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Histoire & Sociétés Rurales

2004/2 (Vol. 22)


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Julie Fontanel, Le Cartulaire du chapitre cathédral de Coutances. Étude et édition critique, Saint-Lô, Archives départementales de la Manche, « Sources inédites sur l’histoire du département de la Manche, 1 », 2003, 607 p., 20 ?

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L’édition d’un cartulaire normand est suffisamment exceptionnelle pour que l’on salue la publication de la thèse d’École des chartes que Julie Fontanel consacra en 2000 au cartulaire B du chapitre cathédral de Coutances. Le conseil général et les Archives départementales de la Manche sont à l’origine de cette initiative qui devrait constituer le premier numéro d’une nouvelle collection consacrée aux « Sources inédites sur l’histoire du département de la Manche ». Ce volume inaugural, bénéficiant de très utiles index nominum et rerum, devrait attirer l’attention des chercheurs sur la région. Sans doute peut-on signaler quelques coquilles, comme la fondation de l’abbaye de Troarn « en 1202 » au lieu de 1050-1059 (p. 586) ou dans les numéros de renvoi aux notes (p. 83). Mais elles n’affectent pas la qualité d’ensemble – d’ailleurs déjà reconnue – de cette publication. Elle s’inscrit dans un courant favorable, car d’autres cartulaires devraient être prochainement mis à la disposition des chercheurs : Saint-Pierre de Préaux par Dominique Rouet, Saint-Pierre de Castillon à Conches par Claire de Haas ou encore celui du Mont-Saint-Michel dont la publication est annoncée par Katherin Keats-Rohan.

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En ce qui concerne le département de la Manche (c’est-à-dire les diocèses d’Avranches et de Coutances), le travail d’inventaire de la série h (4 volumes parus avant 1942) et d’édition lancé au milieu du xixe siècle par François-Nicolas Dubosc s’est brusquement interrompu avec la Seconde Guerre mondiale. Le bilan bibliographique établi en 1962 par Yves Nédélec, Archiviste départemental, ne peut donc être enrichi d’aucune notice nouvelle, si l’on excepte la thèse d’École des chartes sur le cartulaire de l’abbaye de Savigny, soutenue en 1989 par Béatrice Poulle restée inédite. Pourtant, malgré les destructions, le gisement est encore important avec quelques cartulaires monastiques originaux (Saint-Sauveur-le-Vicomte, Sainte-Marie de Montebourg et Notre-Dame du Vœu) et de nombreuses copies, notamment dans les papiers de Charles Duhérissier de Gerville conservés dans le fonds Mancel du musée des Beaux-Arts de Caen.

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L’histoire du chartrier de la cathédrale de Coutances, minutieusement reconstituée par Julie Fontanel, est tout à fait exemplaire de l’histoire des archives de ce département dont le fonds brûla lors du bombardement de Saint-Lô en 1944. Cependant la présente édition a pu être reconstituée grâce à quatre copies réalisées au xixe siècle et conservées soit aux Archives diocésaines de Coutances épargnées par la guerre, soit à la bnf dans un manuscrit de Léopold Delisle, soit dans les copies de Charles de Gerville du fonds Mancel. Ce cartulaire, connu sous le nom de Livre Blanc depuis le xviie siècle, s’intègre dans un ensemble important d’archives diocésaines. Il se compose de deux pouillés des xiiie et xive siècles, respectivement publiés par Léopold Delisle et dans la collection d’Auguste Longnon. Les archives du chapitre étaient principalement formées de trois cartulaires (cotés A, B, C), rédigés au xive siècle puis complétés jusqu’au siècle suivant. Ils renfermaient plus de 1 600 actes antérieurs à 1490.

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Le cartulaire B est constitué de 360 actes, datés très majoritairement de 1200 à 1350 (graphique p. 48). Sur la trentaine d’actes antérieurs, seuls trois pourraient remonter partiellement au xie siècle. Mais il s’agit de documents complexes, largement réécrits (n° 339 et 340). Les éléments nouveaux apportés par l’édition de Julie Fontanel, qui fournit des dossiers complets sur la collégiale Notre-Dame de Cherbourg par exemple (n° 272, 289, 290, 299, 325 et 339), devraient permettre de discuter les hypothèses de datation proposées par Marie Fauroux dans le Recueil des actes des ducs de Normandie avant 1066 (n° 214 et 224). Quant à la date de rédaction du cartulaire, elle est difficile à déterminer à partir des indications contradictoires des copistes du xixe siècle qui suggèrent soit 1350-1360 (p. 36), soit 1370-1380 (p. 46).

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Le classement général adopté par le cartulariste est grossièrement géographique. Il révèle une « surprenante » inégalité dans la répartition du patrimoine capitulaire au profit du nord de la péninsule (p. 45-46 et cartes p. 88-91). Cette distribution des biens diffère en outre des informations fournies par le texte du xie siècle ainsi que par des sources comptables du xvie siècle, qui privilégient plutôt le secteur central de Coutances et Saint-Lô (p. 85-86). Le cartulaire B fournirait donc une image tronquée de ce patrimoine. Ainsi comme le souligne Julie Fontanel (p. 75), l’édition des régestes, uniques vestiges des cartulaires A et C, pourrait permettre d’éclaircir les choix et les intentions du cartulariste. Elle permettrait peut-être de replacer le corpus dans l’ensemble des archives diocésaines.

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Les quelques pistes de recherches explorées par l’auteur dans son introduction sont intéressantes. Le rappel historique, notamment pour les xe-xie siècles, s’appuie sur un document unique, le De statu hujus ecclesie ab anno 836 ad 1093, plus connu sous le nom de Gesta Gaufridi, un texte du début du xiie siècle, rédigé par un chanoine de la cathédrale à la gloire de l’évêque Geoffroi (1048/49-1093). Les principaux éléments retenus invitent à une critique du texte, qui emprunte largement à l’historiographie normande antérieure et témoigne sûrement davantage des conceptions du clerc du xiie siècle que de la situation réelle du Cotentin à l’époque qu’il prétend décrire. La persistance du patronat paroissial laïc (p. 83), caractéristique de la Normandie et plus particulièrement du diocèse de Coutances, trouve à nouveau ici de multiples exemples. Quelques pages plus haut, à propos des auteurs des actes (p. 50), Julie Fontanel avait fort justement remarqué que « la société du Cotentin n’était pas structurée, contrairement à d’autres diocèses normands, par de grandes familles seigneuriales à la tête de vastes domaines ». Il y a peut-être là les prémices d’une réflexion sur les caractères singuliers du Cotentin dans la principauté normande. De même l’amorce d’une étude du personnel capitulaire, affichant ouvertement ses pratiques népotiques de recrutement, trouve une illustration frappante dans le personnage du chanoine Jean, auteur des Gesta Gaufridi, et qui était le fils de Pierre, camérier de cet évêque. Ces constatations pourraient conduire à reposer la question des origines de l’évêques Geoffroi lui-même.

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Sans prétendre épuiser toutes les ressources de cette édition, quelques exemples suffiront à les illustrer. L’histoire urbaine y trouvera la mention d’une clôture du quartier canonial érigée en 1294 (n° 317). Enfin, les documents édités offrent des aperçus très intéressants sur le rôle du chapitre dans l’économie rurale (achats de dîmes et surtout de rentes, acquisitions de novales p. 77-82) et la gestion manoriale (n° 36, description du manoir d’Hermanville appartenant à un prêtre, 1269) aux xiiie-xive siècles, permettant des rapprochements avec le modèle anglais. Cette édition est appelée à devenir une référence pour les études normandes.

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Laurence Jean-Marie et Éric Van Torhoudt

Martin de Framond et Yves Soulingeas (dir.), Moi, Hugues Aulanier. Journal de l’abbé Aulanier curé du Brignon (1638-1691), t. 5 (1662-1667), publié par Sylvère Heuzé, Bains (43370), Éditions de la Borne, « Documents et études historiques, 7 », 2000, 437 p.

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Voilà plus de quinze ans qu’est né le beau projet de publier le journal d’Hugues Aulanier, curé d’une modeste paroisse du Velay, Le Brignon. Jean-Marc Moriceau a déjà eu l’occasion de dire combien ce travail constitue une source précieuse pour le chercheur (Histoire et Sociétés Rurales, 5, 1er semestre 1996, p. 283-285). En effet, les écrits de ce pasteur des âmes sont d’une grande richesse. Aussi, la tâche du recenseur n’en est que plus difficile. Jusqu’à présent, nous disposions des trois volumes couvrant les décennies 1640 et 1650. Le dernier paru concerne les années 1662-1667, autrement dit celles du début du règne personnel de Louis XIV. L’heure est alors à la remise en ordre des affaires du royaume. Mais, en définitive, ce thème transparaît assez peu sous la plume de l’auteur. Si ce n’est lorsqu’il évoque la tenue au Puy d’une session des Grands Jours au cours de l’automne 1666.

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Encore une fois, la matière de ce journal est d’une extrême diversité. Nous avons donc fait le choix de porter notre attention sur deux thèmes : d’une part, celui des espaces de sociabilité considérés au sens large ; d’autre part, celui de la réforme du clergé engagée depuis le concile de Trente.

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Certes, Hugues Aulanier est un curé voyageur qui n’hésite pas à se rendre fréquemment à Toulouse afin de plaider sa cause ou celle de ses alliés. Dans le même temps, il nous invite également à suivre un parcours original au cœur des différents réseaux de sa paroisse. Cette dernière, Saint-Martin du Brignon, à l’habitat très dispersé en une quinzaine de hameaux, rassemble une population de « douze cent personnes effectives » (7 juin 1665). Cette organisation spatiale particulière engendre un espace social bien spécifique. Le lecteur entrevoit de nombreux groupes sociaux ou groupes d’intérêts aux contours très changeants. Tous jouent les uns contre les autres ou les uns avec les autres. À chaque fois, il importe de faire triompher des intérêts politiques ou financiers. L’implication de personnages importants dans la vie du Brignon, tel que le vicomte de Polignac ou l’évêque du Puy, montre le dynamisme social et politique de cette communauté villageoise pourtant éloignée de toute ville. Par ailleurs, la multiplicité des strates socioprofessionnelles, ainsi que l’existence d’associations diverses (fraternité de prêtres, confréries, etc.) invitent à conduire un vrai travail d’anthropologie historique. C’est toute la question du pouvoir au village qui est posée. En somme, il s’agirait de répondre aux préoccupations mises en lumière notamment par Giovanni Lévi. Le fait est que l’abbé Aulanier est très engagé dans les relations sociales de sa paroisse. Il entretient même parfois la division. C’est sans doute la raison pour laquelle certaines de ses ouailles ne le reconnaissent pas toujours comme leur curé (12 septembre 1665). Néanmoins, il semble qu’Hugues Aulanier ait décidé de changer de comportement. Ainsi, il prend fait et cause pour les brassiers, dont le travail n’est pas toujours rémunéré. Cette injustice est dénoncée « comme étant un crime qui crie vengeance devant Dieu » (15 mars 1665). L’abbé Aulanier se fait également plus charitable. Avant les années 1660, les actes de charité sont rares. Seules sont mentionnées les aumônes données aux pauvres lors des obsèques. Par la suite, le curé vellave se montre plus généreux, plus attentif à la misère de ses paroissiens. Il fait grâce des frais d’obsèques aux familles les plus nécessiteuses (18 septembre 1665). Lors de son passage à Marseille, alors qu’il se rend en pèlerinage à la Sainte-Baume, il fait don à un galérien de différents effets (26 mars 1667). Ce condamné avait pourtant assassiné un de ses amis. Par ce geste, l’abbé Aulanier manifeste aussi son pardon.

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Comment expliquer ces changements ? Car il semble bien que le regard porté par Aulanier sur sa charge ait été modifié. Cette attitude nouvelle est-elle à mettre en relation avec son âge ? Hugues Aulanier a alors près de 65 ans. Peut-être entend-il racheter sa conduite passée ? Néanmoins, cette nouvelle orientation n’a-t-elle pas également un lien étroit avec les efforts déployés, dans le cadre de la Réforme catholique, afin de forger un clergé plus digne de son état ?

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En effet, peu à peu, on découvre un prêtre de plus en plus convaincu de la spécificité de sa vocation, ainsi que des devoirs liés à sa fonction. Le curé Aulanier est un participant assidu des assemblées synodales au cours desquelles il entend des discours sur « la dignité sacerdotale et de l’état que nous en devons faire » (24 avril 1664). Par ailleurs, progressivement, il engage la lutte contre « l’ignorance du peuple ». Les années 1660 voient se multiplier les leçons sur la doctrine chrétienne, selon une moyenne mensuelle de cinq séances, alors que pour la décennie précédente ce même chiffre s’établit à trois leçons. Cet effort catéchistique porte sur différentes matières : « sur le baptême » (10 juin 1663), « sur le sacrement d’extrême-onction » (15 juin 1664) ou encore à propos « du saint sacrement de confirmation et de la sainte messe » (27 juin 1666). L’abbé Aulanier manifeste une sollicitude réelle à l’égard des plus jeunes. Il lui importe de « bien enseigner [sa] petite jeunesse ». En outre, lorsqu’il se trouve dans l’impossibilité d’assurer le catéchisme, il confie cette mission à une jeune fille de seize ans, Claudia Vazeilles. Cette dernière, par ailleurs membre de la confrérie du Rosaire, est « curieuse à bien apprendre la doctrine et l’enseigner aux autres » (10 avril 1663).

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Pour autant, ces considérations font-elles d’Hugues Aulanier un bon curé selon l’idéal tridentin ? Le portrait que l’on peut dresser est sans doute en demi-teinte. Le prêtre est devenu plus exigeant envers lui-même et envers ses fidèles, mais l’homme est tout aussi âpre à défendre ses intérêts temporels. Cet argent qui se gagne « à la sueur de [son] visage » (27 septembre 1665).

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En refermant ces mémoires, le lecteur trouvera donc bien des éléments qui lui offriront de nombreuses clés de lecture de la société d’Ancien Régime. On mesure ainsi pleinement l’utilité de telles entreprises éditoriales. Les perspectives de recherches ouvertes par l’exploitation des journaux personnels et autres livres de raison ne sont plus à prouver. Le travail de Frédéric Meyer concernant Jean-Gaspard de Grasse, chanoine de Cavaillon, l’a démontré encore tout récemment.

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Stéphane Gomis

Martin Körner, Norbert Furrer et Niklaus Bartlome (avec la collaboration de Thomas Meier et de Erika Flückiger ), Systèmes monétaires et cours des espèces en Suisse, 1600-1799, Lausanne, Éditions du Zèbre, « Études de numismatique et d’histoire monétaire, 3 », 2001, 511 p.

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À l’époque moderne, il n’y a pas de monnaie unique dans l’ancienne Confédération. Entre 1500 et 1798, plus de 30 « seigneurs » (cantons, évêques, villes, seigneuries) font frapper, plus ou moins longuement et régulièrement, leurs propres monnaies. Outre ces monnaies métalliques, un même canton peut avoir plusieurs monnaies de compte ou « systèmes monétaires ». L’État de Berne, par exemple, a quatre systèmes monétaires différents. En Pays allemand, on utilise d’une part la livre (Pfund) à 20 sous (Schilling), d’autre part la couronne (Krone) à 20 batz ; dans la partie romande du canton, on compte suivant l’usage savoyard en florins valant 12 sols à 12 deniers. Un quatrième système apparaît en Argovie bernoise. L’utilisation d’autant de systèmes monétaires différents résulte d’un système politique non centralisé, qui diffère fortement de celui de la France, où un seul pouvoir – le roi – impose progressivement une seule monnaie (de compte puis métallique) dans la plupart des régions du royaume (livre tournois, valant 20 sols à 12 deniers), avec des exceptions comme l’Alsace ou la Lorraine.

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Les tableaux du chapitre « Systèmes monétaires, cours des monnaies et dates des taxations officielles » (p. 23-463) permettent d’abord de savoir quelle est (ou quelles sont) la (ou les) monnaie(s) de compte adoptée(s) par chaque canton et quelles sont les relations entre ces systèmes monétaires. Puis, ce chapitre donne les cours (en monnaie de compte) des monnaies d’or et d’argent, suisses et étrangères, en circulation dans la Confédération. Les pièces françaises émanent du royaume (franc, louis blanc, écu d’or au soleil…) ou de provinces qui lui seront ultérieurement intégrées (teston de Besançon, de Lorraine, ou taler de Savoie…). Un chapitre plus bref, « Cours des espèces les plus fréquentes » (p. 465-479), facilite la comparaison entre les villes. Des tableaux récapitulatifs étudient, canton par canton, la valeur comparée du taler allemand, du louis blanc et de l’écu neuf de France, enfin du doublon d’Espagne. En 1696 par exemple (p. 471), le louis blanc vaut 28 batz dans la ville de Saint-Gall, 34 batz dans les Grisons, 126 sols à Genève et 325 soldi terzoli à Lugano. Le chapitre « Parités monétaires » (p. 481-483) donne les rapports de change entre les batz de Berne et de Zurich et les monnaies correspondantes dans chaque canton : batz, sous et soldi. Les comparaisons portent sur les cantons suisses et deux pays voisins : la France et le Saint-Empire. On observe par exemple la dévalorisation de la monnaie française par rapport à la monnaie de Berne (et aux monnaies suisses en général) : le batz de Berne vaut moins de 2 sols tournois en 1600 et 3 en 1798. Ce chapitre intéresse plus particulièrement les historiens ruralistes dans la mesure où il traite de monnaies utilisées pour de petit achats, effectués par exemple au marché hebdomadaire. Enfin, le chapitre « Valeurs proportionnelles des espèces d’or et d’argent » (p. 485-487) permet de calculer le cours approximatif d’une espèce donnée à partir de celui d’une autre. Par exemple, on peut évaluer dans un canton le cours du louis blanc une année où il manque à partir de celui de l’écu neuf la même année.

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En annexe figure un précieux glossaire des espèces monétaires, en trois langues (un glossaire des noms de lieux suisses, réalisé suivant la même logique, a été publié en 1991 : Norbert Furrer, Glossarium Helvetiæ Historicum [Dictionnaire historique de la Suisse], vol. 1, Toponymes, Berne 1991). Le texte de l’ouvrage est aussi trilingue : l’introduction et le mode d’emploi sont en français, en allemand et en italien ; les pages dédiées aux monnaies usitées dans les divers cantons sont dans la langue des cantons, par exemple en français pour Genève et en allemand pour Zurich.

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Ce bel outil de travail va faciliter les comparaisons de prix à l’échelle de l’Europe occidentale. Les auteurs privilégient la notion de « systèmes monétaires » (appelés souvent et simplement « monnaies ») définis comme un ensemble d’unités monétaires liées entre elles par des rapports d’échange fixes. Il s’agit de ce qu’on appelle couramment la « monnaie de compte », comparable de nos jours à l’euro, qui équivaut à cent cents, ou au franc suisse (cent centimes). Les pièces de monnaie métalliques « réalisent » ces systèmes, mais seulement en partie. En effet, toutes les unités, multiples et fractions d’un système monétaires ne sont pas « réalisées », c’est-à-dire matérialisées sous forme de pièces frappées.

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Signalons quelques défauts : sur la carte de la Confédération (p. 490), il manque l’échelle ; les noms des États frontaliers ne sont pas portés, pas plus que ceux des villes principales ; trois trames de gris sont utilisées, pour désigner des phénomènes différents, politiques (alliés et sujets) et physiques (lacs). Deux de ces trames se distinguent difficilement l’une de l’autre. On peut par ailleurs regretter que, dans un ouvrage aussi soigné, les renvois aux pages soient parfois erronés.

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Ces quelques défauts ne peuvent en aucune manière masquer l’immense intérêt de cet ouvrage, fruit d’un travail de plusieurs années réalisé par trois auteurs ayant tous déjà étudié, parfois longuement, l’histoire monétaire de la Suisse (en particulier Martin Körner, Solidarités financières suisses au xvie siècle, Lausanne 1980 et, du même auteur, Luzerner Staatsfinanzen 1415-1798. Strukturen, Wachstum, Konjonkturen, Lucerne/Stuttgart 1981 ; Norbert Furrer, Das Münzgeld der alten Schweiz. Grundriss, Zurich, 1995 et, du même auteur, « La monnaie lausannoise à l’époque moderne », Revue historique vaudoise, 1992, p. 103-128 ; Niklaus Bartlome et Stephan Hagnauer, « Abschöpfung und Umverteilung. Zu den Finanzhaushalten bernischer Ämter im 16. und 17. Jahrhundert », Stadt und Land in der Schweizer Geschichte : Abhängigkeiten - Spannungen - Komplementaritäten, « Itinera », 19, Bâle, 1998, p. 157-179). Ce livre est un outil indispensable pour les historiens qui travaillent de manière transfrontalière, les frontières pouvant être nationales (entre la France et la Confédération par exemple) ou au sein d’un même pays (entre cantons suisses). L’histoire rurale est concernée par cet ouvrage : les paysans, dont on sait maintenant qu’ils participent intensément à une activité d’échanges transfrontalière à l’époque moderne, ont souvent eu besoin de monnaie. Leur univers culturel inclut le fait de savoir manipuler des pièces d’origine diverse. Cette appréhension du complexe est d’autant plus forte chez ceux qui vivent à proximité des frontières, où plusieurs systèmes monétaires peuvent entrer en concurrence. Cela peut paraître incroyable étant donné la grande complexité des systèmes monétaires à l’époque moderne, mais n’oublions pas que, de nos jours encore, ceux qui habitent près des frontières ont l’habitude de raisonner sur plusieurs valeurs différentes : dans les grandes surfaces de Pontarlier (Doubs) par exemple, les Suisses paient en francs suisses des marchandises qu’ils évaluent mentalement en francs français et la monnaie leur est rendue en euros.

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Anne Radeff

Daniel Perrin, Les Politiques de développement rural. Rapport de l’instance d’évaluation présidée par Daniel Perrin, Conseil national de l’évaluation, Commissariat général du Plan, Paris, La Documentation Française, 2003, 479 p. 20 ?

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Dans un contexte d’intenses transformations des espaces ruraux dont l’exode fait figure, selon le commissaire au Plan Alain Etchegoyen, de « phénomène majeur du xxe siècle », le rapport d’évaluation sur les politiques de développement rural des années 1990 examine les politiques et les actions qui accompagnent ceux qui vivent et pratiquent les espaces ruraux. Sa publication mérite toute notre attention, car au-delà de quelques actions bien identifiées qui ont réellement changé le quotidien de nos aïeux – l’électrification des campagnes ou la mécanisation de l’agriculture –, il est aujourd’hui bien difficile de cerner les dispositifs dont bénéficient les ruraux et leur espace de vie, de saisir leur pertinence, de comprendre leur logique d’application, de suivre leurs évolutions et de mesurer leurs effets.

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Après un rappel de la diversité de l’évolution des espaces ruraux depuis 1945, les auteurs proposent une chronologie des politiques de développement rural en trois étapes : « une politique d’équipement subordonnée à la modernisation agricole » jusqu’en 1967 ; « une politique centrée sur le rural et impulsée par l’État » de 1967 à 1982, puis « la poursuite d’initiatives rurales dans le cadre de politiques régionales plus décentralisées ». Au total, les actions déployées dans la décennie 1989-1998 – pas moins de 12 lois et 59 dispositifs créés ou relayés par l’État – font l’objet du présent rapport.

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Dans cette profusion de dispositifs législatifs révélateurs des difficultés et des transformations du monde rural, les auteurs offrent deux types d’analyses. La première, par domaine d’intervention, recense les soutiens aux activités économiques, les actions environnementales, l’amélioration du cadre de vie et l’organisation des territoires. La seconde apporte un éclairage plus utile encore à la compréhension des politiques de développement rural en les divisant en logiques d’intervention : une « logique compensatrice » des handicaps ruraux par rapports aux pôles urbains ; une « logique allocative » pour valoriser les ressources locales ; une « logique organisationnelle » pour apporter de l’efficacité à l’action publique.

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L’évaluation proprement dite repose sur trois considérations : la pertinence des formes d’intervention ; l’adaptation des politiques publiques à la structuration des territoires et la cohérence des politiques d’origine variée (État, Union Européenne, collectivités territoriales). Elle souligne le nombre élevé de dispositifs concernant le champ de l’environnement, elle dénonce la faiblesse des moyens censés réduire les déséquilibres entre les espaces et déplore une approche trop sectorielle qui illustre les difficultés de l’État à mettre en route des démarches transversales capables de surmonter les difficultés.

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La mesure de l’efficacité des politiques de développement rural s’appuie sur six études de terrains choisis pour leur représentativité. Dans les espaces périurbains, où les politiques de développement rural sont faiblement mobilisées, les initiatives recensées dans les coteaux du Lyonnais incarnant le « périurbain résidentiel » et dans trois cantons d’Eure-et-Loir pour le « périurbain proche des grandes exploitations céréalières », soulignent l’importance des structures intercommunales. Celles-ci, dans une logique défensive vis-à-vis des pôles urbains aux effets attractifs désorganisateurs, sont à l’initiative de véritables stratégies de développement fondées sur le renforcement des structures de production agricole, sur l’utilisation des outils de gestion foncière, sur la dynamique d’accueil des entreprises et la mise en place des mesures de protection environnementale. Mais à l’inverse, les soutiens au commerce, au tourisme et les mesures agri-environnementales trouvent peu d’écho dans des espaces où, pourtant, la réduction des pollutions et la préservation des paysages sont des aspirations fortes de la part des populations citadines.

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Dans les cantons du « Pays du Mené » (Côtes-d’Armor) représentatifs des espaces ruraux « intermédiaires à agriculture significative », les efforts portent sur des productions agricoles rémunératrices et sur l’industrie agroalimentaire, mais en l’absence d’action significative en faveur du logement et des services aux personnes, la stagnation démographique se poursuit. Pour la catégorie du « rural ouvrier », représentée par le Saulnois (nord-est de Nancy) confronté aux difficultés industrielles, on a tenté de diversifier l’économie et d’encourager la fonction résidentielle dans les zones bien reliées aux pôles urbains dynamiques. La partie méridionale de l’Ardèche, caractéristique des espaces ruraux « à population renouvelée et ancrée, à forte composante touristique », s’illustre par l’importance d’une rente touristique. Une manne qui, le plus souvent, cache d’importants blocages : frein à l’organisation de l’offre et à la professionnalisation du tourisme, frein à la dynamique intercommunale capable d’amorcer la diversification des activités et à leur meilleure répartition spatiale. En dernier lieu, les politiques menées dans la Brenne font figure d’exemple pour l’espace « rural agricole vieilli et peu dense ». Là où l’agriculture et le tourisme captent l’essentiel des crédits publics, la présence d’une structure organisatrice telle que le Parc naturel régional est essentielle. C’est une source de satisfaction pour les populations et un relais efficace des aides économiques mais la dispersion des projets utiles à la mobilisation de la population sur « des réalisations consensuelles et concrètes doit toutefois laisser place à des projets plus ambitieux ».

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Sans chercher à généraliser des situations localisées, les auteurs assurent que les études de terrain donnent la mesure des effets territoriaux des politiques de développement rural. Elles distinguent, selon les types d’espaces ruraux, des différences marquées dans l’utilisation des outils de développement. Dans des stratégies où la dimension environnementale s’affiche avec force, certaines collectivités territoriales accordent une priorité à l’équipement public (réseaux, logement, services privés et publics à la population) quand d’autres soutiennent plutôt les actions de développement économique (industries, agroalimentaire, tourisme) sans oublier la voie médiane d’un équilibre entre les priorités.

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Au total, dans une période où l’État s’est montré particulièrement actif dans la création de dispositifs de développement rural, l’instance interministérielle d’évaluation s’interroge sur une véritable stratégie nationale de développement rural alors que les instances européennes, à la suite de la Conférence de Cork en 1996, impulsaient la voie d’un développement rural durable, imposaient une nouvelle méthode d’action avec la programmation régionale et le soutien au développement local. Loin des controverses suscitées par l’idée « d’oser le désert » (Jacques Lévy, 1994), les auteurs rappellent que l’approche nationale des politiques de développement rural doit s’appuyer sur le principe d’équité territoriale qui vise à garantir aux populations, quel que soit leur territoire d’origine, une égalité des chances dans l’accès à la formation, à la santé, à l’emploi… Sont ainsi prônées des stratégies de développement adaptées à la diversité des territoires, une meilleure valorisation de la fonction résidentielle du rural, la complémentarité ville-campagne et la prise en considération des problèmes périurbains. On retiendra aussi la mise en garde contre la trop grande spécialisation des espaces ruraux qui expose les économies locales mono-actives aux aléas économiques. En même temps, l’évaluation questionne les méthodes d’action : pourquoi limiter le soutien aux seules zones déprimées quand des aides aux pôles voisins pourraient créer un effet d’entraînement ?

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Pour rompre avec une politique de développement rural trop agricole et sur « des territoires ruraux trop étroits », des pistes sont proposées autour d’une conception plus résidentielle du rural et de l’idée d’une complémentarité entre villes et campagnes. Parmi les vingt-six propositions, retenons celle d’une plus grande « adaptation de l’intervention publique à l’évolution des besoins socio-économiques » notamment par une politique du logement qui renouvellerait l’emploi et les services, par un meilleur accès aux soins et par une maîtrise de l’extension périurbaine. Cette adaptation suppose la révision du principe de zonage socio-économique jugé peu pertinent dans la mesure où les systèmes d’information permettent de « discerner, par des critères individuels, les communes, les entreprises ou les ménages » susceptibles d’être visés par des dispositifs sélectifs d’aide.

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Pour les auteurs, l’échelon le plus pertinent pour l’élaboration des projets de territoire est le pays dans lequel émergent des « projets portés par des acteurs locaux ». Mais, précisent-ils, seuls les pays aux périmètres viables qui facilitent les complémentarités villes-campagnes sont susceptibles de jouer ce rôle contrairement aux regroupements défensifs par rapport à la ville. Enfin, si les rôles respectifs des collectivités territoriales, des régions et de l’État dans ses fonctions régaliennes restent adaptés à la mise en œuvre des politiques de développement rural, le renforcement de la concertation interministérielle doit faciliter la définition d’axes stratégiques.

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Ce rapport, qui s’achève par une centaine de pages d’annexes consacrées à la méthodologie utilisée, aux typologies du rural, à la description et la classification des politiques rurales, s’adresse avant tout à des spécialistes des espaces ruraux d’aujourd’hui. Mais il permet aussi à tous de saisir, à travers le prisme des politiques de développement, les évolutions différenciées des espaces ruraux sur cinq décennies d’intenses transformations.

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Philippe Madeline

Plan de l'article

  1. Julie Fontanel, Le Cartulaire du chapitre cathédral de Coutances. Étude et édition critique, Saint-Lô, Archives départementales de la Manche, « Sources inédites sur l’histoire du département de la Manche, 1 », 2003, 607 p., 20 ?
  2. Martin de Framond et Yves Soulingeas (dir.), Moi, Hugues Aulanier. Journal de l’abbé Aulanier curé du Brignon (1638-1691), t. 5 (1662-1667), publié par Sylvère Heuzé, Bains (43370), Éditions de la Borne, « Documents et études historiques, 7 », 2000, 437 p.
  3. Martin Körner, Norbert Furrer et Niklaus Bartlome (avec la collaboration de Thomas Meier et de Erika Flückiger ), Systèmes monétaires et cours des espèces en Suisse, 1600-1799, Lausanne, Éditions du Zèbre, « Études de numismatique et d’histoire monétaire, 3 », 2001, 511 p.
  4. Daniel Perrin, Les Politiques de développement rural. Rapport de l’instance d’évaluation présidée par Daniel Perrin, Conseil national de l’évaluation, Commissariat général du Plan, Paris, La Documentation Française, 2003, 479 p. 20 ?

Pour citer cet article

« Instruments de travail », Histoire & Sociétés Rurales, 2/2004 (Vol. 22), p. 243-251.

URL : http://www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2004-2-page-243.htm


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