Accueil Revues Revue Numéro Article

Histoire & Sociétés Rurales

2005/1 (Vol. 23)


ALERTES EMAIL - REVUE Histoire & Sociétés Rurales

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 309 - 319

Julien Demade, Ponction féodale et société rurale en Allemagne du Sud (xie-xvi e siècle). Essai sur la fonction des transactions monétaires dans les économies non capitalistes), thèse pour le doctorat nouveau régime, soutenue le 9 décembre 2004 (Université Marc Bloch - Strasbourg ii)

1

Jury : Jean-Michel Boehler, professeur à l’université Marc Bloch ; Monique Bourin, professeur à l’université Paris 1 ; Georges Bischoff, professeur à l’université Marc Bloch (directeur de la thèse) ; Claude Gauvard, professeur à l’université Paris 1 ; Odile Kammerer, professeur à l’université de Haute-Alsace (Mulhouse) ; Thomas Zotz, professeur à Albert-Ludwigs Universität (Fribourg-en-Brisgau).

2

Julien Demade, allocataire de recherches à la Mission historique française en Allemagne (Göttingen), a exploité un fonds d’archives extraordinaire, celui de l’Hôpital du Saint-Esprit de Nuremberg, seigneur important dans les environs de la ville d’Empire – un fonds si riche qu’une restriction à un seul village, Simonshofen, était nécessaire, une chance du point de vue méthodologique, puisqu’il est rare de pouvoir mener pour le Moyen Âge une enquête micro-historique au nord des Alpes. Mais pour parer au risque de la survalorisation de ce qui ne serait qu’un hapax, une telle enquête devait porter sur la logique d’ensemble (à la fois matérielle et idéelle) de la société rurale dont Simonshofen n’était qu’une partie, ce qui imposait de varier selon les moments et les échelles d’analyse et de diversifier corrélativement les types de sources utilisées. L’exploitation de ces sources a reposé sur l’idée qu’elles signifient plus et autrement que ce qu’elles disent, imposant ainsi le recours à des techniques appropriées pour les faire parler et faire surgir les structures de sens sous-jacentes : philologie, sémantique, statistique, avec à l’arrière-plan le refus d’escamoter le « malaise » qui doit naître de la confrontation de l’historien avec des sources qui lui sont fondamentalement étrangères et qui sont donc pour lui moins des matériaux que des problèmes.

3

La valeur heuristique de la démarche (qui ne préjuge en rien de sa véridicité) apparaît à travers l’ensemble de renversements auxquels elle aboutit : 1. la remise en cause du schéma paradigmatique redevances en travail / en nature /en monnaies pour la période domaniale (jusqu’aux xie-xiie siècles) au profit d’une distinction fondée sur les formes de déplacement par rapport au maître ; 2. la marginalité pratique et formelle des corvées de la fin du Moyen Âge a justement pour corollaire leur importance symbolique, qui en fait une condition de possibilité du salariat ; 3. ce rapport entre salariat et corvée ne repose pas sur le schéma liberté/non-liberté mais sur un mode d’accès distinct à l’alimentation (achat / don seigneurial) ; 4. la soudure s’avère être un mythe, les variations fortes des prix céréaliers observables à la fin du Moyen Âge étant, non pas le signe d’une désorganisation structurelle du marché céréalier, mais au contraire le signe d’une organisation spéculative du marché des grains par les seigneurs ; 5. à la fin du Moyen Âge, le prélèvement est moins la réalisation de la domination seigneuriale que le masque de son mécanisme ; 6. cette domination seigneuriale repose non sur la terre et le contrôle de la production agricole mais sur la dette, qui permet au seigneur de prendre le contrôle des stratégies de reproduction des tenanciers.

4

Ces renversements ne doivent pas être considérés comme des provocations à l’adresse de l’historiographie établie, mais comme le résultat de la prise en compte de ses hypothèses en même temps que des blocages qu’elles engendrent, et donc de leur adaptation au sein d’un modèle explicatif différent. Julien Demade fait ainsi sienne la distinction classique établie par Philippe Dollinger entre le système domanial et le système seigneurial, comme le passage d’un système fondé sur le contrôle de l’espace (par le contrôle de la circulation des hommes) à un système fondé sur le contrôle du temps (par le contrôle de la circulation dans le temps des produits entre les agents – circulation dans le temps qui suppose le recours à la monnaie). Toutefois, ces deux systèmes ont un point commun, qui les distingue radicalement du système capitaliste et autorise ainsi à voir en eux deux formes particulières d’un système que Julien Demade appelle, faute de mieux, « féodal » : ces « deux systèmes féodaux » sont fondés sur le contrôle de la circulation et non pas de la production. L’usage systématique de la monnaie dans le second système ne permet en rien d’y voir un signe du caractère proto-capitaliste de ce système, car le système capitaliste se caractérise moins par l’usage de la monnaie que par la présence de la monnaie au cœur même de la production, effectuée sous une forme monétaire, en tant que marchandise, dont la circulation n’est donc qu’une conséquence de son mode de production.

5

Pour finir, Julien Demade tient à reconnaître les insuffisances du travail présenté, liées précisément à la démarche adoptée : des conclusions tranchées, mais fondées sur une analyse des seuls rapports de domination aux dépens des autres formes de rapports sociaux, et surtout issues de la quête de la seule logique sociale (indispensable pour briser le fantasme habituel d’une société médiévale conçue comme l’inverse dysfonctionnel de notre société) au mépris des inévitables dérèglements, qui précisément permettent de rendre compte de l’évolution des mécanismes d’ensemble. C’est là que Julien Demade retrouve son objet initial, le village de Simonshofen, destiné à devenir le terrain d’analyse de l’ensemble des rapports sociaux, des logiques et des dérèglements dont a besoin l’explication historique de la société médiévale.

6

Plutôt que de reprendre à la suite les commentaires des membres du jury, que l’on retrouvera dans le rapport de soutenance, on en fera ici la synthèse, en commençant par les points négatifs soulevés, secondaires au regard des points positifs qui ont emporté l’approbation du jury. Les critiques ont porté d’abord sur la lisibilité du travail : si le niveau élevé du français de Julien Demade a été souligné, les membres du jury lui ont unanimement reproché la difficulté de lecture de son travail, le « demadien » (Monique Bourin) se caractérisant à la fois par des phrases longues et complexes, l’emploi de mots étrangers à la pratique historienne (« jargon ») voire de néologismes, une forte tendance à l’abstraction voire à l’allusion, sans parler de l’usage de statistiques « hermétiques pour le non-initié » (Odile Kammerer).

7

Concernant son style, Julien Demade a reconnu ne pas s’être posé la question de la lisibilité, tout en soulignant que le « jargon » n’est qu’une impression puisque l’usage des termes repose sur l’importation effective, et inévitable, de concepts et outils à partir d’autres disciplines, qui lui sont devenus tellement familiers que leur caractère importé ne lui apparaît plus. Le problème de la lisibilité touche également le problème de la mise en page, caractérisée par des notes parfois gigantesques, liées tant au mode de citation des titres (cités systématiquement in extenso) qu’à leur fonction (elles ne servent pas seulement à justifier les propos du texte, mais aussi à traiter de digressions, qui auraient pu faire l’objet d’un excursus, ou à présenter les sources, qui auraient pu l’être dans une partie appropriée). L’ouvrage aurait gagné à être doté de cartes et d’une localisation correcte des lieux mentionnés, d’un index et/ou d’un glossaire.

8

D’autres critiques ont porté sur l’économie du travail. On a regretté à plusieurs reprises que les sources n’aient pas été présentées de manière plus développée et classique, c’est-à-dire dans le cadre d’une partie initiale, et non pas au fur et à mesure de leur prise en compte (parfois dans le cadre de notes), ce qui n’est pas absurde mais rend difficilement évitable une réalisation plus allusive que dans une partie propre, où les problèmes spécifiques de chaque type de document auraient pu être plus soigneusement abordés (comme celui du possible maquillage des comptes urbains, l’hétérogénéité du corpus des Weistümer publiés, etc.). Le même genre d’objection a été fait à propos du long passage (70 pages) sur l’historiographie rurale ouest-allemande, qui figure au début de la troisième partie (comme moyen d’identifier les causes du blocage théorique qu’il importe alors de dépasser), mais dont plusieurs membres du jury ont estimé qu’il aurait été mieux placé en début de travail (à la fois pour guider le lecteur peu au fait de l’état de la question outre-Rhin, pour permettre de positionner Julien Demade dans ce panorama et en raison de sa taille, d’autant que Georges Bischoff estime que cette historiographie aurait pu prendre également en compte la RDA), sans qu’en souffrît le lancement de la troisième partie.

9

Toujours du point de vue de l’économie du travail, la critique de la notion de « mode de production féodal » aurait justifié que celui-ci fût d’emblée rappelé dans ses grandes lignes (d’autant que le mot « féodal », présent dans le titre, n’apparaît que rarement dans le travail), et surtout certains membres du jury ont discuté la manière dont l’étude du cas de Simonshofen a été articulée avec les parties plus macro-historiques. Le fait que Simonshofen n’a pas été traité intégralement (voire « presque comme un simple prétexte » selon Claude Gauvard, c’est-à-dire comme un gisement de sources destinées à servir un propos plus ample) et que beaucoup reste encore à attendre de son analyse micro-historique a été souligné : en particulier, Claude Gauvard note qu’il manque encore une étude des réseaux de sociabilité, par lesquels est véhiculée la connaissance du marché des tenures à vendre (à quoi Julien Demade répond que le problème est justement que ces réseaux débordent très largement le seul village de Simonshofen, donc que leur reconstitution exige un travail de très longue haleine, impossible dans le cadre du doctorat). La construction chronologique de la thèse a même été jugée peu convaincante par Monique Bourin car elle masque le fait que la construction des deux phases repose sur des méthodologies très différentes, avec d’un côté l’exploitation économétrique fine du corpus nurembergeois (mercuriale des grains et transactions foncières) et des résultats solides et, d’autre part, l’exploitation sémantique de corpus plus larges et d’usage plus problématique (sources domaniales et Weistümer) qui donne naissance à un modèle de passage du système domanial au système seigneurial séduisant, mais dont le statut scientifique reste, en l’état actuel, plutôt celui d’un essai – ce que ne nie en aucun cas Julien Demade.

10

Enfin, des critiques ont été émises ou des questions soulevées à propos de divers points de la construction : on s’est interrogé sur la représentativité des séries des prix céréaliers et, au-delà, sur la particularité éventuelle de la région nurembergeoise (poids de la ville, rôle des capitaux urbains) et ses conséquences sur l’étude du système féodal, ainsi que sur la représentativité des résultats obtenus. En particulier, comme le fait observer Monique Bourin, que doit-on déduire du fait que le pouvoir seigneurial utilise les droits de mutation pour contrôler le marché des tenures et empêcher le démembrement alors qu’ailleurs, il se sert de ces droits de mutation pour profiter du démembrement des tenures ? Même chose à propos du rôle des arrérages dans le système seigneurial : comment articuler le fait qu’ils soient la clé de voûte du système dans la région de Nuremberg alors qu’ailleurs, les seigneurs remettent en permanence les arrérages ? Par ailleurs, on a objecté que la hiérarchie interne du groupe dominé n’avait peut-être pas suffisamment été prise en compte dans les stratégies seigneuriales à propos des droits de mutation ou des arrérages, notamment la nécessité de se concilier les « coqs de village ».

11

C’est par conséquent également sur le problème de la « contrainte » pesant sur les tenanciers comme un deus ex machina souvent non explicité qu’ont porté les interrogations, la modélisation tendant même selon Jean-Michel Boehler à ramener des phénomènes à l’interventionnisme et la volonté du maître/seigneur qui « veille à… » (allonger les déplacements des corvéables pour asseoir sa domination, retarder l’âge au mariage pour réduire la fécondité, spéculer pour soutenir le niveau des prix céréaliers, etc.). Ceci pose également le problème du rapport entre la contrainte et le symbolique, dont Claude Gauvard s’oppose à ce qu’il soit un simple masque euphémisant de la force, comme une superstructure : la symbolisation serait en fait la fondation d’un pouvoir seigneurial qui n’aurait pas besoin de se cacher en tant que tel, et donc d’être euphémisé, car la négociation est inhérente à son exercice et permet d’actualiser le lien social en fonction des stratégies de chacun (menées à des termes variables : à court terme pour les tenanciers, à long terme pour les seigneurs) et des normes courantes (mais adaptées).

12

Ceci impose alors de s’interroger de nouveau sur le sens du repas plantureux offert lors des corvées, qui pourrait être considéré avec Monique Bourin (qui signale également que dans certains cas, c’est le travail salarié qui donne lieu à de tels repas, tandis qu’on ne manque pas d’exemples de corvées sans) comme une manifestation de la puissance (par la largesse) du seigneur et non comme un leurre destiné à provoquer le rejet villageois à l’encontre des corvées, donc à masquer la domination réelle.

13

Le problème se pose également à propos de la valeur effective des droits de mutation pour les seigneurs : valeur symbolique ou matérielle ? plutôt symbolique selon Julien Demade. Quant au problème des arrérages soulevé de ce point de vue, Julien Demade souligne que le fait que les tenanciers ne versent qu’une partie de ce qu’ils doivent ne signifie pas qu’ils versent peu, car ils doivent beaucoup – et donc l’Hôpital reçoit beaucoup tout en remettant beaucoup : en volume, il ne voit pas ses revenus baisser, et la dépendance des tenanciers s’accroît.

14

Surtout, Julien Demade répond à toutes ces objections en reconnaissant l’impression de machiavélisme inintentionnellement donné à ses explications par des tournures inappropriées (par exemple le fait de parler de « masquage »), tout en insistant sur le fait que l’euphémisation ne concerne pas le pouvoir lui-même (qui justement se donne à voir par ses symboles) mais ses fondements. Quant au problème de la « contrainte », il faut certes tenir compte du fait qu’en l’absence de notariat, la documentation est d’origine seigneuriale, ce que Jean-Michel Boehler considère comme un biais documentaire en termes d’information disponible sur la réalité – mais Julien Demade considère précisément la production écrite comme une forme de domination et que l’absence d’une production écrite non seigneuriale (dont la rareté carolingienne est d’ailleurs contestée par Monique Bourin) renvoie donc moins à une situation d’insuffisance des sources que de contrôle seigneurial poussé.

15

Ces diverses critiques ou observations, auxquelles Julien Demade a toujours répondu sans faux-fuyant, ne doivent pas masquer les apports essentiels de la thèse, auxquels le jury a rendu un hommage appuyé, confirmés lors de sa délibération finale. Ces critiques et observations visent en effet moins à invalider la construction de Julien Demade qu’à inciter celui-ci à poursuivre son œuvre de déconstruction/reconstruction. Lorsque, par exemple, est soulevé l’apparent paradoxe entre d’un côté (Partie I) l’encellulement corrélatif du passage au système seigneurial et d’un autre côté (Partie III) le turn over très rapide des tenures observé à Simonshofen (où les nouveaux tenanciers peuvent être jusqu’à 30 % étrangers au village), il s’agit moins pour Claude Gauvard d’invalider l’un ou l’autre des résultats que de pousser Julien Demade à affiner la notion d’encellulement au-delà de son sens simpliste de « fixation à la terre ». Telle incitation à poursuivre l’effort est également au cœur de la demande de Thomas Zotz de creuser plus avant l’examen sémantique du mot necessitas – ce qui conduit d’ailleurs Julien Demade à l’observation cruciale que le terme (sous sa forme vernaculaire Notdurft) n’intervient plus à la fin du Moyen Âge dans le cadre des discours articulant seigneurs et dépendants, mais uniquement entre seigneurs ou entre paysans.

16

Mais l’intérêt du travail ne se limite pas à ce qu’il pourra apporter plus tard, par exemple lorsque Simonshofen sera intégralement étudié, ou les problèmes formels écartés, ou l’argumentation affinée : comme l’ont souligné avec force tous les membres du jury, il s’agit là d’une thèse déjà destinée à marquer, en l’état, l’historiographie, d’un « chef-d’œuvre impressionnant » et « d’une originalité exceptionnelle » (Georges Bischoff), d’une « très grande thèse » « fondatrice d’une histoire économique renouvelée » (Claude Gauvard), d’une admirable « révolution conceptuelle » (Odile Kammerer), d’une « thèse hors-normes par l’ambition, la portée et les résultats », d’une « force et une intelligence […] éblouissantes » (Monique Bourin), d’une « contribution remarquable et innovante à l’histoire sociale et seigneuriale », représentant un « gain de connaissance sans aucun doute immense » et appelée à servir de modèle (Thomas Zotz), d’un travail qui « suscite un réel sentiment d’admiration » et d’une « brillante construction intellectuelle » (Jean-Michel Boehler). Il importe donc de relever les apports spécifiques que les membres du jury ont reconnus à la thèse de Julien Demade.

17

Au premier chef sont louées les qualités corrélatives des défauts formels susmentionnés : l’ampleur du travail (plus de 700 pages), la richesse d’une bibliographie en plusieurs langues (50 pages), la largeur du cadre temporel (xie-xvie siècle) et spatial (de la Franconie à toute l’Allemagne, avec des comparaisons étendues à tout l’Occident) et du spectre des sources prises en compte, les nombreux tableaux statistiques. De la même manière, la contrepartie positive de l’accusation de « jargonner » est la manifestation par Julien Demade d’une remarquable culture à la fois historique, en sciences sociales et en statistiques, corollaire de ses larges compétences linguistiques. Et le côté positif d’un style dénoncé comme parfois pesant et complexe est la reconnaissance par les membres du jury d’une démarche rationnelle clairement affichée, d’une écriture argumentative cherchant à articuler logiquement, avec rigueur et cohérence en même temps qu’avec grande probité, les étapes de la démonstration. Enfin, les réserves émises à l’égard de la construction d’ensemble ne sont guère que la conséquence de la difficulté qu’il y a à vouloir varier les échelles d’analyse (macro/micro-historiques) et d’aller et venir entre analyses théoriques et observations empiriques : il y a là un type d’écriture de l’histoire à inventer – et ce n’est pas l’un des moindres apports de ce travail que d’en proposer un essai.

18

C’est cependant au niveau de l’ambition du travail et des propositions y afférentes que la thèse de Julien Demade est la plus remarquable. L’ambition est rien moins que de proposer, dans la lignée des travaux de L. Kuchenbuch, A. Guerreau et G. Bois, un modèle d’explication du fonctionnement du système féodal sans s’interdire une critique de l’usage courant, téléologique, du marxisme – refus d’une téléologie qui explique que Julien Demade parle d’« économies non capitalistes » plutôt que « précapitalistes ». De ce point de vue, les apports résident d’une part dans les propositions de deux modèles consécutifs du fonctionnement du système féodal (le système domanial et le système seigneurial), d’autre part et conséquemment dans les mises en garde et propositions notionnelles afin de dépasser les blocages classiques de l’analyse du système en question.

19

Ont été unanimement loués (au-delà des demandes d’éclaircissement susmentionnées) le démontage et la mise à jour des logi-ques respectives du système domanial (centré sur la notion de servitium répondant à la necessitas du maître et assuré dans le cadre de la familia au moyen d’une circulation réglée entre manse et curia) et du système seigneurial (où les corvées constituent une imposition par le seigneur, au sein du cadre villageois qui concentre désormais l’essentiel des déplacements des hommes – mais des corvées qui n’ont plus d’autre fonction pratique que de détourner la grogne paysanne des fondements réels du système), de part et d’autre du processus d’encellulement qui donne naissance, justement, aux villages et à de nouveaux types documentaires (censiers, Weistümer). En particulier, la distinction entre servitium et « corvées » est appelée à devenir un élément-clé de l’historiographie.

20

La distinction repose sur des mises au point de grande portée historiographique : l’auteur rejette des notions (comme « travail ») ou distinctions (comme celle entre le « produit », en tant que production-résultat de l’acte producteur, et le « produire » en tant que production-processus engendrant le produit) courantes, qui entravent l’analyse du système. Mais il rejette aussi des concepts théoriques qui soit sont anachroniques (« mode de production », auquel est préféré le concept de « mode de ponction », afin de signaler l’écart avec le système capitaliste où l’extraction de la valeur se fait lors de la production, tandis que le système féodal est conçu comme fondé sur la circulation), soit tombent dans le piège du système de domination seigneurial (« prélèvement », renvoyant au système visible et symbolique des redevances, tout comme des corvées, livré en pâture à la contestation paysanne et au jeu seigneurial sur les arrérages alors que l’essentiel se joue ailleurs, de manière invisible comme dans le cas de la plus-value capitaliste, extraction effective de valeur qu’il propose alors de nommer « ponction »).

21

Ayant montré à travers le cas du servitium le rôle-clé de la circulation des hommes et aussi sa disparition du point de vue de la domination seigneuriale lors de l’encellulement, Julien Demade doit d’identifier comment se réalise désormais fondamentalement (au-delà des leurres que sont les corvées et les redevances) la domination seigneuriale, une fois admis le principe que la généralité de l’usage (au moins référentiel) de la monnaie dès le xv e siècle ou la construction de la catégorie du « salaire » (Lohn) comme l’opposé de la « corvée » ne font pas nécessairement de la société de la fin du Moyen Âge une société proto-capitaliste. C’est là qu’intervient le deuxième grand apport reconnu par l’ensemble du jury à l’histoire socio-économique du Moyen Âge, sous la forme de l’étude économétrique de la mercuriale du seigle de Nuremberg entre 1489 et 1538. Cette étude est appelée à faire date à la fois par sa méthodologie (économétrie fondée sur des modèles statistiques particulièrement bien mis en œuvre à partir d’une source exceptionnelle et faisant ainsi apparaître des phénomènes spectaculaires qui seraient sinon restés inaperçus) et par ses résultats – notamment le caractère systémique des variations intra-annuelles des prix au-delà des variations inter-annuelles (les troubles régionaux ne laissant apparemment pas de traces), l’absence cependant de tout phénomène de « soudure », l’approvisionnement du marché rapide et en bloc en automne (donc à bas prix, dans une situation d’oligopsone) par les tenanciers tenus de verser leurs redevances, l’existence d’un prix-plancher implicite. L’auteur fait apparaître l’existence de rationalités économiques (notamment la régulation du prix des grains par les dominants) à l’opposé de l’image de médiévaux irrationnels.

22

Si ceci enrichissait les dominants, cela n’assurait pas leur domination sociale à long terme, qui assurait l’approvisionnement du marché des grains. Il faut donc de revenir à l’étude de la dépendance sociale, qui forme le troisième volet de la thèse, consacré à Simonshofen (après un remarquable panorama de l’historiographie rurale allemande depuis le xix e siècle, destiné à faire apparaître les blocages intellectuels et théoriques qui ont entravé l’étude des rapports entre seigneurs et dépendants). Cette approche, encore économétrique mais appliquée à un objet micro-historique, a été louée par le jury en raison de ses deux principaux résultats. Julien Demade a montré la confrontation des stratégies seigneuriales et des stratégies paysannes, dans des temporalités différentes, autour du problème du « marché » des tenures, avec d’un côté l’existence de pratiques régulières, chez les tenanciers, de vente/achat de tenures, en fonction de contraintes diverses (fluctuation dans le temps de la taille des foyers, endettement, conjoncture, etc.) et au sein d’une chaîne continue de transactions (puisque pour pouvoir acheter une tenure, il faut pouvoir vendre celle qu’on a, ce qui suppose que quelqu’un veuille l’acheter et qu’il puisse vendre la sienne, etc.). Du côté seigneurial, l’introduction des droits de mutation (Handlohn) et l’interdiction de vendre des fractions de tenures permet au seigneur d’introduire des perturbations dans les stratégies successorales, qui se traduisent notamment par des changements de main non successoraux et extrêmement rapides, qui sont eux-mêmes le résultat d’anticipations paysannes destinées à tirer parti au mieux d’un jeu dont ils ne sont pas les maîtres.

23

Mais les seigneurs contrôlent également le jeu grâce au volant des arrérages qu’ils sont prêts à consentir à leurs dépendants. En effet, Julien Demade montre à la fois leur omniprésence sur les redevances et combien ceux-ci sont moins le signe d’un dysfonctionnement seigneurial qu’un fait de structure (on observe d’ailleurs que les arrérages s’accumulent en période de prospérité et non pas en période de crise, car les tenanciers déguerpissent alors trop vite, avant d’avoir pu s’endetter – ce qui signifie que l’endettement n’est en aucun cas un signe de pauvreté). Ces arrérages manifestent à la fois la capacité de patience du seigneur (peut-être plus développée chez les seigneurs ecclésiastiques) et le rôle-clé de la négociation dans l’exercice du pouvoir seigneurial : on a affaire ici non pas à une norme plus ou moins bien appliquée, mais au fait que la norme ne fait que définir le cadre maximal du possible (le droit ne doit pas être appliqué, il peut l’être). Inversement, le volume des arrérages semble jouer un rôle déterminant dans la mise en vente d’une tenure.

24

Le seigneur contrôle la circulation des grains (alimentée par les redevances) et celle des tenures (permise par la vente des grains par les tenanciers et incitée par les arrérages), ce qui signifie que les redevances dues au seigneur n’ont pas seulement un rôle symbolique (comme les corvées), mais qu’elles jouent un rôle indirect (donc invisible) quoique déterminant dans l’animation de la circulation des biens – dont le contrôle fonde la domination seigneuriale. C’est à ce niveau qu’intervient un problème théorique signalé par Julien Demade et qui le conduit à reconnaître le caractère encore bancal de sa construction : les redevances, produites et versées en fonction de leur valeur d’usage, interviennent dans le système de circulation en vertu de leur valeur marchande. Toutefois, aucun membre du jury n’est revenu sur ce problème crucial.

25

Les discussions entre les membres du jury et le candidat ont également permis de préciser un certain nombre de points, notamment la constitution et le contrôle des comptes de l’Hôpital du Saint-Esprit, l’origine du patrimoine de l’Hôpital et son statut seigneurial (notamment par rapport à des seigneurs laïcs, car l’Hôpital se plaçant dans une logique de perpétuité, cela explique non la confection mais la conservation des comptes en tant que mémoire), l’importance et la gestion des stocks de grains, le statut communal de Simonshofen, etc.

26

Après délibération, eu égard à la qualité tant de la thèse que de la soutenance, le jury a accordé à l’unanimité à Julien Demade la mention « très honorable », en y joignant à titre personnel ses félicitations.

27

Joseph Morsel

Pierre Martin, Les Fermiers du rivage : Droits maritimes, seigneurs, fermiers et fraudeurs en Bretagne sous l’Ancien Régime (1480-1789), thèse pour le doctorat nouveau régime, soutenue le 2 décembre 2004 à Lorient (Université de Bretagne Sud)

28

Jury : Annie Antoine, professeur d’histoire moderne à l’Université Rennes 2 (rapporteur) ; Dominique Guillemet, professeur d’histoire moderne à l’Université de Poitiers ; Philippe Jarnoux, professeur d’histoire moderne à l’Université de Bretagne Occidentale (rapporteur) ; Gérard Le Bouëdec, professeur d’histoire moderne à l’Université de Bretagne Sud (directeur de la thèse) ; Guy Saupin, professeur d’histoire moderne à l’Université de Nantes (président du jury).

29

Sous l’Ancien Régime, les seigneurs possèdent une grande partie du rivage dont ils tirent des revenus, sous la forme de droits et de taxes, d’où l’expression « fermiers du rivage », utilisée par Pierre Martin. Ce sujet permet de mettre en évidence les différentes formes de la présence seigneuriale, à travers les droits maritimes et leurs détenteurs, sur un espace spécifique, situé entre terre et mer, le littoral. Le choix de la « longue durée », de 1480 à 1789, s’est imposé afin d’étudier l’évolution de cette « excroissance maritime de la seigneurie ». Pierre Martin a réparti son travail en trois axes. Tout d’abord, inventorier les droits maritimes exercés sur les côtes bretonnes : affermés pour une durée variable, ils portent aussi bien sur le commerce maritime que sur la pêche. Le prix de la ferme est fixé en fonction des profits qu’elle est censée rapporter. Ils comportent également de nombreuses obligations, parfois très contraignantes pour les preneurs. Malgré sa faible rentabilité – 5 à 30 % des revenus d’une seigneurie – les seigneurs sont fortement attachés à cette féodalité maritime, héritée du Moyen Âge. Or, à partir de la seconde moitié du xviie siècle, ces droits maritimes font figure d’obstacles aux yeux d’un État soucieux de s’approprier le littoral et de favoriser la liberté de commerce. Face à cette offensive de la monarchie, qui se prolonge au xviiie siècle, les seigneurs opposent une résistance acharnée qui aboutit finalement au maintien de la plupart de ces droits jusqu’en 1789. Cependant, cette « victoire » doit être nuancée : la politique souvent hésitante de l’État y a contribué. D’autre part, il semble que la monarchie ait fait un choix plus rentable, taxer les fruits du grand commerce et de la mondialisation des échanges, plutôt qu’une activité maritime locale et déclinante. Pierre Martin circonscrit les « fermiers du rivage », groupe social particulièrement hétérogène, en adoptant une démarche prosopographique. Ces fermiers voient dans ces droits un moyen d’améliorer le quotidien mais aussi un espoir de posséder une parcelle du pouvoir et du prestige dévolus aux seigneurs. Aussi, affermer des droits maritimes participe à des stratégies variables selon les individus : pluriactivité de subsistance ou clientélisme, souvent renforcé par des alliances familiales. À la fin du xvi e siècle, les brasseurs d’affaires se détournent de ces fermes, devenues peu rentables au regard des profits générés par le grand commerce. Dès lors, il devient possible pour ceux qui participent à l’économie des petites villes portuaires de devenir fermiers des droits maritimes. Pourtant, les détenteurs de ces droits rencontrent des difficultés dans l’exercice de leur fonction : considérés comme les représentants de l’autorité seigneuriale, ils sont mal perçus par les populations locales, surtout lorsqu’ils font preuve de zèle, allant jusqu’à provoquer des émotions populaires. Ils sont également menacés par une fraude endémique qui prend un caractère contestataire au xviiie siècle. Haïs et jalousés, ils se retrouvent seuls face à une culture locale du silence, qui empêche toute dénonciation. Enfin, ils subissent de plein fouet les effets de la conjoncture, guerres, catastrophes ou accidents qui provoquent des baisses substantielles de leurs revenus.

30

Gérard Le Bouëdec félicite le candidat pour l’efficacité de son travail, effectué dans un délai raisonnable et un contexte de pluriactivité, car Pierre Martin est enseignant. Le résultat est à la hauteur des ambitions initiales : la thèse comprend en effet 5 tomes et 1528 pages. L’auteur a dépouillé, pour constituer un corpus étoffé, un considérable nombre de sources, et s’est plongé dans une bibliographie importante. Il souligne le caractère novateur de cette thèse, qui multiplie les angles d’attaque : la fiscalité seigneuriale sur le littoral, encore mal appréhendée, « excroissance amphibie du territoire de la seigneurie », et sa confrontation avec les exigences de l’État ; le monde des fermiers, entité plurielle et pluriactive en quête d’ascension sociale ; l’histoire de l’environnement et des catastrophes naturelles, nouveaux champs de la recherche historique. Pour Gérard Le Bouëdec, cette thèse infirme l’existence de « seigneuries maritimes », puisque les droits maritimes ne représentent qu’une faible part des revenus des seigneurs riverains de la mer, et parallèlement, montre la réalité de la pression fiscale pesant sur les populations du littoral breton. Le fermier apparaît alors comme un « homme d’interface », saisissant une opportunité, symbole de pouvoir, même partiel.

31

Le président du jury donne ensuite la parole à Annie Antoine. Elle a apprécié le travail de l’auteur, particulièrement son souci de rester « proche de l’archive », ce qui lui fait appréhender au plus près les populations de l’époque moderne. Le questionnement est novateur et exhaustif, avec l’intégration de problématiques actuelles, telle l’histoire des techniques ou de l’environnement. La « féodalité du rivage » évoquée par Pierre Martin pourrait être approfondie en s’appuyant davantage sur le fonctionnement de la seigneurie rurale : à quel titre un droit est-il versé ? À qui et par qui ? En cela, la lecture de la Coutume de Bretagne aurait pu apporter un éclairage juridique complémentaire.

32

Philippe Jarnoux a été aussi sensible à ce sujet novateur, qui propose un inventaire remarquable des droits maritimes bretons, et surtout une intéressante étude du monde des fermiers, fruit d’un « patient travail de reconstruction ». Le débat s’engage autour de la notion de « reféodalisation du littoral », qui sous-tend logiquement une « déféodalisation ». Or, la monarchie n’a jamais vraiment souhaité une abolition de la féodalité, elle a cherché au contraire à l’utiliser et à la cadrer, ce qui a suscité, à partir de Louis XIV, un certain nombre d’accommodements. Les campagnes de vérification des titres seigneuriaux menées au xviii e siècle par l’État ont pour seul objectif de montrer aux seigneurs, que malgré leurs titres, rien n’est assuré, car toute légitimité provient désormais de la volonté royale.

33

Dominique Guillemet intervient ensuite : il décrit cette thèse comme « un tableau précis et vivant » de la vie littorale, un projet ambitieux dans le temps et dans l’espace, qui fournit un inventaire quasi exhaustif des droits de passage, pêcheries et sècheries, bris et naufrages. Dominique Guillemet revient sur la notion de seigneurie, qui au-delà des prélèvements obligatoires, comporte également une fonction de service. Ces seigneuries participent au jeu des pouvoirs sur le littoral : il aurait été intéressant de les dénombrer et d’en établir une typologie précise. Il ajoute que la main-mise de l’État sur le littoral breton peut s’expliquer par un besoin croissant de marins, à partir de la fin du xviie siècle, impliquant un meilleur contrôle des populations littorales, mais aussi par la volonté de protéger les ressources halieutiques, qui seraient, aux yeux de l’État, menacées d’extinction.

34

Enfin, Guy Saupin, président du jury, prend la parole. Il a éprouvé une grande satisfaction à la lecture de cette thèse et aborde essentiellement le monde des fermiers : groupe pluriel et hétérogène, sans réelle identité sociale, puisque la ferme est considérée comme une opportunité spéculative. Guy Saupin s’interroge sur l’origine du capital à avancer dans toute prise de ferme, et plus largement, sur les réseaux mis en œuvre. Dans ce cas, comment un candidat à une ferme peut-il espérer sortir de la misère, s’il ne dispose pas des fonds nécessaires ? Il semble que les solidarités de voisinage aient joué ici pleinement en faveur des futurs fermiers. Il signale un autre apport essentiel de la thèse de Pierre Martin : la mise en évidence d’un foyer contestataire en Cornouaille au xvi e siècle, qui constitue - fruit du hasard ? – le point de départ de la révolte des Bonnets Rouges en 1675…

35

Tous les membres du jury ont donc reconnu la grande qualité du travail présenté par Pierre Martin et, après délibération, lui ont accordé le titre de docteur en histoire avec la mention très honorable, assortie des félicitations unanimes du jury.

36

Emmanuelle Charpentier

Titres recensés

  1. Julien Demade, Ponction féodale et société rurale en Allemagne du Sud (xie-xvi e siècle). Essai sur la fonction des transactions monétaires dans les économies non capitalistes), thèse pour le doctorat nouveau régime, soutenue le 9 décembre 2004 (Université Marc Bloch - Strasbourg ii)
  2. Pierre Martin, Les Fermiers du rivage : Droits maritimes, seigneurs, fermiers et fraudeurs en Bretagne sous l’Ancien Régime (1480-1789), thèse pour le doctorat nouveau régime, soutenue le 2 décembre 2004 à Lorient (Université de Bretagne Sud)

Pour citer cet article

« Soutenances de thèses », Histoire & Sociétés Rurales, 1/2005 (Vol. 23), p. 309-319.

URL : http://www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2005-1-page-309.htm


Article précédent Pages 309 - 319
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback