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Histoire & Sociétés Rurales

2004/2 (Vol. 22)


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Loïc Buffat, L’Économie domaniale en Narbonnaise : les villæ de la cité de Nîmes. Thèse de doctorat d’Archéologie, Histoire et Civilisation de l’Antiquité et du Moyen Âge, Université de Provence Aix-Marseille-i, 16 octobre 2004, 2 volumes, 456 p.

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Jury : Jean-Pierre Brun, directeur de recherches au cnrs, directeur du Centre Jean-Bérard, Naples ; Pierre Gros, professeur à l’Institut universitaire de France et Université de Provence (président) ; Josep Guittard, professeur à l’Université autonome de Barcelone, directeur de l’icac, Tarragone ; Philippe Leveau, professeur émérite à l’Université de Provence (directeur) ; Claude Raynaud, directeur de recherches au cnrs ; Paul Van Ossel, professeur à l’Université de Paris X-Nanterre.

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Pour étudier le fait domanial dans l’une des plus vastes cités de la Narbonnaise, c’est un corpus de plus de deux cents villæ qui a été constitué par Loïc Buffat non pas sur la seule base des résultats de fouilles, trop peu nombreuses pour cela, mais à partir de travaux de prospections de surface, une pratique mise en œuvre en Languedoc-Roussillon avec une plus grande intensité depuis une vingtaine d’années. Sont considérés comme des centres domaniaux les seuls sites ruraux pour lesquels l’existence d’un habitat résidentiel peut être postulée, à partir le plus souvent d’indices d’aménagements de confort ou d’apparat. Les restes de revêtements de mosaïque, de marbre, les éléments de colonnade ainsi que la présence d’équipements hydrauliques et balnéaires jouent dans cette définition un rôle déterminant. Ces critères archéologiques permettent de retenir toute une large gamme d’établissements ruraux de quelques milliers à quelques dizaines de milliers de mètres carrés, dont les activités agricoles peuvent être précisées. Comme ailleurs dans la province, les vestiges de production vitivinicole sont les plus fréquemment rencontrés, mais leur distribution, corrélée avec celles des ateliers d’amphores vinaires, montre que la façade rhodanienne de la cité correspond à une zone-clé pour le vin nîmois. Malgré le poids de cette production au caractère spéculatif, les autres composantes de l’économie domaniale ne sont pas négligées même si les données de terrain sont nettement moins fournies. Enfin, la prise en compte systématique des indices chronologiques collectés sur chacun des sites – des types de céramiques pour l’essentiel pour lesquels les datations sont de plus en plus précises – permet de mieux cerner des durées d’occupation qui peuvent s’étaler sur plusieurs siècles entre la fin de l’époque républicaine et les premiers siècles du Moyen Âge. Dans cette perspective de continuité, l’histoire de la villa apparaît aussi comme celle d’un pôle de peuplement majeur dans l’espace de la cité.

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Philippe Leveau, après avoir remercié Loïc Buffat pour la clarté de son exposé, souligne la réelle maîtrise des techniques archéologiques dont il a fait preuve ainsi que la qualité des illustrations de son mémoire. Il a pu apprécier le chemin parcouru depuis l’article de Jean-Luc Fiches consacré aux campagnes nîmoises à l’occasion du colloque aixois Villes et campagnes dans l’empire romain (1984). Cette nouvelle étape décisive de la recherche a été rendue possible grâce au souci constant de ne pas s’enliser dans des considérations théoriques sur la nature de la villa pour décrire avec la plus grande précision des réalités de terrain. Ce choix n’exclut pas cependant des positions courageuses sur la définition de la villa, avec un inventaire qui inclut des sites d’ampleur modeste et dont le statut sera l’objet de débats salutaires avec les spécialistes de la question. Il faut d’ailleurs encourager l’auteur de ce travail à publier toute la documentation rassemblée, même les dossiers pour lesquels on ne dispose pas d’interprétations définitives. Dans ce tableau minutieux de l’économie domaniale, Philippe Leveau regrette l’abandon du chapitre initialement prévu sur l’élevage. Si les relations avec les voies fluviales sont abondamment soulignées, il aurait fallu de même s’interroger sur les liens entretenus par les villæ avec les grands équipements routiers mais aussi hydrauliques. On pense ici à l’aqueduc de Nîmes qui traverse une grande partie du territoire étudié. À côté de ces signes manifestes de la romanisation, il faut rappeler l’importance des héritages protohistoriques dans la cité de Nîmes, dont l’influence n’est pas moindre sur le fait domanial.

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Claude Raynaud a apprécié pour sa part ce qu’il considère comme une véritable « thèse d’archéologue ». Loïc Buffat a su mêler dans une même analyse ses propres observations de terrain à la documentation confiée par plusieurs chercheurs régionaux. La réflexion sur l’espace nîmois est construite sur la base de ces seules zones prospectées. Mais sont-elles toujours suffisantes pour jauger l’expansion domaniale ? Il semblerait que le chef-lieu ne joue pas un rôle de pôle d’attraction pour ces villæ, par ailleurs considérées comme l’expression d’une certaine mainmise des élites urbaines sur les campagnes. La ville de Nîmes est bordée au nord par des massifs couverts par la garrigue et la plaine méridionale est aujourd’hui largement urbanisée. De même, l’arrière-pays cévenol apparaît comme un espace laissé pour compte par les entreprises domaniales. Mais, ces zones montagneuses n’ont fait l’objet que d’investigations limitées. Il faudrait dans les deux cas pouvoir s’assurer qu’il ne s’agit pas d’un effet de sources plus que du reflet assuré des formes de l’occupation des sols. Pour en rester aux questions de méthode, il faut souligner la richesse de la réflexion sur les conséquences de la dégradation des séquences les plus tardives des sites de villa, maltraitées par les labours comme par l’historiographie. Des phénomènes qui relèvent de la taphonomie des sites pourraient en grande partie expliquer cette impression d’organisation labile des occupations de la fin de l’Antiquité et postérieures. On saura gré d’ailleurs à l’auteur d’avoir prolongé son enquête avec la prise en compte du haut Moyen Âge et d’avoir confirmé à partir de l’échantillon nîmois la permanence de ces sites méridionaux fondés au début de notre ère jusqu’au seuil de l’an mil et même au-delà.

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Jean-Pierre Brun souligne à son tour les qualités du chercheur de terrain et la forme soignée donnée au mémoire. Spécialiste reconnu de l’histoire des techniques, il apporte des conseils pour l’interprétation des équipements vinicoles fouillés, tant sur la fonction même des vestiges reconnus, la cohérence de la chaîne opératoire que sur les arguments de datation. L’oléiculture en Narbonnaise occidentale occupe toujours, malgré la précision accrue de l’enquête de terrain, une place aussi réduite que le laissait entrevoir le bilan dressé par Dominique Garcia en 1992 (Lattara, 5). Dans la cité de Nîmes, on ne connaît à ce jour que six installations oléicoles. Pour trouver des raisons expliquant le rôle marginal de cette culture, il faudrait certainement interroger le climat de l’aire languedocienne, les courbes de températures et le gel étant ici plus défavorable qu’en Provence orientale aux investissements dans ce type d’arboriculture. Les amphores d’importation sont sollicitées pour mieux cerner, en contrepoint, les forces et faiblesses de la production locale. Si l’idée est judicieuse, sa mise en œuvre se heurte tout de même aux incertitudes du contenu exact de ces conteneurs. Les amphores africaines ne peuvent toutes avoir servi pour le vin et il faut plutôt penser à l’huile ou aux saumures. D’ailleurs, on constate que des données locales explicites viennent appuyer cette affirmation : dans les sites littoraux étudiées, les amphores africaines remplacent les Dressel 23 hispaniques, peu représentées, ce qui ne laisse que peu de doutes sur le produit commercialisé.

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Pour Josep Guittard, cette réflexion développée sur les villæ de la cité de Nîmes offre des bases solides pour de futurs travaux. Pour illustrer son propos, il revient à son tour sur la faible densité de ces établissements autour de la ville et signale que cette situation qui rompt avec le schéma attendu a pu être observée de même pour Bætulo (Badalona, Catalogne). Les propriétés citadines exploitent les terres les plus proches et cèdent la place, à une distance de quelques kilomètres du centre urbain, à des villæ qui sont distribuées le long de la via Augusta. Une des leçons de la recherche de terrain, lorsqu’elle aboutit à des synthèses comparables, est de montrer qu’il n’existe pas un modèle unique mais que la diversité est la règle à l’échelle des régions ou des cités. Des comparaisons seront ainsi possibles dans l’avenir à partir de tels corpus documentaires. L’aristocratie arécomique jouerait un rôle prépondérant dans les fondations domaniales et c’est en effet la signification que l’on pourrait donner à ces monuments funéraires du dernier siècle avant notre ère, qui auraient été établis pour et par des notables indigènes sur leurs propriétés rurales. Mais, cet unique argument est-il réellement suffisant pour asseoir une telle interprétation ? Au-delà de cette interrogation sur les origines de la villa, on observe une identité des rythmes propres à l’histoire de la villa tant en Catalogne que dans cette partie de la Narbonnaise, avec un développement synchrone du phénomène dans la deuxième moitié du Ier siècle après J.-C. et une « rationalisation » du nombre des exploitations domaniales à partir du iie siècle. Dans les deux régions, la permanence de la villa à l’époque tardive ne peut être remise en question.

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Paul Van Ossel a apprécié cette vision globale et intelligente de la villa en Narbonnaise. Le corpus constitué est plus que le simple produit d’une compilation, ce qui justifierait l’attribution qu’un qualificatif autre que celui d’annexe à cet inventaire raisonné. La lecture de ce travail lui a permis de cerner des avancées décisives pour notre compréhension du fait domanial. Parmi celle-ci, il souligne l’importance des différences observées à l’intérieur même de l’espace de la cité nîmoise et cela grâce aux sept fenêtres d’études micro-régionales. Il a pu constater de même un fort contraste dans l’évolution des villæ du haut Empire et des rapprochements peuvent être faits pour l’Antiquité tardive entre la situation méridionale et ce qui a pu être observé pour nord de la Gaule, avec des cas de maintien, d’agrandissement ou de péjoration de l’occupation des centres domaniaux. Les créations tardo-antiques appartiennent plutôt aux ve-vie siècles qu’au ive siècle et l’on observe une diminution des petits établissements certainement au profit des grands domaines. Un élargissement de la bibliographie utilisée aux travaux des équipes septentrionales permettra dans une étape ultérieure d’accentuer de telles similitudes. Malgré la qualité du dossier rassemblé, il lui faut souligner les limites des conclusions que l’on peut tirer de cette documentation. L’archéologie n’a certainement pas la capacité de répondre aux questions posées par l’évolution de la mise en valeur du domaine. La variété des productions n’est peut-être pas suffisamment prise en compte. Paul Van Ossel confirme que les structures de stockage des céréales sont bien discernables dans les fouilles du nord de la France. L’absence de greniers tient au fait que, dans les exemples méridionaux, les explorations exhaustives sont encore peu nombreuses et l’on doit souvent se contenter de dégagements réduits aux abords de la résidence. Une autre ambiguïté accompagne cette recherche consacrée à la villa, avec l’impasse complète sur les fermes et tous autres types de site ruraux, contribuant à isoler de façon artificielle le centre domanial.

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La cité de Nîmes, pour Pierre Gros, devient, avec la multiplication des travaux récents, un véritable laboratoire pour l’analyse spatiale en archéologie. Loïc Buffat nous propose à son tour une nouvelle contribution, mais dont le sujet est plus celui de la villa que la question de l’économie domaniale malgré le titre de son mémoire. De quels critères dispose-t-on pour distinguer les activités agricoles pour l’autosuffisance du domaine, des cultures vivrières pour l’approvisionnement des agglomérations les plus proches ou des productions spéculatives pour de plus longs circuits de diffusion ? L’analyse qui est conduite ici nous renseigne plus sur les temps forts de l’histoire de la villa et les nuances micro-régionales. On entrevoit la transformation du site agricole des origines en villa selon des modalités distinctes selon les secteurs. La poursuite de l’occupation durant le haut Moyen Âge est bien perceptible dans certaines zones, mais elle n’est pas une réalité dans des terroirs comme ceux du Beaucairois. La viticulture occupe une place centrale dans la réflexion, mais il aurait fallu rappeler l’existence à Nîmes même de vignes antérieures à l’époque augustéenne dans des espaces qui seront par la suite colonisés par l’urbanisation d’époque impériale. Le catalogue des sites mérite à lui seul une lecture détaillée du fait de la richesse des informations qu’il renferme. On y découvre, par exemple, des détails qui demanderont des développements ultérieurs, comme ces tubuli portant la marque d’un fabricant lyonnais. L’interprétation des indices de confort pour les résidences domaniales demande à être dans la plupart des cas reconsidérée et l’on chercherait en vain des réalisations au caractère exceptionnel. Au-delà des critiques de détail, il faut prendre en considération plusieurs études pionnières pour nombre d’aspects de l’archéologie domaniale.

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Après une rapide délibération, le jury confère le titre de docteur à Loïc Buffat avec la mention très honorable et ses félicitations

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Christophe Pellecuer

Jean-Loup Abbé, Société, espace et parcellaire. Contribution à l’étude de l’aménagement de l’espace en Languedoc au Moyen Age (xiie-xve siècle), mémoire présenté pour l’Habilitation à Diriger des Recherches, Université Toulouse-Le-Mirail, 18 novembre 2004

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Jury : Monique Bourin, professeur à l’Université de Paris-i (rapporteur) ; Benoît Cursente, directeur de recherche au cnrs, Toulouse-ii (directeur) ; François Favory, professeur à l’Université de Franche-Comté ; Mireille Mousnier, professeur à l’Université de Toulouse-ii (présidente); Élisabeth Zadora-Rio, directrice de recherche au cnrs, Tours (rapporteur).

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Dans sa présentation, Jean-Loup Abbé établit tout d’abord une mise en perspective de sa carrière scientifique avant d’évoquer l’avenir. Depuis sa thèse sur les interactions entre sociétés urbaines et sociétés rurales dans le nord de la France jusqu’à son arrivée comme maître de conférences à Montpellier en 1990 et à son intégration dans le milieu scientifique méridional, il n’a cessé d’enrichir ses points de vue par des échanges et des confrontations lors de nombreuses participations et interventions dans les séminaires de la plupart des universités méridionales : à Toulouse dans le sud-ouest mais aussi à Montpellier et Lattes en Languedoc, à Aix-en-Provence sans renoncer pour autant à une intégration dans un dispositif plus large encore en nouant des liens solides avec des universités plus septentrionales comme celles de Tours et Paris-i ou en collaborant à la construction des outils d’analyse auprès de l’École de Besançon. L’organisation de l’espace, les rapports entre territoire et milieu sont devenus ses thèmes de prédilection. Étudier l’espace de la société médiévale ou plus encore la société médiévale dans son espace, tel est le champ de ses travaux.

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Le mémoire porte sur des sujets difficiles, comme celui des aménagements agraires. Il a fallu faire œuvre de bâtisseur et construire des corpus jusqu’alors inexistants mais aussi élargir l’éventail des sources en intégrant celles de l’époque moderne. Dans le contexte d’une recherche à la fois dynamique et complexe, le mémoire a pour objectif de traiter des rapports entre la société languedocienne médiévale et l’espace à partir de l’aménagement, concerté et volontaire, des terroirs ruraux et des agglomérations, non pas tant dans la perspective d’une histoire du paysage ou d’une histoire du parcellaire, mais dans celle qui permet à travers le paysage et le parcellaire de comprendre le comportement de la société médiévale lorsqu’elle tente d’intervenir consciemment, volontairement pour organiser, ordonner l’espace qui l’environne, qu’il soit rural et urbain. Comme l’évoque le sous-titre du mémoire, ce que cherche à déceler Jean-Loup Abbé tient dans une définition élargie de la notion d’aménagement qui est celle d’une intervention à la fois concertée et ponctuelle ou progressive sans avoir le caractère programmatique et global d’une planification. C’est la capacité d’aménager l’espace volontairement et de manière concertée qui est en cause en évitant d’importer des modèles venus d’époques plus récentes ou plus anciennes (centuriation), parce que la « planification » de l’espace ne ressort pas d’une expression clairement conceptualisée au Moyen Âge.

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En préférant la notion d’aménagement de l’espace à celle d’espace planifié, Jean-Loup Abbé introduit ainsi une souplesse de critères qui ne gomme jamais la difficulté de séparer avec certitude ce qui ressort d’un projet global ou non.

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Le mémoire organisé en trois grands volets s’ouvre logiquement par une réflexion méthodologique et historiographique destinée à replacer les dossiers présentés dans le champ de la recherche actuelle que l’on sait à la fois féconde, complexe et parfois chaotique. C’est d’abord sur la capacité de l’historien à rendre compte des formes que Jean-Loup Abbé s’interroge, passant au crible d’une réflexion exigeante les modalités d’emploi de sources diverses, qu’il s’agisse des documents fiscaux ou planimétriques. La méthode utilisée est aussi celle d’une « histoire régressive », concept que Jean-Loup Abbé manie avec lucidité en l’inscrivant toujours dans cette condition indispensable qui nécessite de maintenir un va-et-vient constant avec l’archéologie au sens large et lorsqu’ils existent et surtout lorsqu’ils sont appropriés, avec les textes. L’écueil principal, celui d’une survalorisation du document planimétrique, état figé masquant par nature tout dynamisme, est amoindri par l’utilisation des censiers, des terriers et des compoix, documentation écrite qui, malgré ses faiblesses et un traitement long et ardu, est la mieux à même d’aborder la perception de l’espace médiéval.

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La deuxième partie, pièce centrale du mémoire, est celle du terrain d’action et de la mise en pratique. L’objet d’étude est celui des étangs de la plaine languedocienne et de leur assèchement au cours du Moyen Âge. Le dossier est celui d’une synthèse conçue également comme une mise en perspective, parce qu’elle encadre et ouvre le champ d’un récent projet collectif de recherche diachronique et pluridisciplinaire conduit autour d’un étang languedocien asséché emblématique s’il en est un, celui de Montady aux portes de Béziers.

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Le corpus construit comprend 54 étangs continentaux. Deux seulement dépassent 1 000 ha tandis que la plupart (34 cas) sont inférieurs à 50 ha. De l’Antiquité à nos jours, les nouveaux paysages et les nouveaux parcellaires issus de l’assèchement des étangs résultent d’une action sur le long terme, mais il est néanmoins possible de distinguer une évolution des comportements pendant le Moyen Âge. Jusqu’au xie siècle, l’exploitation du milieu naturel l’emporte sans modification profonde de l’environnement. En revanche, de la seconde moitié du xiie siècle au début du xive siècle, l’attitude change profondément en Languedoc. Ces étangs continentaux sont de plus en plus perçus comme un espace à transformer et à intégrer différemment dans l’agrosystème. Dans les milieux seigneuriaux et urbains, les bonnes terres des étangs deviennent attractives pour tirer de nouveaux profits. Et l’on assiste à la mise en œuvre d’actions volontaires et concertées dans les assèchements. Les sources privilégient l’action des seigneurs qui autorisent les projets de drainage, exigent des droits d’entrées et acensent les nouveaux terroirs dans une perspective de production qui est d’abord céréalière. Mais cette réorganisation de la gestion seigneuriale se fait aussi, notamment dans le cas des plus grands étangs, en partenariat avec les élites consulaires et marchandes des grandes cités voisines, Béziers, Narbonne et Carcassonne, à tel point qu’il « faut parler d’entreprises urbaines bien plus que rurales ». Mais Jean-Loup Abbé montre aussi que ces entreprises ne sont pas toutes de bonnes opérations surtout, au début du xive siècle. Le contexte climatique est de moins en moins favorable et si la soif de profit est toujours dans les esprits, les préoccupations changent aussi. La défense des domaines paraît l’emporter sur les problèmes de gestion domaniale et la réalisation de projets complexes et ambitieux qui caractérisaient surtout la période du milieu du xiiie au début du xive siècle.

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La troisième partie est une série de contrepoints qui relève toujours de ce souci constant chez Jean-Loup Abbé de montrer toute la diversité des modalités d’aménagement concerté ayant un impact sur le parcellaire sans se focaliser sur les illustrations les plus spectaculaires et les plus significatives du phénomène. L’assèchement des étangs introduisait déjà ce plaidoyer pour que la recherche ouvre son regard sur l’évolution globale des relations entre société et espace au Moyen Âge, sans se restreindre aux paysages agraires nés des défrichements ou de la réorganisation de l’habitat, essentiellement en liaison avec le phénomène des villeneuves aux xiiie-xive siècles. Les travaux rassemblés dans la troisième partie ouvrent donc de nouvelles directions d’études. C’est d’abord à l’un des « mythes » cisterciens que s’attèle Jean-Loup Abbé, celui de la réorganisation des terroirs et de la portée paysagère de la constitution des temporels à travers l’exemple de l’abbaye de Fontfroide. C’est ensuite aux mots et aux formes qu’il s’intéresse, croisant les regards sur l’urbanisation dirigée des agglomérations du Languedoc médiéval avec un dossier sur le vocabulaire (la « villeneuve des champs » et la « villeneuve de villes »), suivi d’une étude sur la ville médiévale de Limoux dans la haute vallée de l’Aude. Au delà de la disjonction entre le vocabulaire, les formes et les aménagements spatiaux, Jean-Loup Abbé insiste sur cet urbanisme spécifique entre régularité et planification qui est celui d’un développement par à-coups dont la structuration enregistrée par la géographie fiscale survit aussi dans la mémoire collective. Mais pour régulier qu’il soit, l’aménagement de Limoux composé de plusieurs unités morphologiques demeure difficile à caractériser entre planification et organisation progressive. Cette réflexion se prolonge encore par l’examen d’un cas de l’urbanisme médiéval planifié languedocien, celui de la Villeneuve de Carcassonne. Au delà du symbole et de toute simplification, ce sont les zones d’ombre du dossier que Jean-Loup Abbé, toujours attentif à la nuance, tente de mettre en lumière, notamment à partir d’un document inexploité, le terrier royal de Carcassonne de 1316-1317, qui permet de se pencher sur la première phase d’urbanisation de la Villeneuve, détruite par la chevauchée du prince Noir de 1355. Apparaît alors le décalage entre la forme et le contenu, entre la mise en place du parcellaire et son occupation effective. De la forme, Jean-Loup Abbé nous guide vers les questions de l’occupation car ici à Carcassonne, l’essor général du xiiie siècle n’a pas été suffisant, semble-t-il, pour impulser la dynamique d’occupation d’un nouveau noyau « d’ampliation ». Mais c’est aussi les problèmes que pose l’effacement d’un parcellaire par un autre que les cas de Limoux et Carcassonne permettent d’aborder avec cette idée sous-jacente que les questions d’organisation, de régularité et de planification se posent finalement dans les mêmes termes entre l’aménagement de l’espace urbain et celui de l’espace rural. L’expression de villa nova est finalement le meilleur marqueur de cette « nouveauté » médiévale à la fois rurale et urbaine dans laquelle la société tente d’organiser son développement. Dans ce processus, l’objectif du mémoire n’était pas de montrer que le Languedoc fut une terre profondément remaniée par de grandes entreprises collectives, mais bien de révéler qu’au cours de la période envisagée l’ambition d’infléchir les conditions du développement de la vie économique et sociale par une attitude de plus en plus volontariste et par un champ d’intervention diversifié apparaît comme une évolution de plus en plus sensible.

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À l’issue de cette présentation saluée, fait peu habituel, par des applaudissements spontanés, la discussion avec le jury est ouverte par Benoît Cursente qui souligne en premier lieu que la direction de cette hdr fut pour lui un honneur et un enthousiasme. Le mémoire présenté, sous la forme d’un triptyque, est canoniquement irréprochable. Qualité d’écriture et de rhétorique mais aussi mesure dans tous les sens du terme font de Jean-Loup Abbé un homme de pondération mais aussi un homme de conviction comme le souligne l’approche agonistique du premier volet. Après avoir rappelé que Jean-Loup Abbé est intégré dans un très large dispositif de recherche, Benoît Cursente poursuit en identifiant les partis pris scientifiques qui sous-tendent sa démarche. Celui tout d’abord d’un souci de contextualisation large aussi bien dans le temps que dans l’espace (nombreuses comparaisons avec l’Italie, l’Angleterre ou l’Allemagne). Intervient en second lieu une intégration de la recherche personnelle dans des projets collectifs pluridisciplinaires comme collaborateur ou comme chef de projet. Pour Jean-Loup Abbé, les choses ne sont jamais simples et il n’a de cesse de mettre au jour les conditionnements historiographiques qui ont contribué à aboutir à telle ou telle proposition. Enfin, il s’identifie clairement comme un historien soucieux de replacer les rapports, les acteurs sociaux dans le discours sur les systèmes auto-organisés, sans renoncer à utiliser le lexique courant ou un langage naturel.

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Ancré sur de tels principes, le mémoire ne pouvait qu’aboutir à des avancées appréciables, qu’il s’agisse de cette contribution décisive au bon usage de la méthode régressive de l’utilisation de sources fiscales, ou encore de cette restitution pondérée de la part, dans le paysage, des aménagements planifiés en concluant à une chronologie inscrite dans un long xiiie siècle, où se développe ce nouvel esprit de rationalité. Les similitudes notées entre les régularités obtenues dès l’origine et celles obtenues par étapes successives aboutissent à une réévaluation générale de la complexité de l’histoire des formes, sans que celle-ci ne cesse d’être accessible à l’historien. Si Benoît Cursente promet de bien fructueuses discussions hors soutenance, il en amorce aussi le fil, notamment autour de trois points. Sur le lexique et le concept des termes d’« aménagement » et de « planification » qu’il faudrait à présent développer jusqu’au bout. Sur les attitudes mentales face aux milieux humides, il se demande (citant notamment un passage du De regno de Thomas d’Aquin) si à une scansion, acceptation puis répulsion tardive (à partir du xve siècle), il ne faut pas préférer la vision d’une ambivalence, depuis le xiiie siècle au gré des locuteurs et des intérêts. Dans sa réponse, Jean-Loup Abbé en convient volontiers, précisant que les actes de pratiques étaient impropres à restituer « l’imaginaire des étangs » et que dans cette documentation, ce n’est qu’à partir du xve siècle que l’on évoque l’insalubrité comme motif d’assèchement. Enfin, sur les aménagements du tissu urbain, Benoît Cursente confirme son accord avec la rapide transformation des unités de référence égalitaires attribuées au départ, en unités d’occupation concrètes hétérogènes et souligne avec enthousiasme combien l’étude sémantique de villa nova est magistrale. Tout est ordre de discussion et non constatation.

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Pour finir, Benoît Cursente fait part du plaisir qu’il ressent de voir soutenu à Toulouse, dans la ville natale de Charles Higounet, qui plus est, épicentre du phénomène des bastides, un travail de cette qualité consacré aux « paysages et villages neufs du Moyen Âge », véritable traité du bon usage des analyses de parcellaire pour l’étude des sociétés médiévales. Il lui souhaite de faire école dans les meilleurs délais.

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Monique Bourin exprime d’abord ses remerciements à Jean-Loup Abbé pour ses participations aux séminaires de Paris-i qui lui ont permis d’exposer régulièrement ses résultats. Elle souligne ensuite combien la greffe méridionale d’un homme dont la recherche doctorale avait porté sur les villes d’Arras et de Douai a réussi sans enfermement. Elle dit encore aimer sa tranquillité à l’égard des thèses à la mode et admirer ses qualités de patience et de découvreur comme le respect de la pensée de ses contemporains restituée sans trahison et plus largement son souci d’une définition précise des termes. La perception du temps, notamment de la longue durée, est en tout point remarquable, car cette longue durée n’exclut pas le rythme de l’expérience humaine et les pauses effectuées régulièrement permettent des regards par génération. Monique Bourin s’interroge dans cette optique sur l’éventualité d’un intérêt spécifique pour les étangs à l’époque moderne, tandis que Jean-Loup Abbé précise que les dossiers sont bien constitués du fait même qu’il s’agit d’un milieu instable nécessitant des interventions permanentes. Elle précise son intérêt pour les décomptes fiscaux plus que pour la morphologie, car Jean-Loup Abbé a su réévaluer ce type de source. Après la discussion qui s’engage, notamment autour du rôle des consuls dans l’assèchement de l’étang d’Ouveillan qui minore celui des communautés, ou encore sur l’utilisation du terrier royal de Carcassonne et le rapport entre indivision et bornage, Monique Bourin avance deux suggestions pour finir. Que donnerait une analyse factorielle prenant en compte la taille des étangs, la distance par rapport à la ville et aux castra ou encore la personnalité des seigneurs ? Elle s’interroge enfin sur les rapports qu’il conviendrait d’établir entre le drainage spécifique des étangs et le drainage traditionnel, normal des champs évoqués dans les textes par ces multiples « valats ». Un drainage peut-il être individuel ? Il faudrait encore reprendre le problème du drainage en dehors du parcellaire neuf. De même, le problème de la maîtrise seigneuriale des étangs incite à prolonger l’enquête avec une comparaison des formes dans l’appropriation d’autres lieux incultes comme les bois. En conclusion, Monique Bourin souligne combien ce mémoire est une balise importante dans ces domaines complexes et répond bien à ce qui est attendu d’une hdr.

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Élisabeth Zadora-Rio intervient à son tour en saluant la construction de ce beau triptyque dont le volet central, celui des étangs, est admirable. Il s’agissait pourtant d’une gageure car il n’était pas simple, face à la dispersion des sources, de mettre en lumière la place méconnue du Moyen Âge dans l’assèchement des plans d’eau languedociens avec une introduction par l’espace. Le dossier est neuf, notamment parce qu’il remet en cause beaucoup d’idées reçues, comme celle du passage d’un état sauvage à un espace maîtrisé et Jean-Loup Abbé a su révéler combien l’étang demeurait intégré dans l’économie médiévale bien avant les drainages. Le point de vue technique sur les assèchements permet de souligner non seulement le rôle financier de la ville mais aussi le caractère fédérateur des assèchements. Cette partie centrale est tellement admirable qu’elle masque presque l’intérêt du troisième volet, tout aussi important, qui montre en substance que la ville constitue la clef des aménagements des xiiie et xive siècle. Élisabeth Zadora-Rio retient notamment la qualité de l’étude lexicologique du terme villa nova, extrêmement polysémique, mais regrette cependant que la conclusion demeure trop timorée par rapport à la thèse de Charles Higounet. Vecteur polymorphe et polysémique des transformations de l’occupation du sol désignant aussi bien l’aménagement particulier matérialisé par des régularités morphologiques (voies, îlots, parcelles), un espace rural ou urbain perçu comme différent de ce qui l’entoure ou encore une nouvelle entité juridique ou fiscale, exprimée par des droits et des franchises comme l’a clairement souligné Jean-Loup Abbé, il faudrait sans doute abandonner l’emploi générique du terme « Villeneuve » qui paraît à présent trop restrictif.

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Mais c’est principalement autour de la première partie du mémoire que le débat s’engage, notamment autour du concept « d’unité de plan « (B. Gauthiez) dont Élisabeth Zadora-Rio se demande s’il n’était pas exportable en zone rurale, ou du moins s’il ne fallait pas le confronter plus clairement avec les méthodes d’études développées par l’École de Besançon autour de Gérard Chouquer. Sa conclusion souligne à nouveau le caractère magnifique du travail en précisant que le mémoire devrait être publié tel quel.

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En forme de clin d’œil, François Favory précise que si le territoire des xiie-xive siècle est pour lui exotique, le point de vue de l’analyse morphologique permet cependant de réunir la fratrie des antiquisants et des médiévistes. Jean-Loup Abbé, comme lui, a été formé auprès du même « père » et il lui est agréable de siéger dans ce jury, parce qu’autour de l’École de Besançon et de Gérard Chouquer, Jean-Loup Abbé a participé et participe à la construction et à la définition des outils. S’il se dit admiratif de la démarche adoptée par Jean-Loup Abbé qu’il accepte sans réserve aucune, il tient aussi à souligner, dans un appel à la sérénité, combien les débats actuels lui semblent parfois excessifs car peu de choses séparent finalement les animateurs de ce courant de la recherche. Pour François Favory il peut paraître excessif de se justifier lorsqu’on peut prouver qu’il y a intervention d’un pouvoir et donc établir un lien entre faits institutionnels et dynamiques parcellaires et il ne faut pas avoir honte de travailler sur les parcellaires réguliers. Dialogue, respect des discours, mise en place de projets collectifs, comme le fait Jean-Loup Abbé autour de l’étang de Montady et modélisation, sont les clefs des approches à conduire. Dans sa réponse Jean-Loup Abbé en convient volontiers, et au delà de la forme que peut prendre le débat actuel, insiste sur les phénomènes de temporalité. Il y a une part de conception d’origine et une part d’évolution et il faut savoir quelle part on retient. Aussi, il lui semble qu’il s’agit moins d’une honte que d’une démarche de prudence. Dans le cas des étangs asséchés, que signifie par exemple l’accord d’une autorité : la traduction de la demande d’un tiers qui a besoin de l’autorisation seigneuriale ou au contraire celle d’une réelle entreprise d’initiative seigneuriale ? Le contexte ici n’est pas étatique.

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François Favory rappelle le concept d’« homotypie de continuité », importé par Monique Clavel de la numismatique, pour rendre compte de l’extension d’un système centurié : un système organisé tend à influencer un système connexe. Il se dit impressionné dans le mémoire par les temporalités différentes dans la construction des parcellaires. S’il ne faut pas rejeter le rôle de toute autorité dans l’organisation des parcellaires, il faut aussi admettre qu’un système parcellaire ne se construit pas en un jour. Après le bornage (initiative technique et politique) vient le temps de la création paysagère (chemin parcellaire) qui relève d’une initiative plus complexe. Il en ressort une confrontation des deux systèmes qui aboutit à un foisonnement parcellaire et demeure donc en accord avec Jean-Loup Abbé sur la définition de l’« aménagement » par rapport à la « planification » en insistant aussi sur le manque de modélisation métrologique. Après avoir souligné le travail remarquable sur l’étang de Montady qui s’engage dans ce sens, François Favory se dit envieux des étudiants et des collègues qui travaillent et auront à travailler avec Jean-Loup Abbé.

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Mireille Mousnier prend la parole à son tour et se dit d’entrée de jeu frappée par l’homogénéité d’un parcours scientifique qui arrive aujourd’hui à la construction d’un véritable chef-d’œuvre. Jean-Loup Abbé est le spécialiste de plusieurs sources, principalement des documents fiscaux (42 terriers à Ouveillan) et planimétriques. Mireille Mousnier dit aussi admirer les capacités méthodologiques de l’impétrant car dans ce mémoire, tout se croise et interpelle le lecteur. Si beaucoup évoquent la pluridisciplinarité, Jean-Loup Abbé la pratique vraiment et avec une déontologie de chercheur exemplaire. La complexité n’est par ailleurs jamais évacuée. Mireille Mousnier est en accord avec Jean-Loup Abbé sur la définition qu’il donne du terme planification qui n’est pas un concept médiéval, mais le terme d’« organisation » doit être conçu comme plus global que planification et il faudrait encore distinguer dans ce dernier concept ce qui relève de la stratégie foncière et du système parcellaire. Elle ouvre en revanche la discussion sur l’utilisation du terme « radioconcentrique », notamment à propos de Montady, car le concept, ici, lui semble faire intervenir trop de notions (centre, cercle, rayon).

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Mireille Mousnier revient également sur les cisterciens. Ont-ils eu vraiment des projets d’aménagement de l’espace ? La réponse semble positive si l’on observe les règles de l’ordre, l’agencement des bâtiments, la gestion du temporel, mais il est vrai aussi qu’on leur a attribué beaucoup de choses du fait même de leur capacité à conserver les dossiers. L’approche de Jean-Loup Abbé restitue toute la complexité du sujet. Évoquant à nouveau la qualité de l’enquête sur les villeneuves, déjà saluée par tous les membres du jury, Mireille Mousnier évoque à son tour le chapitre admirable « milieu, terroir, territoire » d’où se dégage toute la souplesse économique médiévale puis revient encore sur le thème des étangs, dont l’objet lui paraît être moins celui des assèchements que celui du contrôle de l’eau.

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Saluant la qualité d’une expression heureuse, agréable à lire, comme la concision des synthèses, elle conclut en louant l’originalité du mémoire et en soulignant le plaisir qu’elle a eu à le lire car tout dans ce travail invite à échanger, poursuivre et rebondir.

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Après une très brève délibération, le jury accorde l’habilitation à Jean-Loup Abbé qui est officieusement, unanimement, et chaleureusement félicité. Des applaudissements saluèrent l’auteur.

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Laurent Schneider

Isabelle Theiller, Les Marchés hebdomadaires en Normandie orientale (xive siècle-début xvie siècle), Thèse de doctorat d’Histoire soutenue à l’Université Paris-7 Denis Diderot, 8 juin 2004

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Jury : Laurent Feller, professeur à l’Université de Marne-la-Vallée (président) ; Mathieu Arnoux, professeur à l’Université Paris-7 Denis Diderot (co-directeur) ; Guy Bois, professeur émérite à l’Université Paris-7 Denis Diderot (co-directeur) ; Jacques Bottin, directeur de recherches au cnrs ; Philippe Braunstein, directeur d’études émérite à l’ehess.

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À l’invitation du président, la candidate expose le cheminement de sa recherche. Dans son dea intitulé Villes et bourgs de marchés en Seine-Maritime à la fin du Moyen Âge, préparé sous la direction de Guy Bois,elle projetait d’étudier comment le marché hebdomadaire pouvait s’inscrire dans le système des bourgs, suivant une problématique exposée par Henri Pirenne puis Fernand Braudel. Ses sondages dans de nombreux fonds d’archives l’ont amenée à orienter différemment sa thèse, de manière à répondre à la question : qu’est ce qu’un marché hebdomadaire au Moyen Âge ? Une telle enquête impliquait la mise en place d’une définition institutionnelle, spatiale, sociale, commerciale et juridique. Elle expose par la suite les trois apports essentiels de sa recherche. Le marché apparaît fondamentalement dans les sources sous la forme d’un droit de marché accordé au seigneur de fief. Ce droit a été, aux xive-xve siècles, repris en main par la monarchie qui, à la suite d’une enquête diligentée par la Chambre des comptes, accorde à un seigneur le droit de rassembler un marché dans son fief : il s’agit alors d’un marché de droit, licite et établi en vue du bien public, dont l’aire de non-concurrence et l’aire d’attraction constituent l’espace géo-économique. Dans cet espace réglementé, existent aussi des marchés sans droits, objets fréquents de contestation par les tenants lésés des marchés environnants. La thèse montre dans un deuxième temps que l’ensemble des marchés constitue un maillage local, respectant des usages coutumiers, auquel se superpose un réseau de marchés-étapes qui jalonnent les déplacements des marchands. Dans ces conditions, le marché apparaît comme un intermédiaire du commerce régional et interrégional. Dans ce maillage s’inscrivent aussi des marchés illicites ou non autorisés, tolérés par la royauté en raison de leur contribution à un commerce supra-régional ou parce qu’ils répondent à des besoins qui ne relèvent pas du commerce local. Dans une dernière partie est évoquée la spécificité du régime juridique appliqué au marché durant sa tenue, qui lui confère en particulier un rôle d’encadrement des usagers (police, justice) et de contrôle des échanges (poids et mesures, contrôle de qualité, fixation des prix, etc.). Isabelle Theiller tient à évoquer en conclusion les nécessaires limites de son travail, dues en particulier à la masse des archives qu’il faudrait pouvoir dépouiller pour étudier une institution qui n’a laissé aucune source écrite spécifique pour la période, mais qui apparaît dans presque tous les fonds conservés, et sur les perspectives de recherches futures ouvertes par son enquête.

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Mathieu Arnoux tient à exprimer le plaisir qu’il a à voir Isabelle Theiller soutenir sa thèse et son admiration pour la capacité de travail et la ténacité qui lui ont permis de mener de front une carrière sportive et une recherche de cette ampleur. S’inspirant fort justement des travaux publiés par les historiens britanniques sur le phénomène de « commercialisation » à partir des Patents Rolls et de la documentation manoriale, la thèse d’Isabelle Theiller illustre à nouveau la singularité du marché médiéval. Menant une enquête extrêmement étendue, sur des fonds qu’il était impossible de dépouiller exhaustivement, elle a pu recueillir des données abondantes sur les marchés hebdomadaires, et a rassemblé une documentation considérable sur la région rouennaise et le Pays de Caux, dont les documents publiés en annexe illustrent la variété. Localisé à partir des « aveux et dénombrements » de la Chambre des comptes, le marché se présente d’abord comme un droit lié au fief, dont le fonctionnement s’inscrit dans l’usage, contrôlé par le souverain au moins à partir du xiiie siècle. Les analyses consacrées aux marchés « sans droits » d’Harfleur et d’Envermeu montrent qu’ils sont les symptômes de l’adaptation aux conjonctures nouvelles d’un système de droits acquis perpétuels menacé d’obsolescence. Les marchés se définissant dans les sources par un jour et un lieu, il est possible, quoique difficile, de les rassembler sur une carte ; celle des marchés effectivement tenus constitue l’un des acquis essentiels de la recherche, en particulier d’un point de vue méthodologique. Les analyses menées sur le Pays de Caux et sur la vallée de la Seine montrent que le réseau des marchés permet l’articulation d’espaces de production et de consommation par le lien d’itinéraires de collectes. Les questions délicates relatives aux « fréquentants » – ceux qui fréquentent les marchés –, aux marchandises et aux transactions, trouvent dans ce travail un éclairage. Au terme de cette étude, l’architecture économique médiévale se dessine et laisse entrevoir la dynamique de monétarisation de la société haut-normande à la fin du Moyen Âge. La thèse se termine par le magnifique dossier comptable relatif aux marchés de Dieppe de 1405 à 1510 dont l’analyse permet de s’interroger sur le système, de voir son adaptation aux convulsions de la guerre de Cent Ans et sa reconstruction montrant ainsi que le marché n’est pas une forme a-historique et intemporelle d’organisation des échanges, mais une création vivante et originale. Mathieu Arnoux conclut que cette thèse solidement construite, clairement rédigée et présentée, est une contribution de première importance à une histoire économique médiévale qui reste largement à construire.

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Philippe Braustein prend ensuite la parole. Il a lu cette thèse bien documentée avec un vif intérêt. Il a aimé les résumés des acquis qui, chapitre après chapitre, font le point avec précision sur les nouveautés sans dissimuler les lacunes. Après quelques remarques de forme, il note que la candidate a su trouver les indices des différents niveaux des échanges, des plus insaisissables (gens de pays exonérés de taxes, colporteurs, démarcheurs, courtiers) aux grands marchands à la fois acheteurs, producteurs et intermédiaires. Il se demande cependant si la confrontation marché/foire ne lui aurait pas permis de mieux situer ces niveaux, thème majeur de ce travail. Interrogée sur ce point, la candidate répond qu’elle a privilégié l’étude d’une structure plus fine qu’il sera possible ensuite de confronter au réseau des foires. Pour Philippe Braustein, l’apport le plus remarquable de cette thèse est la démonstration de la mise en réseau des marchés. Il a été très intéressé par le chapitre dans lequel la candidate décortique ce système lentement constitué et anastomosé, en s’appuyant sur le cas du marché illicite d’Harfleur qui lèse Montivilliers mais qui est « légitimé » par la demande. Pour Philippe Braunstein cette thèse ouvre donc des perspectives neuves et apporte une contribution originale à une histoire économique et sociale des échanges et de la consommation à la fin du Moyen Âge.

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Pour Jacques Bottin, la thèse d’Isabelle Theiller aborde un sujet neuf, ou du moins peu abordé par l’historiographie française, mais plus travaillé pour le royaume d’Angleterre dans les dernières années. Ce travail sur les marchés « de proximité » représente un apport décisif à la compréhension des processus de consommation et d’échange, ainsi qu’à l’histoire des rapports entre pouvoir monarchique et pouvoirs locaux autour de la question du « bien public ». Jacques Bottin s’interroge cependant sur les limites spatiales de l’enquête. La candidate accepte bien volontiers la critique et regrette de n’avoir pas compris dans sa recherche l’axe de la Seine sur son flanc méridional. La limite temporelle, à ses yeux de moderniste, aurait pu avec un fort gain d’information, être repoussée jusqu’à la fin du xvie siècle, pour profiter des archives notariales et des données complémentaires apportées par les aveux et dénombrements de la Chambre des comptes de Normandie nouvellement créée. Enfin, la consultation du Traité de la police de Delamare, bien que tardif, lui aurait donné une vision hiérarchisée des marchés normands liés à l’approvisionnement de la capitale. La candidate en convient, elle souligne cependant que le temps lui interdisait ce complément d’enquête. Il retient aussi l’importance des paysans sur les marchés ruraux ce qui confirme l’importance des échanges locaux et constate l’émergence de la figure du colporteur et des « marchands publics » qu’un regard moderniste aurait permis de mieux valoriser. Les données recueillies sur les marchés rouennais et dieppois donnent de bonnes pages avec une réflexion intéressante sur la spécialisation des marchés et sur les modes de consommation, phénomènes plus aisés à observer en ville. En conclusion, cette recherche menée avec méthode, enthousiasme et probité, qu’il faudra publier au prix de quelques réaménagements, mérite la reconnaissance au plus haut niveau du travail accompli.

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Guy Bois, co-directeur de la thèse estime que le travail d’Isabelle Theiller comble une lacune. S’appuyant avec méthode sur une documentation considérable, elle a repéré et cartographié plus de cent marchés ruraux et, malgré l’extrême dispersion des sources, elle donne une image solide et précieuse de leurs divers aspects. Son étude attentive dresse une fine typologie des catégories d’individus fréquentant le marché et des marchandises échangées. Elle examine avec soin non seulement les aspects matériels, halles, étals mais aussi les dimensions juridiques et judiciaires. Ce qui lui permet de distinguer marchés licites et marchés illicites et de présenter le marché comme un espace judiciaire rigoureux où les fraudes et les troubles sont l’objet de peines aggravées. Guy Bois regrette cependant que la question économique soit inégalement traitée et que la candidate n’ait pas dépouillé de comptabilités seigneuriales. Le montant des coutumes perçues aurait permis une analyse pertinente des liens entre activité des marchés et conjoncture économique et démographique de la région, lui permettant d’étudier la cohérence du réseau et la hiérarchisation des marchés. Interrogée sur ce point et sur la possibilité d’utiliser des sources du xiiie siècle pour inscrire l’étude dans une plus longue durée, la candidate reste sur ses positions, doutant de la possibilité de pallier ainsi les carences de la documentation. Guy Bois conclut son intervention en soulignant qu’il ne sera plus possible désormais de conduire une recherche sur les marchés temporaires sans faire référence à ce travail.

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Pour Laurent Feller, président du jury, c’est un vrai beau sujet, difficile, mais traité avec soin et pertinence. Le plan méthodique commence par une recension historiographique, puis vient la question du droit et de l’espace du marché, dont une critique des sources parfois trop fouillée ralentit le texte. Sont ensuite étudiés ceux qui fréquentent les marchés et l’objet des transactions, puis la candidate revient sur ce qu’est un marché : un lieu, des contrôles. Le dernier chapitre est une étude de cas à partir des comptes du marché de Dieppe, naguère découverts par Michel Mollat et jamais totalement exploités. Des pièces justificatives bien choisies donnent un bon échantillon documentaire des textes rencontrés. Il note des passages remarquables sur l’illicéité de certains marchés, qui ne rend pas invalides les transactions et dont les autorités jouent pour arriver à des formes de contrôle souple. Il a apprécié les pages consacrées aux analyses spatiales et souligne l’utilisation très fine des sources.

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L’assemblée a pris un vif intérêt à la qualité et à la pertinence des propos échangés par le jury et la candidate qui s’est exprimée d’une façon claire et subtile. Après une courte délibération, le jury déclare Isabelle Theiller digne du grade de docteur en histoire et, unanime, lui décerne la mention « très honorable « et ses félicitations.

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Nathalie Pallu de La Barrière

Alain Belmont, Société et cadres de vie dans les campagnes françaises d’Ancien Régime, mémoire présenté pour l’Habilitation à Diriger des Recherches, Université de Caen/Basse-Normandie, 11 décembre 2004, volume 1, La Pierre à Pain. Les Carrières de meule de moulins en France sous l’Ancien Régime, 1380 p., vol. 2, De l’artisan à l’aliment. Un itinéraire chez Clio, 117 p.

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Jury : Jean-Michel Boehler, professeur d’histoire moderne à l’Université de Strasbourg-ii ; Georges Comet, professeur émérite d’histoire médiévale à l’Université d’Aix-Marseille-iii ; René Favier, professeur d’histoire moderne à l’Université de Grenoble-ii ; Madeleine Ferrières, professeur d’histoire moderne à l’Université d’Avignon ; Emmanuel Le Roy Ladurie, professeur émérite au Collège de France (président) ; Jean-Marc Moriceau, professeur d’histoire moderne à l’Université de Caen Basse-Normandie (directeur).

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Quelques semaines à peine après l’événement, nous saluons le succès de la soutenance d’« hdr » de l’un des membres fondateurs de l’ahsr. Alain Belmont est en effet connu pour ses responsabilités au sein de l’association en tant que membre du bureau (1998-2002) et co-organisateur du colloque Autour d’Olivier de Serres. Pratiques agricoles et pensée agronomique du Néolithique aux enjeux actuels (Le Pradel, 2000), édité dans notre « bhr » en 2002. Le thème du mémoire principal de l’hdr est très innovant. Plusieurs membres du jury ont même confessé avoir été tout d’abord réservé quant au sujet puis « séduit par la façon très claire et pertinente de le définir et traiter » (Georges Comet) ou par « la montée d’intérêt du sujet » (Jean-Marc Moriceau) qui de technique et austère est devenu « délectable » (Jean-Michel Boehler). Après l’exposé liminaire du candidat – illustré par de nombreuses photographies et même par plusieurs échantillons de roches meulières que le candidat fit circuler parmi les membres du jury –, Jean-Marc Moriceau, directeur de recherche, put accomplir « un travail d’avocat remarquablement facile » pour présenter l’ensemble du dossier et en souligner les points forts. Comme il y avait peu de reproches à formuler à l’égard d’un dossier remarquable dans sa forme et très complet, les membres du jury exprimèrent chacun leur satisfaction, présentèrent surtout des suggestions et des encouragements.

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Le dossier présenté comprend un livre de 568 pages sur les artisans ruraux, deux ouvrages collectifs dont Alain Belmont a assuré la coordination, six articles, un « mémoire de recherche » inédit de 1 380 pages intitulé La Pierre à Pain. Les Carrières de meule de moulins en France sous l’Ancien Régime, et un « mémoire professionnel » de 117 pages, intitulé De l’Artisan à l’aliment. Un itinéraire chez Clio. Ce dernier était composé pour moitié de pages d’« ego-histoire » retraçant une carrière et manifestant une double vocation. Alain Belmont revendique en effet deux passions : l’archéologie, d’abord, puis l’histoire. Vers 1980, il fallut faire un premier choix… ce fut l’histoire. Ce n’est que bien plus tard que l’histoire des meules le ramena vers l’archéologie. Dans son exposé liminaire le candidat rappela toutefois sa conviction, un peu comme un manifeste, selon laquelle faire de l’archéologie n’est qu’une façon de faire de l’histoire. Le premier choix étant fait, Alain Belmont poursuivit des études à l’Université Lyon-iii jusqu’à une maîtrise consacrée… aux Belmont (1985), artisans tailleurs d’habits. Puis par un dea à l’ehess auprès d’Emmanuel Le Roy Ladurie (1986) et une thèse sur le thème des « artisans ruraux en Bas-Dauphiné, du xvie au début du xixe siècle ». Chargé de cours à Grenoble-ii (1990), il y fut recruté comme ater (1992) puis comme Maître de conférences (1994).

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Le bilan scientifique et les orientations de recherches ont été regroupées par le candidat sous le titre Société et cadres de vie dans les campagnes françaises d’Ancien Régime qu’il voyait bien correspondre à ses travaux sur les artisans de village (de 1985 à 1998 surtout) puis à une série de thèmes connexes et enfin à une focalisation sur la question meulière. Pour s’autoriser à revenir sur les artisans, Alain Belmont a fait valoir qu’entre la thèse bas-dauphinoise (1990) et l’édition (1998) la base documentaire et géographique avait été élargie et la chronologie remontée du xvie siècle jusqu’au xive (le terme demeurant le xixe siècle) : « moins d’un cinquième du livre provient directement de la thèse ; le reste constitue un texte inédit et résulte de nouvelles recherches ». Cette ouverture sur la longue durée qui s’accompagne d’un refus de se laisser enfermer dans les cadres étroits de « l’Histoire moderne » a été unanimement saluée par le jury, notamment par Jean-Marc Moriceau qui salue cette volonté de dépasser « les quatre vieilles », ces quatre grandes périodes de l’histoire académique.

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L’extension au Haut-Dauphiné a par ailleurs permis au candidat de découvrir des situations et des évolutions que le Bas-Dauphiné n’avait pas connues, parmi lesquelles l’importance des migrations saisonnières propres à certains métiers. Alain Belmont pensait en 1998 avoir assisté dans les campagnes dauphinoises à « la naissance d’une catégorie sociale » (formule reprise par René Favier) entre l’époque médiévale et la révolution industrielle. L’un des acquis de cette recherche tient en une proportion calculée au milieu du xviiie siècle : 13 à 14 % des chefs de famille des plaines et des montagnes étaient occupés à des activités artisanales. Or nulle part en France on ne peut trouver de proportions aussi assurées, puisque les artisans constituent ailleurs une annexe à d’autres thématiques. Un autre acquis est le processus de démarcation des artisans par rapport aux journaliers et laboureurs, jusqu’à constitution d’un milieu autonome. Une bonne partie des interventions (notamment les conclusions d’Emmanuel Le Roy Ladurie) a donc été consacrée aux artisans, les membres du jury confirmant ainsi qu’entre la soutenance de thèse (1990) et la publication du livre (1998) le travail avait évolué et contribuait objectivement à l’hdr.

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La transition des maîtres des métiers aux meulières se fit, selon les dire du candidat, « au hasard d’une découverte » et remonte à 1997 lorsque, dépouillant une série de livres de comptes à la recherche de mentions de salaires d’artisans, Alain Belmont releva le paragraphe suivant :

« Au 27 avril j’ay acheté une meulle de mollin de Anthoine Sebellin du lieu de Quet qui m’a couté quarante six ecus, randu a la porte de Bonne [à la sortie sud de Grenoble] ladite pierre étant de bonne quallité de la grandeur de cinq pié cinq pouce et de l’espesseur de onze pouce, laditte pierre m’étant for chère celles que j’avet fait uzer auparavant ne m’avet couté que 72 livres. Outre ce, je ay fait deux voyage pour faire le marché » (cf. Alain Belmont, « La pierre et le pain. Les carrières de meules de moulins de Quaix-en-Chartreuse (xvie-xviiie siècle) », Histoire et Sociétés Rurales, n° 16, 2001, p. 45-79).

Pourquoi une telle somme et tant de peine pour transporter rien qu’une pierre sur 50 km ? N’y en avait-il pas sur place ? Une prospection archéologique menée à Quaix-en-Chartreuse permit de retrouver le site carrier qui, après dégagement, allait révéler un front de taille de 400 m de large sur 10 de haut. Parler, comme le fait Alain Belmont, de « hasard à propos de la découverte de la problématique meulière » est apparu comme « un excès de modestie tant elle est dans la logique d’une recherche et d’une pratique des archives » (René Favier). C’est d’ailleurs unanimement que le jury a salué « l’invention d’un sujet jamais posé, jamais examiné par d’autres historiens ». Il s’agit aussi du « renouvellement du travail de Steven Kaplan sur le pain [1996] » (René Favier) et plus généralement d’une contribution à l’histoire de l’alimentation (Madeleine Ferrières) obtenue après sept ans d’enquête, des dépouillements considérables (940 registres de notaires pour trouver 60 baux des carrières de Quaix) et de multiples investigations menées sur le terrain, dans 13 départements français. Isolé, Alain Belmont n’aurait sans doute pu aboutir aux mêmes résultats. S’il a pu mener à bien cette enquête c’est aussi parce qu’il a su travailler et développer une vraie recherche transversale et pluridisciplinaire, relevant de l’histoire et de l’archéologie mais aussi de la géologie, de la pétrographie, de la physique et de la chimie, ce qui est salué de façon unanime par le jury. Son travail a ainsi nécessité des collaborations régulières avec le laboratoire de datation par le radiocarbone de l’Université Lyon-i, avec plusieurs géologues mais aussi avec une paléo-anthropologue des universités de Grenoble-i et d’Aix-Marseille-i, avec le Centre de Recherches pétrographiques et géologiques de Nancy et avec le Conservatoire National des Arts et Métiers. Des tests de résistance à l’écrasement et à la traction ont été réalisés sur des échantillons prélevés dans les carrières de meules pour mesurer les qualités mécaniques de la roche et leur comportement dans le travail de meunerie. La collaboration des sciences « dures » a permis à l’historien de confirmer les jugements empiriques des meuniers sur les qualités des pierres, de comprendre les plaintes de communautés rurales réclamant à leur seigneur banal l’acquisition de certaines meules pour obtenir le rapport « bonne pierre, bon pain », c’est-à-dire un pain blanc et non abrasif. Comme quoi le goût du pain blanc n’était ni de Paris ni du xixe siècle (Georges Comet et Madeleine Ferrières). La paléoanthropologie et la paléopathologie ont également été sollicitées pour étudier des mâchoires des xve-xviiie siècles et étudier les incidences de l’emploi de mauvaises pierres ; d’où mauvais pain, usure de la dentition et développement de pathologies. Sans oublier la découverte récente de la haute toxicité d’une certaine roche utilisée durant des siècles… De nouvelles perspectives se présentent déjà en démographie historique : quid de cette intoxication au baryum ?

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Le travail a été présenté sous la forme du « mémoire de recherche » La Pierre à Pain … Après avoir retracé l’histoire de la meunerie française des origines à l’époque moderne (chapitre 1 « Et l’homme créa la meule »), le manuscrit revient sur le fonctionnement d’un moulin (2 « La mécanique en marche »). En résumé, les meules « ne doivent pas être taillées dans n’importe quelle pierre. Une roche trop souple ne ferait que déchiqueter le blé et donnerait un gruau dont on ne pourrait retirer le son ; à l’inverse, une pierre trop dure transformerait la farine en une poussière difficilement panifiable. Si le grain est mal séché, la farine risque en plus de se charger d’une huile empêchant sa conservation. Enfin, les meules doivent travailler, s’effriter sans laisser dans la farine ni sable ni graviers. La pierre idéale doit donc posséder plusieurs qualités contradictoires, être à la fois solide, dure et souple, « intelligente », pour reprendre une expression de Steven Kaplan. Des milliers de meulières ont existé en France (3 « Autant de meulières que de clochers ») dont environ 200 carrières importantes. Le Moyen Âge serait l’époque des sites carriers par milliers… et l’époque de la mauvaise pierre : « roches trop souvent médiocres [qui] ne pouvaient produire qu’une farine colorée, semée de sable qui gâtait le pain ; pire, sa consommation à longueur de vie entraînait […] de multiples troubles » (4 « Le règne du tout-venant »). Les meulières régionales ont droit à trois chapitres, à savoir une étude de cas en forme de rapport archéologique et historique (5 « Quaix-en-Chartreuse ») une exploration dans douze départements (6 « L’âge d’or des meulières régionales ») et une vue d’ensemble à partir de l’enquête nationale de 1809. L’auteur insiste ensuite sur la nécessité de mettre en œuvre rapidement une véritable politique patrimoniale destinée à protéger ces carrières (7 « Un patrimoine à faire valoir »). C’est aussi sur cet aspect qu’Alain Belmont avait clos sa présentation liminaire, en rappelant le rythme très rapide des destructions et en affirmant l’urgence qu’il y a à prendre en compte ce patrimoine archéologique moderne dans l’archéologie de sauvetage. Les chapitres suivants sont consacrés aux carrières de la Ferté-sous-Jouarre dont le développement entraîne la disparition progressive des meulières régionales, ce bassin carrier étant « réputé fournir les meilleures meules du monde ». Sa production dépassa même le million de meules ! Le manuscrit retrace d’abord les origines médiévales du site et son développement (chapitre 8) jusqu’à la mutation des cadres de production (9 « La Ferté en Brie ou la mainmise des marchands en meuleries »). Les « meuliers » de deux villages tentent de s’opposer aux négociants fertois et déclenchent « une affaire d’État au cœur des grands débats du siècle des Lumières » (10 « La résistance de Corfélix »). Les marchands-meuliers de La Ferté prennent le contrôle des gisements concurrents ou les font disparaître. Leur pierre meulière (ou pierre siliceuse) et ses équivalents du sud-ouest de la France s’imposent dans le monde entier avec le soutien d’une vaste campagne de promotion littéraire et scientifique (11 « La Ferté en Brie ou la marche vers la suprématie »). Les deux derniers chapitres s’attachent aux hommes. D’abord les ouvriers des grands chantiers (12 « Ouvriers et artisans meuliers ») puis les marchands meuliers (chapitre 13). En résumé « Les meulières participèrent au mouvement général du progrès. La bonne pierre accoucha d’un bon pain, bien avant le xixe siècle et la révolution industrielle. S’en étonnera-t-on ? Quand tant de recherches récentes montrent aujourd’hui toutes les avancées qui furent réalisées à l’époque moderne en matière d’habillement, de logement, d’outillage et de technique, il eût été incompréhensible que le plat principal des Français soit resté à l’écart du mouvement ».

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Le « mémoire de recherche » n’a guère été discuté quant au fond. Le jury a soulevé seulement quelques aspects. Par exemple la position des « carriers » et « marchands meuliers » de la Brie au xviiie siècle « que l’activité propulse au sommet de la hiérarchie sociale » (Alain Belmont) a été resituée par rapport à leurs voisins, les gros fermiers franciliens (Jean-Marc Moriceau et Emmanuel Le Roy Ladurie). On s’est interrogé sur « les conséquences du développement routier du xviiie siècle sur le nombre des carrières et sur l’extension du commerce des meilleures carrières (René Favier). Et puisque « le prix de la meule est parfois triplé du xvie au xviiie siècle » quelle est la part des coûts du transport, celle de l’extraction, celle des péages, celle des dimensions et poids des meules (Jean-Michel Boehler) ? Quelle est la part des céréales moulues et des techniques de tamisage dans des effets qu’Alain Belmont attribue exclusivement aux meules ? D’où un avertissement « contre les interprétations mono-factorielles données sur l’usure des dents » (Madeleine Ferrières). Si « les interprétations dentaires d’Alain Belmont sont très convaincantes » (Jean-Michel Boehler), il serait souhaitable que les considérations sur la mortalité des carriers de village – élaborées à partir des registres paroissiaux – puissent être mises en relation avec une étude de la mortalité régionale (idem ). Certaines extrapolations pourraient sans doute être modérées, par exemple celles ayant trait au nombre des moulins et au nombre de meules produites dans la France de l’Ancien Régime (Jean-Marc Moriceau, Jean-Michel Boehler). Emmanuel Le Roy Ladurie se demande par exemple s’il ne serait pas possible de parvenir à un dénombrement général des moulins à partir de la carte de Cassini, mais cette étude, si elle était conduite, ne résoudrait pas le problème de la durée de vie des meules.

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Il apparut en fait que le jury, convaincu par l’inventeur de la problématique meulière, ne pensait déjà plus à la soutenance d’habilitation et plutôt à l’avenir, car le destin d’une nouvelle problématique, une fois qu’elle a été validée, est d’échapper à son inventeur. D’ores et déjà, contribuant au dossier, des compléments ont été signalés pour le Moyen Âge (Georges Comet). Les commentaires de Charles Estienne et Jean Liébault (fin xvie siècle) sur l’importance de la bonne pierre, ont été précédés de cinquante ans par un auteur lyonnais méconnu (Madeleine Ferrières). Il faudrait qu’avec des juristes soient reprises les questions juridiques soulevées lors du conflit de Corfélix, pour examiner les législations du royaume et des provinces, lire les commentaires des jurisconsultes et les attendus des magistrats car « si le parlement de Paris a été long à trancher, ce n’est pas à cause de protections mais à cause de vraies questions juridiques, notamment sur la qualification des meules, fruits de la terre ou objets manufacturés » (Madeleine Ferrières). Enfin il faudra que d’autres chercheurs répondent aux trop nombreuses questions qui se posent, pour d’autres pays et d’autres époques (Jean-Marc Moriceau et Jean-Michel Boehler). « Pas de progression possible sans une cartographie de l’usure dentaire sur de vastes échelles […] et sans regarder les corps des xvie-xviiie siècles » (Jean-Michel Boehler). Ces remarques apportent en quelque sorte de l’eau au moulin d’Alain Belmont : les études paléo-anthropologiques conduites sur quelques individus inhumés à Grenoble révèlent tout l’intérêt de l’archéologie funéraire moderne qu’il est temps de prendre en compte de façon beaucoup plus systématique. En matière d’alimentation, on pense par exemple aux différences entre le pain des Français et celui des Allemands, donc aux perspectives de validation du rapport entre les meules, la farine, la dentition et l’état sanitaire.

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En conclusion, l’hdr d’Alain Belmont « consacre une action d’historien et une pratique d’archéologue moderniste ; double compétence fort rare qui associe le travail de cabinet à la fouille, unit la réflexion individuelle à l’engagement collectif et qui arrime solidement l’enseignement à la recherche » (Jean-Marc Moriceau). Le « plaidoyer d’Alain Belmont pour une archéologie moderne » (Georges Comet) a été salué par tous les membres du jury d’autant qu’il est certain que ce manifeste n’en restera pas à l’état de projet puisqu’un enseignement de l’archéologie moderne – fait unique en France ? – a été introduit dans la nouvelle maquette de lmd de l’upmf (René Favier) et un prolongement patrimonial a d’ores et déjà été programmé en septembre 2005 à la Maison des Sciences de l’Homme de Grenoble sur le thème des meulières, « Recherche, protection et mise en valeur d’un patrimoine industriel européen de l’Antiquité au xxie siècle ».

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Après s’être retiré pour délibérer, le jury accorde l’habilitation à Alain Belmont et y ajoute officieusement ses chaudes félicitations.

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Antoine Follain et Christophe Maneuvrier

Laurent Heyberger, L’Évolution des niveaux de vie en France de la fin de l’Ancien Régime à la Seconde Guerre mondiale. Approche anthropométrique, Thèse de doctorat d’Histoire de l’Université Marc Bloch (Strasbourg-2) présenté le 27 novembre 2004, 2 vol., 791 p.

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Jury : Jean-Charles Asselain, professeur à l’Université Montesquieu-Bordeaux-4 (rapporteur) ; Claude Diebolt, cnrs (rapporteur) ; Jean-Pierre Dormois, professeur à l’Université Marc Bloch, (président) ; Michel Hau, professeur à l’Université Marc Bloch, (directeur) ; Jean Heffer, ehess ; Emmanuel Le Roy Ladurie, professeur émérite au Collège de France.

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Laurent Heyberger prend la parole pour rappeler les origines de l’approche anthropométrique en histoire, et l’intérêt qu’il y a à considérer la stature comme un « indice de niveau de vie synthétique » et à exploiter les archives françaises de la conscription, les plus riches du monde. Si la stature moyenne rend compte des apports et des dépenses en énergie des populations, elle constitue donc un indicateur du « niveau de vie biologique » auquel atteignaient les populations pendant les toutes premières années de leur existence puis pendant l’âge de l’adolescence, et finalement de toutes les influences positives ou négatives qu’elles ont subi avant l’âge de 20 ans. Un indicateur plus « synthétique », donc, que le salaire moyen ou le pib par tête. Niveau de revenu, quantité et diversification des nutriments absorbés y entrent en compte, tout comme les agressions du corps par le travail infantile, les maladies épidémiques, les crises de subsistances, etc. Laurent Heyberger décrit ensuite son échantillon d’étude, choisi pour sa représentativité de la diversité française : la Brie de la grande culture céréalière (arrondissement de Melun), le Limousin de la polyculture pauvre et de l’élevage, du surpeuplement aussi (Bellac et Saint-Yrieix, incarnant le clivage bien connu entre Limousin migrant et Limousin sédentaire), l’Alsace rurale et ses différents visages (Ried, terres à blé, piémont viticole) à travers l’arrondissement de Sélestat, et enfin le « Manchester français », l’arrondissement industriel de Mulhouse.

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Il donne ensuite rapidement ses principales conclusions intéressant le problème du coût humain de l’industrialisation et celui des différentiels et des modèles de croissance des agricultures. Pour les cohortes de naissance de 1780 à 1850, le plus frappant est le décrochage subi par le Mulhouse industriel, et le caractère durable de celui-ci, car il ne se restreint pas aux années de la monarchie de Juillet : explosion démographique (peu représentative du reste de la France, mais comparable à celle d’autres cités bouleversées par l’industrialisation comme Baltimore ou Glasgow), médiocrité du cadre de vie urbain, conditions de travail et de paie dans le textile (des rattacheurs et des fileurs, notamment) concourent à une chute nette de la stature moyenne de deux à trois cm entre les cohortes de naissance du début du siècle et celles de 1859. Le premier xixe siècle est au contraire une phase de croissance soutenue de la taille des conscrits briards, la région tirant, semble-t-il, le meilleur parti de la « révolution agricole » (de la chute des jachères, au moins, des nouveaux assolements, de l’augmentation du cheptel ovin local), de la proximité du marché parisien, et en répartissant assez bien le bénéfice entre les professions, agricoles (même salariées, après 1840) et artisanales. Au contraire, l’examen des classes 1870-1900, donc de la période économique courant entre 1850 et 1900, fait apparaître de graves difficultés pour la Brie et aussi pour l’Alsace rurale, alors que Mulhouse rattrape une partie de son retard et que le Limousin bénéficie de changements agricoles qui permettent aux conscrits de dépasser le régime alimentaire quasi végétalien traditionnel et de grandir un peu (le niveau de vie animal, estimé à l’aide du poids des bovins augmente pendant la même période). La période 1900-1940 (les cohortes nées de la fin du siècle jusqu’à 1920) apparaît à Laurent Heyberger comme la « première croissance nationale vraie », c’est-à-dire valable pour tous les espaces, pour l’urbain comme pour le rural, et pour l’ensemble des professions, quoique bien sûr elle ne soit pas également répartie. Mulhouse, tirée par le dynamisme des secteurs secondaire et tertiaire, est avantagée par rapport à l’Alsace rurale, par exemple. Partout le secteur primaire permet de grandir moins vite que les professions ouvrières ou libérales, mais les inégalités sociales de niveau de vie mesurées par la stature tendent à se réduire (tout au moins les écarts maximum). Le contraste des résultats est en tout cas spectaculaire par rapport à l’image éculée de la France malthusienne de l’Entre-deux-guerrres. Sur la très longue période, le mieux-être général est incontestable, mais la traversée de l’industrialisation n’a pas été « un long fleuve tranquille » et les inégalités n’ont pas fondamentalement diminué (seuls les écarts maximum, qui isolaient les plus pauvres au bas de la hiérarchie des tailles, se sont réduits).

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Le jury loue unanimement la puissance de travail manifestée par l’impétrant (298 000 données individuelles, le plus grand échantillon jamais exploité), la clarté de son exposition et de son style, la maîtrise de la littérature scientifique et de la bibliographie régionale dont il fait preuve tout au long de la thèse. Il a également reconstitué minutieusement les règlements militaires relatifs à la conscription et aux exemptions (y compris dans l’Alsace allemande d’après 1870, ce qui supposait la maîtrise de l’allemand en cursives gothiques), et même examiné la fiabilité des instruments de mesure et des toises utilisés lors des conseils de révision. Michel Hau et Jean-Charles Asselain remarquent qu’il a avec brio déjoué les pièges statistiques posés par la constitution de sa base (notamment le problème de la variation dans le temps de la taille minimum légale d’incorporation des conscrits, et celui des échantillons tronqués du fait du sous-enregistrement des tailles inférieures au minimum requis qui en découle, pour lequel il a utilisé la méthodologie mise au point par le maître de la new anthropometric history qu’est John Komlos).

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Il n’y a que de rares réserves sur ce point, Jean-Pierre Dormois regrettant par exemple que les marges d’erreur « acceptables » dans les régressions et les corrélations ne soient pas précisées systématiquement, ou que le problème du r2 qu’on exige élevé en séries temporelles et moins pour les cross sections ne soit pas davantage explicité. Les échantillons par professions sont parfois jugés trop restreints pour se prêter à des tests valables, ou bien connaissent de telles variations interannuelles que la question de la fiabilité des nomenclatures pourrait être posée (Jean Heffer). Laurent Heyberger reconnaît qu’il y a là un problème, et que, plus généralement, la distorsion entre la répartition socio-professionnelle observée à 20 ans et celle de la population totale crée un biais. Une partie du jury regrette aussi qu’il n’ait pas montré plus d’audace dans la mise en œuvre des techniques et des tests statistiques. Jean Heffer aurait préféré au r2 le calcul des coefficients de régression, c’est-à-dire de la pente des droites, et aurait souhaité davantage de régressions multiples, malgré les problèmes classiques de colinéarité que cela pose. Et malgré l’absence, la plupart du temps, de deux variables concrètes présentant des séries compatibles, soulignée par Laurent Heyberger, et il aurait imaginé des choses du types « taille/salaire/temps » ou « variation de la taille/variation du salaire ». Plus généralement, Jean Heffer pense que la variation interannuelle de la variable taille, mesurée par la différence des logarithmes est plus utile que la variable elle-même. Claude Diebolt relève plusieurs autres méthodes qui auraient pu être utilisées avec bonheur, comme l’analyse spectrale, les points atypiques, qui aideraient à clarifier les relations de causalité entre les différentes variables étudiées. Mais Laurent Heyberger souligne que lorsque les séries s’y prêtaient, il a expérimenté de nombreuses régressions (taille/degré d’instruction à Mulhouse ; taille/températures pour l’Alsace rurale) qui se sont révélées non significatives, et même celles avec le prix du blé, à partir des données classiques de Romano-Dreyfus-Labrousse n’ont pas donné de résultats significatifs (contrairement à ce qui avait été observé dans le travail de dea (Santé et développement économique en France au xixe siècle, Paris, L’Harmattan, 2003). Dans d’autres cas, les séries d’une qualité comparable à celles de la taille sont absentes, ainsi pour la Brie où l’on connaît mal les salaires agricoles et où l’on ne peut évaluer l’impact du chômage rural.

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Le jury loue également presque sans réserves le choix d’une première partie consacrée à l’épistémologie de l’anthropométrie et de ses usages scientifiques et historiques, véritable « archéologie du savoir » selon Jean Heffer, qui remet en perspective les travaux des hygiénistes et des statisticiens du xixe siècle, montrant les présupposés des travaux de Paul Broca sur la dualité des races celtes et kimriques, éclairant le débat entre « racialistes », comme les Bertillon père et fils (avec leur distribution bimodale de la taille des conscrits du Doubs), et « environnementalistes » tels que Jules Carret et ses Savoyards. Il effectue également de louables rappels sur la reprise des études anthropométriques en France (avec M.-C. Chamla, Emmanuel Le Roy Ladurie et certains de ses élèves, comme G. Soudjian, dont les travaux n’ont malheureusement pas été reconnus ni poursuivis).

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L’ensemble du jury se déclare enthousiasmé par l’étendue des résultats obtenus, « un foisonnement qui va être pain bénit pour la recherche » selon Jean-Charles Asselain, qu’il s’agisse de confirmations ou de contradictions avec des propositions antérieures. D’abord, le choix des régions-laboratoires est jugé très pertinent par rapport aux clivages classiques entre le rural et l’urbain, les modes de culture plus perfectionnés (en Brie) ou plus arriérés (en Limousin), plus ou moins spécialisés ou polyproductifs. Ensuite, les résultats montrent la grande diversité des situations locales, parfois d’un arrondissement à l’autre (Saint-Yrieix attardé/Bellac avancé en Limousin du xxe siècle, « une admirable leçon d’histoire comparée » selon Emmanuel Le Roy Ladurie), et réintroduisent une dimension gravement occultée par l’approche nationale d’un auteur utilisant les données anthropométriques comme Van Meerten (Annales esc, 1990). En même temps, la supériorité supposée de la « grande culture » demeure-t-elle crédible lorsqu’on assiste au chassé-croisé auquel se livrent l’agriculture briarde et l’agriculture limousine sur la longue période ? Pour les cohortes de naissance des années 1850 aux années 1880, la dégradation du niveau de vie biologique correspond à une véritable « zolatisation » (Emmanuel Le Roy Ladurie) des campagnes briardes, alors même que celles du Limousin accomplissent un vrai rattrapage. Le renversement de la Brie heureuse, la profondeur de la « grande dépression » rurale dans le Bassin parisien, l’appauvrissement de salariés agricoles qui jusque-là ne s’en sortaient somme toute pas si mal par rapport aux autres groupes professionnels, Michel Hau, Emmanuel Le Roy Ladurie et Jean-Charles Asselain jugent que ce sont des points neufs et essentiels. Laurent Heyberger a toujours le souci, soulignent d’autre part Michel Hau et Jean Heffer, d’appuyer son analyse des différences régionales sur des données qualitatives (auxquelles sont plutôt indifférents les cliométriciens anglo-saxons), en exploitant notamment la connaissance de la diversité des terroirs que donnent de grandes thèses de géographie comme celles de Pierre Brunet sur le nord de la Seine-et-Marne et d’Étienne Juillard sur la Basse-Alsace.

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La périodisation de la croissance à laquelle aboutit Laurent Heyberger heurte également bien des idées reçues. Emmanuel Le Roy Ladurie souligne ainsi l’apparente réhabilitation de la période du Directoire, peut-être reliable à la baisse de la natalité ou à l’amélioration des circuits commerciaux, après la Terreur économique. Le Premier Empire est prospère en Brie, dopée par le débouché parisien de ses productions et par la diminution des jachères. Les crises possèdent un impact sur le niveau de vie des populations qui n’est pas niable, notamment celle de 1817, qui introduit à plusieurs années très difficiles en Alsace et en Limousin. La bonne santé économique des campagnes sous le Second Empire se trouve aussi confirmée, même pour l’Alsace rurale. L’installation de la « croissance vraie » et la réduction des écarts interrégionaux et interprofessionnels invitent aussi à remettre en cause les vues classiques de l’économie française de l’Entre-deux-guerres. Pour la période récente, la thèse de Laurent Heyberger souligne qu’un pessimisme excessif prévalait chez les commentateurs de l’état de l’agriculture française de l’immédiat après-1945, peut-être trop influencés par les modèles productivistes à la sauce américaine (Étienne Juillard, Michel Augé-Laribé) ou soviétique (Pierre George).

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L’impact de l’industrialisation et de l’urbanisation est également un des sujets sur lesquels la thèse apporte beaucoup. Il ne sera plus possible de parler, souligne Jean-Charles Asselain, de la relative « douceur » de la voie française vers l’industrialisation. Son impact négatif sur le niveau de vie des populations ouvrières est indiscutablement mis en évidence pour Mulhouse pendant la première moitié du xixe siècle. Seuls les conscrits nés après 1850, incorporés donc après 1870, connaissent un rattrapage compensant un peu la chute de la taille de la période précédente. L’écart entre les professions permet aussi de réfléchir à la place du facteur « vie urbaine » dans ce tableau sombre, et, pour la seconde période, au rôle positif des mesures d’assainissement et de voirie. Claude Diebolt suggère que la thèse aurait pu être éclairée différemment en y réintroduisant des modèles théoriques de la croissance plus explicites ou plus ambitieux : ceux relatifs au progrès technique (ainsi qu’on le fait pour étudier aujourd’hui la propagation de l’obésité), à la cyclicité intergénérationnelle et aux cycles des affaires, ceux de la sous-consommation et de l’insuffisance de la demande effective. Jean Heffer fait la même remarque en ce qui concerne le rôle explicatif de la santé, dont l’amélioration n’est pas seulement un résultat de la croissance de l’économie et des niveaux de vie, mais aussi un facteur de celle-ci. Ce qui pourrait être aussi approfondi, c’est la relation entre la taille et le niveau de vie, que Laurent Heyberger a totalement raison de tenir pour acquise, mais qui gagnerait à être parfois nuancée. Par exemple, remarque Jean Heffer, il est bien certain que l’évolution de la stature « enregistre » l’environnement économique subi entre la naissance et l’âge de 20 ans, mais cette évolution n’est pas linéaire, elle connaît des phases différentielles, peut-être susceptibles d’avoir changé d’une génération à l’autre. À côté du profil théorique qu’on peut établir, il peut exister des « rattrapages » comme aux États-Unis celui des enfants d’esclaves, mal nourris jusqu’à l’âge de 10 ans, mais mieux nourris ensuite parce que mis au travail et qui finissaient alors par se hisser au-dessus du niveau de stature des Blancs. La dimension des familles pourrait aussi être un facteur réintroduit, de même que, selon Jean-Pierre Dormois, l’impact de l’alcoolisme sur la stature et le niveau de vie.

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L’ensemble de ces remarques ne fait que mieux ressortir l’ambition et la haute tenue scientifique d’une thèse qui invite sans cesse au dialogue et multiplie les questionnements fructueux, « une des meilleures jamais lues dans ma carrière » souligne Jean Heffer. « Vous serez sans doute le Robert Fogel français, la délicatesse en plus », conclut Emmanuel Le Roy Ladurie, avant que le jury, après délibération, accorde à Laurent Heyberger le titre de docteur avec la mention très honorable et les félicitations à l’unanimité.

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Nicolas Bourguinat

Corinne Eychenne, Les Éleveurs et l’estive, un regard sur l’action collective en montagne. Le cas de la « montagne » ariégeoise, Thèse de doctorat en Études rurales, mention Géographie, Université de Toulouse-le Mirail, 25 juin 2003

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Jury : Jean-Paul Métailié, directeur de recherche au cnrs, geode, Toulouse (président) ; Hervé Gumuchian, professeur de géographie à l’Université de Grenoble-i (rapporteur) ; Nicole Mathieu, directeur de recherche au cnrs, ladyss, Paris (rapporteur) ; Alain Bourbouze, professeur de zootechnie à l’iam, Montpellier ; Marie-Claude Cassé, professeur de géographie à l’Université de Toulouse-le Mirail (directrice) ; Anne-Marie Granié, maître de conférences en sociologie à l’enfa de Toulouse-Auzeville (co-directrice).

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De la présentation que Corinne Eychenne fait de sa thèse, on peut retenir les deux points qui fondent son originalité parmi les travaux réalisés par des géographes sur l’activité pastorale en montagne, originalité soulignée par les membres du jury.

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D’une part, on peut qualifier sa formation de « pluri-disciplinarité professionnalisée » : ingénieur zootechnicienne ayant exercé plusieurs années en Bretagne, elle est devenue géographe au terme de la reprise de ses études via un dea pluri-disciplinaire (géographie, économie, sociologie) ; puis, installée en Ariège, épouse d’un éleveur et participant elle-même parfois aux travaux de l’exploitation, elle réalise donc sa thèse dans son proche environnement professionnel et géographique. Cela l’a conduite à centrer sa recherche sur le point de vue des éleveurs : « la question n’est pas de savoir si ceux-ci gèrent bien ou mal les estives, ou même de savoir pourquoi ils les géreraient mal, mais d’identifier les bonnes raisons qu’ils peuvent avoir de pratiquer ainsi », sachant que, « en limitant strictement l’accès aux estives, les pratiques des éleveurs tendent à aller à l’encontre de ce que commanderait la pure logique agronomique (maintenir une densité de bétail permettant de limiter l’enfrichement ou le reboisement des estives) ». Cela lui confère également une posture particulière et l’oriente vers le choix de sa méthode de recherche : selon Anne-Marie Granié, « à la fois non-locale mais éleveuse, chercheuse et femme, et pourtant, ni trop loin, ni trop près, elle a mêlé le regard, l’observation participante et l’écoute ». Cette « démarche qualitative organisée autour d’un corpus de soixante-quatre entretiens semi-directifs et de phases d’observation participante au sein des groupes d’éleveurs » a été mise en œuvre sans négliger pour autant l’analyse des documents historiques et statistiques consacrés à l’élevage en Ariège. Sa pluri-disciplinarité constitue un atout qui n’altère en rien sa qualité de géographe : en témoigne, par exemple, l’analyse très fine qu’elle fait du glissement progressif de l’élevage fondé sur l’utilisation des estives des vallées intra-pyrénéennes vers la zone des collines sous-pyrénéennes, phénomène observable depuis une trentaine d’années et porteur de conséquences lourdes quant au droit d’accès des troupeaux « candidats » à ces estives.

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D’autre part, cette étude est profondément ancrée et située dans l’histoire des recherches et des écrits concernant l’agriculture et la vie pastorale dans la montagne ariégeoise. Ces documents révèlent autant l’évolution des regards sur la réalité matérielle que les différentes configurations revêtues par celle-ci depuis un siècle et demi. Jusque dans les années soixante du xxe siècle, les études décrivent et analysent le fonctionnement du système agro-sylvo-pastoral pyrénéen « classique » : sans oublier de souligner les contradictions qui ont failli le ruiner au xixe siècle (lutte forestiers-éleveurs, forte densité de population), ils le constituent en modèle d’organisation socio-spatiale dans un contexte montagnard contraignant. Changement radical d’optique dans les années 1970-1990 : alors que la politique de « relance pastorale » commence à produire ses effets sur le terrain, les chercheurs, sans doute nostalgiques inconsolables du modèle construit par leurs prédécesseurs, n’ont de regard que pour « la déprise », c’est-à-dire « la décomposition de communautés montagnardes et la dégradation des pratiques associées ». Fondamentalement pessimistes, leurs discours qui dressent le « tableau d’une agriculture de montagne fermée à l’innovation et aux progrès techniques » mettent l’accent sur « l’archaïsme » et la « tradition » mais « ne débouchent pas sur l’exploration des modalités contemporaines d’usage des espaces collectifs et des formes de sociabilité qui leur sont attachées ». À la question d’Alain Bourbouze (« était-ce un pessimisme affectif ou militant ? »), l’auteur répond que « la conjoncture ne laissait prévoir ni l’importance des effets de ‘la relance pastorale’, ni ceux des programmes agri-environnementaux qui ont suivi ».

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Alors que les années 1990 ont été quasi-muettes quant à l’analyse de l’évolution de l’agriculture et du pastoralisme ariégeois, Corinne Eychenne se propose de montrer que ces réalités ne sont pas moribondes mais bien vivantes, qu’elles se sont « profondément renouvelées et modernisées », que « l’élevage pyrénéen a connu une restructuration profonde au cours des deux dernières décennies ; parallèlement, le jeu social s’est modifié et les pratiques sont en pleine adaptation : il s’agit donc de définir une nouvelle montagne usagère ». La seconde partie de la thèse est ainsi consacrée à l’analyse des bouleversements qui, à l’instar de l’ensemble de l’agriculture française, ont atteint la mise en valeur de la montagne ariégeoise : concentration des exploitations, rajeunissement drastique des éleveurs par ailleurs devenus majoritairement mono-actifs et producteurs de matières premières (animaux maigres destinés à l’engraissement). Les politiques de « relance pastorale » et les « aides agri-environnementales » ont contribué à cette évolution (aménagement des estives, amélioration de l’accès, création des groupements pastoraux) mais elles ont aussi renvoyé les éleveurs « à une image négative de leur métier, peu à peu réduits qu’ils sont à une fonction d’entretien de l’espace qui fait passer au second plan la dimension productive ».

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Dans la troisième partie, l’auteur analyse les nouvelles relations entre estive, éleveurs et troupeaux : « c’est désormais l’animal qui définit les relations des éleveurs au territoire de l’estive » (Jean-Paul Métailié), « l’animal comme médiateur de l’identité collective » (Hervé Gumuchian). Double rupture avec « le passé », qu’il soit celui du « modèle de gestion de l’espace » ou celui de « la déprise » et de « l’archaïsme » : « la décomposition de la société villageoise ou valléenne et la diminution du nombre des agriculteurs ont conduit à un élargissement de l’aire géographique de recrutement des éleveurs utilisateurs d’estive – ceux-ci viennent de plus en plus du piémont, voire de la plaine – et, par là, à la création d’un nouveau groupe professionnel attaché à ‘la montagne’ et distinct du groupe professionnel local construit sur la base de la proximité sociale et géographique ». Témoin de cette mutation, la gestion des estives est désormais appropriée par les éleveurs au détriment des élus locaux. Toutefois, si la référence à « la tradition » est devenue exceptionnelle dans la gestion agronomique des estives, elle « demeure centrale dans la justification des normes qui régissent l’accès aux estives, réservant celui-ci aux habitants de la commune, voire d’ensembles un peu plus vastes mais toujours strictement délimités ». Or, avec « la professionnalisation du jeu social attaché à l’estive, ‘la montagne’ est désormais l’affaire des vrais éleveurs et la préséance du local, affichée pour justifier les inégalités d’accès, cède peu à peu la place à celle du métier ». Dans ce contexte professionnalisé, « l’action collective en estive reste faible et les formes individuelles ont tendance à dominer ». « Isolés sur leurs exploitations, de plus en plus éloignés les uns des autres en dehors de la saison d’estive, les éleveurs semblent aujourd’hui pratiquer l’estive sans véritable faire ensemble. Ils délèguent largement au responsable de l’estive le pouvoir de décision et au pâtre la responsabilité de la gestion du troupeau sur l’estive ».

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Avant de décerner à Corinne Eychenne le titre de docteur en études rurales, mention Géographie, de l’Université de Toulouse-le Mirail, avec la mention « Très Honorable » et en y ajoutant ses félicitations à l’unanimité, le jury a tenu à souligner, outre « les qualités exceptionnelles du travail » (Alain Bourbouze), de « cette passionnante fresque » (Nicole Mathieu), leur plaisir à la lecture du texte rédigé dans une langue simple, directe et élégante ainsi qu’à l’écoute de l’exposé oral.

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Jean Pilleboue

Mickaël Bermond, Produire et se reproduire dans la crise. Agriculteurs, exploitations et familles en Normandie à la fin du xxe siècle, Thèse de doctorat de Géographie, Université de Caen Basse-Normandie, Maison de la Recherche en Sciences Humaines, 21 décembre 2004

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Jury : Corentin Canévet, professeur de géographie à l’Université Rennes-2 (rapporteur) ; Jean-Paul Diry, professeur de géographie à l’Université Blaise Pascal, Clermont-Ferrand (rapporteur) ; Robert Hérin, professeur de géographie à l’Université de Caen Basse-Normandie (directeur) ; Jacques Rémy, Directeur de recherche en sociologie à l’inra, Mona, Ivry ; Marcel Roupsard, professeur de géographie à l’Université de Caen Basse-Normandie (président).

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Le travail de thèse présenté par Mickaël Bermond est consacré au monde agricole et à quelques-unes de ses grandes transformations depuis une trentaine d’années en Normandie. Dans le prolongement de travaux de recherche sur les installations des jeunes agriculteurs dans une petite région de l’Orne (vallée de la Haute-Sarthe), la thèse a pu être menée à bien grâce à une convention de recherche co-financée par le Conseil régional de Basse-Normandie et l’adasea (Association Départementale pour l’Aménagement des Structures des Exploitations Agricoles) de Basse-Normandie. Elle s’inscrit dans un renouvellement des études sur la ruralité menées sur le site universitaire de Caen.

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La recherche présentée soulève des questions qui sont au cœur de l’avenir de la profession agricole : qu’en est-il de l’évolution de la population agricole ? Quelles sont les perspectives et les conséquences de la démographie agricole sur la dynamique des installations dans la région, sur la place de l’agriculture dans le développement régional ? Elle répond aussi à préoccupations pratiques et concrètes comme le repérage des exploitations agricoles sans successeur pour lesquelles la réalisation d’enquêtes de terrain a permis à l’adasea d’intervenir précocement dans ses missions de transmission des exploitations agricoles. Le travail de terrain, principalement réalisé dans la région d’Alençon, s’est accompagné de la mise en place d’un système d’information géographique permettant de gérer les données récoltées.

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Pour Mickaël Bermond, ces travaux ne constituent pas une parenthèse dans son itinéraire intellectuel, ils ont contribué pleinement à la construction de l’objet de recherche et de la problématique. La fréquentation prolongée des organismes agricoles a en effet permis d’appréhender de l’intérieur des organisations professionnelles, de comprendre les enjeux professionnels qui se dessinent autour de la question du renouvellement des agriculteurs et de la transmission des exploitations. Il fallait ce temps d’immersion pour bien comprendre la politique des structures agricoles, telle qu’elle a été initiée en France depuis les années 1960, une politique aux objectifs contradictoires : promouvoir l’installation du plus grand nombre de jeunes et, dans le même temps, encourager l’accroissement incessant de la productivité et la rentabilité des exploitations dans une perspective de concurrence économique. La réalité des statistiques agricoles qui révisent régulièrement à la baisse le nombre des exploitations agricoles et des installations (- 34 % d’exploitations en Normandie entre 1988 et 2000) peut ainsi être facilement opposée au discours officiel très favorable aux installations.

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L’objet de la thèse est d’étudier les problèmes d’installation en agriculture avec l’idée que la prise en compte de la dimension spatiale des faits sociaux participe pleinement de la compréhension et de l’explication de ces mêmes faits sociaux dans l’observation des conditions sociales de reproduction de la paysannerie. En effet, si le milieu agricole reste marqué par une forte hérédité sociale du métier, on constate que les enfants d’agriculteurs sont aujourd’hui de moins en moins nombreux à hériter de la profession de leurs parents. La diminution du nombre des agriculteurs prend ainsi la forme d’un non-renouvellement générationnel, d’une crise des successions. La modernisation agricole a joué un rôle important dans le processus de sélection sociale basé sur l’intensité de l’accumulation capitalistique des moyens de production. Or tous les agriculteurs ne se sont pas partis sur un pied d’égalité. Dans la course effrénée à la modernisation, les chances d’émerger du peloton sont d’autant plus grandes que les dotations initiales en moyens de production sont bonnes. Le risque de rester sur le bas côté est d’autant plus important que l’on part de peu. Mais la crise de la reproduction sociale d’un groupe n’est jamais aussi forte que lorsque ses membres ne croient plus en la valeur du métier à transmettre. Si l’on peut parler de « fin des paysans », c’est aussi parce que les nouvelles générations d’enfants d’agriculteurs ne veulent plus le devenir. Des effets sélectifs et vécus comme injustes de la modernisation, on passe à « l’héritage refusé » dont parle Patrick Champagne.

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L’auteur cherche à comprendre les raisons qui favorisent le choix de certains enfants d’agriculteurs de rester en agriculture pendant que le plus grand nombre embrasse d’autres horizons professionnels, et parfois géographiques. Plus de quarante ans après les premières lois d’orientation agricole qui ont ouvert la période de modernisation des structures agricoles, il apparaît que l’exode agricole se poursuit. Certes, il n’a plus l’ampleur qu’il avait dans les années 1960-1970, en raison de la chute du nombre des naissances et des installations agricoles depuis les années 1960. Mais, la substitution accélérée du capital au travail, qui a longtemps été présentée comme une phase d’adaptation transitoire de l’agriculture, se poursuit alors qu’il n’est plus opportun d’accélérer le mouvement du point de vue de l’emploi agricole. Pour faciliter la compréhension de son propos, Mickaël Bermond choisit de s’attarder sur les quatre points qui lui semblent les plus significatifs de son travail.

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Dans un premier temps, il résume le constat des tendances lourdes de l’évolution structurelle de l’agriculture entre 1970 et 2000 : la concentration foncière des structures agricoles ; la spécialisation accrue des systèmes productifs ; la professionnalisation des agriculteurs et l’élévation de leur niveau de formation. À partir du mouvement de modernisation des structures agricoles et du processus de concentration et de spécialisation sur les espaces agricoles, la question de l’homogénéisation des espaces agricoles ou au contraire de l’approfondissement des différenciations spatiales existantes se pose. Une réponse est fournie par la typologie cantonale de l’agriculture de l’Ouest français effectué à partir des données du recensement agricole 2000. Grâce à une analyse multivariée des données agrégées par canton, elle a permis la confection d’une synthèse des types géographiques d’évolution de l’agriculture entre 1988 et 2000.

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Les cartes de huit trajectoires d’évolution de l’agriculture, fort démonstratives, synthétisent l’information traitée. La géographie agricole de l’Ouest français qui en résulte est contrastée et en mouvement, même si les grands ensembles géographiques restent perceptibles, notamment pour la Normandie, le Bocage, les bassins d’élevage intensif de la Bretagne, avec des nuances selon le degré de concentration, les zones de grande culture qui gagnent désormais des espaces périphériques de plus en plus larges.

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Un deuxième temps est consacré à la modernisation des structures agricoles comme facteur du processus de différenciation sociale. L’analyse s’appuie sur la structuration du champ social des exploitations laitières normandes en 2000 observée à partir des données du fichier individuel des exploitations agricoles du rga 2000 (16 000 exploitations laitières en Normandie, soit deux exploitations « professionnelles » sur trois). À la diversité géographique des systèmes agricoles répond une différenciation sociale importante du groupe des agriculteurs. Au-delà des tendances lourdes à la concentration et à la spécialisation, la modernisation, loin d’agir dans le sens d’une homogénéisation des structures, intervient au contraire comme un puissant processus de différenciation et de sélection sociale. Le candidat relativise ses conclusions en s’interrogeant sur la pertinence qu’il y a à utiliser les données individuelles du recensement agricole pour passer des types d’exploitations aux couches sociales agricoles. Il défend alors l’idée qu’il est possible de reconstruire, certes de manière imparfaite et réductrice, la structure du champ social des exploitations laitières, à condition de ne pas reprendre trop imprudemment certaines catégories d’analyse du recensement et d’en reconstruire d’autres.

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Dans un troisième temps, les principaux résultats d’une enquête réalisée dans la région d’Alençon sont présentés : ils illustrent les déterminants sociaux qui pèsent sur les successions et les installations agricoles. L’enquête n’a pas été limitée aux seules familles qui avaient un successeur car c’était alors construire le problème de l’installation du point de vue de ceux qui restent (les moins nombreux) sans essayer de comprendre les raisons pour lesquelles, dans le même temps, le plus grand nombre, les enfants d’agriculteurs qui partent, continuent de quitter l’agriculture. Quels critères ont été retenus pour le choix de cette aire d’étude ? La région d’Alençon peut d’abord être considérée a priori comme assez représentative des principaux systèmes agricoles rencontrés en Basse-Normandie. D’autre part, il est apparu intéressant de réaliser des enquêtes dans un espace composé de sous-ensembles géographiques aux évolutions socio-démographiques assez contrastées. Ainsi, cette aire géographique rassemble des systèmes agricoles différenciés dans des environnements socialement diversifiés. C’est un point de rencontre de deux grands types d’agriculture (laitier/céréalier) dans des contextes socio-démographiques contrastés (périurbain/rural isolé).

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Les itinéraires socio-professionnels des enfants de 240 familles agricoles ont ainsi été reconstitués en partie grâce un dispositif d’enquête reposant sur la méthode dite des jurys communaux, mais en partie seulement car cette méthode soulève des problèmes tenant à la fois aux informations manquantes et à la fiabilité des données recueillies, de nombreuses enquêtes directes auprès d’agriculteurs ont été effectuées. Leur analyse montre que le devenir social des enfants d’agriculteurs n’est pas indépendant du niveau économique de l’exploitation familiale. Les chances d’accéder à telle ou telle profession se révèlent très inégales selon le niveau socio-économique de l’exploitation familiale d’origine. Face à une agriculture qui nécessite toujours plus de capitaux pour s’installer, seules les familles exploitant de grandes unités de production sont en mesure d’assurer à l’un de leurs enfants (parfois deux) des possibilités d’installation à la terre. Néanmoins, c’est moins de 20 % des jeunes d’origine agricole qui se maintiennent en agriculture dans la génération née entre 1965 et 1980.

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À la faiblesse du niveau des entrées dans la profession des parents répond un fort mouvement de départ vers les catégories d’ouvriers et d’employés qui constituent les catégories socio-professionnelles d’arrivée de la moitié des enfants enquêtés. La mobilité sociale des enfants d’agriculteurs contribue fortement au renouvellement des classes populaires, sans qu’il y ait pour autant de changement radical de statut pour ces individus. On peut en effet remarquer que la plupart des enfants d’agriculteurs devenus ouvriers sont originaires des familles agricoles les plus modestes. À l’inverse les passages de la petite agriculture vers les catégories de cadres moyens et supérieurs ne sont pas très nombreux en provenance des petites structures, même s’ils ne sont pas totalement absents. Sur 100 enfants issus de petites structures laitières traditionnelles, 17 accèdent au statut de cadres ou de professions intermédiaires. On remarque néanmoins que les chances d’accéder à des positions sociales élevées sont plus fortes lorsque l’on est issu des couches sociales agricoles les plus favorisées.

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Cette analyse globale mériterait d’être affinée par la prise en compte des effets de fratrie et de structure familiale : les monographies familiales révèlent souvent que les trajectoires sociales des frères et sœurs qui quittent l’agriculture ne sont pas sans influence sur celles des frères et sœurs qui restent à la terre. Le traitement statistique simultané des diverses positions sociales occupées par les frères et sœurs d’une même fratrie met en évidence des phénomènes de dépendance entre les destins socio-professionnels des germains. Le maintien d’un enfant sur l’exploitation familiale est très fréquemment associé à des fratries où les frères et sœurs sont devenus cadres moyens ou supérieurs, rarement ouvriers.

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Dans un dernier temps, Mickaël Bermond aborde les trajectoires d’accès au métier d’agriculteur et aux stratégies économiques de ceux qui restent en agriculture. Deux grands types de trajectoires résument selon lui l’essentiel de l’information : d’une part, les cas de plus en plus nombreux de cohabitation intergénérationnelle sous la forme d’un gaec parents-enfants, davantage attachés à la paysannerie aisée ; d’autre part, le « détour professionnel » temporaire en dehors de l’agriculture pour éviter la cohabitation intergénérationnelle. En effet la transition intergénérationnelle sous la forme d’un gaec père-fils comporte une difficulté majeure : la rémunération d’un actif supplémentaire. Pour échapper à la sous-rémunération du travail et à la relégation du fils dans un statut d’aide familial socialement dévalorisé, les familles doivent développer des stratégies de conquête de nouveaux moyens de production par absorption de petites exploitations sans successeur. La présentation s’achève par la présentation de cinq cas de figure d’installation, étude qui repose sur des entretiens approfondis et répétés auprès de quelques familles agricoles.

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À l’issue de l’intervention de Mickaël Bermond, Robert Hérin, directeur de la thèse, rappelle le contexte de réalisation de la recherche en soulignant, de la maîtrise à la thèse de doctorat, la continuité du parcours de l’impétrant. Il évoque, comme les autres membres du jury, les qualités du candidat et de son travail. La rédaction et la mise en forme du travail appellent peu de remarques négatives. À l’image de l’exposé, les formulations sont claires, précises, les affirmations sont soigneusement argumentées et la vigilance sur la pertinence des indicateurs est continue. Les figures variées, nombreuses, tant pour les graphiques que pour les cartes, accompagnent efficacement le propos. L’ensemble du jury apprécie l’ampleur du travail. Les questions abordées sont traitées dans leur intégralité, les sources sont analysées de manière critique et circonstanciée, la thèse peut servir de référence en matière de méthodologie productive… Les enquêtes réalisées par le chercheur viennent compléter les apports des recensements, association du traitement statistique et des approches éminemment humaine (notamment le dernier chapitre). Les typologies sont établies dans un souci pédagogique évident. L’écriture va toujours à l’essentiel, pas de longueurs, pas de digressions. Le chapitre 4 est, à ce propos, un modèle du genre : il résume tout ce qu’il faut savoir sur l’évolution de l’agriculture française en matière de position syndicale de structures d’exploitations et de capital engagé. L’écriture est limpide, soignée, sans jargon est l’illustration d’une grande maîtrise du sujet. La bibliographie, solide, dépasse les limites de la géographie. Mobilisée à bon escient, elle présente toutefois des lacunes concernant les travaux historiques.

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Jean-Paul Diry se félicite d’avoir à évaluer une thèse de géographie rurale, de vraie géographie rurale, s’intéressant aux agriculteurs. Selon lui, se lancer dans l’écriture d’une thèse sur la Normandie était un projet ambitieux, compte tenu de la qualité de la dernière grande thèse réalisée sur cet espace, celle d’Armand Frémont sur l’Élevage en Normandie. Pari tenu : la thèse de Mickaël Bermond, est pour Jean-Paul Diry, une vraie thèse de géographie rurale et agricole qui s’appuie sur un véritable travail scientifique reposant sur une problématique clairement exposée et une méthode soigneusement développée. Quelques regrets sont cependant exprimés, tels l’absence d’introductions et de conclusions dans de nombreux chapitres, ou le volume réduit de la conclusion générale qui se limite à trois pages, ce qui ne remet pas en cause une incontestable aptitude à la recherche.

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Parmi les remarques formulées et les questions posées au candidat, on retiendra celles qui concernent le titre qui devrait mentionner les précisions suivantes : « agriculteurs de l’Ouest », « exploitations en Normandie », « familles dans le bassin d’Alençon ». Aux questions techniques portant sur la pertinence des indicateurs, sur les critères du classement des exploitations en agriculture professionnelle ou sur l’adéquation entre les limites départementales et les types construits par la recherche, les réponses formulées par Mickaël Bermond ont montré une totale maîtrise du sujet et une grande honnêteté intellectuelle. Le regret le plus unanimement évoqué par le jury concerne le choix de la zone d’étude. Pourquoi les recherches n’ont-elles été centrées sur la seule région d’Alençon ? Étant donné l’importance de l’apport, tant pour la méthodologie que pour la construction des connaissances, fourni pour cet espace d’analyse, compte tenu des qualités de la recherche, de la formalisation et de l’expression, ce choix aurait assurément renforcé le propos, en éclairant davantage les liens entre les exploitations agricoles, les décideurs locaux et les processus liés à l’élargissement et à la globalisation des marchés.

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À l’issue d’un échange fructueux, le jury, unanime, a félicité Mickaël Bermond, pour la qualité de son travail et lui a décerné le grade de docteur de l’Université de Caen Basse-Normandie.

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Rémi Rouault

Plan de l'article

  1. Loïc Buffat, L’Économie domaniale en Narbonnaise : les villæ de la cité de Nîmes. Thèse de doctorat d’Archéologie, Histoire et Civilisation de l’Antiquité et du Moyen Âge, Université de Provence Aix-Marseille-i, 16 octobre 2004, 2 volumes, 456 p.
  2. Jean-Loup Abbé, Société, espace et parcellaire. Contribution à l’étude de l’aménagement de l’espace en Languedoc au Moyen Age (xiie-xve siècle), mémoire présenté pour l’Habilitation à Diriger des Recherches, Université Toulouse-Le-Mirail, 18 novembre 2004
  3. Isabelle Theiller, Les Marchés hebdomadaires en Normandie orientale (xive siècle-début xvie siècle), Thèse de doctorat d’Histoire soutenue à l’Université Paris-7 Denis Diderot, 8 juin 2004
  4. Alain Belmont, Société et cadres de vie dans les campagnes françaises d’Ancien Régime, mémoire présenté pour l’Habilitation à Diriger des Recherches, Université de Caen/Basse-Normandie, 11 décembre 2004, volume 1, La Pierre à Pain. Les Carrières de meule de moulins en France sous l’Ancien Régime, 1380 p., vol. 2, De l’artisan à l’aliment. Un itinéraire chez Clio, 117 p.
  5. Laurent Heyberger, L’Évolution des niveaux de vie en France de la fin de l’Ancien Régime à la Seconde Guerre mondiale. Approche anthropométrique, Thèse de doctorat d’Histoire de l’Université Marc Bloch (Strasbourg-2) présenté le 27 novembre 2004, 2 vol., 791 p.
  6. Corinne Eychenne, Les Éleveurs et l’estive, un regard sur l’action collective en montagne. Le cas de la « montagne » ariégeoise, Thèse de doctorat en Études rurales, mention Géographie, Université de Toulouse-le Mirail, 25 juin 2003
  7. Mickaël Bermond, Produire et se reproduire dans la crise. Agriculteurs, exploitations et familles en Normandie à la fin du xxe siècle, Thèse de doctorat de Géographie, Université de Caen Basse-Normandie, Maison de la Recherche en Sciences Humaines, 21 décembre 2004

Pour citer cet article

« Soutenances de thèses », Histoire & Sociétés Rurales, 2/2004 (Vol. 22), p. 271-296.

URL : http://www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2004-2-page-271.htm


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