2005
Histoire & Sociétés Rurales
Comptes rendus
Ouvrages
• Jean-Pierre Brun, Archéologie du vin et de l’huile de la préhistoire à l’époque hellénistique, Paris, Errance, 2004, 230 p., 39 €. Jean-Pierre Brun, Archéologie du vin et de l’huile dans l’Empire romain, Paris, Errance, 2004, 320 p., 30 €. Jean-Pierre Brun, Archéologie du vin et de l’huile en Gaule romaine, Paris, Errance, 2005, 271 p., 29 €
• Mireille Cébeillac-Gervasoni, Laurent Lamoine et Frédéric Trément, (dir.), Autocélébration des élites locales dans le monde romain. Contexte, textes, images (iie siècle av. J.-C. - iiie siècle ap. J.-C.), Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise Pascal, « Erga, 7 », 2004, 570 p., 49 €, isbn 2845162715
• Joëlle Burnouf et Philippe Leveau, (dir.), Fleuves et marais, une histoire au croisement de la nature et de la culture, Paris, cths, série « Archéologie et Histoire de l’Art », 2004, 19, 493 p., 35 €, isbn 2735505618
• Serge Brunet, Dominique Julia et Nicole Lemaitre, (éd.), Montagnes sacrées d’Europe. Actes du colloque « Religion et montagnes », Tarbes, 30 mai-2 juin 2002, Paris, Publications de la Sorbonne, 2005, 427 p., 32 €, isbn 2859445161
• Pierre Ponsot, (dir.), La Bresse, les Bresses II. Ain, Jura, Saône-et-Loire, de la Préhistoire à nos jours, Saint-Just, Bonavitacola, 2003, 447 p., 35 €, isbn 2908208504
• Christine Delaplace, (dir.), Aux Origines de la paroisse rurale en Gaule méridionale. ive-ixe siècle. Actes du colloque international, 21-23 mars 2003, Salle Tolosa, Toulouse, Paris, Errance, 2005, 256 p, 34 €, isbn 287772302x
• Claude Denjean, Juifs et Chrétiens, de Perpignan à Puigcerdà, xiiie-xive siècles, Canet, Éditions Trabucaïre, « coll. Història », 2004, 239 p., 20 €, isbn 2912966744
• Aymat Catafau, (dir.), Les Ressources naturelles des Pyrénées, du Moyen Âge à l’époque moderne. Exploitation, gestion, appropriation, Actes du Congrès international resopyr 1, Font-Romeu, 8-10 novembre 2002, Perpignan, Presses Universitaires de Perpignan, coll. « Études », 2005, 543 p., 20 €, isbn 2914518684
• Henri Michel, Élie Pélaquier, Laure Pellicier, (dir.), La Demeure dans l’Europe méditerranéenne (xvie-xxe siècles). Actes du colloque de Montpellier (24-25 mars 2000), Montpellier, Publications Montpellier 3, 2003, 450 p., 16 €, isbn 2842696506
• Jean-Michel Boehler, La Terre, le ciel et les hommes à l’époque moderne. Des réalités de la plaine d’Alsace aux horizons européens, Strasbourg, Publications de la Société Savante d’Alsace, coll. « Recherches et documents, 73 », 2004, 729 p., 30 €, isbn 2904920344
• Vincent Juhel, (éd.), Arcisse de Caumont (1801-1873). Érudit normand et fondateur de l’archéologie française, Caen, Société des Antiquaires de Normandie, « Mémoires de la Société des Antiquaires de Normandie, xl », 2004, 515 p., 35 €, isbn 295105582x
Jean-Pierre Brun, Archéologie du vin et de l’huile de la préhistoire à l’époque hellénistique, Paris, Errance, 2004, 230 p., 39 €. Jean-Pierre Brun, Archéologie du vin et de l’huile dans l’Empire romain, Paris, Errance, 2004, 320 p., 30 €. Jean-Pierre Brun, Archéologie du vin et de l’huile en Gaule romaine, Paris, Errance, 2005, 271 p., 29 €
Jean-Pierre Brun avait publié aux éditions Errance un volume sur Le Vin et l’huile dans la Méditerranée antique. Viticulture, oléiculture et procédés de fabrication dont Christophe Chandezon a dit tout le bien qu’il pensait dans un numéro précédent d’Histoire et Sociétés Rurales (nËš 21, 2004, p. 233-236). Il soulignait en particulier la place qu’occupèrent dans la réflexion de ce chercheur les recherches animées par A. Tchernia sur la viticulture et par Marie-Claire Amouretti sur l’oléiculture. Dans les régions méditerranéennes où ces deux cultures sont pratiquées, le réexamen des sources écrites et l’archéologie ont permis de préciser leur importance respective en révisant une géographie et une histoire qui faisaient la part trop belle à des spécialisations inspirées à la fois par des réalités modernes et des images mythiques. L’introduction du premier volume en annonçait un second qui serait « consacré aux vestiges archéologiques laissés par ces productions » et porterait le sous-titre « Archéologie de la production ». Mais la matière a été si abondante que l’éditeur a dû la scinder en trois volumes d’égale importance. Le premier qui traite des origines de ces productions va jusqu’à l’époque hellénistique. Les deux suivants portent l’un sur l’Empire romain (le tome 2), l’autre, le dernier paru, sur la Gaule et les provinces du nord-ouest (le tome 3). Rançon de l’efficacité des éditions Errance, les choix éditoriaux sont discutables : les trois volumes dont il est rendu compte ici sont traités comme trois ouvrages indépendants ayant chacun sa pagination. Mais, disons-le d’emblée, les quatre volumes répondent totalement au projet que présentait Jean-Pierre Brun en 2003 dans son avant-propos : donner un aperçu aussi large que possible des vestiges d’installations vinicoles et oléicoles retrouvées par les archéologues dans la perspective de dresser le panorama des techniques antiques de vinification et d’extraction de l’huile. Cumulant en 1 060 pages un texte où alternent présentations générales et études de cas, qu’illustrent plus d’un millier de figures et dont un index général facilite la consultation, ils constituent la somme incontournable à laquelle se référeront tous ceux, chercheurs et amateurs, qui cherchent à se documenter ou travaillent sur ces deux produits majeurs de l’agriculture romaine.
L’huile et le vin sont les deux productions agricoles les plus accessibles à la connaissance archéologique, ce qui les distingue fondamentalement du blé, l’autre composante de la trilogie agricole méditerranéenne. Elles doivent ce statut aux caractéristiques de leur appareil de production et à celle des conteneurs qui en ont assuré le stockage et la commercialisation. Dans la production de l’huile, mais également dans celle du vin, les anciens ont fait un large usage d’un appareillage combinant le bois et la pierre. Les traces laissées sur les blocs par l’encrage des poutres permettent l’identification des installations de pressurage. Liquides alimentaires, tous deux ont été commercialisés dans des récipients céramiques dont la conservation est également excellente. La facilité d’une identification de cet instrumentum a ainsi nourri de belles certitudes sur la capacité de l’archéologie à identifier ces productions en prospection et en fouille. C’est pourquoi celui que son sous-titre désigne comme le volume 1 de la trilogie (De la préhistoire à la période hellénistique) débute par un chapitre introductif présentant les méthodes utilisées pour différencier les deux productions qui font également appel à des installations de pressage et de stockage et qui sont diffusées dans des récipients proches ainsi que, à cette occasion la typologie des installations de pressage. Ce volume offre une précieuse synthèse des données disponibles dans le monde grec, Grèce propre, Crête, Mer Noire et Chypre de la période archaïque à la conquête romaine, au Proche-Orient et en Asie Mineure, Assyrie, Ourartou, Liban et Israël, dans l’Égypte ptolémaïque et en Cyrénaïque, dans la péninsule Italienne, en Afrique punique, dans la Péninsule ibérique et enfin en Gaule. L’exhaustivité n’y est pas recherchée et, comme de bien entendu, le choix des sites présentés est commandé par leur place dans l’histoire des techniques de pressage. La masse de données archéologiques et historiques utilisées et présentées permet de poser, sinon de résoudre, une question historique importante liée à formation de l’espace écologique et culturel méditerranéen que l’huile et le vin concourent à définir : ces deux productions ont-elles leur origine dans un unique foyer situé en Méditerranée orientale et du Proche-Orient ou faut-il leur envisager des origines multiples ? Le débat est ouvert. Si en effet la première hypothèse –diffusion de la plante et des techniques depuis un foyer oriental– est la plus vraisemblable, les travaux de F. Terral sur la domestication et la culture de l’olivier dans la Péninsule ibérique montrent qu’indépendamment de ce foyer principal, il faut envisager l’existence d’une oléiculture autochtone en Méditerranée occidentale à l’âge du Bronze.
Les deux volumes suivants reprennent l’étude de ces mêmes espaces pour la période impériale romaine selon un découpage par chapitre conforme aux nouvelles divisions géographiques provinciales imposées par Rome. Celui que l’on peut considérer comme le second volume de la trilogie traite des provinces riveraines de la Méditerranée à l’exclusion de la Gaule Narbonnaise dont la présentation est jointe au reste de la Gaule et aux provinces du nord-ouest de l’Empire et l’objet d’un troisième et dernier volume où l’on trouve également une conclusion (L’huile et le vin, acteurs de l’histoire économique et technique dans l’Antiquité), 45 pages de bibliographie et un index renvoyant aux quatre volumes.
C’est à Rome, principal centre de consommation, et en Italie que, dans les années 1970, ont été mis au point des protocoles d’étude permettant d’utiliser les amphores comme indicateur économique pour écrire une histoire du commerce des denrées alimentaires et d’identifier les circuits qui les conduisaient vers les centres de consommation. C’est également en Italie –Campanie et Étrurie– que se sont déroulées les premières fouilles archéologiques d’ampleur qui ont permis de caractériser des villae oléicoles et viticoles. À l’époque impériale, la Péninsule perd la place qui était la sienne à l’époque où Caton faisait de la défense de ses intérêts agricoles l’un des objectifs de la guerre contre Carthage. Le changement est surtout net pour l’histoire de la viticulture dans les provinces d’Occident où l’archéologie permet d’observer un renversement de situation analogue à celui qui s’était produit dans le domaine de la céramique : à la suite d’une des premières délocalisations industrielles observées dans l’histoire, les productions gauloises viennent concurrencer les productions italiennes. Les études amphorologiques ont en effet montré comment la Gaule, mais aussi la péninsule Ibérique sont passées du statut d’importateur de vin italien dans les amphores Dressel, à celui d’exportateur vers l’Italie dans des amphores d’un type spécifique. Par la suite, en Gaule Narbonnaise, l’identification de chais dans des villae, puis les fouilles de vignobles ont permis observer cette production sur le terrain. Par les fouilles conduites, il y a une vingtaine d’années, sur les installations oléicoles puis viticoles des villae du Var aux côtés de Gaëtan Congés, Jean-Pierre Brun avait été l’un des acteurs de cette évolution. Au même moment, F. Laubenheimer mettait en évidence les ateliers de production d’amphores gauloises en Narbonnaise, tandis que, dans la décennie suivante, Philippe Boissinot démontrait la possibilité d’identifier dans les opérations d’archéologie préventive les traces de vignobles, ce n’avait guère été possible auparavant que dans les jardins de Pompéi fossilisés par les cendres de l’éruption de 79. La Narbonnaise a été ainsi un lieu d’expérimentation de nouvelles méthodes qui ont fait école dans le reste de la Gaule, comme l’a montré le dossier sur la viticulture que les deux premiers ont dirigé dans Gallia en 2001. Ils y ont fait le point sur une vingtaine d’années de recherches sur la viticulture gauloise ; ils en montraient la place en Gaule du Sud, Narbonnaise et Aquitaine, et la rapide expansion dans l’ensemble de l’Occident. Les recherches ont été moins poussées dans le reste de l’Empire. Aussi l’Italie elle-même et les autres provinces font-elles l’objet de moindres développements. Aucune n’est pourtant oubliée, y compris et en particulier celles dont la documentation est moins accessible. En effet, sa réussite a fait de Jean-Pierre Brun un expert auquel il a été fait appel pour relancer les études archéologiques. Cela a été en particulier le cas pour l’Afrique qu’il a visitée et où l’ont invité des archéologues tunisiens désireux de bénéficier de son expérience. Avec des arguments convaincants, Jean-Pierre Brun s’élève contre la place excessive accordée à l’oléiculture et, en corollaire, à la sous-estimation de la viticulture. Il montre ainsi que l’installation de Kherbet Agoub située en Maurétanie Césarienne près de Satafis dans l’Est algérien est probablement non une huilerie mais une très vaste installation vinicole. Revenant sur les prospections que j’avais conduites, Jean-Pierre Brun a parfaitement raison de souligner que nombre de sites des environs de Caesarea où l’oléiculture est bien attestée ont également produit du vin. Je me devrais donc d’exploiter ses observations pour mettre mieux en évidence les données allant dans ce sens. En fait, cette surévaluation de l’oléiculture africaine s’explique à la réflexion de deux manières. Elle est d’abord liée aux difficultés de reconnaître la viticulture dont Jean-Pierre Brun a lui-même fait l’expérience dans ses premiers travaux en Narbonnaise. Ces difficultés qui étaient aggravées par la surévaluation de l’importance de l’oléiculture dans cette province favorisaient une sous-estimation de la place de la viticulture africaine, qu’il dénonce à juste titre. Mais celle-ci est un fait récent. En Tunisie, la colonisation a invoqué le précédent romain pour favoriser le développement de l’oléiculture. En Algérie au moins, un processus analogue - le développement du vignoble algérien - justifiait l’intérêt précoce porté à la viticulture antique. L. Leschi qui avait étudié les premières installations viticoles à Tipasa avait même attribué à celles-ci des pièces de bronze qui correspondent vraisemblablement à la fabrication de la pulpe d’olive destinée au pressage.
Jean-Pierre Brun ne se contente pas de présenter une masse documentaire considérable (vol. iii, p. 155 : « entre les icebergs constitués par les sources écrites, un océan de données archéologiques »). Ses trois volumes et en particulier une conclusion où il passe de l’histoire des techniques à l’histoire économique contiennent des points de vue qui, à ce titre, méritent d’être discutés. Replaçant ces deux productions dans une histoire générale de l’économie romaine, il tente ainsi de restituer le développement économique généré par les progrès accomplis dans la fabrication et la diffusion de deux produits promis ainsi au rang d’indicateurs les plus fiables d’un développement des échanges qui fait la prospérité générale de cette période. Leur succès, observe-t-il, constitue la réponse romaine à deux besoins inhérents à la nature humaine : un besoin physiologique de matière grasse ; un besoin psychologique en paradis artificiels (le vin comme drogue occidentale). Mais cette communauté des destins n’empêche pas de constater les destins contrastés de l’huile et du vin en l’Orient et en Occident.
Ne faudra-t-il donc pas désormais séparer l’étude de ces deux productions agricoles qui certes présentent de nombreux points communs – leur importance est liée à un phénomène culturel, leur place centrale dans l’alimentation romaine, pour l’armée du limes et les élites romaines et romanisés – mais dont les évolutions divergent. Par rapport à l’olivier resté exclusivement méditerranéen, la vigne présente une singulière différence : les agronomes anciens ont su rapprocher la production des lieux de consommation en adaptant cette plante méditerranéenne au climat océanique. L’importance de sa culture en Aquitaine a été confirmée. Le dossier repris dans le chapitre sur la Germanie et la Bretagne montre que la vigne avait conquis tout l’espace qu’elle occupera au Moyen Âge. Les deux productions n’ont pas non plus la même place dans le système agraire. La notion de « spéculation » n’a pas en effet le sens selon qu’elle concerne l’oléiculture ou la viticulture. Le paysan méditerranéen pourra se nourrir avec les olives de son champ et le blé qui pousse à leur pied. E. Kolodny (La Population des îles de la Grèce, t. 1, Aix-en-Provence, 1974, p. 92) écrivait : « l’olivier maintient et équilibre la petite exploitation vouée à la polyculture et à l’élevage ; il apporte le flux en espèces nécessaires à sa survie. Il est, par contre, à la source des disparités les plus flagrantes du monde insulaire. D’une part, de grosses propriétés sous-exploitées, autre part une pulvérisation microfundiaire, où l’effort du paysan n’est récompensé que par des revenus médiocres ». Cela justifie les remarques de P. Orsted qui, à partir de minutieuses prospections conduites sur un espace de 40 000 ha autour de Segermes – les seules, à ma connaissance, qui éclairent de manière précises la relation entre une petite ville romaine de Proconsulaire et son territoire – jugeait excessive l’importance que l’on prête à l’oléiculture en Proconsulaire et préfère insister sur la diversité des terroirs et des productions. Romanisés ou non, les Africains, et comme eux tous les paysans des rives de la Méditerranée, ont d’abord planté des oliviers pour leurs besoins propres et dans un cadre régional. Il faut rompre avec le mythe d’une Méditerranée romaine bordée de champs d’oliviers, héritage pieusement conservé sur la rive nord mais dissipé sur sa rive sud. Pour autant, cela ne veut pas dire que l’oléiculture ait eu une place mineure en Narbonnaise. Ainsi les prospections conduites ces dernières années par F. Mocci près d’Aix-en-Provence sur le massif de Sainte-Victoire confirment que, comme il l’écrit, l’oléiculture « ne doit pas être rabaissée au niveau de la consommation domestique. Une part importante de cette huile était commercialisée ». Le marché visé était simplement régional. Lorsqu’il voyait en un certain L. Iulius Fuscus (cil vi 9717) un négociant aixois important à Rome l’huile de son pays, Clerc (Aquae Sextiae, Aix-en-Provence, 1906, p. 262) faisait plusieurs contresens inspirés par la transposition d’une situation moderne – le développement considérable de l’olivette provençale dans le cadre d’un commerce des grains avec l’Europe du Nord – : l’olearius est un commerçant et non un négociant ; il indique son origine et non celle de l’huile qu’il vend et il n’est même pas certain que l’Aquae d’où il est originaire soit Aquae Sextiae (vol. iii, p. 98-99). En revanche, l’extension de la viticulture en Narbonnaise – où par ailleurs il est maintenant certain que l’oléiculture n’a pas eu l’extension qu’elle a connue en Afrique – a pu se faire au détriment de la céréaliculture. La législation impériale témoigne d’une inquiétude face à une extension de la viticulture qui pouvait entraîner une pénurie de blé. Elle « constituait l’élément le plus dynamique de l’économie agricole aux ier-iiie siècles en Narbonnaise, une production nécessitant des investissements très lourds mais assurée d’une bonne rentabilité » (vol. iii, p. 71). Telle est l’opinion que maintient Jean-Pierre Brun avec de bons arguments dans une discussion avec d’autres chercheurs languedociens qui pensent que cette spécialisation ne concerne que des périodes et des secteurs bien précis.
Autre observation critique possible portant sur le chapitre de conclusion : ne considère-t-il pas comme achevée une évolution de la recherche archéologique que lui-même – et c’est un de ses mérites – a précisément montré qu’elle avait été en constant renouvellement, n’hésitant pas à revenir sur ses premiers travaux sans hésiter à les critiquer ? Il ressortait en effet du chapitre d’introduction qu’une typologie rigoureuse des installations de pressage ne permettait pas une distinction certaine des deux productions de l’huile et du vin. Ainsi volait en éclats une partie des belles certitudes que semblait lui conférer l’aptitude de son instrumentum à se conserver. L’analyse chimique des parois des amphores donne des résultats surprenants, révélant par exemple la présence d’acides gras saturés d’origine animale dans une amphore G.13 de Tongres (vol. iii, p. 131), ce qui pose la question de la réutilisation de ces amphores. L’identification des conteneurs permet de cartographier les zones de production et de consommation. Mais il faut maintenant prendre en compte l’existence de deux conteneurs en matière périssable, l’outre de peau et le tonneau dont la place a été largement sous-estimée. C’est surtout le cas de la première. Le lecteur doit en effet savoir qu’en Gaule par exemple, on n’a toujours pas tranché entre ceux qui considèrent que les outres des utriculaires mentionnés sur les inscriptions sont des flotteurs et d’autres qui en font des conteneurs pour l’huile et le vin. Les documents signalés par Jean-Pierre Brun donnent plutôt raison aux seconds. Des observations analogues peuvent être formulées à propos des quantifications. Jean-Pierre Brun développe une argumentation nuancée sur les quantités produites dans les pressoirs (vol. i, p. 18-20) et sur la relation entre les capacités de stockage évaluées et l’étendue du domaine (vol. iii, p. 62-65). La quantification devient un piège quand celui qui l’établit oublie que des évaluations chiffrent la capacité de la production d’un établissement et jamais sa production réelle. Le raisonnement quantitatif d’une installation productive permet d’évaluer une production potentielle par définition sans rapport réel avec la production réelle. La possible surévaluation des capacités de production d’une installation n’est pas seule en cause. À l’époque romaine, la consommation du vin ne concerne pas que les élites. Dans le cas de la viticulture villageoise sur laquelle Jean-Pierre Brun attire l’attention, il faut tenir compte de comportements qui relèvent de l’analyse ethnographique plus que de l’économie. Le désir de chaque unité familiale de posséder sa propre installation relève de pratiques de sociabilité allant du banquet de Platon aux fêtes de village sur lesquelles des protohistoriens ont beaucoup insisté. La relation existant entre le nombre de pressoirs et les quantités produites n’est pas simple. Ainsi à l’époque moderne, dans les vallées des Alpes du Sud où la viticulture ne concerne que le marché local, les inventaires du patrimoine recensent des concentrations d’installations de pressage sans relation avec l’étendue du vignoble : chaque unité familiale souhaitait disposer de son propre pressoir. La dimension festive, culturelle et religieuse est essentielle pour comprendre la fortune de la plante. On peut discuter longuement des mérites comparés de la bière, du vin et de toutes les autres boissons alcoolisées comme drogue. Mais la place de ce dernier dans la célébration du rite chrétien de l’Eucharistie reste l’explication la plus simple de la diffusion de la viticulture dans l’Europe du Nord.
Cette dimension anthropologique de la viticulture et de l’oléiculture ne concerne pas la seule consommation. L’étude du matériel lithique en relève une diversité déroutante dont il est difficile de dire si elle relève de pratique régionale – dans ce cas, ce serait une apparence – ou d’une évolution chronologique ; dans cet autre cas, on pourrait parler d’une évolution technologique. Ainsi on s’étonne que l’Afrique –à l’exception partielle de la Maurétanie Tingitane– n’ait pas adopté le pressoir à vis, une innovation que nous sommes tentés de considérer comme un progrès technique. Jean-Pierre Brun propose de l’expliquer par la pénurie de bois d’œuvre et l’abondance de pierres de qualité (vol. iii, p. 5). Je préfère en rester à l’autre explication qu’il avance – une facilité d’entretien du pressoir à câbles pour des performances en définitive satisfaisantes – et me satisfaire d’un passage où Palladius (1, 20) écrit que « les broyeurs, les moulins à rouleau et les pressoirs reçoivent une forme qui est dictée par la coutume » (vol. i p. 9). La reconnaissance par les archéologues de la diversité des techniques a d’importantes implications. Ainsi il existe au Musée d’Arles, et j’ai vu dans une cour du village de Balaruc-le-Vieux au bord de l’Etang de Thau, deux moulins qu’à partir de mon expérience algérienne, je considérais comme antiques – comme le moulin de même type identifié par F. Mocci dans le massif de Sainte-Victoire – alors que les archéologues de ces régions doutent d’une telle datation. Si ces moulins étaient modernes, cela validerait l’hypothèse d’une médiocre importance de l’oléiculture sur le littoral du Languedoc. Il faut se méfier d’un argument a silentio pour valider une hypothèse.
Ces quelques remarques ont eu pour objectif de souligner dans des limites raisonnables l’intérêt que présentent ces trois volumes autant pour celui qui recherche à s’initier à l’archéologie de ces deux produits que pour le spécialiste qui cherche des éléments de comparaison.
Philippe Leveau
Mireille Cébeillac-Gervasoni, Laurent Lamoine et Frédéric Trément, (dir.), Autocélébration des élites locales dans le monde romain. Contexte, textes, images (iie siècle av. J.-C. - iiie siècle ap. J.-C.), Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise Pascal, « Erga, 7 », 2004, 570 p., 49 €, isbn 2845162715
Les 21, 22 et 23 novembre 2003, s’est tenu à la Maison de la Recherche de Clermont-Ferrand un nouveau colloque international sur les élites du monde romain : « Autocélébration des élites locales dans le monde romain. Contextes, images, textes (iie siècle av. J.-C. - iiie siècle ap. J.-C.) », organisé par Mireille Cébeillac-Gervasoni, Laurent Lamoine et Frédéric Trément. Comme le précisent les organisateurs dans les pages ad limina, le colloque avait pour objet les moyens utilisés par les élites pour se mettre en scène « dans un but de représentation, en utilisant toutes les ressources disponibles, de l’art du portrait à l’écriture, en passant par la maison, sa décoration ». Les chercheurs ont essayé de décortiquer ce phénomène en utilisant plusieurs types de sources, différentes échelles d’analyse, à l’aide d’exemples pris dans différentes provinces de l’empire romain.
Les sources littéraires ont été abondamment mises à contribution. L’article de Sylvie Pittia fait un tableau des élites siciliennes à partir d’une étude du corpus des Verrines de Cicéron. C’est en se fondant sur leurs témoignages contre Verrès qu’il est en effet possible de mieux cerner ce groupe, même si les témoins ne représentent pas toute la Sicile et ne sont que les représentants des personnes lésées. Ces dernières apparaissent ainsi comme de vertueux agriculteurs. Cicéron utilise également le vocabulaire de la primauté et les superlatifs pour qualifier les témoins : nobilissimi homines, principes civitatis, participant ainsi à leur célébration. Dans son article sur les individus de Gaule narbonnaise qui désirent manifester leur notabilité, Michel Christol se réfère au comportement d’imitation des riches affranchis en contact avec le monde des notables en s’appuyant notamment sur le Satiricon de Pétrone. L’œuvre est de nouveau habilement sollicitée par Pascal Vipard dans son article sur les formes d’auto-représentation identitaire des élites locales dans leur demeure. Laurent Lamoine s’intéresse à la notion de mémoire – mémoire collective, lieux de mémoire – comme outil de l’autocélébration des notables gaulois sous la domination romaine, en prenant comme fil conducteur la mémoire d’Alésia. Il s’attarde en particulier sur le cas de Tacite, auteur des Histoires et des Annales où les références et les allusions à la Guerre des Gaules sont nombreuses. Il en déduit que le récit césarien était lu par les notables gaulois et la version des faits de Tacite acceptée et détournée par les élites gauloises, à des fins d’autocélébration personnelle et familiale. La sauvegarde des généalogies, du souvenir de l’ancêtre fondateur du lignage était une autre forme de manipulation expérimentée par les notables pour conserver leur pouvoir et à des fins d’autocélébration. Cela s’exprime épigraphiquement (les Julii de Saintes) mais aussi dans les sources littéraires, notamment chez Ausone. Laurent Lamoine précise que l’utilisation du passé par les élites provinciales revêt un autre aspect : le tri effectué parmi les aïeux pour éliminer le « maillon faible ». Son argumentation repose principalement sur l’exemple de l’historien Velleius Paterculus qui donne, dans son Histoire romaine, sa version de l’implication de ses ancêtres dans la Guerre sociale : il privilégie les aïeux ayant montré le plus de fidélité à Rome (les Magii et non les Velleii). Les gentes les plus illustres n’hésitaient pas à mettre en scène dans la cité leurs manipulations, en particulier au moment des funérailles : laudationes, tituli des imagines, elogia, comme ceux des Scipions aux iiie-iie siècles avant J.-C. qui composent un discours sur leur famille très efficace pour leur garantir la première place dans la cité.
L’épigraphie est couramment utilisée pour mettre en scène les élites locales. En Gaule narbonnaise, c’est « la partie inférieure du monde des notables », ces individus désirant manifester la part de notabilité acquise parfois sur plusieurs générations, que Michel Christol met en évidence. Il s’attarde notamment sur le monde des associations et des collèges qui permettaient à leurs membres d’acquérir une visibilité sociale plus grande, de gagner parfois une certaine reconnaissance en accomplissant des tâches d’intérêt public. En fait, dans ce milieu, seuls les individus engagés dans le monde du grand commerce et des affaires, appartenant parfois au collège des sévirs augustaux, avaient de réelles possibilités d’ascension sociale et se rapprochaient de l’élite politique en imitant, sur le plan épigraphique, les procédures et les formules de l’ordo municipal : dédicaces avec dec[reto] [se]vir [orum] Augustal [ium] et autres formules typiques. Michel Sève se fixe comme objectif de déterminer si le forum de Philippes peut être considéré comme un lieu d’autocélébration. Il démontre longuement que les blocs retrouvés dans la fontaine (notamment cinq plaques évoquant la famille Decimia, et deux autres émanant des Mucii), même s’ils peuvent être mis en relation avec l’autocélébration des élites, n’ont rien à voir ni avec la fontaine ni avec le forum. À Apollonia et à Dyrrachium, cité grecque et colonie romaine de la côte adriatique, Pierre Cabanes évoque deux inscriptions du iie siècle après J.-C. qui témoignent de la pratique de l’évergétisme (dédicace d’un monument, achat d’un terrain pour y construire une bibliothèque, spectacles de gladiateurs) par des citoyens romains des deux villes. Mireille Cébeillac-Gervasoni nous livre ses réflexions sur la viabilité, principalement en Italie, sous la République et au début du Principat, d’un autre aspect de l’autocélébration des élites. De nombreuses inscriptions signalent des actes généreux accomplis par des donateurs sur des lieux de passage : il s’agit de travaux divers de voirie, de pavement, de rénovation de portes, de murailles. Les évergètes sont soit des membres de l’élite d’implantation récente dans la cité désirant se signaler de manière particulière pour mieux s’intégrer (comme les Brutii, originaires de l’Apennin central, exilés en Lucanie après la guerre sociale), soit des individus d’introduction récente dans l’élite de la masse des affranchis qui doivent gagner l’estime de leurs concitoyens. L’autocélébration dans les thermes publics se retrouve dans de nombreuses inscriptions d’Occident. On y rencontre, nous explique Alain Bouet, toutes sortes d’évergésies : du financement total de la construction jusqu’au don d’huile. C’est également dans les provinces d’Afrique que de nombreuses femmes obtiennent une reconnaissance de la part de leurs concitoyens en ayant le droit de « s’exposer en public ». Claude Briand-Ponsart explique qu’à partir des années 40 après J.-C, en Afrique du Nord, les notables de Volubilis, Thugga, Uthina, Thuburbo Maius, Timgad, etc., laissèrent les femmes détenir des fonctions publiques, plus précisément le flaminicat des princes et impératrices. Elles sont parfois associées à des constructions importantes et des donations substantielles. Certaines ont joué un rôle plus particulièrement politique dans leur cité, en voulant parfois apparaître comme médiatrices entre les communautés, ou même en participant de façon active à la promotion de leur cité. Parallèlement à cette évolution, même sans exercer de fonction officielle, certaines femmes souhaitèrent une reconnaissance posthume, revendiquant une place sur l’espace public, affichant, elles ou leurs familles, des vertus et des qualités reflétant bien l’attachement aux valeurs qui garantissent la stabilité sociale. C’est également à l’épigraphie que Jean-Luc Fiches recourt principalement pour étudier les élites dans la cité des Volques arécomiques à travers leurs manifestations artistiques et funéraires, en particulier les épitaphes, les cippes à décor de rinceaux, les tombes. Jean-Luc Fiches réussit à définir, dans la région de Nîmes, des secteurs dynamiques qui constituent, sous le Haut-Empire des zones privilégiées par les notables pour leurs ressources foncières. L’inscription (disparue mais qui date de la fin des iie-iiie siècles) de Tiberius Claudius Professus, magistrat chez les Éduens et les Lingons, commémore, dans un contexte funéraire, le don d’un portique au dieu Moritasgus. Ce document pourrait constituer, selon Laurent Lamoine, un exemple de l’utilisation des lieux de mémoire (ici : Alésia et Moritasgus) par une famille de l’élite dirigeante des cités des Éduens et des Lingons et ce, à des fins d’autocélébration.
Parmi les formes d’autocélébration que l’archéologie nous permet d’appréhender, il faut mentionner l’imitation des types statuaires impériaux par les élites des cités. En effet, dès l’époque augustéenne, on assiste à la reprise de la physionomie des personnages impériaux et à la copie pure et simple de leur coiffure. Emmanuelle Rosso appuie sa démonstration sur de nombreux exemples et procède, pour certaines cités, à une étude du contexte précis (augustea, scholae) où les portraits des honorati locaux côtoyaient les effigies impériales. C’est également de statues dont il s’agit dans l’article de Mario Denti avec l’étude de trois acrolithes provenant d’Alba Pompeia, Tridentum et Brixia, en Gaule cisalpine, trois statues qui illustrent un contexte bien précis : l’établissement de relations de clientèle entre les élites locales et les membres de l’aristocratie sénatoriale de l’Urbs, dans le cadre de la conquête de cette partie de l’Italie du Nord. Il y aurait par exemple un lien entre les Cornelii Cethegi, une des plus influentes familles de Rome dans la première moitié du iie siècle avant J.-C., et la statue du sanctuaire de Brixia, la capitale des Cénomans défaits par C. Cornelius Cethegus en 197 avant J.-C. On constate d’ailleurs, à l’époque républicaine, la diffusion de l’onomastique liée à la gens Cornelia auprès des élites locales du territoire de Brixia, ce qui semble découler des liens personnels entretenus entre le général victorieux et les élites cénomanes. Les maisons constituent un autre cadre très favorable, en particulier la « basilique privée » dont Pierre Gros essaie de cerner la réalité archéologique. Il explique que la difficulté qu’il y a à retrouver les traces de ce bâtiment s’explique par le fait que toutes les pièces de la grande domus romaine, y compris la chambre à coucher, étaient aptes à accueillir des visiteurs. Mais il existait aussi de véritables basiliques « privées », se prêtant bien à une fonction de représentation, comme dans une maison de Bülbül-Dag à Ephèse, ou dans l’insula de la Chasse à Bulla Regia. Pierre Gros explique aussi qu’entre le milieu du ier et la fin du iie siècle, le renouvellement des élites dans les municipes et les colonies au profit des affranchis entraîne une modification des modes d’expression de la richesse. Les luttes électorales et les institutions civiques perdant l’essentiel de leur sens, la cérémonie du convivium (banquet) s’impose, et les publica consilia n’en sont pas exclus. Les salles à manger prennent l’aspect, sinon le nom, des basiliques, le dernier avatar de la basilique « privée » étant les frigidaria des belles demeures des iie-iiie siècles. C’est d’ailleurs à l’autocélébration des élites dans les thermes d’occident sous le Haut-Empire que s’intéresse Alain Bouet. Dans les villae (Els Munts en Espagne, Echternach au Luxembourg), on assiste à une complexification du plan mais les vestiges des décors pouvant témoigner directement de l’autocélébration sont rares. En milieu urbain, les thermes sont exceptionnels et lorsqu’ils existent, ils sont petits. L’archéologie ne suit pas les textes évoquant la richesse des thermes privés (Juvénal, Sénèque), y compris à Rome. En fait, il existait des thermes importants insérés dans des domus mais ils étaient ouverts au public, comme ceux de la Maison des Messii à Vaison-la-Romaine. Il existait également des bains monumentaux de construction précoce comme ceux de la Maison du Dauphin, toujours à Vaison-la-Romaine, ainsi qu’un type particulier d’autocélébration propre aux collèges. Dans le frigidarium des Thermes de Cluny se trouvent des consoles ornées de proues de navires marchands chargés d’armes : le signe de la corporation des nautes qui aurait financé tout ou partie du bâtiment ? La conclusion d’Alain Bouet est claire : sous le Haut-Empire, c’est le domaine public qui est le lieu principal de l’autocélébration des élites alors que dans l’Antiquité tardive, la situation évolue de façon différente selon les provinces. La peinture murale peut également être mise à contribution. Il ne s’agit pas seulement, nous explique Françoise Dumasy en prenant ses exemples en Gaule, de planter un décor agréable mais de suggérer par le choix du sujet un programme iconographique qui renvoie à la personnalité du propriétaire. Il existe ainsi en Gaule romaine deux séries de peintures où on relève la volonté du propriétaire de souligner son rang : les scènes de célébrations religieuses ou de manifestations officielles (Maison du Clos de la Lombarde à Narbonne) et les scènes, plus nombreuses, de spectacles qui ont pu être offerts par le commanditaire. Presque toutes ces dernières représentations se situent dans un cadre privé, à la seule exception des latrines des thermes des lutteurs à Saint Romain-en-Gal. Des scènes de cirque existent dans la villa de Pully (Suisse), dans celle du Liégeaud (Haute-Vienne), mais aussi dans des demeures urbaines comme à Périgueux. La venatio est également parfois représentée (villa d’Yvonand). Même lorsque les images ne sont utilisées que pour le plaisir qu’elles provoquent, la mise en scène originale, la qualité de la réalisation, les thèmes choisis illustrent l’adhésion du commanditaire aux valeurs romaines et magnifient son statut. Yves Perrin affirme ainsi qu’on ne recouvre pas les murs de sa maison de façon gratuite et que la peinture, comme l’architecture, est une manifestation des normes et des valeurs d’une société. Le quatrième style, ou peinture pariétale d’époque néronienne, en est l’illustration et révèle une certaine forme d’autocélébration. Les créateurs et les commanditaires de cette peinture sont les nouveaux sénateurs et chevaliers qui supplantent, dans la période claudio-néronienne, les gentes de la nobilitas républicaine (près de la moitié des consuls néroniens sont des homines novi). Le thème de l’autocélébration des élites locales ne saurait faire l’impasse sur l’archéologie funéraire. L’article de Frédéric Trément et de Lucile Humbert est précisément une étude archéologique du bûcher appartenant à la nécropole d’une agglomération antique (ier-iiie siècle après J.-C.) située à la base du Puy-de-Dôme (le col de Ceyssat). L’incinération y est tout à fait exceptionnelle, ce qui amène les deux chercheurs à s’intéresser au statut du défunt et à l’image qu’il a voulu donner de lui-même au moment de ses funérailles. L’autocélébration apparaît d’abord par les dimensions hors du commun de la fosse : 4,80 x 3,80 à l’ouverture (bien plus grande que la plus grande fosse de La Favorite à Lyon par exemple), par le caractère monumental du bûcher (à en juger par la quantité de bois brûlé), par la quantité exceptionnelle de la céramique. Le défunt n’a laissé aucune inscription funéraire. Il pourrait s’agir, selon les deux chercheurs, d’un riche personnage décédé alors qu’il était en pèlerinage au sanctuaire de Mercure, au sommet du Puy-de-Dôme.
Ces actes constituent véritablement une source très riche d’informations portant sur un thème, celui de l’autocélébration des élites, qui apparaît comme incontournable pour tous ceux qui s’intéressent aux aspects socioculturels du monde romain. On retirera d’abord de l’ensemble de ces travaux une meilleure définition des élites, dans leur variété et leur complexité, et de l’autocélébration. Ainsi, les notions d’élites « sub-civiques » ou « infra-civiques », c’est-à-dire les élites plébéiennes, qui se retrouvent dans le sévirat et l’augustalité, sont pleinement acceptables, comme le montre la contribution de Michel Christol. En fait, on peut aller jusqu’à dire que chacune des contributions apporte un éclairage sur un aspect de cette variété et de cette complexité des élites mais aussi du mode d’autocélébration. Comme l’écrit Jean Andreau dans les conclusions de ces actes, l’autocélébration au sens strict du terme est « une démarche consciente, par laquelle le sujet cherche à se faire célébrer sur les autres en se célébrant lui-même » et il distingue l’autocélébration de l’ostentation car il ne suffit pas d’exhiber des signes extérieurs de richesse pour s’autocélébrer, il faut « exhiber sa condition de membre de l’élite ». L’autocélébration a de multiples facettes. Françoise Dumasy a montré que les peintures murales peuvent avoir pour finalités la célébration de Rome, la commémoration d’une évergésie, la mise en scène des goûts du commanditaire. Comme c’est l’habitude, des interventions portant sur d’autres périodes de l’histoire ont permis d’établir d’utiles comparaisons (l’autocélébration des « marchands-écrivains » florentins à travers leurs Libri di famiglia et Libri di Ricordanze aux xive-xve siècles ; celle des élites urbaines catholiques lors des entrées royales de 1622 ; la mise en scène des élites locales lors des voyages officiels des chefs d’État et de gouvernement sous la iiie République, dans le Puy-de-Dôme). Ces contributions portant sur des périodes plus récentes mettent en relief les lacunes et les limites de la documentation disponible pour la période romaine. Ainsi, les formes d’autocélébration qui sont les mieux connues proviennent du milieu urbain, davantage les grandes cités que les petites villes, et plus précisément les fora des grandes cités, comme celui de Philippes, ou bien les sites que l’archéologie connaît depuis longtemps, comme les villes du Vésuve. Des aspects entiers de l’autocélébration nous échappent car ils ne transparaissent pas à travers les monuments, les maisons, les statues les inscriptions, les tombes. Jean Andreau cite l’exemple des mariages, beaucoup moins bien connus que les funérailles, ainsi que les cortèges politiques. De même le milieu rural n’apparaît pas comme le lieu par excellence de l’autocélébration des élites. Cependant, Françoise Dumasy et Alain Bouet nous permettent de mieux connaître quelques villae. Seules les contributions de Jean-Luc Fiches sur la cité des Volques arécomiques, et celle de Jean-Pierre Chambon sur la romanisation des élites arvernes à travers la toponymie sont davantage centrées sur le milieu rural. Finalement, on ne peut que saluer ce nouvel apport à la connaissance des élites du monde romain, particulièrement en Italie (nombreuses contributions en français et italien) alors que d’autres régions de l’empire romain, où les élites ont pourtant été bien étudiées comme la péninsule Ibérique, sont restées dans l’ombre.
Christophe Bonnaud
La Pierre et l’Écrit. Revue d’histoire et du patrimoine en Dauphiné, année 2004, n°15, 423 p. Revue annuelle (abonnement 42 €) publiée par les Presses Universitaires de Grenoble
Cette nouvelle parution de la revue La Pierre et l’Écrit, éditée par l’association « Patrimoines de l’Isère, culture, histoire » avec l’aide des pug, offre comme chaque année depuis 1990 une moisson de comptes-rendus et chroniques (131 p.) et surtout une douzaine d’études de fond (279 p.) qui offrent un reflet fidèle de l’actualité de la recherche historique et archéologique en Dauphiné. Les auteurs en sont principalement des enseignants et jeunes chercheurs des universités grenobloises, des acteurs de l’étude et de la conservation du patrimoine régional et des chercheurs amateurs, mais éclairés, issus du monde des Sociétés savantes. Cette année, sept articles de fond ont trait à l’histoire des campagnes.
L’archéologie fait l’objet de plusieurs études. Jean-Pascal Jospin propose une interprétation des fouilles réalisées au xixe siècle sur « La villa romaine de la Buisse ». Il s’agit de la pars urbana d’une importante villa pourvue d’une partie thermale. Claire Gréaume donne une synthèse du mémoire de maîtrise qu’elle a réalisé sous la direction de Colette Annequin sur « Les tombes gallo-romaines alpines de l’Isère au Bas-Empire (iiie-ive siècles après J.-C.) ». Elle réalise une carte de répartition des tombes et une typologie du mobilier. Elle peut ainsi apporter la preuve que la zone étudiée commerçait avec la Savoie et la vallée du Rhône, et que des traditions artisanales protohistoriques, manifestes dans les parures de bronze, ont persisté jusqu’à la fin de l’Empire romain. La « Chronique des fouilles » pour les années 2002 et 2003 tenue par Chantal Mazard et Ghyslaine Girard présente plusieurs recherches en cours relatives à l’agriculture et au pastoralisme entre la préhistoire et la période moderne, en Chartreuse, en Vercors et en Bas-Dauphiné.
Deux articles concernent le Moyen Âge. René Verdier étudie « La commanderie des Hospitaliers en Trièves à la fin du Moyen Âge » à partir de l’enquête de 1338 – jadis rendue célèbre par un article de Georges Duby – qu’il met en parallèle avec un procès-verbal de visite de 1429. Ceci lui permet de dresser le tableau d’une commanderie qui parvient à peu près à faire face à ses difficultés financières, mais qui perd son rayonnement social aussi bien que religieux. Dans une étude intitulée « Contre noble Albert de Montfort… Un conflit de juridiction dans la seconde moitié du xive siècle », Annick Clavier reconstitue, à partir des pièces d’un procès intenté à ce seigneur par l’administration delphinale, le fonctionnement au quotidien d’une justice seigneuriale à la fin du Moyen Âge.
Pour la période moderne, Alain Belmont présente le bilan de l’enquête menée sous sa direction par neuf étudiants de licence d’histoire dans le cadre d’un séminaire d’initiation aux techniques de la recherche en histoire moderne, sur le thème « Livres et lecteurs au village : l’exemple du Bas-Dauphiné au xviiie siècle d’après les inventaires de biens ». Le dépouillement de près de 150 inventaires après-décès révèle que que « tout catholiques et villageois qu’ils aient été, les Dauphinois d’en bas n’en tournaient pas moins moult pages » (p. 121). Le contre-amiral Jean Descote-Genon n’a pas dédaigné se pencher sur les flots modestes d’une petite rivière qui fit pendant des siècles frontière entre le royaume de France et la Savoie. Il donne un article intitulé « Ces paysans grossiers voisins de la frontière et qui passent en Savoie. La contrebande sur le Guiers vue par les intendants du Dauphiné au xviiie siècle ». Il met en évidence la montée en puissance de la contrebande, qui finit par nécessiter l’envoi de troupes royales, lesquelles ne mettront jamais vraiment fin au phénomène. Mandrin apparaît ainsi à plusieurs détours de l’étude, mais moins souvent que des contrebandiers plus modestes et plus typiques.
Sous le titre « Une tradition en Dauphiné : les ‘Brûleurs de loups’, 1954-1754 » (sic), Thomas Pfeiffer donne la substance d’un mémoire de dea réalisé sous la direction de Jean-Michel Boehler à l’Université Marc Bloch de Strasbourg. Il s’agit, on l’aura compris, d’un travail d’histoire régressive à la recherche des origines de l’expression typiquement dauphinoise de « brûleurs de loups ». C’est un moyen d’illustrer l’évolution sur deux siècles de la représentation du loup et du danger qu’il représente.
Les historiens travaillent en Dauphiné, et les archéologues ne chôment pas. Ce recueil en apporte une nouvelle fois la preuve, par ses articles et comptes-rendus, ainsi que par une pratique « Bibliographie de l’Isère » pour les années 2001-2002. La présence de (très) jeunes chercheurs parmi les auteurs de travaux récents est un gage de confiance dans l’avenir des études rurales alpines. Voilà qui aurait réjoui Yves Soulingeas, ancien directeur des Archives départementales de l’Isère, disparu l’an dernier, auquel un juste hommage est rendu au commencement du volume.
Nicolas Carrier
Joëlle Burnouf et Philippe Leveau, (dir.), Fleuves et marais, une histoire au croisement de la nature et de la culture, Paris, cths, série « Archéologie et Histoire de l’Art », 2004, 19, 493 p., 35 €, isbn 2735505618
C’est sous une tendre et verte couverture illuminée par une splendide vue aérienne des étangs de Camargue que s’offre à nous le frère cadet du célèbre colloque de Motz : « Les fleuves ont une histoire », consacré cette fois aux réponses des sociétés préindustrielles « stressées » (mal du siècle ?) par le voisinage des hydrosystèmes fluviaux, lacustres et palustres. Milieux changeants qui selon les cas déclinés au fil de ces quelque cinq cents pages, s’avèrent tantôt capricieux voire destructeurs, tantôt extraordinairement favorables à l’épanouissement des sociétés humaines, qu’elles soient d’ailleurs urbaines ou rurales. À la suite d’une préface de Tatiana Muxart, (présidente du comité Société, Environnement et Développement Durable, dont le « chapeau » souligne d’emblée l’ancrage de ce colloque dans l’actualité) et d’une brève présentation donnée par les co-directeurs de l’ouvrage, le sommaire des journées tenues à la Baume-les-Aix du 8 au 10 avril 2002 se décline selon un plan thématique articulé sur la typologie et le croisement des sources, ce second aspect donnant lieu ici à un passionnant travail de réflexion épistémologique. Le parcours auquel nous invitent ensuite les trente-six communications égrenées au fil du territoire français débouche sur une conclusion synthétique retraçant les acquis majeurs du colloque. Ce bilan, fondé dans une large mesure sur le « vieux » débat rousseauiste nature-culture, nous offre à l’issue d’un parcours millénaire une vision bien dépoussiérée de l’état actuel des systèmes, envisagé comme un produit éminemment complexe hérité à la fois des pratiques sociales et des fonctionnements « internes » des milieux. Une lecture aux accents de véritable manifeste, qui permet aux directeurs de poser les bases du concept transdisciplinaire d’anthroposystème, dans la lignée du structuralisme social revisité par les sciences de la Terre. Compte tenu de la vigueur du discours méthodologique qui sous-tend l’ensemble du volume, il serait présomptueux de prétendre en offrir au lecteur un résumé fidèle. Nous l’en laisserons donc juge, gageant qu’il nous tienne quitte par conséquent de ne livrer ici à sa curiosité que quelques jalons dans un périple séducteur, empreint d’une remarquable richesse, au fil du temps et des eaux du territoire français.
Le corps de l’ouvrage s’ouvre avec une première partie consacrée aux sources de la connaissance et à leur mise en œuvre (p. 15-174). Les communications y sont réparties en trois chapitres retraçant le cheminement des auteurs. En premier lieu sont traitées les sources écrites, textuelles ou cartographiques, à travers des exemples locaux et médiévaux empruntés à la Normandie ou au Bordelais, tandis qu’une troisième communication nous livre un regard synthétique sur les fonds de la période moderne. Le deuxième chapitre est consacré à ces « autres sources » issues de l’archéologie et de sa sœur jumelle, la géoarchéologie, à travers un faisceau d’approches qui nous renvoient à de plus larges échelles de temps, qu’il s’agisse de la protohistoire ardennaise envisagée sous l’angle de l’archéologie préventive et en particulier de celle des bois conservés ou xyloarchéologie ; de la turfigenèse dans les hydrosystèmes palustres du Massif Central, dont le démarrage peut être corrélé avec la mise en place des aménagements hydrauliques au cours des quatre derniers millénaires ; de l’histoire du peuplement de la Loire en Forez, ou encore du regard que porte le géoarchéologue Philippe Leveau sur la relation entre le Rhône et les Romains, débouchant sur la révision de bon nombre d’idées reçues encore particulièrement vivaces aujourd’hui. Mises bout à bout, ces illustrations au cas par cas débouchent sur une approche croisée qui fait l’objet d’un troisième chapitre dans lequel sont évoqués la spatialisation des relations sociétés-milieux humides, à travers des exemples empruntés à la Grande Limagne, l’Ouest de la France (reprenant en partie les résultats des fouilles de Montours, en Ille-et-Vilaine, dont nous avons donné un compte-rendu dans le n° 22 de cette revue), la cité de Tours ou le delta du Lez, dans l’Hérault, où se niche le fameux site antique de Lattara. S’ensuit une deuxième partie intitulée : « l’exploitation des milieux humides : la biodiversité et les conflits d’usage », qui se décline en quatre chapitres successivement consacrés aux thèmes de la pêche – avec un trio de contributions archéozoologiques –; de l’exploitation agricole du milieu palustre, au fil d’incursions dans le delta du Rhône et le marais arlésien, le bassin de la Seine ou les marais isérans, de La Tène au haut Moyen Âge ; des conflits d’usage, abordés à partir de trois études de cas étalées du xiiie siècle à nos jours ; et des utilisations pour le transport et l’énergie, parmi lesquelles trouvent naturellement leur place les batelleries traditionnelles qui nous sont surtout renseignées à partir de l’époque moderne. Point d’orgue de l’architecture de ce livre, la troisième partie introduit à brûle-pourpoint les notions très actuelles de la gestion des espaces hydrauliques et de la question du risque, envisagées ici dans une perspective historique mais aussi et surtout résolument prospective à travers le concept d’héritage, fil d’Ariane de la démonstration.
L’impression que nous laisse la lecture de ce fort volume est tout d’abord celle d’une grande richesse informative couplée à une démonstration exemplaire de ce qui se fait de mieux aujourd’hui en matière d’histoire et d’archéologie environnementale, présage de ce qui se fera sans doute dans un avenir proche grâce à la rencontre des sciences de l’Homme, du Vivant et de la Terre, enfin réunies autour d’un même objet. Centré sur l’être humain, le colloque de Baume-les-Aix est donc une belle réussite : évitant avec adresse l’enlisement dans le marais des cloisonnements disciplinaires, il nous offre le complément nécessaire de son prédécesseur « naturaliste » de Motz. Mais au-delà de leur incontestable valeur d’outil de travail et de réflexion, l’une des premières qualités de ces actes est à nos yeux d’avoir été bâtis sous le signe de l’Universel. Et l’on identifie volontiers dans cette image en définitive optimiste du dialogue millénaire entre l’eau et les sociétés, un lien de parenté avec le parcours dessiné par Lévi-Strauss. L’appel sera-t’il entendu par les ethnographes ? Quoi qu’il en soit, après ce fascinant jeu de miroirs, de nouvelles pistes sont désormais ouvertes.
Vincent Carpentier
Serge Brunet, Dominique Julia et Nicole Lemaitre, (éd.), Montagnes sacrées d’Europe. Actes du colloque « Religion et montagnes », Tarbes, 30 mai-2 juin 2002, Paris, Publications de la Sorbonne, 2005, 427 p., 32 €, isbn 2859445161
Le colloque de Tarbes était bien ambitieux : faire un tour d’horizon des pratiques religieuses liées aux montagnes, en Europe, de l’Antiquité à nos jours. Le résultat est à la hauteur des ambitions. Si comme tous les actes de colloques, cet ouvrage s’avère très divers, et donne parfois l’impression de sauter du coq à l’âne, l’ensemble des communications est d’une bonne qualité et le plan donné à l’ensemble, très judicieux.
Les éditeurs se sont en effet refusé à un simple classement chronologique ou géographique, préférant le classement thématique. La première partie s’intéresse donc à la sacralité de la montagne. Elle s’ouvre par un tour d’horizon de l’imaginaire montagnard en Grèce ancienne, par François Quantin, et se poursuit par plusieurs communications concernant le monde biblique et chrétien. Ces quelques réflexions montrent d’emblée que la montagne attire le respect, et donc le « sacré », jusque, bien sûr, dans les œuvres d’historiens et poètes romantiques du xixe siècle, comme Napoléon Peyrat (communication de Philippe de Robert).
La deuxième partie, « Dieux, saints et sanctuaires des montagnes », se fait plus précise. Les communications de Robert Sablayrolles et Jean-Luc Schenck-David apportent de nouvelles lumières sur le riche dossier de la cité antique des Convènes (actuelle Haute-Garonne) : ce petit territoire recèle une densité d’inscriptions votives qu’on ne retrouve nulle part ailleurs dans le reste de la Gaule. La plupart des divinités connues ici sont, qui plus est, purement locales. Seules certaines s’offrent un petit territoire cultuel, mais qui ne dépasse pas quelques kilomètres de rayon. Il eut été utile de disposer d’une autre communication concernant une cité antique des Alpes, à titre de comparaison ; on se consolera avec le texte de Cyril Isnart, sur les saints légionnaires des Alpes du Sud. On constate simplement un phénomène similaire d’éclatement, de multiplication des saints (dieux), avec quelques siècles d’écart. À chaque montagne son dieu ou son saint ? Pas nécessairement : le culte de la Vierge, étudié notamment par Christian Desplat, s’avère finalement omniprésent.
Cependant, comme la troisième partie, « Déserts et ermites », le montre bien, la montagne est avant tout considérée comme un lieu vide propice à l’érémitisme, et ce dès le haut Moyen Âge. Ce sont toutefois les communications de Philippe Masson et de Catherine Sanstchi qui éveillent l’intérêt en traitant des ermitages montagnards dans les Vosges et les Alpes sous l’Ancien Régime. Les ermitages sont nombreux, mais moins qu’en plaine, comme le note Philippe Masson : la montagne n’attire pas tant que ça les vocations. On trouvera simplement étonnant que, dans son article pourtant intitulé « Essai de géographie érémitique », Catherine Santschi n’ait pas pensé à mettre la moindre carte.
Si les montagnes sont des lieux déserts, il ne faudrait logiquement pas s’attendre à ce que les progrès, qu’ils soient techniques ou moraux, s’y diffusent rapidement. C’est là l’objet de la quatrième partie, « Conservatoires de superstitions, terres de mission ? ». Oscar Di Simplicio dresse un portrait statistique de la sorcellerie dans l’ancien État siennois, portrait rendu possible par l’ouverture en 1998 des riches archives du Saint-Office, au Vatican. Il arrive, graphiques et tableaux à l’appui, à montrer que finalement la « montagne » n’est pas plus le théâtre de procès et de dénonciations pour superstition, que la « plaine », pour la simple raison qu’elle fut plus fréquentée par les missionnaires jésuites et lazaristes. Un constat similaire est dressé pour les Vosges par Philippe Martin, brisant ainsi l’image romantique d’une montagne « enchantée ».
La cinquième et dernière partie s’avère plus décevante, rassemblant quelques études sur l’Europe contemporaine, malheureusement sans réel lien logique (on trouve ainsi une étude sur les Vieux-Croyants russes à côté d’une brève historiographie du monastère-refuge de la Grande-Chartreuse). Mais les actes d’un colloque ne sont pas un essai, et il est toujours difficile de tout classer.
Quoi qu’il en soit, l’ouvrage, copieux, se termine par d’utiles outils de travail (rares dans ce type de publication), à savoir des index des noms de lieux, des noms de personnes, et même des thèmes !
Patrice Lajoye
Benoît Cursente, (dir.), Habitats et territoires du Sud. Actes du 126e congrès national des Sociétés historiques et scientifiques (Toulouse, 9-14 avril 2001), Paris, cths, 2004, 412 p., 25 €, isbn 2735505413
Cet ouvrage, publié sous la direction de Benoît Cursente, qui en signe l’avant-propos, rassemble les contributions de vingt-et-un chercheurs présentées lors du 126e Congrès national des Sociétés historiques et scientifiques tenu à Toulouse en avril 2001.
Sous le titre Habitats et territoires du Sud, ce volume collectif rassemble essentiellement – le dynamisme des médiévistes du framespa n’y est évidemment pas étranger ! – des travaux concernant les campagnes de la France méridionale (Languedoc, Pyrénées, Provence, sud du Massif Central) durant le Moyen Âge, et c’est bien au médiéviste au final que l’ouvrage sera le plus utile. Néanmoins, d’autres régions du Bassin méditerranéen sont aussi étudiées (Galice, Algérie, Grèce, etc.), et d’autres périodes (Protohistoire, Antiquité, époques Moderne et Contemporaine) sont représentées. De même, si ce recueil d’articles traite largement de l’habitat rural et des espaces ruraux (notamment des zones de moyenne montagne), l’urbain et le périurbain sont loin d’être absents, des villeneuves médiévales aux villas périurbaines de Provence aux xixe et xxe siècles en passant par l’habitat des villes de l’Algérie contemporaine.
Si les échelles d’approche sont diverses – de l’approche macrorégionale (Romana Harfouche, Fatima Tarahoui, Jean-René Trochet) aux approches régionales (Jorge López Quiroga, Jean-Loup Abbé, Patrick Fournier), voire locales (Anne Berdoy, Claude Denjean, Florent Hautefeuille, Christine Rendu) – les sources et les méthodes mises en œuvre dans le traitement du sujet sont aussi très variées, témoignant des origines disciplinaires diverses des contributeurs. Chartes, testaments, inventaires après décès et autres actes médiévaux de la pratique sont bien sûr sollicités (Véronique Lamazou-Duplan, Mireille Mousnier, Didier Panfili). Mais les sources fiscales sont aussi fortement mises à contribution (Anne Berdoy, Jean-Louis Dega, Patrick Fournier, Philippe Graff) ; elles représentent évidemment une source majeure pour l’appréhension de l’habitat du bas Moyen Âge à l’époque contemporaine. À celles-ci s’ajoutent l’épigraphie et les sources littéraires antiques (Michel Christol, Romana Harfouche), la documentation planimétrique ancienne, l’archéologie et ses méthodes connexes comme la pédologie. Les associations de sources et de méthodes sont fréquentes : archéologie, textes et plans anciens sont ainsi confrontés à plusieurs reprises (Jean-Loup Abbé, Dominique Baudreu, Christine Rendu, Jorge López Quiroga). Enfin, la documentation dite « de terrain » est aussi représentée avec les enquêtes orales menées par Daniel Pinson dans son étude de l’habitat périurbain dans deux métropoles provençales contemporaines.
Cette chronologie et cette géographie larges, cette approche multiscalaire ainsi que cette variété dans les sources utilisées s’associent avec la grande diversité des problématiques abordées que l’on peut toutefois regrouper autour de trois thèmes fondamentaux.
L’histoire des formes du peuplement figure tout d’abord en bonne place. Le livre s’ouvre sur un bilan historiographique et méthodologique dressé par Benoît Cursente de l’histoire de l’occupation du sol et du peuplement en France méridionale durant les trois dernières décennies. Celui-ci y met principalement en avant le progressif remplacement des géographes par les historiens ainsi que les apports fondamentaux, dans un second temps, des archéologues. Si les acteurs de la recherche ont évolué, les objets de celle-ci aussi : occupant tout d’abord une place centrale dans l’histoire de l’habitat rural du Midi (héritage des travaux de Pierre Toubert sur le Latium), le castrum cède ensuite celle-ci à l’église. Et désormais, ce sont les travaux sur le paléoenvironnement ou les habitats intercalaires qui s’imposent, alors que quelques domaines (comme le haut Moyen Âge) sont encore retardataires. Les articles sur le Moyen Âge étayent le plus souvent la mise en perspective de Benoît Cursente. Prenant l’exemple d’une zone littorale de l’ouest de la Galice, Jorge López Quiroga étudie l’évolution de l’habitat de l’Antiquité tardive au xe siècle et insiste sur les fortes continuités entre Antiquité et haut Moyen Âge. Inversement, la grande crise démographique du bas Moyen Âge marque clairement un tournant fondamental dans l’histoire du peuplement, comme le montre Jean-Louis Dega dans son étude sur les formes que prend le repeuplement des campagnes à la fin du xve siècle dans le bailliage de Najac, en Rouergue. Dominique Baudreu propose, quant à lui, une typologie fine des villages médiévaux en Carcassès et en Narbonnais. On y retrouve des villages castraux mais aussi ecclésiaux, dont on doit d’ailleurs largement à cet auteur la mise en évidence dans des travaux antérieurs. Dominique Baudreu insiste aussi, ce qui fait tout l’intérêt de son étude, sur les villages ouverts, jusqu’ici bien délaissés par les historiens car trop peu typés, alors qu’ils représentent pourtant une part non négligeable des habitats groupés. De ces habitats groupés issus de l’incastellamento, Jean-René Trochet montre qu’avec la maison en hauteur et une sociabilité spécifique (consulat, structures familiales), ils participent bien à un même ensemble technique, social et culturel méridional. Jean-Loup Abbé revient, pour sa part, sur la notion de villeneuve et sur les réalités très diverses que le terme recouvre durant tout le Moyen Âge. C’est justement aux villeneuves de la seconde moitié du Moyen Âge que s’intéresse Pierre Pinon. Il analyse, essentiellement à partir d’exemples méridionaux, la structure parcellaire de celles-ci, mettant ainsi en évidence l’importance des contraintes topographiques autant que la volonté d’utiliser un modèle préétabli. Une villeneuve fait l’objet d’une enquête plus approfondie, il s’agit de Puigcerdà, capitale médiévale de la Cerdagne, fondée au xiie siècle. Claude Denjean décrit la fondation et l’essor, liés au renforcement de l’emprise territoriale des rois d’Aragon, comtes de Barcelone, ainsi que le tissu urbain. Les hommes aménagent aussi la montagne, comme le montre Christine Rendu qui, en utilisant sources écrites, archéologie et études paléoenvironnementales, restitue l’évolution de 2 000 ha d’estive d’une commune des Pyrénées catalanes, Enveig, du xie siècle à l’époque moderne, s’attachant aussi bien à la restitution du couvert végétal que du paysage bâti. Et dans les régions de montagne, les terrasses sont un marqueur fort de l’anthropisation des paysages et ce depuis très longtemps, comme l’explique Romana Harfouche qui remet en cause, en s’appuyant sur d’autres exemples du Bassin méditerranéen, certains présupposés historiographiques et montre l’importance des cultures en terrasse en France méridionale dès la Protohistoire. Michel Christol, à l’aide de l’épigraphie et des cadastres antiques, démontre l’importance et la précocité de l’influence de noyaux de population italienne dans les campagnes de Gaule Transalpine dès avant la période augusto-césarienne. Mais l’histoire des formes du peuplement ne prend bien sûr pas fin avec l’époque moderne et l’article de Philippe Graff, qui analyse l’impact des villas urbaines et périurbaines sur le tissu urbain de Nice au xixe siècle, est là pour le prouver.
Territoires imposés et territoires vécus sont de même au cœur de plusieurs études réunies dans cet ouvrage. Didier Panfili montre ainsi au travers d’exemples du Bas-Quercy et du haut Toulousain, du début du xe au début du xiie siècle, le lexique utilisé dans les chartes pour décrire les terroirs et localiser dans l’espace. De même, Mireille Mousnier, au travers de chartes de coutumes de quatre départements du Sud-Ouest s’interroge, dans une démarche anthropologique, sur le vocabulaire servant à décrire les espaces et les circonscriptions de nature variée dans lesquels évoluent les hommes de la seconde moitié du Moyen Âge. Florent Hautefeuille présente, quant à lui, à travers une charte de coutumes de 1291 émanant d’une seigneurie du Bas-Quercy, les espaces très enchevêtrés dans lesquels évoluent les habitants (espaces seigneuriaux, religieux, juridiques, économiques, etc.). C’est aux espaces économiques et aux réseaux commerciaux que s’intéresse Judicaël Petrowiste en étudiant l’évolution des foires et des marchés durant la seconde moitié du Moyen Âge dans l’Aunis-Saintonge et le Toulousain. L’auteur expose les origines médiévales de ces réseaux, puis leur fonctionnement au xiiie siècle lorsqu’ils sont à leur apogée, et enfin leur déstabilisation et leur évolution dans la seconde moitié du xive siècle, en insistant sur le poids des évolutions sociales dans cette histoire des « assemblées commerciales ». Dans une approche plus large, Patrick Fournier se penche sur le réseau urbain et villageois du Comtat et du Roussillon au xviiie siècle en s’appuyant sur des critères politiques, juridiques, religieux, culturels, fiscaux, économiques et sociaux pour essayer d’appréhender les relations entre les villes-capitales et les autres communautés. Enfin, entre géographie et sociologie, Daniel Pinson s’attache, dans un espace s’étendant d’Aix à Marseille, à montrer le rôle que peut jouer aujourd’hui la maison individuelle dans le processus d’étalement urbain – c’est de l’histoire du peuplement très actuelle ! – mais aussi à exposer la nature des différents espaces pratiqués par les habitants de la maison à partir de celle-ci.
Pour finir, c’est à la sociologie de l’habitat que s’intéressent certains auteurs. Ainsi, utilisant la méthode régressive, Anne Berdoy s’appuie sur des sources essentiellement postérieures pour mettre en évidence l’importance des habitats aristocratiques médiévaux dans un village de la vallée d’Aspe en Béarn (Bedous). Véronique Lamazou-Duplan, quant à elle, étudie le patrimoine d’une famille du patriciat urbain méridional du bas Moyen Âge, les Tornier, qui, même s’ils habitent un grand hôtel à Toulouse, possèdent d’importants biens fonciers dans les campagnes environnant la ville. Ils sont un exemple caractéristique de ces bourgeoisies urbaines du Moyen Âge finissant qui investissent dans des campagnes où ils résident pour fuir lors des fortes chaleurs la surpopulation urbaine mais aussi pour y vivre, en seigneurs, les récoltes et les plaisirs de la chasse. Enfin, bon en avant dans le temps, Fatima Tahraoui s’interroge, en sociologue, sur les modes d’occupation et d’adaptabilité de l’habitat algérien contemporain, tant public que privé, tant collectif que privatif.
Les seules critiques que l’on pourrait faire à l’encontre de cet ouvrage sont intrinsèquement liées au support d’édition et à la formule même des congrès du cths : petitesse du format et médiocre qualité graphique des illustrations qui donnent un aspect un peu « littérature grise » à l’ouvrage ; erreurs ponctuelles de mise en page (notamment dans les en-têtes) ; relative hétérogénéité des contributions qui rendra peu visibles quelques articles, sans doute un peu égarés au sein d’une publication essentiellement médiéviste ; impression que quelques contributions n’apportent pas à proprement parler des données nouvelles mais offrent plutôt des synthèses (commodes au demeurant) de travaux déjà exposés par ailleurs.
Ces quelques remarques formelles n’enlèvent toutefois bien sûr rien à la qualité et à l’intérêt général de cet ouvrage, que l’auteur de ces lignes n’hésitera assurément pas à mettre à profit.
Pierre-Yves Laffont
Pierre Ponsot, (dir.), La Bresse, les Bresses II. Ain, Jura, Saône-et-Loire, de la Préhistoire à nos jours, Saint-Just, Bonavitacola, 2003, 447 p., 35 €, isbn 2908208504
Après un premier volume publié en 1998 (cf. le compte rendu de Bertrand Lécureur publié dans hsr n°11, p. 192-193), un second recueil d’articles consacrés à l’histoire de la Bresse est paru en 2003, sous la direction de Pierre Ponsot. Les 31 articles qui le composent sont le fruit du travail de contributeurs d’horizons divers, historiens, archéologues, ethnologues ou encore linguistes et sont essentiellement ordonnés selon un découpage chronologique. Une partie « transpériodes » et enfin deux contributions consacrées aux patois bressans, rentrant sous l’appellation « littérature-linguistique-dialectologie », viennent compléter l’ensemble. L’analyse de quelques-unes de ces contributions offre un aperçu de la richesse de ce recucil dont l’intérêt franchit allègrement les confins de la Bresse.
Dans la première partie, consacrée à la préhistoire et à l’histoire ancienne (p. 9-86), Jean Duriaud et Yves Pautrat se livrent à un bilan des découvertes de ces dernières décennies en Bresse bourguignonne, même s’ils notent que les résultats restent encore trop tributaires du hasard et des initiatives locales. L’étude approfondie de l’environnement et de l’occupation humaine menée par Alain Daubigney pour le canton de Pierre-de-Bresse laisse augurer de résultats intéressants pour le reste de la région. Georges Vicherd, quant à lui, donne un aperçu plus large de la présence humaine en Bresse savoyarde, puisque son propos s’étend jusqu’au très haut Moyen Âge, insistant notamment sur la densification du peuplement à partir du ier siècle après J.-C. et sur l’importance de la future Bourg-en-Bresse.
La partie consacrée à l’histoire médiévale (p. 87-176) ne néglige pas non plus l’archéologie puisqu’André Bazzana nous y livre une synthèse sur les mottes féodales bressanes, appelées poypes, qui ont donné lieu au xixe siècle à des interprétations pour le moins fantaisistes. Le ruraliste pourra aussi trouver du grain à moudre dans d’autres contributions, notamment s’il s’intéresse aux questions de crédit. Étienne Collet étudie ainsi la présence juive en Bresse savoyarde au xive siècle. Il est enf¦n à noter que cette partie comprend une des dernières communications de Marcel Pacaut, consacrée à l’Église et au peuplement de la Bresse bourguignonne.
Si la période moderne (p. 177-244) peut sembler un peu sous-représentée au regard du nombre de pages qui lui sont consacrées, deux articles se détachent par leur originalité et par les perspectives qu’ils dégagent. Le premier d’entre eux, dû à Pierre Ponsot, reprend, à la lumière des sources bressanes, le problème de l’apparition et de la diffusion du maïs en Europe. Dressant un bilan historiographique de la question, l’auteur montre la diversité des hypothèses jusqu’ici envisagées par les historiens de l’Ancien et du Nouveau Monde. Sans lui donner pour lors à des conclusions tranchées sur le sujet, l’étude des archives notariales lui permet cependant de conclure à l’arrivée du maïs en Bresse à la fin du xvie siècle et à une mise en culture bien établie vers 1610-1612, soit bien avant son implantation dans le sud-ouest du royaume. Nos lecteurs en sont maintenant bien informés depuis sa dernière contribution à Histoire et Sociétés Rurales.
Le clon est un fromage autrefois très répandu en Bresse – et même réputé de l’autre côté des Alpes dès le Moyen Âge – qui a disparu à l’époque de la Révolution française. Jérôme Dupasquier rassemble dans son article des éléments concernant sa fabrication et sa commercialisation mais plus généralement c’est le destin du fromage en lui-même et les facteurs qui ont présidé à sa disparition qui ne peuvent manquer d’interroger le lecteur.
Les contributions de la partie contemporaine (p. 245-374) mettent d’abord l’accent sur l’histoire politique et sociale avec trois études consacrées à la période 1848-1851. Pierre Merlin, présente dans l’une d’entre elles une société particulière : les Bons Cousins Charbonniers, forme de sociabilité héritée de l’Ancien Régime, peu orientée politiquement malgré la présence de quelques libéraux et démocrates dans leurs rangs mais dont certains membres jouèrent un rôle dans la résistance au coup d’État du 2 décembre 1851. Deux articles ont une orientation plus agricole avec d’une part l’étude de la société d’agriculture de Louhans (1838-1938) par Annie Bleton-Ruget, d’autre part la rétrospective que Jean Rubin trace de l’évolution de l’agriculture au xxe siècle à travers l’exemple d’un village. Enfin trois articles se penchent sur les pratiques populaires, qu’il s’agisse de maux de saints avec l’étude du sanctuaire d’Aigrefeuille (André Julliard), de la consommation de crème et de bourre (Laurence Brérard et Philippe Marchenay) ou bien des musiques traditionnelles et de leurs interprètes (Jean-Paul Loisy).
La partie intitulée transpériodes, enfin, est composée d’une solide étude de l’occupation humaine d’une partie de la vallée de la Saône, menée par Jean-Paul Bourguignon alors que Bernard Bichon se penche, lui, sur les moulins d’étang en Bresse comtoise du Moyen Âge au xxe siècle.
L’abondance et la qualité des illustrations jointes aux articles rehaussent encore la qualité de l’ouvrage, même si on peut regretter l’absence d’une carte d’ensemble permettant aux non-autochtones de se repérer. Ce deuxième volume prouve en tout cas, encore davantage que le premier, qu’histoire locale et préoccupations scientifiques peuvent faire bon ménage.
Fabrice Poncet
Christine Delaplace, (dir.), Aux Origines de la paroisse rurale en Gaule méridionale. ive-ixe siècle. Actes du colloque international, 21-23 mars 2003, Salle Tolosa, Toulouse, Paris, Errance, 2005, 256 p, 34 €, isbn 287772302x
Édités sous la direction de Christine Delaplace dans un délai remarquable, ces actes du colloque tenu à Toulouse en 2003 illustrent le renouveau d’un thème abordé depuis des décennies pour les espaces urbains de la fin de l’Antiquité et du haut Moyen Âge. La manifestation souligne d’ailleurs son ancrage dans une série d’ouvrages et de manifestations scientifiques autour de ce thème fondamental pour comprendre les dynamiques de la christianisation des campagnes, mais aussi plus globalement du peuplement de l’espace entre la fin de l’Antiquité et le haut Moyen Âge (cf. notamment les actes de la journée thématique des Séminaires d’Archéologie chrétienne du 19 mars 1998, Philippe Pergola (dir.), Alle origini della parrocchia rurale (iv-viii sec.), Città del Vaticano, 1999, 638 p., compte rendu dans hsr n° 15, 2001, p. 248, dont le présent ouvrage revendique l’influence, voire la filiation, mais aussi le numéro xxx (1999) des Cahiers de Saint-Michel de Cuxa, dédié à La Paroisse à l’époque préromane et romane, Actes des xxxie Journées romanes de Cuixà, 5-12 juillet 1998). L’étude de la paroisse rurale revient à faire celle d’un moment fondamental dans l’évolution des sociétés occidentales entre fin de l’Antiquité et début du Moyen Âge, celui de la construction de son espace et de son paysage rural dans un contexte de christianisation. Loin donc d’être une redite, ce colloque a permis de soul