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Histoire & Sociétés Rurales

2004/2 (Vol. 22)


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Bocages et Sociétés, colloque organisé à Rennes les 29, 30 septembre et 1er octobre 2004, à l’Université Rennes 2 par Annie Antoine, professeur d’histoire moderne (crhisco, fre 2736 cnrs ), et par Dominique Marguerie, chargé de recherche au cnrs (c2a, umr 6566 cnrs/Université Rennes 1 et Rennes 2)

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La problématique de cette rencontre était fondée sur l’idée que, pour appréhender les questions contemporaines de gestion environnementale du bocage, la connaissance et la compréhension de ses différents états, en rapport avec les activités et les comportements des sociétés, ne pouvaient être envisagées qu’en tenant compte des interactions entre les différentes composantes de cette entité sur le temps long comme sur le temps court. L’objectif était donc de croiser les différentes connaissances acquises sur le bocage et de confronter les différents regards.

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Autant dire que la problématique adoptée avait un caractère interdisciplinaire ouvert autant aux chercheurs qu’aux praticiens du Bocage (ou des Bocages). Ainsi se sont regroupés, pendant ces trois jours, quelque 120 personnes d’horizons les plus divers : issues de la recherche, comme des archéologues de la Protohistoire au Moyen Âge, des historiens, des juristes, des paléo-environnementalistes, des géographes, des psychosociologues, des anthropo-ethnologues, des biologistes, des agronomes mais aussi des praticiens venant des écomusées, des parcs nationaux ou encore des administrations comme les conseils généraux, les Chambres d’agriculture, les syndicats de Bassin, les Observatoires régionaux de l’environnement. Bref un panel issu de nombreux secteurs disciplinaires et d’activité, mais aussi des régions françaises les plus diverses et de quelques pays européens. Le colloque était organisé sur 3 jours, 5 demi-journées en salle avec communications orales et posters et une demi-journée d’excursion dans le nord de l’Ille-et-Vilaine.

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La rencontre a débuté par une introduction de Jacques Baudry, directeur de recherche à l’inra-sad Armorique, intitulée « Les haies et bocages dans les paysages du monde », qui a proposé un vaste inventaire de la diversité des formes de linéaire boisé et de leurs différents usages dans divers pays du monde.

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Ensuite quatre thèmes ont été successivement abordés (communications et posters) correspondant aux questionnements issus de la problématique : 1° les origines et le suivi des interactions société/paysage ; 2° les structures et les fonctions évolutives ; 3° les sociétés bocagères ; 4° l’évolution des idées sur le bocage.

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Le premier thème « la recherche des origines et le suivi des interactions société/paysage » a couvert une vaste période, de la Protohistoire au xixe siècle. Les interventions des archéologues, paléo-environnementalistes et historiens ont, au travers de quelques cas, cerné les origines multiples et les évolutions dans plusieurs régions françaises. Plusieurs angles d’approche ont été utilisés : 1° l’identification des parcellaires anciens (approche par la photographie aérienne et les fouilles), leur configuration spatiale, les discontinuités ou continuités spatio-temporelles d’une période à l’autre, l’emprise au sol de ces paléo-parcellaires, l’organisation micro-régionale ; 2° la nature des limites de parcelle : fossés, fossés et talus, fossés et haies, la différence entre limites de parcelle d’exploitation et les enclos autour des habitations, les évolutions dans le temps de la nature ces mêmes limites ; 3° les fonctions de ces limites (outre celle de la définition d’un espace) en relation avec la nature du terrain (fossés de drainage), avec celle de l’occupation des sols et leurs évolutions dans le temps en fonction des activités agricoles et des mutations techniques ; 4° l’identification par la palynologie des végétaux pouvant marqué au cours de l’histoire le développement d’espèces spécifiques des peuplements bocagers.

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Si l’identification des paléo-parcellaires signale l’ancienneté de l’occupation de l’espace, ils ne marquent pas l’apparition du bocage. Il apparaît progressivement, à des périodes différentes selon les régions, et constitue un phénomène tardif, toujours précédé d’un paysage végétal ouvert (construction progressive répondant à des besoins de la société selon les techniques ou le mode cultural) et qui se ferme progressivement. Comme l’a démontré René Bourrigaud, l’organisation bocagère peut naître ex nihilo comme sur les Landes de Nozay (nord de Nantes) au milieu du xixe siècle selon une logique productiviste et sous la poussée du progrès technique.

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Le deuxième thème « structures et fonctions évolutives » a porté sur les caractéristiques actuelles du bocage avec le constat d’un recul spectaculaire en relation avec les mutations de l’agriculture. Au-delà du mythe bocager, de l’aspect esthétique ou identitaire, l’approche des intervenants a mis en évidence différentes conséquences de ces régressions sur le fonctionnement du milieu et a notamment posé le problème de l’impact environnemental sous l’angle des risques encourus et celui de la gestion qui en découle et des bilans des politiques de réembocagement.

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De nombreux travaux ont, au cours de ces dernières années, montré la tendance à l’appauvrissement de la biodiversité avec la mise en place d’assemblages d’espèces répondant aux nouvelles conditions de vie. Ainsi, en Bretagne, sur le site atelier de Pleine-Fougères, les réponses de quelques communautés de petits mammifères et d’insectes, en fonction de la qualité des habitats, sont mises en évidence, et les fonctions du bocage dans la restauration de la biodiversité sont identifiées. Une autre conséquence de cette évolution est le risque érosif par l’accroissement des surfaces de ruissellement, non seulement à cause de l’augmentation de la superficie des parcelles, de la diminution du linéaire bocager, mais surtout en raison des « déconnexions » dans ce linéaire permettant le passage des eaux. En outre, la connexion du parcellaire avec le réseau de voirie fortement réaménagé joue un rôle essentiel dans l’évacuation des eaux vers le réseau hydrographique et donc sur la qualité des eaux. De ce fait, les politiques d’arasement et de réembocagement conduites dans les différents départements nécessitent un bilan des actions menées depuis une trentaine d’années. L’exemple retenu montre le caractère mitigé des résultats avec des reconstructions de linéaires végétalisés le long des bâtiments et des routes et le maintien d’« open field « sur les plateaux. Est également soulevé le problème des espèces choisies, parfois « exotiques ». Le financement de ces opérations et les modalités d’attribution des subventions ont soulevé dans l’auditoire de nombreuses questions auxquelles les représentants des administrations présents ont largement répondu.

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L’exemple du bocage de la vallée de Bourg d’Oisans est également riche d’enseignements. Il a régressé sous l’impact à la fois de l’intensification agricole et de la progression urbaine mais aussi de la déprise agricole (enfrichements et mauvais entretien du réseau de drainage provoquant l’engorgement des sols). Des études scientifiques, le classement en zone Natura 2000 et la mise en place d’un Plan local de gestion de l’espace, ont permis une bonne connaissance des systèmes agricoles et bocagers et favorisé des partenariats et une démarche participative, offrant ainsi de bonnes conditions pour conforter l’activité agricole et une bonne conservation du paysage.

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Le troisième thème « les sociétés bocagères » a été envisagé sous le regard croisé de l’historien, de l’historien du droit, de l’anthropologue, du géographe, de l’agronome et du psychosociologue. Ainsi l’approche conjugue la profondeur temporelle, les modes d’évolution et de gestion d’un bocage aujourd’hui plus ou moins fortement déstructuré.

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Tout le monde s’accorde à dire que le bocage tel qu’il se présente dans la seconde moitié du xixe et dans la première moitié du xxe siècle, est le résultat d’une longue construction. Elle s’est faite sur une trame parcellaire, en parallèle aux évolutions de la société, de ses systèmes de production et de son organisation spatiale. L’histoire du droit montre l’absence de « bocage » dans les concepts juridiques, ainsi les haies ne sont pas un objet du droit en tant que telles, mais sont envisagées sous l’angle de l’utilisation ou de la production. Mais existe-t-il une société bocagère ? Si, à l’époque moderne, on peut opposer ou plutôt différencier les sociétés du bocage du centre-ouest de la France et celles des plaines du Bassin parisien (densité nobiliaire, petites exploitations, transmission de l’héritage plus égalitaire dans l’Ouest bocager, etc.), il n’est cependant pas évident de démontrer que le bocage est à l’origine des particularismes sociétaux. De même au nord du Portugal, où le mot bocage n’existe pas, sa présence prégnante est en liaison avec un mode d’exploitation de l’espace, une structuration géomorphologique.

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De la même façon, la régression du linéaire bocager est le résultat d’évolutions socio-économiques et démographiques. Actuellement se pose le problème de la gestion du linéaire bocager entre une gestion technique (chimique ou mécanique) plus ou moins agressive pour la qualité de l’environnement, le maintien en bon état du bocage et la gestion idéale sous-tendue par le mythe d’un bocage pourvu de toutes les vertus.

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Le quatrième thème « l’évolution des idées sur le bocage » a recouvert différentes approches : bibliographique, historique et paysagère dans sa composante « perception ». La recherche bibliographique, effectuée par Françoise Bridet-Guillaume et Philippe Mérot, montre qu’au total l’intérêt pour le bocage est relativement récent, seuls historiens et géographes ont pris le bocage pour thème depuis plus d’un siècle. En revanche, dans les années 1970, une explosion de publications dans de nombreuses disciplines montre l’intérêt suscité par ce thème, l’existence de programmes et une approche qui devient interdisciplinaire, cela en relation avec l’évolution accélérée des transformations des systèmes ruraux. Par la suite, en liaison avec de nouveaux concepts et une demande sociale importante en faveur de la préservation environnementale, les études sur les fonctions écologiques et transferts de flux se développent notamment dans les années 1990. Actuellement les nouvelles orientations portent sur les interactions bocage/sociétés. Les autres interventions mettent en relief les perceptions du bocage, depuis le xixe siècle. Il est démontré combien la période de construction du bocage s’effectue en équilibre avec les besoins de la société rurale et que la phase de déconstruction s’est accompagnée à la fois d’une réponse des populations rurales aux changements socio-économiques et d’un réveil des mythes, d’une position incantatoire de certaines catégories sociales et des décideurs locaux par rapport à un paysage revêtu de tous les avantages.

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La sortie dans la région de Pleine-Fougères et le Marais de Dol a illustré différents thèmes dont l’archéologie, l’évolution de la poldérisation en relation avec l’évolution du marais, la composition floristique du bocage, l’impact des intrants chimiques sur la flore, la fragilisation des talus et les problèmes d’utilisation des moyens mécaniques dans l’entretien du linéaire bocager.

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En conclusion, cette rencontre a démontré tout l’intérêt d’une approche interdisciplinaire d’un système complexe comme le bocage et la nécessité d’une mise en perspective historique pour mieux comprendre les assemblages actuels. Cependant qu’est-ce que le bocage ? un parcellaire, des haies, des arbres, des arbustes, des talus, des fossés, des chemins… un assemblage du tout ou une partie seulement ? un paysage biophysique, un paysage historique et patrimonial, un espace social ? certainement une réalité différente selon les intervenants.

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Cependant, au travers de quelques mots-clés (continuités/ discontinuités, connexions/ déconnexions), ressort l’idée des continuités temporelles avec l’édification progressive du bocage mais aussi des discontinuités en relation avec des périodes de crise ou de bouleversement du monde rural ; un paradoxe spatial apparaît : le bocage actuel éminemment discontinu permet la continuité spatiale des processus physiques par ses déconnexions, alors que les bonnes connexions du réseau bocager assurent les discontinuités spatiales des processus physiques mais en revanche la continuité du développement biologique.

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Du bocage mythique au bocage efficace sur le plan environnemental, du conflit entre les gestionnaires du bocage que sont les agriculteurs et le théoricien du bocage qu’est l’environnementaliste, de la conception du bocage selon les agriculteurs à celle du citadin, des points de vue s’affrontent et laissent escompter de nombreux autres colloques.

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Marie Josée Penven

Transhumance et estivage : les déplacements du bétail en Europe et dans le Bassin méditerranéen, des origines aux enjeux actuels, 7e colloque international de l’Association d’Histoire des Sociétés Rurales, 26e Journée internationale d’Histoire de Flaran (Flaran et Auch, 9-11 septembre 2004)

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Pour son 7e colloque international, l’Association d’Histoire des Sociétés Rurales, parallèlement à un partenariat avec le Seminario de Historia Agraria Español, avait choisi de s’associer aux Journées internationales d’histoire de Flaran. Ce colloque s’est donc tout naturellement tenu dans le cadre prestigieux de l’abbaye gasconne de Flaran, l’église romane du lieu ayant même été exceptionnellement mobilisée cette année pour accueillir les deux premières journées d’étude ; la dernière journée s’étant tenue au lycée agricole d’Auch, dont les locaux avaient été aimablement mis à disposition par madame le Proviseur. C’est donc dans d’excellentes conditions d’accueil, tant pour les intervenants que pour le public, que se sont déroulées ces journées, qui n’auraient pu avoir lieu sans le soutien matériel et financier des collectivités locales (commune de Valence-sur-Baïse, Conseil général du Gers, Région Midi-Pyrénées), de l’Association des journées internationales d’histoire de Flaran et de l’Association d’Histoire des Sociétés Rurales, du Ministère de l’Agriculture, des Universités Toulouse 2 et Bordeaux 3 ainsi que du cnrs. La grande qualité générale des communications et des débats a été assurément la meilleure façon de remercier les différents partenaires de la manifestation.

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La thématique retenue pour ce colloque était, à l’évidence, très ambitieuse par l’ampleur de l’aire géographique retenue, l’étendue de la période chronologique envisagée ainsi que par la diversité des approches.

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L’immensité et la diversité de l’espace géographique évoqué au travers des diverses communications sont en premier lieu à retenir. L’Europe méridionale, bien sûr, a été largement représentée, surtout la France, l’Espagne et l’Italie, pays par excellence de la transhumance. Pour la France, les trois principaux massifs (Alpes, Massif Central, Pyrénées) et leurs avant-pays ont été abordés. Pour l’Espagne ont été présentées des communications traitant des régions pyrénéennes, de la Catalogne, de l’Aragon ou de la Cordillère cantabrique. Il faut rappeler que l’approche comparatiste franco-espagnole du thème était l’une des préoccupations scientifiques centrales de ce colloque. Des exemples pris dans les Pouilles et en Vénétie ont illustré le cas italien. La Grèce et le Portugal n’ont pas été oubliés. À l’exception de l’Antiquité qui a permis à Mireille Corbier de nous offrir un large tour d’horizon sur le Bassin Méditerranéen, les rives méridionales de la Méditerranée (Maghreb, Proche-Orient, Asie Mineure) se sont avérées beaucoup moins présentes et, deux défections ayant privé le colloque de communications sur l’Algérie et le Proche-Orient, seul le Maroc était représenté. De même façon, les Alpes Dinariques et les Carpates n’ont pas trouvé, durant ces journées, leur communicant. Enfin, la présentation de travaux sur des transhumances autres qu’ovines ou bovines (abeilles et porcs) ont permis d’ouvrir le colloque sur l’Europe septentrionale : massif d’Ardennes-Eifel ou Gâtinais.

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Il faut noter l’analyse multiscalaire qui a été celle de ce colloque. Approches macrorégionales (Jean-Marc Moriceau pour la France, Mireille Corbier pour le Bassin Méditerranéen, Fernando Collantes Gutiérrez pour les montagnes d’Europe occidentale, Christophe Chandezon pour la Grèce, Guy Lemeunier pour la France et l’Espagne, Stéphane Boisselier pour le Portugal, etc.) et approches microrégionales (les causses de Lozère de Laurent Rieutort, le causse Méjan d’Élie Pélaquier et Bruno Jaudon, les Pouilles de Giacomo Polignano, le Gâtinais d’Olivier Fanica, la Cerdagne de Marc Conesa ; en Aragon, la Sierra de Albaracin de José Luis Castán Esteban ou la communauté des aldeas de Terruel de José Manuel Abad Ascensio, la Cantabrie occidentale de Manuel Corbera Millan, etc.) se sont succédées.

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Conformément à la tradition des colloques de l’Association d’Histoire des Sociétés Rurales, le sujet a été abordé depuis la Protohistoire jusqu’à l’époque la plus contemporaine, ce qui marque une légère différence avec les colloques habituels de Flaran portant sur les seules époques médiévale et moderne. Si toutes les périodes se sont vues assez bien couvertes, on peut toutefois mettre quelques points forts en avant. En premier lieu, la découverte récente, grâce à l’archéologie, d’indices de mobilité du bétail dès la Protohistoire ancienne qui, avec le renouveau, là aussi à grâce à l’archéologie, des études sur la transhumance antique, amènent à considérer aujourd’hui que les mouvements de bétail sont un fait un très ancien. À l’autre extrémité de l’échelle du temps, la dernière demi-journée a offert d’importantes réflexions sur les pratiques contemporaines de la transhumance, montrant son actualité dans un contexte de débats intenses sur l’avenir de l’agriculture de montagne et sur l’aménagement du territoire. On pourra regretter, exception faite des quelques allusions de Manuel Corbera Millan pour la Cantabrie, l’absence de communication sur le haut Moyen Âge, bien qu’indirectement au cœur de plusieurs débats sur les problèmes de continuité dans le temps du phénomène transhumant.

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Les communicants ont montré la diversité des sources et des méthodes susceptibles d’être mises en œuvre pour aborder la question des déplacements de bétail. Que l’on considère la variété des disciplines représentées durant ces journées : histoire et archéologie, archéozoologie, géographie, ethnographie, sociologie, économie, écologie, agronomie et zootechnie. Pour l’histoire, l’éventail des sources sollicitées est très large et parfois surprenant. On y trouve pêle-mêle : des sources littéraires et épigraphiques antiques (Mireille Corbier, Christophe Chandezon), les riches fonds des notaires catalans (Xavier Soldevilla i Temporal) ou de la Terre Ferme vénitienne (Danilo Gasparini), les rôles de péages de l’Ardenne-Eifel ou les archives scabinales d’Huy (Jean-Marie Yante), le Livre des Pasquiers de Puigcerdá ou les criées des communautés rurales de Cerdagne (Marc Conesa), les archives judiciaires de l’Albère (Martina Camiade), le beau compte du rebaño de l’aldea de Terriente (José Luis Castán Esteban), les géographes et historiens arabes du Moyen Âge et les travaux ethnographiques du Maroc colonial (Yassir Benhima) ou bien encore, plus étonnant, les graffitis laissées par les bergers piémontais sur les murs des bergeries de la Crau aux xixe et xxe siècles (Guillaume Lebaudy). Les archéologues, quant à eux, mobilisent désormais, outre les fouilles de structures d’habitat et les études archéozoologiques, les disciplines paléoenvironnementalistes (anthracologie, palynologie, etc.) ou biogéochimiques (analyse des isotopes stables de l’émail dentaire, etc.). Pour la Protohistoire et l’Antiquité, ces études peuvent pallier, comme l’ont montré les interventions de Louis Chaix et de Philippe Leveau, l’absence de textes ou leur imprécision. Elles amènent aussi à reconsidérer certains présupposés historiographiques, comme la stabilité dans le temps des ressources herbagères en un lieu donné.

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Si de la pratique de la transhumance dans le second millénaire émergent généralement quelques institutions emblématiques, ces journées ont montré une réalité souvent complexe et protéiforme.

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Pour l’Italie, la Dogana della Mena delle Pecore du Royaume de Naples est une institution de premier ordre et l’on a pu voir son impact sur la gestion de l’espace au travers du cas de la cité de Barletta, dans les Pouilles (Giacomo Polignano). Plus au nord, fonctionne parallèlement le Pensionatico trévisan dont le développement est induit par les immenses besoins de la proche et toute puissante Venise en viande et en laine (Danilo Gasparini). La Grèce classique et hellénistique montre, elle, une prédominance exclusive, en raison du morcellement politique et de l’aspect marginal des montagnes pour les cités, de la transhumance à court rayon d’action. Elle s’accompagne d’une curieuse et originale transhumance maritime en Grèce égéenne avec le phénomène des « îles à chèvres » (Christophe Chandezon). Pour la France, après une vaste mise en perspective introductive (Jean-Marc Moriceau), la grande transhumance ovine languedocienne, du Bas-Languedoc au Massif Central, a été abordée au travers de l’étude du causse Méjan à l’époque moderne (Bruno Jaudon, Élie Pélaquier) et de son déclin au xxe siècle (Laurent Rieutort). La grande transhumance provençale n’a pas été oubliée non plus, de l’Antiquité (Philippe Leveau) à la période la plus contemporaine (Guillaume Lebaudy, Patrick Fabre). Enfin, la montée en estive des bovins dans les montagnes des Alpes du Nord médiévales a fourni un très bon exemple de transhumance dite verticale (Nicolas Carrier). Pour l’Espagne, l’historiographie du thème est apparue déjà très riche. Bien connue, la Mesta castillane, à laquelle on a longtemps assimilé toute la transhumance espagnole, s’est avérée, en fait, peu présente durant ces journées, la transhumance dans l’Espagne médiévale et moderne se montrant très diverse. La transhumance aragonaise, qui bénéficie d’un nouvel intérêt, a été largement évoquée : que l’on songe au rebaño collectif de l’aldea de Terriente (José Luis Castán Esteban) ou aux troupeaux des aldeas de Terruel (José Manuel Abad Asensio) estivant dans des communaux de la Cordillère ibérique et hivernant dans les pâturages de la plaine de Valence ou bien encore aux ligallos aragonais (Esther Pascua). Les mouvements de transhumance affectant la Catalogne ou la Cantabrie ont de même été largement présentés : au cœur des Pyrénées catalanes, la Cerdagne moderne (Marc Conesa) est apparue comme un exemple caractéristique de transhumance verticale entre les fonds de vallée agricoles et les hauts massifs qui les environnent et l’exemple de la Cantabrie occidentale (Manuel Corbera Millan) a montré, sur la très longue durée, les différences importantes d’organisation de la transhumance décelables au sein d’une aire géographique pourtant restreinte. Enfin, la communication de Yassir Benhima a mis en évidence, pour le Maroc médiéval, ce qui paraît être une formule hybride entre transhumance et nomadisme.

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Si les modes de transhumance sont apparus nombreux et variés, les transhumants le sont aussi et, en premier lieu, bien qu’ils aient été traités un peu incidemment, les animaux. La transhumance et surtout la grande transhumance, ce sont bien sûr avant tout les ovins. Par l’ampleur des effectifs concernés, ils restent dans l’espace géographique considéré ici l’animal emblématique des déplacements de troupeaux (cf. les exemples italiens, espagnols, provençaux, languedociens, maghrébins présentés durant ces journées). Les ovins sont plus significatifs de la transhumance méridionale, mais la transhumance ovine n’est pas négligeable plus au nord, dans les Ardennes par exemple. Le nombre total des animaux en mouvement est impressionnant, sans doute des millions de têtes, l’effectif de chaque troupeau transhumant étant très variable, mais pouvant atteindre souvent plusieurs milliers de bêtes pour les plus imposants. Les bovins transhument aussi. Ils peuvent ponctuellement accompagner les moutons, mais en troupeaux, ils sont caractéristiques avant de tout de l’estivage de proximité et des montagnes centroeuropéennes, ainsi la remue des bêtes à cornes domine dans les Alpes du Nord ou dans les massifs de l’est de la France. Plus récemment, les bovins ont profité dans certaines régions de la disparition de la grande transhumance ovine, ainsi dans le Massif Central où ils ont remplacé pour l’essentiel les moutons. Les animaux qui accompagnent la transhumance ovine ou bovine ont été un peu négligés durant ces journées : les chèvres en premier lieu, mais aussi les équidés (ânes, mulets) qui servent au portage et peuvent à l’occasion s’opposer au loup ou les chiens, auxiliaires indispensables des bergers. Enfin, plusieurs communications ont permis d’aborder des transhumances moins connues, mais dont l’impact est (ou a été) loin d’être négligeable : celle des porcs vers les forêts de chênes (Jean-Marie Yante, Louis Chaix), importante dans l’économie rurale de l’Europe septentrionale au bas Moyen Âge et à l’époque moderne, et celle des abeilles (Guy Lemeunier, Olivier Fanica), qui se développe surtout au xixe siècle, en parallèle au perfectionnement des techniques apicoles, aux évolutions culturales ou encore à l’amélioration des routes, et vise alors à accroître la production globale de miel et de cire et à alimenter les essaims toute l’année. Aujourd’hui, très largement pratiquée, la transhumance des ruches a pour objectif principal la production de miels monofloraux.

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La transhumance concerne aussi les hommes et leurs institutions. Diverses communications nous ont montré le rôle des souverains et de leurs fonctionnaires dans son fonctionnement : Habsbourg dans l’Ardenne-Eifel, rois de Naples ou couronne d’Aragon. Les seigneurs laïcs et les seigneurs ecclésiastiques, qu’ils soient propriétaires de troupeaux ou détenteurs de droits éminents sur les pâturages et les routes (ou les deux en même temps), jouent un rôle fondamental dans la transhumance au Moyen Âge et à l’époque moderne. Les communautés d’habitants et les villes sont souvent concernées également par la transhumance, qu’elles l’organisent et l’encadrent ou qu’elles soient en conflit avec les transhumants ou bien encore les deux à la fois. On a vu ainsi le rôle moteur que joue la ville de Puigcerdà à l’époque moderne dans la transhumance, puis son déclin, en raison de la maîtrise croissante des communautés rurales environnantes sur les territoires d’estivage ou encore l’implication de la communauté des aldeas d’Albarracín, en Aragon, dans la gestion de la transhumance et dans le règlement des conflits qui en résultent. On a mis aussi en évidence les associations d’éleveurs transhumants, réunissant des propriétaires au statut très variable. Les ligallos de l’Aragon, encadrant la transhumance et régulant l’utilisation des points d’eau, des chemins, des pâturages, sont apparus très caractéristiques, leur poids politique et social pouvant être très important dans les villes, comme la Casa de Ganaderos de Saragosse. La bourgeoisie marchande, propriétaire elle-même de troupeaux ou soucieuse de contrôler ses approvisionnements en matières premières, peut de même jouer un rôle déterminant dans la transhumance, ainsi en Catalogne ou dans la région de Trévise. Plus ou moins proches d’elle, les entrepreneurs de transhumance, groupe aux contours souvent un peu difficile à définir. On connaît bien les « nourriguiers » de Provence, on a vu ici les bayles lozériens ou bien encore les entrepreneurs des Dolomites bellunèses. Les bergers, groupe au statut hétérogène, ont été évoqués surtout indirectement comme victimes des tensions entre sédentaires et transhumants ou pour le rôle d’arbitres ou d’experts qu’ils pouvaient exercer parfois. Un seul communicant (Guillaume Lebaudy) les a placés au centre de sa problématique, nous présentant au travers de l’exemple des bergers piémontais de Basse-Provence, de la seconde moitié du xixe et du début xxe siècle, une émigration professionnelle très bien structurée.

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Il y a aussi maintenant de nouveaux intervenants dans le monde de la transhumance qui renvoient aux profonds changements que connaît l’agriculture de montagne en Europe depuis la seconde moitié du xxe siècle. Fernando Collantes Guttiérez, Patrick Fabre, Laurent Rieutort ou bien encore Éric Bordessoule, nous ont ainsi montré que la fin du xxe siècle s’est caractérisée par l’apparition, aux côtés des propriétaires de troupeaux, des bergers ou des propriétaires des pâturages, de nouvelles instances intéressée par la transhumance, comme l’Union Européenne, les administrations de l’Agriculture et de l’Environnement, les Parcs Naturels, les associations (associations professionnelles, protecteurs de la nature, etc.), l’industrie agroalimentaire, les consommateurs ou bien encore… le moteur à explosion. La transhumance est désormais soumise, directement ou indirectement, à des logiques diverses et abordée sous un angle non plus seulement économique mais aussi environnemental et patrimonial : elle permet notamment de maintenir ouverts à moindre frais de vastes espaces ruraux et répond à l’engouement actuel pour les savoir-faire anciens et les produits du « terroir » (cf. le succès des fêtes de la transhumance). Ce qui entraîne finalement un certain renouveau de la transhumance, alors que sa disparition était pourtant donnée comme inéluctable il y a quelques décennies.

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Pour finir, ces journées ont permis d’aborder le problème des multiples impacts de la transhumance. Il s’agit des impacts environnementaux bien sûr : impact sur le paysage végétal, sur le paysage bâti ou sur le parcellaire et le réseau viaire (cf. les exemples de la Crau ou de l’Albère). La transhumance a aussi un impact social (très nombreux conflits entre éleveurs transhumants, d’une part, agriculteurs sédentaires et propriétaires des pâturages, d’autre part, ou conflits entre transhumants eux-mêmes) et économique (profits de la transhumance, diverses taxes prélevées ou bien encore rôle des déplacements de bétail dans certaines économies urbaines). Enfin, mais celui-ci n’est apparu qu’en pointillé durant ces journées, l’impact est aussi culturel et humain : les transhumants sont des hommes qui se déplacent et en rencontrent d’autres, et non seulement pour commercer ou s’affronter…

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Pour conclure, il n’était assurément pas raisonnable de demander à ces trois journées une synthèse d’ensemble sur les déplacements de bétail dans le temps et l’espace considéré. Néanmoins, ce colloque a permis un très large tour d’horizon sur le phénomène transhumant et autorisé la mise en parallèle, sur le temps long de l’histoire et pour un vaste ensemble géographique, d’une grande variété des pratiques transhumantes, dans le contexte d’une historiographie privilégiant généralement l’échelle régionale voire locale. Ces journées ont ouvert de nombreuses pistes qui restent à explorer et elles ont, enfin, montré que la transhumance est, à l’aube du xxie siècle, non seulement un objet d’histoire mais aussi un sujet éminemment d’actualité.

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Pierre-Yves Laffont

L’Élevage bovin en France : économie, paysages et acteurs sociaux du Moyen Âge aux enjeux actuels, colloque national de Saint-Christophe-en-Brionnais (Saône-et-Loire), 9 et 10 octobre 2004

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Ce colloque, organisé conjointement par le Centre d’études des patrimoines du Charolais-Brionnais et le Pôle rural de la mrsh de l’Université de Caen, s’inscrit dans la continuité du séminaire caennais (2003-2004). C’est autour de l’élevage bovin, placé à la fois dans la durée, dans l’espace (diverses régions d’élevage représentatives) et dans la pluridisciplinarité (histoire, géographie, agronomie, ethnozootechnie, géologie, botanique, ethnologie), que se sont réunis une soixantaine de participants. En introduction, Philippe Madeline et Jean-Marc Moriceau ont dressé un vaste panorama de l’élevage bovin sous trois aspects : la dimension économique (types de production, spécialisations régionales, développement des races), la dimension spatiale et paysagère (les spécialisations à l’origine de « territoires de l’élevage ») et la dimension sociale (de la multiplicité ancienne des éleveurs à leur réduction drastique actuelle).

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Sur les treize communications, deux sortent du cadre « historico-géographique » classique, puisqu’elles mettent en liaison certains paramètres du milieu avec la qualité et la distribution spatiale des prairies d’embouche du Brionnais. Pour Gérard Ducerf, les plantes bio-indicatrices révèlent l’évolution des herbages dans la seconde moitié du xxe siècle. La présence quasi-constante des bovins dans les prairies d’embouche (à la différence des prairies de fauche) enrichit progressivement le sol en azote mais réduit leur biodiversité végétale, ce qui diminue leur qualité. La pratique ancienne du « rigolage », qui permettait d’évacuer par lessivage les excès des produits azotés, s’est réduite progressivement dans les années 1970. L’apparition de plantes comme le chardon ou encore de Rumex obtusifolius, espèce très envahissante, révèle un stade avancé de cette réduction de la biodiversité, ce qui pose actuellement le problème très sérieux du devenir de l’embouche : faut-il remettre en culture les prairies ? La question reste posée. La distribution spatiale des zones d’embouche du Brionnais a été mise en relation avec la géologie par Frédéric Gaudry à partir d’un travail de terrain : les « meilleures » prairies d’embouche du Brionnais se localisent sur des niveaux géologiques précis (Sinémurien, Pliensbachien et alluvions en contexte liasique), les zones de « meilleures » prairies épousant la structure tectonique en semi-graben du sous-sol. Cette communication, véritable « hymne au déterminisme » selon Jean-Marc Moriceau, relance le vieux « combat » entre déterminisme et possibilisme, cher à Lucien Febvre. L’utilisation du revenu cadastral du début du xixe siècle permettrait peut-être de trancher ce cas précis : en effet, ces « meilleures » prairies sur terrains liasiques devraient avoir un revenu supérieur à celles qui ne sont pas dans un tel contexte géologique.

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L’évolution des races bovines françaises de 1789 à 2000 a été retracée par Bernard Denis. À la veille de la Révolution, le polymorphisme de la couleur de la robe était la règle dans les troupeaux de bovins et à ce moment-là, « ce n’est pas la robe qui identifie la race ». Au xixe siècle, l’amélioration des performances de l’élevage français, s’inspire du modèle anglais. Sous la pression des notables, les croisements de bovins français avec la race durham sont encouragés. Mais cette « durhamisation » est un échec car les produits des croisements perdent progressivement les qualités des bêtes-souches et elle augmente le polymorphisme de la robe. On revient alors aux bêtes locales à robe et aptitude uniques : lait ou viande (la « naissance » des races). Certaines se développent en tache d’huile (normande, charolaise) et jusqu’en 1960, à une race est associée une région, avec standardisation de la couleur. À l’aube du xxie siècle, le maintien des races se heurte à l’augmentation des coûts de production dans un contexte de dégradation des prix de vente. Dans ces conditions, seules les races les plus productives se maintiennent. Lors du débat qui a suivi, les « dommages » résultant de l’insémination artificielle ont été soulignés, en particulier la forte consanguinité qu’elle a entraînée : presque « tous les animaux sont parents ! ». Jacques Mulliez a défendu l’idée que déjà au xviiie siècle la couleur de la robe identifiait parfaitement l’animal à une race donnée, car cette couleur était la « marque » nécessaire et indispensable aux relations commerciales.

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Parmi les diverses régions d’élevage à l’honneur, celle qui accueillait le colloque a été représentée par trois exposés. Dans le panorama qu’a brossé Serge Dontenwill sur l’élevage en Roannais-Brionnais au xviiie siècle, le bétail est présent dans la plupart des exploitations et les prés, par leur étendue, leur prix et les soins dont ils sont l’objet, attestent l’omniprésence des bovins. Le bétail à cornes sert de force motrice (labours et charrois), fournit l’engrais indispensable aux cultures et surtout, il fait l’objet d’un commerce incessant. La pratique courante du « bail à cheptel », véritable opération de crédit, est un autre révélateur de l’importance de l’élevage. Dans la seconde moitié du xviiie siècle et surtout en Brionnais, la place croissante des prés dans les exploitations et un assouplissement des clauses les concernant dans les baux accréditent un net développement de l’embouche, sous l’impulsion des notables et des gros laboureurs. Pierre Durix s’est justement attaché à montrer les différentes phases de la montée en puissance des marchands-emboucheurs du Brionnais au cours du siècle des Lumières. Alors qu’à la fin du règne de Louis XIV, la région semble stagner, on voit apparaître, à partir de 1730, quelques signes précurseurs d’une orientation plus nette vers l’embouche. L’édit sur les défrichements (1766) favorise les prés au détriment des emblavures. Les autorisations de clôture (1770) et de partage des communaux (1774) portent un coup fatal aux vieilles pratiques communautaires et accentuent l’individualisme agraire. Parallèlement, les foires et marchés se développent en liaison avec les premiers progrès de la médecine vétérinaire. L’élevage d’embouche prend son envol, favorisé par une demande urbaine croissante (Lyon, Paris). Ce sont surtout des marchands aisés qui contribuent à l’essor de l’embouche brionnaise, et parmi ceux-ci, on retiendra quelques figures emblématiques. Émiland Mathieu passe pour l’inventeur de l’embouche et son village d’Oyé est considéré comme le berceau de la race charolaise ; la famille Fricaud, dont l’ascension sociale et économique repose sur l’engraissement des bovins. Ces réussites, qui ne doivent pas masquer la lenteur de l’évolution des pratiques agraires, catalysent le Brionnais vers sa vocation herbagère toujours vivace, comme en témoigne le marché hebdomadaire de Saint-Christophe-en-Brionnais, étudié par Dominique Fayard. Créé en 1488, ce marché emblématique anime encore chaque jeudi ce petit bourg de 526 habitants. C’est au xixe siècle que le site actuel a vu le jour : acquisition par la commune, aménagement, puis agrandissements et réaménagements successifs, soulignent une extension continue en rapport avec l’essor de l’élevage dans la région. C’est au cours des Trente Glorieuses (1960-1990) que le marché a connu son apogée, avec des apports annuels de plus de 80 000 têtes de bétail – et une « année de gloire » en 1974 avec 110 000 bêtes. Un âge d’or favorable à une diversification des apports de bétail, à la fois du « maigre » et du « gras », servi par la conjoncture. D’un marché régional, il est devenu un marché réputé, d’envergure nationale, attirant des marchands de diverses régions de l’hexagone. Les années 1990 venues, le déclin s’amorce sous les effets conjugués de la concurrence, des épizooties (fièvre aphteuse, vache folle) et de la crise internationale de la filière viande en Europe. Actuellement, les apports annuels ne représentent plus que le tiers de ceux de l’époque « glorieuse » et l’avenir est problématique d’autant plus que Saint-Christophe est en concurrence avec Charolles pour l’établissement d’un marché au cadran.

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L’architecture rurale offre un autre marqueur pour mettre en évidence les vocations herbagères, comme le souligne Antoine Paillet pour le Bourbonnais du xviie au xxe siècle. L’importance des surfaces bâties consacrées au bétail et leur grand volume interne destiné au stockage du foin sont révélateurs de la place occupée par l’élevage, dont l’essor débute à la veille de la Révolution, surtout sous l’impulsion des grands propriétaires. En Normandie aussi, l’évolution du secteur herbager se répercute sur l’habitat agricole, ce qui apparaît à travers la contribution conjointe de Philippe Madeline et Jean-Marc Moriceau, qui détaillent les incidences des transformations de l’élevage bovin sur la société et les paysages, de la fin de l’époque moderne à l’actuel, à travers la commune de Camembert, en Pays d’Auge. Avec la réduction du nombre d’exploitations, de nombreux anciens bâtiments agricoles, inutilisés, se transforment en résidences secondaires, quand ils ne tombent pas en ruines. Mais la nécessité de construire de nouveaux bâtiments d’élevage mieux adaptés (stabulations) pose le problème de leur intégration dans le paysage et dans le cadre contraignant des normes environnementales actuelles. Le processus qui en est l’origine est singulier. Au xviiie siècle, le couchage en herbe est déjà très important (61 % de la surface en 1775) et il « alimente » un élevage mixte lait/fromage et viande, associé en général à d’autres activités (toile, cidre, eau-de-vie) pour les gros producteurs, les « petits » se limitant à deux produits (cidre et fromage ou toile et fromage). La prépondérance de l’élevage laitier s’affirme au xixe siècle, alors que s’étend la réputation fromagère internationale de la région. Au cours du xxe siècle, le large éventail des éleveurs se réduit pour aboutir actuellement à un petit nombre d’exploitations dotées d’un cheptel de plus en plus élevé (le troupeau bovin est multiplié par huit de 1800 à 2000). L’instauration des quotas laitiers (1984) et la recherche de sujets performants issus de la sélection génétique inversent le rapport entre vaches laitières et vaches nourrices, la filière viande dominant désormais.

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Alors que dans leur conclusion, Philippe Madeline et Jean-Marc Moriceau s’interrogeaient sur la représentativité de leur « modèle Camembert » à une échelle spatiale large, Eugène Calvez y a répondu en partie à propos de la filière laitière pour l’Ouest français. Là, l’instauration des quotas laitiers a provoqué une restructuration du secteur amont (augmentation de la taille des exploitations et du nombre de vaches par étable, traite automatisée, robots de traite) et la création d’un tissu dense d’entreprises laitières, qui ont permis à ce bassin laitier de devenir la région qui domine la production fromagère française, à tel point qu’il représente aujourd’hui une puissance mondiale (Danone, Lactalis, Bongrain, etc.). Mais dans un contexte de concurrence internationale, se pose l’avenir de cet Ouest laitier français dans le « vaste archipel de l’agroalimentaire laitier mondial ». Les coûts de production élevés constituent le principal point faible des producteurs français et diverses propositions sont avancées pour suivre la compétition engagée : multiplier les accords de ramassage, regrouper les sites de fabrication, se recentrer sur une ou deux marques coopératives et créer une marque unique de « terroir » ou de « pays ».

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Dans un registre plus « extensif », Éric Bordessoule a présenté le « modèle cantalien », exemple d’élevage de montagne. Sur les hautes terres volcaniques du Massif Central, l’existence de riches pâturages – l’estive – a favorisé le développement précoce (fin du Moyen Âge) d’une forme élaborée d’élevage dans de grands domaines majoritairement aux mains de la noblesse et de la bourgeoisie, où les sociétés paysannes montagnardes ne jouent qu’un rôle modeste. L’économie de ces « montagnes à lait » est principalement orientée vers la production fromagère dans une optique surtout spéculative, mais aussi vers la production de jeunes animaux. Ce sont surtout des capitaux urbains (marchands et hommes de loi du pourtour des massifs) qui sont investis. La période révolutionnaire renforce ce système avec propriété foncière accaparée par la bourgeoisie. De 1850 à 1950 environ, le succès du modèle cantalien repose sur l’association d’une race rustique, la Salers, la pratique de l’estive et la fabrication du fromage sur place (burons), mais il tient aussi à une conjoncture favorable (augmentation du prix du fromage surtout dans la seconde moitié du xixe siècle). Il se diffuse dans les zones périphériques de l’Aubrac, des Dores, du Cézallier, favorisé par des investisseurs extérieurs à la région, comme ces Cantaliens ayant fait fortune dans la capitale. Jusqu’aux années 1950, cette exploitation des hautes terres auvergnates dans le cadre de grands domaines perdure et il contraste alors nettement avec le reste de la région où domine la petite paysannerie. Mais la fin des années 1950 marque un tournant qui se traduit par la dévalorisation d’un modèle traditionnel resté trop longtemps figé. Sur fond d’exode, de concurrence avec l’Aubrac devenu conquérant, le système se paralyse avec le désintérêt des héritiers pour les choses de la terre. Ceux qui auparavant en assuraient la prospérité constituent aujourd’hui un frein sérieux à tout renouvellement.

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Certaines adaptations furent mieux réussies. Dans la plaine d’Alsace, l’élevage bovin a su prendre le tournant des années 1960 comme l’a montré François Spindler. Au siècle des Lumières, l’élevage n’est qu’une activité secondaire, et la préoccupation essentielle est la céréaliculture car il s’agit alors de faire face à l’augmentation de la population. Le bétail se contente de zones de parcours médiocres (vaine pâture, communaux), aussi les bêtes sont-elles d’un format réduit et le lait et la viande qu’elles fournissent sont autoconsommées. Le xixe siècle marque un intérêt croissant pour les bovins dont le nombre augmente, ainsi que leur « format » grâce au développement des prairies permanentes gagnées par défrichements des communaux et des plantes fourragères. Le maximum du cheptel est atteint au début du xxe siècle, sous l’effet d’une demande croissante en viande et en lait. On s’oriente vers la production laitière mais le mode d’exploitation du troupeau et les structures qui l’encadrent évoluent peu. C’est à partir des années 1960 que l’élevage alsacien se transforme. L’instauration des quotas laitiers réduit le nombre des exploitations avec en parallèle, le développement de l’élevage allaitant. Le remembrement transforme le paysage : alors que les surfaces en herbe se réduisent, l’ancien parcellaire laniéré est remplacé par de grandes étendues cultivées en maïs fourrager.

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Pendant longtemps, l’élevage a été considéré comme un secteur secondaire, voire déprimé de l’économie au siècle des Lumières. C’est une autre vision que nous a proposée Annie Antoine qui place l’élevage bovin non pas dans le cadre d’une économie autarcique, mais plutôt dans une économie de marché qui concerne surtout le grand Ouest bocager. Dans le contexte de polyculture qui caractérise ces régions, la céréaliculture y apparaît comme une activité limitée à l’horizon local et destinée avant tout à assurer l’autosuffisance. À l’inverse, l’élevage va bien au-delà car il s’ouvre largement sur l’extérieur et s’oriente vers une commercialisation très rémunératrice (baux à cheptel, comptabilités agricoles) de ses produits qui permet une importante circulation d’argent qui irrigue les campagnes. Ce net contraste dans la finalité des deux principales activités des campagnes de l’époque moderne fait ressortir l’élevage déjà comme une spécialisation de ces régions bocagères.

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La contribution respective des départements français qui approvisionnent Paris en bovins au xixe siècle a été détaillée par Bernard Garnier grâce à un ensemble de tableaux chiffrés, de graphiques et de cartes. Le nombre de bovins arrivés à Paris n’a cessé d’augmenter en liaison avec l’accroissement démographique de la capitale et à une demande accrue en viande. La Normandie et l’ensemble Limousin-Marche, qui dominaient largement au xviiie siècle, avec 80 % des animaux fournis, voient leur influence décroître pour ne représenter, à la fin du xixe siècle, que le tiers de l’approvisionnement parisien. Désormais le Maine, le Poitou, l’Anjou, les Charentes et la Vendée, et à un moindre niveau le Charolais, le Nivernais et le Bourbonnais, leur succèdent.

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Au terme des communications présentées, Jean-Paul Diry a conclu autour de trois points principaux. L’élevage bovin français comprend différents types régionaux d’élevage ou « systèmes spatiaux », chacun d’eux ayant ses caractéristiques propres. Mais ces « systèmes » ne sont pas immuables et ils subissent les « chocs » de modifications structurelles ou conjoncturelles auxquelles ils doivent s’adapter sous peine de régresser, voire de disparaître. Lors des dernières décennies, la course à la productivité à tout prix fut le changement conjoncturel le plus important auquel il a dû faire face. Certains « systèmes » ont su prendre ce virage et d’autres non. Mais les excès du « productivisme » et ses conséquences négatives sur l’environnement, ont conduit à la notion de « durabilité » et de pérennité des systèmes. Aussi, on s’oriente de plus en plus vers une « agriculture raisonnée » où la notion de « qualité » des produits devient primordiale. Mais cette dernière se conçoit selon deux visions qui s’affrontent : l’une, libérale et américaine, pour qui la qualité est surtout « sanitaire » et repose d’abord sur le savoir-faire, et l’autre, protectionniste et surtout latine, pour qui la qualité est plutôt orientée sur le « gustatif » fondé sur la notion de terroir. Dans ce contexte, le principal problème est d’associer ces deux conceptions afin que la qualité d’un produit soit reconnue « officiellement » partout.

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L’objectif initial des organisateurs d’inscrire les débats dans des champs disciplinaires, temporels et spatiaux, larges a été parfaitement atteint. Cela a permis de mettre en évidence certaines caractéristiques communes à des régions pourtant éloignées. C’est le cas par exemple de l’importance du rôle des notables dans le développement de l’élevage depuis l’époque moderne. Des changements et des ruptures dans les pratiques pointent aussi un peu partout aux alentours des années 1950-1960, que certaines régions ont su aborder contrairement à d’autres. Ce colloque témoigne aussi de l’intérêt suscité par l’histoire rurale française et de son renouveau depuis les années 1990, en particulier pour l’élevage, cet ancien « mal nécessaire », une réalité de l’agriculture française difficile à nier désormais tout au long de son histoire. Mais dans le vaste panorama présenté, les questionnements contemporains interviennent dans un contexte socio-économique difficile car mondialisé. Les actes de ce colloque doivent être publiés dans le prochain numéro d’Enquêtes Rurales.

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Jean Pierre Delhoume

L’Innovation dans les campagnes limousines du Moyen Âge à nos jours, colloque tenu à Veix (Corrèze) le 25 septembre 2004, organisé avec le concours de la communauté de communes du canton de Treignac, des Éditions des Monédières et de leur directeur Daniel Borzeix

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Ce colloque a réuni des historiens dont les recherches sur le monde rural limousin interrogent le phénomène de l’innovation dans des campagnes réputées archaïques. Les contributions ont essentiellement porté sur les xviiie, xixe et xxe siècles. Deux textes qui dresseront un bilan général au travers de deux microrégions, la Combraille des xve-xvie siècles étudiée par David Glomot et les hautes terres du Plateau de Millevaches aux xvie-xviie siècles analysées par Nicole Lemaître, compléteront ce tour d’horizon lors de la publication des actes.

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Deux axes de réflexion importants sont apparus, conditionnés à la fois par les sources disponibles et par l’orientation agropastorale de la région : d’une part les structures censées susciter et promouvoir l’innovation, d’autre part les évolutions du monde de l’élevage.

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Alain Blanchard, à travers l’analyse de l’action de la Société d’agriculture de Limoges, revisite l’œuvre de Turgot en Limousin. Alors qu’il passe traditionnellement pour être le grand intendant de l’époque des Lumières, il s’avère qu’il s’est servi des travaux de la Société pour nourrir sa propre réflexion de physiocrate ou qu’il lui a demandé de mettre en pratique ses théories. Son prédécesseur, Pajot de Marcheval, avait pourtant instauré les conditions favorables à l’innovation en fondant en 1759 une Société d’agriculture disposant d’un domaine expérimental aux portes de Limoges et en incitant ses membres à s’inspirer des travaux d’agronomie en cours et à faire connaître leurs résultats. Avec Turgot, la Société entre en sommeil, les sociétaires désertent les séances et son influence sur les progrès agricoles est quasiment nulle. C’est donc au niveau de l’action individuelle de grands propriétaires éclairés et des « hommes issus des milieux para-agricoles comme les meuniers, les maîtres des postes ou les maîtres des forges » qu’il faut rechercher les pratiques innovantes.

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Robert Chanaud prolonge pour le xixe siècle l’étude de l’action de la Société d’agriculture sous ses diverses appellations. Elle se caractérise par la multiplicité des expériences poursuivies et par l’existence de « cycles » faisant alterner sclérose et innovation. Sous l’Empire et la Restauration les sociétaires s’essaient avec une belle constance à des expériences hasardeuses, telle l’introduction de la culture du pastel et autres plantes exotiques, et donnent surtout l’impression d’un éternel recommencement. La Société se mue alors en un cercle de sociabilité, où l’intérêt pour l’agronomie cède la place à la production de textes à prétention littéraire, scientifique ou historique. Durant la monarchie de Juillet, sous l’impulsion de François Alluaud, le pragmatisme l’emporte : irrigations, fumures, développement de l’élevage retiennent l’attention de ses membres qui se consacrent désormais exclusivement à l’agriculture. Les troubles politiques et la crise économique du milieu du xixe siècle entraînent un ralentissement de son activité. Mais la prospérité du Second Empire et l’intérêt manifesté par les pouvoirs publics permettent de renouer avec l’élan innovateur. Dorénavant, la société se fait le chantre du métayage sous la conduite éclairée des maîtres et encourage l’amélioration de la race bovine locale par la sélection, orientation qu’elle maintiendra jusqu’en 1914.

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Avec la contribution de Jean-Pierre Delhoume est abordé le thème essentiel de l’élevage bovin dans l’économie rurale limousine. La notion d’innovation est ici examinée sous un angle original : la commercialisation des bêtes. En effet, au xviiie siècle, se développe une demande urbaine qui stimule la production locale. Profitant de l’absence des engraisseurs normands sur le marché parisien en hiver, des négociants limousins l’alimentent en animaux engraissés à l’étable. Cette spéculation se greffe sur des pratiques traditionnelles d’élevage : une alimentation à base de fourrages secs et de plantes sarclées en stabulation entravée. Elle permet d’écouler à des prix élevés des animaux âgés et contribue partiellement à libérer le Limousin de la « tyrannie des blés ».

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Philippe Grandcoing récapitule les étapes qui ont conduit les éleveurs limousins à faire de la sélection pour améliorer le cheptel bovin régional. Au début du xixe siècle, le discours dominant, influencé par le modèle anglais, dénigre la race locale. L’introduction de sang étranger (durham, garonnais…), en race pure ou croisée, semble alors la meilleure solution. Cependant les échecs de certains croisements et l’inadaptation de ces animaux aux conditions économiques du Limousin poussent à privilégier la sélection. Quelques grands domaines sur lesquels les propriétaires pouvaient entretenir des reproducteurs de qualité ont été les vecteurs de l’amélioration de la race. La promotion de cette innovation repose à la fois sur le métayage et l’institutionnalisation de la sélection (création du herd-book en 1886, multiplication des concours). Elle s’inscrit dans la continuité des pratiques paysannes traditionnelles, garantissant ainsi sa généralisation.

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Dominique Danthieux, après avoir évoqué les blocages du monde agricole de l’après-guerre, s’intéresse à l’expérience vécue par une poignée d’éleveurs rassemblés dans le ceta de Pierre-Buffière. L’étude de ce groupe montre la continuité sociologique entre les grands propriétaires novateurs du xixe siècle et leurs émules. Un certain nombre des animateurs du ceta assurent en effet la continuité avec leurs prédécesseurs, par héritage, mariage ou rachat de terres indivises. Placés à la tête de domaines peu viables économiquement suite à l’essoufflement du métayage, à l’inadaptation du système polycultural traditionnel et à la crise démographique des campagnes, les membres du ceta adoptent la technique du plein-air intégral. Cette pratique consistant à laisser à l’année les bêtes au pré permet de diminuer la charge de main-d’œuvre tout en accroissant la productivité. La spécialisation pastorale et l’intensification herbagère sont les réponses apportées au problème de la « révolution silencieuse ».

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En démontrant les capacités d’adaptation de la race, confirmées par des mesures scientifiques, le plein-air intégral ouvre également la voie à son expansion au niveau mondial.

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Nicole de Blomac combine le regard de l’historien avec des témoignage. Étudiant le cas du cheval en Limousin, elle souligne que, dans les années 1950, cet animal disparaît tant dans l’agriculture qu’à l’armée. Mais le milieu équestre, à la fois les éleveurs et les cavaliers refusent, l’idée d’une disparition de l’anglo-arabe en Limousin et œuvrent à sa reconversion ves l’équitation de loisir. On retrouve autour du cheval des personnes similaires aux promoteurs de la race bovine limousine, ainsi Pierre Pechdo, directeur du haras national de Pompadour et membre du ceta de Pierre-Buffière.

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En conclusion de cette journée, Annie Antoine souligne l’importance du questionnement lié à l’innovation agricole. On pourra s’interroger en particulier sur la manière dont les historiens peuvent appréhender la question du progrès en milieu rural et sur la définition même de la notion de progrès. Cette démarche se situe dans la problématique élaborée depuis une dizaine d’années par les historiens ruralistes qui mettent l’accent sur les « petits progrès » (Jean-Marc Moriceau). Les interventions de ce colloque correspondent à ce courant historiographique, où la microhistoire a pris le pas sur la démarche macroéconomique. Elles invitent à repenser l’idée d’une agriculture traditionnelle dans la mesure où des formes de spécialisation ont émergé très tôt. De même la notion d’archaïsme n’apparaît qu’en regard du discours agronomique dominant. Le Limousin, comme les campagnes de l’Ouest, invite à ce type de questionnement, car il s’agit d’un pays pauvre dont l’image négative se nourrit de la littérature physiocratique reprise par les historiens décrivant des contrées à l’aune du modèle productiviste des années 1960-1970. On est là en présence d’un système semi-extensif qui a sa propre rationalité. En position périphérique par rapport à la céréaliculture du Bassin parisien, il appartient à « l’auréole bocagère » d’où les bovins pouvaient rejoindre Paris à pied. Le Limousin, loin d’être la région fermée que l’on suppose, est en fait un pays ouvert, car l’élevage, plus encore que la céréaliculture, implique l’échange.

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Les actes de ce colloque seront publiés par les Éditions des Monédières.

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Dominique Danthieux et Philippe Grandcoing

Le Temps comme facteur de l’explication historique. Développements récents de l’analyse des cycles, journée d’études doctorales, Göttingen, 4 septembre 2004

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Le 4 septembre 2004 s’est tenue à l’institut Max-Planck d’histoire à Göttingen une journée d’études doctorales organisée par la Mission historique française en Allemagne (Julien Demade, Christophe Duhamelle) et le Centre de recherches historiques (ehess/ cnrs ; Gérard Béaur) avec le soutien financier du ciera. Elle a fait suite à la journée qui s’était déroulée à Göttingen le 24 mai 2003 sur le thème de « L’archive » (voir Bull. mhfa, 39, 2003, p. 52-55) et en reprenait les mêmes principes : réunir, autour d’un thème transversal privilégiant les méthodes et les instruments du métier d’historien, des intervenants et des doctorants français et allemands travaillant sur différentes périodes historiques, afin de confronter la diversité des approches et de contribuer à la formation des jeunes chercheurs ; la précision du thème, alliée à la multiplicité des horizons, favorisant l’échange sur un terrain commun et la réflexion de chacun sur ses propres façons de procéder et de penser.

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Les cycles ont très tôt été mis au cœur de l’analyse historique de l’économie, en prise directe avec le développement par les économistes de leur étude. La plus grande fortune historiographique du thème se situe après 1945, à un moment où, au contraire, les cycles ne représentaient plus un intérêt majeur pour des économistes keynésiens qui pensaient avoir trouvé le moyen de les supprimer. L’utilisation historienne de la notion fut de ce fait caractérisée par l’idée que les cycles étaient un objet proprement historique, caractéristique de formes dépassées de l’organisation économique. Analyser les cycles était donc alors, pour l’historien de l’économie, parfaitement inévitable, les économies anciennes étant considérées comme par nature cycliques – caractéristique fondamentale qui les distinguait de l’économie contemporaine, et qui impliquait que l’étude des cycles était comprise comme l’analyse d’un fait de structure. L’étude de la conjoncture, de façon particulièrement nette chez Ernest Labrousse, permettait donc, et permettait presque seule, l’accès à la structure – moins parce que, à travers l’étude des cycles, on serait inductivement remonté à leurs causes, que parce que les cycles conjoncturels étaient compris comme étant eux-mêmes la cause d’un ensemble de phénomènes, économiques mais aussi sociaux et politiques. Si les économistes voyaient dans la cyclicité une caractéristique partiellement dysfonctionnelle des économies antérieures aux Trente Glorieuses (les cycles permettant l’élimination des agents non concurrentiels), pour les historiens les cycles étaient la marque même du dysfonctionnement des économies de type ancien, de leur incapacité à assurer une croissance durable, à ne pas faire suivre une phase A par une phase B ramenant les indicateurs à leur niveau initial. L’histoire économique se déployait donc en trois temps : des économies anciennes dont le mécanisme fondamental était une cyclicité stationnaire, un capitalisme naissant où des cycles cumulatifs (parce que traversés par une tendance) n’étaient plus que le mode de réalisation d’une croissance, et enfin un capitalisme développé libéré du cycle (mais toujours caractérisé par une tendance de croissance). L’autre caractéristique de cet âge d’or historiographique du cycle était, conformément aux développements alors récents de l’analyse économique (non plus Juglar ou Kitchin mais Kondratieff), l’insistance croissante sur les cycles longs, particulièrement associée aux interprétations de Wilhelm Abel et Emmanuel Le Roy Ladurie.

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L’épuisement de ce courant de recherche à la fin des années 1970 a eu ceci de paradoxal qu’il était contemporain du retour de la problématique en économétrie, où très rapidement s’est profilé un renouveau complet des analyses autour de l’idée du caractère stochastique des cycles. La notion en sortait bouleversée puisque, dans ces analyses fondées sur la combinaison de l’autorégression et du « bruit blanc », les fluctuations cycliques sont l’effet non plus de la régularité mais du hasard : les chocs aléatoires ne sont plus ce qui vient perturber le cycle (et qui de ce fait doit, par des procédures statistiques, être éliminé pour dégager le cycle dans sa pureté), mais ce qui le génère. Ce renouvellement de l’approche économétrique a été repris relativement rapidement par les historiens, mais cette réception est restée confinée à des cercles restreints (d’ailleurs largement anglo-saxons), certes en raison de la technicité des méthodes statistiques employées, mais aussi, sans doute, parce que n’a pas été suffisamment présentée en termes généraux la valeur heuristique de ces méthodes, et leurs conséquences sur la conception de la causalité. Or une telle mise en évidence est cruciale si l’on souhaite que ces méthodes fassent l’objet d’une appropriation large par les historiens.

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L’analyse historienne des cycles a également fait, plus récemment, l’objet d’un double renouvellement interne à l’historiographie, produit par la variation de l’échelle d’observation des cycles à travers le passage à des échelles plus grandes, qu’il s’agisse du niveau d’étude des phénomènes économiques ou de l’échelle temporelle à laquelle ils sont analysés. Si l’histoire quantitative traditionnelle avait pour objet privilégié les données agrégées, l’influence de la microstoria (avec son insistance sur les données nominatives) a amené à se poser la question des cycles individuels. Il ne s’est agi, dans un premier temps, que de la découverte d’un nouvel objet et d’une nouvelle temporalité à laquelle appliquer l’analyse des cycles. Cette découverte n’a pleinement déployé ses conséquences heuristiques que par sa récente introduction dans les « jeux d’échelles », c’est-à-dire par l’interrogation des rapports entre les micro- et macro-cycles ; se trouvait ainsi formulée une interrogation sur les mécanismes de la causalité historique. Si l’on part de l’idée que les comportements des agents sont organisés en fonction d’un cycle de vie, alors ces micro-cycles ne paraissent pas pouvoir rendre compte de l’existence de macro-cycles dans la mesure où les cycles individuels, pour être de même forme, ont par définition des points de départ différents, qui interdit à leur cumulation d’avoir une forme cyclique. Par contre les macro-cycles, parce qu’ils organisent les contraintes par rapport auxquelles les agents déploient leurs stratégies (c’est-à-dire parce qu’ils déterminent la rareté relative des biens qui sont au centre des pratiques des agents), influent sur les cycles individuels, non qu’ils les génèrent mais parce qu’ils les distordent. Ainsi la conjoncture, les macro-cycles, auraient-ils tendance à gommer la cyclicité des pratiques des agents : les cycles de différentes échelles ne s’expliquent pas les uns les autres puisqu’au contraire la macro-cyclicité génère tendanciellement une non-cyclicité micro (ceci d’ailleurs d’autant plus fortement que les agents intègrent dans leurs anticipations les effets désorganisateurs de la macro-cyclicité sur leur cycle de vie en réduisant d’eux-mêmes préventivement la cyclicité de leurs pratiques). Cette dichotomie simple (les cycles individuels ne peuvent produire de macro-cycles ; les macro-cycles décyclisent les micro-cycles) devient toutefois plus complexe lorsque l’on recourt à un niveau d’agrégation intermédiaire, celui des « cohortes » générationnelles, qui permet de dégager les effets différentiels des macro-cycles sur les cycles individuels en fonction du point de départ temporel des cycles individuels, c’est-à-dire en fonction de leur mode de croisement avec la temporalité macro. Si telle cohorte est confrontée, dans la réalisation de son cycle de vie, à un moment du macro-cycle qui rend cette réalisation impossible (les pratiques individuelles s’en trouvant décyclisées), telle autre par contre agit à un moment du macro-cycle qui rend possible l’organisation cyclique de ses pratiques individuelles. Or cet effet différentiel d’un macro-cycle (par exemple celui de la production agricole) sur les cycles individuels (par exemple ceux d’accumulation puis de vente de la terre) en fonction des cohortes a pour conséquence, à nouveau au niveau macro mais s’agissant d’un objet différent (en l’occurrence non plus la production agricole mais les transactions foncières), une cyclicité, dans la mesure où le premier type de macro-cycle a eu pour effet de synchroniser les cycles individuels. On voit donc comment une macro-cyclicité peut, en gommant partiellement une micro-cyclicité, par là provoquer une nouvelle macro-cyclicité. La variation de l’échelle d’analyse des cycles permet donc le passage à un régime plus complexe de l’explication historique, du causal simple au systémique.

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Second type récent de variation d’échelle susceptible d’enrichir la valeur heuristique des cycles, la variation temporelle, par l’étude de la cyclicité saisonnière (qu’il serait plus juste d’appeler période). Celle-ci, quoique dans les sociétés préindustrielles, c’est-à-dire à dominante agricole, elle soit la plus prononcée et la plus régulière, a très peu été étudiée par les historiens (auxquels les statisticiens d’ailleurs, acharnés à « corriger les variations saisonnières », fournissent peu d’outils), sans doute en raison de sa régularité même, qui la rendait apparemment transparente à la connaissance. Mais cette régularité, justement, oblige à y voir un fait de structure ; ici, l’étude des cycles peut pleinement se dégager de la simple analyse de la conjoncture. L’intérêt dans ce cas réside donc moins dans l’identification des cycles (leur forme, leur ampleur, leur datation) que dans l’étude de leurs effets, c’est-à-dire de l’adaptation des pratiques à cette variabilité fondamentale et aux contraintes qu’elle imposait. La régularité même du mouvement saisonnier permettait aux agents de l’intégrer efficacement à leurs anticipations, et donc de conduire leurs actions en conséquence : parce que cette cyclicité était structurelle, elle avait des conséquences structurelles. Le problème est d’autant plus intéressant que ces effets structurels ne doivent pas seulement être compris comme une contrainte, mais aussi bien comme une opportunité : l’effet du mouvement saisonnier sur l’organisation des pratiques renvoie moins à l’étude des conséquences sociales d’une contrainte naturelle, qu’à celle de la retraduction sociale (variable donc) de cette contrainte.

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Gérard Béaur (cnrs/ehess, Paris), après avoir rappelé en introduction la problématique de la journée d’études (que nous venons d’esquisser), a insisté d’une part sur les critiques auxquelles a été soumise la notion de cycle macro (notamment par le biais du concept de « séquence » introduit par Michel Morineau dans les années 1980 pour substituer à l’idée de phases d’une durée régulière et d’origine endogène celle de périodes de durée inégale et impulsées par des chocs aléatoires), et d’autre part sur les ambiguïtés liées à l’importation au niveau micro de la notion de cycle, ambiguïtés aussi bien terminologiques (convient-il de se pencher sur le life cycle individuel, ou faut-il lui préférer le « cycle de vie familial » des Français ?) que liées à l’histoire même (largement oubliée) de cette importation, puisque le travail de Chayanov, généralement considéré comme précurseur de cette approche, ignorait en fait la notion de cycle à laquelle il préférait celle de « développement de la famille ». Gérard Béaur est ensuite passé à l’exploration empirique de ces difficultés par l’étude des transactions foncières de micro-exploitants de la région de Chartres au xviiie siècle. Si, au niveau des données agrégées, on repère bien un cycle de vie correspondant au modèle chayanovien (achats de terre allant croissant lors de la jeunesse et de l’âge mûr, pour répondre d’abord à l’accroissement des bouches à nourrir puis tirer parti de l’augmentation du nombre d’actifs familiaux ; enfin ventes de vieillesse en raison de la décroissance de ces deux variables liées à l’établissement des enfants en foyers autonomes), en fait la décomposition de l’échantillon en cohortes regroupant les individus nés dans les mêmes années montre la très grande influence sur la réalisation du cycle de vie des conditions liées au cycle économique de niveau macro, dont les crises contraignent les stratégies des agents et introduisent ainsi entre eux une inégalité en fonction du moment de leur naissance. Si, pour le village souabe de Neckarhausen aux xviiie-xixe siècles, David Sabean avait pu montrer, par la comparaison de cohortes distantes de quarante années, les inégalités de possibilité de réalisation du cycle de vie liées aux différentes figures prises par le trend, Gérard Béaur a donc pu démontrer qu’une analyse, plus fine, de cohortes chronologiquement plus proches (leur écart est de 10 ans) permettait de faire ressortir l’influence additive des cycles de moyen terme. Si le cycle de vie dégagé au niveau des données agrégées apparaît ainsi largement comme un artefact éloigné des expériences singulières des différentes générations, il n’en va pas différemment du cycle saisonnier des transactions foncières. En effet, si, lorsque l’on considère l’ensemble des transactions, il présente un profil très net quoique peu attendu (son maximum étant situé à la fin de l’hiver et au début du printemps, et non au moment de la soudure comme l’aurait voulu la théorie de transactions foncières liées aux difficultés frumentaires), en fait sa décomposition, qu’elle soit opérée en fonction des classes d’âge des agents (c’est-à-dire en fonction des différentes étapes du cycle de vie), des données conjoncturelles de niveau macro (années de mauvaise ou de bonne récolte) ou du type d’action effectuée par les opérateurs (saisonnalité des vendeurs par opposition à celle des acheteurs – la possibilité d’une distinction entre ces deux répartitions saisonnières venant de ce que les micro-exploitants n’opèrent pas seulement des transactions entre eux, mais aussi bien avec des agents issus d’autres groupes sociaux), fait apparaître des logiques fortement distinctes. Gérard Béaur finalement, par la présentation des transactions de quelques individus au cours de leur vie, desquelles ne se dégage nulle régularité, a posé la question de la nature des cycles dégagés par l’historien : ne s’agirait-il pas d’un pur artefact né de l’agrégation des données ?

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Jürgen Schlumbohm (Max-Planck-Institut für Geschichte, Göttingen) est alors passé à l’analyse des conséquences de la notion chayanovienne de cycle de vie sur l’interprétation de l’inégalité sociale dans les sociétés préindustrielles. En effet, pour l’auteur russe et de façon encore plus nette dans l’utilisation qu’en a faite Alan McFarlane, la croissance puis décroissance de la taille des exploitations en fonction du vieillissement générait une inégalité entre ces exploitations à quoi se serait ramenée toute l’inégalité sociale dans les sociétés agricoles non fondées sur le marché capitaliste individualiste – inégalité sociale ainsi finalement inexistante puisque l’inégalité serait tout entière liée transitoirement aux phases de vie et non durablement aux groupes sociaux. Si des recherches récentes sur les campagnes allemandes de l’époque moderne (Hans Medick, David Sabean) ont bien dégagé le lien entre montant du patrimoine et âge, il n’en faut pourtant pas inférer la pertinence générale de la théorie chayanovienne parce que ces recherches ne portent que sur un espace bien déterminé (le sud-ouest de l’empire), caractérisé par un partage égalitaire des successions. Ainsi non seulement la corrélation entre cycle de vie et richesse n’est-elle liée qu’à un cadre institutionnel particulier, mais par ailleurs ses mécanismes ne sont pas ceux supposés par Chayanov puisque l’adéquation entre taille des foyers et superficie des terres ne s’opérait pas principalement par le biais des transactions foncières mais par celui des donations entre vifs, les enfants recevant, au fur et à mesure qu’ils se mariaient et donc quittaient l’exploitation parentale (y diminuant ainsi et le nombre de bouches à nourrir et la force de travail disponible), une avance sur leur part successorale qui rétrécissait progressivement l’exploitation de parents vieillissants ; les transactions foncières n’avaient qu’une fonction d’adjuvant, permettant aux foyers nouvellement constitués, au fur et à mesure de leur élargissement, d’accroître leur base foncière par le biais d’achats auprès d’exploitants âgés qui ainsi finançaient leur existence faute de pouvoir continuer à l’assurer par leur travail. Inversement, lorsque l’on considère une toute autre région de l’Allemagne, le nord-ouest étudié par Jürgen Schlumbohm, les phénomènes de cycle de vie disparaissent et l’inégalité sociale revient sur le devant de la scène : ici en effet, si la transmission du patrimoine se fait bien toujours au moment du mariage (et non, comme dans les régions françaises « à maisons », au moment du décès du pater familias ), c’est du seul mariage de l’héritier unique qu’il s’agit. Ainsi pour une partie de la population (les héritiers) n’y a-t-il pas cycle d’accumulation foncière progressive mais passage brusque de l’absence de patrimoine à la possession de vastes exploitations ; tandis que pour l’autre partie, majoritaire, de la population (les cadets), un tel cycle est encore plus absent puisqu’elle reste sa vie durant totalement dépourvue de tout accès à la propriété foncière. En dernier ressort, si le fonctionnement n’est nullement chayanovien, c’est parce qu’au lieu d’y avoir adaptation, par le biais des transactions foncières, de la taille des exploitations à celle des foyers, c’est au contraire à une adaptation, par le biais du marché du travail (c’est-à-dire de l’importance de la domesticité agricole, liée au grand nombre de personnes exclues d’un accès à la terre), de la taille des foyers à celle des exploitations que l’on a affaire. Ainsi Jürgen Schlumbohm, par l’emploi d’une méthode comparative, a-t-il pu faire perdre à la notion de cycle de vie sa fausse évidence, et montrer qu’un tel phénomène n’était pas dû d’une manière générale aux contraintes caractéristiques des sociétés préindustrielles, mais bien plutôt à la retraduction de ces contraintes par des organisations sociales régionalement spécifiques.

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Georg Fertig (université de Münster) a choisi pour sa part d’interroger, sur la base de trois paroisses westphaliennes au xixe siècle, non pas le rapport entre cycle de vie et inégalité sociale, mais le lien, postulé par Chayanov, entre transactions foncières et cycle de vie – rapport entre un « marché » et des logiques familiales qui expliquerait l’influence des cycles de niveau macro sur les cycles de niveau micro. Ses données montrant une totale absence d’effet des prix céréaliers tant sur le nombre de transactions foncières que sur les prix fonciers, pourrait-on pour autant en conclure à une réalisation des cycles de vie par le biais des transactions foncières nullement déformée par les cycles de la production – ce qui irait au rebours des observations de Gérard Béaur ? En aucun cas, puisqu’en fait, l’accumulation puis la déprise foncières au fur et à mesure du vieillissement ne se réalisaient pas, dans ses communautés rurales, par un recours au marché foncier mais bien plutôt par le biais de donations entre vifs (des parents aux enfants), d’héritages, et de transactions foncières entre personnes apparentées, transactions obéissant non aux logiques de marché mais à celles des deux modes précédents de mutations. Ces trois modes de mutations obéissaient à une logique chronologique : aux donations des parents au moment du mariage des enfants succédaient les ventes parentales aux enfants (ceux-ci disposant désormais d’un patrimoine leur permettant de financer ces achats, achats dont le produit permettait à leurs parents de subsister alors qu’ils ne pouvaient plus travailler), puis enfin l’héritage. Si donc l’effet perturbateur des cycles économiques de niveau macro sur la réalisation des cycles de niveau micro a pu être évité, c’est que cette société évitait soigneusement de faire assurer cette réalisation par le biais d’un marché. Ce fonctionnement ne doit toutefois pas être analysé comme un témoignage d’archaïsme puisque ces mêmes producteurs agricoles utilisaient intensément les transactions monétaires, mais sur d’autres marchés – qu’il s’agisse de commercialisation de leurs productions agricoles ou de vente de leurs textiles proto-industriels. Ainsi apparaît la capacité des sociétés villageoises à ne rentrer dans les mécanismes de marché que de manière partielle afin de préserver leurs logiques de reproduction centrées sur l’effectuation non perturbée du cycle de vie.

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Par son usage de la méthode de l’event history analysis (permettant des régressions multivariées), Georg Fertig a assuré la transition avec les deux communications suivantes, qui plaçaient au centre de leur exploration de la cyclicité l’utilisation d’outils issus des développements récents de la statistique. Noël Bonneuil (ehess/ined, Paris) commençait par attaquer de front la conception particulièrement influente développée par Richard Easterlin d’un caractère cyclique de la fécondité, lié par surcroît par une relation de détermination aux cycles économiques. L’emploi des méthodes issues de la théorie de la dynamique des systèmes, c’est-à-dire l’emploi de l’analyse des espaces d’états (dans laquelle les objets sont définis par leur position, leur vitesse et leur accélération – ce qui correspond largement à une analyse des effets-retard), lui a permis de démontrer, d’abord à partir des données même qui avaient été considérées comme prouvant le caractère cyclique de la fécondité (soit celles relatives au baby-boom), la vacuité de cette interprétation – démonstration élargie ensuite par le recours à des données relatives au xviie siècle. En effet, dans une telle analyse topologique, un cycle correspond à une trajectoire très particulière, représentée par un cercle fermé, trajectoire que justement n’effectue jamais la fécondité : si celle-ci, au xviie comme au xxe siècle, est caractérisée par sa concentration autour d’« attracteurs » qui la stabilisent, cette stabilisation ne s’opère pas sous une forme cyclique, les variations autour de l’attracteur étant aléatoires. Surtout, la fécondité, dans les deux exemples considérés, se déplace d’un attracteur à un autre, mais à des intervalles de temps non périodiques, ces déplacements étant dus à l’effet de variables exogènes aléatoires. La méthode d’analyse employée permet donc de montrer que des phénomènes qui peuvent à première vue apparaître comme cycliques ne constituent en fait, à strictement parler, que des pseudo-cycles.

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Julien Demade (mhfa, Göttingen) s’est pour sa part appuyé sur les modèles auto-régressifs dans son enquête sur la production et les prix frumentaires à Nuremberg aux xve-xvie siècles. Partant de la constatation, a priori troublante, d’une discordance nette entre dîmes et mercuriale (la seconde seule présentant des variations régulières), il a montré que l’on pouvait en rendre compte économétriquement par l’emploi d’une modélisation vectorielle auto-régressive d’ordre 1 (où le prix de l’année t est fonction du prix de l’année t -1 et de l’inverse de la variation de la dîme de l’année t par rapport à celle de l’année t -1), et économiquement par le recours à un modèle de déséquilibre. La combinaison de ces deux méthodes d’analyse permet de comprendre le caractère très particulier de la (pseudo-)cyclicité des prix annuels, soit son caractère partiel et dissymétrique (les prix connaissent de longues périodes d’étale entrecoupées périodiquement de brusques variations à la hausse qui n’ont pas de contrepartie à la baisse), comme étant la marque d’un fonctionnement oligopolistique des transactions frumentaires, fondé sur la capacité des seigneurs à imposer un prix plancher proche du prix normal. Pour sa part, l’étude des variations périodiques saisonnières des prix, outre qu’elle permet d’invalider, du moins pour cet espace et cette période, la thèse classique d’une augmentation progressive depuis la récolte vers la soudure, confirme que les transactions frumentaires sont, dans le système féodal, dominées par un oligopole, puisque le maximum d’hiver qui caractérise les prix mensuels des céréales ne peut se comprendre que si l’on suppose un stockage spéculatif assurant une rapide augmentation des prix dès après la récolte. Ainsi la cyclicité des prix, sous la forme spécifique qu’elle prend dans le système féodal, apparaît-elle non comme l’effet du rôle déterminant de la nature dans les forces productives (puisque la cyclicité inter-annuelle n’est pas déterminée par une cyclicité de la production qui n’existe pas, et puisque la cyclicité intra-annuelle prend une figure autre que celle qui serait la conséquence des problèmes de soudure), mais comme l’effet de la retraduction, par un système spécifique de transactions monétaires (dominé par un oligopole seigneurial), de ces contraintes naturelles. La cyclicité, en dernier ressort, est donc un phénomène socialement créé afin d’assurer une domination.

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Pour terminer, Michael Kopsidis (Institut für Agrarentwicklung, Halle) élargissait la perspective en passant des cycles aux tendances, s’intéressant à la dernière phase de croissance agricole préindustrielle, qu’il étudiait de manière comparative en prenant pour objet l’Angleterre, la Prusse, la Russie et la Chine. L’utilisation des développements récents de l’économie du développement lui permettait, au rebours de la théorie historiographique usuelle, de montrer que cette croissance était issue des petites exploitations paysannes, dont les caractéristiques permettaient de maximiser l’emploi des facteurs de production et de minimiser les coûts de transaction, tandis que les grandes exploitations proto-capitalistes ne pouvaient être concurrentielles que si elles bénéficiaient d’un soutien étatique faussant les conditions de concurrence avec les petites exploitations. Ainsi la journée se terminait-elle par un rappel des capacités de dynamique inhérentes aux sociétés agricoles dites traditionnelles – par un rappel, donc, que pour autant qu’elles aient connu des fonctionnements de caractère cyclique, il ne pouvait s’y agir d’une simple répétition périodique.

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Julien Demade

Plan de l'article

  1. Bocages et Sociétés, colloque organisé à Rennes les 29, 30 septembre et 1er octobre 2004, à l’Université Rennes 2 par Annie Antoine, professeur d’histoire moderne (crhisco, fre 2736 cnrs ), et par Dominique Marguerie, chargé de recherche au cnrs (c2a, umr 6566 cnrs/Université Rennes 1 et Rennes 2)
  2. Transhumance et estivage : les déplacements du bétail en Europe et dans le Bassin méditerranéen, des origines aux enjeux actuels, 7e colloque international de l’Association d’Histoire des Sociétés Rurales, 26e Journée internationale d’Histoire de Flaran (Flaran et Auch, 9-11 septembre 2004)
  3. L’Élevage bovin en France : économie, paysages et acteurs sociaux du Moyen Âge aux enjeux actuels, colloque national de Saint-Christophe-en-Brionnais (Saône-et-Loire), 9 et 10 octobre 2004
  4. L’Innovation dans les campagnes limousines du Moyen Âge à nos jours, colloque tenu à Veix (Corrèze) le 25 septembre 2004, organisé avec le concours de la communauté de communes du canton de Treignac, des Éditions des Monédières et de leur directeur Daniel Borzeix
  5. Le Temps comme facteur de l’explication historique. Développements récents de l’analyse des cycles, journée d’études doctorales, Göttingen, 4 septembre 2004

Pour citer cet article

« Colloques et journées d'études », Histoire & Sociétés Rurales, 2/2004 (Vol. 22), p. 251-270.

URL : http://www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2004-2-page-251.htm


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