, de sa commercialisation mais également de sa consommation en France, de la fin du xviiie siècle jusqu’à nos jours. Son propos est souvent élargi aux produits laitiers en général.

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Les médecins, avec lesquels commence ce livre, sont pendant longtemps les seuls à écrire sur le lait. Cette première approche permet ainsi à l’auteur de souligner sa spécificité, à la fois médicament et aliment. Or, ces médecins de l’Ancien Régime, emprunts de culture latine, l’associent souvent à la paresse, à la lourdeur et le conseillent surtout aux enfants et aux vieillards. Ce discours évolue cependant au cours du xixe siècle, malgré les travaux de Pasteur qui ravivent la méfiance à l’égard de ce liquide qui « pur sauve, et contaminé tue ». Face à ces inquiétudes accrues par les falsifications en tout genre, différents instances (hygiénistes, sociétés philanthropiques, municipalités) prennent progressivement part au débat. Ces actions contribuent à une généralisation des procédés de stérilisation à la fin du xixe siècle. Mais les gouvernements, sous couvert de protéger l’agriculture et par crainte de déclencher des mécontentements synonymes de revers électoraux, font preuve d’une scrupuleuse inactivité en la matière.

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Face à la demande croissante, la production doit s’adapter, surtout dans les villes qui connaissent alors une forte expansion. Le lait étant un produit éminemment périssable et contraignant, s’engage chaque jour « une véritable course contre la montre ». Siècle de la croissance urbaine, le xixe est aussi un siècle de grandes mutations dans le domaine des transports qui permettent des collectes de plus en plus importantes et lointaines, notamment grâce au chemin de fer, bouleversant ainsi les marchés mais aussi les pratiques alimentaires (on retrouve des dynamiques comparables dans le commerce du fromage et du beurre). Une multitude d’acteurs commercialisent le lait récolté, des femmes de la campagne appelées « placières » venant avec quelques litres non-bouillis jusqu’aux crémiers en passant par les laitiers dont certains pratiquent dès le xixe siècle la pasteurisation. De grandes sociétés de laiterie se constituent alors (Maggi) faisant entrer le lait dans l’ère de l’industrie. Les années 1875-1905 sont pour l’auteur celles de la « révolution laitière ». L’apparition de nouveaux produits (lait condensé, lait en poudre, caséine), la diffusion de la pasteurisation, la mécanisation de la fabrication du beurre mais également la transformation des structures de production (diffusion du modèle coopératif danois) entraînent de profonds changements.

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La deuxième partie de l’ouvrage est consacrée à la période allant de la Première Guerre mondiale jusqu’aux années cinquante, marquée tout d’abord par une forte croissance de la production et des rendements, à telle enseigne qu’en 1935, il est vrai dans un contexte de dépression économique, se profile pour la première fois le spectre de la surproduction et de la baisse des prix. Ces problèmes deviennent plus épineux dans les années cinquante, où le « fleuve blanc » efface les années de pénurie de l’Occupation, brièvement évoquées. À cette évolution quantitative s’ajoutent, au cours de la période, des progrès qualitatifs, dans un souci général de redressement démographique de la France. Les vétérinaires interviennent à leur tour dans le débat, pointant du doigt des dangers de contamination au stade de la production et la pasteurisation, malgré des réticences, devient de plus en plus la norme, favorisant par là même la grande entreprise industrielle face aux structures traditionnelles.

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Face aux transformations de la période, l’État intervient progressivement mais toujours avec le souci, pour les gouvernements de droite comme de gauche, de ménager l’électorat. Libéralisme économique oblige, les premières lois votées avant la dépression des années trente ne concernent que la santé publique et les fraudes. Encore sont-elles d’une grande timidité. Les lois des années trente sont plus précises dans la définition des produits et des obligations, mais elles tiennent à associer la profession pour leur application afin de désamorcer d’éventuels conflits. Un palier est franchi avec le régime de Vichy, dans un contexte de pénurie mais, par la suite, l’État continue de jouer un rôle de régulateur du marché, dans un contexte cette fois-ci d’abondance

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La troisième partie de l’ouvrage évoque enfin des aspects déjà bien connus. La défense du petit paysan et du petit commerçant se heurte à partir de la fin des années cinquante à d’autres logiques : c’est de plus en plus la recherche d’équilibres globaux à l’échelle de la cee qui tend à primer. Or, la cee se trouve confrontée très rapidement à une forte surproduction qui la contraint, face aux stocks croissants, à mettre en place un système de quotas à partir de 1984. Parallèlement, la course au rendement, la spécialisation ainsi que la concentration des exploitations transforment en profondeur les conditions de production. Par ailleurs, la production devient de plus en plus subordonnée aux grands groupes industriels mais surtout à la grande distribution. Par ses choix, le consommateur, influencé par la publicité mais aussi par les discours de nutritionnistes et diététiciens plus ou moins patentés se détourne du beurre et des fromages non-pasteurisés, par crainte du cholestérol et des listéria et se tourne vers les produits frais ou allégés.

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Certes, en un peu plus de 200 pages, l’auteur ne pouvait rendre compte d’un sujet aussi vaste et certains aspects sont de ce fait bien plus évoqués que véritablement étudiés en profondeur. En outre, les analyses menées au plan national laissent parfois le lecteur sur sa fin. Des cartes et des statistiques générales auraient parfois été plus efficaces. C’est cependant un travail qui rend compte de multiples aspects du sujet et qui les replace dans un contexte plus général. Le recours à une grande variété de sources imprimées (romans, études ministérielles, textes législatifs, ouvrages médicaux, etc.) enrichit d’autant le point de vue. Ce livre constitue par là même une source de réflexion et de questionnement sur deux cents ans d’activité laitière en France.

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Fabrice Poncet

« Productivité et croissance agricole », n° spécial d’Histoire et Mesure, 2000, vol. xv, n° 3/4, 228 p., 11 ?

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Voilà quatre ans, la revue Histoire et Mesure nous donnait un numéro spécial consacré à la productivité et à la croissance agricole. Ce thème, maintes fois rebattu depuis 1968 et qui provoqua moult débats, semble encore aujourd’hui tarauder les historiens de la ruralité. Car derrière cet énoncé laconique se dissimule la fameuse question de l’hypothétique « révolution agricole « qu’auraient connue les campagnes françaises et, dans une plus large mesure, européennes, au xviiie siècle. Un take-off enfanté en partie par un ensemble d’améliorations et d’innovations techniques, qui tendraient à sortir la production et la productivité agricole de sa torpeur depuis le Moyen Âge.

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Il y a bientôt quarante ans, la plupart des historiens se passionnant pour le sujet estimaient que l’examen de l’évolution des dîmes et des rentes foncières était la méthode tout indiquée pour appréhender de telles mutations. On avait alors assisté à la publication d’articles et d’ouvrages reprenant cet indicateur et fournissant des résultats très hétérogènes. Certains ne voyaient dans les courbes multidécennales de l’affermage des dîmes qu’une simple transition. Pour d’autres, à l’instar de Michel Morineau, elles reflétaient l’inanité même du progrès de l’agriculture française au siècle des Lumières (Michel Morineau, Les Faux-semblants d’un démarrage économique : agriculture et démographie en France au xviiie siècle, Paris, Armand Colin, « Cahiers des Annales, 30 », 1970, 387 p.). Une interminable querelle qui dura jusqu’à ce que d’autres spécialistes, depuis une bonne quinzaine d’années, estiment que la seule étude des rendements du blé était insuffisante pour rendre compte des mécanismes de l’évolution agricole à l’époque moderne. Des sources nouvelles ou encore sous-utilisées, mais également de nouveaux critères d’analyse, ont été mis alors à jour (Jean-Marc Moriceau, « Au rendez-vous de la révolution agricole dans la France du xviiie siècle. À propos des régions de grande culture », Annales hss, xlix, 1994, p. 27-63.). Les rendements des fourrages, des nouvelles cultures, de l’élevage ou encore l’étude des inventaires après-décès, des baux, des comptabilités privées d’exploitations et de la production du travail, ne sont-ils pas autant d’indices crédibles pour prendre le pouls de la croissance agricole ? et d’en offrir un panorama le plus large possible ?

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Mais l’augmentation de la productivité agricole ne se limite pas exclusivement à la probable « révolution » du xviiie siècle. D’autres périodes sont susceptibles d’être concernées. La majorité des historiens s’accordent à penser que le second xixe siècle et les décennies suivantes marquent un progrès indubitable du produit agricole brut et de la productivité de la terre.

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Dans cette perspective et dans un cadre chronologique élargi, Histoire et Mesure présente un panel d’articles, représentatifs des différents points de vue de spécialistes issus d’horizons géographiques variés – ce qui engage par la même occasion à de multiples comparaisons, valables outre-Atlantique, en Grèce, en Belgique ou en Espagne – et des diverses méthodes d’approche relatives à ce grand thème de l’historiographie rurale et, de manière plus générale, de l’histoire économique, qui, loin d’être éculé, n’a pas fini de faire couler de l’encre (cf. la présentation des différents points de vue et méthodes dans Gérard Béaur, Histoire agraire de la France au xviiie siècle. Inerties et changements dans les campagnes françaises entre 1715 et 1815, Paris, Sedes, 2000, p. 135-166).

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À cet égard, quelques contributions méritent notre attention. L’étude de la productivité céréalière de la vallée de la Meuse offre à Paul Servais plusieurs champs d’observation qui lui permettent de constater une tendance à la stagnation, voire pour certaines années, au déclin de la productivité des principales céréales panifiables sur un long xviiie siècle. Le premier est le loyer de la terre. Il est traduit en un rendement minimal (généralement un nombre de setiers d’épeautre récoltés sur un bonnier de terre) indispensable pour maintenir la viabilité de l’exploitation. De la fin du xviie à la fin du xviiie siècle, l’auteur constate une très grande stabilité du prix de la terre donnée en location. Le deuxième indicateur d’une probable augmentation de la production est celui de l’évolution des dîmes. Ce prélèvement accompli sur la récolte et rassemblé sur plusieurs décennies ne permet à Paul Servais que d’entrevoir une « légère croissance du produit de la dîme » – qu’il évalue d’ailleurs aux alentours de 15 à 30 % entre 1715 et 1780 pour la dîme de Noville, en Hesbaye. Le rendement par gerbe – jugé peu fiable par certains historiens – peut également être d’un précieux secours dans la recherche de la productivité. En effet, il semble exister une concordance dans les résultats obtenus par le biais des dîmes en grains et celles en gerbes. Enfin, les comptabilités de métayage fournissent parfois le moyen d’établir un rendement moyen à la semence et d’atténuer sensiblement les résultats précédents. Pour la ferme du château de Lexhy, on obtient un rendement moyen de 16,07 pour l’avoine au cours des années 1710 et de 10,7 durant les décennies 1790 et 1800. Paul Servais n’en conclut pas pour autant à une non-croissance agricole de la région mosane au siècle des Lumières. Une hausse de la productivité dans d’autres domaines que la céréaliculture (élevage ou nouvelles cultures) a sans doute dû se produire.

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Cela semble être le cas dans la plaine bolognaise du xixe siècle étudiée par Manuela Martini. La diffusion du chanvre – mais également du riz – inséré dans les rotations biennales permet une incroyable crue de la production ; celle-ci frise les 104 000 quintaux aux alentours de 1885. Même situation à l’est de l’Andalousie, dans la province de Murcie, où la croissance agricole se laisse entrevoir dans la production intensive des cultures fruitières et arbustives (vignes, oliviers et amandiers) associées à une extension des surfaces cultivées au moyen de défrichement. À quoi s’ajoute un remarquable développement de l’irrigation : puits artésiens, forages, etc. Ces « petites cultures » sont hautement spéculatives et bien plus rémunératrices que la traditionnelle activité céréalière, qu’elles suppléent d’ailleurs progressivement – à la différence du chanvre bolognais qui, en tant que culture améliorante, permet d’obtenir de très bons rendements en blé. À titre d’exemple, Maria Teresa Perez Picazo observe une multiplication de la production de paprika par 25 de 1840 à 1900. La surface du vignoble de Yecla-Jumilla, au nord de la province, passe, quant à elle, de 1850 à 1894 de 3 671 à 21 500 ha. Ces résultats ont pu être saisis grâce à l’examen de la comptabilité du comte del Valle de San Juan, riche propriétaire de plus de 9 000 ha au nord de la Murcie. Pour autant cette source est-elle réellement significative de l’ensemble de la province ?

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Annie Antoine émet quelques réserves au sujet des modèles « microéconomiques » que l’on tend à généraliser à l’ensemble du territoire étudié et à extrapoler dans le temps et donc à utiliser pour une approche « macro-économiques ». Se hasarder à multiplier les chiffres obtenus pour approcher une plus grande représentativité tendrait à nous éloigner de la réalité. En outre, ces comptabilités sont souvent le fait de gros propriétaires et donc peu représentatives des conditions moyennes de la production. Pour tenter de s’assurer de la valeur représentative des comptabilités d’exploitations agricoles, il s’avère primordial, comme le rappellent Gérard Béaur et Jean-Michel Chevet dans l’introduction de ces articles, de les confronter à d’autres types de documents (inventaires après-décès ou séries statistiques ; et vice versa, puisque les longues séries de probates inventories étudiées par Mark Overton et Bruce Campbell au nord du Channel sont également à tester à des analyses « microéconomiques » du type livre de comptes ou statistiques) ou alors, comme le préconise Annie Antoine, de « les exploiter avec des méthodes qui n’occultent pas [les] détails mais leur rendent leur valeur exemplaire ».

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Quoi qu’il en soit, la variation des échelles d’analyses, ce « jeu de sources », reste nécessaire afin de discerner les pulsations du changement dans les sociétés rurales. Fussent-ils possibles ! En effet, dans bien des régions la pauvreté des sources oblige parfois l’historien à recourir à un même type de documentation, comme le rappelle Bethanie Afton à propos des campagnes anglaises, où la rareté des inventaires après-décès au xviiie siècle implique l’utilisation des archives personnelles des exploitants : livres de comptes, carnets et mémoires ou memoranda notebooks, etc., avant l’instauration en 1866 par le gouvernement britannique de séries annuelles statistiques. La masse des archives d’exploitations – lorsque y sont retranscrites les différentes récoltes engrangées ou les nouveaux outils employés – a permis à Bethanie Afton de tempérer quelque peu la chronologie de la « révolution agricole » en Angleterre proposée par Mark Overton, qui distingue une hausse de la productivité dès le xviiie siècle, tandis que B. Afton n’entrevoit de réels progrès qu’à partir du xixe siècle.

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Autres sources, autres résultats : Tim Le Goff et Donald Sutherland, en travaillant sur de longues séries de baux des hôpitaux de Compiègne, du Mans et de Rouen, sont parvenus à entrevoir une « révolution agricole » dès le second xviiie siècle. Par exemple, la rente foncière de l’hôpital du Mans – calculée à partir d’une quarantaine d’exploitations – semble doubler en valeur nominale entre 1685 et 1765 ; elle stagne au cours de la Révolution, puis, à partir de la Restauration et jusqu’à la Grande Dépression, sa courbe entame une ascension remarquable. En fait, selon les auteurs, la rente s’apparente à la productivité totale des facteurs (ptf) : terre, capital et main d’œuvre, qui rend compte du mouvement de la productivité agricole globale. Toujours pour les exploitations tenues par l’hôpital du Mans, la ptf paraît augmenter de 0,5 % par an entre 1772 et 1912. Cette augmentation considérable que l’on retrouve à peu de chose près pour Rouen et Compiègne, serait le fruit d’une spécialisation ou, plus précisément, d’une combinaison judicieuse betterave à sucre/céréales à Compiègne et céréales/élevage autour de Rouen.

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Bref, ce numéro d’Histoire et Mesure, de par l’ensemble de ses articles proposés, montre combien il est difficile d’approcher au plus près la productivité et la croissance agricole, tant les facteurs pour les circonscrire sont vastes et prêtent à discussions : productivité du travail, produit par tête, augmentation des rendements, etc. Une diversité d’indicateurs qui engendrent naturellement une multiplicité de sources possibles pour analyser le susdit phénomène, qui à leur tour entraînent inévitablement différentes méthodes d’approche et de surcroît des positions divergentes de la part des historiens ruralistes.

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Fulgence Delleaux

Serge Bianchi, La Révolution et le Première République au village. Pouvoirs, votes et politisation dans les campagnes d’Île-de-France, 1787-1800 (Essonne et Val-de-Marne actuels), Paris, cths, 2003, 960 p., 60 ?

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Huit ans après avoir soutenu sa thèse d’État intitulée Vie, pratiques et sociabilité politiques en milieu rural dans le sud de l’Île-de-France (Essonne et Val-de-Marne) de 1787 à 1800, devant l’Université de Paris i, sous la direction de Michel Vovelle, Serge Bianchi nous livre le résultat de ses recherches, non sans avoir refondu le plan et les perspectives de ce premier travail qu’il présente, dans l’introduction, comme un « essai » de quelque… 1 059 pages (dactylographiées). L’ouvrage, volumineux donc, comporte 818 pages de texte proprement dit, auquel s’ajoutent une chronologie sommaire d’une dizaine de pages, 17 pages de documents, 41 pages de sources manuscrites et imprimées, 42 pages de bibliographie (845 titres), un index des noms de personnes (8 pages) et de lieux (9 pages). Le texte intègre 66 figures, cartes, tableaux, graphiques. C’est donc une véritable somme de résultats qui est présentée, sans négliger – et l’auteur ne manque pas de le rappeler –, une analyse minutieuse de l’historiographie et une démarche méthodologique et épistémologique renouvelée.

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L’introduction définit les trois perspectives majeures du projet : l’histoire politique (culture et pratique), l’histoire rurale (des villages et des bourgs), l’histoire locale (l’apport des monographies). Ce qui exclut : la vie politique parlementaire, les aspects purement économiques de l’histoire agraire (ce que les ruralistes regretteront mais ce n’était pas le sujet) mais non l’économie dirigée, l’histoire strictement urbaine en dehors des influences et comparaisons permettant une approche comparative éclairante. Il s’agit d’abord de voir comment près de 140 000 habitants sont « entrés en démocratie, en Révolution et en République », comment s’est développé le premier sentiment républicain en milieu rural et ce qui en a subsisté quelques décennies plus tard. Surtout, l’auteur ne laisse pratiquement rien de côté pour étudier le pouvoir au village, comme il n’ignore rien des nombreux travaux écrits, qu’ils aient été publiés ou non, sur sa région. Son vaste corpus repose sur l’étude de 240 communes appartenant administrativement aux départements actuels de l’Essonne et du Val-de-Marne. La proximité de la capitale, avec laquelle ces régions échangent quotidiennement, ne les empêche pas d’être encore, à l’époque, très marquées par la ruralité.

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Le plan (quatre parties) suit la chronologie : i - Des paroisses aux communes : pouvoirs locaux et communautés villageoises à l’épreuve des réformes, 1787-1789 ; ii - Autonomie municipale et politisation villageoise pendant la monarchie constitutionnelle, 1790-1792 ; iii - La Première République au village : naissance et affirmation du sentiment républicain dans les campagnes d’Île-de-France ; iv - La république directoriale et la vie politique en milieu rural. Le choix de respecter le calendrier était sans doute nécessaire pour montrer la naissance et l’implantation du sentiment républicain dans les campagnes pendant la décennie révolutionnaire, même (mais comment faire autrement ?), si il empêche de suivre sur la moyenne durée tel ou tel aspect de la politisation. Serge Bianchi, qui n’ignorait pas ce problème, s’emploie à le résoudre en suivant l’évolution des institutions ou des cohortes d’élus, pour montrer les continuités et les ruptures. On peut cependant regretter que des synthèses intermédiaires et la conclusion générale ne tracent pas davantage une perspective sur le plus long terme.

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La première partie commence par décrire l’espace étudié, en distinguant la banlieue proche, qui approvisionne la capitale en produits frais, des régions où la grande culture domine (Longboyau, Beauce), alors que le « bout de Brie », le Hurepoix (sauf dans sa partie centrale) et les marges du Gâtinais sont plus pauvres. La population urbaine ne regroupe que 11 % des habitants mais l’influence des petites villes d’Étampes, Corbeil, Dourdan… n’y est pas négligeable, avec leur marché, leurs institutions administratives et fiscales, voire leur élite sociale et culturelle. De gros bourgs s’intercalent entre elles et les villages, le tout dans une hiérarchie difficile à établir, ce qui empêche une définition simple de la ruralité, d’autant qu’isolement, enclavement, mobilité sociale et croissance démographique différenciées compliquent encore l’analyse. Serge Bianchi insiste sur cette difficulté de caractérisation des sociétés rurales en raison de l’insuffisance des sources et du traditionnel problème de fixation d’une grille de classification des métiers, ce à quoi il s’est pourtant essayé en proposant un tableau reposant sur deux ensembles majeurs (professions directement liées à la terre et autres) et quatorze entrées dont quatre pour les professions de la terre : fermiers et meuniers ; vignerons ; cultivateurs, laboureurs, jardiniers, propriétaires non identifiés ; journaliers, manouvriers, batteurs en grange. D’où la nécessité d’autres critères, comme l’approche socio-économique, à partir des impôts ou des revenus. Ainsi Serge Bianchi a-t-il pu mettre en évidence « du plus au moins pauvre, du plus ou moins ouvert, de la ville au hameau, des hiérarchies sociales, économiques, politiques, dans le cadre d’une ruralité dominante et d’une mobilité contrastée, géographique, démographique et sociale ».

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Mais l’ouvrage est d’abord dédié à l’étude de la politique. Aussi consacre-t-il un développement important à la nature et au fonctionnement des pouvoirs dans les villages à la fin de l’Ancien Régime : police rurale, collecteurs, syndics, fabriciens, assemblées d’habitants, communautés villageoises, poids des tutelles administratives, de l’intendant au seigneur, en passant par le clergé, les procureurs fiscaux… Ce qui débouche sur une étude de la sociabilité villageoise à partir d’une enquête sur les acteurs de celle-ci (confréries peu présentes, charités) et les endroits où elle s’exerce (église, école, cabaret, auberge, marché). Une place particulière est faite à la sociabilité féminine. Rites et pratiques confirment l’influence de l’Église. Serge Bianchi regrette que ce tableau, préalable à toute étude de la vie politique au village, soit incomplet. Pourtant, il aborde de nombreux aspects de la vie rurale et jette ainsi les bases de la suite.

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Le chapitre suivant (n° 3) est consacré au bouleversement provoqué par l’édit de Brienne (juin 1787), la rédaction des cahiers de doléances et la réforme de la Constituante redéfinissant le cadre administratif. L’auteur insiste fort justement sur les enjeux de chaque étape, les modalités et ambiguïtés, notamment en matière de droit de vote ou de droits accordés, et les difficultés de la mise en place des nouvelles institutions. Véritable « révolution administrative », selon Tocqueville, la réforme de Brienne a préparé la suite. En revanche, note l’auteur, les cahiers de doléances n’abordent pratiquement jamais la question de l’autonomie communale, malgré une mobilisation villageoise certaine. Ce qui rend d’autant plus intéressant la suite de l’exposé.

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La deuxième partie aborde le problème de l’autonomie municipale sous la monarchie constitutionnelle. Serge Bianchi insiste sur l’importance du processus qui intègre les autorités villageoises à l’espace national et entraîne, du même coup, la politisation des campagnes. Il aborde successivement les scrutins de 1790 (municipalités, curés, juges) et l’installation des assemblées, confrontées au « second pouvoir » de la garde nationale. S’ensuit, d’après l’étude des profils des élus, une nouvelle hiérarchie politique. L’historien s’attache ensuite à mesurer la continuité ou le bouleversement occasionné par les élections suivantes, le changement l’emportant, selon lui, sur la stabilité, l’échéance de novembre 1791 marquant incontestablement un tournant, sans doute dû à l’influence des évènements parisiens. Curieusement et malgré une démocratisation certaine, la stabilité domine à l’automne 1792, nonobstant la chute de la monarchie et le suffrage universel, ce qui conduit à une « séparation patente entre la gestion des municipalités et la marche de la révolution parisienne ». La politisation des campagnes s’exprime à travers les serments obligatoires, le port de la cocarde ou du bonnet de la liberté, la plantation de l’arbre de la liberté, la création d’écoles ou de sociétés populaires (bien peu nombreuses avant l’automne 1793), dans un climat davantage tendu et où l’abstention grandit. Cette politisation est traitée à partir de quatre domaines : garde nationale et volontaires aux armées ; clergé, religion et politique ; rapport à l’impôt ; troubles de subsistances.

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Dans la troisième partie, Serge Bianchi s’attaque à la difficile question de la naissance et de l’affirmation du sentiment républicain, en se basant sur les manifestations et pratiques d’intégration au nouveau régime, tout en soulignant la complexité du phénomène qui mélange éradication des formes traditionnelles et maintien de celles-ci. Il s’appuie sur de nombreux critères : participation aux élections, fonctionnement des assemblées, symboles républicains, calendrier et prénoms révolutionnaires, noms de rues et de communes, école publique, engagements volontaires, lettres patriotiques, collecte du salpêtre, chansons et théâtre, fêtes civiques, déchristianisation et religion nouvelle, sociétés politiques (40 % des communes sont pourvues en floréal an II), remplacement des associations traditionnelles, comités de surveillance, attitude lors des émeutes de la faim du printemps 1795, etc. L’étude du personnel municipal montre une plus large ouverture des postes ; pour interdire une caractérisation politique des hommes et des villages elle fournit une belle galerie de portraits de sans-culottes et de jacobins ruraux, qui n’ont pu empêcher l’existence d’une véritable « caste » de notables administrateurs. Le cinquième chapitre porte sur les rapports entre les autorités locales et le pouvoir central (n’oublions pas la proximité de Paris) à travers les missions des représentants, les destitutions et nominations étant toutefois peu évoquées, de même que les relations avec les conseils de département et de district.

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La quatrième partie s’intéresse au Directoire, longtemps sacrifié par l’historiographie. Or, il réorganise complètement les administrations locales en supprimant les districts et les municipalités rurales pour les remplacer par les municipalités de canton (qui ne lui survivront pas). On reproche à ces dernières leur éloignement des citoyens et leur mauvaise administration, ce qui aurait facilité un contrôle accru du pouvoir qui nomme un commissaire dans chaque canton. Les difficultés tiennent incontestablement à l’instabilité du personnel administratif suite aux révocations et nominations, et aux conflits avec les représentants de l’État. D’où une « apathie municipale », d’autant qu’il n’y a plus d’assemblée communale, un repli sur soi et une désaffection à l’égard de l’institution militaire, de la garde nationale, de l’école publique, des fêtes civiques, du calendrier républicain, du décadi, etc., alors qu’on assiste à la revanche du dimanche, à la réoccupation des églises. En revanche, le nombre de votants (40 %), sensiblement moins important qu’en 1790, traduit une participation soutenue. La multiplication des incidents à l’occasion des élections ou des problèmes religieux révèle aussi une plus grande politisation à la fin du Directoire, à un moment donc où les évènements nationaux se retrouvent à l’échelle locale dans les affrontements entre républicains et monarchistes. Le troisième chapitre s’essaie à établir une typologie des villages en révolution, sans utiliser la méthode chère à Michel Vovelle d’une approche quantitative et cartographique, les données de base manquant de cohésion. Serge Bianchi n’en produit pas moins tout un ensemble de cartes sur le comportement des populations tant dans les domaines politiques, religieux, culturels qu’économiques et sociaux. Il préfère une approche qualitative qualifiant la réception de la décennie révolutionnaire dans les villages à travers le croisement de plusieurs indicateurs. Il aboutit à la conclusion que les habitants de ces communautés villageoises peu structurées, sous l’Ancien Régime, se mobilisent cependant lors des réformes communales, votent de façon significative et que les municipalités se livrent à une activité intense. Même s’il ne lui est pas possible d’établir une géographie précise et régionale des comportements, Serge Bianchi distingue des communes révolutionnaires, révolutionnées ou réfractaires, et, plus généralement, des régions patriotes et républicaines (district de Corbeil), d’un Sud peu républicain (district d’Étampes), un « christianisme bleu », selon l’expression de Michel Lagrée, dominant dans la zone de Bourg-la-Reine. Malgré la proximité de Paris, la région, qui demeure profondément rurale, accepte globalement les institutions, les nouvelles formes de sociabilité, la déchristianisation, etc., tant que la République et la Patrie sont conciliables avec les intérêts vitaux et le respect des traditions des villageois, ce qui explique qu’elles ne prennent pas racine immédiatement.

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Le chapitre 4 (de Brumaire à la Deuxième – et non Seconde – République) s’interroge sur les logiques et les enjeux du tournant électoral que représente le coup d’État, en insistant sur le nouveau système de représentation qui contribue à la rupture du lien local créé par la Révolution. Serge Bianchi poursuit son analyse en montrant les continuités « évidentes », selon lui, entre la Révolution et 1848 qui reprend la symbolique républicaine, les utopies reconstructrices, la volonté de régénération, la fraternité en armes, etc., alors que, localement, ont subsisté des foyers républicains et que de véritables dynasties se sont succédées. Sans nier l’importance des débuts de la monarchie de Juillet, tout cela ne constitue-t-il pas la preuve de la transmission d’une culture politique née cinquante ans plus tôt ? Mais la démonstration est cependant un peu rapide.

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Qu’il me soit permis d’insister en conclusion sur le remarquable travail de synthèse auquel s’est livré Serge Bianchi, à partir d’un volumineux corpus et de nombreux exemples locaux. Il exprime à l’occasion le regret de n’avoir pu faire davantage et mieux, souci qui l’honore, mais était-ce possible ? Encore aurait-il fallu pouvoir trouver d’autres sources, faire parler des villageois qui n’ont pas laissé de mémoires écrits… La démonstration est d’autant plus convaincante qu’elle aborde pratiquement tous les aspects de la question et qu’elle s’appuie sur une analyse épistémologique et méthodologique qui facilitera le travail de tout chercheur intéressé par tel ou tel aspect de la Révolution au village ou, tout simplement de l’histoire rurale pendant la décennie révolutionnaire.

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Bernard Bodinier

Michel Biard et Pascal Dupuy, La Révolution française. Dynamiques, influences, débats, 1787-1804, Paris, Colin, 2004, 348 p., 28,5 ?

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Le manuel de Michel Biard et Pascal Dupuy tombe à point nommé pour les étudiants invités à réfléchir aux révoltes et aux révolutions en Europe et en Amérique (1773-1802) en vue du Capes. Il offre en effet une synthèse, fort commode, des nombreux ouvrages parus (la bibliographie en atteste) depuis une quinzaine d’années sur la France révolutionnaire. Les auteurs se défendent d’offrir un nouveau récit linéaire des évènements, et renvoient pour la chronologie à un volumineux tableau à trois entrées (politique, économie-société, environnement international, p. 271-318) donné en annexe. Le sous-titre confirme l’ambition de l’ouvrage, faisant primer l’analyse sur le récit. L’ouvrage comporte toutefois deux parties bien distinctes. Après une présentation des mouvements démocratiques et révolutionnaires européens et américain antérieurs à 1789 et quelques pages sur l’accroissement des tensions sociales, les premiers chapitres suivent en effet un développement chronologique sans surprise (chapitres 2 à 6), tandis que les chapitres suivants se font thématiques (chapitres 7 à 13). Le chapitre 14 fait office de bilan et de conclusion. Les premiers chapitres sont politiques, au sens classique du terme, tandis que les seconds traitent successivement de l’apprentissage de la politique, des luttes rurales, de la politique religieuse, de la culture, des résistances et oppositions à la Révolution, de la politique étrangère, des répercussions directes ou indirectes de la Révolution à l’étranger. Il n’y a pas de chapitre thématique spécifique consacré aux foules et émeutes urbaines, équivalent de celui dédié aux révoltes rurales. La politique décrite et analysée dans la première partie du livre devient une affaire presque strictement urbaine. Le rôle des campagnes apparaît donc mineur. Ainsi, dans le chapitre 3 consacré à 1789, à l’issue d’un bref paragraphe consacré à la Grande Peur, le lecteur est invité pour en savoir plus, à lire le chapitre 8, où l’attend un paragraphe, au demeurant peu loquace, sur la portée politique de l’événement.

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Les auteurs, qui ont souhaité rendre compte de l’avancement de la recherche, en ont naturellement épousé les tendances fortes, bien mises en lumière dans un bilan récent des recherches révolutionnaires (Martine Lapied et Christine Peyrard (dir.), La Révolution française au carrefour des recherches, Aix-en-Provence, Presses de l’Université de Provence, 2003). Cette tendance est renforcée ici par l’absence de certains travaux importants, comme l’ouvrage de Serge Bianchi consacré aux pouvoirs, au vote et à la politisation dans les campagnes d’Ile-de-France entre 1787 et 1800 (Serge Bianchi, La Révolution et la Première République au village, Paris, cths, 2003). Les pratiques politiques et les villes triomphent donc, au détriment de l’économique, du social et des campagnes. L’apprentissage de la politique (chapitre 7) se fait sans les campagnes. Si la réalisation d’un nouveau manuel est parfaitement justifiée, et toute mise à jour en principe bienvenue, il faudra que le lecteur possède bien la bibliographie « classique » pour qu’il puisse restituer à la Révolution sa place dans le temps long, ainsi que sa dimension économique et sociale. Le précieux livre de Jean Nicolas (La Rébellion française, Paris, Seuil, 2002), résumé ici en quelques pages, ne saurait tenir lieu, à lui seul, d’analyse du mouvement social paysan au xviiie siècle. Il est dommage que les travaux de Cynthia Bouton, Guy-Robert Ikni ou Florence Gauthier, mentionnés au début du chapitre 8, soient en réalité à ce point négligés. La typologie des luttes, élaborée à partir des travaux d’Anatoli Ado, laisse ici sans réponse la question de savoir dans quelle mesure les mobiles, buts et forces des mouvements ruraux peuvent s’expliquer par une prise de conscience politique. Il n’est guère fait état des mobiles patriotiques et des attentes, des espoirs suscités par les assemblées révolutionnaires. Demeure l’image d’un monde rural toujours en deçà du politique. Une conception élargie de la culture politique ouverte au droit et à la justice, aurait permis de faire une vraie place aux paysans. L’historien ruraliste restera ici sur sa faim.

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Jérôme Luther Viret

Martine Lapied et Christine Peyrard (dir.), La Révolution française au carrefour des recherches, Aix-en-Provence, Presses de l’Université de Provence, 2003, 354 p., 30 ?

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L’ouvrage rassemble 22 communications données pour le colloque international tenu à Aix-en-Provence en octobre 2001, visant à offrir une vue d’ensemble des recherches menées sur la période révolutionnaire depuis le Bicentenaire de 1989. Plusieurs auteurs dressent ici un bilan des acquis et des voies nouvelles, selon une division classique, séparant économie, société, politique, culture, histoire des femmes et étude des images. D’autres chercheurs approfondissent différentes questions, inscrites dans ces thématiques. Il faut d’abord louer les organisateurs du colloque d’avoir accordé une vraie place à l’économique et au social, malmenés par l’historiographie « critique ». Il est certain que l’histoire sociale de la Révolution n’a pas été bouleversée dans la dernière décennie, ainsi que le signale Christine Peyrard dans sa présentation de l’ouvrage, et qu’il n’y a pas d’avantage eu d’avalanche éditoriale dans le champ de l’histoire économique. La recherche ne s’en poursuit pas moins dans ces domaines. En revanche, il est dommage que le droit soit absent de cet ouvrage, car l’histoire de la justice, ou l’histoire administrative, par exemple, sont des chantiers fort dynamiques.

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S’agissant de l’économie, et pour s’en tenir au monde rural, d’importants travaux ont porté durant cette dernière décennie sur la petite et la grande culture, sur le mouvement de la production, sur la redistribution de la terre et des revenus. La tendance de l’historiographie est à un élargissement chronologique du regard porté sur les questions agraires. L’intervalle chronologique 1750-1840 est maintenant au cœur de nombreuses recherches. À la synthèse de Gérard Béaur s’ajoute ici une brève étude de Judith A. Miller sur le commerce des céréales et le problème des subsistances à la fin du xviiie siècle, ainsi qu’une autre de Jean-Pierre Hirsch et Matthieu de Oliveira sur les aires et routes commerciales. Guy Lemarchand fait ensuite le bilan de l’histoire sociale de la Révolution depuis 1989. Nous avons assisté à la fin des années 1980 à la publication d’une masse de travaux et de monographies régionales traitant du mouvement paysan. Puis, dans les années 1990, une place plus grande a été faite au qualitatif et aux cas individuels. Les classifications sociales se sont affinées. Alors que les études sur la bourgeoisie et sur les classes populaires urbaines demeurent rares, celles sur le monde rural abondent toujours. La question de la propriété foncière et celle des communaux occupent toujours une place privilégiée. Le rôle des paysans dans la Révolution demeure donc un point central. Bernard Bodinier et Eric Teyssier offrent dans ce volume un précieux et important état de la question des biens nationaux. D’autres chantiers, comme les troubles populaires, la criminalité ou l’assistance sont en plein renouvellement. On mentionnera enfin, dans ce volume, un état des connaissances et des perspectives de recherche de Florence Gauthier sur l’esclavage et le problème colonial.

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Françoise Brunel, abordant l’histoire politique, se contente, dit-elle, de traiter des « pratiques politiques », tout en récusant la séparation de la pratique et de la théorie. Refusant de réduire la Révolution à des antagonismes de classe ou à des luttes fratricides pour le pouvoir, elle insiste sur l’intérêt des travaux récents portant sur la « culture politique » telle que la définit Keith Baker, sur des individus ou des groupes comme les Constituants. Mais les plus grands progrès ont été accomplis sur le terrain de la sociabilité, que de nombreuses thèses abordent dans un cadre régional. Les travaux, très en vogue, sur la pratique électorale intéressent aussi les campagnes. On doit ici mentionner, à la suite de la synthèse de Françoise Brunel, la contribution de Malcolm Crook sur « l’âge d’or des élections ». La Contre-Révolution fait toujours l’objet de nombreux travaux, livres et colloques, attentifs aux problèmes fiscaux et à la question religieuse. Il apparaît que la Contre-Révolution a autant contribué à la politisation de la société que la Révolution. L’intérêt s’est toutefois, en partie, déplacé vers la Terreur blanche de l’an III et le Directoire. Traitant de la culture et des opinions, Rolf Reichardt tient à souligner le pluralisme de l’espace public, pluralisme social, régional, mental. L’auteur présente rapidement les progrès accomplis dans la connaissance de l’enseignement, de la presse, de la symbolique, des chansons, estampes et imprimés populaires. Il souligne, lui aussi, la richesse et l’abondance des publications consacrées à la sociabilité révolutionnaire, dans les villes, bourgs et villages. Mais, à l’image par exemple de la monographie de Philippe Bourdin consacrée au Puy-de-Dôme entre 1789 et 1799, le rôle moteur revient généralement aux villes et aux bourgs, et les références à la campagne sont peu nombreuses.

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L’histoire religieuse de la Révolution, présentée par Régis Bertrand, mentionne un certain nombre d’études centrées sur les pratiques des fidèles, et d’autres sur les attitudes cléricales. Le passage d’une histoire ecclésiale à une histoire des gestes et du vécu religieux, depuis 1986, tend à s’accentuer. L’originalité de l’évolution française ressort mieux, avec de nouvelles explications sur la précocité de la déprise religieuse, la longue crise soulevée par le jansénisme, les cultes de la Raison et de l’Être suprême. Mais, il n’est guère fait état, ici, des spécificités rurales. C’est encore à travers les insurrections de l’Ouest qu’elles apparaissent le plus. L’histoire des femmes, abordée par Lynn Hunt, laisse également peu de place aux paysannes. Leur invisibilité, déjà plusieurs fois soulignée et expliquée, étudiée ici par Martine Lapied, n’est que plus évidente dans les campagnes. C’est encore dans les villes que l’action des femmes est la moins mal connue.

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À ces synthèses, quelques études s’ajoutent, sur l’historiographie espagnole de la Révolution, ou celle, italienne, du jacobinisme, sur le fédéralisme à Aubagne, sur le renouvellement apporté par l’étude des images, ou sur les concours artistiques de l’an II, qui n’intéresseront les ruralistes qu’à la marge. Même si aucune inflexion importante n’est intervenue depuis le Bicentenaire, le foisonnement des publications justifie amplement ce volume, dont la lecture sera chaudement recommandée aux étudiants comme aux spécialistes.

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Jérôme Luther Viret

Sophie Lignon-Darmaillac, Les grandes Maisons du vignoble de Jerez (1834-1992), Madrid, éd. de la Casa de Velázquez, 2004, 567 p., 56 ?

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Si la France viticole du début du xxie siècle subit de plein fouet le contrecoup de l’euphorie des années 1990 sur les marchés du vin, l’étude de Sophie Lignon-Darmaillac sur le vignoble de Jerez permet au lecteur français de relativiser les éléments actuels de la crise et, peut-être, d’en distinguer les traits généraux et les tendances nouvelles, des spécificités proprement nationales.

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L’auteur offre ici un vaste panorama du monde viticole andalou centré sur l’appellation « Jerez-Xérès-Sherry y Mazanilla ». Ce vignoble est assez mal connu de nos compatriotes bien que la valeur de ses exportations égale souvent, voire dépasse, celle de vignobles de Rioja et de Porto. La typicité de ses productions est telle qu’elle reste inoubliable à l’amateur, ce qui explique aussi en grande partie leur succès en Grande-Bretagne du xviiie au xxe siècle – les exportations anglaises de sherry allant jusqu’à atteindre, en 1866, 27 bouteilles par habitant. Cette méconnaissance française est en partie due à une mauvaise organisation commerciale du vignoble et à sa dépendance envers le monde anglo-saxon. Ce lien anglais est si fort avec le vignoble de Jerez qu’à la fin du xixe siècle, le terme sherry était devenu si commun en Grande-Bretagne qu’il « en était venu à désigner n’importe quel vin blanc espagnol » (p. 267).

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Cette étude originale est le résultat d’une thèse de géographie soutenue en 1993. Il faut signaler que cette publication est tardive, plus de dix après la rédaction et, par voie de conséquence, certains passages de l’ouvrage sont largement dépassés comme les éléments sur la conquête des marchés asiatiques, et surtout japonais, (p. 367), ou bien les remarques à propos de la mécanisation de l’agriculture andalouse, caduques de nos jours (p. 55), puisque l’Espagne vient de connaître plus d’une décennie de vigoureuse croissance économique. Enfin, les statistiques utilisées datent au mieux de 1992 : depuis le monde viticole et commercial de Jerez a connu des transformations capitales. En dépit de cette carence, le livre présente de très nombreux éléments passionnants et se rattache aussi bien à la géographie historique qu’à la géographie économique et aux études rurales même si l’accent est mis sur l’organisation et l’impact des circuits de production et de distribution des vins. Outre les instruments statistiques « classiques », émanant des offices de production et du ministère de l’économie, l’auteur a puisé aux archives même des grandes bodegas (Domecq, González Byass, Osborne) pour réaliser une histoire des principales entreprises de ce négoce.

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Les trois parties de l’exposé s’organisent autour de la présentation géographique, technique et commerciale du marché du vin (chapitres 1 à 3). Une seconde partie s’attache plus spécifiquement à l’histoire des maisons de négoce (les bodegas ) au xviiie siècle et surtout au xixe siècle, tout en faisant de larges allusions à l’histoire du vignoble même (chapitres 4 à 7). La troisième partie est consacrée aux années 1960-1990 avec une insistance sur les mutations des structures commerciales (chapitres 8 à10).

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Appartenant à un vignoble atlantique cultivé sous un climat méditerranéen dans le triangle Sanlúcar de Barrameda, Jerez de la Frontera et Puerto Santa María, les vins de Jerez possèdent une saveur particulière due en grande partie aux conditions géographiques : le soleil brûlant frappe les vignes cultivées dans des terres calcaires (les albarizas ) dont la blancheur aveuglante réfracte les rayons. Seul le poniente, vent dominant, apporte l’humidité : « sans lui, on peut penser que les vins, en particulier les finos, n’existeraient pas dans cette région » (puisque grâce à ce vent, l’humidité y varie de 75 à 100 % la nuit ! p. 45). De plus, les vins sont élaborés dans des conditions qui permettent l’apparition de ce qu’on appelle la flor, c’est-à-dire un vieillissement biologique sous un voile de levure formé à la surface du vin et qui le protége d’une oxydation trop violente (à l’imitation de nos vins de Jura). Si la flor ne prend pas, le vin produit sera de type oloroso. Par ailleurs, les techniques d’élevage des vins sont clairement décrites, avec le système de la solera (schéma p. 112) qui combine plusieurs années, rangées par étages de barriques, et mélange du vin jeune au vin vieux afin d’obtenir un goût constant, indépendant du millésime. Les finos restent trois ans en solera, les amontillados, cinq ans. Quant à la manzanilla, elle apparaît au début du xixe siècle, et elle est uniquement produite à Sanlúcar. Avec le perfectionnement des techniques viticoles, on assiste à l’édification de magnifiques chais que l’auteur qualifie de caves « cathédrales », à l’image de la Concha, à Jerez construite par Gustave Eiffel pour González Byass, ou de la Arboledilla à Sanlúcar. Ces constructions illustrent le rôle moteur de l’activité viticole dans le développement urbain.

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Mais c’est surtout le caractère d’agriculture commerciale et exportatrice qui marque l’appellation Jerez (chapitres 4 à 7). En effet, la production apparaît très tôt fortement concentrée et destinée aux marchés anglo-saxons ; l’abolition en 1834 de la corporation (gremio de la Vinatería) qui encadrait l’activité urbaine du vin accélère les transformations. La définition des bodegas, ces maisons de négoce, s’oppose à la notion de corporation puisque leurs activités sont au carrefour de la viticulture, de l’élevage en chais, du conditionnement et du négoce international. Les principales bodegas combinent plusieurs de ces activités, possédant et/ou cultivant des vignes, achetant du moût aux viticulteurs, disposant de leurs propres chais, ce qui n’interdit en aucune manière l’achat de vin en vrac. Cette concentration explique par la forte personnalité des principales maisons de Jerez dont l’histoire générale est retracée ici, l’auteur s’attardant à certains cas précis quand les sources le lui permettent (chapitre 7).

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Ainsi, la présence anglaise à proximité de Cadix est une permanence, et nombre d’entreprises ont mêlé les capitaux et les hommes au sein de sociétés d’exportation plus ou moins éphémères, à l’image de l’activité de l’Anglais Robert Blake Byass ou de celle de l’Ecossais Gordon Duff. Pour autant, l’essor du vignoble au xixe siècle ne provient pas que de Britanniques ; on trouve quelques négociants français, comme les Pemartin, Lacoste ou les Noilly Prat. Le caractère cosmopolite des maisons, qui ont besoin d’appuis et de relais sur les diverses places importatrices, est illustré par le cas d’Enrique Isasi Ivison, dont les quatre grands-parents sont de nationalité différente, tous liés au commerce de vin ou d’alcool : écossais par les Ivison, italien par les Viale, espagnol par les González et français par les Lacoste (p. 162) !

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Par la reconstitution des alliances commerciales et matrimoniales (voir fig. 25) de quelques grandes bodegas, Sophie Lignon-Darmaillac offre au lecteur un travail précieux d’analyse des stratégies négociantes ; par là, elle souligne les capacités d’adaptation du capitalisme viticole dans l’Andalousie du xixe siècle. Ainsi, lors de la crise des années 1870, les négociants les plus dynamiques choisissent de diversifier la gamme de leurs produits, proposant à leurs clients ce que les Espagnols appellent le coñac. À son propos, un des dirigeants de la bodega Domecq, pionnière dans ce produit, écrit en 1890 : « Jerez doit devenir la Charente espagnole ! » (p. 239). Pour des raisons évidentes, en France, on préfère le terme de brandy à celui de coñac. La réussite commerciale du brandy est très rapide et, bientôt, dès la fin xixe siècle, cette activité devient centrale pour nombre de négociants. En même temps, du point de vue de la distribution, le brandy se distingue des vins de Jerez par la forte part occupée par le marché espagnol.

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La crise du phylloxera, apparue en France en 1863, n’atteint l’Espagne qu’en 1875, et Jerez au début des années 1890. Il faut attendre 1894 pour que le vignoble soit touché. Contrairement à l’idée reçue, « la progression du fléau fut lente mais durable » (p. 218). À lire Sophie Lignon-Darmaillac, ce fléau paraît plus un révélateur de la crise qu’un des moteurs de celle-ci, même si on constate bien la fin de la prospérité du vignoble dans les dernières décennies du xixe siècle. En effet, comme dans la France viticole du Languedoc, les tensions sociales culminent, et ce qu’on qualifie de « prise de Jerez » – une marche de quelques milliers de journaliers sur la ville le 8 janvier 1892 – intervient avant même les destructions liées au phylloxéra.

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Pour le début du xxe siècle, l’évolution du vignoble et de sa commercialisation est présentée de façon plus sommaire ; il faut retenir l’atonie économique liée à la Première Guerre mondiale, à la crise économique de l’Entre-deux-guerres, et à la guerre civile espagnole. La création du Consejo Regulador et de l’appellation contrôlée par le décret de 1934 constitue un des jalons importants de cette histoire. Dans la dernière partie de l’ouvrage, l’histoire des structures commerciales met en lumière les mutations récentes du capitalisme lié au vin de Jerez. Dès les années cinquante, le puissant essor économique ouvre des perspectives nouvelles, et cela jusqu’à la fin des années 1970. La superficie encépagée s’accroît fortement pour retrouver les niveaux de la fin du xixe siècle, mais surtout la concentration commerciale augmente, au point qu’une société comme González Byass représente jusqu’à 11 % des ventes de vins de Jerez. Si le marché britannique demeure important, sa place diminue en proportion, en grande partie à cause de la concurrence de « british sherry » produit au sein du Commonwealth. Les Pays-Bas et l’Allemagne apparaissent comme de nouveaux consommateurs. Au cours de ces « Trente Glorieuses » du vignoble de Jerez, la disparition de nombreux petits producteurs, la diminution des emplois induits et la mécanisation favorisent la réalisation de solides profits par des entreprises au caractère parfois aventureux, qu’illustre le cas de la Rumasa (p. 289). En 1961, cette société est créée ex nihilo par un habile homme d’affaires, José María Ruiz-Mateos qui en fait la première société jerezane au monde avec, en 1983, plus de 60 000 salariés répartis dans 400 entreprises. Les montages financiers risqués et le comportement hasardeux de l’homme d’affaires aboutissent au démantèlement de cet empire avec la crise viticole des années 1980. Son principal résultat fut d’accélérer encore la concentration du secteur, les principales multinationales profitant de cet échec pour racheter des sociétés de la Rumasa. À partir des années 1990, l’apparition sur le marché de géants tels que Seagram, Grand Metropolitan et Allied Lyon obligent les bodegas familiales à ouvrir leurs capitaux. Même si les grandes familles fondatrices ne contrôlent plus complètement leurs maisons, nombre de dirigeants appartenaient encore à cette aristocratie du négoce de Jerez, à l’image de Domecq ou González Byass.

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Le travail de Sophie Lignon-Darmaillac est donc stimulant par de nombreux aspects. En outre, la présence d’annexes, de tableaux, et d’un glossaire en facilite grandement la lecture.

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Alain Hugon

Sylvaine Boulanger, Le Vignoble du Jura, Bordeaux, Presses universitaires de Bordeaux, « Grappes et Millésimes », 2004, 428 p., 45 ?

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Ce livre, issu d’une thèse de doctorat a pour thème l’étude du vignoble du département actuel du Jura, se composant de 2 000 ha de vignes dont plus de 1 850 en Appellation d’Origine Contrôlée, pour 80 communes, s’étendant de façon discontinue sur 80 km du nord au sud et sur 5 km d’est en ouest. Trois questions fondamentales surgissent : comment s’est constitué ce vignoble en archipels ? À quel rythme ? Quels sont les principaux intervenants du monde viticole jurassien ?

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L’auteur classe sa thèse dans le domaine de la géographie historique. L’étude commence dans les années 1808-1836 (période pendant laquelle est établi le cadastre napoléonien dans ce département) et se termine autour des années 2000. La première partie de l’ouvrage, essentiellement historique, vise à souligner la façon dont les paysages viticoles ont évolué depuis le début du xixe siècle. Le premier chapitre présente les fluctuations des superficies : si, en 1873, la vigne est à son apogée avec près de 20 000 ha, le phylloxera et ses conséquences entraînent une chute brutale des surfaces à partie de 1892 ( moins 50 % entre 1892 et 1900) pour arriver à une superficie de 7 915 ha en 1900. Le vignoble se contracte après le premier conflit mondial jusqu’en 1960. Il ne présente plus alors que 2 000 ha. Sa superficie a donc été divisée par dix. Cette rétraction s’accompagne d’une concentration au profit des cantons d’Arbois, Voiteur, Beaufort au détriment des extrêmes nord et sud du département.

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L’exode rural, antérieur au machinisme, aux chemins de fer et à l’arrivée du phylloxera, a un impact important sur le vignoble. Dans ce département, on constate une nette opposition entre les communes situées au nord et au sud de Lons-le-Saunier : le nord avec les villes d’Arbois et Poligny voit sa population diminuer de plus d’un tiers entre 1831 et 1911. En revanche, le Sud-Revermont, qui ne possède aucune ville, connaît une évolution quasi nulle. Cette émigration des ruraux jurassiens se fait vers Dole et Lons (qui gagnent respectivement 50 % et 48 % de leur population entre 1850 et 1911) mais surtout vers des destinations plus lointaines. Pourquoi ? la petite taille des exploitations et le métayage à mi-fruit qui ne donne au vigneron que la moitié de la vendange sont parmi les facteurs d’exode. Si l’on prend l’exemple de Poligny au début du xixe siècle, trois tailles d’exploitations peuvent être distinguées : la petite propriété inférieure à 1 ha (78,72 % des propriétaires), la moyenne, comprise entre 1 et 5 ha (20,11 % des propriétaires), la grande, supérieure à 5 ha (12 propriétaires seulement).

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Le deuxième chapitre traite du phylloxera et de ses conséquences : la première tache apparaît en 1879 à Monfleur, dans le Sud-Revermont. Deux phases de diffusion peuvent être dégagées : la première, peu importante, entre 1879 et 1892, la seconde, massive, de 1893 à 1900, qui détruit la moitié du vignoble restant en 1892. Les traitements par les insecticides, n’ayant jamais donné des résultats convaincants dans le Jura, sont abandonnés en 1900, laissant la place à la reconstitution par le greffage sur porte-greffes. Ces vignes greffées sont plantées en ligne, sur fil de fer, ce qui a pour conséquence un nouveau paysage et de nouvelles techniques d’exploitation : travail à la charrue puis mécanisation. La densité de plantation passe de 20 000 à 10 000 ceps à l’hectare.

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Le troisième chapitre présente la naissance d’un nouveau vignoble qui, après avoir été reconstitué en 1906 par 10 400 ha de vignes cultivées, doit faire face à des années difficiles tant sur le plan de la production (225 000 hl de vins ordinaires contre 75 000 de vins fins) que sur le plan économique avec une surcharge du marché, le tout entraînant faibles revenus, malaise social, fraudes. Les coûts de la vinification et les difficultés de commercialisation mènent certains vignerons sur la voie des coopératives. La première, celle d’Arbois, naît le 4 janvier 1906. Le 9 juillet 1907, la fruitière de Poligny est créée. Les vignerons ont pris conscience de la nécessité de développer la qualité. La ponction humaine exercée par la Première Guerre mondiale sur la population masculine active déstabilise le vignoble qui comptait 12 000 ha en 1914 contre 7 000 ha en 1918. Dans l’après-guerre, beaucoup d’exploitants se tournent vers l’élevage laitier ou la création d’exploitations mixtes qui associent élevage et viticulture. La création des Appellations d’Origine Contrôlées ne suffit pas à arrêter le déclin progressif du vignoble encore très insuffisamment planté en cépages nobles : en 1939 le Jura compte 3 676 ha dont seulement 27 % sont plantés en cépages fins.

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Après la Seconde Guerre mondiale, s’annonce un redémarrage de la zone d’Arbois avec la création de quelques domaines célèbres. Pourtant, ce cas est unique pour le Jura. Le reste du vignoble a besoin, face à un manque de rentabilité, donc de viabilité, d’une relance politique. Celle-ci, engendrée dans les années 1970 via la Safer, va se faire sentir à la fin des années 1980 et au début des années 1990. Les surfaces en aoc montrent une progression de 68 % entre 1970 et 1982. En 1996, 91 % des surfaces plantées en vigne dans le Jura sont classées aoc. C’est surtout dans la partie centre et centre-nord du Jura que ces aides vont se faire le plus sentir, le sud-Revermond tardant à se spécialiser.

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La deuxième partie de ce livre est consacrée aux paysages viticoles contemporains. Le quatrième chapitre présente la réalité paysagère du vignoble qui est celle d’une mosaïque, renforcée par la faible taille des parcelles viticoles. Le vignoble n’est vraiment puissant qu’aux alentours de Château-Chalon et Arbois. Le climat plus humide du vignoble jurassien par rapport à son voisin bourguignon (Arbois 1 100 mm contre 710 pour Beaune) n’est pas sans conséquences sur la qualité des récoltes (attaques de mildiou, oïdium, pourriture grise) et des mesures préventives de lutte contre l’érosion sont préconisées (apports de matériaux, enherbement, maîtrise des écoulements). Les cinq cépages autorisés actuellement dans les aoc du Jura sont de l’ordre de trois pour les rouges : pinot noir, trousseau, poulsard, et de deux pour les blancs : le savagnin essentiellement pour le vin jaune et le chardonnay. En fonction des techniques de plantation employées, la densité des ceps à l’hectare peut varier de 5 000 à 10 000 (le minimum imposé est de 5 000 ceps/ha). La taille est essentiellement une taille dite « Guyot double ».

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Le cinquième chapitre analyse les paysages viticoles, l’habitat et les exploitations vigneronnes. Sylvaine Boulanger rappelle avec justesse que la géographie des maisons vigneronnes est révélatrice d’une économie ancienne ; même si la vigne tient peu de place, l’habitat viticole est omniprésent. L’un des principes de ces maisons est une nette séparation entre l’habitat (à l’étage) et l’exploitation (au rez-de-chaussée ou au sous-sol) et l’existence de maisons à cave enterrée dans le nord du vignoble (influence de la Champagne) et de maisons à cellier au sud (influence du midi). La répartition des exploitations viticoles actuelles a été évaluée à partir des déclarations de récoltes : nette prédominance du nord du vignoble avec en seconde position le centre du Revermont. S’agit-il d’exploitations familiales (vendanges destinées à l’autoconsommation) ou commerciales ? Les exploitations familiales sont majoritaires (55,8 % des exploitants). Les exploitations commerciales sont essentiellement concentrées autour d’Arbois (plus de 70 %). Mais 75,4 % d’entre elles font moins de 2 ha (superficie minimale pour vivre sur une exploitation viticole : 4 à 5 ha). Il faut donc distinguer ceux qui adhèrent à une cave coopérative (23,5 % du total des commercialisations), ceux qui vendent leurs raisins au négoce, enfin ceux qui vinifient eux-mêmes la totalité de la récolte (43,3 %). Quels sont alors les modes de faire-valoir pratiqués ? Le faire-valoir direct domine (74,5 % des déclarants) alors que 9 % des exploitants sont en fermage, métayage ou association des deux. Les transactions de terres viticoles depuis 1989 concernent essentiellement de petites superficies, la moyenne se situant autour de 60 ares. Si le prix des terres viticoles varie en fonction du territoire et de l’exposition, 75 % des 505 transactions des dernières années se sont effectués à moins de 121 000 francs l’hectare.

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Le sixième chapitre à partir d’un échantillon représentatif de 8 communes de vignoble est consacré à l’étude des paysages, paysages ouverts, de grande concentration viticole à Arbois et Pupillin, paysages semi-ouverts à Poligny, Ménétru et Château-Chalon, paysages de marqueterie dans le Sud-Revermont.

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En conclusion, voilà une thèse de géographie historique très riche, dans le sillage de celle de Philippe Roudié (publiée en 1988) qui – est-ce un hasard ? – est le directeur de la collection « Grappes et Millésimes » qui publie cet ouvrage à Bordeaux.

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Loïc Abric

Pierre Gervais, Les Origines de la révolution industrielle aux États-Unis. Entre économie marchande et capitalisme industriel. 1800-1850, Paris, éd de l’ehess, 2004, 352 p., 30 ?

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Dans cet ouvrage dense et bien informé, Pierre Gervais nous propose une interrogation ancienne puisqu’il revient sur la naissance du capitalisme moderne par la distinction entre capitalisme industriel et capitalisme marchand, ce qui était déjà le propos par exemple de Paul Mantoux en 1906 dans son ouvrage sur La Révolution industrielle au xviiie siècle. Mais Pierre Gervais se situe aussi dans une tendance de la science historique des vingt dernières années, prônant l’abandon d’explications monocausales ou « totalisantes » pour des modèles empiriques à causes conjointes déduites d’études très ponctuelles et détaillées. L’exemple de l’histoire des comportements paysans à partir des études très spécialisées de Jean-Pierre Jessenne sur l’Artois ou de Claudine Wolikow sur la Champagne nous est familière. L’auteur se démarque pourtant des études de cas. En effet, il pose d’abord un modèle de révolution industrielle puis le met à l’épreuve par l’étude d’un cas ponctuel, très restreint dans l’espace et le temps, le New Jersey et plus précisément la région de Trenton entre 1800 et 1850, bourg rural d’arrière-pays à l’habitat dispersé au sein d’un réseau de routes, mais déjà urbanisé. Dans des États-Unis alors encore ruraux où les premiers signes d’industrialisation apparaissent plutôt hors des agglomérations, ce choix n’est pas forcément caractéristique d’une évolution générale, l’auteur le reconnaît. Pourtant les États-Unis sont vus comme le meilleur cadre d’étude possible, ne pouvant être suspectés d’une influence « féodale » et se présentant comme un microcosme des rapports entre nations occidentales, avec un marché central dominant au nord-est et un marché périphérique colonial au sud.

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Pierre Gervais se concentre sur l’évolution du producteur indépendant au salarié, c’est-à-dire sur le passage d’un paiement lié à la valeur de la production sur le marché à une rémunération du temps de travail. Il relève la présence de machines dans la région de Trenton dès 1805 mais remarque que leur emploi ne contredit pas les modes d’organisation traditionnels de producteurs indépendants, où la « maisonnée » (household ) reste l’unité de production. Le crédit gratuit, largement pratiqué, montre qu’une pratique économique peut se régler hors de la sphère de l’économie et dépend implicitement d’un système politique démocratique où le risque de la colère des producteurs indépendants limite ce qui est socialement accepté. Et si l’on rencontre de grands propriétaires fonciers, souvent spéculateurs de la Frontière, les grands fortunes sont surtout marchandes. La solidarité marchande permet d’énormes profits, bien supérieurs à ceux autorisés par la rente foncière agricole ou urbaine, l’industrie textile ou le prêt à intérêt, grâce à la spéculation sur le prix des denrées et surtout sur les compagnies de transport et de commerce. L’opacité du marché bénéficie à des marchands seuls détenteurs d’informations sur l’évolution des cours, les situations dominantes qui en résultent permettent d’échapper à la concurrence. Au bas de l’échelle marchande, la pluriactivité des petits épiciers leur interdit de devenir marchands à part entière mais les protège des vicissitudes des cours. Pourtant le conflit entre actionnaires pour le contrôle de la compagnie de transport routier Bordentown & South Amboy Turnpike Company dans les années 1820 montre que ces petits marchands locaux organisés en réseau peuvent damer le pion à un notable de Philadelphie, première ville marchande du pays.

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Pierre Gervais met en avant le rôle des transports, mais réfute la thèse d’une révolution due à leur amélioration. Il estime que le trafic de passagers, déjà colossal en 1822 avec 35 000 personnes transportées entre New York et Philadelphie, atteint le chiffre vertigineux de 100 000 personnes en 1828 et juge que le trafic de marchandises a connu aussi une forte croissance, au minimum de 25 %. Mais cela révèle, pour l’auteur, l’emboîtement de nombreux niveaux de sous-traitance et la négociation de rabais qui, en permettant la surfacturation des services, génèrent d’énormes bénéfices. Ses investisseurs, marchands monopolisateurs de l’offre, ne s’intéressent guère aux notions capitalistes d’efficacité et de coût. Exemple caractéristique de l’innovation technologique, le chemin de fer vient réfuter l’idée que toute innovation technique ait un contenu social en elle-même, même si la réalité de l’innovation est reconnue. Les compagnies ferroviaires continuent de fonctionner « de manière traditionnelle » jusque vers 1850, c’est-à-dire sur des pratiques monopolistiques et une forte autonomie des sous-traitants.

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Mais si la classe marchande dominait économiquement les États-Unis vers 1800, comment quelques décennies à peine ont-elles mis fin à cette domination ? La contradiction entre avance technique et gestion « à l’ancienne », puis le changement d’attitude des utilisateurs qui en découle, sont pour l’auteur les causes premières de la révolution industrielle, c’est-à-dire de l’effondrement du modèle marchand et du triomphe du salariat. Le recours à ce dernier est vu non comme une conséquence logique de nouvelles conditions économiques et techniques et d’une volonté de rationalisation économique, mais comme l’expression d’une révolte contre le pouvoir excessif des marchands né de la spécialisation régionale, de la baisse des coûts de transport et de la réalisation d’avantages concurrentiels. Les coûts publics sont l’expression du rapport de force entre cartels et non des coûts réels de fonctionnement et les producteurs indépendants sont progressivement dépossédés. Dans le destin de la Delaware Manufacturing Company, Pierre Gervais voit la réorientation de la production pour rentabiliser d’importants investissements. La réduction des coûts n’est possible qu’en abandonnant la sous-traitance, qui redistribue les gains de productivité réalisés, et en recourrant au salariat. La révolution industrielle apparaît donc comme la résolution d’un seul problème, l’accroissement des tensions au sein du mode de production marchand, dont la révolution des transports, la révolution agricole ou la révolution du marché ne sont que différentes facettes.

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Ces hypothèses sur la région de Trenton doivent désormais être testées sur des régions ou des secteurs industriels ayant inspiré d’autres modèles de révolution industrielle, comme le « capitalisme fermier » du Massachusetts à la fin du xviiie siècle qui donna lieu à une controverse dans les années 1980 entre Michael Merrill et Winifred B. Rothenberg, ou l’étude du développement sidérurgique de l’East Jersey dès le dernier quart du xviie siècle par John Bezis-Selfa dans Forging America: Ironworkers, Adventurers, and the Industrious Revolution (2004), qui replace au cœur du débat le système esclavagiste.

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Robert Calvet

Laurent Heyberger, Santé et développement économique en France au xixe siècle. Essai d’histoire anthropométrique, Paris, L’Harmattan, 2003, 166 p., 19,80 ?

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Ce petit livre se situe délibérément dans le « profond renouvellement [que] connaît actuellement l’histoire économique dans le monde anglo-saxon grâce à la nouvelle histoire anthropométrique ». L’auteur commence par rappeler les grandes étapes de cette histoire qui a commencé dans les années 1830. Quelques décennies plus tard, les anthropologues sont, à l’occasion, relayés dans leur recherche par les tenants du déterminisme racial. À partir des années 1960, les travaux sur la taille des hommes se multiplient à l’échelle régionale avant de pratiquement s’interrompre. De cette époque date en particulier une première tentative de synthèse sur la question de la taille des populations des périodes anciennes, réalisée par Emmanuel Leroy-Ladurie et André Zysberg (Anthropologie des conscrits français, 1868-1887 ) qui établissent une corrélation entre alphabétisation et stature. Après ce rappel, Laurent Heyberger fait le point sur les progrès récents de l’histoire anthropométrique anglo-saxonne (travaux de Steckel, Komlos, etc.), en raison notamment des apports de la biologie et de l’étude de la nutrition. Ces auteurs se sont intéressés plus particulièrement à la première enfance et à la fin de l’adolescence ; ils ont étudié les régimes alimentaires régionaux, notamment leur composition en laitage et en viande. Ils ont montré que le niveau de vie biologique ne dépend pas que de l’apport en calories mais aussi des dépenses faites par le corps. L’objectif de cette histoire n’est pas seulement d’étudier la taille des individus mais de la mettre en rapport avec leurs revenus et leurs consommations, donc d’établir en fait le niveau de vie de ces populations. L’histoire anthropométrique révèle ainsi qu’aux xviiie et xixe siècles, l’urbanisation se traduit par une baisse de la taille moyenne des Anglais, alors que les salaires indiquaient une hausse du niveau de vie. Parallèlement, les espaces agricoles portaient des hommes plus grands et en meilleure santé. Par la suite, la situation s’inverse. En France, les premiers travaux de Weir expliquent le maintien de la stature moyenne des Français au xixe siècle par la précocité du déclin de la fécondité qui permet de maintenir une certaine qualité de vie dans une population qui demeure largement rurale. Quelques années plus tard, il constate que la taille augmente en liaison avec l’urbanisation pour la période 1840-1911, grâce à une alimentation plus riche en viande et à l’alphabétisation. Pour Baten, la taille anormalement basse des Normands serait due à la forte exportation de protéines vers la région parisienne.

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Pour son étude, Laurent Heyberger a choisi de s’appuyer sur les archives de la conscription du xixe siècle, déjà partiellement parcourues par Emmanuel Leroy-Ladurie ou J.-M. Selig entre autres, en fait les listes de tirage au sort, les comptes-rendus départementaux et nationaux sur le recrutement, le Livret général de recrutement. Exercice 1820 et l’État indiquant la proportion de cent des jeunes exemptés pour défaut de taille comparativement au nombre de jeunes gens examinés par les conseils de révision pour former le contingent (classes de 1834 à 1867). C’est cette dernière source qu’a surtout utilisé Laurent Heyberger car elle donne une multitude d’informations classées département par département : nombre d’individus examinés, nombre de réformés pour faiblesse de constitution et défaut de taille, classement des individus retenus pour le service selon des catégories de taille et divers renseignements sur la santé (système cutané, état des cinq sens, dentition, pieds plats, organes génitaux, crétinisme, etc.). Ensuite, l’auteur explique la méthodologie employée pour traiter les statistiques.

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La troisième partie est consacrée à l’étude proprement dite. Elle fait d’abord apparaître, à partir de toute une série de calculs et de graphiques, les facteurs influant sur les données anthropométriques. Ainsi, on note une corrélation entre le prix du froment et le défaut de taille pour les classes nées avant 1834, mais pas ensuite, ce qui prouverait que le prix du blé n’est plus un souci permanent des Français, même si on constate la persistance d’une dépendance de la santé des petits au prix du blé jusqu’à la fin du Second Empire. Une autre comparaison est faite avec les salaires dont le rôle semble déterminant sur la santé et la taille. Neuf cartes montrent département par département la taille des Français nés à différentes époques (1796-1806, 1829 et 1848) et les évolutions entre ces dates. Elles délimitent ainsi deux France séparées par la ligne Saint-Malo-Genève : un espace de grande stature au nord-est, qui correspondrait aux régions de richesse agricole et de modernité, par opposition à une zone de petite taille au sud-ouest, particulièrement en Bretagne et dans le Massif Central. L’amélioration sur cinquante ans est manifeste et d’autant plus sensible dans les régions où les petits étaient nombreux, ce qui implique une sorte de rattrapage sur les régions riches qui progressent assez peu. Ce rattrapage n’est toutefois pas général, ce qui tendrait à prouver que le cloisonnement et la faiblesse de l’intégration au marché subsistent dans certaines régions ; il est même faible dans des départements d’élevage comme la Mayenne, la Manche ou le Doubs. Après 1829, les progrès de la stature sont faibles. Certains départements voient même leur situation se dégrader, dans les plaines du Bassin Parisien par exemple, ce qui peut s’expliquer par la prolétarisation des ouvriers agricoles et des actifs de l’industrie rurale, par la concurrence des régions pauvres qui s’intègrent au marché avec le chemin de fer.

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Les nombreux tableaux annexes – dont on peut regretter toutefois le peu de lisibilité des rubriques pour les premiers – permettent de connaître ces situations département par département. Et chacun pourra donc y retrouver les caractères de sa région de prédilection, ce qui me fait regretter que les autres éléments fournis par l’enquête, sur la santé notamment, ne soient pas fournis et commentés. On apprend ainsi que la taille moyenne des recrues est passée de 163,95 à 165,29 cm entre 1804 et 1867, que la proportion de réformés est de 14,45 % pour les jeunes gens nés entre 1796 et 1806 avec un minimum de 6,51 (Doubs) et un maximum de 29,13 (Haute-Vienne). Pour la classe née en 1829, la proportion de petits (moins de 157 cm) s’étale de 2,24 (Haute-Marne) à 18,16 (Hautes-Alpes), pour une moyenne de 8,06. En 1848, ce dernier chiffre s’est un peu abaissé (7,46) mais les écarts ont augmenté : 2,63 en Moselle, 28,54 en Saône-et-Loire.

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En conclusion, Laurent Heyberger insiste sur l’influence du salaire et du prix du blé sur la taille des jeunes hommes et indique que la libéralisation du marché du froment suivrait l’évolution sanitaire et sociale plus qu’elle ne la précéderait. Il a bien conscience que d’autres critères, la profession des parents par exemple, devraient être étudiés pour affiner les résultats de cette étude qui ouvre la voie à de nouveaux chantiers dans ce domaine.

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Bernard Bodinier

François Lalliard, La Fortune des Wagram, de Napoléon à Proust, ouvrage publié avec le concours de la Fondation Napoléon, Paris, Perrin, 2002, 492 p., 25 ?

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L’histoire des fortunes, tant urbaines que rurales, a eu ses beaux jours il y a quelques décennies. On se souvient en effet tout autant des travaux sur Paris que de ceux portant sur les paysans du Calvados, les premiers dus à Adeline Daumard, les seconds à Gabriel Désert, deux pionniers de la recherche en la matière, qui viennent malheureusement de nous quitter. Leurs travaux découlaient du dépouillement des déclarations de succession enregistrées par le fisc. Ils se plaçaient dans la perspective d’une approche macro-sociale et quantitativiste, procédant par coupes synchroniques. Cette façon de faire de l’histoire des fortunes, si elle fut en son temps heuristique, est aujourd’hui un peu passée de mode, comme toute forme d’histoire sociale trop englobante (du moins à l’échelle de l’analyse). On préfère actuellement l’approche micro-sociale, celle d’individus ou de groupes restreints, saisis de façon prosopographique et diachronique. C’est l’angle d’attaque qu’a choisi François Lalliard dans sa thèse de doctorat, préparée et soutenue à l’université de Paris x, dont il livre ici une version « repensée et mûrie ». Le titre donné à ce travail est un peu restrictif, car, au-delà de la seule fortune, il s’agit bien de restituer, d’analyser et de comprendre le destin familial, au xixe siècle (pour l’essentiel), d’un des lignages les plus en vue de la noblesse impériale, celui des Berthier princes de Wagram. Il est vrai que François Lalliard a eu recours pour l’essentiel à des archives de gestion du patrimoine et du budget, archives privées des Berthier-Wagram eux-mêmes. Ces archives, très « techniques », sont de fait bien supérieures à celles de l’Enregistrement pour une histoire micro-sociale des fortunes. Mais l’auteur, malgré cette approche archivistique pointue, ne s’en est pas tenu à la seule étude (pour initiés) de l’évolution de la fortune et des mouvements de fonds de cette illustre famille. Partant d’un cas particulier qu’il sait constamment replacer dans le contexte social de la France post-révolutionnaire, évitant donc le piège de la monographie sans en diminuer les avantages, il propose une stimulante investigation dans le monde des élites rentières des années 1799-1914. Les entrées sont donc multiples, depuis les politiques de conservation et même d’agrandissement du patrimoine jusqu’aux modes de vie, en passant par les stratégies matrimoniales et sociales. Tout cela culmine en une double interrogation, l’une plus sociologique sur la « loi des trois générations », l’autre plus historique sur l’évolution comparée des deux noblesses dans une société du xixe siècle travaillée par l’industrialisation et la démocratisation.

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Cependant, et c’est ce qui intéresse le plus les lecteurs de la revue Histoire et Sociétés Rurales, les Berthier-Wagram sont un bel exemple de ces familles de propriétaires fonciers dits « notables » qui ont dominé la société française dans la première moitié du xixe siècle, et ont su plus ou moins bien s’adapter aux mutations de la deuxième moitié de ce même siècle. La fortune des Wagram fut avant tout une fortune foncière, appuyée sur le domaine de Grosbois près de Paris (commune de Boissy-Saint-Léger, en Brie). Cette fortune a eu pour objectif de permettre à ses propriétaires de « tenir leur (dispendieux) rang », selon une optique de type leisure class. Certes, le domaine de Grosbois incluait une ferme en faire-valoir direct, qui fut parfois le support de penchants agronomiques. Certes, la gestion du patrimoine des Wagram fut presque continuellement une gestion parfaitement « bourgeoise ». Mais les Berthier ne furent jamais des entrepreneurs, des producteurs au sens saint-simonien. Toujours est-il que la dimension rurale de leur vie et de leur destin tient une grande place dans l’ouvrage que leur consacre François Lalliard. Elle y fait l’objet d’un triple approche : une approche technique, à travers les questions concrètes de gestion du domaine foncier (voir les passages sur le patrimoine forestier) ; une approche « agrarienne » qui se préoccupe des achats et ventes de parcelles ; enfin une approche sociale qui met l’accent sur les relations des Wagram, à la fois propriétaires, exploitants et châtelains, avec les sociétés villageoises des environs de Grosbois – et aussi avec les autres notables.

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L’ouvrage, dont le texte est d’une grande densité, suit un plan chronologique, égrenant les générations successives. Il y a eu quatre princes successifs de Wagram, du maréchal d’Empire, efficace chef d’État-Major du premier Napoléon, jusqu’à son ultime descendant, tué sans postérité mâle lors du premier conflit mondial. Le maréchal Berthier ne fut pas un de ces fils d’aubergiste que la Révolution puis l’Empire ont propulsé aux plus hautes fonctions. L’ascension sociale de la famille avait déjà commencé sous l’Ancien Régime, du travail de la terre jusqu’à une de ces charges techniques (en l’occurrence la cartographie militaire) qui, au temps de la société d’ordres, permettait de s’affranchir des barrières du sang. À la fin du xviiie siècle, les Berthier sont nobles et gravitent par fonction dans l’entourage proche du roi. Mais leur rang social ne pouvait être de tout premier ordre, et ils étaient pratiquement sans fortune, surtout sans assise foncière. La Révolution et l’Empire leur ont permis de combler en peu de temps ces deux manques.

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On suit d’abord l’ascension d’Alexandre Berthier qui, grâce à ses hautes fonctions auprès de Bonaparte devenu Napoléon, trouve les fonds pour constituer l’assise foncière indispensable alors à tout rôle social de premier plan. C’est lui qui en 1805, peu de temps avant la campagne d’Austerlitz, achète le domaine de Grosbois. Depuis 1789, ce domaine spéculatif situé aux portes de Paris, fort de 528 ha et d’un château, avait souvent changé de mains, au rythme des soubresauts socio-politiques du pays : issu du patrimoine de comte de Provence (émigré), il avait été le fleuron de la fortune de Barras, le « roi » du Directoire, avant de tomber dans l’escarcelle de Fouché. Le maréchal Berthier, devenu prince de Wagram en 1809, ne fut guère un « oisif » durant l’Empire. Néanmoins, il trouva le temps de se consacrer à la consolidation de son patrimoine foncier. L’achat de Grosbois n’avait donc pas été qu’un achat de prestige : il fut suivi de la mise en œuvre d’une stratégie foncière tout à fait caractéristique de la nouvelle élite voulue par Napoléon, une élite au train de vie aussi ostentatoire que nobiliaire. Cette élite a noué des alliances dans les élites d’Ancien Régime, à l’instar du maître (Berthier a épousé Elisabeth, fille du duc de Bavière), mais, en matière de politique patrimoniale, de revenus et de gestion budgétaire, cette même élite impériale révéla une avidité et une rigueur toutes bourgeoises sinon capitalistes. Au total, à partir du noyau de Grosbois, le maréchal parvient à rassembler environ 2 000 ha, achetant à tour de bras, notamment au moment de l’apogée de l’Empire. Entre 1802 et 1811, son capital foncier est passé de 0,06 à 1,8 million de francs. Certes, Berthier a reçu par ailleurs de multiples dotations de l’Empereur. Mais la plupart étaient fonction de la solidité de la construction impériale. De bonnes terres affermées en Brie, apportant prestige et revenus, étaient un meilleur gage pour l’avenir. De fait, au décès du maréchal, en 1815, les deux tiers de sa fortune consistaient en biens ruraux, proportion élevée pour l’époque et dans le milieu considéré.

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Grâce à l’énergie de la veuve du maréchal et à la modération de Louis XVIII (qui ne chercha pas à récupérer Grosbois), la nouvelle famille noble a maintenu son rang social et économique après 1815. Mais elle fut moins utile à la nation qu’à l’époque de son fondateur. En effet, le deuxième prince de Wagram (Napoléon-Alexandre Berthier), né en 1810, fut surtout un propriétaire foncier, sans profession déterminée, vivant de ses fermages et des autres revenus de ses biens immobiliers. Ayant eu à gérer la fortune et le rang familial à partir de 1831 (date de sa majorité et de son mariage) et jusqu’à 1887 (date de son décès), bénéficiant d’un majorat dont le principe n’a été supprimé qu’en 1905, cet héritier domine par sa longue vie l’essentiel du xixe siècle à Grosbois. Tout à fait représentatif du groupe social des « notables », il symbolise par ses modes de gestion et de vie les hésitations et cheminements de la modernisation de la France dans les deux premiers tiers du xixe siècle. Chef d’une famille qui s’est enrichie grâce à l’Empire, donc à la Révolution, il ne renie pas ses origines. En épousant une Clary, il ne sort pas du cercle de l’élite impériale, et le Second Empire lui est reconnaissant de sa fidélité. De son père, officier « savant » sachant gérer ses intérêts, il reprend un certain esprit des Lumières, se soucie de modernité et de gestion rationnelle. Il réside volontiers à Grosbois, et pas seulement pour y prendre l’air : des successeurs du maréchal à la tête de la maison, c’est lui qui fut le plus « agronome ». Utilisant dot et héritages (sa femme provenait d’une famille de grands négociants), il poursuit la politique « d’offensive foncière » chère au maréchal, en vertu d’une stratégie précise, visant à remodeler l’espace domanial pour le moderniser. Finalement, cet espace domanial parvient à réunir près de 3 000 ha, mais il a absorbé toutes les possibilités de placement du ménage, au détriment des autres formes de placement, alors en plein développement en France. En tout état de cause, le deuxième prince a pu profiter à plein de la haute conjoncture agricole de l’époque du Second Empire. D’autant qu’il ne se contentait pas de donner (de plus en plus cher) à ferme. Il exploitait en faire-valoir direct une grosse exploitation (l’une des neuf plus grosses du département), qui couvrait 180 ha. Cette exploitation, Napoléon-Alexandre a voulu en faire un modèle de modernité, à travers le remembrement des parcelles, l’augmentation des superficies herbagères, la constitution d’un cheptel sélectionné (d’abord ovin, puis bovin), la mécanisation, etc.

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François Lalliard nous introduit au cœur du fonctionnement de cette exploitation, qui a sûrement joué son rôle de ferme-modèle dans les parages de Grosbois, mais qui fut toujours… déficitaire. Le deuxième prince de Wagram fut donc bien un « agronome éclairé », mais il ne s’occupait pas vraiment de sa ferme en tant que chef d’entreprise et, malgré la gestion rationnelle et capitaliste dont il a fait preuve à l’égard de son patrimoine forestier, il est resté un rentier. François Lalliard va même jusqu’à trouver chez ce fils d’un parvenu méritant et de l’héritière d’une vieille famille princière des allures de « grand seigneur féodal ». L’auteur met en effet l’accent sur la stratégie d’achat de forêts en vue de la chasse à courre, sur l’entretien d’une meute pour une pratique moins mondaine que personnelle et familiale, sur les conflits incessants avec les communautés et individus des environs, sur la rigueur des gardes forestiers du prince (saisis ici dans l’exercice concret de leur tâche). Il y a là effectivement de fortes réminiscences féodales, de la part d’une aristocratie de fraîche date, qui s’appuie sur la conception bourgeoise de la propriété et sur les fonctions politiques issues de la Révolution pour exercer un pouvoir qui se veut total sur les habitants du canton où est situé Grosbois. Car si Napoléon-Alexandre n’a guère cherché à mener une vie politique active à l’échelle nationale, il fut en revanche très présent en la matière à l’échelon local, en vertu d’une volonté de tutelle paternaliste (comportant des « œuvres sociales ») qui n’a pas été sans rencontrer des résistances croissantes.

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Ce qui vient d’être dit du deuxième prince de Wagram montre assez comment François Lalliard, tout en restant rigoureux, a su s’émanciper de la froide analyse technique des sources comptables. Il continue avec l’analyse de la trajectoire d’Alexandre-Louis-Philippe-Marie Berthier, prince de Wagram (1836-1911) et dans celle d’Alexandre-Marie-Louis-Philippe Berthier, quatrième prince de Wagram (1884-1918). Le premier cité parvient tard à la tête de la maison princière, alors que la « fin des notables » est déjà consommée. En dépit d’une jeunesse un peu agitée, il conserve des principes de gestion rigoureuse, et maintient l’assise foncière de la famille, à laquelle il trouve d’ailleurs de nouveaux usages (cf. la chasse à tir conçue comme un rendez-vous mondain), non sans marcher dans les pas de son père pour ce qui est du faire-valoir direct : la « loi des trois générations » n’est donc pas vérifiée ici, dans la mesure où la fortune accumulée par le fondateur, consolidée par son fils, n’est pas dilapidée par le petit-fils. Toutefois, on remarque que la IIIe République étant bien établie, puis se gauchissant, les Berthier voient leur influence locale autour de Grosbois reculer fortement. Et si leur mode de vie est toujours dispendieux et aristocratique, grevé de frais de « représentation » dus au « rang à maintenir », il est désormais financé essentiellement grâce aux revenus d’une fortune mobilière et capitaliste apportée par l’épouse du troisième prince, une Rothschild. Au vu des beaux tableaux de ventilation de dépenses que fournit François Lalliard, on constate qu’à la Belle Époque, les Berthier-Wagram participent à une certaine « réinvention d’un mode de vie aristocratique » qui les rapproche de la noblesse ancienne. Et ils subissent à terme les mêmes problèmes financiers que cette dernière. D’autant qu’à la quatrième génération, survient le fils prodigue. Le quatrième et dernier prince ne passe que quelque temps dans une profession (la profession militaire), où l’évolution des mœurs l’a conduit. Ce dandy et célibataire endurci mène très grand train, entretient une maîtresse, s’entiche de peinture, d’automobilisme, et même de capitalisme « actif » : autant de gouffres financiers qui conduisent à la déprise foncière et au déclin du domaine de Grosbois.

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La fortune de Wagram n’a pas été totalement mangée par les frasques du dernier prince, du fait de la mort prématurée de ce dernier. Elle est passé entre les mains d’héritières pourvues des meilleurs patronymes de la vieille noblesse : le nom du maréchal n’a pas survécu, mais la fusion des noblesses a eu lieu, pas nécessairement à l’avantage de la plus récente. Au total, les Berthier sont restés trop attachés à un modèle foncier de la fortune, ce modèle voulu par l’Empereur. Napoléon avait pourtant su aider un Richard-Lenoir, distribuer des titres de baron à moult industriels. Mais, agissant en des temps où la mécanisation industrielle était encore dans l’enfance, il avait pensé mieux assurer la pérennité de la nouvelle élite par l’assise foncière. Les Berthier ne l’ont certes pas déçu à cet égard, mais l’ouvrage de François Lalliard montre avec force qu’ils n’ont pas su suivre à temps le nouveau modèle qui émerge du xixe siècle, celui de l’entrepreneur, un modèle illustré aussi bien par l’exploitant agricole de la Brie que par un Schneider.

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Jean-Louis Lenhof

Laurent Dornel, La France hostile, socio-histoire de la xénophobie (1870-1914), préface de Gérard Noiriel, Paris, Hachette, 2004, 362 p., 23 ?

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Le livre de Laurent Dornel, tiré de sa thèse, veut être, comme l’indique son titre, un essai de socio-histoire, au sens où l’entend Gérard Noiriel. Mais il n’emprunte pas seulement à l’histoire et à la sociologie. L’auteur y fait parfois des détours par d’autres sciences humaines comme l’anthropologie ou la linguistique. Il s’agit donc d’un projet assez ambitieux qui souhaite aussi apporter un regard « citoyen » sur ce que les médias appellent aujourd’hui « la problématique de l’intégration ». Disons tout net que l’entreprise est plutôt réussie, tant sur le fond, avec des qualités de rigueur indéniables et une documentation abondante, que sur la forme, grâce à une écriture élégante et ferme.

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L’ouvrage est découpé en trois parties d’importance à peu près égale, dont les titres et sous-titres sont d’une grande clarté. La première, longue d’une bonne centaine de pages, analyse avec minutie la xénophobie ouvrière, dans le cadre de ce que Laurent Dornel nomme une « tradition ». Elle met l’accent sur ses formes organisées, quasi rituelles, qui répètent à l’envi, d’un épisode à l’autre, des scenarii relativement similaires : rixes, grèves sur le tas, défilés, expéditions punitives et chasses à l’homme. Elle en souligne également l’extrême violence qui peut aboutir à mort d’homme. Outre l’interprétation de type ethnologique, l’intérêt de la démonstration réside dans le grand nombre d’exemples choisis qui oblige l’auteur à en établir une chronologie et une géographie. Il ressort que l’apogée des incidents xénophobes se situe dans les années 1880-1890 ; ils se font moins fréquents et moins spectaculaires à mesure que l’on s’approche de la Première Guerre mondiale. Les régions les plus touchées par cette vague de troubles à l’ordre public sont le Nord-Pas-de-Calais, la Seine, la Lorraine, le Jura et la Côte-d’Or, l’ensemble rhodanien et alpin, et enfin le Midi méditerranéen, soit une sorte d’arc de cercle enserrant les frontières septentrionales et orientales de la France et correspondant en gros aux zones les plus industrialisées (avec des exceptions toutefois). Cette première partie montre également que les secteurs d’activités, où la xénophobie se déploie avec le plus d’ampleur sont les chantiers de construction de routes et de voies de chemin de fer, les carrières et sablières, les mines, la métallurgie ainsi que les ports et autres docks, soit des branches où la proportion de main-d’œuvre peu qualifiée est élevée. Il existe au demeurant des lieux privilégiés d’expression collective de la haine de l’étranger : les quartiers populaires où résident les victimes, les cabarets, les bals, les mairies, les sous-préfectures, voire dans certains cas les bourses du travail. Pour Laurent Dornel, la xénophobie a d’abord une dimension sociale, liée à la précarité du travail et à la hantise de la marginalisation. Mais en même temps, elle est l’indice d’une volonté d’intégration dans la communauté nationale qui s’accentue avec l’avènement de la Troisième République. Le « protectionnisme traditionnel » prend alors la forme de plus en plus nette d’une sorte de « patriotisme ouvrier », corollaire de la construction de l’État-nation, qui suppose la ségrégation entre « eux » (les étrangers) et « nous » (les nationaux).

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La deuxième partie, légèrement plus courte (environ 90 pages), étudie justement la politisation et la médiatisation du phénomène de l’immigration entre 1870 et 1914. On y voit comment la protection du travail y devient « un thème à succès » à la Chambre des députés ainsi que dans la presse populaire. Un discours convenu se construit peu à peu qui stigmatise le danger constitué par la présence de travailleurs étrangers et réclame des mesures de contrôle et de taxation (la fameuse taxe sur les embauches). Loin de constituer l’apanage de la droite nationaliste, il est relayé, avec des nuances plus ou moins subtiles, par de nombreux élus républicains, voire certains dirigeants socialistes ou syndicaux qui tiennent des propos ambigus sur la volonté du patronat de créer une concurrence déloyale vis-à-vis des travailleurs nationaux. L’étranger est considéré comme un fauteur de déréglementation et de troubles potentiels, ce qui incite les autorités, toujours prudentes, à mettre en place une politique de recensement et de surveillance, censée protéger les Français. Le décret du 2 octobre 1888 et la loi du 8 août 1893 sur l’immatriculation des ressortissants étrangers en sont l’émanation directe. Intellectuels et journalistes participent souvent dans leurs domaines respectifs à cette entreprise de stigmatisation. Mais certains libéraux, comme Leroy-Beaulieu, voient dans l’importation de main-d’œuvre étrangère un mal nécessaire dès les années 1880 ; après 1900, des économistes et des statisticiens bien en cour plaident en faveur de l’immigration qui résoudra, selon eux, le problème de la décrue démographique française. Quant au mouvement ouvrier, Laurent Dornel note qu’il insiste davantage à la veille de la Première Guerre mondiale sur les devoirs liés à l’internationalisme prolétarien et sur la nécessité de la lutte commune des travailleurs français et étrangers contre le patronat. Cette attitude rencontre des échos puisqu’on voit décroître de manière significative les incidents xénophobes après 1902.

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La troisième partie (environ 80 pages) s’intéresse spécifiquement aux « perceptions courantes de l’étranger » et à leur « relative unification ». Laurent Dornel montre que le mot « étranger » a longtemps désigné, dans les sociétés rurales, toute personne qui n’était pas native du lieu. Au début du xixe siècle, malgré l’œuvre de la Révolution française, ce vocable n’a pas encore de connotation nationale très marquée car la formation de l’État-nation et « l’avènement de la démocratie comme modèle politique dominant » n’ont pas encore imprégné les mentalités populaires. L’Auvergnat ou le Breton, bien que de nationalité française, est tout autant un « étranger » que l’Italien par exemple. Les rixes inter-villageoises, la méfiance et le mépris vis-à-vis des migrants intérieurs (l’auteur donne de bons exemples concernant les Bretons aux pages 238-240), la vieille rivalité entre Nord et Sud du pays, la haine atavique des vagabonds et des nomades, restent très courants dans les deux premiers tiers du siècle. Toutefois, les signes d’une évolution se font jour, en particulier dans les zones frontalières. Peu à peu, comme dans la vallée de Baïgorry, au cœur des Pyrénées, les communautés voisines passent des « rivalités traditionnelles aux conflits frontaliers ». Les « petits arrangements entre soi » font place à des plaintes aux autorités et à des incidents de type nationaliste. L’identité communautaire n’est plus alors limitée au terroir, elle s’étend à la nation tout entière. Désormais l’étranger est de plus en plus défini comme celui qui vient de l’autre côté de la frontière. Les expériences des occupations militaires (1815-1818 ou 1870-1873), la Guerre dite de 70, les tensions liées aux rivalités coloniales, grossies de surcroît par la presse et la propagande officielle, achèvent d’enraciner le processus. La germanophobie et l’espionnite, manifestations grotesques de la haine xénophobe, submergent même la France de la Troisième République.

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Ainsi, Laurent Dornel, grâce à une démarche attentive à la fois aux évolutions sociales, aux comportements et aux discours produits, nous trace-t-il avec vigueur le portrait d’une « France hostile » qui n’a pas attendu les crises du xxe siècle pour exprimer ses préjugés. Il est peu de dire que l’entreprise était nécessaire. À l’avenir, il serait d’ailleurs souhaitable de voir se développer des études de cette ampleur qui viendraient labourer un domaine encore loin d’avoir donné tous ces fruits.

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Mais si l’ouvrage doit être salué pour son sérieux et la qualité de la démonstration, s’il répond avec brio à son objet, il n’est pas interdit de lui faire quelques reproches. Comment par exemple approuver la décision de l’éditeur de n’y faire figurer aucune illustration, ne fût-ce qu’une carte ? Comment se contenter d’un index réduit aux noms de personnes alors que des dizaines, voire des centaines de lieux sont cités ? Cela nuit au plaisir comme à la commodité de la lecture. Il est dommage d’autre part que la première partie puisse laisser penser, de par sa texture, que la xénophobie du xixe siècle ait d’abord eu une origine ouvrière. Laurent Dornel nuance certes cette impression dans les deux parties suivantes, mais sans pour autant lever toutes les ambiguïtés. Il aurait été intéressant de cerner avec plus de précision quelle était la place du phénomène dans les milieux ruraux et dans les classes supérieures. En outre, est-il bien raisonnable de parler de « tradition xénophobe » lorsque la profondeur temporelle de l’étude se limite dans le meilleur des cas à un petit siècle ?

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Ces dernières remarques, dénuées d’esprit polémique, sont surtout destinées au débat, un débat que ne manquera pas de faire surgir une œuvre de caractère qui pourra figurer avec bonheur, et en tout honneur, dans la bibliothèque de l’honnête homme.

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Maurice Carrez

Gilles Luneau, La Forteresse agricole. Une histoire de la fnsea, Paris, Fayard, 2004, 858 p., 28 ?

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Journaliste engagé, Gilles Luneau propose, sous la forme d’un récit constitué de 46 chroniques dont six intitulées « pouvoir paysan », une histoire du mythe de l’unité paysanne. Son objectif est de présenter le syndicalisme agricole français à travers le prisme de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (fnsea). En toile de fond se profile l’idée d’une collusion permanente entre le ministre de l’Agriculture et le « Président » de la fnsea, ce qui justifie un titre aguicheur : La Forteresse agricole ; une histoire de la fnsea. En fait, son livre, contrairement à l’ambition annoncée, ne présente pas « le vrai visage de la fnsea » (p. 26). L’auteur se place en position d’observateur de l’histoire de l’agriculture française depuis la fin du xixe siècle et se livre à une appréciation d’un mouvement de longue durée en ayant recours à une grille d’analyse marxiste qui consiste à considérer les agriculteurs comme une « catégorie sociale » (p. 278). Et son fil conducteur est l’agrarisme, terme qui englobe une approche idéologique opposant deux courants du syndicalisme agricole, représentés à l’origine par la Société des agriculteurs de France (les conservateurs de la rue d’Athènes) et la Société nationale d’encouragement à l’agriculture (les socialistes du boulevard Saint-Germain), et une approche socio-économique corporatiste qui symbolise l’unité paysanne.

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Dans sa première partie, intitulée « Un siècle d’agrarisme », Gilles Luneau privilégie une lecture politique du développement du syndicalisme agricole. Il s’appuie sur les études portant sur cette question en retenant les aspects qui lui permettent de conforter sa thèse, celle d’un conflit idéologique permanent. Il sous-estime le rôle des syndicats-boutiques qui ont été porteurs d’un projet, non d’unité paysanne, mais d’union professionnelle qui a abouti à la mise en place de la Corporation. L’auteur pratique l’amalgame de l’action politique et de l’action professionnelle. Cette approche le conduit à affirmer : « La Corporation, c’est aussi le fascisme » (p. 87) alors qu’elle est présentée par ses promoteurs comme « l’affimation de l’unité professionnelle » (p. 45).

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Gilles Luneau insiste, à juste titre, sur le fait que les élites de la fnsea, créée en 1946, sont en majorité les anciens leaders de la Corporation et sur le « serment de l’unité paysanne » de 1946. Mais il ne parvient pas à cerner les deux volets de l’agrarisme de cette époque : le volet syndical, celui de la représentation professionnelle par un groupe de pression structuré (la fnsea) et celui de la défense des intérêts économiques catégoriels par des groupes d’intérêts sectoriels (les associations spécialisées). Cette distinction est apparue pendant l’Entre-deux-guerres avec, d’une part, la constitution de la Confédération nationale des associations agricoles (cnaa) pour assurer une unité de représentation du monde paysan auprès des pouvoirs publics et, de l’autre, la création d’associations spécialisées qui « passent rapidement de la défense d’intérêts à l’organisation des marchés » (p. 48). En 1945, lors d’un congrès d’unité paysanne, Tanguy-Prigent met sur pied la Confédération générale de l’agriculture (cga) présentée « comme une tentative de prise en main politique de l’organisation professionnelle » (p. 112). La fnsea est l’une des branches de la cga, celle du syndicalisme unitaire des exploitants qui est dépourvu de tout pouvoir économique au profit de la coopération. Son premier président E. Forget inscrit l’action de la fnsea dans cette logique en préconisant un syndicalisme apolitique, ce qui rend compatible sa fonction de représentation avec le principe de l’unité professionnelle. Il s’agit de bien séparer l’action de coordination pour promouvoir l’unité paysanne qui est du ressort de la cga de la représentation syndicale professionnelle qui revient à la fnsea. Le mélange des genres intervient au début des années 1950. La cga échoue dans son projet de coordination et le nouveau président de la fnsea, René Blondelle, décide, non comme l’écrit l’auteur de « mettre la politique au service de la fnsea » (p. 161), mais de faire pression sur le pouvoir politique en lançant une campagne d’« action civique » à l’occasion des élections législatives de 1951. Il s’agit d’une stratégie de groupe de pression pour influencer les milieux parlementaires. Si un engagement politique est décelable, il porte sur un nombre limité de responsables syndicalistes et n’est pas le fait d’une institution.

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Sur cette question de la stratégie des milieux professionnels pour faire prévaloir une position « agricole », l’auteur a bien mis en évidence deux types d’action complémentaires : l’action civique, à contenu politique, qui s’est manifestée en 1951, 1956 et 1958, et l’action directe, à contenu économique, qui a trouvé sa place en 1953-1954 à l’occasion de manifestations paysannes. Sa thèse de la « forteresse agricole » ne tient pas. La fnsea n’est pas monolithique, ni sur le plan idéologique, ni sur un projet d’organisation économique du secteur agricole. Une absence de maîtrise de l’ensemble des fédérations départementales est à l’origine de contestations, de dissidences longuement évoquées qui se soldent surtout par des ruptures avec la Fédération et rarement par des exclusions à son initiative. Les dissensions reposent moins sur des fondements politiques ou idéologiques que sur des conceptions divergentes en matière économique. Celles-ci s’expriment au niveau de régions agricoles en fonction de difficultés économiques particulières. L’aspiration au changement est portée par un courant de jeunes réformateurs qui ont créé en 1947 le Cercle (devenu Centre en 1961) national des jeunes agriculteurs (cnja), inspiré par les idées de la Jeunesse agricole catholique (jac) fondée en 1929. Ces jeunes exploitants sont intégrés progressivement au sein de la fnsea et en modifient les orientations conservatrices.

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Gilles Luneau a une vision étroite du fonctionnement du monde agricole et de l’action de ses représentants. En focalisant l’attention sur quelques personnalités et sur des conflits liés à des luttes pour le pouvoir, il donne une image partielle et parfois partiale de la fnsea. Les entretiens sur lesquels il s’appuie n’ont pas été suffisamment confrontés à d’autres sources. Et son militantisme l’amène à certaines exagérations, notamment en attribuant à la fnsea des « actions directes », qui sont des manifestations agricoles souvent violentes dont elle n’est pas à l’origine, et en accusant ses dirigeants de pratiques, dont le syndicalisme agricole n’a pas le privilège. Sa critique du contenu de la brochure de la Fédération 100 ans de syndicalisme agricole manque de pertinence. En outre, est-il bien raisonnable d’affirmer, par exemple, que « La fnsea peut se vanter d’avoir vidé totalement la cga de sa raison d’être » (p. 265) et que « La fnsea n’aime pas que l’on conteste sa vérité » (p. 23) ?

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L’attention portée à l’élite issue de la jac, présentée comme force de changement à la fois à l’intérieur et hors du syndicalisme, est bienvenue. Le slogan de la jac « voir, juger, agir » est mis en pratique par les jacistes réformateurs de manière autonome. Ils n’ont pas besoin de l’accord de la fnsea pour interpeller les pouvoirs publics par l’organisation d’opérations « d’action directe ». Le récit de l’auteur fait ressortir l’importance des actions lancées par la base tandis que la « forteresse agricole » est souvent en retrait. Cet aspect mérite une analyse plus approfondie en considération des rôles respectifs et de la nature de leur participation à l’élaboration de la politique agricole nationale. Sur le terrain, les producteurs mènent des actions de court terme pour obtenir des aides et des soutiens de l’État, afin de défendre leur revenu et leur « exploitation familiale ». À Paris, la profession pratique la concertation avec le ministre de l’Agriculture pour la définition de mesures d’orientation agricole. Sur ce point, Gilles Luneau souligne que le breton Alexis Gourvennec, d’une part conduit une « action directe » illégale et, de l’autre, se sert légalement de la fnsea pour réclamer la mise en application de la loi d’orientation agricole du 5 août 1960 (p. 333-346). Et d’ajouter : « En fait, le soulèvement est paradoxal : il enfreint la légalité pour exiger l’application immédiate de la loi ! » (p. 364).

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Intitulée « Une joyeuse marche forcée vers le capitalisme », la seconde partie de l’ouvrage met l’accent sur le remplacement progressif, sur fond d’intrigues, des fondateurs de la fnsea par des jacistes et sur l’évolution du modèle agricole français mis en place à partir des années 1960. L’auteur retrace la « révolution silencieuse » de Michel Debatisse et l’approche socio-économique supplante l’approche idéologique. Le mythe de l’unité paysanne est mis en question : la fnsea perd son monopole de représentation syndicale des « exploitants » et le monde agricole est de plus en plus éclaté, dominé, intégré dans l’économie générale. Gilles Luneau dresse un constat mais ne discerne pas clairement ce qui relève de l’action propre de la fnsea et de celle des pouvoirs publics ou des nombreux mouvements dissidents, plus opposés à la politique gouvernementale qu’à la fnsea.

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L’auteur fait état d’une « unité paysanne jaciste » jusqu’en 1968 (p. 483) et dénigre la fnsea en portant, trop souvent sans preuves convaincantes, des jugements sur les dirigeants du monde agricole. Il considère que sous la présidence de Michel Debatisse, « La fnsea, oriflamme de l’Unité paysanne, a non seulement semé la discorde, mais aussi la haine entre paysans » (p. 454). Et, par la suite, il qualifie la fnsea de « rejeton léniniste […], véritable ‘politburo’ de la vie professionnelle agricole, incapable, en un demi-siècle d’existence, d’accepter l’idée d’une alternative, encore moins l’existence d’une alternance au sommet de la représentation ‘unitaire’ » (p. 675). De telles remarques tendancieuses traduisent un manque d’objectivité qui pousse par ailleurs Gilles Luneau à attribuer aux responsables syndicaux des brevets de bonne ou de mauvaise conduite.

409

Sous l’expression « pouvoir paysan », il évoque moins les relations entre les milieux gouvernementaux et la fnsea que les heurs et malheurs de certains dirigeants agricoles, candidats à des postes de responsabilité, réduits à des querelles de personnes et à des rapports de force, aux niveaux départemental et régional principalement. Les dissidences de différents groupes professionnels contestataires qui cherchent à ébranler le système de représentation syndicale sont bien évoquées. Politique et syndicalisme agricole sont de plus en plus imbriqués comme en témoigne la désignation de personnalités de la fnsea à des postes ministériels : Debatisse, Guillaume, Nallet. Le débat agricole prend une tournure politique de plus en plus affirmée, surtout après l’arrivée des socialistes au pouvoir et la nomination d’Édith Cresson au ministère de l’Agriculture. L’unité du monde paysan n’existe plus et la représentation officielle parisienne est fortement contestée.

410

Gilles Luneau qui considère, à tort car il s’agit d’une pratique déjà en vigueur dans les années 1950, qu’Edgard Pisani a introduit la concertation entre le ministre de l’Agriculture et les milieux professionnels, relate dans quel contexte a été élaboré, au début des années 1960, un projet économique et social pour l’agriculture française. La révolution silencieuse est à la fois une démarche en faveur du progrès, soutenue par la jac, et le résultat de décisions politiques : les lois d’orientation mises en application avec le soutien des organisations agricoles. On change d’époque : la « ferme » familiale devient une « exploitation agricole », une entreprise qui doit épouser un modèle de production intensive. Ce sont les effets pervers de cette restructuration productiviste qui sont à l’origine de difficultés qui débouchent sur des opérations d’action directe de plus en plus nombreuses et violentes. La logique de développement économique qui provoque l’endettement, l’exode agricole et la désertification des campagnes est contestée. L’auteur insiste sur ces aspects pour justifier une opposition croissante à la fnsea. Sur ce plan, son analyse manque de pertinence car la fnsea n’est pas responsable de la fixation des prix agricoles et les réformes de structures résultent de choix individuels liés à des mesures d’aide et de soutien canalisées par les pouvoirs publics. On notera que l’auteur n’a pas suffisamment pris en compte l’inclusion de l’agriculture française dans un contexte européen, celui de la Politique agricole commune (pac).

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Selon lui, l’idéologie du progrès, qualifiée d’ « idéologie technicienne » (chapitre 37), doit être rejetée. Il faut abandonner l’agriculture productiviste au profit d’une alternative capable de prendre en compte les attentes de la société. La pac, définie en 1992 et confirmée en 1999, qui repose sur l’élaboration d’un modèle agricole européen de développement rural durable est, à son avis, néfaste pour l’agriculture française.

412

En somme, la lecture de cet ouvrage est stimulante. En dépit de la partialité de son auteur, d’une analyse parfois superficielle, justifiée par le fait qu’il s’agit d’un « récit » (p. 576 et 654), ce livre donne à l’historien matière à réflexion. Gilles Luneau a aussi le mérite de s’appuyer sur des témoignages directs qui fournissent des précisions intéressantes sur le parcours de certains dirigeants du monde agricole. Mais on doit déplorer une approche trop polémique pour écrire, non pas l’histoire mais « une histoire de la fnsea ». Le champ de recherche est ouvert pour des travaux plus approfondis à partir des archives professionnelles nationales et départementales.

413

Gilbert Noël

Joëlle Smadja (dir.), Histoire et devenir des paysages en Himalaya. Représentation des milieux et gestion des ressources au Népal et au Ladakh, Paris, cnrs, 2003, 646 p., 39 ?

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Dans ce beau livre, qui s’intéresse aux relations intimes entre les sociétés himalayennes et leurs milieux naturels, on trouvera rassemblées les contributions de vingt chercheurs, géographes, historiens et sociologues, sous la houlette de Joëlle Smadja, directeur de recherche au cnrs. L’équilibre précaire de l’environnement, la perception et l’évolution historique de ces milieux sont mis en évidence dans ces 646 pages bien illustrées.

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La première partie, qui définit les paysages himalayens, propose une typologie des unités géographiques bien réussie. Les milieux de rizières et leur inscription technique et sociale dans le paysage caractérisent une forme réussie d’un territoire approprié par les utilisateurs de l’eau. Ces rivières ou khola présentent également des valeurs religieuses essentielles. Les Népalais y font leurs ablutions, leurs offrandes et les grandes cérémonies religieuses. L’étude comparative des milieux népalais multiples et leur homogénéité naturelle (climat, biogéographie et géomorphologie) et ethnique du Ladakh est réussie. Alors que l’espace cultivé est un espace construit, les villages et les zones inhabitées traduisent une grande dualité. Les champs, espaces domestiqués par excellence, sont hiérarchisés selon leur localisation au sein de l’ensemble des terres cultivées par l’irrigation et la proximité de la maison. Malgré leur diversité, ces milieux présentent une grande homogénéité biogéographique, climatique et ethnique. Les « invariants » des milieux, éléments structurants de la montagne himalayenne, sont présentés par Olivier Dollfus et Monique Fort. Ce sont les gradients thermiques et pluviométriques qui conditionnent les phénomènes d’étagement alors que les gradients topoclimatiques imposent des effets de dominance (continuum des phénomènes naturels qui se relaient de haut en bas d’un versant alpin et sa dominance s’exerce de la partie haute vers les parties inférieures). Les effets de façades et les flux atmosphériques créent la différenciation de ces milieux. Dans l’Himalaya comme dans l’ensemble des chaînes du globe, la répartition de la végétation est conforme aux lois de l’étagement. Philippe Ramirez examine les densités de population à l’échelle de l’orogène himalayen. Dans les régions rurales du Népal, si la densité de population est extrêmement forte, l’émigration y est très importante. Le façonnement des paysages anthropisés demande pourtant une grande disponibilité de la main-d’œuvre (les versants alpins à terrasses étagées par exemple). Les atouts et les contraintes de ces milieux, dépendants des notions conjoncturelles variables selon l’époque et le niveau socio-économique des populations, sont bien définis dans l’ouvrage. Les trois facteurs limitant de ces milieux sont les ressources végétales variées, la mosaïque des sols et l’eau. Les paysages actuels sont l’expression des forces naturelles en interaction (tectonique active, climat, érosion et couverts végétaux) et le reflet de l’ingéniosité selon laquelle les hommes ont su façonner les ressources de ces milieux. La montagne himalayenne est également le théâtre d’une succession de crises écologiques et de ruptures d’équilibre majeures. Deux grands mouvements migratoires sont étudiés finement : il s’agit de l’entrée progressive sur le versant sud de la chaîne de groupes aux langues tibéto-birmanes venues du Tibet et simultanément l’avancée des populations aux langues indo-européennes. Dans la fondation de l’état népalais moderne à la fin du xviiie siècle, la langue (le nepali) et la hiérarchisation des groupes de statuts (les castes) s’imposent.

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La deuxième partie de l’ouvrage envisage la perception des milieux selon une approche culturelle. C’est la correspondance entre l’univers sensible du pays, les toponymies et les divinités qui est mise en évidence. C’est la sueur de la déesse qui forme les puissantes rivières, par exemple. Au Népal, le paysage est perpétuellement religieux et mystique. Il faut, pour cela, lire avec attention le paragraphe concernant la communauté de Tantristes où interfèrent le paysage, les mythes et l’identité.

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L’étude précise de la lecture du territoire et du paysage des Tamang de Salmé (Népal) est un élément fort de l’ouvrage. Dans cet espace à risque, l’opposition entre le milieu forestier et le milieu cultivé agencé est essentielle. Les toponymies renseignent sur les phénomènes physiques des versants (mouvements de terrain) et sur les ressources sélectionnées par les villageois sur les espèces végétales. L’origine et l’identité des différents groupes, inscrits dans le territoire ainsi que l’histoire de l’occupation du versant par des populations peu sédentaires, sont étudiées de manière pertinente.

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La troisième partie est consacrée aux données historiques sur l’utilisation des terres et la gestion des ressources. Cette partie aborde les grandes étapes de l’évolution des paysages himalayens façonnés par les agriculteurs en fonction des mouvements de population et des événements historiques. Ce sont les archives dépouillées qui fournissent des informations sur l’introduction des différentes espèces et variétés cultivées ; elles contribuent à l’évolution des paysages sur le long et le moyen termes. Pascalle Dollfus présente une esquisse de l’histoire agricole en Himalaya. Pour cela, elle prend en compte les données archéologiques et historique (récits des administrateurs britanniques et voyageurs du xixe siècle). La vallée de Katmandou a subi de grands changements agricoles. D’après les documents administratifs des xviiie et xixe siècles, Philippe Ramirez a étudié les différents stades de la transformation des paysages. Nous y découvrons l’importance d’une conscience écologique au Népal depuis quatre siècles au niveau de l’État (rôle des arbres dans le maintien de la stabilité des sols et le rôle des ressources en eau faisant l’objet de réglementations). Dans son étude, Bruno Muller suit une approche par le droit et par l’histoire des règlements et conflits de l’espace sauvage en Khimti (Est du Népal) depuis 1791 au temps du roi Bahadur Shah. Il s’agissait du débat sur la gestion des ressources, la séparation entre pâturages et forêts et l’évolution de la législation népalaise à l’égard de l’espace sauvage. Au xixe siècle, la terre a fait l’objet d’une prise de possession dans un nouveau contexte du gouvernement Gurka. La réglementation forestière régulait les rapports de l’homme à la forêt en imposant des limites à la liberté de prélèvement.

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Blandine Ripert retrace les différentes étapes de la gestion des ressources et des politiques environnementales depuis 1950. Les auteurs dépeignent les effets de l’ouverture du Népal, l’arrivée des touristes et les premiers pas dans la protection de la nature. De nouveaux scénarios s’expriment : les pouvoirs religieux et les jeunes qui captent ainsi le pouvoir local. Satya Shestha s’intéresse à la gestion conflictuelle des ressources en bordure de parcs très fréquentés par les touristes. De véritables ruptures d’équilibre provenant de la déforestation et la surexploitation des terres dégradées provoquent un appauvrissement des populations. De 1950 à 1976, les gouvernements interviennent pour préserver les forêts en les nationalisant. Parmi ces volontés de protection de la nature, le Népal a mené une expérience de développement durable fondée sur la gestion participative des ressources naturelles. L’organisation du versant de Salmé dans les moyennes montagnes népalaises est dépeinte par Blandine Ripert. Elle montre comment ce versant a évolué par seuils à la suite d’une série de transformations agricoles majeures qui aboutissent au morcellement des terres et à la privatisation de l’espace. L’ouvrage se conclut par l’étude pertinente d’un paysage de bocage à l’aplomb du massif de l’Annapurna. Il s’agit d’un milieu instable sous contrôle (séismes, mouvements gravitaires spectaculaires et ruissellements récurrents).

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Au total, il y a là un ouvrage très riche en informations. La succession des nombreuses communications permet la présentation d’indicateurs d’évolution de ces milieux complexes à forte variabilité spatio-temporelles. On apprécie les nombreux encadrés synthétiques (différents savoirs sur les sols, place de l’environnement dans les manuels scolaires, les famines au Népal, etc.) et les copieuses annexes (tableaux toponymiques). Cet ouvrage original et dense sur la connaissance des milieux d’un front de chaîne actif intéressera à la fois le géographe, l’historien, le sociologue et les spécialistes de l’environnement. À tous égards, c’est une réussite.

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Bernard Delcaillau

Nessim Henry Henein, Mari Girgis, village de Haute-Égypte, Le Caire, Institut français d’archéologie orientale, « Bibliothèque d’étude, 94 », 2001 (2e édition), 457 p., dont 248 dessins descriptifs, 80 planches photographiques, lexique-index de plus de 800 items (français, arabe et transcriptions), 41 ?

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Cet ouvrage est le fruit de la rencontre, d’une curiosité avec de multiples hasards. Nessim Henein, architecte cairote, visita le village en 1967 puis rencontra en 1971 le directeur de l’ifao, Serge Sauneron. Ce dernier fit un choix original en acceptant d’appuyer une recherche ethnographique sur la communauté d’un village de Haute-Égypte, dans la région du Saïd. Henein séjourna plusieurs mois à Mari Girgis, hameau (nag ) situé sur la rive droite du Nil, près de la ville d’Akhmim. Ce village s’étend au bord d’un canal, près d’un chemin de terre. Son origine est liée à l’implantation d’un monastère chrétien. La population copte édifia tout autour, au fil du temps, des maisons de terre. En 1971, le village comportait 310 habitants, parmi lesquels dix savaient lire et écrire. La plupart des habitants pratiquaient la pêche et l’agriculture. Les enfants menaient les troupeaux en bordure des cultures ou aux confins du désert, là où poussent encore quelques maigres tamaris dont les bêtes se nourrissent. Les femmes préparaient difficilement les repas, le combustible étant rare et cher, aussi le soir le village s’enveloppait-il de la fumée des tiges sèches de maïs.

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L’auteur a vécu dans les mêmes conditions que les habitants du village. Il décrit l’espace géographique voisin et expose la disposition architecturale du village : maisons de terre, courettes, ruelles étroites, pigeonniers, silos à grains, étables. L’étude architecturale de quelques logements permet la transition vers une réflexion sur la parenté et les familles. Il s’agit d’une population copte minoritaire en terre d’Islam. À Mari Girgis une Badana désigne un groupe de familles descendant d’un aïeul commun et dont les individus peuvent épouser l’un des membres d’une autre Badana.

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Henein propose une étude architecturale très détaillée sur les matériaux de construction : il recense et interprète tous les termes arabes utilisés ; ainsi le dor ou silo à blé ou à maïs est-il commenté, photo et schéma à l’appui.

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Dans le cadre du chapitre 2, il envisage tous les aspects de la vie matérielle. La part accordée à l’agriculture est essentielle (p. 55-121) : l’irrigation, la roue à eau, la vis d’Archimède sont commentées. Henein décrit avec grand soin les outils aratoires (schémas techniques) en relation avec les cultures et les engrais naturels toujours en usage. La description de la charrue est à mettre en relation avec l’ouvrage d’Haudricourt et Brunhes Delamarre, L’Homme et la charrue à travers le monde (rééd. 1986, p. 91 et suiv.). La culture du blé est essentielle, son fonctionnement est décrit en relation avec le calendrier copte hérité de l’Antiquité. La moisson commence en avril. La description de l’aire de battage est proposée (fig. 80). La culture des oignons et du coton est pratiquée sur un espace irrigué. L’élevage permet d’aborder le rôle des buffles (gamus ) comme animaux de trait. La pêche constitue une activité indispensable à l’équilibre économique des revenus familiaux. L’auteur aborde ensuite la fabrication artisanale villageoise des équipements culinaires (dont les fours à pain), il développe l’usage primordial des fibres du palmier et la fabrication de cordes. Il traite aussi de la poterie locale.

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Au chapitre 3, Henein explique la fabrication et l’utilisation des vêtements (coton et laine), des soins du corps (dont le tatouage) et donne un descriptif des maladies et des remèdes populaires (ils semblent fréquents pour les maladies oculaires). Le chapitre 4 permet de parcourir les âges de la vie et les relations sociales : la naissance, l’enfance et les jeux, le mariage (et la complexité de ses rites), la préparation des funérailles (condoléances publiques, repas, lieu des sépultures). Le chapitre 5 aborde tout à la fois l’exercice de la religion chrétienne et de ses fêtes (dont Noël et Pâques), mais aussi les célébrations des saints et la question des miracles et du surnaturel. Sur certains membres de la communauté, des « charmes » incantatoires sont pratiqués, entre autres pour protéger les enfants de la maladie. La société villageoise et sa culture populaire sont présentées au chapitre 6 : des dictons, des proverbes poétiques, des chansons et des mélopées sont traduits et commentés en fonction des remarques recueillies sur place par l’auteur. L’ouvrage s’achève par une étude architecturale du couvent (Der ) et son enceinte en briques ; les relevés des coupoles sont complétés par des coupes du bâtiment ; quelques éléments du décor intérieur sont présentés, l’iconostase aux boiseries anciennes, le lutrin, des icônes naïves du xixe siècle aux inscriptions arabes, tandis que le Haykal (chœur) est toujours orné d’une inscription copte.

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L’ensemble de l’ouvrage fourmille en descriptions d’une rare précision, de sorte que le lecteur participe d’une certaine manière à la vie de la communauté de Mari Girgis : qu’il s’agisse de la préparation du thé avec la kanaka (théière), de la fabrication d’un des filets de pêche, le wedwada (verveux), ou encore du travail de la laine sur le mahalla (dévidoir en bois de jujubier). La qualité d’écoute de l’auteur permet aussi de rencontrer quelques personnages du village et de connaître leur vie, joies, soucis, souffrances. Le message est relayé par la beauté épurée des photographies en noir. Cet ouvrage est à mettre en parallèle pour une réflexion sur la longue durée avec les chapitres de la Description de l’Égypte. Ils présentaient un enquête sur la société ottomane à l’époque de Bonaparte. Des usages anciens de la société rurale ont persisté à Mari Girgis

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Henein achève l’ouvrage sur un épilogue daté de 1986 : il observe non sans nostalgie les dernières transformations du village, la disparition de certaines activités rurales, la nécessité pour les jeunes de migrer tant la surface cultivable est réduite. L’eau du canal reste polluée et la bilharziose continue à frapper. La lampe à pétrole reste indispensable. Un second épilogue de 1999 relate sa visite auprès de deux familles rencontrées en 1967, lors de sa première visite au village.

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Catherine Chadefaud

Élise Trivelly, Quand les moutons s’en vont… Histoire et représentations sociales du boisement des pelouses sèches du sud-est de la France, Aix-en-Provence, Publications de l’Université de Provence, 2004, 264 p., 24 ?

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Les transformations récentes des pratiques agropastorales conduisent à une spécialisation croissante des espaces ruraux. À côté des zones d’exploitation intensive, les terrains les moins accessibles, victimes de déprise agricole, posent de nouveaux problèmes environnementaux. Ainsi, sur les crêtes du Grand Lubéron (Vaucluse et Alpes-de-Haute-Provence) et le plateau karstique de Caussols (Alpes-Maritimes), « quand les moutons s’en vont », les pelouses sèches régressent par boisement spontané. S’interrogeant sur les dynamiques de ces écosystèmes afin de proposer des politiques d’aménagement, Élise Trivelly les étudie selon une approche pluridisciplinaire originale.

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Le premier chapitre, de dimension écologique, met en évidence l’intérêt d’une gestion conservatoire d’espaces dont l’abandon aux processus naturels de boisement entraîne l’appauvrissement de la biodiversité. Ici, aussi paradoxal que cela puisse paraître, l’homme n’est pas une menace pour la nature, mais nécessaire, intégré comme composante à part entière des systèmes naturels. Aussi, l’écologie de la restauration prend-elle en charge un modèle de relation homme-nature, puisque les pelouses sèches sont des écosystèmes anthropisés issus des pratiques pastorales. Se pose alors le problème de l’écosystème de référence, qui n’existe pas, puisqu’il fluctue en fonction de l’histoire de la société.

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Ce constat conduit Élise Trivelly à reconstituer les dynamiques des espaces étudiés au cours des deux derniers siècles, en rassemblant les données prélevées dans diverses archives à l’aide d’un sig (système d’information géographique). La démarche est donc désormais à la croisée entre l’histoire et la géographie. Ce second chapitre aurait mérité une meilleure relecture afin d’éviter quelques fautes formelles, mais aussi de chronologie. Heureusement, le lecteur les corrigera aisément. Par exemple, il s’étonnera de l’existence d’une ordonnance royale en 1863 (p. 106). Plus grave, la carte de Cassini englobant le Lubéron est datée de 1875 (p. 71), alors qu’elle aurait dû permettre de confirmer un état de déboisement déjà très avancé un siècle auparavant. Pour le xixe siècle, l’auteur aurait en revanche pu utiliser les minutes de la carte d’état-major. Heureusement, le constat serait resté le même : celui d’espaces ouverts à cause des activités humaines. À une échelle plus précise, la mise en évidence des dynamiques de boisement des pelouses sèches s’appuie d’ailleurs très rigoureusement sur les cadastres, dont les inexactitudes sont bien perçues par l’auteur (p. 65-66). Les limites de ces documents fiscaux conduisent à privilégier pour le xxe siècle des sources plus objectives et plus détaillées. Il s’agit de séries de photographies diachroniques de paysages, ainsi que de clichés aériens verticaux. Enfin, les délibérations communales, subjectives cette fois, livrent d’intéressantes descriptions paysagères pour les deux derniers siècles. Au xixe siècle, les crêtes du Grand Lubéron et le plateau de Caussols y apparaissent comme des espaces naturellement dénudés et indispensables à l’élevage, qui fournissent, en outre, des végétaux tels que le buis, utilisé comme amendement. Aussi, les projets de rtm (Restauration des terrains en montagne) sont-ils systématiquement refusés par les populations, qui prétendent que le climat est trop rude pour les arbres, en particulier à cause du vent. Cependant, suite au recul considérable de l’élevage ovin, la fermeture spontanée des pelouses sèches, souvent accentuée par les reboisements de l’onf, interdit d’envisager un quelconque déterminisme naturel. Les évolutions actuelles résultent au contraire du relâchement de la pression anthropique sur les terrains pastoraux. Le sig utilisé permet de les spatialiser, à l’aide de quelques cartes surtout pour le plateau de Caussols.

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Aujourd’hui, il existe toujours une perception sociale du territoire, organisée autour de plusieurs subjectivités. En effet, la venue sur les deux sites d’usagers de plus en plus divers, comme les randonneurs, les écologues, les gestionnaires, les bergers ou les chasseurs, induit des conflits sociaux par rapport aux ressources et aux transformations des paysages. D’où la nécessité pour Élise Trivelly de pratiquer l’enquête sociologique. Ici, la méthode d’analyse statistique de type afc (analyse factorielle des correspondances) est un gage de rigueur scientifique pour traiter les résultats des questionnaires soumis, sur les sites, aux usagers rencontrés. Cependant, bien que longuement explicitée, elle reste très complexe. Que signifient en particulier les figures 14 (p. 139) et 18 (p. 148) aux légendes si mystérieuses ? Le résultat de quelques entretiens avec des individus représentatifs est plus convaincant, révélant par exemple des tensions liées à la chasse sur le Lubéron. À Caussols, le fait que le site soit habité génère davantage de conflits d’usage : les habitants subissent les ramasseurs de champignons, dont la présence va jusqu’à restreindre la possibilité de chasser sur leurs propres terrains. Les troupeaux sont également mal vus, malgré leur importante diminution. Dans le Lubéron comme à Caussols, pour les derniers bergers, les pelouses sèches restent en effet un espace productif. Aussi, beaucoup, mais pas tous, n’apprécient pas les progrès des arbres. Les forestiers, de même, ont des visions diverses des pelouses sèches, les plus âgés préférant tout reboiser alors que les jeunes se considèrent aussi comme des gestionnaires des terrains dénudés. Les écologues de terrain, enfin, aimeraient laisser les milieux évoluer le plus naturellement possible, en y interdisant un maximum d’activités humaines.

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Après avoir rappelé l’apport des précédents chapitres, l’auteur en vient finalement à l’idée que le maintien des pelouses sèches ne peut se faire par la seule restauration du pâturage, car elle n’empêcherait pas la prolifération des végétaux non broutés qui étaient autrefois contenus par la cueillette. En outre, il n’est pas simple d’obtenir un consensus social pour gérer les pelouses. Sur le plateau de Caussols en particulier, les obstacles sont tels que la notion la plus acceptable pourrait être celle de la diversité des paysages, fondée sur la diversité des usages. Les espaces ouverts sont d’autant plus difficiles à défendre qu’ils ne sont pas ressentis comme entités écologiques, mais plutôt comme des espaces vides, en opposition avec les zones boisées. Ils sont également perçus comme sauvages, puisque le travail paysan qui les a engendrés n’existe plus dans les représentations mentales d’une population désormais majoritairement citadine. Leur préservation aura donc intérêt à passer par un travail pédagogique mettant en évidence les pelouses sèches en tant que paysage autant culturel que naturel.

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Sylvain Olivier

Claude et Georges Bertrand, Une Géographie traversière. L’environnement à travers territoires et temporalités, Paris, Éditions Arguments, 2002, 311 p., une carte hors-texte, 30 ?

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Georges Bertrand, biogéographe de l’université de Toulouse, et son épouse Claude qui est associée à quelques-unes des publications rassemblées dans cet ouvrage, présentent un recueil ordonné de leurs travaux échelonnés de 1960 à 2002. Quoiqu’ils affirment ne pas vouloir réinventer une logique de leur œuvre, ils en offrent une exposition qui, en dehors de la chronologie, permet de suivre l’évolution de leur pensée et de leurs hypothèses de recherche. Elles se développent en quatre étapes composées chacune d’une introduction qui en définit le sens et d’une demi-douzaine d’articles des auteurs.

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La première est celle du « géosystème », notion qui constitue la base de leur pensée et qui est envisagée comme la reconstitution d’une géographie naturaliste. Dans le courant de la mode structuraliste, cette notion, empruntée aux chercheurs soviétiques, met en interaction le potentiel écologique (relief, climat, hydrologie), l’exploitation biologique (végétation, sol, faune) et l’action humaine, dans un cadre géographique homogène à une certaine échelle. Les échelles d’analyse s’emboîtent, du « géotope » (la parcelle) au « géofaciès » (équivalent d’un quartier de parcelles), au géosystème et à la région naturelle. Un exemple, bien illustré, en est donné avec le Valle de Prioro, pris dans la thèse de Georges Bertrand (Essai sur la systématique du paysage : les montagnes cantabriques centrales, nord-ouest de l’Espagne, 1974). Chaque unité spatiale possède une dynamique propre et les différentes unités (géofaciès) sont liées par des rapports dans le temps et dans l’espace. Malgré les affirmations de principe, les études soviétiques sur le géosystème se limitaient à un système naturel homogène, ce qui était compréhensible compte tenu de l’existence d’espaces vierges en URSS et d’une prudence politique vis-à-vis des effets de la planification socialiste. Aussi, Georges Bertrand, instruit par ses recherches pyrénéennes, a-t-il senti très vite la nécessité d’accorder la vraie place à l’action humaine. La carte hors-texte au 1/200 000e d’une partie des Monts cantabriques, qui met en relation les états du géofaciès et la transhumance de la Mesta, est particulièrement intéressante dans cette perspective.

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Cette nécessité est au cœur de la seconde partie consacrée au « territoire », entendu comme un espace modelé par l’utilisation humaine. Elle s’ouvre par une critique du tableau géographique classique qui fausse les rapports de l’homme et du milieu en négligeant l’évolution de ces rapports au cours de l’histoire (« archéologie des paysages »), ce qui éviterait autant le déterminisme naturel que le possibilisme. L’espace rural est considéré alors comme un écosystème confronté à l’histoire des agrosystèmes, thèse illustrée par l’exemple des Montagnes de León et de Palencia. Après un tel appel au rapprochement de l’histoire et de la géographie, Georges Bertrand entame un plaidoyer pour une réinsertion de la géographie dans l’environnement, un environnement qui inclut l’espace concret, sa gestion sociale et la perspective du temps. Un programme d’une géographie de l’environnement est proposé ; il repose sur une géographie physique globale associée à une science sociale des « territoires » capable de réintroduire en termes de qualité de vie l’environnement dans l’aménagement.

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Le troisième volet porte sur le paysage, envisagé comme une irruption du sensible dans le champ de l’environnement. Georges Bertrand se coule ainsi dans une mode du paysagisme liée au triomphe de l’image et des représentations qui a fleuri depuis 25 ans. Mais là encore son expérience de terrain lui fait sentir la médiocrité de nombreux écrits inspirés par ce courant et il cherche un compromis entre la nature représentée et la réalité indépendante de l’observateur. Et pour une analyse scientifique du paysage, il propose une grille de lecture à 4 (ou 3) entrées : les lieux, les acteurs, les projets, le temps linéaire (l’histoire) et circulaire (les saisons), qui permettrait un modèle d’interprétation en deux sous-systèmes culturel et matériel. Car cette absence de construction scientifique cohérente serait la cause d’un divorce entre la géographie et le paysage. Ces propos désabusés sont heureusement tempérés par la réimpression de la monographie sur le Sidobre, excellente reconstitution de l’évolution économique et sociale de cette région depuis 1870 et de ses effets sur les paysages (p. 183-228). Il souligne également le rôle des paysages ordinaires dans l’aménagement du territoire dans la perspective de la qualité de la vie et l’associe aux notions pourtant bien imprécises de qualité des pays et de qualité des produits.

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La dernière partie, le système « gtp », Géosystème, Territoire, Paysage, est un essai de synthèse des trois précédents, annoncé comme « un retour du géographique ». L’auteur semble hanté par le temps, la durée, et la consistance différente qu’il prend pour les phénomènes naturels et les phénomènes sociaux. Le résultat de ces « temps enchevêtrés » est clairement exposé à travers l’exemple de la chaîne cantabrique dans la combinaison des rythmes des faits naturels (relief, végétation, sol) et la périodicité de l’exploitation socio-économique des différents espaces. De la manière plus théorique qu’il affectionne, il propose pour établir une concordance des temps de l’environnement un système qui d’abord donne au temps la dimension dominante du géosystème, dont les géofaciès évoluent à des vitesses différentes, puis insiste sur la diversité géographique qui entretient la dynamique des milieux (hétérostasie) pour aboutir au système gtp dans lequel interagissent le géosystème aux composants biophysiques plus ou moins anthropisés, le territoire dont les ressources sont économiquement exploitées et le paysage qui s’inscrit dans les « vécus » et les représentations. Le but ultime doit être la « construction de scénarios synchroniques et diachroniques » dans une « méthode à la fois chronologique et historique, rétrospective et prospective ».

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L’ouvrage comprend en outre une bibliographie complète des articles et ouvrages des auteurs, un glossaire des termes vernaculaires et un autre des termes scientifiques.

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L’œuvre ainsi présentée est attachante, car elle témoigne de l’itinéraire intellectuel d’un naturaliste de formation, certes spécialisé en biogéographie incluse dans une géographie physique globale, qui comprend très vite la nécessité de ne pas la séparer de l’activité humaine. À l’opposé des déchirements qu’a subi depuis 1960 la géographie écartelée entre les dérives morphologiques et sociologiques, au point de parfois lui faire perdre son originalité, il a apporté une contribution essentielle à sa renaissance en repensant son unité et sa place dans l’étude de l’environnement. Et à l’opposé également du divorce regrettable qu’a introduit l’enseignement supérieur entre la géographie et l’histoire, son souci d’étudier les phénomènes dans leurs durées l’a conduit à faire revivre sous des formes nouvelles, l’étroite association de la géographie même physique et de l’histoire longue. Cette œuvre occupe donc une place majeure dans les tumultes disciplinaires de la fin du xxe siècle.

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On permettra cependant à un vieux géographe ruraliste de s’étonner d’une notion de paysage liée uniquement à la perception, alors que la géographie (et l’histoire) rurale française ont depuis longtemps cherché à identifier les paysages ruraux par leur caractéristiques objectives et à les expliquer par une traduction dans l’espace des conditions sociales et des systèmes agricoles et économiques. Mais il est vrai que les auteurs affichent une ignorance totale de ces travaux, dont aucun ne figure dans les bibliographies ou les références de cet ouvrage. De la même manière, l’effort des ruralistes pour se maintenir à la charnière des conditions physiques par la notion de terroir – comprise au sens géographique d’un ensemble de données topographiques, pédologiques, hydrologiques et micro-climatiques (donc le géofaciès) – est passé sous silence. Pourtant, eux aussi ont conservé une unité à la géographie.

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Par ailleurs, on regrettera que l’exposé des idées de Claude et Georges Bertrand soit souvent pesant. Cela tient d’abord à la pensée personnelle de l’auteur qui, à partir d’études géographiques concrètes, se lance dans une rumination intellectuelle destinée à présenter la méthode ou les résultats sous forme d’une expression de plus en plus théorique et abstraite, multipliant les triples répétitions de mots ou de formules, les mots composés nouveaux et les termes ou néologismes d’étymologie grecque, dont on ne sait s’ils sont destinés à donner l’apparence d’une science dure ou s’ils reflètent une culture hellénique oubliée de nos contemporains. Tout s’exprime en systèmes qui relèvent parfois plus d’une mode de langage que d’une réalité structurelle. Et souvent on se prend à rêver à l’article d’André Cholley (Annales de géographie, 1946, p. 81-101), qui, dans une langue simple et élégante, présentait une « combinaison » de faits physiques et humains dans leur interaction et dans leur dynamisme sur la longue durée. Et en refermant ce livre, on regrette d’autant plus ce style que le dernier article reproduit, « L’œil du gypaète », offre une description claire et agréable des caractères originaux du massif pyrénéen dans l’esprit et la méthode des auteurs.

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Pierre Brunet

Plan de l'article

  1. Dominique Garcia, La Celtique méditerranéenne. Habitats et sociétés en Languedoc et en Provence du viiie au iie siècle avant J.-C., Paris, Errance, 2004, 206 p., 27 ?
  2. Caton, Économie rurale, Paris, Errance, 2004, 78 p., 12 ?
  3. « Objets en crise, objets recomposés », Études Rurales, nos 167-168, juillet-décembre 2003, Paris, ehess, 2004, 376 p.
  4. Jean-Paul Chabrol (dir.), La Lozère de la Préhistoire à nos jours, Saint-Jean-d’Angély, éd. Bordessoules, 2002, 430 p.
  5. Christophe Chandezon, L’Élevage en Grèce (fin ve-fin ier siècle). L’apport des sources épigraphiques, Bordeaux, Ausonius, « Scripta Antiqua, 5 », 2003, 463 p.
  6. Marie-Claire Amouretti et Georges Comet (dir.), Agriculture méditerranéenne. Variété des techniques anciennes, Aix-en-Provence, Presses de l’Université de Provence, « Cahier d’Histoire des techniques, 5 », 2003, 296 p., 26 ?
  7. Mathieu Arnoux, Gérard Béaur et Anne Varet-Vitu (dir.), Exploiter la Terre. Les Contrats agraires de l’Antiquité à nos jours. Actes du colloque international tenu à Caen du 10 au 13 septembre 1997, Caen, Association d’Histoire des Sociétés Rurales, « Bibliothèque d’Histoire rurale, 7 », 2003, 591 p., 45 ?
  8. Philippe Madeline et Jean-Marc Moriceau (dir.), Les Femmes dans les sociétés rurales, Caen, Presses universitaires de Caen, « Cahiers de la Maison de la recherche en sciences humaines, xxxix », Enquêtes Rurales, 10, 2004, 184 p., 20 ?
  9. Jean-Paul Hervieu, Gilles Désiré dit Gosset et Éric Barré (éd.), Les Paysages ruraux en Normandie. Actes du 37e congrès des Sociétés historiques et archéologiques de Normandie (Pont-Audemer, 17-20 octobre 2002), Caen, Annales de Normandie, « Annales de Normandie, Congrès des Sociétés historiques et archéologiques de Normandie, 8 », 2003, vol. 8, 455 p., 35 ?
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Pour citer cet article

« Ouvrages », Histoire & Sociétés Rurales, 2/2004 (Vol. 22), p. 135-243.

URL : http://www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2004-2-page-135.htm


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