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Histoire & Sociétés Rurales

2005/2 (Vol. 24)


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Jean-Pierre Brun, Archéologie du vin et de l’huile de la préhistoire à l’époque hellénistique, Paris, Errance, 2004, 230 p., 39 €. Jean-Pierre Brun, Archéologie du vin et de l’huile dans l’Empire romain, Paris, Errance, 2004, 320 p., 30 €. Jean-Pierre Brun, Archéologie du vin et de l’huile en Gaule romaine, Paris, Errance, 2005, 271 p., 29 €

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Jean-Pierre Brun avait publié aux éditions Errance un volume sur Le Vin et l’huile dans la Méditerranée antique. Viticulture, oléiculture et procédés de fabrication dont Christophe Chandezon a dit tout le bien qu’il pensait dans un numéro précédent d’Histoire et Sociétés Rurales (n? 21, 2004, p. 233-236). Il soulignait en particulier la place qu’occupèrent dans la réflexion de ce chercheur les recherches animées par A. Tchernia sur la viticulture et par Marie-Claire Amouretti sur l’oléiculture. Dans les régions méditerranéennes où ces deux cultures sont pratiquées, le réexamen des sources écrites et l’archéologie ont permis de préciser leur importance respective en révisant une géographie et une histoire qui faisaient la part trop belle à des spécialisations inspirées à la fois par des réalités modernes et des images mythiques. L’introduction du premier volume en annonçait un second qui serait « consacré aux vestiges archéologiques laissés par ces productions » et porterait le sous-titre « Archéologie de la production ». Mais la matière a été si abondante que l’éditeur a dû la scinder en trois volumes d’égale importance. Le premier qui traite des origines de ces productions va jusqu’à l’époque hellénistique. Les deux suivants portent l’un sur l’Empire romain (le tome 2), l’autre, le dernier paru, sur la Gaule et les provinces du nord-ouest (le tome 3). Rançon de l’efficacité des éditions Errance, les choix éditoriaux sont discutables : les trois volumes dont il est rendu compte ici sont traités comme trois ouvrages indépendants ayant chacun sa pagination. Mais, disons-le d’emblée, les quatre volumes répondent totalement au projet que présentait Jean-Pierre Brun en 2003 dans son avant-propos : donner un aperçu aussi large que possible des vestiges d’installations vinicoles et oléicoles retrouvées par les archéologues dans la perspective de dresser le panorama des techniques antiques de vinification et d’extraction de l’huile. Cumulant en 1 060 pages un texte où alternent présentations générales et études de cas, qu’illustrent plus d’un millier de figures et dont un index général facilite la consultation, ils constituent la somme incontournable à laquelle se référeront tous ceux, chercheurs et amateurs, qui cherchent à se documenter ou travaillent sur ces deux produits majeurs de l’agriculture romaine.

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L’huile et le vin sont les deux productions agricoles les plus accessibles à la connaissance archéologique, ce qui les distingue fondamentalement du blé, l’autre composante de la trilogie agricole méditerranéenne. Elles doivent ce statut aux caractéristiques de leur appareil de production et à celle des conteneurs qui en ont assuré le stockage et la commercialisation. Dans la production de l’huile, mais également dans celle du vin, les anciens ont fait un large usage d’un appareillage combinant le bois et la pierre. Les traces laissées sur les blocs par l’encrage des poutres permettent l’identification des installations de pressurage. Liquides alimentaires, tous deux ont été commercialisés dans des récipients céramiques dont la conservation est également excellente. La facilité d’une identification de cet instrumentum a ainsi nourri de belles certitudes sur la capacité de l’archéologie à identifier ces productions en prospection et en fouille. C’est pourquoi celui que son sous-titre désigne comme le volume 1 de la trilogie (De la préhistoire à la période hellénistique) débute par un chapitre introductif présentant les méthodes utilisées pour différencier les deux productions qui font également appel à des installations de pressage et de stockage et qui sont diffusées dans des récipients proches ainsi que, à cette occasion la typologie des installations de pressage. Ce volume offre une précieuse synthèse des données disponibles dans le monde grec, Grèce propre, Crête, Mer Noire et Chypre de la période archaïque à la conquête romaine, au Proche-Orient et en Asie Mineure, Assyrie, Ourartou, Liban et Israël, dans l’Égypte ptolémaïque et en Cyrénaïque, dans la péninsule Italienne, en Afrique punique, dans la Péninsule ibérique et enfin en Gaule. L’exhaustivité n’y est pas recherchée et, comme de bien entendu, le choix des sites présentés est commandé par leur place dans l’histoire des techniques de pressage. La masse de données archéologiques et historiques utilisées et présentées permet de poser, sinon de résoudre, une question historique importante liée à formation de l’espace écologique et culturel méditerranéen que l’huile et le vin concourent à définir : ces deux productions ont-elles leur origine dans un unique foyer situé en Méditerranée orientale et du Proche-Orient ou faut-il leur envisager des origines multiples ? Le débat est ouvert. Si en effet la première hypothèse –diffusion de la plante et des techniques depuis un foyer oriental– est la plus vraisemblable, les travaux de F. Terral sur la domestication et la culture de l’olivier dans la Péninsule ibérique montrent qu’indépendamment de ce foyer principal, il faut envisager l’existence d’une oléiculture autochtone en Méditerranée occidentale à l’âge du Bronze.

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Les deux volumes suivants reprennent l’étude de ces mêmes espaces pour la période impériale romaine selon un découpage par chapitre conforme aux nouvelles divisions géographiques provinciales imposées par Rome. Celui que l’on peut considérer comme le second volume de la trilogie traite des provinces riveraines de la Méditerranée à l’exclusion de la Gaule Narbonnaise dont la présentation est jointe au reste de la Gaule et aux provinces du nord-ouest de l’Empire et l’objet d’un troisième et dernier volume où l’on trouve également une conclusion (L’huile et le vin, acteurs de l’histoire économique et technique dans l’Antiquité), 45 pages de bibliographie et un index renvoyant aux quatre volumes.

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C’est à Rome, principal centre de consommation, et en Italie que, dans les années 1970, ont été mis au point des protocoles d’étude permettant d’utiliser les amphores comme indicateur économique pour écrire une histoire du commerce des denrées alimentaires et d’identifier les circuits qui les conduisaient vers les centres de consommation. C’est également en Italie –Campanie et Étrurie– que se sont déroulées les premières fouilles archéologiques d’ampleur qui ont permis de caractériser des villae oléicoles et viticoles. À l’époque impériale, la Péninsule perd la place qui était la sienne à l’époque où Caton faisait de la défense de ses intérêts agricoles l’un des objectifs de la guerre contre Carthage. Le changement est surtout net pour l’histoire de la viticulture dans les provinces d’Occident où l’archéologie permet d’observer un renversement de situation analogue à celui qui s’était produit dans le domaine de la céramique : à la suite d’une des premières délocalisations industrielles observées dans l’histoire, les productions gauloises viennent concurrencer les productions italiennes. Les études amphorologiques ont en effet montré comment la Gaule, mais aussi la péninsule Ibérique sont passées du statut d’importateur de vin italien dans les amphores Dressel, à celui d’exportateur vers l’Italie dans des amphores d’un type spécifique. Par la suite, en Gaule Narbonnaise, l’identification de chais dans des villae, puis les fouilles de vignobles ont permis observer cette production sur le terrain. Par les fouilles conduites, il y a une vingtaine d’années, sur les installations oléicoles puis viticoles des villae du Var aux côtés de Gaëtan Congés, Jean-Pierre Brun avait été l’un des acteurs de cette évolution. Au même moment, F. Laubenheimer mettait en évidence les ateliers de production d’amphores gauloises en Narbonnaise, tandis que, dans la décennie suivante, Philippe Boissinot démontrait la possibilité d’identifier dans les opérations d’archéologie préventive les traces de vignobles, ce n’avait guère été possible auparavant que dans les jardins de Pompéi fossilisés par les cendres de l’éruption de 79. La Narbonnaise a été ainsi un lieu d’expérimentation de nouvelles méthodes qui ont fait école dans le reste de la Gaule, comme l’a montré le dossier sur la viticulture que les deux premiers ont dirigé dans Gallia en 2001. Ils y ont fait le point sur une vingtaine d’années de recherches sur la viticulture gauloise ; ils en montraient la place en Gaule du Sud, Narbonnaise et Aquitaine, et la rapide expansion dans l’ensemble de l’Occident. Les recherches ont été moins poussées dans le reste de l’Empire. Aussi l’Italie elle-même et les autres provinces font-elles l’objet de moindres développements. Aucune n’est pourtant oubliée, y compris et en particulier celles dont la documentation est moins accessible. En effet, sa réussite a fait de Jean-Pierre Brun un expert auquel il a été fait appel pour relancer les études archéologiques. Cela a été en particulier le cas pour l’Afrique qu’il a visitée et où l’ont invité des archéologues tunisiens désireux de bénéficier de son expérience. Avec des arguments convaincants, Jean-Pierre Brun s’élève contre la place excessive accordée à l’oléiculture et, en corollaire, à la sous-estimation de la viticulture. Il montre ainsi que l’installation de Kherbet Agoub située en Maurétanie Césarienne près de Satafis dans l’Est algérien est probablement non une huilerie mais une très vaste installation vinicole. Revenant sur les prospections que j’avais conduites, Jean-Pierre Brun a parfaitement raison de souligner que nombre de sites des environs de Caesarea où l’oléiculture est bien attestée ont également produit du vin. Je me devrais donc d’exploiter ses observations pour mettre mieux en évidence les données allant dans ce sens. En fait, cette surévaluation de l’oléiculture africaine s’explique à la réflexion de deux manières. Elle est d’abord liée aux difficultés de reconnaître la viticulture dont Jean-Pierre Brun a lui-même fait l’expérience dans ses premiers travaux en Narbonnaise. Ces difficultés qui étaient aggravées par la surévaluation de l’importance de l’oléiculture dans cette province favorisaient une sous-estimation de la place de la viticulture africaine, qu’il dénonce à juste titre. Mais celle-ci est un fait récent. En Tunisie, la colonisation a invoqué le précédent romain pour favoriser le développement de l’oléiculture. En Algérie au moins, un processus analogue - le développement du vignoble algérien - justifiait l’intérêt précoce porté à la viticulture antique. L. Leschi qui avait étudié les premières installations viticoles à Tipasa avait même attribué à celles-ci des pièces de bronze qui correspondent vraisemblablement à la fabrication de la pulpe d’olive destinée au pressage.

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Jean-Pierre Brun ne se contente pas de présenter une masse documentaire considérable (vol. iii, p. 155 : « entre les icebergs constitués par les sources écrites, un océan de données archéologiques »). Ses trois volumes et en particulier une conclusion où il passe de l’histoire des techniques à l’histoire économique contiennent des points de vue qui, à ce titre, méritent d’être discutés. Replaçant ces deux productions dans une histoire générale de l’économie romaine, il tente ainsi de restituer le développement économique généré par les progrès accomplis dans la fabrication et la diffusion de deux produits promis ainsi au rang d’indicateurs les plus fiables d’un développement des échanges qui fait la prospérité générale de cette période. Leur succès, observe-t-il, constitue la réponse romaine à deux besoins inhérents à la nature humaine : un besoin physiologique de matière grasse ; un besoin psychologique en paradis artificiels (le vin comme drogue occidentale). Mais cette communauté des destins n’empêche pas de constater les destins contrastés de l’huile et du vin en l’Orient et en Occident.

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Ne faudra-t-il donc pas désormais séparer l’étude de ces deux productions agricoles qui certes présentent de nombreux points communs – leur importance est liée à un phénomène culturel, leur place centrale dans l’alimentation romaine, pour l’armée du limes et les élites romaines et romanisés – mais dont les évolutions divergent. Par rapport à l’olivier resté exclusivement méditerranéen, la vigne présente une singulière différence : les agronomes anciens ont su rapprocher la production des lieux de consommation en adaptant cette plante méditerranéenne au climat océanique. L’importance de sa culture en Aquitaine a été confirmée. Le dossier repris dans le chapitre sur la Germanie et la Bretagne montre que la vigne avait conquis tout l’espace qu’elle occupera au Moyen Âge. Les deux productions n’ont pas non plus la même place dans le système agraire. La notion de « spéculation » n’a pas en effet le sens selon qu’elle concerne l’oléiculture ou la viticulture. Le paysan méditerranéen pourra se nourrir avec les olives de son champ et le blé qui pousse à leur pied. E. Kolodny (La Population des îles de la Grèce, t. 1, Aix-en-Provence, 1974, p. 92) écrivait : « l’olivier maintient et équilibre la petite exploitation vouée à la polyculture et à l’élevage ; il apporte le flux en espèces nécessaires à sa survie. Il est, par contre, à la source des disparités les plus flagrantes du monde insulaire. D’une part, de grosses propriétés sous-exploitées, autre part une pulvérisation microfundiaire, où l’effort du paysan n’est récompensé que par des revenus médiocres ». Cela justifie les remarques de P. Orsted qui, à partir de minutieuses prospections conduites sur un espace de 40 000 ha autour de Segermes – les seules, à ma connaissance, qui éclairent de manière précises la relation entre une petite ville romaine de Proconsulaire et son territoire – jugeait excessive l’importance que l’on prête à l’oléiculture en Proconsulaire et préfère insister sur la diversité des terroirs et des productions. Romanisés ou non, les Africains, et comme eux tous les paysans des rives de la Méditerranée, ont d’abord planté des oliviers pour leurs besoins propres et dans un cadre régional. Il faut rompre avec le mythe d’une Méditerranée romaine bordée de champs d’oliviers, héritage pieusement conservé sur la rive nord mais dissipé sur sa rive sud. Pour autant, cela ne veut pas dire que l’oléiculture ait eu une place mineure en Narbonnaise. Ainsi les prospections conduites ces dernières années par F. Mocci près d’Aix-en-Provence sur le massif de Sainte-Victoire confirment que, comme il l’écrit, l’oléiculture « ne doit pas être rabaissée au niveau de la consommation domestique. Une part importante de cette huile était commercialisée ». Le marché visé était simplement régional. Lorsqu’il voyait en un certain L. Iulius Fuscus (cil vi 9717) un négociant aixois important à Rome l’huile de son pays, Clerc (Aquae Sextiae, Aix-en-Provence, 1906, p. 262) faisait plusieurs contresens inspirés par la transposition d’une situation moderne – le développement considérable de l’olivette provençale dans le cadre d’un commerce des grains avec l’Europe du Nord – : l’olearius est un commerçant et non un négociant ; il indique son origine et non celle de l’huile qu’il vend et il n’est même pas certain que l’Aquae d’où il est originaire soit Aquae Sextiae (vol. iii, p. 98-99). En revanche, l’extension de la viticulture en Narbonnaise – où par ailleurs il est maintenant certain que l’oléiculture n’a pas eu l’extension qu’elle a connue en Afrique – a pu se faire au détriment de la céréaliculture. La législation impériale témoigne d’une inquiétude face à une extension de la viticulture qui pouvait entraîner une pénurie de blé. Elle « constituait l’élément le plus dynamique de l’économie agricole aux ier-iiie siècles en Narbonnaise, une production nécessitant des investissements très lourds mais assurée d’une bonne rentabilité » (vol. iii, p. 71). Telle est l’opinion que maintient Jean-Pierre Brun avec de bons arguments dans une discussion avec d’autres chercheurs languedociens qui pensent que cette spécialisation ne concerne que des périodes et des secteurs bien précis.

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Autre observation critique possible portant sur le chapitre de conclusion : ne considère-t-il pas comme achevée une évolution de la recherche archéologique que lui-même – et c’est un de ses mérites – a précisément montré qu’elle avait été en constant renouvellement, n’hésitant pas à revenir sur ses premiers travaux sans hésiter à les critiquer ? Il ressortait en effet du chapitre d’introduction qu’une typologie rigoureuse des installations de pressage ne permettait pas une distinction certaine des deux productions de l’huile et du vin. Ainsi volait en éclats une partie des belles certitudes que semblait lui conférer l’aptitude de son instrumentum à se conserver. L’analyse chimique des parois des amphores donne des résultats surprenants, révélant par exemple la présence d’acides gras saturés d’origine animale dans une amphore G.13 de Tongres (vol. iii, p. 131), ce qui pose la question de la réutilisation de ces amphores. L’identification des conteneurs permet de cartographier les zones de production et de consommation. Mais il faut maintenant prendre en compte l’existence de deux conteneurs en matière périssable, l’outre de peau et le tonneau dont la place a été largement sous-estimée. C’est surtout le cas de la première. Le lecteur doit en effet savoir qu’en Gaule par exemple, on n’a toujours pas tranché entre ceux qui considèrent que les outres des utriculaires mentionnés sur les inscriptions sont des flotteurs et d’autres qui en font des conteneurs pour l’huile et le vin. Les documents signalés par Jean-Pierre Brun donnent plutôt raison aux seconds. Des observations analogues peuvent être formulées à propos des quantifications. Jean-Pierre Brun développe une argumentation nuancée sur les quantités produites dans les pressoirs (vol. i, p. 18-20) et sur la relation entre les capacités de stockage évaluées et l’étendue du domaine (vol. iii, p. 62-65). La quantification devient un piège quand celui qui l’établit oublie que des évaluations chiffrent la capacité de la production d’un établissement et jamais sa production réelle. Le raisonnement quantitatif d’une installation productive permet d’évaluer une production potentielle par définition sans rapport réel avec la production réelle. La possible surévaluation des capacités de production d’une installation n’est pas seule en cause. À l’époque romaine, la consommation du vin ne concerne pas que les élites. Dans le cas de la viticulture villageoise sur laquelle Jean-Pierre Brun attire l’attention, il faut tenir compte de comportements qui relèvent de l’analyse ethnographique plus que de l’économie. Le désir de chaque unité familiale de posséder sa propre installation relève de pratiques de sociabilité allant du banquet de Platon aux fêtes de village sur lesquelles des protohistoriens ont beaucoup insisté. La relation existant entre le nombre de pressoirs et les quantités produites n’est pas simple. Ainsi à l’époque moderne, dans les vallées des Alpes du Sud où la viticulture ne concerne que le marché local, les inventaires du patrimoine recensent des concentrations d’installations de pressage sans relation avec l’étendue du vignoble : chaque unité familiale souhaitait disposer de son propre pressoir. La dimension festive, culturelle et religieuse est essentielle pour comprendre la fortune de la plante. On peut discuter longuement des mérites comparés de la bière, du vin et de toutes les autres boissons alcoolisées comme drogue. Mais la place de ce dernier dans la célébration du rite chrétien de l’Eucharistie reste l’explication la plus simple de la diffusion de la viticulture dans l’Europe du Nord.

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Cette dimension anthropologique de la viticulture et de l’oléiculture ne concerne pas la seule consommation. L’étude du matériel lithique en relève une diversité déroutante dont il est difficile de dire si elle relève de pratique régionale – dans ce cas, ce serait une apparence – ou d’une évolution chronologique ; dans cet autre cas, on pourrait parler d’une évolution technologique. Ainsi on s’étonne que l’Afrique –à l’exception partielle de la Maurétanie Tingitane– n’ait pas adopté le pressoir à vis, une innovation que nous sommes tentés de considérer comme un progrès technique. Jean-Pierre Brun propose de l’expliquer par la pénurie de bois d’œuvre et l’abondance de pierres de qualité (vol. iii, p. 5). Je préfère en rester à l’autre explication qu’il avance – une facilité d’entretien du pressoir à câbles pour des performances en définitive satisfaisantes – et me satisfaire d’un passage où Palladius (1, 20) écrit que « les broyeurs, les moulins à rouleau et les pressoirs reçoivent une forme qui est dictée par la coutume » (vol. i p. 9). La reconnaissance par les archéologues de la diversité des techniques a d’importantes implications. Ainsi il existe au Musée d’Arles, et j’ai vu dans une cour du village de Balaruc-le-Vieux au bord de l’Etang de Thau, deux moulins qu’à partir de mon expérience algérienne, je considérais comme antiques – comme le moulin de même type identifié par F. Mocci dans le massif de Sainte-Victoire – alors que les archéologues de ces régions doutent d’une telle datation. Si ces moulins étaient modernes, cela validerait l’hypothèse d’une médiocre importance de l’oléiculture sur le littoral du Languedoc. Il faut se méfier d’un argument a silentio pour valider une hypothèse.

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Ces quelques remarques ont eu pour objectif de souligner dans des limites raisonnables l’intérêt que présentent ces trois volumes autant pour celui qui recherche à s’initier à l’archéologie de ces deux produits que pour le spécialiste qui cherche des éléments de comparaison.

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Philippe Leveau

Mireille Cébeillac-Gervasoni, Laurent Lamoine et Frédéric Trément, (dir.), Autocélébration des élites locales dans le monde romain. Contexte, textes, images (iie siècle av. J.-C. - iiie siècle ap. J.-C.), Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise Pascal, « Erga, 7 », 2004, 570 p., 49 €, isbn 2845162715

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Les 21, 22 et 23 novembre 2003, s’est tenu à la Maison de la Recherche de Clermont-Ferrand un nouveau colloque international sur les élites du monde romain : « Autocélébration des élites locales dans le monde romain. Contextes, images, textes (iie siècle av. J.-C. - iiie siècle ap. J.-C.) », organisé par Mireille Cébeillac-Gervasoni, Laurent Lamoine et Frédéric Trément. Comme le précisent les organisateurs dans les pages ad limina, le colloque avait pour objet les moyens utilisés par les élites pour se mettre en scène « dans un but de représentation, en utilisant toutes les ressources disponibles, de l’art du portrait à l’écriture, en passant par la maison, sa décoration ». Les chercheurs ont essayé de décortiquer ce phénomène en utilisant plusieurs types de sources, différentes échelles d’analyse, à l’aide d’exemples pris dans différentes provinces de l’empire romain.

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Les sources littéraires ont été abondamment mises à contribution. L’article de Sylvie Pittia fait un tableau des élites siciliennes à partir d’une étude du corpus des Verrines de Cicéron. C’est en se fondant sur leurs témoignages contre Verrès qu’il est en effet possible de mieux cerner ce groupe, même si les témoins ne représentent pas toute la Sicile et ne sont que les représentants des personnes lésées. Ces dernières apparaissent ainsi comme de vertueux agriculteurs. Cicéron utilise également le vocabulaire de la primauté et les superlatifs pour qualifier les témoins : nobilissimi homines, principes civitatis, participant ainsi à leur célébration. Dans son article sur les individus de Gaule narbonnaise qui désirent manifester leur notabilité, Michel Christol se réfère au comportement d’imitation des riches affranchis en contact avec le monde des notables en s’appuyant notamment sur le Satiricon de Pétrone. L’œuvre est de nouveau habilement sollicitée par Pascal Vipard dans son article sur les formes d’auto-représentation identitaire des élites locales dans leur demeure. Laurent Lamoine s’intéresse à la notion de mémoire – mémoire collective, lieux de mémoire – comme outil de l’autocélébration des notables gaulois sous la domination romaine, en prenant comme fil conducteur la mémoire d’Alésia. Il s’attarde en particulier sur le cas de Tacite, auteur des Histoires et des Annales où les références et les allusions à la Guerre des Gaules sont nombreuses. Il en déduit que le récit césarien était lu par les notables gaulois et la version des faits de Tacite acceptée et détournée par les élites gauloises, à des fins d’autocélébration personnelle et familiale. La sauvegarde des généalogies, du souvenir de l’ancêtre fondateur du lignage était une autre forme de manipulation expérimentée par les notables pour conserver leur pouvoir et à des fins d’autocélébration. Cela s’exprime épigraphiquement (les Julii de Saintes) mais aussi dans les sources littéraires, notamment chez Ausone. Laurent Lamoine précise que l’utilisation du passé par les élites provinciales revêt un autre aspect : le tri effectué parmi les aïeux pour éliminer le « maillon faible ». Son argumentation repose principalement sur l’exemple de l’historien Velleius Paterculus qui donne, dans son Histoire romaine, sa version de l’implication de ses ancêtres dans la Guerre sociale : il privilégie les aïeux ayant montré le plus de fidélité à Rome (les Magii et non les Velleii). Les gentes les plus illustres n’hésitaient pas à mettre en scène dans la cité leurs manipulations, en particulier au moment des funérailles : laudationes, tituli des imagines, elogia, comme ceux des Scipions aux iiie-iie siècles avant J.-C. qui composent un discours sur leur famille très efficace pour leur garantir la première place dans la cité.

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L’épigraphie est couramment utilisée pour mettre en scène les élites locales. En Gaule narbonnaise, c’est « la partie inférieure du monde des notables », ces individus désirant manifester la part de notabilité acquise parfois sur plusieurs générations, que Michel Christol met en évidence. Il s’attarde notamment sur le monde des associations et des collèges qui permettaient à leurs membres d’acquérir une visibilité sociale plus grande, de gagner parfois une certaine reconnaissance en accomplissant des tâches d’intérêt public. En fait, dans ce milieu, seuls les individus engagés dans le monde du grand commerce et des affaires, appartenant parfois au collège des sévirs augustaux, avaient de réelles possibilités d’ascension sociale et se rapprochaient de l’élite politique en imitant, sur le plan épigraphique, les procédures et les formules de l’ordo municipal : dédicaces avec dec[reto] [se]vir [orum] Augustal [ium] et autres formules typiques. Michel Sève se fixe comme objectif de déterminer si le forum de Philippes peut être considéré comme un lieu d’autocélébration. Il démontre longuement que les blocs retrouvés dans la fontaine (notamment cinq plaques évoquant la famille Decimia, et deux autres émanant des Mucii), même s’ils peuvent être mis en relation avec l’autocélébration des élites, n’ont rien à voir ni avec la fontaine ni avec le forum. À Apollonia et à Dyrrachium, cité grecque et colonie romaine de la côte adriatique, Pierre Cabanes évoque deux inscriptions du iie siècle après J.-C. qui témoignent de la pratique de l’évergétisme (dédicace d’un monument, achat d’un terrain pour y construire une bibliothèque, spectacles de gladiateurs) par des citoyens romains des deux villes. Mireille Cébeillac-Gervasoni nous livre ses réflexions sur la viabilité, principalement en Italie, sous la République et au début du Principat, d’un autre aspect de l’autocélébration des élites. De nombreuses inscriptions signalent des actes généreux accomplis par des donateurs sur des lieux de passage : il s’agit de travaux divers de voirie, de pavement, de rénovation de portes, de murailles. Les évergètes sont soit des membres de l’élite d’implantation récente dans la cité désirant se signaler de manière particulière pour mieux s’intégrer (comme les Brutii, originaires de l’Apennin central, exilés en Lucanie après la guerre sociale), soit des individus d’introduction récente dans l’élite de la masse des affranchis qui doivent gagner l’estime de leurs concitoyens. L’autocélébration dans les thermes publics se retrouve dans de nombreuses inscriptions d’Occident. On y rencontre, nous explique Alain Bouet, toutes sortes d’évergésies : du financement total de la construction jusqu’au don d’huile. C’est également dans les provinces d’Afrique que de nombreuses femmes obtiennent une reconnaissance de la part de leurs concitoyens en ayant le droit de « s’exposer en public ». Claude Briand-Ponsart explique qu’à partir des années 40 après J.-C, en Afrique du Nord, les notables de Volubilis, Thugga, Uthina, Thuburbo Maius, Timgad, etc., laissèrent les femmes détenir des fonctions publiques, plus précisément le flaminicat des princes et impératrices. Elles sont parfois associées à des constructions importantes et des donations substantielles. Certaines ont joué un rôle plus particulièrement politique dans leur cité, en voulant parfois apparaître comme médiatrices entre les communautés, ou même en participant de façon active à la promotion de leur cité. Parallèlement à cette évolution, même sans exercer de fonction officielle, certaines femmes souhaitèrent une reconnaissance posthume, revendiquant une place sur l’espace public, affichant, elles ou leurs familles, des vertus et des qualités reflétant bien l’attachement aux valeurs qui garantissent la stabilité sociale. C’est également à l’épigraphie que Jean-Luc Fiches recourt principalement pour étudier les élites dans la cité des Volques arécomiques à travers leurs manifestations artistiques et funéraires, en particulier les épitaphes, les cippes à décor de rinceaux, les tombes. Jean-Luc Fiches réussit à définir, dans la région de Nîmes, des secteurs dynamiques qui constituent, sous le Haut-Empire des zones privilégiées par les notables pour leurs ressources foncières. L’inscription (disparue mais qui date de la fin des iie-iiie siècles) de Tiberius Claudius Professus, magistrat chez les Éduens et les Lingons, commémore, dans un contexte funéraire, le don d’un portique au dieu Moritasgus. Ce document pourrait constituer, selon Laurent Lamoine, un exemple de l’utilisation des lieux de mémoire (ici : Alésia et Moritasgus) par une famille de l’élite dirigeante des cités des Éduens et des Lingons et ce, à des fins d’autocélébration.

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Parmi les formes d’autocélébration que l’archéologie nous permet d’appréhender, il faut mentionner l’imitation des types statuaires impériaux par les élites des cités. En effet, dès l’époque augustéenne, on assiste à la reprise de la physionomie des personnages impériaux et à la copie pure et simple de leur coiffure. Emmanuelle Rosso appuie sa démonstration sur de nombreux exemples et procède, pour certaines cités, à une étude du contexte précis (augustea, scholae) où les portraits des honorati locaux côtoyaient les effigies impériales. C’est également de statues dont il s’agit dans l’article de Mario Denti avec l’étude de trois acrolithes provenant d’Alba Pompeia, Tridentum et Brixia, en Gaule cisalpine, trois statues qui illustrent un contexte bien précis : l’établissement de relations de clientèle entre les élites locales et les membres de l’aristocratie sénatoriale de l’Urbs, dans le cadre de la conquête de cette partie de l’Italie du Nord. Il y aurait par exemple un lien entre les Cornelii Cethegi, une des plus influentes familles de Rome dans la première moitié du iie siècle avant J.-C., et la statue du sanctuaire de Brixia, la capitale des Cénomans défaits par C. Cornelius Cethegus en 197 avant J.-C. On constate d’ailleurs, à l’époque républicaine, la diffusion de l’onomastique liée à la gens Cornelia auprès des élites locales du territoire de Brixia, ce qui semble découler des liens personnels entretenus entre le général victorieux et les élites cénomanes. Les maisons constituent un autre cadre très favorable, en particulier la « basilique privée » dont Pierre Gros essaie de cerner la réalité archéologique. Il explique que la difficulté qu’il y a à retrouver les traces de ce bâtiment s’explique par le fait que toutes les pièces de la grande domus romaine, y compris la chambre à coucher, étaient aptes à accueillir des visiteurs. Mais il existait aussi de véritables basiliques « privées », se prêtant bien à une fonction de représentation, comme dans une maison de Bülbül-Dag à Ephèse, ou dans l’insula de la Chasse à Bulla Regia. Pierre Gros explique aussi qu’entre le milieu du ier et la fin du iie siècle, le renouvellement des élites dans les municipes et les colonies au profit des affranchis entraîne une modification des modes d’expression de la richesse. Les luttes électorales et les institutions civiques perdant l’essentiel de leur sens, la cérémonie du convivium (banquet) s’impose, et les publica consilia n’en sont pas exclus. Les salles à manger prennent l’aspect, sinon le nom, des basiliques, le dernier avatar de la basilique « privée » étant les frigidaria des belles demeures des iie-iiie siècles. C’est d’ailleurs à l’autocélébration des élites dans les thermes d’occident sous le Haut-Empire que s’intéresse Alain Bouet. Dans les villae (Els Munts en Espagne, Echternach au Luxembourg), on assiste à une complexification du plan mais les vestiges des décors pouvant témoigner directement de l’autocélébration sont rares. En milieu urbain, les thermes sont exceptionnels et lorsqu’ils existent, ils sont petits. L’archéologie ne suit pas les textes évoquant la richesse des thermes privés (Juvénal, Sénèque), y compris à Rome. En fait, il existait des thermes importants insérés dans des domus mais ils étaient ouverts au public, comme ceux de la Maison des Messii à Vaison-la-Romaine. Il existait également des bains monumentaux de construction précoce comme ceux de la Maison du Dauphin, toujours à Vaison-la-Romaine, ainsi qu’un type particulier d’autocélébration propre aux collèges. Dans le frigidarium des Thermes de Cluny se trouvent des consoles ornées de proues de navires marchands chargés d’armes : le signe de la corporation des nautes qui aurait financé tout ou partie du bâtiment ? La conclusion d’Alain Bouet est claire : sous le Haut-Empire, c’est le domaine public qui est le lieu principal de l’autocélébration des élites alors que dans l’Antiquité tardive, la situation évolue de façon différente selon les provinces. La peinture murale peut également être mise à contribution. Il ne s’agit pas seulement, nous explique Françoise Dumasy en prenant ses exemples en Gaule, de planter un décor agréable mais de suggérer par le choix du sujet un programme iconographique qui renvoie à la personnalité du propriétaire. Il existe ainsi en Gaule romaine deux séries de peintures où on relève la volonté du propriétaire de souligner son rang : les scènes de célébrations religieuses ou de manifestations officielles (Maison du Clos de la Lombarde à Narbonne) et les scènes, plus nombreuses, de spectacles qui ont pu être offerts par le commanditaire. Presque toutes ces dernières représentations se situent dans un cadre privé, à la seule exception des latrines des thermes des lutteurs à Saint Romain-en-Gal. Des scènes de cirque existent dans la villa de Pully (Suisse), dans celle du Liégeaud (Haute-Vienne), mais aussi dans des demeures urbaines comme à Périgueux. La venatio est également parfois représentée (villa d’Yvonand). Même lorsque les images ne sont utilisées que pour le plaisir qu’elles provoquent, la mise en scène originale, la qualité de la réalisation, les thèmes choisis illustrent l’adhésion du commanditaire aux valeurs romaines et magnifient son statut. Yves Perrin affirme ainsi qu’on ne recouvre pas les murs de sa maison de façon gratuite et que la peinture, comme l’architecture, est une manifestation des normes et des valeurs d’une société. Le quatrième style, ou peinture pariétale d’époque néronienne, en est l’illustration et révèle une certaine forme d’autocélébration. Les créateurs et les commanditaires de cette peinture sont les nouveaux sénateurs et chevaliers qui supplantent, dans la période claudio-néronienne, les gentes de la nobilitas républicaine (près de la moitié des consuls néroniens sont des homines novi). Le thème de l’autocélébration des élites locales ne saurait faire l’impasse sur l’archéologie funéraire. L’article de Frédéric Trément et de Lucile Humbert est précisément une étude archéologique du bûcher appartenant à la nécropole d’une agglomération antique (ier-iiie siècle après J.-C.) située à la base du Puy-de-Dôme (le col de Ceyssat). L’incinération y est tout à fait exceptionnelle, ce qui amène les deux chercheurs à s’intéresser au statut du défunt et à l’image qu’il a voulu donner de lui-même au moment de ses funérailles. L’autocélébration apparaît d’abord par les dimensions hors du commun de la fosse : 4,80 x 3,80 à l’ouverture (bien plus grande que la plus grande fosse de La Favorite à Lyon par exemple), par le caractère monumental du bûcher (à en juger par la quantité de bois brûlé), par la quantité exceptionnelle de la céramique. Le défunt n’a laissé aucune inscription funéraire. Il pourrait s’agir, selon les deux chercheurs, d’un riche personnage décédé alors qu’il était en pèlerinage au sanctuaire de Mercure, au sommet du Puy-de-Dôme.

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Ces actes constituent véritablement une source très riche d’informations portant sur un thème, celui de l’autocélébration des élites, qui apparaît comme incontournable pour tous ceux qui s’intéressent aux aspects socioculturels du monde romain. On retirera d’abord de l’ensemble de ces travaux une meilleure définition des élites, dans leur variété et leur complexité, et de l’autocélébration. Ainsi, les notions d’élites « sub-civiques » ou « infra-civiques », c’est-à-dire les élites plébéiennes, qui se retrouvent dans le sévirat et l’augustalité, sont pleinement acceptables, comme le montre la contribution de Michel Christol. En fait, on peut aller jusqu’à dire que chacune des contributions apporte un éclairage sur un aspect de cette variété et de cette complexité des élites mais aussi du mode d’autocélébration. Comme l’écrit Jean Andreau dans les conclusions de ces actes, l’autocélébration au sens strict du terme est « une démarche consciente, par laquelle le sujet cherche à se faire célébrer sur les autres en se célébrant lui-même » et il distingue l’autocélébration de l’ostentation car il ne suffit pas d’exhiber des signes extérieurs de richesse pour s’autocélébrer, il faut « exhiber sa condition de membre de l’élite ». L’autocélébration a de multiples facettes. Françoise Dumasy a montré que les peintures murales peuvent avoir pour finalités la célébration de Rome, la commémoration d’une évergésie, la mise en scène des goûts du commanditaire. Comme c’est l’habitude, des interventions portant sur d’autres périodes de l’histoire ont permis d’établir d’utiles comparaisons (l’autocélébration des « marchands-écrivains » florentins à travers leurs Libri di famiglia et Libri di Ricordanze aux xive-xve siècles ; celle des élites urbaines catholiques lors des entrées royales de 1622 ; la mise en scène des élites locales lors des voyages officiels des chefs d’État et de gouvernement sous la iiie République, dans le Puy-de-Dôme). Ces contributions portant sur des périodes plus récentes mettent en relief les lacunes et les limites de la documentation disponible pour la période romaine. Ainsi, les formes d’autocélébration qui sont les mieux connues proviennent du milieu urbain, davantage les grandes cités que les petites villes, et plus précisément les fora des grandes cités, comme celui de Philippes, ou bien les sites que l’archéologie connaît depuis longtemps, comme les villes du Vésuve. Des aspects entiers de l’autocélébration nous échappent car ils ne transparaissent pas à travers les monuments, les maisons, les statues les inscriptions, les tombes. Jean Andreau cite l’exemple des mariages, beaucoup moins bien connus que les funérailles, ainsi que les cortèges politiques. De même le milieu rural n’apparaît pas comme le lieu par excellence de l’autocélébration des élites. Cependant, Françoise Dumasy et Alain Bouet nous permettent de mieux connaître quelques villae. Seules les contributions de Jean-Luc Fiches sur la cité des Volques arécomiques, et celle de Jean-Pierre Chambon sur la romanisation des élites arvernes à travers la toponymie sont davantage centrées sur le milieu rural. Finalement, on ne peut que saluer ce nouvel apport à la connaissance des élites du monde romain, particulièrement en Italie (nombreuses contributions en français et italien) alors que d’autres régions de l’empire romain, où les élites ont pourtant été bien étudiées comme la péninsule Ibérique, sont restées dans l’ombre.

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Christophe Bonnaud

La Pierre et l’Écrit. Revue d’histoire et du patrimoine en Dauphiné, année 2004, n°15, 423 p. Revue annuelle (abonnement 42 €) publiée par les Presses Universitaires de Grenoble

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Cette nouvelle parution de la revue La Pierre et l’Écrit, éditée par l’association « Patrimoines de l’Isère, culture, histoire » avec l’aide des pug, offre comme chaque année depuis 1990 une moisson de comptes-rendus et chroniques (131 p.) et surtout une douzaine d’études de fond (279 p.) qui offrent un reflet fidèle de l’actualité de la recherche historique et archéologique en Dauphiné. Les auteurs en sont principalement des enseignants et jeunes chercheurs des universités grenobloises, des acteurs de l’étude et de la conservation du patrimoine régional et des chercheurs amateurs, mais éclairés, issus du monde des Sociétés savantes. Cette année, sept articles de fond ont trait à l’histoire des campagnes.

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L’archéologie fait l’objet de plusieurs études. Jean-Pascal Jospin propose une interprétation des fouilles réalisées au xixe siècle sur « La villa romaine de la Buisse ». Il s’agit de la pars urbana d’une importante villa pourvue d’une partie thermale. Claire Gréaume donne une synthèse du mémoire de maîtrise qu’elle a réalisé sous la direction de Colette Annequin sur « Les tombes gallo-romaines alpines de l’Isère au Bas-Empire (iiie-ive siècles après J.-C.) ». Elle réalise une carte de répartition des tombes et une typologie du mobilier. Elle peut ainsi apporter la preuve que la zone étudiée commerçait avec la Savoie et la vallée du Rhône, et que des traditions artisanales protohistoriques, manifestes dans les parures de bronze, ont persisté jusqu’à la fin de l’Empire romain. La « Chronique des fouilles » pour les années 2002 et 2003 tenue par Chantal Mazard et Ghyslaine Girard présente plusieurs recherches en cours relatives à l’agriculture et au pastoralisme entre la préhistoire et la période moderne, en Chartreuse, en Vercors et en Bas-Dauphiné.

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Deux articles concernent le Moyen Âge. René Verdier étudie « La commanderie des Hospitaliers en Trièves à la fin du Moyen Âge » à partir de l’enquête de 1338 – jadis rendue célèbre par un article de Georges Duby – qu’il met en parallèle avec un procès-verbal de visite de 1429. Ceci lui permet de dresser le tableau d’une commanderie qui parvient à peu près à faire face à ses difficultés financières, mais qui perd son rayonnement social aussi bien que religieux. Dans une étude intitulée « Contre noble Albert de Montfort… Un conflit de juridiction dans la seconde moitié du xive siècle », Annick Clavier reconstitue, à partir des pièces d’un procès intenté à ce seigneur par l’administration delphinale, le fonctionnement au quotidien d’une justice seigneuriale à la fin du Moyen Âge.

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Pour la période moderne, Alain Belmont présente le bilan de l’enquête menée sous sa direction par neuf étudiants de licence d’histoire dans le cadre d’un séminaire d’initiation aux techniques de la recherche en histoire moderne, sur le thème « Livres et lecteurs au village : l’exemple du Bas-Dauphiné au xviiie siècle d’après les inventaires de biens ». Le dépouillement de près de 150 inventaires après-décès révèle que que « tout catholiques et villageois qu’ils aient été, les Dauphinois d’en bas n’en tournaient pas moins moult pages » (p. 121). Le contre-amiral Jean Descote-Genon n’a pas dédaigné se pencher sur les flots modestes d’une petite rivière qui fit pendant des siècles frontière entre le royaume de France et la Savoie. Il donne un article intitulé « Ces paysans grossiers voisins de la frontière et qui passent en Savoie. La contrebande sur le Guiers vue par les intendants du Dauphiné au xviiie siècle ». Il met en évidence la montée en puissance de la contrebande, qui finit par nécessiter l’envoi de troupes royales, lesquelles ne mettront jamais vraiment fin au phénomène. Mandrin apparaît ainsi à plusieurs détours de l’étude, mais moins souvent que des contrebandiers plus modestes et plus typiques.

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Sous le titre « Une tradition en Dauphiné : les ‘Brûleurs de loups’, 1954-1754 » (sic), Thomas Pfeiffer donne la substance d’un mémoire de dea réalisé sous la direction de Jean-Michel Boehler à l’Université Marc Bloch de Strasbourg. Il s’agit, on l’aura compris, d’un travail d’histoire régressive à la recherche des origines de l’expression typiquement dauphinoise de « brûleurs de loups ». C’est un moyen d’illustrer l’évolution sur deux siècles de la représentation du loup et du danger qu’il représente.

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Les historiens travaillent en Dauphiné, et les archéologues ne chôment pas. Ce recueil en apporte une nouvelle fois la preuve, par ses articles et comptes-rendus, ainsi que par une pratique « Bibliographie de l’Isère » pour les années 2001-2002. La présence de (très) jeunes chercheurs parmi les auteurs de travaux récents est un gage de confiance dans l’avenir des études rurales alpines. Voilà qui aurait réjoui Yves Soulingeas, ancien directeur des Archives départementales de l’Isère, disparu l’an dernier, auquel un juste hommage est rendu au commencement du volume.

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Nicolas Carrier

Joëlle Burnouf et Philippe Leveau, (dir.), Fleuves et marais, une histoire au croisement de la nature et de la culture, Paris, cths, série « Archéologie et Histoire de l’Art », 2004, 19, 493 p., 35 €, isbn 2735505618

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C’est sous une tendre et verte couverture illuminée par une splendide vue aérienne des étangs de Camargue que s’offre à nous le frère cadet du célèbre colloque de Motz : « Les fleuves ont une histoire », consacré cette fois aux réponses des sociétés préindustrielles « stressées » (mal du siècle ?) par le voisinage des hydrosystèmes fluviaux, lacustres et palustres. Milieux changeants qui selon les cas déclinés au fil de ces quelque cinq cents pages, s’avèrent tantôt capricieux voire destructeurs, tantôt extraordinairement favorables à l’épanouissement des sociétés humaines, qu’elles soient d’ailleurs urbaines ou rurales. À la suite d’une préface de Tatiana Muxart, (présidente du comité Société, Environnement et Développement Durable, dont le « chapeau » souligne d’emblée l’ancrage de ce colloque dans l’actualité) et d’une brève présentation donnée par les co-directeurs de l’ouvrage, le sommaire des journées tenues à la Baume-les-Aix du 8 au 10 avril 2002 se décline selon un plan thématique articulé sur la typologie et le croisement des sources, ce second aspect donnant lieu ici à un passionnant travail de réflexion épistémologique. Le parcours auquel nous invitent ensuite les trente-six communications égrenées au fil du territoire français débouche sur une conclusion synthétique retraçant les acquis majeurs du colloque. Ce bilan, fondé dans une large mesure sur le « vieux » débat rousseauiste nature-culture, nous offre à l’issue d’un parcours millénaire une vision bien dépoussiérée de l’état actuel des systèmes, envisagé comme un produit éminemment complexe hérité à la fois des pratiques sociales et des fonctionnements « internes » des milieux. Une lecture aux accents de véritable manifeste, qui permet aux directeurs de poser les bases du concept transdisciplinaire d’anthroposystème, dans la lignée du structuralisme social revisité par les sciences de la Terre. Compte tenu de la vigueur du discours méthodologique qui sous-tend l’ensemble du volume, il serait présomptueux de prétendre en offrir au lecteur un résumé fidèle. Nous l’en laisserons donc juge, gageant qu’il nous tienne quitte par conséquent de ne livrer ici à sa curiosité que quelques jalons dans un périple séducteur, empreint d’une remarquable richesse, au fil du temps et des eaux du territoire français.

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Le corps de l’ouvrage s’ouvre avec une première partie consacrée aux sources de la connaissance et à leur mise en œuvre (p. 15-174). Les communications y sont réparties en trois chapitres retraçant le cheminement des auteurs. En premier lieu sont traitées les sources écrites, textuelles ou cartographiques, à travers des exemples locaux et médiévaux empruntés à la Normandie ou au Bordelais, tandis qu’une troisième communication nous livre un regard synthétique sur les fonds de la période moderne. Le deuxième chapitre est consacré à ces « autres sources » issues de l’archéologie et de sa sœur jumelle, la géoarchéologie, à travers un faisceau d’approches qui nous renvoient à de plus larges échelles de temps, qu’il s’agisse de la protohistoire ardennaise envisagée sous l’angle de l’archéologie préventive et en particulier de celle des bois conservés ou xyloarchéologie ; de la turfigenèse dans les hydrosystèmes palustres du Massif Central, dont le démarrage peut être corrélé avec la mise en place des aménagements hydrauliques au cours des quatre derniers millénaires ; de l’histoire du peuplement de la Loire en Forez, ou encore du regard que porte le géoarchéologue Philippe Leveau sur la relation entre le Rhône et les Romains, débouchant sur la révision de bon nombre d’idées reçues encore particulièrement vivaces aujourd’hui. Mises bout à bout, ces illustrations au cas par cas débouchent sur une approche croisée qui fait l’objet d’un troisième chapitre dans lequel sont évoqués la spatialisation des relations sociétés-milieux humides, à travers des exemples empruntés à la Grande Limagne, l’Ouest de la France (reprenant en partie les résultats des fouilles de Montours, en Ille-et-Vilaine, dont nous avons donné un compte-rendu dans le n° 22 de cette revue), la cité de Tours ou le delta du Lez, dans l’Hérault, où se niche le fameux site antique de Lattara. S’ensuit une deuxième partie intitulée : « l’exploitation des milieux humides : la biodiversité et les conflits d’usage », qui se décline en quatre chapitres successivement consacrés aux thèmes de la pêche – avec un trio de contributions archéozoologiques –; de l’exploitation agricole du milieu palustre, au fil d’incursions dans le delta du Rhône et le marais arlésien, le bassin de la Seine ou les marais isérans, de La Tène au haut Moyen Âge ; des conflits d’usage, abordés à partir de trois études de cas étalées du xiiie siècle à nos jours ; et des utilisations pour le transport et l’énergie, parmi lesquelles trouvent naturellement leur place les batelleries traditionnelles qui nous sont surtout renseignées à partir de l’époque moderne. Point d’orgue de l’architecture de ce livre, la troisième partie introduit à brûle-pourpoint les notions très actuelles de la gestion des espaces hydrauliques et de la question du risque, envisagées ici dans une perspective historique mais aussi et surtout résolument prospective à travers le concept d’héritage, fil d’Ariane de la démonstration.

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L’impression que nous laisse la lecture de ce fort volume est tout d’abord celle d’une grande richesse informative couplée à une démonstration exemplaire de ce qui se fait de mieux aujourd’hui en matière d’histoire et d’archéologie environnementale, présage de ce qui se fera sans doute dans un avenir proche grâce à la rencontre des sciences de l’Homme, du Vivant et de la Terre, enfin réunies autour d’un même objet. Centré sur l’être humain, le colloque de Baume-les-Aix est donc une belle réussite : évitant avec adresse l’enlisement dans le marais des cloisonnements disciplinaires, il nous offre le complément nécessaire de son prédécesseur « naturaliste » de Motz. Mais au-delà de leur incontestable valeur d’outil de travail et de réflexion, l’une des premières qualités de ces actes est à nos yeux d’avoir été bâtis sous le signe de l’Universel. Et l’on identifie volontiers dans cette image en définitive optimiste du dialogue millénaire entre l’eau et les sociétés, un lien de parenté avec le parcours dessiné par Lévi-Strauss. L’appel sera-t’il entendu par les ethnographes ? Quoi qu’il en soit, après ce fascinant jeu de miroirs, de nouvelles pistes sont désormais ouvertes.

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Vincent Carpentier

Serge Brunet, Dominique Julia et Nicole Lemaitre, (éd.), Montagnes sacrées d’Europe. Actes du colloque « Religion et montagnes », Tarbes, 30 mai-2 juin 2002, Paris, Publications de la Sorbonne, 2005, 427 p., 32 €, isbn 2859445161

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Le colloque de Tarbes était bien ambitieux : faire un tour d’horizon des pratiques religieuses liées aux montagnes, en Europe, de l’Antiquité à nos jours. Le résultat est à la hauteur des ambitions. Si comme tous les actes de colloques, cet ouvrage s’avère très divers, et donne parfois l’impression de sauter du coq à l’âne, l’ensemble des communications est d’une bonne qualité et le plan donné à l’ensemble, très judicieux.

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Les éditeurs se sont en effet refusé à un simple classement chronologique ou géographique, préférant le classement thématique. La première partie s’intéresse donc à la sacralité de la montagne. Elle s’ouvre par un tour d’horizon de l’imaginaire montagnard en Grèce ancienne, par François Quantin, et se poursuit par plusieurs communications concernant le monde biblique et chrétien. Ces quelques réflexions montrent d’emblée que la montagne attire le respect, et donc le « sacré », jusque, bien sûr, dans les œuvres d’historiens et poètes romantiques du xixe siècle, comme Napoléon Peyrat (communication de Philippe de Robert).

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La deuxième partie, « Dieux, saints et sanctuaires des montagnes », se fait plus précise. Les communications de Robert Sablayrolles et Jean-Luc Schenck-David apportent de nouvelles lumières sur le riche dossier de la cité antique des Convènes (actuelle Haute-Garonne) : ce petit territoire recèle une densité d’inscriptions votives qu’on ne retrouve nulle part ailleurs dans le reste de la Gaule. La plupart des divinités connues ici sont, qui plus est, purement locales. Seules certaines s’offrent un petit territoire cultuel, mais qui ne dépasse pas quelques kilomètres de rayon. Il eut été utile de disposer d’une autre communication concernant une cité antique des Alpes, à titre de comparaison ; on se consolera avec le texte de Cyril Isnart, sur les saints légionnaires des Alpes du Sud. On constate simplement un phénomène similaire d’éclatement, de multiplication des saints (dieux), avec quelques siècles d’écart. À chaque montagne son dieu ou son saint ? Pas nécessairement : le culte de la Vierge, étudié notamment par Christian Desplat, s’avère finalement omniprésent.

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Cependant, comme la troisième partie, « Déserts et ermites », le montre bien, la montagne est avant tout considérée comme un lieu vide propice à l’érémitisme, et ce dès le haut Moyen Âge. Ce sont toutefois les communications de Philippe Masson et de Catherine Sanstchi qui éveillent l’intérêt en traitant des ermitages montagnards dans les Vosges et les Alpes sous l’Ancien Régime. Les ermitages sont nombreux, mais moins qu’en plaine, comme le note Philippe Masson : la montagne n’attire pas tant que ça les vocations. On trouvera simplement étonnant que, dans son article pourtant intitulé « Essai de géographie érémitique », Catherine Santschi n’ait pas pensé à mettre la moindre carte.

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Si les montagnes sont des lieux déserts, il ne faudrait logiquement pas s’attendre à ce que les progrès, qu’ils soient techniques ou moraux, s’y diffusent rapidement. C’est là l’objet de la quatrième partie, « Conservatoires de superstitions, terres de mission ? ». Oscar Di Simplicio dresse un portrait statistique de la sorcellerie dans l’ancien État siennois, portrait rendu possible par l’ouverture en 1998 des riches archives du Saint-Office, au Vatican. Il arrive, graphiques et tableaux à l’appui, à montrer que finalement la « montagne » n’est pas plus le théâtre de procès et de dénonciations pour superstition, que la « plaine », pour la simple raison qu’elle fut plus fréquentée par les missionnaires jésuites et lazaristes. Un constat similaire est dressé pour les Vosges par Philippe Martin, brisant ainsi l’image romantique d’une montagne « enchantée ».

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La cinquième et dernière partie s’avère plus décevante, rassemblant quelques études sur l’Europe contemporaine, malheureusement sans réel lien logique (on trouve ainsi une étude sur les Vieux-Croyants russes à côté d’une brève historiographie du monastère-refuge de la Grande-Chartreuse). Mais les actes d’un colloque ne sont pas un essai, et il est toujours difficile de tout classer.

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Quoi qu’il en soit, l’ouvrage, copieux, se termine par d’utiles outils de travail (rares dans ce type de publication), à savoir des index des noms de lieux, des noms de personnes, et même des thèmes !

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Patrice Lajoye

Benoît Cursente, (dir.), Habitats et territoires du Sud. Actes du 126e congrès national des Sociétés historiques et scientifiques (Toulouse, 9-14 avril 2001), Paris, cths, 2004, 412 p., 25 €, isbn 2735505413

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Cet ouvrage, publié sous la direction de Benoît Cursente, qui en signe l’avant-propos, rassemble les contributions de vingt-et-un chercheurs présentées lors du 126e Congrès national des Sociétés historiques et scientifiques tenu à Toulouse en avril 2001.

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Sous le titre Habitats et territoires du Sud, ce volume collectif rassemble essentiellement – le dynamisme des médiévistes du framespa n’y est évidemment pas étranger ! – des travaux concernant les campagnes de la France méridionale (Languedoc, Pyrénées, Provence, sud du Massif Central) durant le Moyen Âge, et c’est bien au médiéviste au final que l’ouvrage sera le plus utile. Néanmoins, d’autres régions du Bassin méditerranéen sont aussi étudiées (Galice, Algérie, Grèce, etc.), et d’autres périodes (Protohistoire, Antiquité, époques Moderne et Contemporaine) sont représentées. De même, si ce recueil d’articles traite largement de l’habitat rural et des espaces ruraux (notamment des zones de moyenne montagne), l’urbain et le périurbain sont loin d’être absents, des villeneuves médiévales aux villas périurbaines de Provence aux xixe et xxe siècles en passant par l’habitat des villes de l’Algérie contemporaine.

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Si les échelles d’approche sont diverses – de l’approche macrorégionale (Romana Harfouche, Fatima Tarahoui, Jean-René Trochet) aux approches régionales (Jorge López Quiroga, Jean-Loup Abbé, Patrick Fournier), voire locales (Anne Berdoy, Claude Denjean, Florent Hautefeuille, Christine Rendu) – les sources et les méthodes mises en œuvre dans le traitement du sujet sont aussi très variées, témoignant des origines disciplinaires diverses des contributeurs. Chartes, testaments, inventaires après décès et autres actes médiévaux de la pratique sont bien sûr sollicités (Véronique Lamazou-Duplan, Mireille Mousnier, Didier Panfili). Mais les sources fiscales sont aussi fortement mises à contribution (Anne Berdoy, Jean-Louis Dega, Patrick Fournier, Philippe Graff) ; elles représentent évidemment une source majeure pour l’appréhension de l’habitat du bas Moyen Âge à l’époque contemporaine. À celles-ci s’ajoutent l’épigraphie et les sources littéraires antiques (Michel Christol, Romana Harfouche), la documentation planimétrique ancienne, l’archéologie et ses méthodes connexes comme la pédologie. Les associations de sources et de méthodes sont fréquentes : archéologie, textes et plans anciens sont ainsi confrontés à plusieurs reprises (Jean-Loup Abbé, Dominique Baudreu, Christine Rendu, Jorge López Quiroga). Enfin, la documentation dite « de terrain » est aussi représentée avec les enquêtes orales menées par Daniel Pinson dans son étude de l’habitat périurbain dans deux métropoles provençales contemporaines.

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Cette chronologie et cette géographie larges, cette approche multiscalaire ainsi que cette variété dans les sources utilisées s’associent avec la grande diversité des problématiques abordées que l’on peut toutefois regrouper autour de trois thèmes fondamentaux.

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L’histoire des formes du peuplement figure tout d’abord en bonne place. Le livre s’ouvre sur un bilan historiographique et méthodologique dressé par Benoît Cursente de l’histoire de l’occupation du sol et du peuplement en France méridionale durant les trois dernières décennies. Celui-ci y met principalement en avant le progressif remplacement des géographes par les historiens ainsi que les apports fondamentaux, dans un second temps, des archéologues. Si les acteurs de la recherche ont évolué, les objets de celle-ci aussi : occupant tout d’abord une place centrale dans l’histoire de l’habitat rural du Midi (héritage des travaux de Pierre Toubert sur le Latium), le castrum cède ensuite celle-ci à l’église. Et désormais, ce sont les travaux sur le paléoenvironnement ou les habitats intercalaires qui s’imposent, alors que quelques domaines (comme le haut Moyen Âge) sont encore retardataires. Les articles sur le Moyen Âge étayent le plus souvent la mise en perspective de Benoît Cursente. Prenant l’exemple d’une zone littorale de l’ouest de la Galice, Jorge López Quiroga étudie l’évolution de l’habitat de l’Antiquité tardive au xe siècle et insiste sur les fortes continuités entre Antiquité et haut Moyen Âge. Inversement, la grande crise démographique du bas Moyen Âge marque clairement un tournant fondamental dans l’histoire du peuplement, comme le montre Jean-Louis Dega dans son étude sur les formes que prend le repeuplement des campagnes à la fin du xve siècle dans le bailliage de Najac, en Rouergue. Dominique Baudreu propose, quant à lui, une typologie fine des villages médiévaux en Carcassès et en Narbonnais. On y retrouve des villages castraux mais aussi ecclésiaux, dont on doit d’ailleurs largement à cet auteur la mise en évidence dans des travaux antérieurs. Dominique Baudreu insiste aussi, ce qui fait tout l’intérêt de son étude, sur les villages ouverts, jusqu’ici bien délaissés par les historiens car trop peu typés, alors qu’ils représentent pourtant une part non négligeable des habitats groupés. De ces habitats groupés issus de l’incastellamento, Jean-René Trochet montre qu’avec la maison en hauteur et une sociabilité spécifique (consulat, structures familiales), ils participent bien à un même ensemble technique, social et culturel méridional. Jean-Loup Abbé revient, pour sa part, sur la notion de villeneuve et sur les réalités très diverses que le terme recouvre durant tout le Moyen Âge. C’est justement aux villeneuves de la seconde moitié du Moyen Âge que s’intéresse Pierre Pinon. Il analyse, essentiellement à partir d’exemples méridionaux, la structure parcellaire de celles-ci, mettant ainsi en évidence l’importance des contraintes topographiques autant que la volonté d’utiliser un modèle préétabli. Une villeneuve fait l’objet d’une enquête plus approfondie, il s’agit de Puigcerdà, capitale médiévale de la Cerdagne, fondée au xiie siècle. Claude Denjean décrit la fondation et l’essor, liés au renforcement de l’emprise territoriale des rois d’Aragon, comtes de Barcelone, ainsi que le tissu urbain. Les hommes aménagent aussi la montagne, comme le montre Christine Rendu qui, en utilisant sources écrites, archéologie et études paléoenvironnementales, restitue l’évolution de 2 000 ha d’estive d’une commune des Pyrénées catalanes, Enveig, du xie siècle à l’époque moderne, s’attachant aussi bien à la restitution du couvert végétal que du paysage bâti. Et dans les régions de montagne, les terrasses sont un marqueur fort de l’anthropisation des paysages et ce depuis très longtemps, comme l’explique Romana Harfouche qui remet en cause, en s’appuyant sur d’autres exemples du Bassin méditerranéen, certains présupposés historiographiques et montre l’importance des cultures en terrasse en France méridionale dès la Protohistoire. Michel Christol, à l’aide de l’épigraphie et des cadastres antiques, démontre l’importance et la précocité de l’influence de noyaux de population italienne dans les campagnes de Gaule Transalpine dès avant la période augusto-césarienne. Mais l’histoire des formes du peuplement ne prend bien sûr pas fin avec l’époque moderne et l’article de Philippe Graff, qui analyse l’impact des villas urbaines et périurbaines sur le tissu urbain de Nice au xixe siècle, est là pour le prouver.

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Territoires imposés et territoires vécus sont de même au cœur de plusieurs études réunies dans cet ouvrage. Didier Panfili montre ainsi au travers d’exemples du Bas-Quercy et du haut Toulousain, du début du xe au début du xiie siècle, le lexique utilisé dans les chartes pour décrire les terroirs et localiser dans l’espace. De même, Mireille Mousnier, au travers de chartes de coutumes de quatre départements du Sud-Ouest s’interroge, dans une démarche anthropologique, sur le vocabulaire servant à décrire les espaces et les circonscriptions de nature variée dans lesquels évoluent les hommes de la seconde moitié du Moyen Âge. Florent Hautefeuille présente, quant à lui, à travers une charte de coutumes de 1291 émanant d’une seigneurie du Bas-Quercy, les espaces très enchevêtrés dans lesquels évoluent les habitants (espaces seigneuriaux, religieux, juridiques, économiques, etc.). C’est aux espaces économiques et aux réseaux commerciaux que s’intéresse Judicaël Petrowiste en étudiant l’évolution des foires et des marchés durant la seconde moitié du Moyen Âge dans l’Aunis-Saintonge et le Toulousain. L’auteur expose les origines médiévales de ces réseaux, puis leur fonctionnement au xiiie siècle lorsqu’ils sont à leur apogée, et enfin leur déstabilisation et leur évolution dans la seconde moitié du xive siècle, en insistant sur le poids des évolutions sociales dans cette histoire des « assemblées commerciales ». Dans une approche plus large, Patrick Fournier se penche sur le réseau urbain et villageois du Comtat et du Roussillon au xviiie siècle en s’appuyant sur des critères politiques, juridiques, religieux, culturels, fiscaux, économiques et sociaux pour essayer d’appréhender les relations entre les villes-capitales et les autres communautés. Enfin, entre géographie et sociologie, Daniel Pinson s’attache, dans un espace s’étendant d’Aix à Marseille, à montrer le rôle que peut jouer aujourd’hui la maison individuelle dans le processus d’étalement urbain – c’est de l’histoire du peuplement très actuelle ! – mais aussi à exposer la nature des différents espaces pratiqués par les habitants de la maison à partir de celle-ci.

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Pour finir, c’est à la sociologie de l’habitat que s’intéressent certains auteurs. Ainsi, utilisant la méthode régressive, Anne Berdoy s’appuie sur des sources essentiellement postérieures pour mettre en évidence l’importance des habitats aristocratiques médiévaux dans un village de la vallée d’Aspe en Béarn (Bedous). Véronique Lamazou-Duplan, quant à elle, étudie le patrimoine d’une famille du patriciat urbain méridional du bas Moyen Âge, les Tornier, qui, même s’ils habitent un grand hôtel à Toulouse, possèdent d’importants biens fonciers dans les campagnes environnant la ville. Ils sont un exemple caractéristique de ces bourgeoisies urbaines du Moyen Âge finissant qui investissent dans des campagnes où ils résident pour fuir lors des fortes chaleurs la surpopulation urbaine mais aussi pour y vivre, en seigneurs, les récoltes et les plaisirs de la chasse. Enfin, bon en avant dans le temps, Fatima Tahraoui s’interroge, en sociologue, sur les modes d’occupation et d’adaptabilité de l’habitat algérien contemporain, tant public que privé, tant collectif que privatif.

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Les seules critiques que l’on pourrait faire à l’encontre de cet ouvrage sont intrinsèquement liées au support d’édition et à la formule même des congrès du cths : petitesse du format et médiocre qualité graphique des illustrations qui donnent un aspect un peu « littérature grise » à l’ouvrage ; erreurs ponctuelles de mise en page (notamment dans les en-têtes) ; relative hétérogénéité des contributions qui rendra peu visibles quelques articles, sans doute un peu égarés au sein d’une publication essentiellement médiéviste ; impression que quelques contributions n’apportent pas à proprement parler des données nouvelles mais offrent plutôt des synthèses (commodes au demeurant) de travaux déjà exposés par ailleurs.

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Ces quelques remarques formelles n’enlèvent toutefois bien sûr rien à la qualité et à l’intérêt général de cet ouvrage, que l’auteur de ces lignes n’hésitera assurément pas à mettre à profit.

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Pierre-Yves Laffont

Pierre Ponsot, (dir.), La Bresse, les Bresses II. Ain, Jura, Saône-et-Loire, de la Préhistoire à nos jours, Saint-Just, Bonavitacola, 2003, 447 p., 35 €, isbn 2908208504

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Après un premier volume publié en 1998 (cf. le compte rendu de Bertrand Lécureur publié dans hsr n°11, p. 192-193), un second recueil d’articles consacrés à l’histoire de la Bresse est paru en 2003, sous la direction de Pierre Ponsot. Les 31 articles qui le composent sont le fruit du travail de contributeurs d’horizons divers, historiens, archéologues, ethnologues ou encore linguistes et sont essentiellement ordonnés selon un découpage chronologique. Une partie « transpériodes » et enfin deux contributions consacrées aux patois bressans, rentrant sous l’appellation « littérature-linguistique-dialectologie », viennent compléter l’ensemble. L’analyse de quelques-unes de ces contributions offre un aperçu de la richesse de ce recucil dont l’intérêt franchit allègrement les confins de la Bresse.

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Dans la première partie, consacrée à la préhistoire et à l’histoire ancienne (p. 9-86), Jean Duriaud et Yves Pautrat se livrent à un bilan des découvertes de ces dernières décennies en Bresse bourguignonne, même s’ils notent que les résultats restent encore trop tributaires du hasard et des initiatives locales. L’étude approfondie de l’environnement et de l’occupation humaine menée par Alain Daubigney pour le canton de Pierre-de-Bresse laisse augurer de résultats intéressants pour le reste de la région. Georges Vicherd, quant à lui, donne un aperçu plus large de la présence humaine en Bresse savoyarde, puisque son propos s’étend jusqu’au très haut Moyen Âge, insistant notamment sur la densification du peuplement à partir du ier siècle après J.-C. et sur l’importance de la future Bourg-en-Bresse.

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La partie consacrée à l’histoire médiévale (p. 87-176) ne néglige pas non plus l’archéologie puisqu’André Bazzana nous y livre une synthèse sur les mottes féodales bressanes, appelées poypes, qui ont donné lieu au xixe siècle à des interprétations pour le moins fantaisistes. Le ruraliste pourra aussi trouver du grain à moudre dans d’autres contributions, notamment s’il s’intéresse aux questions de crédit. Étienne Collet étudie ainsi la présence juive en Bresse savoyarde au xive siècle. Il est enf¦n à noter que cette partie comprend une des dernières communications de Marcel Pacaut, consacrée à l’Église et au peuplement de la Bresse bourguignonne.

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Si la période moderne (p. 177-244) peut sembler un peu sous-représentée au regard du nombre de pages qui lui sont consacrées, deux articles se détachent par leur originalité et par les perspectives qu’ils dégagent. Le premier d’entre eux, dû à Pierre Ponsot, reprend, à la lumière des sources bressanes, le problème de l’apparition et de la diffusion du maïs en Europe. Dressant un bilan historiographique de la question, l’auteur montre la diversité des hypothèses jusqu’ici envisagées par les historiens de l’Ancien et du Nouveau Monde. Sans lui donner pour lors à des conclusions tranchées sur le sujet, l’étude des archives notariales lui permet cependant de conclure à l’arrivée du maïs en Bresse à la fin du xvie siècle et à une mise en culture bien établie vers 1610-1612, soit bien avant son implantation dans le sud-ouest du royaume. Nos lecteurs en sont maintenant bien informés depuis sa dernière contribution à Histoire et Sociétés Rurales.

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Le clon est un fromage autrefois très répandu en Bresse – et même réputé de l’autre côté des Alpes dès le Moyen Âge – qui a disparu à l’époque de la Révolution française. Jérôme Dupasquier rassemble dans son article des éléments concernant sa fabrication et sa commercialisation mais plus généralement c’est le destin du fromage en lui-même et les facteurs qui ont présidé à sa disparition qui ne peuvent manquer d’interroger le lecteur.

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Les contributions de la partie contemporaine (p. 245-374) mettent d’abord l’accent sur l’histoire politique et sociale avec trois études consacrées à la période 1848-1851. Pierre Merlin, présente dans l’une d’entre elles une société particulière : les Bons Cousins Charbonniers, forme de sociabilité héritée de l’Ancien Régime, peu orientée politiquement malgré la présence de quelques libéraux et démocrates dans leurs rangs mais dont certains membres jouèrent un rôle dans la résistance au coup d’État du 2 décembre 1851. Deux articles ont une orientation plus agricole avec d’une part l’étude de la société d’agriculture de Louhans (1838-1938) par Annie Bleton-Ruget, d’autre part la rétrospective que Jean Rubin trace de l’évolution de l’agriculture au xxe siècle à travers l’exemple d’un village. Enfin trois articles se penchent sur les pratiques populaires, qu’il s’agisse de maux de saints avec l’étude du sanctuaire d’Aigrefeuille (André Julliard), de la consommation de crème et de bourre (Laurence Brérard et Philippe Marchenay) ou bien des musiques traditionnelles et de leurs interprètes (Jean-Paul Loisy).

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La partie intitulée transpériodes, enfin, est composée d’une solide étude de l’occupation humaine d’une partie de la vallée de la Saône, menée par Jean-Paul Bourguignon alors que Bernard Bichon se penche, lui, sur les moulins d’étang en Bresse comtoise du Moyen Âge au xxe siècle.

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L’abondance et la qualité des illustrations jointes aux articles rehaussent encore la qualité de l’ouvrage, même si on peut regretter l’absence d’une carte d’ensemble permettant aux non-autochtones de se repérer. Ce deuxième volume prouve en tout cas, encore davantage que le premier, qu’histoire locale et préoccupations scientifiques peuvent faire bon ménage.

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Fabrice Poncet

Christine Delaplace, (dir.), Aux Origines de la paroisse rurale en Gaule méridionale. ive-ixe siècle. Actes du colloque international, 21-23 mars 2003, Salle Tolosa, Toulouse, Paris, Errance, 2005, 256 p, 34 €, isbn 287772302x

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Édités sous la direction de Christine Delaplace dans un délai remarquable, ces actes du colloque tenu à Toulouse en 2003 illustrent le renouveau d’un thème abordé depuis des décennies pour les espaces urbains de la fin de l’Antiquité et du haut Moyen Âge. La manifestation souligne d’ailleurs son ancrage dans une série d’ouvrages et de manifestations scientifiques autour de ce thème fondamental pour comprendre les dynamiques de la christianisation des campagnes, mais aussi plus globalement du peuplement de l’espace entre la fin de l’Antiquité et le haut Moyen Âge (cf. notamment les actes de la journée thématique des Séminaires d’Archéologie chrétienne du 19 mars 1998, Philippe Pergola (dir.), Alle origini della parrocchia rurale (iv-viii sec.), Città del Vaticano, 1999, 638 p., compte rendu dans hsr n° 15, 2001, p. 248, dont le présent ouvrage revendique l’influence, voire la filiation, mais aussi le numéro xxx (1999) des Cahiers de Saint-Michel de Cuxa, dédié à La Paroisse à l’époque préromane et romane, Actes des xxxie Journées romanes de Cuixà, 5-12 juillet 1998). L’étude de la paroisse rurale revient à faire celle d’un moment fondamental dans l’évolution des sociétés occidentales entre fin de l’Antiquité et début du Moyen Âge, celui de la construction de son espace et de son paysage rural dans un contexte de christianisation. Loin donc d’être une redite, ce colloque a permis de souligner la reviviscence du thème, et surtout le fait qu’il est complètement rénové par l’usage de nouvelles disciplines, archéologie, cartographie, anthropologie. L’ouvrage se signale en particulier par son intérêt méthodologique et par l’ébauche de lignes directrices de synthèse.

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À partir d’un cadre d’approche rappelé par Chistine Delaplace en introduction, chaque participant a apporté l’éclairage propre à sa région d’investigation, ce qui confère au volume une grande cohérence scientifique. Le volume assume ainsi la double fonction d’inventaire et d’état des lieux bibliographique et scientifique, mais aussi de première réflexion selon des questionnements renouvelés. La démarche collective engagée permet la prise de conscience de grandes disparités entre les différentes régions, du point de vue de l’avancement des recherches, et induit une lecture prudente et une synthèse modérée, car les éclairages fournis par la documentation ne sont pas toujours comparables (on rappellera ainsi le contraste entre les deux régions voisines du Languedoc et de la Provence, du point de vue documentaire, alors que l’on pourrait penser que les contextes sont sensiblement comparables par ailleurs).

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Le volume s’ouvre sur deux rapports introductifs (Charles Bonnet et Élisabeth Zadora-Rio), établissant bilan et perspectives d’analyse. L’organisation d’ensemble du volume procède de cette démarche volontaire de dresser un bilan par région (ii), mais aussi de poser un certain nombre de questions de méthode (i). En ce sens, l’entreprise constitue un progrès indéniable. Soulignons la somme bibliographique présentée par article, malheureusement pas toujours selon une forme totalement harmonisée, ce qui nuit peut-être à la perception de l’importance de ces actes en terme de collecte documentaire. Les bilans archéologiques régionaux sont l’occasion de dresser un inventaire impressionnant et fort utile des fouilles, publications récentes et projets menés dans les différentes régions françaises touchées par l’enquête, mais aussi de comparer ces résultats avec des espaces voisins (Suisse et Italie, Espagne), ce qui renforce encore la dimension comparatiste de la réflexion. Le volume se clôt sur une partie à l’approche plus transversale (iii), soulignant les enjeux territoriaux et économiques, et examinant le rôle des acteurs dans les dynamiques de la paroisse. La conclusion de Jean Guyon permet de dresser les linéaments d’une synthèse, et de rebondir sur certaines mises en garde qui touchent à la méthode et à l’interprétation. On apprécie également certains partis pris d’édition, comme la présentation de résumés et de mots-clés par articles, ce qui confère à l’ouvrage une lisibilité et une compréhension globale rapide de son propos.

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L’espace appréhendé est celui de la Gaule méridionale entendue au sens large, incluant la région rhodanienne (Jean-François Reynaud), la Suisse occidentale (Jean Terrier), l’Auvergne (Philippe Vergain et alii), la Provence (Yann Codou), le Languedoc (Christophe Pellecuer et Laurent Schneider), la région Midi-Pyrénées (Jean-Luc Boudartchouk), l’Aquitaine (Sylvie Faravel) et la région Centre-Ouest (Brigitte Boissavit-Camus et Luc Bourgeois). La comparaison avec les autres espaces méditerranéens est assurée grâce à l’importante contribution sur l’espace ibérique (Juan Lopez Quiroga), et notamment ses provinces occidentales (Gallaecia et Lusitania) et à la présentation de Philippe Pergola, qui revient sur l’espace italien et corse.

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Le plan général de l’ouvrage souligne les évolutions diachroniques et les différences régionales. Il met en évidence une grande variété de situations, dans un monde encore en genèse, où l’on peut également mesurer la distance entre les normes, que tentent d’imposer les conciles œcuméniques et régionaux, rassemblés à partir du ve siècle, et les pratiques chrétiennes.

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Le volume aborde trois thèmes classiques (lien entre paroisse rurale et évêché, christianisation et nécessité d’affiner l’encadrement chrétien), mais passés au crible des nouvelles approches. L’archéologie et l’analyse architecturale (éléments liturgiques décelables dans la structure des bâtiments dégagés) sont mis au service cette fois d’un questionnement historique ou sociétal, qui intègre d’autres facteurs (peuplement, propriété privée, organisation foncière). La lecture globale du phénomène fait qu’aucun ne s’attache pas à une vision ponctuelle (repérage de bâtiments, d’objets, de mentions ou inscriptions) mais à une perception d’ensemble (« paysage religieux », Yann Codou), où l’émergence de territoires – ou plutôt de réseaux territoriaux – et le maillage spatial sont examinés comme des facteurs centraux des dynamiques rurales.

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Il faut souligner les apports de ce volume dans le domaine méthodologique. Charles Bonnet propose une sorte de « cahier des charges » pour une approche archéologique du sujet, avec des précautions d’emploi, répondant à une grille de questionnements ébauchée au préalable (analyse du mobilier ecclésiastique, organisation spatiale adaptée aux nécessités liturgiques). Élisabeth Zadora-Rio insiste sur l’examen de l’articulation entre lieux de culte et territoire, la relation entre paroisse et organisation de l’habitat, la structure de l’encadrement rural (rôle des manses, rattachement à des villae ou des fiscs). C’est un véritable programme global, mesuré et innervé par des problématiques fines et nuancées. La réflexion se prolonge sur la pertinence et l’usage de modèles interprétatifs. On retiendra également la contribution de Florent Hautefeuille sur les problèmes de la cartographie, où le choix méthodologique (figuration de limites pour exprimer la réalité territoriale paroissiale, ou au contraire nuages de points et anamorphoses bipolaires) révèle ou induit un discours historique spécifique. Christine Delaplace et Sylvain Aumard mènent une réflexion conjointe sur l’usage combiné des sources écrites et archéologiques, à partir de l’exemple du diocèse d’Auxerre.

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Quelques pistes de réflexion méritent d’être soulignées. Ainsi, le rapport entre paroisse et fonction funéraire est réévalué : longtemps, on a souligné le rôle du baptistère, marqueur « indiscutable » de l’implantation d’une paroisse, édifice liturgique nécessaire de la paroisse rurale. La fonction première de la paroisse rurale, dans un temps de conversion, était d’intégrer la population dans la communauté chrétienne, en lui permettant l’accès au baptême et aux rites quotidiens. En Provence, en Corse et en Italie, mais aussi en Suisse, le lien entretenu antre église baptismale et villae préexistantes est ainsi rappelé. Philippe Pergola livre également en annexe à sa contribution une étude comparative, avec une approche typologique des bâtiments, des complexes baptismaux en Italie et Corse. Même si la conjonction paroisse / cimetière n’apparaît que tardivement dans les textes (au ixe siècle, lorsque le système paroissial est fixé et renforcé), il semble bien que le lien entre paroisse et mémoire des ancêtres, par le culte voué aux morts, soit plus ancien. Ainsi, il faudrait réévaluer la place du cimetière dans les dynamiques qui président à l’émergence de la paroisse conçue comme facteur polarisant de l’espace rural. De ce fait, c’est à une réévaluation des oratoires privés et des fondations familiales qu’il faut procéder. Ces lieux de culte et de mémoire privés jouent un rôle structurant fondamental dans l’armature territoriale du haut Moyen Âge, car ils constituent un des pivots de complexes spatiaux dynamiques, combinant des fonctions économiques, juridiques et religieuses. On peut renvoyer ici à la publication récente de Michel Lauwers, Naissance du cimetière chrétien, 2005. Laurent Schneider et Christophe Pellecuer avancent ainsi comme possible explication de l’échec de l’implantation de Roc de Pampelune, bourgade apparemment conçue pour durer, l’absence de fonction funéraire autour de l’église perchée du site. Dans le Centre-Ouest, on souligne aussi la conversion d’édifices funéraires en lieux de culte paroissiaux, sans solution de continuité.

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L’articulation entre lieux de culte (paroissiaux) et territoire est au cœur de la réflexion menée. Les différentes contributions s’attachent à reconstituer le maillage religieux, en inventoriant les établissement et les édifices religieux qui jalonnent les campagnes, mais surtout proposent une réflexion sur la constitution de réseaux paroissiaux, impliquant une hiérarchisation progressive de l’espace et des fonctions religieuses. Le débat sur l’équipement liturgique des campagnes, sur les fonctions paroissiales prend ici toute sa pertinence, et l’intervention d’autres facteurs, comme les structures d’encadrement et de pouvoir, l’organisation du peuplement et de l’habitat, les caractéristiques de la propriété foncière et de la production ont un caractère prégnant. Ainsi, les mécanismes de la territorialisation sont-ils examinés et mis en relation avec ceux des pouvoirs. De ce fait, la pertinence de la dernière partie de l’ouvrage devient patente. Jean Heuclin s’y livre à une mise au point utile sur les cadres ecclésiastiques présidant à la mise en place de la paroisse. Lucie Pietri aborde les relations de pouvoir établies entre les évêques et les potentes. Gabriel Fournier, en éditant et traduisant des documents extraits de cartulaires, repose la question de l’imposition de la dîme comme facteur structurant du territoire paroissial et revient sur l’existence des communautés de fidèles. On regrette seulement que l’intervention de Roland Viader sur la dîme (que rappelle J. Guyon) n’ait pu être publiée. Le débat engagé ici sur ces facteurs de « cristallisation » du phénomène paroissial pose en fait les linéaments de nouveaux chantiers d’interprétation.

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Signalons enfin qu’en plus de la perspective globale et des questionnements méthodologiques, qui témoignent d’un réel souci de la nuance – y compris dans la terminologie employée pour décrire les phénomènes analysés (réseau paroissial ou maillage, lieu de culte paroissial plutôt que paroisse, etc.) – le volume apporte une ample moisson d’études de cas récents et dresse un bilan prospectif des plus prometteurs pour les recherches futures. Sans sombrer dans le dogmatisme ou le rejet nihiliste, l’ouvrage met en place les termes de fécondes recherches à venir.

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Anne Mailloux

Mireille Mousnier, (dir.), Les Animaux malades en Europe occidentale (vie-xixe siècle). Actes des xxve journées internationales d’Histoire de l’abbaye de Flaran, septembre 2003, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2005, 280 p, 26 €, isbn285816794x

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En 2000, la virulence de l’encéphalite spongiforme bovine (esb) et les mesures radicales prises par les autorités avaient placé les épizooties bovines au premier plan de l’actualité. Cette médiatisation avait entraîné la remise en cause de la qualité de notre alimentation et le renforcement de la traçabilité existante. La gravité du sujet a amené les historiens à s’emparer du sujet. Ceux-ci devaient rappeler l’ancienneté et la permanence des maladies contagieuses.

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Ainsi, les journées internationales de l’abbaye de Flaran de 2003 étaient consacrées à l’étude des épizooties en Europe occidentale du Moyen Âge à l’époque contemporaine. La multiplication des recherches et l’intérêt porté aux questions de l’élevage exigeaient la publication des travaux de ce colloque. L’évocation des maladies des animaux ne se limite pas à la description des pathologies et à la comptabilité des pertes. Elle entraîne automatiquement une réflexion sur les évolutions chronologiques des maladies et leurs conséquences socio-économiques. Après avoir rappelé le désarroi des êtres humains, l’élaboration et le perfectionnement de la médecine vétérinaire doivent être analysés pour compléter l’étude. Les interventions contenues dans cette publication tentent d’apporter d’authentiques réponses aux différents aspects de la problématique énoncée.

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Dans son introduction, Christian Desplat souligne l’importance des animaux dans la vie des hommes des villes et des campagnes. Il décrit la véritable rupture que constituaient les épizooties et l’exigence d’une intense lutte pour préserver l’équilibre des sociétés humaines. Face à ces fléaux, l’historien est confronté à de nombreuses difficultés pour l’identification et la reconstitution des maladies et de leurs évolutions.

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Le cheval a toujours eu une importance fondamentale. De ce fait, il a sans cesse fait l’objet de nombreux soins et de nombreuses recherches. Nicolas Portet évoque la primauté de l’archéologie pour mettre en évidence les innovations de la ferrure au Moyen Âge. Sa présentation d’une typologie lète des fers met en évidence les apports des écrits venus de divers horizons géographiques dans l’élaboration d’une médecine populaire. Dans une continuité logique, Yves Lignereux dresse l’historique et la nature des soins prodigués au cheval pendant le Moyen Âge.

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Madeleine Ferrière expose les hésitations humaines face aux différentes lèpres. Elle retrace le cheminement historique des incertitudes scientifiques et des peurs humaines face à la lèpre du cochon et confirme la permanence du questionnement devant des maladies non maîtrisées. Michel Vanderpooten cite les progrès effectués dans la connaissance de l’élevage des vers à soie d’Olivier de Serres à Pasteur. Cet exemple suggère la prise en compte de nouveaux facteurs, tel que l’hygiène. Francis Brumont démontre également la fragilité du mouton dans l’Espagne du xvie au xviiie siècle. Cette évocation permet à Alfonso Rodriguez Grajera d’effectuer un bilan de l’historiographie de l’élevage et du traitement des épizooties en Espagne pendant la période moderne. Ce survol des maladies animales confirme l’universalité des maladies contagieuses.

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Claude Guintard retrace les étapes de la construction de la médecine vétérinaire. Pour ce faire, il souligne l’importance des sources textuelles et de l’archéologie. Cet exposé amène ainsi une série d’interventions consacrées aux réactions humaines face aux fléaux. Christian Desplat met en évidence la gravité des épizooties dans le Sud-Ouest au xviiie siècle et le désarroi des populations et des autorités. Celui-ci était particulièrement intense par le défaut d’identification des véritables causes de la maladie et l’absence de remèdes efficaces. François Vallat pose une réelle interrogation sur la relation entre les mouvements du cheptel et le déclenchement des épizooties. Quelques exemples pris dans le Sud-Ouest au xixe siècle pourraient nous amener à répondre par l’affirmative.

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René Favier explique la mise en place des premières indemnisations. La reconnaissance officielle des misères occasionnées par les maladies contagieuses et les réclamations rurales ont ouvert la voie à une politique d’indemnisation qui demeure actuellement. L’exemple du Dauphiné permet d’expliquer le développement de l’individualisation des secours. Georges Courtès évoque l’intensification de la lutte contre les épizooties dans le Gers du xixe siècle. Le traumatisme de 1774-1776 a engendré une politique de lutte reposant sur la sensibilisation des élites et le renouvellement du cheptel.

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À partir de l’exemple du Sud-Ouest, Jack Thomas revient sur la lutte contre les épizooties à la fin du xixe siècle. Utilisant comme support des affiches de cette époque, il reconstitue les organisations sanitaires de lutte contre les maladies contagieuses. Par ce biais, il démontre le caractère officiel du traitement et les tentatives d’éradication des épizooties. Les progrès des derniers siècles permirent l’identification des fléaux et la mobilisation des moyens qui cependant ne présentaient pas toujours une réelle efficacité. Dans sa conclusion, Robert Delort rappelle les pistes ouvertes. Après avoir dressé un inventaire des maladies, il évoque les perpétuelles mutations des diverses formes de maladies et les innombrables conséquences des épizooties sur les sociétés rurales.

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La publication des vingt-cinquièmes journées d’histoire de Flaran a toute sa place dans la bibliographie des travaux de recherche consacrés à la question de l’élevage. Toutefois, quelques répétitions et quelques longues descriptions techniques alourdissent ponctuellement certains articles. L’élargissement géographique de la zone étudiée en dehors du Sud-Ouest de la France et du Bassin méditerranéen aurait pu offrir d’autres informations précieuses sur les évolutions des épizooties et de la médecine vétérinaire. Mais, face au danger de grippe aviaire qui menace l’occident, la lecture de cet ouvrage facilite la compréhension des peurs humaines et la nécessité d’une véritable lutte scientifique.

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Eric Vanlandschoote

Charlotte Von Verschuer, Le Riz dans la culture de Heian, mythe et réalité, Paris, Collège de France, Institut des Hautes Études Japonaises, 2003, 412 p.

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Évoquer l’Extrême Orient et l’Asie du Sud-Est, et penser à l’histoire rurale des pays de cette région du monde, nous conduit volontiers à considérer le riz comme la base alimentaire essentielle. Les sociétés asiatiques ne se sont-elles pas établies comme des civilisations rizicoles ? L’ouvrage que nous livre Charlotte Von Verschuer dans la bibliothèque de l’Institut des Hautes Études Japonaises, au Collège de France, s’attache à nous démontrer d’autres fondements historiques pour la civilisation nipponne. L’auteur relativise la place et l’économie du riz dont l’adoption semble bien tardive (si on la compare à la Chine) et met en exergue l’ensemble des productions agricoles non irriguées dans l’espace montagnard japonais qui couvre près des trois quarts de la superficie du pays.

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L’introduction du livre va droit au but : la riziculture n’est pas synonyme d’agriculture, ni au Japon, ni dans d’autres pays asiatiques. Les sociétés rurales, même si elles ont fait l’apprentissage des systèmes hydrauliques et des rizières intensives, n’en ont pas moins conservé durant de longues périodes des combinaisons d’activités de toutes sortes. Elles ont associé au cours de l’histoire les cultures irriguées et les cultures sèches (parfois sur le même champ), les cultures fixées et les cultures itinérantes, sans oublier la collecte des fruits des espaces non cultivés. L’époque de Heian (795-1185) a été retenue pour étudier ces combinaisons, parce qu’elle constitue sans doute une période-clé d’expansion agraire, de formation des élites impériales et d’organisation d’une fiscalité fondée sur le riz, en particulier le riz irrigué. Le livre aborde en réalité toute l’histoire rurale du Japon, du Néolithique à nos jours. Charlotte Von Verschuer, après avoir minutieusement dressé un tableau des cultures et activités pratiquées dans cette époque de Heian, tels que la littérature et les textes réglementaires en rendent compte, s’appuie sur des travaux archéologiques et ethnologiques pour cerner les origines des formes très différentes de mise en valeur des terres de plaine et de montagne, en stigmatisant la symbolique des « cinq grains ». Le riz « irrigué » n’est qu’un élément particulier de l’association d’autres bases céréalières pluviales comme le blé, l’orge, le millet et le riz cultivé aussi dans les essartages montagnards, sans oublier les haricots et tubercules.

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L’introduction nous rappelle la théorie la plus communément admise au Japon de l’adoption de la riziculture irriguée venant de Chine où elle a été inventée 4000 ans avant J.-C. C’est à l’époque Yayoi, entre le ve siècle avant J.-C. et le iiie siècle après J.-C. que les élites du sud du Japon auraient assumé le développement hydraulique et imposé la riziculture irriguée dans le centre du pays. Mais cette expansion, qui rappelle les théories du Despotisme Oriental de Wittfogel (non cité par l’auteur) survient bien après l’adoption d’autres cultures céréalières tempérées arrivées par le nord du Japon. En réalité, deux modèles agricoles ont coexisté jusqu’à nos jours, la riziculture irriguée restant finalement circonscrite aux dix-huit plaines alluviales dispersées du Japon.

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Quantifier les surfaces des cultures irriguées et pluviales au long des siècles n’est guère aisé, faute de recensements fiables mais aussi parce que les cultures sèches ont été sous-estimées (elles n’étaient pas imposables) ou sous-évaluées (elles constituaient une sorte d’archaïsme pour les observateurs et les scientifiques). Le cadastre de 1721 précise pourtant que pour une superficie de près de 3 millions d’ha, on dénombrait 1,63 million d’ha irrigués et 1,3 million d’ha secs cultivés (p. 20).

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Dans le premier chapitre, l’auteur nous signale l’absence complète de manuels techniques et rationnels sur l’agriculture japonaise avant le xviiie siècle. En compilant de nombreux textes poétiques comme le Schinsaruyakuki, une sorte d’éloge du cultivateur parfait, ou comme les règlements administratifs des potagers impériaux, Charlotte Von Verschuer reconstitue avec précisions et didactique une sorte de mémento de l’agronome japonais du xie-xiie siècle. Tout y est, des labours aux récoltes et stockages, en passant bien évidemment par les semis, l’irrigation, la fertilisation, la lutte contre les ennemis des cultures. Des tableaux fournissent pour chaque étape des itinéraires techniques la terminologie et le sens des mots japonais.

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Ainsi, nous apprenons (p. 48) qu’en 720, le gouvernement avait mis en œuvre 800 barrages et canaux avec des projets nécessitant de 10 000 jusqu’à 300 000 jours de travail, ce qui semble important. Nous attirons l’attention sur ces données qui correspondraient plutôt à des projets locaux : il est courant qu’un aménagement hydro-agricole nécessite en investissement initial une mobilisation d’un an de travail par hectare irrigable, ce qui, d’après nos estimations, donnerait à ces projets des dimensions raisonnables comprises entre 30 à 1 000 ha. Si l’on tient compte de l’éparpillement des dix-huit grandes plaines irrigables du Japon, cet effort se serait traduit par une cinquantaine de projets par région aménagée. Mais, comme le note l’auteur, il faut ajouter à cet ensemble les aménagements pris à l’initiative des monastères et probablement aussi ceux que des communautés locales auraient pu entreprendre spontanément (mais rien n’est précisé à ce sujet).

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Ce mémento agronome si bien reconstitué semble démontrer une certaine supériorité organisationnelle et méthodique de la riziculture irriguée, allant quelque peu à l’encontre des hypothèses de départ et des intentions de renouveler le regard sur l’histoire rurale japonaise. Mais juste après cette reconnaissance du « parfait cultivateur de riz », Charlotte Von Verschuer engage l’argumentation qui va peu à peu étayer sa thèse. Avec la même minutie, elle souligne que la rizière comporte aussi des friches temporaires de différente nature, dont le terme jachère rend très imparfaitement les sens. Deux éléments nous semblent importants à relever. La friche de plus d’un an s’avère très défavorable à la rizière dans la mesure où la végétation qui envahit le terrain perce le lit imperméable créé par la semelle de labour et rend donc mal aisée la gestion des plans d’eau, dans l’hypothèse où l’on remet en place la culture du riz. Dans une plaine irriguée, la présence des friches de longue durée attesterait de conflits et de crises liés à des manques d’eau répétés. En revanche, la terminologie montre aussi qu’en l’absence de culture d’hiver sur la parcelle cultivée régulièrement en riz l’été, on peut parler de friches temporaires. En examinant le système des cultures pluviales en montagne, cette notion de friches prend bien le sens de la jachère telle que l’a défini François Sigaut pour l’Europe.

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Dans la rizière, la double culture annuelle est rare et peut provoquer des conflits entre les paysans et l’autorité publique. En 988, dans la province d’Owari, le Gouverneur est accusé d’abus fiscal parce qu’il veut prélever une taxe sur le blé alors que les paysans soutiennent que la culture en sec avant le riz n’est pas soumise à impôt. Plus généralement, les terroirs rizicoles irrigués se transforment, certains se convertissent en champs pluviaux tandis que d’autres apparaissent avec de nouveaux aménagements. On perçoit sur ce registre des éléments qui justifieraient une analyse plus approfondie des dynamiques territoriales des aménagements hydro-agricoles (et pas seulement rizicoles) en tenant compte de phases d’expansion, de concurrences, de compétition, de crises et de déplacement de pouvoirs vers d’autres lieux propices aux rizières.

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Ce premier chapitre s’achève par un relevé plus succinct des innovations techniques figurant dans les traités d’agriculture des xviiie et xixe siècles. Cet apport est moins convaincant, dans la mesure où les outils sont énumérés sans donner de précisions sur les systèmes de production. La roue à eau en est l’exemple frappant, puisqu’elle est décrite dans les traités alors qu’elle ne supplante pas l’écopage par baquets. Peut-on se contenter de simples descriptifs d’outils hydrauliques ? Charlotte Von Verschuer n’aborde pas directement les réseaux d’irrigation anciens et leur transformation dans le temps long et dans les processus de modernisation des xixe et xxe siècles. Rien n’est dit sur les partages de l’eau le long des rivières, entre villages et entre quartiers et familles. Pourtant, l’incertitude climatique est clairement énoncée dès le viiie siècle : il faut prier pour qu’il pleuve (en montagne pour alimenter les rivières et distribuer les eaux dans les canaux des plaines) et il faut prier pour qu’il arrête de pleuvoir si les eaux abondantes deviennent dangereuses et détruisent les barrages, les prises et autres établissements humains.

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À partir de la friche ou de la jachère rizicole et des phénomènes d’expansion et de régression de cet espace assez fragile, Charlotte Von Verschuer nous entraîne dans le deuxième chapitre vers son domaine de prédilection : le brûlis et les cultures temporaires. C’est l’« autre agriculture du Japon », plus individuelle, mal documentée mais certainement pas marginale. La démarche pour attester l’importance historique de défriche-brûlis diffère de celle du premier chapitre qui partait des textes anciens. Ici, ce sont les ethnologues japonais du xxe siècle – parmi lesquels figure Sasaki Kômei – qui décrivent les essartages productifs, diversifiés, observés encore clairement dans les années 1950-1970 dans de nombreux massifs forestiers du Japon. On regrettera au passage une imprécision supposée sur les statistiques de 1936 cantonnant l’agriculture sur brûlis à 76 795 ha pour tout le pays, soit 15 % des surfaces agricoles – autrement dit 512 000 ha (p. 151). Si en 1721 on dénombrait déjà près de 3 millions d’ha irrigués et de culture pluviale permanentes, on ne peut qu’être surpris par ces évaluations si faibles pour les essartages et les superficies agricoles globales. Quoi qu’il en soit, ces cultures de brûlis subsistent et constituent des sortes de « conservatoire des traditions locales », sujettes aujourd’hui au développement éco-touristique. Cette forme d’agriculture a été longtemps négligée par les historiens, bien qu’elle figure dans les traités d’agronomie du xviiie siècle et surtout dans les règlements administratifs anciens du viiie siècle, la plupart du temps sous un angle de limitation des mises à feu des versants forestiers.

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Charlotte Von Verschuer revient donc aux textes, et particulièrement aux dictionnaires anciens pour préciser les sens du mot hata, le champ gagné par le brûlis sur la forêt. Il existe en effet tout un vocabulaire pour préciser le contexte, la nature du champ, la période des mises en culture. La littérature est également mise à contribution et on trouve maints exemples de récits pittoresques pour évoquer les conditions de vie des villages pratiquant l’essartage. La toponymie révèle aussi de nombreuses références à cette pratique. Les sanctuaires portent des noms très imagés, qui se traduisent en français par champ brûlant, brûlis-soleil, brûlis-vase d’offrande, etc. Il ne s’agit pas seulement d’usage du feu pour éclaircir le couvert forestier mais d’une agri-sylviculture élaborée qui associe de nombreuses espèces cultivées, avec des mélanges divers de champs secs, de rizières et de forêts cultivées. On trouve par exemple la châtaigneraie dont l’importance est signalée dans des actes anciens du viiie siècle. Des fouilles archéologiques récentes sur le site de Sannai-Muruyama révèlent aussi la présence de châtaigneraies pour la période de 3500 à 2800 ans avant J.-C.

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Forte de cette argumentation, l’auteur aborde dans un troisième chapitre plus condensé les pratiques de cueillette des végétaux sauvages en tant que troisième pilier des activités rurales : de nombreux fruits, légumes et plantes médicinales sont collectés et destinés soit à l’usage direct des ruraux, soit, parfois, à compléter les repas des élites. Si celles-ci assurément fondaient leur alimentation sur le riz dont le pouvoir disposait largement et qui, de surcroît, se conservait mieux que d’autres céréales, les Japonais ne mangeaient pas que du riz. Le chapitre 4 traite la question et conclut qu’à peine 10 % des besoins des ruraux étaient couverts par le riz, une fois les impôts prélevés.

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Les vraies bases alimentaires étaient en réalité multiples, composées des « cinq grains » et d’une quarantaine d’autres plantes et tubercules provenant des montagnes japonaises. Le cinquième et dernier chapitre, lui aussi très condensé, oppose les visions rizicentristes qui mettent en exergue la coopération entre irrigants contrôlés par le système fiscal et administratif à la vision de populations dont les mythes tournent autour des cinq grains et des complémentarités. La mythologie japonaise abonde dans ce sens avec un imaginaire symbolique autour de la mort d’une déesse. Plusieurs versions sont citées, l’une d’elle (p. 307), le Kojiki, indique que du corps de Ôgetsuhime naquirent les bases de l’existence humaine : de la tête surgissent les vers à soie, des yeux le riz, des oreilles le millet, du nez les haricots rouges, du sexe l’orge et le blé et du postérieur le soja.

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L’ouvrage érudit de Charlotte Von Verschuer permet d’aborder l’histoire rurale du Japon dans une perspective historique très large et s’inscrit dans une recherche critique sur les origines des agricultures et des trajectoires qu’elles ont pu prendre dans la confrontation de différents modèles réputés antagonistes, incompatibles.

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Deux agricultures se sont côtoyées pendant deux millénaires : l’une est organisée, collective et certainement productive mais très – trop – spécialisée pour faire face à tous les besoins alimentaires et artisanaux des populations soumises ou non aux pouvoirs politiques centraux ; l’autre est fragmentée, individuelle, peu productive (sauf sur le plan de la productivité du travail dans les lieux montagnards où elle s’exerçait), échappant aux emprises directes du pouvoir mais pouvant aussi lui rendre des services non négligeables par la biodiversité, le peuplement des massifs isolés, la fourniture de denrées originales.

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On comprend mieux que le Japon ait bien ces deux origines rurales dans son histoire, mais, après avoir intégrer toutes ces dimensions, il semble utile de réintroduire la diversité des lieux et des histoires locales pour saisir des nuances et montrer comment l’agriculture et celle d’en face ont façonné les multiples îles, les différents massifs, vallées et plaines du pays.

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Thierry Ruf

Andrée Corvol, (dir.), Forêt et chasse. xe-xxe siècle, Paris, L’Harmattan, 2004, 397 p., 32 €, isbn 2747578275

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Le Groupe d’Histoire des Forêts Françaises, fondé en 1980, peut s’enorgueillir de la paternité d’un nombre impressionnant de publications : 22 ouvrages et 16 cahiers d’études à ce jour, consacrés à différents aspects de l’histoire des forêts. Cette belle collection s’enrichit d’un nouvel ouvrage, consacré aux rapports entre forêt et chasse, qui constitue les Actes du colloque international tenu du 9 au 12 septembre 2003. L’ouvrage s’organise en trois parties respectivement consacrées à l’aménagement des forêts pour la chasse, aux questions de société liées à la chasse en forêt, et à la régulation du gibier.

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Bien qu’en net déclin, et bien que contestée dans certaines de ses pratiques, la chasse représente aujourd’hui encore une activité majeure en milieu rural. En forêt et hors des forêts, elle est pratiquée par près d’un million et demi de Français. Elle rassemble 10 % des associations françaises et revendique encore un chiffre d’affaires de deux milliards d’euros. Elle mérite donc la même attention que toutes les activités susceptibles de vivifier ou revivifier les espaces ruraux français et européens. Elle n’est pas qu’histoire ; elle se nourrit cependant d’un passé agité et multiforme qui est l’objet de cet ouvrage.

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Comme l’indique Andrée Corvol dans sa préface, la présence du chasseur en forêt ne va pas de soi et n’a pas été sans susciter différentes formes d’antagonismes. De même que la propriété des bois a pu être un enjeu extraordinairement important, le droit à la chasse a été disputé : « disposer de bois, mieux, disposer de ses bois était un signe d’autonomie. Chasser dans ces étendues et à son gré l’était aussi ». Le conflit est donc omniprésent au fil des pages, montrant indirectement l’enjeu que représente la chasse en milieu rural au fil des siècles.

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Ces antagonismes recouvrent largement ceux qui marquent la hiérarchie sociale. La chasse est évidemment celle des élites qui tentent de s’en réserver le privilège : c’est celle des carolingiens et des puissants de la France médiévale, évoquée par Fabrice Guizard-Duchamp et François Duceppe-Lamarre ; celle des rois de l’époque moderne évoquée par Jean Boissière autour du cas de la forêt de Fontainebleau ; celle des élites de la RDA, dans les forêts autour de Berlin, évoquée dans l’originale contribution de Michel Dupuy. Cette chasse de prestige n’est pas délaissée de nos jours : n’oublions pas que la chasse à courre est la seule qui soit aujourd’hui en essor dans notre pays. Mais la chasse est aussi celle des humbles, braconnage d’abord (François Vion-Delphin), puis chasse populaire.

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À celui qui bénéficie du droit de chasse revient le rôle de façonner les paysages forestiers pour en faciliter l’exercice. Le bon déroulement de la chasse peut dépendre de la réalisation d’aménagements plus ou moins considérables : routes et layons, parcs à gibier (François Duceppe-Lamarre), postes de chasse (étudiés en Provence par Ada Acovitsi-Hameau), dont l’étude révèle beaucoup sur le passage d’une chasse de prestige à une chasse populaire. Même le traitement sylvicole peut, pour partie, être déterminé en fonction d’objectifs d’ordre cynégétique tels que la conservation d’un gagnage suffisant, la constitution d’abris pour le gibier, la facilité du déplacement des chasseurs. La présence d’animaux en forêt nécessite elle-même des aménagements particuliers, comme ces engrillagements ou ces protections de plants qui s’avèrent parfois indispensables à toute opération de régénération artificielle.

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En effet, l’animal peut être à la fois ressource et menace ; la santé de la forêt, sa capacité à fournir une bonne récolte de bois, dépendent largement de l’équilibre des populations (d’ongulés, en particulier). C’est l’une des questions les plus paradoxales et les plus discutées en la matière : si le chasseur tient à maintenir une densité suffisante de gibier afin de remplir à tout coup sa gibecière, au besoin par un nourrissage hivernal, il peut aussi justifier ses activités par les trop grandes densités animales observées dans bien des régions françaises. D’utile, l’animal devient alors nuisible ; la chasse se veut régulatrice. Cette fonction ne date pas d’hier et la question du loup, en particulier, suscita longtemps l’attention des autorités. Jérôme Buridant montre la répartition et les modalités des prises de loups dans la France du xviiie siècle ; la chasse à l’ours est évoquée par Emmanuel Garnier et Nicolas Abry ; la question de la régulation des cervidés et du sanglier est abordée pour différentes périodes, depuis le Moyen Âge jusqu’aux débats les plus actuels qu’évoque le grand forestier suisse Jean-Philippe Schütz.

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Certains regretteront que l’ouvrage, pourtant riche de vingt-sept contributions, porte essentiellement sur la France, et n’aborde la question que succinctement dans différents autres pays européens ; on notera cependant l’originale contribution de Françoise Hatzenberger sur la chasse et les boucaniers dans les Antilles des Temps Modernes. Aux études purement historiques qui constituent l’essentiel de l’ouvrage s’ajoutent trois synthèses plus actuelles qui permettent de brosser un tableau très complet. Le thème abordé est pourtant riche et complexe. D’un côté, les chasses royales de Chambord et les tirés de Napoléon III, véritables spectacles strictement codifiés et réservés à une élite triée sur le volet ; de l’autre, la chasse populaire permise par la Révolution, et le braconnage de subsistance des Raboliot de toutes sortes. Les communications abordent ces pratiques dans leur diversité, sans se cantonner aux plus spectaculaires ou aux plus répandues. Tous gibiers de poil et de plume, de l’oiseau à l’ours, se mêlent au fil des pages ; l’ouvrage, par cette diversité autant que par sa densité (397 pages bien remplies) représente une véritable somme sur la question.

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Xavier Rochel

Stéphane Boissellier, Le Peuplement médiéval dans le Sud du Portugal, Paris, Centre culturel Calouste Gulbenkian, 2003, 676 p., 32 €, isbn 9728462344

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Spécialiste de la péninsule Ibérique à l’époque médiévale, Stéphane Boissellier livre un ouvrage issu d’une habilitation à diriger des recherches consacrée à l’évolution de la trame médiévale de l’habitat du Sud du Portugal. Le sous-titre précise que c’est la « constitution et le fonctionnement d’un réseau d’habitats et de territoires aux xiie-xve siècles » qui est étudié. Ce dossier macro-régional combine aux sources écrites les études des territoires générés par les habitats. L’introduction présente la thématique, la méthodologie et les sources ; elle se prolonge par un chapitre de prolégomènes consacrés aux facteurs et aux acteurs du peuplement. La première partie aborde le peuplement et les articulations des habitats, la seconde la construction des territoires avec leur intégration et leur démembrement, alors que la troisième et dernière s’attache aux problèmes de morphologie des habitats. Une conclusion générale termine l’analyse avant de passer à un « pour en savoir plus » de 26 pages principalement en espagnol, en portugais et en français puis aux annexes. Les archives de Lisbonne, d’Evora et du Vatican ont été consultées.

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Stéphane Boissellier tente « de comprendre comment un système social se traduit en termes de localisation et comment cette organisation spatiale influe ensuite sur les dynamiques sociales et immatérielles ». Pour ce faire, il choisit les habitats, un objet qui échappe un peu à la pénurie de sources écrites qui affecte le Sud du Portugal. Les habitats sont pris isolément et aussi comme éléments de l’ensemble qu’ils constituent au sein d’un territoire, l’auteur effectuant des allers et retours constants entre habitat et territoire à quatre échelles d’observation (habitat, terroir, « district » politique et espace régional).

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La première spécificité des habitats du sud du Portugal tient à la Reconquête qui est moins un « repeuplement » qu’une forme plus ou moins originale du mouvement d’ensemble de « colonisation interne » de l’Occident médiéval. L’organisation de l’espace en constitue le premier enjeu. Le second consiste à intégrer les églises qui constituent des éléments polarisateurs de l’espace. L’auteur utilise la méthode comparative afin de comprendre les rapports entre les habitats : une analyse spatiale fondée sur les critères d’éloignement, de zones de densité et de rapport entre la taille et la localisation des habitats, confrontés aux données des registres de lieux. Les sources écrites complètent la première démarche en minorant son caractère spéculatif. Ces sources permettent la réalisation de fiches de sites classées par ordre chronologique. Il étudie également la topographie locale des habitats, cette fois à partir des textes, de la toponymie, des images et des publications archéologiques tout en intégrant systématiquement l’étude des plans. Finalement, trois définitions conceptuelles terminent ces remarques méthodologiques : la polarisation, la territorialité et la centralité. Leur emprunt à la géographie et à l’archéologie se justifie par la volonté d’analyser les implications spatiales d’une organisation sociale. L’auteur plaide pour un essai de réflexion visant une compréhension globale du sujet, aux dépends d’une perspective d’érudition tatillonne. Il a réalisé des sondages, synchroniques ou non, afin d’éclairer des régions limitées dans l’espace grâce aux originaux ou aux copies de sources d’archives. Il s’interroge ensuite sur la volonté respective des seigneurs banaux et des communautés d’habitants dans la mise en place et le fonctionnement de leurs cadres de vie.

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Le chapitre i s’intitule « Naissance et mort des habitats, principes généraux et rythme ». L’auteur rappelle les problèmes méthodologiques et documentaires liés aux dimensions et aux rythmes de la colonisation. Suit un débat théorique sur l’organisation systémique ou historique du peuplement, débat tranché en faveur de la multiplication des habitats (réoccupation, « fondation »). Les nombreuses fondations seraient une adaptation du peuplement à l’économie. La question du volontarisme politique (royauté, seigneurs locaux) dans la répartition régionale du peuplement est par la suite abordée. Le chapitre s’arrête sur les conditions nécessaires à la perpétuité d’un habitat, c’est-à-dire le capital humain et les réserves d’espace. La distance minimale proposée entre un village et une fondation correspond à 10-15 km afin d’éviter des conflits d’usages.

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Le chapitre ii traite du rôle des seigneurs dans la polarisation de l’habitat. Les souverains conservent toujours certains droits régaliens (p. 71) ; la fortification et l’église demeurent des instruments matériels et concrets de l’expression du pouvoir politique et de l’autonomie des communautés. Par exemple, le monopole de la fondation d’églises par les Ordres militaires garantit à la fois leurs intérêts financiers, leur autorité banale et constitue un instrument de planification de leur territoire.

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Le chapitre iii, destiné aux mécanismes de la définition des « centres », commence par hiérarchiser les habitats en fonction de leur capacité de polarisation. Au Sud du Portugal, le cadre est celui du municipe ; le phénomène de hiérarchisation sociale et spatiale s’y rapproche de ce que l’on observe dans le cadre du contado pour les villes d’Italie centrale. Une typologie urbaine du Sud du Portugal après 1320 est ensuite proposée, à partir d’indices directs et indirects (rôle des taxes, nombre d’habitants, etc.) ; se dégage finalement un réseau majeur d’une dizaine de centres à l’urbanité affirmée et plutôt stable quoique non figée (p. 109). Le chapitre se clôt par des réflexions générales quant aux niveaux de centralité dans l’ensemble des habitats, une méthode d’approche qui s’inspire de celle des couvents Mendiants de Jacques Le Goff.

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Les chapitres iv à ix sont regroupés dans la première partie intitulée « Peuplement et articulation des habitats ». Le chapitre iv aborde le nombre des hommes et ses rapports avec les formes de peuplement. Le chapitre v traite de l’évolution des rapports entre habitats. Ces rapports s’organisent selon trois phases : la juxtaposition de « centres » coloniaux, l’intégration politique et la domination, puis le processus d’émancipation politique au sein d’une même seigneurie. Au chapitre vi, l’auteur constate qu’il n’y a pas de lien entre la démographie et la centralité d’un habitat. Cependant, les lieux dotés d’organes de gestion sont choisis en fonction de la localisation et du poids démographique des habitats. Le rôle des fortifications dans la définition des habitats comme centres est vu au chapitre vii. D’emblée, il est rappelé que la castralité des sites est une notion complexe. Plutôt qu’un réseau castral hiérarchisé, qui ne voit le jour qu’au xive siècle avec le roi D. Dinis, l’auteur propose l’idée que les castra organisent des territoires entre les échelles locale et régionale, et qu’il existe aussi un decastellamento. Si il n’existe pas de « modèle » portugais (méridional) d’incastellamento, l’auteur met en exergue une évolution du castrum qui passe d’une fonction purement militaire à celle d’un élément polarisant l’espace, soit un chef-lieu que l’on désigne désormais comme castrum et uilla dès les années 1230. Le chapitre viii, qui s’intitule « le rôle des églises dans la définition des habitats comme centres : de la chapelle privée au chef-lieu paroissial », rappelle que l’église constitue un élément fondamental d’identité politique. Le lieu de culte représente une étape vers l’autonomie et sert à l’identification des communautés d’habitants. L’église est un facteur de hiérarchisation du peuplement : certains habitats en sont dépourvus ; toutes n’ont pas les mêmes prérogatives cultuelles et financières. Le chapitre ix étudie le « rôle des fonctions commerciales et des routes dans la définition des habitats comme centres ». L’auteur commence par remettre en cause l’idée selon laquelle le commerce est considéré comme le « facteur par excellence de la centralité et de la polarisation » des habitats. Il conclut à une relation dialectique entre le poids d’une ville dans l’espace et ses fonctions commerciales. Quant au rôle des routes dans la fixation de l’habitat, il serait surestimé, sauf pour les ports fluvio-maritimes dont la genèse réside dans les transports.

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La deuxième partie débute avec le chapitre x qui s’attèle au problème de la dispersion en commençant par les problèmes méthodologiques. Le regroupement prévaut pour les plus anciens habitats coloniaux alors qu’au bas Moyen Âge la déconcentration et la dissémination coexistent. On arrive à une définition de l’unité de peuplement par son cadre, par sa territorialité. Pour exister politiquement, les territoires doivent se doter d’un centre qui est généralement l’église. Le chapitre xi est consacré à la constitution des plus anciens territoires d’après la polarisation politique. L’idéal est d’avoir une limite nommée dans les documents textuels. Les territoires ainsi « décrétés » sont marqués par la polarisation militaire. Ils naissent suivant les règnes des monarques et meurent souvent par les contre-offensives almohades. Ces territoires politiques, qui visent l’autonomie, l’acquièrent soit par fragmentation, soit par un processus de multipolarisation. Une typologie des territoires est évoquée. La formation de nouveaux territoires, par démembrement de plus anciens, résulte à la fois de la proximité d’une frontière et de la capacité d’intégration territoriale des chefs-lieux environnants, du moins, jusqu’à une limite de densité (chapitre xii). Le chapitre xiii poursuit l’enquête avec les paroisses et les territoires ecclésiaux, quoique ces derniers sont moins documentés que les territoires civils. Ainsi, « pour que la fonction cultuelle soit un véritable facteur de territorialité, il faut qu’il y ait proximité physique et idéologique entre les fidèles et le lieu des dévotions » (p. 344), en quelque sorte une double logique, spatiale et de représentation. Le chapitre xiv, dernier de la seconde partie, évoque les terroirs primitifs. La seconde vague de colonisation permet d’observer la formation de terroirs plus vastes associés à des castra incluant des domaines plus éloignés qui tendent à l’autonomie politique. Les terroirs définissent l’espace communautaire local vécu ; les sources abondent pour les « grands domaines des puissants », plus que pour les patrimoines locaux.

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Le chapitre xv, premier de la troisième partie, s’ouvre sur le mode de constitution des villages chrétiens durant l’époque coloniale, jusque vers 1340. L’auteur mène une réflexion qualitative, à valeur typologique, visant à évaluer le poids du site. Je rappellerai toutefois ici que les typologies fonctionnelles ne sont pas réductrices voire déterministes comme le dit l’auteur (p. 387-388) car elles ont pour but de mettre en exergue un trait marquant de la morphologie de l’habitat sans exclusive toutefois d’autres fonctions. Le chapitre xvi poursuit chronologiquement le précédent. Le domaine apparaît comme un cadre d’émergence d’habitats identifiés bien qu’il existe des obstacles à l’émergence de hameaux domaniaux constitués. De plus, l’évolution morphologique empêche malheureusement l’historien de reconnaître leur origine domaniale faute de sites fouillés. Le chapitre xvii est consacré à « la polarisation des tissus denses et aux processus d’agglomération ». Une première partie traite de l’évolution du tissu urbain avec ou sans la contrainte d’une enceinte, avec ou sans plan, en tenant compte de facteurs telle l’existence de bâtiments d’usage public ou de vides comme les places. Le chapitre xviii aborde le rôle des éléments fortifiés dans la topographie locale, d’abord l’enceinte communautaire, ensuite, le réduit fortifié. Le xixe chapitre traite des relations entre l’habitat et l’église en commençant par la question de l’antériorité des lieux de culte. Cet aspect est vu par le biais de l’héritage, qui est ici catholique, aryen ou musulman, et qui concerne tant les habitats agglomérés que les lieux de culte secondaires isolés. Il apparaît également que le décalage est frappant entre la « relative marginalité physique et la centralité fonctionnelle des églises dans les habitats massifs » (p. 492). Le chapitre xx a pour thème « Les zones de bâti sans polarisation directrice ». Les fouilles archéologiques font cruellement défaut et on ne connaît pas la répartition du bâti dans les habitats lâches ; une tendance à la dispersion semble tout de même se dégager lorsqu’il y a affrontement entre seigneurie noble et chefs-lieux municipaux.

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En conclusion Stéphane Boissellier rappelle qu’il a proposé un « essai méthodologique » (p. 519), puisque la « documentation est médiocre » (p. 520) pour son sujet d’étude. Il en profite pour dresser des pistes pour des recherches ultérieures et signale lui-même quelques faiblesses de son travail : il déplore à juste titre une abstraction certaine de son discours (p. 522) ainsi que le manque d’articulation entre la centralité et la morphologie de l’habitat, ce qui explique que la dernière partie soit « un peu déconnectée du reste de l’étude » (p. 523). Nonobstant, l’auteur énonce un schéma général des processus sociaux et de leurs conséquences spatiales à partir de 1150 ainsi qu’une série de propositions épistémologiques et factuelles des plus stimulantes aux pages 525 à 527. Pour terminer, il place son travail sous le patronage du médiéviste ibérique José Ángel García de Cortázar qui a proposé depuis de nombreuses années « une analyse des systèmes de peuplement, donc de l’organisation sociale de l’espace, à toutes les échelles » (p. 528). Une voie fructueuse dans laquelle s’inscrit cette magistrale étude.

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François Duceppe-Lamarre

Pierre-Yves Laffont, Atlas des châteaux du Vivarais (xe-xiiie siècles), Lyon, Association lyonnaise pour la promotion de l’Archéologie en Rhône-Alpes, « dara 25 », 2004, 284 p., 30 €, isbn 2951614551

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Les données présentées dans cet ouvrage sont issues de travaux conduits par Pierre-Yves Laffont entre 1990 et 2002 dans le cadre d’une thèse nouveau régime soutenue à Lyon 2, dirigée par Marie-Thérèse Lorçin et consacrée aux Châteaux, pouvoirs et habitats en Vivarais, xe-xiiie siècles. Les recherches ainsi réalisées doivent faire l’objet de deux ouvrages, le premier d’entre eux, l’Atlas, objet de ce compte rendu, rassemble le corpus étudié par l’auteur, tandis que le second, qui reste à venir, accueillera les développements historiques qui ont constitué la synthèse de ce travail universitaire.

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La forme retenue, un dictionnaire plutôt que l’atlas suggéré par le titre, conditionne la présentation des sites selon un ordre logiquement alphabétique. Comme il s’agit aussi d’un ouvrage archéologique, il vise à l’exhaustivité et s’attache davantage à l’intérêt historique des châteaux qu’à leur potentiel touristique. Après de courts chapitres introductifs, 175 cas sont présentés (175 notices donc), tous localisés dans le bailliage du Vivarais dans sa configuration du xive siècle englobant le diocèse de Viviers. C’est un territoire limité mais non homogène, concentrant une grande variété de paysages et de climats et s’échelonnant de 100 mètres dans la vallée du Rhône à 1 100 m dans la montagne. C’est un pays de marche et une tête de pont, enclave au-delà du Rhône des archevêchés de Vienne et d’Arles où le relief accidenté a fourni un grand nombre de sites naturels escarpés propices à l’installation des châteaux.

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Pierre-Yves Laffont s’est efforcé de sélectionner toutes les fortifications qui ont été centre d’une seigneurie châtelaine (mandements), c’est-à-dire un espace sur lequel le seigneur exerce des droits de justice, de police et applique une fiscalité spécifique. Le château est aussi la résidence du lignage aristocratique. Quelques sites, fondés de manière précoce et très tôt disparus, ont été ajoutés au corpus ainsi que quelques places fortes construites pour un usage très précis, la plupart du temps militaire (L’Ourse, Saint-Martin), ou pour le contrôle d’un péage (comme l’Escrinet). D’autres sites, au statut ou à la chronologie incertain, n’ont pas été retenus. Les fortifications recensées, majoritairement bâties aux xie et xiie siècles, s’inscrivent dans la grande vague médiévale d’érection des édifices castraux. Les sources écrites antérieures aux années 1300 ont permis de trouver la trace de 165 sites, directement ou indirectement à travers les mentions, ou par le biais de l’anthroponymie, des chartes anciennes, de la toponymie. À quelques exceptions près, les sites ont été localisés, tous ont été visités et ont fait l’objet d’une prospection de surface et d’un relevé photographique. Plusieurs ont fait l’objet d’un relevé précis des structures.

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Après avoir défini son corpus, Pierre-Yves Laffont esquisse une brève synthèse du phénomène castral en Vivarais au cours de la période étudiée. Il rappelle que la multiplication des châteaux intervient dans la seconde moitié du xe et au xie siècle, et que leur fonction majeure – le contrôle des hommes – fait qu’on les élève au cœur des terroirs déjà occupés à l’époque carolingienne. Leur taille est alors modeste et leur rôle défensif repose sur la vigueur du relief bien plus que sur l’importance de la garnison. Le plan classique associe une motte et un tertre complétés de fossés secs et de remparts. Au xiie siècle, le donjon quadrangulaire en devient l’élément central. Les xiie et xiiie siècles marquent l’achèvement du réseau castral dont les édifices sont organisés autour de trois constructions : donjon, chemise et aula. Le dernier quart du xie siècle voit l’amorce d’un mouvement d’incastellamento : plus de 80 % des châteaux ont en effet entraîné la fondation d’un castrum pas toujours fortifié. Néanmoins la majeure partie de la population reste installée dans un habitat dispersé. Après le xiiie et jusqu’au xve siècle, peu de nouveaux châteaux sont construits, l’architecture se renouvelle peu et le réseau fortifié ne sera plus utilisé qu’à la fin du xve siècle. Le rôle des époques successives fut souvent d’occulter les constructions plus anciennes.

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Le dictionnaire occupe les 228 pages centrales du volume, les notices, présentées par ordre alphabétique fournissent, pour chaque site, les renseignements suivant : nom, localisation administrative contemporaine (département, canton, commune), toponyme actuel, diocèse médiéval de rattachement, altitude, protection dont il bénéficie au titre des Monuments Historiques, analyses de documents anciens (sans volonté d’exhaustivité), données bibliographiques (là encore sans volonté d’exhaustivité et en privilégiant les travaux les plus récents). Enfin, chaque site est localisé sur la carte qui figure en fin de volume (p. 255). Le projet étant de réaliser un atlas, il est regrettable que les coordonnées Lambert et les références des cartes ign n’aient pas été ajoutées à ces renseignements, et que la cartographie générale se limite à la seule localisation des sites de la page 255. Les notices, courtes, dépassent rarement une page ; 105 d’entre-elles sont illustrées d’une photographie du site, en noir et blanc, quand il s’agit de clichés anciens, ou en couleurs, et une quarantaine sont assorties d’un plan. Dans la plupart des cas, les plans de castrum ont été réalisés à partir du plan cadastral (Aubenas, Aps, Antraigues, La Roche d’Aps, Le Teil, Saint-Montan, Pradelles par exemple). Parfois, est donné le plan du château proprement dit avec l’indication du relief comme dans le cas de Mayres, de Mézenc ou de Rochebloine, parfois, on a le plan du château et des ensembles structurants du terroir (exemple de Montpezat). Tous les sites localisés n’ont donc pas été traités exactement de la même manière.

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Chacune des notices présente les grandes dates de l’histoire liée au site, plus que celles du site lui-même, et dans une seconde partie, l’état dans lequel se trouvent actuellement les lieux. Les références correspondant aux documents d’archives ou aux travaux consultés sont livrées dans le cours du texte. Les références bibliographiques sont précisées en complément. En fin d’ouvrage, après les deux cartes localisant les éléments géographiques et administratifs du Vivarais et les châteaux faisant l’objet d’une notice, on trouve un court glossaire (2 p.), une abondante liste des sources et bibliographie (19 p.), une liste des communes et des départements mentionnés dans l’atlas (2 p.) et une table des illustrations et crédits iconographiques (4 p.).

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Le travail de Pierre-Yves Laffont, bien que son approche soit décidément plus historique que topographique, géographique ou même archéologique, bien qu’il s’agisse d’un dictionnaire et non d’un atlas, n’en est pas moins extrêmement précieux dans une région qui ne disposait jusqu’à présent d’aucun travail de synthèse sur ses châteaux. L’ouvrage prendra assurément tout son sens avec la publication, attendue avec impatience, de la synthèse qui parachèvera l’important travail de documentation réalisé dans ce premier ouvrage.

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Anne-Marie Flambard-Héricher

Claude Denjean, Juifs et Chrétiens, de Perpignan à Puigcerdà, xiiie-xive siècles, Canet, Éditions Trabucaïre, « coll. Història », 2004, 239 p., 20 €, isbn 2912966744

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C’est une véritable découverte que nous offre Claude Denjean avec ses Juifs et Chrétiens, ouvrage tiré de sa thèse consacrée à la communauté juive de Puigcerdà, ville neuve des Pyrénées orientales fondée en 1178, à 1 400 mètres d’altitude, au cœur du bassin cerdan dont elle devint rapidement la capitale avec 6 000 habitants environ au début du xive siècle. Cette communauté, mal connue jusqu’ici, est pourtant servie par une documentation notariale remarquable : près de 300 registres pour les seuls xiiie et xive siècles, intégralement dépouillés. Ces sources, soigneusement présentées – notamment les Libri Judeorum, les Libri extraneorum, les Libri firmitatis –, sont constituées à 95 % par des actes de prêts. Aussi, le crédit est-il au cœur de cette étude dont les bornes chronologiques s’imposent d’elles-mêmes : les registres de notaires débutent en 1260, la communauté juive est gravement affectée comme toutes celles de Catalogne par les pogroms de 1391 puis par un terrible tremblement de terre en 1428, si bien qu’elle disparut avant le milieu du xve siècle.

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Puigcerdà illustre la jeunesse et la croissance rapide des centres urbains du nord de la Catalogne, participe à l’essor de l’industrie textile dont Perpignan, née autour de l’an Mil, tira le plus grand parti au xiiie siècle. Les Juifs, originaires en majorité de Perpignan, d’autres foyers de Catalogne, du pays de Foix, participent étroitement au développement de la ville dont ils formaient environ 10 % de la population. Les nouveaux venus se fixent tout en conservant souvent une résidence dans la plaine vers où ils repartiront parfois. La communauté de Puigcerdà se structure rapidement, elle dispose d’une synagogue, d’un bain, d’un abattoir, d’un cimetière, sans être cantonnée dans un quartier qui lui aurait été affecté. La vie quotidienne, les relations sociales, se discernent mal en raison d’une documentation constituée presque exclusivement d’actes de crédit. Aucune hostilité entre juifs et chrétiens n’est perceptible : ils « partagent la vie sociale parfois jusqu’à la confusion, et pratiquent en privé leurs traditions » (p. 179). Ainsi, les femmes se faisaient assister par des Chrétiens et des Juifs au moment de tester, des Juifs servaient de fideijussores à des Chrétiens, des Chrétiens reprenaient des portefeuilles de dettes juives portant indistinctement sur des débiteurs chrétiens ou juifs.

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Le crédit n’était pas la seule activité des Juifs, même si celle-ci est la mieux connue, ils pratiquaient également le négoce, la médecine. S’ils effectuaient 57 % des transactions identifiables, leurs prêts ne constituaient qu’un tiers du volume du crédit : partage du marché qui dut contribuer aux bonnes relations des deux communautés. D’ailleurs, Juifs et Chrétiens s’associaient à l’occasion. À Puigcerdà, comme dans le reste de la Cerdagne, le crédit était étonnamment développé dès la fin du xiiie siècle, ce qui implique une forte demande pour quelques sols, des prêts mutuum en vue de l’acquisition de céréales, de tissus, des ventes à remere de biens immobiliers, des emprunts importants effectués auprès de créanciers groupés pour l’occasion ; on a davantage affaire dans ce cas à des prêts familiaux ou communautaires qu’à des prêts individuels. Contrairement à une idée largement répandue, la pratique du prêt sur gage par les Juifs était peu courante, même s’il est probable que nombre de crédits modestes n’ont pas été enregistrés chez les notaires : les prêteurs obtenaient des garanties suffisantes par le biais d’hypothèques ou de cautions. Le ciment du crédit, en Cerdagne, restait essentiellement social, fondé sur la caution de personnes solvables choisies parmi des membres de la famille, des notables ruraux chargés de responsabilités dans les communautés rurales, des prêtres.

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Les ruraux sollicitaient les Juifs principalement pour des prêts à la consommation, les communautés pour le paiement des impôts royaux, nouveauté de la seconde moitié du xive siècle. Les prêteurs juifs réservaient cependant davantage leurs liquidités au commerce de gros qu’au petit crédit rural, bien que le mouvement saisonnier des engagements suive de près le calendrier agricole. Si les emprunts de quelques sous s’effectuaient auprès de n’importe quel prêteur, les clients les plus importants s’adressaient toujours aux quelques individus capables de mettre de fortes sommes à leur disposition. Les Juifs les plus engagés dans le crédit exerçaient leur métier près d’un quart de siècle, après l’avoir appris auprès de proches. Leur mobilité était néanmoins beaucoup plus grande que celle de leurs confrères chrétiens car les retours vers Perpignan au bout d’une ou deux générations n’étaient pas rares. Est-ce la raison pour laquelle ils participaient peu au crédit de l’agriculture et de l’élevage ?

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Quel était le volume des crédits fournis par les Juifs et leur rémunération ? Les prêts moyens ne dépassaient guère le montant de ce qu’obtenaient les agriculteurs à Perpignan au xiiie siècle. Bien qu’en plein développement, Puigcerdà restait de taille modeste, en marge par rapport aux grandes affaires, au trafic maritime, sans clientèle princière. La rémunération était néanmoins avantageuse, de l’ordre de 15 à 20 % par an, comparable à ce que pratiquaient les Chrétiens. Il sera intéressant, ultérieurement, d’effectuer dans la durée des comparaisons avec les taux d’intérêt pratiqués sur d’autres places. L’Avalot de 1391 – le soulèvement contre toutes les Almajas de la Couronne d’Aragon –, porta un rude coup à cette communauté déjà fragilisée. Le tremblement de terre de 1428 détruisit quasiment tout. La documentation notariale sur le crédit juif se tarit à partir de là.

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On voit, à travers cette note rapide, incomplète car bien d’autres aspects sont abordés, l’intérêt de ce beau travail comparé aux pays limitrophes où vivaient d’autres communautés juives, enrichi de schémas, de cartes, de plans, de généalogies, d’un glossaire, d’une importante bibliographie, pour l’histoire du judaïsme, des Pyrénées, de la Couronne d’Aragon, du crédit, plus largement des relations villes-campagnes.

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Gilbert Larguier

Aymat Catafau, (dir.), Les Ressources naturelles des Pyrénées, du Moyen Âge à l’époque moderne. Exploitation, gestion, appropriation, Actes du Congrès international resopyr 1, Font-Romeu, 8-10 novembre 2002, Perpignan, Presses Universitaires de Perpignan, coll. « Études », 2005, 543 p., 20 €, isbn 2914518684

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Voici présentés en un épais volume de 543 pages les travaux menés, depuis 1999, par le groupe resopyr réunissant des chercheurs venus de différentes disciplines (histoire et archéologie, géographie et anthropologie, sciences de la Vie), ayant, comme l’explique le coordinateur, « la passion des Pyrénées ». On connaissait déjà le dynamisme, le caractère novateur des démarches et des recherches de certaines équipes toulousaines telles geode ou framespa. La constitution de ce réseau resopyr vient renforcer encore la synergie se développant de part et d’autre du massif – tant du côté français que du côté espagnol – attestant de la belle vitalité de la recherche pyrénéenne.

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L’ouvrage témoigne à l’évidence de la volonté de mettre en pratique une véritable collaboration interdisciplinaire comme l’explique Aymat Catafau en présentant « l’aventure de resopyr » : créé tout d’abord autour de médiévistes à l’initiative de Pierre Bonnassie auquel l’ouvrage est dédié, le groupe s’est vite élargi aux autres chercheurs basés dans les différentes universités de Saragosse, Pampelune, Toulouse, Lleide, Girone, Barcelone et Perpignan, autour de problématiques définies en commun et inscrites dans le temps long. C’est autour, notamment, des aspects non directement agricoles de l’activité humaine dans le massif pyrénéen que se sont organisées les rencontres, que s’est construite la réflexion.

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Les travaux présentés au cours du premier congrès de resopyr, à Font-Romeu en novembre 2002, sont articulés autour d’une question qui est au cœur de bien des débats contemporains : celle des ressources naturelles (herbe, bois, minerai), certes non spécifiques à la montagne mais plus largement présentes et abondantes dans le massif pyrénéen en raison de l’étendue occupée par le saltus. L’objectif est d’examiner les modes de gestion des ressources que les sociétés montagnardes ont mis en place à diverses échelles pour en assurer l’exploitation et la reproduction, d’analyser comment l’accès à ces ressources, leur contrôle et leur prise de possession furent des éléments forts de structuration de ces mêmes sociétés. Les dix-huit communications offrent une matière foisonnante, abordant la question à des échelles d’avancement diverses (dossiers de synthèse de travaux collectifs ou recherches personnelles), à des échelles spatiales et temporelles variées : de la région au site archéologique, du siècle au quasi-millénaire.

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Un premier axe est consacré à la formation des paysages pyrénéens. Mises en œuvre de nouvelles méthodologies, relecture des sources d’archives, croisement des données conduisent à un renouvellement certain des questionnements. L’attention est désormais portée sur les héritages qui apparaissent alors beaucoup plus multiples et variés qu’on ne le pensait. Tout en explorant plus particulièrement la période médiévale, Juan F. Utrilla Utrilla, Carlos Laliena Corbera et Germàn Navarro Espinach montrent comment l’activité économique des Pyrénées aragonaises, orientée vers un pastoralisme intensif accompagné d’une agriculture de subsistance, s’enracine dans une histoire longue : vraisemblablement dès la période protohistorique.

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L’accent est également mis sur la critique interne des sources mises à contribution, sur leur délicate mise en perspective. Ainsi Delphine Brocas et Amaia Legaz s’interrogent-elles sur la manière dont les documents permettent de restituer les ressources agro-pastorales des Pyrénées navarraises et souletines pour conclure qu’elles ne sont jamais vues qu’à travers le prisme de l’économique. À cet égard, on peut regretter de ne trouver nulle part de réflexion plus approfondie sur la terminologie utilisée et plus particulièrement sur le terme de « ressource » sur lequel, pourtant, les travaux sont axés. Comme le rappelait Georges Pinchemel (1988), « les ressources d’un milieu ne deviennent telles que si les hommes les perçoivent comme de possibles richesses ou que, si les connaissant bien, ils les recherchent explicitement ».

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La Catalogne est manifestement l’une des régions les plus explorées, sans doute en raison de la richesse de la documentation bien mise en valeur par les travaux stimulants de Pierre Bonnassie. Marta Sancho s’intéresse ainsi à la pression humaine et aux transformations consécutives du paysage de moyenne montagne comme la région de Montsec au Moyen Âge. Jordi Bolos interroge les formes du paysage issues du processus de déforestation et de la création de nouveaux établissements humains, s’inscrivant en cela dans la perspective des travaux entrepris par Gérard Chouquer sur les parcellaires antiques et médiévaux, auquel d’ailleurs l’auteur emprunte la démarche méthodologique.

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D’autres communications présentent des approches de détail, autour de sites archéologiques. À partir de l’analyse des restes de graines et de fruits carbonisés retrouvés sur deux sites médiévaux (sur la montagne d’Enveig en Cerdagne, au château des Angles en Capcir), Marie-Pierre Ruas et Christine Rendu s’interrogent sur l’origine des plantes cultivées et les formes d’exploitation conduites par les occupants des milieux de haute montagne. C’est à la diversité des végétaux, à leur apparente uniformité avec ce que l’on peut retrouver sur des sites de plaines que les auteurs concluent, amenant ainsi à réviser les stéréotypes négatifs des conditions de vie en haute montagne.

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Novatrice et prometteuse est la démarche de Marie-Claude Bal qui s’intéresse aux pratiques agro-pastorales dans la vallée de Bethmale en Ariège. Pour tenter de retrouver les paléosols des pâtures ou prairies, objet si peu abordé par les historiens et les archéologues, elle propose de prendre en compte des objets du paysage bien souvent laissés pour compte – les murets de pierre délimitant des parcelles – que ce soit en plaine ou sous couvert forestier et établir des profils pédo-anthracologiques des sols attenants, déterminer, par des analyses physico-chimiques, leur richesse en phosphore, marqueur de la mise en pâture.

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Un second ensemble de communications s’articule autour de la question du pastoralisme montagnard. À cet égard, il faut saluer la vigueur des recherches exposées par les jeunes doctorants. Ainsi celle de Marc Conesa sur les communautés rurales de Cerdagne au xviiie siècle. Outre la forte intégration des estives aux économies de la région, l’auteur révèle qu’au-delà des aspects strictement économiques, la structure sociale est également fortement influencée et structurée par un espace – les estives – qui joue un rôle essentiel dans les pratiques communautaires. Élisabeth Bille poursuit une réflexion à peine entamée chez les historiens médiévistes : elle s’interroge sur la manière dont l’écrit enregistre les constructions territoriales des xiii-xive siècles, confrontant logiques du discours écrit (espace perçu), logiques des pratiques (espace vécu). Comme P. Chastang l’a mis en évidence pour le Languedoc de la même époque, É. Bille montre qu’en Cerdagne l’espace géographique et l’espace des textes sont difficilement superposables ou interchangeables.

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La recherche hispanique n’est pas en reste, explorant des aspects longtemps délaissés. Ainsi Alfredo Moraza Barea met-il l’accent sur un autre aspect de la transhumance : celle des porcs, phénomène souvent éclipsé par celui bien connu de la transhumance ovine et de l’organisation socio-économique – la Mesta – à laquelle cette dernière a donné lieu. À la fin du Moyen Âge, de la région de Soria aux forêts du Pays Basque, sur quelque 200 km, transitent d’importants troupeaux de porcs. Nécessitant la surveillance d’un grand nombre de gardes, dans des conditions souvent difficiles compte tenu des conditions orographiques du territoire à traverser, ces transferts empruntent d’autres voies que celles utilisées par les troupeaux ovins : un réseau secondaire de plus grande antiquité. Bien que l’on ignore pour le moment, l’origine de ces grandes migrations porcines, une relation paraît s’établir entre la croissance exorbitée du troupeau ovin, le fort recul de la forêt au tournant des xve et xvie siècles et l’entrée en crise de l’importance ancienne du troupeau porcin.

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Un autre axe est consacré aux forêts et à leurs usages. Les travaux présentés témoignent, là encore, de démarches novatrices. Véronique Izard comme Emmanuel Garnier démontrent combien les sources écrites anciennes peuvent être riches d’informations sur les espaces forestiers en tant que formations végétales abritant une faune variée à condition que l’on n’y cherche pas, un peu naïvement, des informations bio-géographiques directes (les auteurs des textes n’ont jamais eu cette préoccupation) mais que l’on effectue une (re)-lecture véritablement « écologique » de ces documents bien connus par ailleurs des historiens. Ce qui nécessite une démarche pluridisciplinaire. Synthétisant les recherches qu’elle mène depuis plusieurs années sur les forêts nord-catalanes dans la longue durée, Véronique Izard montre toute l’importance des siècles médiévaux dans la genèse de la sylviculture moderne. Précocement, à partir du milieu du xiie siècle, semble-t-il, le développement de la métallurgie, la nécessité de répondre à une croissance des besoins induisent le développement d’une réglementation forestière (codification des usages) et d’une organisation des prélèvements (cantonnement des pratiques). Une fonction socio-économique (forêt industrielle, forêt pâturée, mise en réserve royale) étant alors affectée à chaque espace forestier, une mosaïque de sylvo-faciès se dessine peu à peu. Toutefois cette politique s’avère insuffisante à maintenir l’équilibre et on assiste alors à une réduction conséquente des surfaces boisées : autour de la diminution des ressources s’articule une augmentation des conflits. La crise démographique du xive siècle amène un relâchement de la pression. On assiste alors dans cette partie des Pyrénées au passage d’une politique de gestion des espaces et de mise en valeur des ressources à une politique de conservation des milieux forestiers.

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Étudiant l’évolution de la faune sauvage – les salvatgines – en Catalogne au cours de l’époque moderne, Emmanuel Garnier reprend la voie inaugurée par Jean-Claude Bouchet il y a plus d’une quinzaine d’années, tout en explorant de nouvelles pistes de recherches. E. Garnier insiste sur l’importance de l’impact des mutations socio-économiques (développement du pastoralisme) sur l’évolution de la grande faune, notamment sur l’évolution des comportements alimentaires de ces animaux (ours et loups). Et plus que la chasse qu’on leur a faite, c’est l’évolution des écosystèmes nécessaires à la survie de ces espèces (dégradation des écosystèmes montagnards) qui pourrait être le facteur déterminant de leur élimination. En un bref article, Michel Brunet brosse l’état de l’encadrement juridique et administratif de la gestion des forêts en Roussillon au xviiie siècle et leur impact sur le devenir des forêts. Dispersion des compétences, absence d’une administration spécialisée pour les eaux et forêts, recours à la violence contre les agents de l’autorité rendent difficile la gestion des forêts : abus et conflits se multiplient, encouragés par une répression impuissante.

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Les proto-industries de montagne constituent un autre volet thématique sur lequel des chercheurs du groupe ont travaillé. Trois communications sur des espaces et des pas de temps différents (de la Navarre à la Cerdagne, du xive au xxe siècle) analysent les artisanats du fer et du verre et leurs incidences. Inigo Mugueta s’intéresse à l’activité minière médiévale en Navarre et plus particulièrement à l’exploitation de la mine d’argent de Urrobi qui se révéla être un fiasco au xive siècle, malgré l’attention portée par les rois de Navarre désireux d’améliorer la gestion de leur patrimoine et d’impulser une nouvelle politique monétaire. Martine Camiade et Denis Fontaine se placent dans une perspective plus sociologique en explorant la sociabilité villageoise : la formation des réseaux de stratégies, d’alliances et de pouvoirs entre familles travaillant et vivant du milieu forestier, résidant dans un certain type d’habitat que sont les mas dans le massif de l’Albera aux xvie et xviie siècles. L’étude est conduite à partir d’un cas de figure bien mis en lumière par la documentation : celui du mas d’en Bonet du Vilar, abandonné dans la première moitié du xviie siècle.

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Les conflits d’usage et de propriété sont analysés par André Balent à propos de la mine de fer de Puymorens (Cerdagne) sur plus de trois siècles. André Balent analyse ainsi le jeu toujours mouvant entre les ambitions des communautés villageoises et les concessionnaires particuliers, tous intéressées par l’extraction du minerai de fer dont les filons sont implantés sur des pacages communaux d’altitude. L’ouvrage se clôt sur le lexique du vocabulaire des ressources naturelles en Navarre établi sous la coordination d’Eloisa Ramirez Vaquero : une vaste et précieuse entreprise collective qui doit être étendu aux autres domaines géographiques du massif pyrénéen.

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L’ensemble traduit la formidable synergie mise en œuvre entre chercheurs transpyrénéens, la volonté d’orienter la recherche vers des voies nouvelles – résolument diachroniques, pluridisciplinaires – qui ont encore bien souvent du mal à se faire entendre mais si riches de perspectives et de renouvellements historiographiques. La seule faiblesse importante du volume est d’ordre formel : les fautes d’impression, le manque d’homogénéité de présentation des articles, l’absence de cartes et la mauvaise qualité des reproductions photographiques entachent malheureusement un ouvrage qui, quant au fond, est remarquable.

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Corinne Beck

Nadine Vivier, (dir.), Ruralité française et britannique xiiie-xxe siècles : approches comparées. Colloque franco-britannique du Mans, 12-14 septembre 2002, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2005, 254 p., 20 €, isbn 2753500215

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Ce colloque, organisé conjointement par l’Association d’Histoire et Sociétés Rurales, la British Agricultural History Society et le Laboratoire d’Histoire Anthropologique du Mans (le lhamans), s’inscrit dans la continuité des travaux résultant de la question posée pour le concours de l’agrégation en 1998 et portant sur « La Terre et les paysans en France et en Grande-Bretagne aux xviie et xviiie siècles ». C’est autour de la comparaison entre le cas britannique et le cas français que se sont réunis les participants : Jean-Pierre Jessenne, Jean-Pierre Poussou, Scarlett Beauvalet, Jacqueline Sainclivier, Annie Antoine, Ronald Hubscher, Gérard Béaur, Dominique Rosselle s’attachant à la société rurale française et Jane Whittle, Nicola Verdon, Richard W. Hoyle, Philipp R. Schofield et Mark Overton s’intéressant aux exemples anglais et, dans une moindre mesure, gallois. L’ouvrage réunit treize communications en trois thèmes. Les communications en anglais ont toutes été traduites.

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En introduction, Nadine Vivier et Jean-Pierre Jessenne présentent les motivations et la démarche du colloque et soulignent la difficulté méthodologique d’une histoire comparée des deux pays. En France, les études se sont faites dans un cadre régional ou départemental, permettant peu à peu de couvrir l’ensemble de l’hexagone. Au contraire, les historiens britanniques ont utilisé les sources des manoirs et ont abouti à une histoire plus restreinte géographiquement et à partir de laquelle ils ont élaboré des modèles. Jean-Pierre Jessenne ajoute quatre extraits de textes du milieu du xviiie siècle, documents de référence qui établissent l’antagonisme entre modèle français et modèle anglais, dont l’article « Culture » de l’Encyclopédie et l’incontournable Arthur Young. La mise en perspective des modèles français et anglais est rendue difficile par des stéréotypes anciens, remontant justement au milieu du xviiie siècle. Sont livrées, toujours en annexe, trois cartes sur les types d’agriculture en Angleterre et les rendements comparés des Pays-Bas et du Bassin parisien au milieu du xixe siècle. Ce sont des exemples de cartographie régionale et d’une vue synthétique comparée entre régions européennes. Selon Jean-Pierre Jessenne, le meilleur moyen d’approfondir la comparaison est de multiplier les études à différentes échelles. La simple différenciation nationale n’est pas la plus pertinente et la comparaison entre grands types agro-culturaux doit être développée. Il imagine une étude dans la longue durée de « pays » présentant des caractères communs, « comme Sussex et pays de Bray ou Brie et Cambridgeshire ».

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La première partie est consacrée au travail des femmes dans les exploitations agricoles du xve au xxe siècle. Cette partie apporte des éléments de comparaison, même si le placement des jeunes filles était moins systématique en France qu’en Angleterre. Jane Whittle exploite trois types de matériaux de recherche : les sources littéraires, les livres de comptes des fermes et ménages, et les documents juridiques et notariaux. Elle dresse un tableau comparé de la répartition du travail entre les sexes dans l’Angleterre des xve-xvie siècles. Le jardinage, l’apiculture, le désherbage, la fourniture de combustibles apparaissent, d’après l’exploitation conjointe des documents, comme des activités masculines. Les activités de laiterie, de filage, mais aussi le brassage de la bière ou la confection du pain sont des activités féminines. Il serait donc faux d’imaginer les femmes confinées dans leur foyer ou astreintes à des travaux journaliers répétitifs et peu qualifiés. Le second article prolonge cette étude des femmes dans le monde rural puisqu’il traite des femmes à l’époque moderne, entre le xvie et le xviiie siècle. Scarlett Beauvallet se penche sur les problèmes spécifiques de la documentation. Elle met l’accent sur la diversité des statuts, certaines femmes, comme les veuves de fermiers disposant d’une certaine autonomie au xviiie siècle, et la diversité des occupations. Les activités rurales dans les campagnes sont aussi industrielles et cela est démontré par l’exemple de l’industrie dentellière. Cette première partie se conclut avec l’intervention de Nicola Verdon, de l’université de Reading. Nicola Verdon fait une mise au point sur le « life cycle servant » féminin et distingue trois catégories de femmes, différentes par leur statut matrimonial, leur âge, la durée de leur emploi. Il présente tour à tour le rôle productif de trois catégories de travailleuses agricoles dans l’Angleterre du xixe siècle : les journalières, les domestiques de fermes et les femmes de fermiers. Globalement le travail effectué par les journalières représentait un tiers des jours travaillés. La main d’œuvre féminine est surtout recherchée au printemps, pour les travaux de sarclage, et l’été pour les fenaisons et la récolte des céréales. L’auteur s’appuie sur les livres de compte des exploitations qui enregistrent la main d’œuvre et les salaires. À partir des années 1820-1840, leur présence dans les champs décroît. Partout, tout au long du xixe siècle, le salaire féminin est d’environ un tiers inférieur à celui des hommes. Les jeunes célibataires avaient l’alternative de se faire embaucher comme domestique ou fille de ferme. Pénibilité du travail et salaire faible ont entraîné une pénurie de cette main d’œuvre vers les années 1870-1880 ainsi que l’exode vers les villes. Restent les femmes de fermiers, dont la contribution productive est difficile à évaluer. Jusque dans les recensements de 1881, les femmes, qui n’étaient pas rémunérées, n’étaient pas incluses dans les statistiques professionnelles. Elles exerçaient pourtant des responsabilités dans la gestion du foyer et de son personnel, et s’occupaient dans les régions laitières de la production de lait et de fromage, mais aussi de l’élevage des porcs et des volailles. Dans cette perspective, Jacqueline Sainclivier s’interroge : « Une histoire des agricultrices aux xixe-xxe siècles est-elle possible en France ? ». L’historiographie française sur les femmes rurales est déficiente : la problématique de l’histoire des femmes est d’une part plus récente en France qu’en Angleterre, d’autre part, il y a un réel déséquilibre des deux derniers siècles en faveur du xixe et au détriment du xxe siècle. Cette première partie, la plus riche du volume, s’achève par l’exemple des « femmes de l’ombre », les migrantes italiennes et polonaises durant l’entre-deux-guerres. Ronal Hubscher confirme les informations précédentes et signale l’importance des effectifs féminins étrangers dans l’agriculture (globalement 28 à 30 % des effectifs étrangers de l’agriculture.) La question de la dépendance vis-à-vis de l’époux est posée.

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Le deuxième thème a porté sur les rapports à la terre et la différenciation sociale au village durant l’époque moderne. Au contraire de la première partie qui permettait de mettre certains points en comparaison, cette partie est plus déséquilibrée : deux interventions françaises pour une anglaise. Ce sont essentiellement des mises au point sur nos connaissances actuelles de la situation de la paysannerie. Les communicants, Annie Antoine, Gérard Béaur et Richard H. Hoyle ont montré la diversité des situations selon que le paysan est ou non propriétaire. Gérad Béaur insiste sur la mobilité des terres dès avant la Révolution, même si la vente des biens nationaux n’a pas bouleversé la structure de la propriété foncière. Annie Antoine développe la définition du paysan et ébauche une comparaison entre les composantes du paysan français et celles du paysan d’outre-Manche. Trois aspects caractérisent le paysan français : il vit dans le cadre d’une seigneurie, il est partiellement propriétaire, il est le plus souvent locataire. À l’époque moderne, la différence entre le paysan anglais et le paysan français est que le premier devient progressivement locataire du lord, tandis que le second reste un censitaire. Les chiffres de travaux antérieurs sont rappelés : environ 40 % du sol à la veille de la Révolution est détenue par des paysans. Cela n’est pas synonyme de richesse, puisqu’il ne s’agit pour la majorité que de micro-propriétés. Une activité annexe est indispensable. Annie Antoine fait le point brièvement sur la pluriactivité, le salariat rural, les spécialisations régionales, comme l’élevage de bœufs gras, la confection de fromages, qui mettent en évidence l’intégration des paysans dans les circuits économiques. Autant de spécificités qui ne permettent pas de dresser le portrait unique du paysan. Richard W. Hoyle poursuit ce thème en abordant le sujet de la disparition du petit fermier anglais. Sa thèse est que cette disparition est le résultat d’un marché qui leur était défavorable. La naissance des grandes fermes n’est pas le résultat d’une coercition seigneuriale généralisée. Richard W. Hoyle appuie sa démonstration sur deux sources : les sources fiscales et les archives des grands domaines, comme les rentals, liste des tenanciers avec le montant des baux et leur durée, et les surveys ou plans terriers. Il observe une augmentation de la taille moyenne des propriétés et, en parallèle, une disparition des petits propriétaires, qu’ils soient freeholders ou copyholders. Ce mécanisme a été peu étudié. La concentration des terres ne serait pas due aux seigneurs, mais au rachat des terres par des voisins. Plusieurs stratégies pouvaient aboutir à un agrandissement : ajout de terres par enclosure, départ de tenanciers, vente de terres dont la surface ne permet pas de vivre. La communication est complétée de neuf tableaux, dont quatre sont issus des travaux de R.C. Allen sur les enclosures.

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Pour finir, le colloque analyse les inventaires après décès et montre le souci d’interroger la nature même de cette source majeure d’informations. Si en France l’inventaire après décès était facultatif, Philipp Schofield montre qu’en Angleterre il en était couramment rédigé. Les petits tenanciers y voyaient un moyen de contrecarrer les revendications seigneuriales sur leurs biens meubles. Dominique Rosselle revient sur l’usage des inventaires dans la France de l’Ancien Régime et soulève les lacunes propres à cette source : rareté statistique (10 % des actes notariés), sous-estimation des biens répertoriés, non prise en compte de certains biens, comme les réserves alimentaires. Pour sa part, Mark Overton interroge cette documentation par le biais du progrès agricole et des rendements. Près de deux millions d’inventaires ont été rédigés en Angleterre entre le milieu du xvie et le milieu du xviiie siècle. Mark Overton décrit sa méthode, à partir de l’outil informatique, pour évaluer les types de productions végétales et animales, leurs rendements, mais aussi le niveau de spécialisation agricole. L’article est argumenté de tableaux construits à partir d’échantillons d’inventaires du Kent et de la Cornouailles. Il montre l’importance des activités secondaires. Dans le Kent, 88 inventaires sur 867 dépouillés révèlent la fabrication domestique de nourriture entre 1600 et 1649. Alors qu’on pourrait imaginer un recul de l’autoconsommation, les documents indiquent au contraire un maintien, et même un renforcement de cette pratique (94 inventaires sur 350 pour la période 1700-1749). Une proportion croissante des ménages produit sa propre nourriture au lieu d’acheter sur le marché. Les exploitations commerciales du Kent continuent de pourvoir à leurs propres besoins.

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L’objectif des organisateurs qui était d’inscrire les débats dans un champ comparatif n’a été que partiellement atteint. Cependant, les comparaisons régionales sont possibles et les diverses contributions ont permis de mettre en évidence certaines caractéristiques communes, mais aussi des approches différentes, comme c’est le cas pour le traitement des sources et les méthodes d’analyses. Ce colloque témoigne de l’intérêt suscité par l’histoire rurale, en particulier sur l’histoire des femmes, et du renouvellement des questions et des méthodes autour de sources connues mais sans cesse réinterrogées.

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Isabelle Vouette

Andrée Corvol-Dessert, (dir.), Les Forêts d’Occident du Moyen Âge à nos jours. Actes des xxive Journées internationales d’Histoire de l’Abbaye de Flaran (6-8 septembre 2002), Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2004, 302 p., 28 €, isbn 2858167176

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Après un avant-propos d’Andrée Corvol-Dessert, quinze articles offrent tantôt une ouverture sur des domaines marginaux rarement abordés, tantôt un aperçu plus large des moteurs et freins du développement forestier.

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Dans une contribution intitulée « Nature et montant des recettes forestières du Comté de Bourgogne au xive siècle, d’après les comptes de gruerie », Pierre Gresser tente de déjouer les pièges de comptes extrêmement précis mais dont le traitement s’avère difficile tant en raison de changements fréquents dans l’intitulé des postes que d’une terminologie parfois obscure. Amendes, « pesnaige », ventes de bois constituent les principaux postes auxquels s’ajoutent des perceptions épisodiques faisant apparaître de petits métiers. Les courbes montrent une hausse constante des revenus, malgré de grandes irrégularités annuelles.

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François Duceppe-Lamarre, dans « Une économie de l’imaginaire. Le cas de la réserve cynégétique d’Hesdin (Artois, xiiie-xve siècles) » hiérarchise les animaux de la réserve en fonction des égards qui transparaissent dans les comptes (frais d’entretien, alimentation), de leurs fonctions et de l’habitat qui leur est imposé. Le cerf et le héron, nourris à grands frais se détachent comme symboles, sinon de l’imaginaire forestier médiéval, du moins de celui de la réserve. La clôture de la réserve est elle-même l’objet de quelques pages.

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« La forêt au service des salines en Lorraine au xviiie siècle » de Daniel Berni met en évidence les tensions entre le roi de France et la cour de Lorraine. Suite au développement de l’industrie salicole au xviiie siècle, les bois affectés aux salines affermées depuis peu s’avèrent insuffisants. La Ferme réagit en demandant la création d’une administration : la Réformation. C’est essentiellement de la mise en place de cette administration puis de sa gestion que traite cet article.

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Christine Bru-Malgras confronte sources écrites et terrain dans « Les bois de Port-Royal : une solitude bien proche de Versailles ». Elle relate le conflit qui a opposé l’abbaye à l’administration forestière suite à l’ordonnance de 1669 et décrit les effets néfastes de la proximité de Versailles. Expropriations, chasses, étangs… renforcent les tensions entre le pouvoir et l’abbaye.

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Après avoir rappelé le contexte de la mise en place de l’ordonnance de 1669, Muriel Geny-Mothe aborde le cas particulier d’une gruerie gasconne dans « Aménagement direct des forêts, propriétés des ecclésiastiques (la gruerie de Fleurance, 1669-1789) ». Bien que le parlement de Toulouse ait rapidement entériné l’ordonnance, son application se fait avec difficulté. Inertie des religieux, indépendant à l’égard de la maîtrise entraînent des mesures fermes menant aux procès verbaux de visite dont la teneur est présentée.

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L’article d’Emmanuel Garnier « La gestion d’une forêt rhénane. La Rheinwald sous l’Ancien Régime » nous transporte le long du Rhin, qui non encore canalisé modèle selon ses caprices des îlots délaissés à la forêt. L’annexion de l’Alsace en 1648, puis le traité de 1697 transforment le Rhin, trait d’union entre les populations, en ligne de rupture. Dès 1700, les gestionnaires français prennent conscience de la richesse de cette forêt dont le bois est propre tant à la construction de fortifications qu’à l’endiguement du fleuve. La forte pression militaire aura alors un rôle déterminant sur ces forêts mouvantes. Rôle analysé en détail dans un article original qui nous permet de porter un regard inattendu sur la vallée du Rhin et sur les moteurs d’évolution de la forêt et qui n’exclut pas le rôle civil de la Rheinwald.

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Suivent deux articles à lire en parallèle. Eduardo Rico-Boquete analyse « Les reboisements en Espagne de 1875 à 1975 » dans un contexte politique difficile où les gouvernements se succèdent sans se ressembler. L’Espagne saura vite comprendre que seule la forêt peut limiter l’érosion qui l’affecte gravement, les pertes humaines et économiques. Formés dans les grandes école européennes, les forestiers espagnols élaborent dès le dernier quart du xixe siècle des plans destinés à limiter l’érosion, éviter les avalanches, réguler le climat, mais les moyens mis en œuvre sont si restreints que les réalisations se cantonnent aux régions les plus fragiles. En 1901, la mise en place d’un service hydrologique forestier donne un nouvel élan qu’il est difficile de mesurer faute de statistique générale. La Première Guerre mondiale centre le problème sur l’auto approvisionnement. À partir de 1939, le régime franquiste adopte une politique de reboisement ayant pour but l’autarcie. Cette politique passant tant par le travail obligatoire que par les accords avec les collectivités locales ou les particuliers épuisera les forêts existantes en même temps qu’elle augmentera la surface boisée. L’auteur analyse en détail les effets de chacune des politiques, les choix concernant les essences, les modes de multiplication ainsi que la discordance entre rêves et réalités.

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Anton Schuler, dans « La forêt Suisse et les inondations au xixe siècle » démontre que la Suisse a fait le même constat que l’Espagne : la forêt et l’eau sont liées. Ici aussi rêves et réalités sont loin de se retrouver. Initiée pour « sauver » une forêt suisse réputée être dans un état lamentable, la privatisation du début du xixe siècle sonnera le glas des droits d’usage et mènera au défrichement à des fins agricoles. Parallèlement, des contacts avec le reste de l’Europe émerge, un corps forestier qui sera très tôt en relation avec les hydrauliciens. La société Forestière Suisse réussira à convaincre l’état de la nécessité de la gestion des forêts pour des raisons de sécurité, mais la liberté laissée aux cantons sera un frein. Seules de graves inondations auront un pouvoir suffisant pour fédérer aval et amont. L’auteur met également l’accent sur les grandes disparités selon les vallées et sur les déforestations tardives et leurs conséquences. Malgré une prise de conscience tardive de la part des pouvoirs la politique forestière a fini par s’avérer efficace.

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Dans « la forêt languedocienne (fin viiie-xie siècle), Aline Durand et Marie-Pierre Ruas confrontent la documentation écrite aux données botaniques, paléo-environnementales et archéologiques. Après avoir situé la région dans un processus d’ouverture progressive identifié depuis le Néolithique, qui aboutira à la période antique à un milieu très ouvert dans les plaines alluviales, les auteurs mettent l’accent sur les risques liés aux sources et sur les corrections que l’une apporte à l’autre. Avec beaucoup de prudence, elles introduisent quatre coupes allant de la côte aux sommets et estiment que la forêt languedocienne ne doit pas apparaître comme une masse compacte mais comme une mosaïque de formations différentes. La forêt semble être un milieu familier et entretenu, voire soumis à des conduites culturales après 950. Les résultats bio archéologiques mettent en évidence des prélèvements très variés.

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Dans « Iraty, de la forêt mythique à la forêt sylvo-pastorale », Delphine Brocas et Amaia Legaz livrent les premières conclusion d’un pcr dont l’objectif est de confronter le mythe qui entoure cette forêt pyrénéenne à la réalité historique. Malgré des sources qu’elles estiment disparates, elles arrivent à cerner l’évolution des activités pastorales, la réalité des essences ; les contraintes liées aux enjeux frontaliers et à mettre un bémol à « l’inaccessibilité » de ce massif de 20 000 ha pris en étau entre de puissants monastères, deux pays et des vallées ayant un besoin d’accès aux forêts.

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Jérôme Buridant rappelle dans « Du modèle à la pratique : gestion des peuplements caducifoliés dans la France moderne, xvie-xviiie siècles » la situation de crise qui a mené à l’ordonnance de 1669, ainsi que les anciennes expériences de gestion qui l’ont nourrie. Il fait état des difficultés de mise en place de cette ordonnance, des échecs, des insuffisances et des leçons qui en seront tirées pour alimenter, tout au long du xviiie siècle une réflexion qui mènera à la sylviculture contemporaine.

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L’article de Jean Boissière « Milieux paysans et exploitation forestière à partir des pratiques du Nivernais-Morvan à l’époque moderne » souhaite aborder la présence des paysans dans le cycle d’exploitation. Le manque de références régionales oblige l’auteur à puiser ses exemples sur l’ensemble du territoire français.

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Andrée Corvol, dans « Connaître la forêt occidentale » dresse un portrait de l’administration des forêts en France sous l’Ancien Régime. Elle aborde le pouvoir du roi suzerain et ses limites, la coûteuse et partielle mise en place de l’ordonnance Colbert ainsi que la vente des charges d’officiers et ses vices.

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La contribution de Paul Arnould « Nouvelles forêts, vieilles forêts, forêts de l’entre deux, (xixe-xxe siècles) : rationalité économique et fertilité symbolique » analyse les mutations récentes de l’image de la forêt. D’espace de production elle est devenue aussi espace de loisirs et espace à protéger, d’où la nécessité de repenser fondamentalement son rôle et de l’étudier avec une approche géo-historique. Il sépare les forêts en trois catégories : les vieilles forêts, dans lesquelles il range les forêts domaniales par exemple, les nouvelles forêts, fruits essentiellement de l’enrésinement et des plantations de peuplier et les forêts de l’entre-deux, majoritairement issues de la colonisation spontanée des espaces abandonnés par l’agriculture. Cette classification doit compenser le côté mutilant de l’approche technicienne. Il analyse chacun des trois systèmes en insistant particulièrement sur la nécessité d’entourer les nouveautés d’une symbolique forte pour les faire accepter. Les exemples d’échecs et de réussites cités prouvent qu’une image affective positive convainc mieux les foules qu’un discours technique basé sur des critères de rentabilité. Sur ces bases, la gestion de la vieille forêt est elle aussi à repenser, alors que la forêt de l’entre-deux offre, grâce à la micropropriété, une biodiversité et une diversité d’usages riches. Seul un important travail sur les mythes fera évoluer les choses dans une société où les discours dominants sont émis par des urbains pour qui la nature doit être aseptisée. Une recherche approfondie sur l’image de la forêt et le pouvoir des mots, des symboles apporte au travers de cet article une dimension critique bienvenue.

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Pierre Alain Taillier termine le volume avec un article intitulé « Entre déboisement, boisement et reboisement, deux siècles d’histoire des forêts belges ». Après avoir critiqué des sources difficiles à confronter car les critères retenus pour les différentes enquêtes manquent d’homogénéité, l’auteur dresse un état des acquisitions, aliénations, boisements, déboisements tout au long de la période concernée. Ces données sont ensuite analysées par période, en fonction des influences politiques subies par le pays. Il en ressort que de la politique de confiscation des forêts ecclésiastiques lors de la période française aux aliénations massives lors de la période hollandaise, le rapport du pays dominant à la forêt a joué un rôle décisif dans les choix. La Révolution belge poursuivra la politique d’aliénation, mais, malgré des évolutions dans la répartition, la surface boisée évoluera peu.

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Entre rappel de données de base et nouveaux regards, ce volume bien documenté prouve la vigueur des recherches sur la forêt. On regrette seulement que certains auteurs aient privilégié la richesse des détails parfois anecdotiques (sans doute « trop » abondants dans les sources) par rapport à l’analyse.

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Blandine Vue

Robert Valladier-Chante, En Ardèche autrefois. Haut-Vivarais et Boutières au xve siècle. Paroisses et société rurale, t. 1 et 2, Valence, Éditions et Régions, 2004, 557 p., 23 €, isbn 2847940324

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Il s’agit là du deuxième ouvrage de Robert Valladier-Chante consacré aux estimes vivaroises. Rappelons qu’en 1464, les États du Languedoc accordent au roi Louis XI, la levée d’une nouvelle taille. Pour fixer les capacités contributives de chaque paroisse, les états décident également la réalisation d’une enquête nominative sur les biens immeubles et meubles, y compris le bétail, des chefs de famille. De cette enquête n’ont été conservés que les 75 registres, représentant plus de 14 000 pages qui concernent le diocèse de Viviers. Depuis une vingtaine d’années, de nombreux travaux se sont penchés sur cette source d’une grande richesse (cf. Pierre-Yves Laffont, « Une source fiscale au service de la restitution des espaces ruraux médiévaux : les Estimes vivaroises de 1464 », in Jean-Luc Fray et Céline Perol (dir.), L’Historien en quête d’espaces, Clermont-Ferrand, Presses universitaires Blaise Pascal, 2004, p. 75-90). L’ouvrage de Robert Valladier-Chante se veut essentiellement un instrument de travail. Il présente les estimes du Haut-Vivarais et de la Boutière, ce qui correspond en gros à la partie nord de l’actuel département de l’Ardèche. Il s’agit en fait d’une étude non pas des procès verbaux des notaires contenant les déclarations détaillées des chefs de famille, ceux-ci ont été conservé pour la moitié seulement des paroisses du diocèse, mais des sommaires et abrégés rédigés d’après ces procès-verbaux par les agents du roi. Les données collationnées sont donc essentiellement de nature chiffrée, chaque élément du patrimoine étant ramené à une valeur estimée en argent. Ceci dit, la masse d’informations ainsi livrée au public est impressionnante surtout si on l’ajoute au précédent volume consacré au Bas-Vivarais.

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Le premier tome, ou plutôt la première partie, car il s’agit d’un unique volume, donne une présentation synthétique des données contenues dans les registres d’estime. Après une rapide description des différents secteurs géographiques concernés viennent les notices paroissiales. Leur présentation est claire. Sous le fac-similé de la graphie originale du nom de la paroisse, un tableau synthétise les déclarations des contribuables. À droite du nom de baptême et du patronyme du déclarant, quatre colonnes donnent, respectivement, l’estimation du patrimoine en livre, sous et deniers tournois, la valeur des biens immeubles, celle des biens meubles et du cheptel, avec le pourcentage du patrimoine représenté par celle-ci, enfin le montant de la taille. À gauche du nom du déclarant, une autre colonne rapporte l’éventuelle majoration de la fortune décidée par les commissaires du roi. Ainsi pour Jean Saige, de la paroisse de Charnas, la fortune, estimée à 85 livres, 1 sou et 8 deniers, a été majorée à 100 livres. Un second tableau récapitule les données pour l’ensemble des contribuables de la paroisse : nombre de déclarants, valeur globale de la fortune, moyenne et médiane, valeur globale du mobilier et du cheptel, enfin montant total de la taille due. Cette première partie s’achève par les données suivantes : l’évaluation globale du patrimoine des 5 099 taillables et le calcul des patrimoines moyen et médian ; l’éventail des fortunes selon une échelle à 23 barreaux, de moins de 20 livres jusqu’à 4 000 à 5 000 livres ; enfin la structure des fortunes qui privilégie les biens immeubles, soit 70,4 % de la valeur totale, sur les meubles et cheptel, seulement 29,6 %, avec de grosses variations suivant les pays et les paroisses.

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La seconde partie reprend ces données dans une optique thématique. Le chapitre iv, sur la société rurale, classe les contribuables en fonction de la structure familiale, du métier ou de l’état. On apprend que les feux à plusieurs ménages représentent seulement 4 % du total, ce qui paraît peu, que les forgerons sont présents dans les moindres villages, que les nobles sont imposés sur leurs biens roturiers, ce qui est le cas de 14 d’entre eux. Le chapitre v compare la population et la fortune globale moyenne et médiane des différentes paroisses ainsi que des différents secteurs géographiques. Sans surprise les paroisses urbaines (Anonay, Tournon, le Cheylard) sont celles qui affichent la fortune moyenne la plus élevée mais aussi, souvent les médianes les plus faibles, signe d’inégalité. Du point de vue démographique, une comparaison est proposée entre les données tirées des estimes de 1464 et les recensements postérieurs, du xviie au xxe siècle. Le pays apparaît alors encore sous peuplé, preuve que le redressement après la crise ne fait que s’amorcer. Le chapitre vi étudie la place du cheptel, ou plutôt la valeur de celui-ci, dans les fortunes rurales des paroisses et des secteurs géographiques : plus les valeurs des biens meubles représentent une part importante du patrimoine, plus la place de l’élevage dans l’économie de la paroisse ou du secteur géographique est jugée importante. C’est le plateau de Vernoux, « pays de demi-montagne » comme le qualifie l’auteur qui affiche les « taux de cheptel » les plus élevés. Le chapitre vii se penche sur la taille elle-même, les barèmes de calcul et le poids de la fiscalité. L’auteur estime ce dernier à 1,3-1,5 % du patrimoine total, soit le prix de quatre moutons. S’agissant d’un impôt devenu régulier, on peut penser que ce chiffre peut représenter 5 à 8 % du revenu annuel du contribuable moyen, à ajouter, bien sûr aux aides, aux droits seigneuriaux et à la dîme. Le chapitre viii est consacré à l’anthroponymie, c’est à dire aux patronymes, aux noms de baptêmes et aux surnoms, le tout traité du strict point de vue statistique. Un tableau récapitule les patronymes les plus courants en précisant leur fréquence et le nombre de paroisses où celui-ci est représenté. Ainsi les Colet sont-ils présents dans 8 paroisses. Cet outil pour l’étude des migrations de proximité est complété par l’annexe 2 de l’ouvrage. Cette table des patronymes mentionne, pour chaque nom de famille, les paroisses où ils sont représentés ainsi que le nombre de déclarant portant le nom en question. Ainsi, apprend-t-on, toujours pour les Colet, qu’il s’en trouve un à Châteauneuf, deux à Mariac, trois à Gluiras-Beauvène et deux au Cheylard. Le dernier chapitre, enfin, est sinon le plus utile pour l’historien, du moins, le plus personnel : l’auteur propose, pour illustrer la vie rurale vivaroise, une série de dessins de son cru, inspirés, semble t-il de l’armorial de Guillaume de Revel et des esquisses que l’on trouve parfois, trop rarement, sur les pages des registres de notaires. L’ensemble, qui compense un peu l’austérité du reste de l’ouvrage, paraît d’ailleurs relativement convaincant.

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Au total, cet ouvrage constitue un instrument de travail fort utile, peut-être plus précieux encore pour l’histoire économique et sociale globale que pour l’histoire régionale ou locale, celle-ci faisant davantage son miel des registres d’estimes, là du moins où ils ont été conservés. Ajoutons que l’étude statistique des données aurait pu être poussée nettement plus loin, de même que sa représentation cartographique, à peine esquissée dans l’ouvrage (trois cartes de situation seulement). Il serait notamment intéressant, grâce aux logiciels de traitement disponibles sur le marché, de croiser les différentes variables (population, fortune globale, valeur du cheptel, montant de la taille…) afin de mettre en lumière des corrélations et d’en tirer une série de cartes. Le travail rigoureux de Maurice Valladier-Chante offre d’ailleurs une base de départ idéale pour mener ce type de recherche.

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Fabrice Mouthon

Antoine Paillet, Archéologie de l’agriculture moderne, Paris, Errance, 2005, 288 p., 34 €, isbn 2877722996

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Après avoir consacré de nombreux travaux aux anciennes techniques agricoles dont sa thèse, Archéologie de l’agriculture en Bourbonnais, Antoine Paillet, conservateur des musées de l’Allier, propose un manuel d’archéologie de l’agriculture moderne. Ce produit de 10 années de cours professés à la Sorbonne et à l’École du Louvre n’est pas, selon l’auteur, une encyclopédie des agricultures françaises dans leur diversité. Son ambition, en moins de 300 pages, est de cerner « la civilisation rurale française dite ‘traditionnelle’ vue sous l’angle de son agriculture » : une approche trop peu étudiée et enseignée à l’université comme par les instances en charge du patrimoine ethnologique. Contrairement à ce que laisse entendre le titre de couverture, les bornes chronologiques de l’analyse s’étendent des lendemains de la guerre de Cent Ans à la veille de la Première Guerre mondiale. Une précision apportée seulement en 4e de couverture où apparaît un sous-titre véritablement évocateur « De la ‘reconstruction des campagnes’ à l’agriculture industrielle. France, fin xve-début xxe siècle ». Une façon, sans doute, de ne pas heurter des sensibilités face à une « extension encore inhabituelle de cette discipline aux époques modernes et contemporaines » (p. 5).

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Les choix théoriques de l’auteur s’affirment dans l’introduction qui replace l’agriculture française et plus précisément ses techniques, dans les travaux scientifiques. En premier lieu, l’histoire rurale dont le renouveau de cette dernière décennie n’a que modestement touché l’histoire des techniques ; la géographie rurale dont les thèses régionales et quelques synthèses ont débouché sur une répartition spatiale et typologique des techniques sans les étudier ; la dialectologie à l’origine de cartes de répartition des termes techniques qui ne donnent pas entière satisfaction ; les études ethnographiques menées par les folkloristes dont le souci de capter la tradition orale a trop négligé la place des techniques ; les ethnologues dont les problématiques appliquées aux sociétés primitives ont occulté l’analyse des techniques agricoles. Assez de raisons pour Antoine Paillet de proposer une archéologie agraire moderne et contemporaine qui fait « une place à part entière aux paysages, aux outillages et aux pratiques agraires » (p. 18).

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Cette archéologie qui s’inscrit dans la suite logique de celle des périodes plus anciennes mais dans laquelle la fouille tient une place marginale réfute le concept d’«obsolescence» comme critère de définition de son propre matériel. Car l’outil, même encore utilisé, comme les parcellaires, sont des sources irremplaçables de compréhension des anciens systèmes agraires. Aux sources directes – témoignages matériels observables par le chercheur –, dont les limites sont liées à l’inégale conservation des vestiges et souvent l’absence de documentation, s’ajoutent d’indispensables sources indirectes ou « testimoniales ». Témoignages oraux, écrits, figurés, même avec des apports limités, sont d’indéniables indices complémentaires dont le recoupement conduit à proposer une archéologie de l’agriculture pour les époques observées. C’est le cas des premiers clichés photographiques et des représentations picturales dont les limites ne doivent pourtant pas échapper au chercheur. En témoigne le superbe tableau de Jean-Baptiste Oudry intitulé « La Ferme » – une représentation de ferme en Île-de-France à la fin de l’Ancien Régime (repris dans la couverture de la « bhr 3 ») – qui est la mise en image de la conception de la France rurale de la Cour et des artistes du Roi. Images et textes dont la diffusion ont pu influer sur les systèmes agraires, les choix de production et les aménagements et qui, à ce titre, invitent à une véritable recherche iconographique de l’agriculture.

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La première partie, consacrée aux systèmes de production ne se réduit pas à une analyse des moyens de productions dont les outils serraient les représentants uniques. Pour l’auteur, une archéologie de l’agriculture s’appuie, en toute logique, sur l’étude des productions (chapitre 1). Connaître les exigences des produits face aux éléments de la nature, analyser les techniques agricoles pour les surmonter et s’en affranchir, comprendre les finalités de chaque production et distinguer la hiérarchie changeante dans le temps et dans l’espace entre ces finalités est un préalable.

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Dans le deuxième chapitre dont l’importance est soulignée par la longueur (51 pages), les moyens de production sont analysés à partir de 4 éléments : le champ, l’outillage, les bâtiments d’exploitation et des moyens qualifiés d’auxiliaires. En s’écartant de la distinction admise communément entre outils de production et outils de transformation dont la frontière n’est pas toujours stable (p. 57), Antoine Paillet élargit la notion d’outil : « le champ ou la grange appartiennent à ‘l’outil de production’ comme l’usine dans l’industrie, et ils sont, de même, aménagés pour pouvoir produire ». Aussi, la « fabrication du champ » résulte d’interventions capables de le modifier pour répondre à une production voulue : on change la composition du sol et du sous-sol (par transferts de terre à l’échelle d’un finage ou d’une parcelle ; par utilisation d’engrais et d’amendements, par défoncement ; par épierrement pour exploiter des zones sèches et caillouteuse et confectionner des murets des terrasses ; par labour), on maîtrise les eaux de surface et souterraines (par drainage et irrigation), on intervient sur la topographie pour limiter l’érosion ; on modifie les conditions climatiques locales. Les catégories d’outils, les bâtiments d’exploitation dans lesquels sont distingués le logement des animaux, les aires de traitement et de stockage des récoltes puis les sources d’énergie (travail humain et animal), les attelages et les moyens de transport achèvent cette minutieuse analyse des moyens de production.

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À l’approche statique succèdent les éléments dynamiques : les combinaisons entre catégories de productions, entre moyens de production (chapitre 3). Parmi les très nombreux exemples puisés dans une bibliographie de première et seconde mains, on lira avec délices les incidences du profil de labour sur les outils de récolte, les utilisations combinées mais différenciées de l’araire et du coutrier pour le défrichement de terres du Sud-Ouest ou encore les techniques complémentaires de l’égrenage du Midi méditerranéen : technique du chaubage pour égréner les gerbes sans abîmer la paille ou au contraire, le battage au fléau puis le foulage pour déchiqueter la paille et en faire un aliment facilement assimilable par les animaux. Cette complexité conduit l’auteur à proposer un conseil méthodologique : « […] une monographie agricole, fût-elle limitée à une aire géographique, à un thème ou à un corpus particuliers, doit à la fois descendre à un niveau de détail, et se placer haut pour appréhender l’ensemble de ces relations ».

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Dans la seconde partie, Antoine Paillet se place hors du système de production pour aborder l’influence des « cadres ». Facteurs temporels, spatiaux, sociaux, économiques et juridiques, de même que des différenciations géohistoriques et ethniques s’inscrivent dans la compréhension des techniques agraires.

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Le calendrier agricole, essentiel dans la compréhension des systèmes de production, est présenté sous l’angle des rotations culturales dont les variantes locales ne doivent pas être sous-estimées. Viennent ensuite les travaux dans lesquels les façons culturales et les opérations de récoltes et leur traitement permettent de saisir la diversité des pratiques. Les opérations de récolte et de traitement des céréales en sont une bonne illustration : la moisson, conditionnée par la maturation des grains, s’inscrit différemment dans le temps et dans l’espace selon le climat, le relief et les variétés. Et, selon le produit voulu, la récolte est réalisée « en vert » pour les orges destinées au fourrage, avant maturité afin d’éviter l’égrenage accidentel des épis trop mûrs surtout si l’outil pour la moisson est utilisé en percussion lancée comme la faux…

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Souvent négligés, les liens entre système cultural et paysage agraire méritent toute notre attention. En effet, si le système cultural conditionne l’aménagement de l’espace rural, à l’inverse, les aménagements peuvent générer des contraintes sur les techniques agricoles : en témoigne l’impossibilité d’utiliser des instruments aratoires attelés et des machines sur les terrasses de culture. De même, les systèmes agro-pastoraux peuvent produire des types d’organisation distincts : alternance des espaces productifs ; éclatement spatial relatif aux différentes formes de transhumance ; partage du terroir en soles, association de productions (cultures intercalaires et complantage) ; paysages d’enclos où la haie et les murets de pierre séparent animaux et cultures.

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Le cadre social abordé sous l’angle de la hiérarchie sociale n’est pas étranger à l’ensemble du système agraire : types de productions, qualité des produits, moyens d’exploitation et de transformation, régime foncier, taille et localisation de parcelles et habitat pèsent sur le système de production. Avec l’organisation sociale du travail, l’auteur ouvre la voie d’une analyse de la répartition des tâches dans laquelle le rôle du travail collectif, de l’organisation selon des critères d’âge, de sexe, de capacité et la spécialisation de la main-d’œuvre participent à la compréhension des techniques de production.

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Le deuxième chapitre – « Économie » et réglementation agricole – éclaire « les incidences, sur le choix des productions et des moyens de production, d’un mécanisme de valorisation de la technique » (p. 181). La recherche du profit conduit à l’extension de la surface productive (dessèchement et défrichement), à l’amélioration des rendements (sélection des espèces et des variétés) et de la productivité qui renvoie à l’outil et à la performance technique de son utilisation. Mais productivité et rentabilité ne président pas seules aux destinées de l’agriculture : des valeurs sociales, hygiénistes, symboliques ou encore esthétiques ne doivent pas êtres ignorées. Il en est de même du cadre juridique où codes, règlements, recueils d’usages locaux et normes conditionnent les systèmes de production.

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Avec les processus de différenciation spatio-temporelle des techniques agricoles, le dernier chapitre intitulé « géohistoire et techniques agricoles » pose la question de la pertinence et de la spécificité de l’échelle temporelle et spatiale retenue. Face à des différenciations culturelles connues, les techniques et les systèmes agraires dessinent leurs propres aires. Elles permettent donc de relativiser des affirmations tranchées comme la coïncidence entre les aires respectives des tuiles plates et creuses et une démarcation linguistique entre oc et oïl. La pertinence du cadre « hexagonal » et chronologique achève la seconde partie. À l’évidence, comme « les techniques d’agriculture dessinent une ‘autre France’ que celle des langues, des communautés humaines et des lois » (p. 246), l’auteur nous exhorte à ne pas accorder trop d’importance aux limites politiques dont la coïncidence avec des limites technologiques ne peut être que fortuite. La question se pose en termes identiques pour la chronologie, ce qui est résumé de la façon suivante : « il est donc difficile de séparer l’agriculture française des xvie-xxe siècles, de ses antécédents, tout comme il n’est pas sûr qu’elle constitue une séquence cohérente ». En dépit de certaines permanences (rythmes de travail, agrosystèmes, certaines cultures, certains outils et techniques) qui incitent à élargir le champ de recherche à la période antérieure, l’auteur justifie le découpage chronologique choisi : la fin du Moyen Âge où s’installe un système agricole qui va dominer jusqu’à l’ère industrielle aux transformations de ce système, à un rythme variable selon les régions, qui s’échelonnent entre la fin de la Première et la Seconde Guerre mondiales.

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À l’évidence, ces quelques lignes rendent mal compte de l’immense travail accompli par Antoine Paillet. Plus qu’un manuel, l’ouvrage impressionne par la maîtrise de la démonstration et par l’ampleur de l’argumentation. Illustré par des exemples puisés dans une bibliographie de plus de 560 titres, l’auteur apporte de la lisibilité à la complexité des systèmes de production agricole. Agrémenté d’un lexique et d’une très utile table analytique, mais hélas sans table des figures ni index des auteurs et des lieux, les idées et les hypothèses qui jalonnent le texte ouvrent de nouvelles pistes de recherche pour alimenter une archéologie moderne et contemporaine de l’agriculture. Dans le nouvel élan de recherches sur la ruralité amorcé il y a une décennie, gageons qu’il soit entendu et suivi.

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Philippe Madeline

Henri Michel, Élie Pélaquier, Laure Pellicier, (dir.), La Demeure dans l’Europe méditerranéenne (xvie-xxe siècles). Actes du colloque de Montpellier (24-25 mars 2000), Montpellier, Publications Montpellier 3, 2003, 450 p., 16 €, isbn 2842696506

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Ce bel ouvrage présente différents aspects de la demeure et de ses aménagements dans un large cadre géographique méditerranéen qui s’étend de Bordeaux à la Perse. Il rassemble vingt et une communications, diachroniques pour la plupart. La thématique de la maison et de l’habitat connaît un regain d’intérêt aujourd’hui marquant un progrès dans nos connaissances. De nombreuses rencontres ont eu lieu sur différents thèmes liés à la demeure, faisant fi des limites chronologiques traditionnelles. Au-delà du monde méditerranéen, signalons à titre d’exemple la récente publication du colloque de Rennes La Maison rurale en pays d’habitat dispersé aux pur 2005 (Annie Antoine, dir.) et, le colloque de Pau, en attente de publication, Résidence du pouvoir et pouvoirs de la résidence.

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En introduction, Jean-Pierre Gutton revient sur les avancées importantes, réalisées grâce aux nombreux travaux utilisant les archives notariales, mais souligne aussi les faiblesses de l’historiographie de la demeure. Il pointe principalement, pour l’Époque moderne, l’absence de recherches mettant en corrélation chronologique l’histoire de la demeure et celle de la rue, ainsi que notre méconnaissance du rôle et du vécu du bruit et du chauffage. Ces domaines souffrent peut-être de la difficulté qu’il y a à suivre l’histoire des goûts, des exigences et de la sensibilité.

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Dans le Languedoc, terre de forts contrastes religieux, le monde ecclésiastique tient une place à part. Ainsi, la présence et l’influence protestantes sont au centre de la communication d’André Nos, sur le bourg de Montignac. Fort d’une importante communauté réformée, principalement chez les commerçants et les artisans, ce village viticole doit notamment sa prospérité à ses foires. Les élites, quelle que soit leur confession, vont durant plusieurs siècles s’attacher avant tout à favoriser le gros bourg et son commerce. Entre 1587 et 1660, plusieurs grandes familles bourgeoises protestantes vont faire rénover ou construire des hôtels particuliers, tel l’hôtel Pegat. Ces vastes demeures de deux étages, avec jardin ou cour, vont influencer la construction locale et créer une émulation architecturale. Si l’hôtel Leignadier est remarquable par son faste et la volonté de son propriétaire de témoigner d’une réussite sociale, les autres sont plus marqués par le souci de la recherche du confort, de la sobriété et de l’efficacité. Certaines de ces réussites architecturales et financières ont de quoi surprendre puisqu’elles prennent corps dans une période encore instable. D’autre part, l’architecture religieuse constitue un instrument de propagande visant à affirmer la suprématie du catholicisme sur le protestantisme. Milka Crespin met ainsi en évidence l’importance allouée au palais épiscopal dans le Languedoc du xviie siècle et Jacques Fontaine conte l’histoire mouvementée de celui de Nîmes, reconstruit à partir de 1685, siège de la préfecture du Gard pendant une trentaine d’années après la Révolution. L’autre visage de la contre-réforme, c’est le développement de la congrégation mauriste et le renouveau du monachisme. Bernard Chédozeau montre, de manière passionnante, la réorganisation de l’espace monacal non plus centré autour du cloître, mais de la bibliothèque, de la salle des archives et du bâtiment du dortoir (ouvrant ses fenêtres sur le jardin plutôt que vers le cloître). Mathieu Rondinet rapporte l’évolution d’un prieuré en une véritable demeure aristocratique à travers l’exemple de Cassan.

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La place du jardin et son lien avec la demeure est un autre thème majeur de cette publication. Le rôle des élites urbaines dans l’aménagement des campagnes périurbaines est un phénomène connu un peu partout en France. Ces zones accueillent du xviie au xixe siècle, les domaines, châteaux et jardins de riches citadins. Dans un premier temps, Alix Audurier-Cros met en lumière l’évolution de ces ensembles languedociens. Jusqu’en 1650, les jardins, bien qu’étant l’œuvre de gentilshommes fortunés, proches du pouvoir, sont marqués par des moyens réduits et fortement influencés par la tradition locale. Toutefois, la circulation des modèles d’Île-de-France est perceptible à travers quelques exceptions comme Lavérune et Saint-Privat. Ces derniers sont alors à la pointe de la recherche agronomique : la culture du mûrier y est développée dès 1595, à l’époque d’Olivier de Serres. À partir de 1650, les caractères archaïsants de la Renaissance disparaissent pour laisser place au modèle classique versaillais, tout en conservant une petite touche locale. C’est aussi la campagne montpelliéraine qui retient l’attention de Renaud Segon. Le xviiie siècle voit la multiplication de domaines, voués à la céréaliculture et à la vigne, composés de petits châteaux relativement sobres (les Folies) et de l’incontournable parc. La société urbaine y développe l’art de vivre des Lumières, recherche le confort et la possibilité de faire de coûteuses fêtes au milieu de la nature.

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Dans un second temps, Renaud Segon explore les conséquences de La Révolution. Cette dernière ne modifie pas fondamentalement la situation ; les grands propriétaires sont les mêmes et l’esprit des Lumières est conservé. Il faudra attendre le milieu du xixe siècle pour voir la prédominance du capitalisme par l’intermédiaire de la propriété spéculative et du développement de la vigne. François Michaud illustre le même mouvement de création de châteaux dans les campagnes biterroises de la seconde moitié du xixe au début du xxe siècle. Le jardin, d’un style paysager, intègre alors la vue comme élément structurant et apparaît comme le symbole de l’aisance du propriétaire, puisque d’un entretien fort coûteux et parce qu’il ampute grandement le domaine agricole et donc les revenus du propriétaire. Pour sa part Mireille Nys aborde cette question du double point de vue, urbain et rural, dans et autour Aix-en-Provence, au travers des pavillons, puis des bastides. La dernière contribution sur le thème des parcs nous emmène dans la Perse des dynasties Savafide, Zand et Qadjar. Massoumeh Habibi-Shandiz étudie le jardin hors du commun de Fin, qui allie subtilement le dedans et le dehors, l’architecture et la végétation.

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Hormis cette dernière contribution, quatre articles alimentent le thème de la demeure bourgeoise aux champs, sous toutes ses formes (thème aussi abordé ailleurs par des géographes tel que Vincent Thébault). Depuis l’époque médiévale, les élites urbaines ont cherché à s’installer dans des seigneuries rurales, copiant la vie des nobles. L’attrait de la terre et le prestige du parc ont motivé ces lourds investissements, symbole d’une position sociale.

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Cinq communications sont ensuite consacrées aux aménagements intérieurs des demeures, fondées sur les inventaires après décès, les procès-verbaux de visite, les ventes de biens nationaux et les diverses estimations qui les accompagnent. Madeleine Ferrières met en relation l’évolution de l’art du rangement (passage à l’armoire, spécialisation des pièces), constaté dans trois petites villes du Bas-Rhône, à la rationalisation de la pensée au siècle des Lumières. Nous entrons dans l’intérieur des demeures des patriciens bordelais du xviie siècle avec Laurent Costes. Il remarque ainsi l’apparition du portrait, symbolisant leur réussite, pendant qu’Olivier Zeller nous entraîne dans le confortable hôtel lyonnais du receveur des tailles, Pierre Valesque. Tous notent les progrès du chauffage et de l’éclairage, du rangement en placard. Grâce à Isabelle Jacquin, c’est l’hôtel de Cabrières-Sabatier d’Espeyran de Montpellier et son décor Napoléon III qui nous accueille. Enfin, Pierre Pinon s’intéresse à la question de l’origine de la maison à sofa dans l’empire Ottoman, évoluant entre les influences orientales (persanes) et occidentales (vénitiennes). Jean Lacroix, dans une communication beaucoup plus littéraire, cherche, à cerner le concept très particulier de la demeure chez Casanova, que seul un mot italien parvient correctement à définir, celui de sosta (la pause).

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C’est par une tout autre approche que Françoise Bayard nous renvoie au problème de la dernière demeure qu’est la tombe. Elle note la sensible désaffection pour les recommandations à Dieu ou à un saint dans les classes aisées lyonnaises du xviiie siècle.

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Avec Jean-René Trochet, nous retrouvons le monde villageois languedocien et provençal et ses maisons en hauteur. Celles-ci apparaissent avec l’incastellamento, en dehors de quelques zones basses comme la Camargue et le Gard. La taille des maisons a entraîné de gros problèmes de place ; l’exiguïté ne permet pas de loger beaucoup d’animaux et oblige à transporter ailleurs le fumier. La grange pouvait être située sous les combles (Bas-Languedoc), mais cette solution augmente les risques d’incendies. Pour cette raison, il existe en Provence et Comté de Nice, des fenils isolés, apparemment dès la fin du Moyen Âge. Les solutions à des problèmes équivalents diffèrent en fonction des régions. Le phénomène bien connu de déplacement de population, quittant les villages, pour s’installer au milieu de leurs domaines avec leurs annexes agricoles est surtout le fait des propriétaires terriens. Ainsi, ils se libèrent des contraintes collectives villageoises. Une fois de plus l’uniformité n’est pas de mise : les Alpes-Maritimes ne suivent pas ce modèle et conservent des annexes dispersées sur l’immensité des domaines jusqu’au xxe siècle.

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Tout en suivant ce mouvement en dehors des murs, favorisé par la paix, Nathalie Agamis et Élie Pélaquier, nous permettent de pénétrer dans les demeures des villages du Bas-Languedoc. La maison traditionnelle est en pierre, avec souvent plus d’un étage, pour palier à l’exiguïté. Compoix et archives notariales favorisent l’élaboration d’une hiérarchisation de ces demeures. Les ouvriers et la plupart des artisans n’ont qu’une pièce de 24 mètres carrés et le minimum de meubles (un lit, deux coffres et un pétrin) alors que les laboureurs ou petits rentiers ont deux chambres, un peu plus de linge et un outillage agricole complet. Les demeures bourgeoises rurales se distinguent par la présence d’un sofa, de tapisseries et de meubles en nombre, parfois sculptés. L’évolution du mobilier, telle que Madeleine Ferrières l’a montré précédemment, est aussi perceptible localement mais avec un décalage chronologique. Alors que le lit quitte la pièce chauffée et se garnit, le meuble se spécialise, délaissant un type de rangement ancien qui nous échappe encore mais qui avait sa raison d’être.

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Enfin, Michel Cassan s’attarde sur la relation entre société et châteaux en Limousin aux xve et xvie siècle. L’inventaire réalisé sur toute la région témoigne du faible nombre de châteaux par commune. Pourtant, une phase de reconstruction est perceptible à la fin des guerres de Cent Ans. À côté d’aspects défensifs toujours présents dans une société marquée par la violence nobiliaire, les éléments renaissances apparaissent timidement dans tout le Limousin. Ils sont l’œuvre d’hommes nouveaux, ayant voyagé et proches du pouvoir royal. Ces nobles ou officiers de robe, plutôt citadins, cherchent à se démarquer du noble local, un homme brutal, vivant dans son donjon isolé, refusant le pouvoir de l’État mais en complète perte de vitesse. Cette ancienne aristocratie exacerbe par son attitude la paysannerie qui participera avec joie à la destruction de certains de leurs châteaux.

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Cet ouvrage s’insère dans une dynamique de recherche sur la demeure, menée souvent à un niveau régional comme en témoignent les enquêtes entamées par Annie Antoine sur la maison rurale bretonne du xviiie siècle. Dans un autre contexte chronologique, le corpus de Cent maisons médiévales en France sous la direction d’Yves Esquieu et Jean-Marie Pesez, fournit d’intéressants éléments de comparaison pour nourrir une réflexion sur le long terme. Ainsi, les maisons des ouvriers et de rentiers du Bas-Languedoc, au xviiie siècle, présentées par Nathalie Agamis et Élie Pélaquier, ne sont pas sans ressemblances avec celles retrouvées à Rougiers (Var, xiie-xiiie siècle), Durfort (Tarn, xiiie-xive siècle), ou avec la maison de bronzier de Saint-Germain-de-Calberte (Lozère, xive siècle ?). De même, la bastide du xvie siècle présentée de Philippe Bernardi étaye de manière remarquable les propos de Mireille Nys. En dépit des acquis et des éclairages nouveaux de ce volume, les questions délicates exposées par Jean-Pierre Gutton auront encore l’occasion de nourrir le programme de prochaines rencontres.

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Alain Champagne

Andrée Corvol-Dessert, (dir.), Forêt et transports traditionnels, Cahier d’Études n° 14, 2004, 113 p.

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Nous sommes en présence d’un recueil de textes très hétéroclite. Certes, le thème est commun mais les espaces et les périodes évoqués sont très différents d’un article à l’autre. L’objectif principal de ce livre est de s’intéresser à la phase finale de l’exploitation des forêts : le débardage puis le transport vers les acheteurs. Cette question amène à s’intéresser aux voies de communications, aux modes de transport, à la réglementation, aux problèmes de concurrence, à la question des coûts et aux nombreux conflits qui ont pu être relevés autour du débardage.

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Dans le transport des bois, il y a deux temps. Le premier est celui du débardage où on emmène les bois vers des lieux de dépôt et le deuxième consiste à transporter ces bois chez les acheteurs. Les traces des dépôts apparaissent sur les cartes du xviiie et du début du xxe siècle. La question des chemins de cette évacuation est celle qui a fait couler le plus d’encre car il n’y a pas de chemins tracés à travers la forêt et cela est lié au fait que les coupes se déplacent. Le temps laissé à l’évacuation est assez vague mais il semble qu’en France une certaine jurisprudence fut établie autour d’un mois, c’est du moins ce que nous dit Jean Boissière. Les auteurs de ce recueil ont relevé que les transports s’effectuent essentiellement entre le printemps et la fin du mois d’octobre, mais que tout dépend des conditions et du mode de transport.

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Les modes de transport étudiés peuvent être habituels ou plus originaux. Le plus commun est bien sûr le transport effectué par des animaux de trait (bœuf et chevaux), évoqué par Jean Boissière (« Le débardage des bois dans le Bassin parisien et ses bordures à l’époque moderne »). D’autres articles s’intéressent au flottage : Sylvain Négrier (« Les marchands orléanais et le transport du bois sur la Loire à la fin du xviie siècle »), Pascal Julien (« Le flottage des marbres royaux des Pyrénées à l’Océan »), Gilles Armani (« Exploitation et transport de bois sur la rivière Cayapas en Équateur ») et Anne-Marie Cocula (« Le flottage sur la Dordogne : ruptures et continuité »). Il existe également des modes de transport plus originaux liés à des conditions d’exploitation plus complexes. Ainsi, Emmanuel Garnier s’intéresse au schlittage. Ce mode de transport, très présent dans le folklore et le cinéma, consiste à débarder à l’aide de traîneaux. Le dernier mode est évoqué par Michel Bartoli (« Le dernier système d’exploitation sans moteur : le tricâble forestier »). Il s’agit d’une installation qui utilise à son profit la gravité. Comme le dit l’auteur, tout était calculé pour que ça descende, mais il fallait surtout que ça ne descende pas trop vite. Pour être mise en place, cette installation nécessitait des efforts humains considérables.

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Les caractéristiques sociales des hommes qui effectuent ces transports varient selon les lieux. Ainsi, Jean Boissière estime que les débardeurs et les voituriers par terre, chartiers et autres transporteurs sont très différents des ouvriers agricoles qui ont jusque là travaillé le bois. Il explique cette différence par le fait que l’attelage a une valeur qui n’est pas comparable aux outils rudimentaires dont le bûcheron est dépositaire. François Vion-Delphin (« Un itinéraire pour les bois de mâture : de la Joux à la Loue au xviiie siècle ») a relevé que le transport est assuré par des paysans locaux originaires des villages voisins et que ce travail est pour eux une activité complémentaire. En Équateur, Gilles Armani indique que le transport est souvent assuré par des familles entières de villageois sans qualification particulière. Dans les Vosges d’Emmanuel Garnier, c’est le bûcheron qui se transforme en schlitteur.

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Tous les articles reviennent sur les délits et les conflits occasionnés par ces transports. Philippe Crémieu-Alcan (« Transports et délinquance forestière en Guyenne au xviiie siècle ») relève, à partir de la maîtrise des eaux et forêts de Guyenne, les transports utilisés pour voler les bois de la forêt. Près d’un quart des mentions concerne le transport à la main du matériel volé. Il s’agit d’une délinquance mineure qui vise à approvisionner le foyer et l’unité de production en bois de chauffage. Le recours à des animaux de bât de même qu’à des bateaux demeure assez exceptionnel. Jean-Michel Derex (« Meuniers et flotteurs de bois en Brie, xviiie-xixe siècles ») s’intéresse ensuite aux conflits qui naissent lors de la mise à flot des bûches, c’est-à-dire quand il y a de l’eau. Les conflits variaient en fonction du tissu industriel de la vallée mais, le plus souvent, des marchands de bois aux procédés expéditifs endommageaient les moulins par le passage des trains de bois flottés. Les conflits portaient surtout sur l’ampleur des réparations à effectuer. Les meuniers obtenaient presque toujours gain de cause,surtout pendant la période révolutionnaire.

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Le coût du transport et sa rentabilité sont présents dans touts les articles. Le transport grève les prix de revient. Les auteurs dégagent plusieurs facteurs qui pouvaient faire varier le prix du transport : la distance à parcourir, la valeur des marchandises chargées, leur quantité. Deux articles portent plus particulièrement sur cette question : ceux de Jérôme Buridant (« Transport des bois et logiques spatiales au xviiie siècle ») et d’Anne Conchon (« Péages et transports du bois, xviie-xviiie siècles »). Le premier estime estime qu’en Picardie et en Champagne, le transport de 8 à 12 lieues double le prix du combustible. Anne Conchon, quant à elle, indique que plusieurs mémoires dénoncent au xviiie siècle le poids des droits sur les expéditions de produits forestiers et que, dans les dernières années de l’Ancien Régime, les péages vont cristalliser les plaintes de nombreux marchands enclins à y voir la raison de l’augmentation du prix des bois. Ces péages, disparus avec la vague révolutionnaire, réapparaissent en l’an x. Un cycle vicieux est par ailleurs défini par François Vion-Delphin. La raréfaction du bois conduit à un élargissement de l’aire d’approvisionnement, ce qui entraîne une augmentation des coûts. Lorsque ceux-ci deviennent insupportables, on fait appel à des bois étrangers. Ce problème de la rentabilité économique a conduit à la disparition des différents modes de transport évoqués jusqu’ici.

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La variété des espaces et des périodes retenus dans ce recueil apporte un éclairage nouveau sur la question. De plus, les questions posées montrent que le sujet est encore loin d’être épuisé.

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Gaëtan Prévert

René Plessix et Jean-Pierre Poussou, (dir.), Les Petites villes du xviie au xixe siècle. Aspects du paysage et de la société. Actes du colloque de Mamers, organisé en décembre 1998 par la Société d’Histoire des Petites Villes, Paris, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, 2005, 272 p., 30 €, isbn 2840503824

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On aura attendu longtemps la publication des actes de ce colloque organisé par la Société d’Histoire des Petites Villes en 1998 à Mamers (Sarthe), lieu de son siège. Sous un titre très large, l’ensemble des contributions s’est en fait concentré sur deux thèmes bien définis et séparés dans le volume édité : d’une part ce que nous appellerons avec un peu d’anachronisme l’urbanisme des petites villes (11 textes), d’autre part la place que tiennent les professions libérales dans la société urbaine (3 textes).

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La question du paysage urbain est traitée à partir de trois approches complémentaires ; le volume fournit à la fois des portraits attrayants de petites villes de l’Ouest, des comparaisons intra-régionales, en Lorraine germanophone et en Bourgogne méridionale, mais aussi trois contributions relatives aux représentations de la ville, l’une sur un plan d’ensemble de Sémur-en-Auxois (fin xviiie siècle) et l’autre sur les albums de Charles de Croÿ (1598-1611) ainsi qu’une troisième consacrée à l’évocation des petites villes dans l’œuvre de la comtesse de Ségur.

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Ces actes montrent une fois de plus que la petite ville est un cadre de recherche qui permet d’affiner certains résultats avec une précision que la grande ville autorise difficilement du fait du volume des sources. Par exemple, pour Château-du-Loir, Damien Castel reconstitue l’intégralité du parcellaire intra-muros grâce à un dépouillement systématique des actes notariés et des terriers féodaux. Il met en valeur les contrastes du bâti en comparant les prix des maisons, les longueurs des façades et des parcelles ainsi que les étapes de morcellement du parcellaire, signe d’un accroissement de la pression foncière.

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Toutes les communications confirment ce que nous savions des caractères des paysages urbains de la France d’Ancien Régime. Serge Dontenwill redémontre l’opposition, en terme de ségrégation socio-spatiale, entre le centre et la périphérie, dans les cas de Roanne et de Marcigny, ce qui est fait également pour Château-du-Loir et pour Baugé (Jean-Marie Boigné) : le centre est composé de maisons à étages, formant un bâti dense, tandis que la périphérie intra-muros dispose encore de terrains vierges et les maisons ordinaires, qui y sont basses, côtoient des résidences de grande taille de notables. Il illustre aussi le contraste entre ville haute et ville basse à travers l’exemple de Semur-en-Brionnais. Mais c’est évidemment sur le plan fonctionnel que les oppositions sont les plus nettes : tandis que le cœur de la ville de Roanne concentre les organes administratifs, dans des constructions dont le caractère monumental est imprimé par les élites locales, la périphérie en développement est industrielle et portuaire. À Mamers (René Plessix), les marchands font marquer les toiles et les négocient sur les places alors que les tisserands les produisent dans les rues du centre et de la périphérie.

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Le cas échéant, la description du pays urbain peut être épaulée par l’utilisation de représentations figurées, comme le montre Alain Lottin en présentant le fonds exceptionnel des albums de Charles de Croÿ pour les petites villes du Nord (Hainaut, Tournaisis, Artois, Namur, Flandres). Composés de vues cavalières peintes à la gouache, de grande qualité (six sont reproduites ici), ils ont été réalisés sur commande entre 1598 et 1611, et publiés récemment par Jean-Marie Duvosquel à Bruxelles (1985-1990). Certes, les petites villes y sont présentées dans une perspective symbolique, comme celles d’Artois qui se succèdent dans leur ordre d’entrée aux États provinciaux, tandis que les vues insistent sur les signes qui font la ville (remparts, bâtiments remarquables) sans grand souci de réalisme visuel. Mais ces vues offrent aussi des témoignages documentaires d’un grand intérêt, aussi bien pour l’étude de la ville que pour celle du plat pays.

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La difficulté de certains auteurs à faire émerger une chronologie claire relève surtout de l’inertie des petites villes. Serge Dontenwill peut certes montrer le souci d’ouverture de la ville sur son environnement au xviiie siècle, alors que l’on se préoccupe de plus en plus de la qualité du cadre de vie, comme a Mamers où l’on se décide tardivement à enlever les boues et à veiller à la qualité de l’eau. Mais, Michel Combet est bien en peine pour trouver des signes d’un dynamisme urbain dans la petite ville de Bergerac, même s’il minimise l’importance de travaux de voirie non négligeables. Certaines villes s’endorment sur un urbanisme encore médiéval, comme La Ferté-Bernard (François-Xavier Dussolier), qui s’enrichit de constructions publiques à la charnière des xve et xvie siècle puis ne connaît plus de chantier important jusqu’au xixe siècle. En revanche, d’autres subissent de notables mutations sous l’effet de la politique routière royale : à Château-du-Loir, l’urbanisme ne change pas sensiblement jusqu’à la construction de la route royale Le Mans-Tours, qui amorce un déplacement de l’axe de structuration du bâti mais qui, à l’usage, contribue davantage à modifier la carte des auberges qu’à bouleverser la structure de l’agglomération. À Roanne et à Saumur (François Lebrun), la construction de ponts dans les années 1750 donne l’occasion d’effectuer de nouvelles percées dans le bâti afin d’ouvrir la ville et de faciliter son commerce. Assurément, en relation avec une conjoncture économique qu’aucun des auteurs n’interroge véritablement, il se passe quelque chose dans ces années-là où même Bergerac est l’objet d’un aménagement d’ensemble pensé par son maire, un Gontier de Biran.

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La question des moyens est lucidement posée par Michel Combet à propos de Bergerac et par Denis Schneider pour les petites villes de « Lorraine allemande ». Ils montrent fort bien comment une politique urbanistique est conditionnée par des choix fiscaux et financiers liés à l’attitude des élites municipales et de l’État, de même que par la façon de penser sa propre insertion dans la ville. À Bergerac, la modestie des constructions privées serait liée au désintérêt des élites protestantes et catholiques qui préfèrent investir dans la pierre à la campagne.

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L’élaboration de plan est indispensable à la réalisation de travaux d’urbanisme. Christine Lamarre se penche sur celui de Sémur-en-Auxois et montre qu’à la différence des cas lorrains et bergeracois, l’Intendant peut être un véritable partenaire, en l’occurrence ici Amelot de Chaillou. Loin d’être anecdotique, la rencontre avec Edme Verniquet, dont Serge Dontenwill signale aussi la présence à Marcigny, est intéressante dans la mesure où l’auteur infère des liens particuliers entre le milieu sémurois et l’architecte dont Jean Boutier a illustré récemment l’ampleur des travaux dans Les plans de Paris. Mais surtout, Christine Lamarre affirme que le parti pris des édiles qui l’emporte dans la réalisation du plan d’ensemble, révèle la conception d’un urbanisme qui se limite à la rue sans se préoccuper du bâti privé. D’intéressantes reproductions de plans accompagnent l’exposé.

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En marge de ces nombreuses contributions sur le paysage urbain figurent trois textes sur les professions libérales, judicieusement introduites par la communication de Cécile Plessix, qui révèle à la fois le flou du vocabulaire servant à la comtesse de Ségur pour désigner la ville, mais surtout la force des stéréotypes qu’elle emploie. Bernard Bodinier propose une approche prosopographique des professions de santé et du monde des offices à Louviers afin mettre au jour les stratégies familiales. Bernard Vigouroux restitue la configuration changeante des institutions municipales de Chinon au xviiie siècle, avant de mesurer la part qu’y prennent avocats et procureurs. Si, dans ces deux cas, on pourrait regretter une relative imprécision dans la définition – et surtout la variété – du monde des offices (peut-on vraiment mettre dans le même sac un office de judicature et un office municipal, fut-il obtenu par vénalité ?), on ne peut que saluer, derrière la reconstitution de parcours familiaux et de tableaux de chiffres de fortunes, l’ampleur du travail de dépouillement réalisé. C’est ainsi très clairement que Bernard Vigouroux montre le fossé social qui sépare les procureurs, d’origine modeste, des avocats, déjà bien intégrés dans le monde du droit. Stéphanie Tésio dresse un portrait fort intéressant des apothicaires des généralités de Caen et d’Alençon au xviiie siècle (soit 185 individus), depuis leur insertion dans hiérarchie urbaine jusqu’à la description de leur parcours de formation.

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Ainsi, ce volume d’actes se révèle riche de contributions fouillées, même si l’on peut noter l’absence d’études portant sur la France méridionale.

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Stéphane Durand

La Vie rurale dans l’Aisne, Laon, Mémoires de la Fédération des Sociétés d’Histoire et d’Archéologie de l’Aisne, t. xlviii, 2003

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L’ouvrage contient les communications de la journée d’étude annuelle de la Fédération axonienne, tenue à Vervins en juin 2002. Le thème était d’autant plus légitime que l’Aisne reste un des tout premiers départements agricoles de France, marqué par la variété des pays et des terroirs, de la Thiérache à l’Orxois, la diversité des productions végétales et animales, de la betterave sucrière aux vaches laitières, en passant par les céréales et la vigne. Sans être unique, la grande culture domine, du Vermandois au Soissonnais : 6 000 exploitations se partagent quelques 500 000 ha de sau et 13 % de l’emploi salarié industriel relèvent aujourd’hui du secteur agroalimentaire. C’est dire la puissance de l’agriculture de l’Aisne, une des bases de ce qui reste de la prospérité de ce département « picard », si différent de la Haute-Marne, mais néanmoins en perte de vitesse, et dont le présent volume évoque l’histoire sur près d’un millénaire.

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Ghislain Brunel présente la production céréalière diversifiée du Soissonnais au Moyen Âge central, bénéficiant de conditions naturelles favorables et constituant alors la base de l’alimentation humaine. À travers l’exemple de la cense d’Éparcy, une des plus grosses exploitations de l’abbaye cistercienne de Foigny, située sur quatre villages au nord de l’Aisne, Bénédicte Doyen explique la constitution, les limites, le parcellaire et le réseau de communications d’une communauté rurale entre le Moyen Âge et nos jours.

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Reprenant le dossier de la guerre des farines, Julien Sapori décrit les troubles pré-révolutionnaires qui touchèrent particulièrement le riche Soissonnais en mai 1775, tandis que Jérôme Buridant étudie le déroulement et les effets du désastreux orage de grêle du 13 juillet 1788, accident climatique majeur qui toucha la vallée de l’Oise et la Picardie après la Beauce.

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Suzanne Fiette évoque la grande propriété et la société rurale en Thiérache entre 1754 et 1879, à partir de l’exemple du domaine de Leschelle, propriété de la famille d’Hervilly-Caffarelli, permettant d’appréhender les relations économiques, sociales et politiques entre une famille noble et la population villageoise, de part et d’autre de la Révolution. Alain Arnaud nous fait découvrir l’implantation précoce du mérinos dans le Soissonnais au début du xixe siècle, comme le rappelle la sculpture d’un mouton sur le fronton de l’hôtel de ville de Blérancourt qui est reproduit sur la couverture du volume. Monique Séverin suit quatre générations d’agriculteurs à Pontru, dans le Vermandois, de la Révolution à la Première Guerre mondiale, à la veille de laquelle les campagnes axonaises furent agitées par de vifs conflits sociaux entre salariés et agriculteurs, donnant lieu à la création des premiers syndicats d’ouvriers agricoles dans le Vermandois et le Soissonnais ; John Bulaitis décrit ces prémices aux grandes grèves de 1936 et 1947, qui avaient toutefois connu des précédents avec les actions collectives des moissonneurs dès le xviiie siècle.

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Enfin la communication d’Emmanuelle Bonerandi, fondée sur une série d’interviews d’élus à la fin des années 1990, révèle la perception des difficultés de la Thiérache, espace rural enclavé subissant de plein fouet la crise mondiale de l’élevage et peinant à se reconvertir en une région touristique et culturelle.

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Certes beaucoup d’aspects de l’histoire ou du présent agricole axonais resteraient à défricher, ne serait-ce que la vocation affirmée de premier département sucrier de France ou celle, moins glorieuse, d’espace rural le plus sinistré suite à la Première Guerre mondiale. Mais ce volume bien rédigé et bien présenté témoigne de la vitalité des recherches en histoire et géographie rurales, en un département qui pâtit lourdement de son éloignement des centres universitaires.

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Jacques Bernet

Jacques Garbit, Les Lionnais du Perche… Des scieurs de long venus du Haut-Forez. xviie-xixe siècles, Ceton, Fédération des Amis du Perche, 2003, 285 p.

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Le point de départ de cet ouvrage est une généalogie familiale, ce qui explique l’angle choisi pour ce travail. L’auteur s’est fixé trois objectifs : rapprocher les scientifiques et les généalogistes ; mettre à la disposition des autres chercheurs des données dépouillées ; démontrer que l’image d’un monde immobile est fausse. Sa méthode consiste à identifier et localiser tous les migrants, observer et délimiter le cycle saisonnier des migrations, expliquer enfin comment se fait l’intégration.

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Qui sont les scieurs de long lionnais et pourquoi partent-ils ? Pour l’essentiel, ils viennent des zones de montagne et c’est pour assurer leur propre subsistance, et celle de leur famille, que ces hommes ont quitté le Haut-Forez. Certes, ces migrations temporaires ont permis de compléter les ressources des montagnards mais on peut émettre quelques doutes sur un rôle déterminant de la pente dans ces migrations. Comme autre raison de départ, Jacques Garbit évoque le remboursement en traites des emprunts, entraînant, quand les hommes n’arrivent plus à y faire face, leur migration. La crise foncière est également un mal chronique et, face à l’expansion démographique à partir de 1740-1750, nous assistons à une généralisation des migrations et à un accroissement de leur durée. On relève des absences prolongées de 2 voire 3 ans. D’autres causes sont encore évoqués : échapper aux contraintes familiales et locales, éviter l’enrôlement dans la milice royale, le désir d’aventure. Enfin, nous pouvons citer quelques cas isolés : l’orphelin qui n’a rien à perdre ou bien le repris de justice. L’auteur nous fournit de nombreux exemples, mais seules des statistiques pourraient permettre d’étayer toutes ces hypothèses.

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Mais pourquoi aller dans le Perche ? Pour obtenir de meilleures rémunérations, pour constituer un pécule et le transmettre. Les testaments permettent de voir cette transmission du patrimoine. Une fois prise la décision de partir, il faut prendre la route. Sur celle-ci, il semble bien que les scieurs de long soient assimilés à la gent errante par leur aspect et leurs vêtements. L’auteur nous explique que les scieurs de long se rendent dans le Perche soit par les routes, soit par les voies d’eau. Il note que le déplacement pédestre est le plus fréquent et que la durée de ces voyages est parfois très longue. Des étapes sont obligatoires (fermes, auberges, hospices). Or, il faut réussir à se faire accepter par les hôtes. Ainsi, il est nécessaire d’avoir à la tête du groupe un maître scieur qui est, le plus souvent, un laboureur, c’est-à-dire de rang équivalent à son hôte. Plus on s’éloigne et plus il est difficile de se faire reconnaître et plus l’étape coûte cher. Au retour, l’étape est plus facile car les scieurs de long ont de l’argent.

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Il est justement intéressant de se demander maintenant quel avantage financier procure une telle migration. Le salaire des scieurs semble davantage dépendre du rendement que de la qualification. L’auteur estime que le gain brut d’une campagne de 200 jours, vers 1780, est de l’ordre de 200 livres. Il déduit 90 à 100 livres pour la nourriture et l’entretien, en considérant les prix couramment pratiqués en Île-de-France dont le niveau semble assez voisin de ceux du Perche. Les scieurs de long peuvent donc repartir avec un pécule d’environ 100 livres. Cette somme sert à acquérir de nouvelles terres et à transmettre un patrimoine aux descendants.

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Mais si le pécule ainsi constitué est important, c’est au prix d’un dur labeur. Les scieurs de long ne travaillent pas uniquement en forêt, ils peuvent aussi exercer leur profession en ville ou dans un bourg. Sur leur lieu de travail, ils s’installent dans des loges. Le maître scieur est la clé de voûte de l’équipe car c’est lui qui cherche le travail et qui signe les contrats (ces derniers n’ont pas été retrouvés). Il est aussi bien migrant qu’autochtone. L’auteur nous fournit toute une description du travail des scieurs de long et les principaux éléments que nous pouvons en retenir sont : la cadence du travail qui dépend beaucoup du temps, la mauvaise hygiène et les nombreux accidents. Plus la fin de la campagne approche, plus l’excitation gagne l’équipe, mais certains ne survivent pas à l’épuisement. Fin mai, début juin, le travail touche à son terme. Le maître scieur perçoit l’argent des marchés, donne à chacun des acomptes, se rembourse des sommes qu’il a avancées et procède au règlement définitif en fin de campagne. Les comptes étant réglés, le chantier débarrassé et le matériel entreposé, on prend le chemin du retour. Garnis d’écus, les scieurs de long suscitent bien des convoitises.

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Pendant la campagne, le village d’origine des migrants doit continuer à vivre et nous avons une présentation rapide de cette vie notamment celle des femmes. Outre les tâches domestiques habituelles, les femmes ou les jeunes filles se consacrent à des travaux d’appoint leur permettant d’arrondir leurs maigres ressources. Elles sont dentellières, filles de carreau, parfois marchandes de dentelles ou encore nourrices. Femmes, filles ou veuves, hommes trop jeunes, éclopés ou trop vieux pour partir à la scie, subsistent ainsi tant bien que mal d’octobre à juin. L’étude nous montre, grâce aux états « des propriétaires et habitans », que le groupe des imposés à plus de 30 livres dans ces villages, en 1788, rassemble bien des noms connus parmi les migrants scieurs de long dont les pécules se sont accumulés au cours des ans puis transformés en biens fonciers. Dans ce cas, les personnes qui restent au village sont donc chargées de faire fructifier ces terres.

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Si nous avons vu comment se déroulent les migrations temporaires, il convient maintenant de revenir sur les migrations définitives qui sont l’objet une grande partie de l’ouvrage. Ceci permet de comprendre comment on passe d’une intégration à une assimilation des scieurs de long. Les cadets sont ceux qui sont les plus sensibles à l’émigration définitive. Les scieurs de long apparaissent dans les rapports avec la population et l’auteur note que ceux-ci sont différents selon le type de migration. Plus l’implantation est longue et plus les liens se tissent. Nous pouvons nous demander pourquoi certains Lionnais restent définitivement dans le Perche. En effet, l’énumération des malheurs qui frappent le Perche et les contrées voisines au cours des xviie et xviiie siècles poussent à se demander ce qui, hormis le pécule de fin de campagne, a bien pu inciter les Foréziens à y rester. Certes les cadets n’avaient rien à perdre et le climat était moins rude, la morte-saison plus courte, on pouvait s’y employer à longueur d’année. Que l’on soit né en Haut-Forez ou dans le Perche, l’espérance de vie entre 1680 et 1750 ne dépasse guère une trentaine d’années à la naissance. Les taux de mortalité se situent dans les mêmes ordres de grandeur. Ce n’est donc pas la terre promise, mais ce qui semble attirer les migrants, c’est que le travail soit assuré. L’intégration de ces hommes pose des problèmes de communication. Elle n’était cependant pas impossible car le bilinguisme ne date pas d’aujourd’hui. D’autre part, les croyances et les superstitions de ces deux populations présentent de nombreuses analogies qui ont peut-être donné à ces hommes le sentiment d’appartenir à une même culture. Pour s’intégrer, le Forézien doit d’abord donner des preuves de sa capacité à se stabiliser avant de jouer la carte de mariage, ce qui peut demander beaucoup de temps. Au final, une étroite solidarité se manifeste non seulement parmi les migrants mais aussi entre ces derniers et les Percherons de la forêt : bûcherons, charbonniers, sabotiers, tuiliers, etc. Entre gens de même condition, point de frontières. Ce temps d’acclimatation engendre un retard moyen des migrants au mariage de 5 ans, par rapport aux sédentaires de même origine géographique. S’il existe une stratégie matrimoniale des Lionnais, la réciproque joue aussi chez les Percheronnes. Les alliances se nouent le plus souvent avec les mêmes familles. Cette étude permet de constater une forte endogamie sociale et surtout une forte endogamie géographique. L’auteur nous dresse enfin un tableau de la fin des relations entre les deux régions. Avant la Révolution, la source semble déjà se tarir. À partir de 1792, l’auteur ne trouve plus aucune relation. Pendant la période s’étendant du Directoire à la fin de l’Empire, en 1815, un fait important émerge : la disparition, en une dizaine d’années, des derniers Foréziens émigrés au Perche. L’histoire de scieurs de long Haut-Forez dure néanmoins encore plus d’un siècle car, ça et là, des dynasties perpétuent ce métier jusqu’à extinction. Ceux qui se détournent des métiers du bois se retrouvent en majorité dans l’agriculture, gendres de petits exploitants puis exploitants eux-mêmes, sinon ouvriers agricoles : charretier ou garçon de labour ou simple journalier. Plus les années passent et plus il est difficile de différencier les descendants des Lionnais des autochtones.

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Pour terminer, l’auteur nous révèle qu’en 1985, vivait encore à la Croix-du-Perche, un ancien scieur de long, né avec le siècle. Avec lui s’éteignit dans cette contrée, comme dans bien d’autres, un métier qui avait longtemps témoigné de la vitalité et du courage des humbles face à l’adversité. Tout au long de ce livre, il y a de nombreux exemples qui permettent d’étayer les idées avancées cependant nous pouvons regretter le manque de statistiques pour confirmer celles-ci. Néanmoins, les nombreuses annexes de ce livre permettront à d’autres chercheurs de faire ce travail.

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Gaëtan Prévert

Jean-Michel Boehler, La Terre, le ciel et les hommes à l’époque moderne. Des réalités de la plaine d’Alsace aux horizons européens, Strasbourg, Publications de la Société Savante d’Alsace, coll. « Recherches et documents, 73 », 2004, 729 p., 30 €, isbn 2904920344

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Jean-Michel Boehler vient de rassembler dans ce bel et stimulant ouvrage une quarantaine d’articles qui étaient assez dispersés éditorialement, les plus significatifs d’une copieuse et rigoureuse recherche débutée en 1968. Rendre compte à grands pas de trente-cinq années de travaux sur l’agriculture alsacienne d’Ancien Régime – avec quelques incursions dans des périodes plus contemporaines – constitue une véritable gageure.

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Fin connaisseur des campagnes d’Alsace, l’auteur y analyse les structures de production et leur évolution, les mentalités paysannes, l’emprise de la religion ou encore la conjoncture socio-économique de cette vaste région-carrefour de l’espace rhénan. Ces divers thèmes sont distribués en six parties, dont les principales sont : « La Terre : produire et posséder », « La Conjoncture : Guerre et Révolution », « Une Société rurale entre France et Empire : structures et mutations » et « Religion, mentalités et culture paysanne ». Jean-Michel Boehler s’est appuyé sur une palette de documents d’origine et de nature différentes – actes notariés, papiers d’intendance, statistiques, iconographies, témoignages littéraires, etc. – et sur une solide connaissance du terrain. En effet, celle-ci est, selon l’auteur, indissociable des traditionnelles sources archivistiques et indispensable afin de décrypter le passé des terroirs et de se familiariser avec lui. Il conseille notamment, dans cette optique, d’enregistrer les dernières mémoires des protagonistes d’un monde rural d’hier qui se dérobe inexorablement.

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Ce recueil d’articles permet de faire le point sur les caractères originaux de l’agriculture de la plaine d’Alsace aux xviie-xviiie siècles. De prime abord, c’est l’émiettement, voire la pulvérisation qui caractérise le parcellaire et la propriété alsacienne. Dans le Kochersberg, le nombre de parcelles s’est accru de 20 à 50 % entre 1650 et 1800. Les façons culturales à la main sont prépondérantes et la main-d’œuvre reste à bon marché, en raison d’une pression démographique et d’une certaine prolétarisation de la société depuis le début du xviiie siècle. Cette main-d’œuvre fourmillante importe au plus haut point car elle est l’un des facteurs décisifs du dynamisme et de surcroît du progrès que connaissent les campagnes alsaciennes aux alentours du second xviiie siècle. Ce ne sont pas des innovations techniques dans l’outillage ou la création de grandes exploitations, chères aux physiocrates, avec à leur tête des laboureurs d’envergure ou Rossbüre (que l’on observe pourtant à l’entour de Colmar et d’Haguenau), qui vont fournir d’incontestables gains de productivité, mais un incomparable investissement humain résultant d’une véritable multiplication des bras. Cette agriculture de jardinage de type flamand ou « à la chinoise » est donc loin d’être synonyme d’archaïsme. Bien au contraire, la « petite culture » alsacienne se colore petit à petit de nouveautés : les assolements sont assouplis par le biais des « cultures dérobées » ou du système du « complant », la jachère se retire progressivement des terroirs, quelques restes de forêts et de broussailles sont mis en culture, les cultures s’intensifient et se diversifient et l’outillage manuel se multiplie au sein de petites exploitations à la superficie moyenne de 2 à 5 ha ou de quelques acker.

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Bon an mal an, les bons rendements – en moyenne de 15 à 20 quintaux par hectare pour le blé – sont au rendez-vous grâce à ce modèle original de développement basé, entre autres, sur une polyculture intensive : céréales, plantes fourragères (luzerne et trèfle), cultures nouvelles (tabac, garance et chanvre) et production animale. Une originalité que l’on retrouve par ailleurs dans la vie quotidienne, les structures familiales et les institutions, profondément influencées par le monde germanique voisin, et qui n’échappe pas aux voyageurs contemporains à l’instar d’Arthur Young et de Jacques de L’Hermine. Ces rendements honorables entraînent une augmentation de 50 à 60 % de la production céréalière au xviiie siècle : une augmentation qui, pour l’auteur, n’accrédite en rien pourtant la thèse d’une hypothétique révolution agricole. Cela n’exclut pas des améliorations locales, soutenues notamment par le baron de Rathsamhausen, et n’empêche pas pour autant toute une série de changements plus ou moins lents mais non moins substantiels à plus grande échelle. L’exemple le plus illustratif de ce point de vue, est celui des mutations des intérieurs des chaumières de Schillersdorf, en pays de Hanau, entre 1712 et 1782, dévoilées par le dépouillement minutieux des inventaires après-décès de leurs occupants.

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Dans nombre de cas, Jean-Michel Boehler constate que « les nouveautés » sont le plus souvent adoptées par des paysans issus de villages protestants. À Ittenheim ou à Furdenheim dans le Kochersberg, la réussite agricole est perçue comme une faveur de Dieu. A contrario, les laboureurs résidant dans des villages catholiques se montrent un peu plus hermétiques aux innovations. Il faut dire que leur confession religieuse est empreinte d’une résignation manifeste face à l’adversité. De fait, ils ne cherchent peut-être pas à accroître leur surface cultivable, leur production et leur productivité. Certaines recommandations – comme une nombreuse descendance – peuvent engendrer aussi un certain frein au changement. Dans ces conditions, l’auteur établit, toutes proportions gardées, un certain parallèle entre la « géographie religieuse » de l’Alsace et celle de la structure des exploitations. Une homogénéité dans la taille des propriétés se devine dans les zones protestantes et une plus grande inégalité apparaît en revanche dans les terroirs d’obédience catholique où l’intégrité du domaine est souvent mise à mal lors des partages successoraux. Comme le précise Jean-Michel Boehler, ces quelques pistes de recherches demandent à être affermies et validées par des analyses aussi fines que possible de plusieurs trajectoires individuelles et collectives de différentes dynasties de laboureurs catholiques et protestants de la plaine d’Alsace.

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Toujours dans le domaine de l’évolution sociale, il est intéressant d’analyser le rôle des juifs ruraux pour repérer les facteurs et les degrés du changement agricole en Alsace. Cette minorité religieuse exerce un rôle primordial dans la vie des campagnes par son rôle dans la diffusion de la monnaie et des produits de consommation malgré les attaques antisémites dont elle fait l’objet régulièrement, et plus particulièrement en août 1789.

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Les progrès ne s’accomplissent en général qu’en temps de paix. La main-d’œuvre, si essentielle en ce pays de « petite culture », est souvent amputée lors des guerres du fait des réquisitions ou des disparitions. Au xviie siècle, l’Alsace est ébranlée par la guerre qui sévit de manière quasi-continuelle entre 1618 et 1715 dans le Saint-Empire. Les razzias des greniers à blé et autres fourragements, les incendies des fermes, les champs piétinés et les réquisitions du bétail sont légion. Nul doute que ces agissements laissent de sérieux stigmates sur la production animale et céréalière ; en témoigne l’effondrement du produit de la collecte de la dîme en grains à Mauchenheim au cours de la guerre de Hollande. Jean-Michel Boehler tient nonobstant à nuancer l’image d’un « désert alsacien », conséquence du passage de la soldatesque. Les dépeuplements de régions et de villages demeurent dans bien des cas provisoires – on pense alors aux refuges des paysans dans les forêts, dans l’enceinte du château du seigneur ou encore au sein des villes de Saverne ou de Barr – et sont sans aucune mesure comparables avec ceux que l’on discerne à la fin du Moyen Âge (les fameux Wüstungen).

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L’auteur nuance également la thèse d’un gap économique et démographique du monde germanique faisant suite aux différents conflits du xviie siècle. Pour preuves : au lendemain des guerres, on ne dénombre en Alsace que 5 % de maisons inoccupées et les pertes humaines n’excéderaient pas le tiers ou la moitié de la population. Il en résulte cependant une réelle érosion du capital d’exploitation. Mais il faut aussi prendre en compte sur la rapidité de la reconstruction opérée par les Alsaciens. Un pointage dans le terrier du village de Kuttolsheim en 1687, permet de repérer que vingt-et-une fermes vides. Trente sept ans plus tard, on n’en recense plus que neuf. En outre, afin d’accélérer la remise en valeur de leurs terroirs et le repeuplement, les autorités favorisent l’arrivée d’étrangers sur le sol alsacien – par le biais de quelques ristournes fiscales provisoires ou de fournitures gracieuses de bois de chauffage –, à l’image de nombreux Suisses venus de Zurich et Bâle pour s’installer dans le comté de Hanau-Lichtenberg après la guerre de Trente Ans. Un peu plus tard, au début du xviiie siècle, Italiens, Hollandais, Lorrains ou encore Belges viennent grossir les rangs de la population alsacienne en se faisant embaucher comme maçons, charbonniers et bûcherons. Enfin, les guerres ont joué un rôle prépondérant dans la diffusion du maïs. Il faut dire que la culture dans les jardins ou en plein champ du Türkenkorn présente un complément appréciable et panifiable aux villageois, et qui peut se soustraire à une éventuelle mainmise des soldats ou des autorités.

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L’autre pan marquant de l’histoire des campagnes alsaciennes après ces longues guerres du xviie et xviiie siècles, est la pénurie croissante de terres et de bois à partir des années 1720. La faute en incombe grosso modo à la montée de l’individualisme agraire et à la flambée du prix des fermages dont découle la distribution inégale des richesses. Cette « faim des terres » s’accompagne d’une poussée de violence de la part des paysans les plus démunis prêts à défier le seigneur lors de procès devant le Conseil souverain ou même lors d’échauffourées. Au cours de la vente des biens nationaux, les petits paysans seront malheureusement écartés par les grands fermiers. Ces derniers se taillent la part léonine des biens mis aux enchères grâce à leur coquette réserve monétaire. L’agrandissement des propriétés déjà existantes prévaut donc sur la création de nouvelles propriétés. Un tel phénomène tend à nouveau à déboucher sur des tensions sociales. Par chance, l’industrialisation du xixe siècle viendra éviter que la campagne ne « devienne une poudrière » et la rassérénera en lui proposant des emplois dans les mines de charbons et la métallurgie, comme on le saisit bien avec Michel Hau (L’Industrialisation de l’Alsace, 1803-1939, Strasbourg, Publications de l’Université, 1987).

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En somme, le ruraliste qui serait resté un peu inattentif à l’importante contribution scientifique de Jean-Michel Boehler sur cette Alsace qu’il connaît si bien trouvera dans cet ouvrage de référence un très large rappel, ouvert par une préface d’Emmanuel Le Roy Ladurie. Mais que l’on ne s’y trompe pas : est très loin, avec cet ouvrage, d’une étroite monographie rurale d’Ancien Régime. Jean-Michel Boehler n’hésite pas, à maintes reprises, à mettre en parallèle les différentes problématiques et recherches mises en œuvre et développées de part et d’autre du Rhin, dans le but de fructueuses comparaisons. Il apporte ainsi beaucoup d’aliments à la réflexion sur l’évolution socio-économique des pays rhénans. Voilà une solide pierre de plus dans l’édifice entrepris en novembre 2000 à Göttingen, lors du colloque sur Les Sociétés Rurales en France et en Allemagne aux xviiie-xixe siècles.

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Fulgence Delleaux

Antonio Luque Ballesteros, Entre el Vapor y el arado romano. Elites, Intituciones y Difusión del cambio técnico en la agricultura. Córdoba, 1780-1870, Córdoba, Servicio de Publicaciones de la Universidad de Córdoba, Grupo de Historia Social Agraria, 2004, 347 p.

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L’ouvrage d’Antonio Luque Ballesteros est le premier volume d’une nouvelle collection d’histoire agraire : « Estudios de historia social agraria », publiée conjointement par le groupe de recherche « Historia social agraria » et les presses de l’université de Cordoue. L’objectif de cette collection est la diffusion de travaux qui approfondissent et enrichissent la connaissance de l’histoire sociale du monde rural de l’Andalousie contemporaine, sans toutefois se cantonner à ce seul espace, prévoyant la nécessaire comparaison entre zones géographiques différentes, essentiellement à l’échelle européenne. L’auteur, enseignant dans le secondaire en Espagne, nous donne à lire dans cet ouvrage une partie de sa thèse de doctorat intitulée Las Instituciones y la divulgación agronómica en Córdoba y provincia, 1780-1860, soutenue à l’université de Cordoue, préparée sous la direction de María Dolores Muñoz Dueñas qui a rédigé la préface, et dont il a élargi les perspectives. Antonio Luque Ballesteros est lui-même membre du Grupo de Historia social agraria dont les animateurs poursuivent des recherches sur les élites rurales, à travers des approches de type biographique ou prosopographique, dans le but de préciser les modalités de l’intégration de ces élites rurales aux structures politiques et d’évaluer leur rôle dans ces instances.

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Le but de l’auteur, dans un ouvrage qu’il a sous titré « élites, institutions et diffusion du changement technique dans l’agriculture (Cordoue) », est d’apporter, dans la droite ligne des recherches initiées au sein du Grupo de Historia social agraria, des éléments permettant de mettre en lumière le processus qui relie l’innovation technique et le changement agricole d’une région donnée, ici celle de Cordoue, durant un xixe siècle qui débute en 1780 et se termine en 1870, période de profonds bouleversements des mondes ruraux européens. L’agronomie des Lumières, notamment les travaux de Duhamel du Monceau et le mouvement de l’agriculture nouvelle sont diffusés dans la péninsule Ibérique dès la seconde moitié du xviiie siècle. À partir de là un processus de réflexion sur l’agriculture et ses progrès concerne autant l’Espagne que le reste de l’Europe même si les préceptes des agronomes ne touchent guère les praticiens. Cette dynamique connaît une forme d’aboutissement au milieu des années 1870 avec, en 1874, l’usage du titre d’ingénieur agronome, en 1876 l’entrée de l’enseignement de l’agriculture dans les établissements d’enseignement secondaire et, en 1879, la création des services agronomiques espagnols, l’équivalent des stations agronomiques qui naissent à cette époque en Europe sous l’impulsion, entre autre, du français Louis-Nicolas Grandeau.

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Antonio Luque Ballesteros prend pour point de départ les questions posées à partir des préoccupations actuelles liées à l’innovation technique dans le monde rural et à la formation professionnelle des agriculteurs. Dans un contexte de mondialisation, d’accélération des connaissances et de l’accès à ces connaissances grâce aux réseaux de communication, de nouvelles pratiques sont apparues depuis trente ans mettant en cause les pratiques agricoles les plus traditionnelles. S’ajoute à cela un questionnement sur le thème de la durabilité des systèmes agraires. Aussi, le but de l’ouvrage est de repérer dans le temps les signes du passage d’une agriculture traditionnelle à une agriculture de type moderne. Il s’attache notamment à évaluer le rôle joué par les institutions comme les sociétés d’agriculture et à préciser l’action des hommes politiques comme vecteurs éventuels du changement technique. Une large partie de l’ouvrage est d’ailleurs consacrée à la place de l’enseignement agricole dans la diffusion du progrès technique au sein des campagnes. Enfin, c’est aussi un essai de mesure du poids des innovations et de leur rôle dans les changements de l’agriculture dans la région de Cordoue. Ces thématiques sont au cœur des réflexions actuelles en histoire rurale, en Espagne mais aussi dans les autres historiographies européennes, depuis le début des années 1990. Dans une dynamique de renouvellement de l’histoire rurale, et donc de ses questionnements de recherche, Antonio Luque Ballesteros tient compte des nouvelles perspectives apportées par l’écologie et des réflexions autour de la notion de durabilité et ne se limite pas au critère de la seule productivité économique des systèmes de production, facilement mesurable certes, mais qui reste un point de mesure partiel.

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Le livre, qui compte 347 pages, est composé d’une étude de 263 pages complétée par un long appendice documentaire de 84 pages, organisé en deux parties : d’une part des pièces concernant l’enseignement agricole en Espagne entre 1818 et 1876 ; d’autre part des documents sur le développement agronomique et l’enseignement agricole à Cordoue entre 1818 et 1869. Ce corpus documentaire, outre son intérêt intrinsèque, est d’une réelle utilité pour la préparation des concours de recrutement de l’enseignement du second degré, notamment pour une leçon d’agrégation.

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Le plan de l’ouvrage peut dérouter au premier abord mais, à la lecture, on en saisit bien vite la pertinence. La première partie est consacrée à une réflexion historiographique menée à partir de la bibliographie, principalement mais pas exclusivement en langue espagnole ; elle traite du changement technique agricole et des politiques agraires. Le premier chapitre analyse le retard agricole, le changement technique et ses liens avec les politiques agraires mises en œuvre au xixe siècle, la réflexion de l’auteur oscillant sans cesse entre le cas andalous et la situation générale de l’Espagne rurale, dans un constant souci comparatiste. Il n’hésite pas aussi à relier le contexte espagnol avec la situation européenne, à comparer et à discuter les travaux dénonçant le « retard » de l’agriculture espagnole. Comme pour la comparaison entre les agricultures françaises et anglaises, la comparaison des agricultures d’Europe de l’Ouest (« atlantiques ») et espagnoles pose des problèmes méthodologiques cruciaux qui provoquent des débats passionnés. Au-delà des opinions extrêmes sur le sujet, nombreux sont ceux qui, parmi les historiens espagnols, considèrent que l’agriculture (ou les agricultures) de la péninsule s’engage au xixe siècle sur une voie de transformations modérées et progressives, qui est une voie propre à l’Espagne sur le « chemin » de la modernisation. Le second chapitre est plus spécifiquement consacré à l’historiographie de l’enseignement agricole, analysé comme vecteur du changement technique. La seconde partie, constituée de quatre chapitres (3 à 6), correspond à l’étude plus spécifique de l’innovation technique, du développement agronomique et de l’enseignement agricole à Cordoue et dans sa région, entre 1780 et 1870. Cette approche micro-historique, le cœur de l’ouvrage, est bien entendu toujours confrontée aux analyses plus générales dégagées dans la première partie. Antonio Luque Ballesteros, dans cette deuxième partie, traite son sujet de manière plus chronologique : le chapitre 3 est consacré aux évolutions de la période de transition entre 1780 et 1823 ; le chapitre 4 concerne les conditions nouvelles liées à la construction de l’État libéral, entre 1834 et 1874 ; le chapitre 5, est, à nouveau, un chapitre exclusivement consacré à l’enseignement agricole dans la région de Cordoue, entre 1848 et 1869. Enfin, le chapitre 6 est une synthèse conclusive où l’auteur, à partir du cas de Cordoue, livre quelques pistes plus générales.

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Au-delà du découpage en chapitres, quatre axes de réflexion transversaux structurent l’ouvrage. Le premier correspond à l’étude des liens entre la science agronomique et l’enseignement agricole à Cordoue avant la mécanisation / motorisation de l’agriculure, c’est-à-dire avant le troisième tiers du xixe siècle. La réflexion de l’auteur porte alors essentiellement sur les mécanismes de la diffusion du changement technique et de sa progressive institutionnalisation grâce aux établissements d’énseignement agricole. Bien sûr, les freins à cette diffusion ne sont pas omis. Un des buts de cette réflexion plus spécifique est de mesurer le rôle de chaque facteur du changement dans les processus d’évolution au sein du monde rural. Un second axe précise les modalités de la diffusion de l’innovation : la question qui se pose est celle des rouages qui entrainent cette diffusion dans le monde rural, telles les incitations fiscales, les sociétés d’agriculture, l’action des grands propiétaires, le poids des institutions… Là aucune réponse tranchée n’est possible et, comme ailleurs en Europe, on pensera à l’Île-de-France assez bien connue, c’est une conjonction de facteurs qui permet les progrès. C’est un axe de recherche qui est croisé avec l’histoire sociale et politique des élites rurales. Une troisième voie approfondit un aspect du point précédent en analysant le rôle des institutions créées après 1834 dans le cadre de la construction de l’État libéral. À Cordoue l’auteur montre le rôle des institutions locales que sont l’assemblée provinciale, l’institut d’enseignement secondaire ou le rassemblement provincial d’agriculture, dans l’impulsion d’une politique agraire. Mais cette politique, aussi volontariste soit elle, ne peut induire seule le changement technique. Enfin, le quatrième axe est celui qui consiste à inscrire les réflexions formulées à l’échelle locale dans le contexte global, notamment dans le domaine de l’histoire de l’éducation pour déterminer la place de l’État et de ses incitations dans la formation des agriculteurs par le biais d’un enseignement technique et professionnel.

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Au final un ouvrage précis et rigoureux qui explore les grandes questions liées aux changements et aux progrès agricoles déjà soulevées dans la plupart des historiographies européennes des mondes ruraux (surtout en France), sans toutefois proposer de solutions couperets aux débats en cours. L’auteur sait, à travers l’exemple de Cordoue, donner des pistes de réflexions et de réponses tout en nuances.

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Fabien Knittel

Jean Élie, Jacques Gauvain et son monde. Le Poitou rural du xviiie siècle, La Crèche, Geste Éditions, coll. « Archives de vies », 2004, 288 p., 30 €, isbn 2845611668

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Jean Élie s’inscrit dans une longue tradition d’études rurales en Poitou, illustrée jadis par Paul Raveau, naguère par le docteur Merle et Pierre Massé et plus récemment par Jacques Péret et Nicole Pellegrin, directrice de la collection où est publié cet ouvrage. Il s’agit d’une monographie villageoise, bien dans la tradition du genre, c’est-à-dire s’appuyant sur une connaissance intime des lieux et un dépouillement exhaustif des archives de la communauté concernée, La Chapelle-Moulière, un village de 500 habitants environ, situé au centre du triangle Poitiers-Chauvigny-Châtellerault, entre le Clain et la Vienne et bien relié au monde extérieur. L’ouvrage est soigneusement édité, nanti de tout l’appareil critique souhaitable, enrichi de cartes, généalogies, gravures originales, bibliographie et index.

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Comme son titre l’indique, c’est à partir de biographies exemplaires à l’instar de celle de Jacques Gauvain, un petit notable du village, que l’auteur bâtit son histoire ; c’est ainsi que défilent devant nous bordiers et brassiers, meuniers et aubergistes, prêtres et sacristains. Mais ces chapitres personnalisés alternent avec des chapitres thématiques, (« va-et-vient entre études thématiques et approches biographiques », p. 245) qui traitent d’à peu près tous les aspects de la vie au village : paysage, institutions, exploitations, foires et marchés, clergé, Révolution, rien n’échappe à la curiosité et à la passion de l’auteur, pour le plus grand plaisir du lecteur aimant l’histoire rurale « à ras du sol » et ancrée dans le concret.

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Nous nous trouvons dans un pays de petite propriété et de petite exploitation : 240 ha seulement sont cultivés, partagés entre 80 exploitants, dont les mieux lotis, les 15 métayers, travaillent entre 5 et 12 ha ; on est loin des vastes métairies de la Gâtine, une zone, il est vrai, beaucoup moins fertile et vouée à l’élevage ; ici, ce sont les céréales qui priment, (85 % du terroir cultivé), les vignes (4 %) venant loin derrière. L’assolement triennal domine dans un paysage de minuscules champs ouverts, enclos en de vastes « cantons » et peuplés d’arbres fruitiers, notamment de cerisiers, la spécialité du village.

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Malgré la modestie des superficies cultivées, et grâce sans doute au fait que la moitié de la terre appartient aux paysans et artisans, une certaine élite villageoise peut se faire jour, composée de laboureurs, en partie propriétaires de leur exploitation ; ce sont ces chefs de famille, un peu plus instruits que les autres, qui dominent l’assemblée villageoise, présidée par des syndics perpétuels, dont le statut semble décliner à la fin du siècle ; comme ailleurs, répartir les impôts, gérer les biens de l’église et de la communauté, faire le lien avec les pouvoirs extérieurs est leur tâche principale. Une petite oligarchie, quelques marchands laboureurs s’élève au-dessus de la médiocrité ambiante, témoin le plus riche d’entre eux, René Andrault, décédé en 1759, dont la vente des biens permet de voir qu’il possédait 35 ha de terres (dont plus d’un tiers incultes), exploitées avec deux paires de bœufs, un valet et certains des enfants du défunt (qui en avait eu dix) ; il faut y ajouter une jument de selle, une cinquantaine de brebis, mais, même si l’inventaire montre quelques traces de modernité (des armoires…), la famille « ne vivait pas dans le luxe » (p. 146) et la proportion des biens usés dans l’inventaire est aussi élevée que chez leurs compatriotes moins nantis.

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L’intérêt des pages que Jean Élie consacre à la vie de la communauté découle de cette connaissance intime des acteurs que possède l’auteur. Ce n’est pas que cela apporte de grandes nouveautés sur ce que l’on savait déjà sur le fonctionnement de ces paroisses de la moitié nord de la France : participation minoritaire des chefs de famille, lignées dominant le village, clans familiaux se perpétuant aux affaires… S’il s’agit généralement des plus riches, l’auteur note avec raison que notre connaissance des codes qui mènent à la notabilité et à l’honorabilité est bien imparfaite, surtout si on la mesure à la seule aune des rôles de taille : « Hiérarchie fiscale ne veut pas dire hiérarchie sociale » (p. 246-247). L’auteur insiste cependant sur le fait que ces notables sont une « élite de service », tant leurs prérogatives sont dérisoires et leurs charges importantes, notamment la collecte de la taille ; il note aussi que l’assemblée se présente, face à l’extérieur comme un « contre-pouvoir », apte à défendre la communauté, « une défense fondée sur l’atermoiement et la force d’inertie » (p. 131). Attitudes qui permettront à la commune de traverser sans trop de dommage la période révolutionnaire, même si celle-ci entraîna son lot de difficultés (conscriptions, réquisitions, forte dans cette région proche de la Vendée, disputes et « comportements excessifs »). Mais, sauf exception, « la Révolution est subie passivement » (p. 243) ; les villageois se contentent de « courber l’échine et de laisser passer la bourrasque ».

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Ces derniers termes ne devraient pas laisser croire que l’auteur est un adepte des théories qui vantent l’immobilisme des campagnes et la passivité de leur habitants. Au contraire, dans sa conclusion, très nuancée, Jean Élie s’élève, parfois implicitement, contre tous les poncifs qui courent encore çà et là sur nos ancêtres paysans, de façon générale (« La vision d’un monde stable est une illusion », p. 247, « ils ne vivaient pas en autarcie », p. 248, « la monnaie en espèces sonnantes circulait ») ou sur des points de détail (rôle de la seigneurie, situation des veuves). Il exagère peut-être un peu la croissance de la production agricole (elle « s’est accrue beaucoup plus que la population globale », p. 248) et par voie de conséquence celle de la prospérité villageoise, mais ce n’est peut-être là que mauvais procès, car localement de telles évolutions ont pu se produire.

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Un excellent petit livre donc, vivant et bien écrit, dont je ne peux que recommander la lecture.

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Francis Brumont

Frédéric Régent, Esclavage, métissage, liberté. La Révolution française en Guadeloupe (1789-1802), Paris, Grasset, 2004, 504 p., 22 €, isbn 224664481x

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Esclavage, métissage, liberté. La révolution française en Guadeloupe (1789-1802) est un ouvrage extrait de la thèse de Frédéric Régent, soutenue à Paris 1 en juin 2002, Entre Esclavage et liberté : esclaves, libres et citoyens de couleur en Guadeloupe, une population en révolution 1789-1802. Après les travaux de Jacques Adélaïde-Merlande, d’Anne Pérotin-Dumon et de Laurent Dubois sur la période révolutionnaire à la Guadeloupe, l’auteur s’intéresse tout particulièrement aux populations de couleur, libres ou esclaves, dont la vie fut particulièrement bouleversée à cette époque, notamment par l’octroi de la citoyenneté politique pour les libres de couleur (1792), l’abolition de l’esclavage (1794) puis sa réinstauration pour les anciens esclaves (1802-1803) et le retour à une citoyenneté incomplète pour les anciens libres (1802). La grande force de ce travail réside dans la richesse du corpus archivistique consulté : le notariat, les registres paroissiaux et les registres d’état-civil pour l’essentiel, mais aussi les recensements, les correspondances administratives, les archives des assemblées révolutionnaires, le fonds Moreau de Saint-Méry, la presse, ainsi que des mémoires, des libelles, des discours et des récits de voyage émanant de contemporains, et enfin quelques dossiers personnels et pièces du shat. L’ensemble a permis à l’auteur de renouveler de manière importante notre connaissance de ces populations de couleur guadeloupéennes et représente, à cet égard, un apport considérable à la connaissance historique.

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Les trois premiers chapitres présentent un état de la situation des esclaves à la veille de l’abolition. Ils sont d’un contenu assez classique. Le premier s’intéresse surtout au statut juridique des esclaves en Guadeloupe des origines à 1794. Le deuxième évoque les conditions de travail des esclaves sur les habitations. Le troisième porte sur le comportement démographique des esclaves, leurs conditions de vie et leur culture créole spécifique. D’une manière générale, on y regrettera surtout l’absence de comparaisons avec les autres îles et le manque de références aux travaux antérieurs (Gabriel Debien notamment), qui auraient permis de mieux percevoir la spécificité guadeloupéenne. On y remarquera cependant la partie démographique si difficile à réaliser, les bonnes pages sur les manufactures non agricoles et l’utilisation de l’archéologie sur la question de l’inhumation de la main-d’œuvre servile. Les questions religieuses sont, en revanche, traitées de manière un peu rapide.

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Les quatre chapitres suivants nous ont paru bien meilleurs. Le chapitre 4 concerne les libres de couleur de la Guadeloupe et offre un panorama très complet de leur situation. On appréciera, en particulier, les informations sur les libres de couleur des campagnes, souvent ignorés. Certaines affirmations semblent néanmoins un peu rapides voire contradictoires : pourquoi titrer « une certaine ségrégation géographique » (p. 167) et démontrer, après Anne Pérotin-Dumon, qu’il n’y en a pas ? Pourquoi parler de « ségrégation sociale et culturelle » (p. 162) et souligner les solidarités, les complémentarités et la fluidité sociale (p. 191 et suiv.) ? Le chapitre 5, extrêmement riche, reconstitue par le menu l’histoire de la Guadeloupe révolutionnaire. Les comparaisons avec la France révolutionnaire auraient aidé le néophyte, mais la connaissance des révoltes serviles de 1790, 1791 et 1793 en sort renouvelée et la participation des hommes de couleur à la vie politique y est particulièrement bien mise en valeur. Les synthèses manquent un peu et les parcours individuels apparaissent mal, mais la qualité et la nouveauté des informations fournies méritent absolument d’être soulignées. Le chapitre 6, consacré au fonctionnement social de la Guadeloupe pendant la « liberté générale » est aussi très important. Chacune des nouvelles castes est étudiée, mais, bien sûr, les pages concernant les nouveaux libres sont particulièrement éclairantes. Enfin, le chapitre 7 tente de comprendre les enjeux réels de la révolte de 1802 et les causes de son échec. L’insurrection est mise en perspective avec les choix politiques des troupes de couleur et de leurs principaux leaders, notamment lors des événements de 1797, 1799 et 1801. Le caractère conservateur de la politique des putschistes de 1801 est bien mis en évidence. La complexité de l’insurrection de 1802 est soulignée, avec le ralliement de Pélage et d’une partie des troupes de couleur ainsi que la modeste participation des nouveaux libres des campagnes. Toutes choses qui permettent à Frédéric Régent de démontrer que la rébellion à l’œuvre n’était pas une lutte pour l’indépendance de la Guadeloupe, comme on l’affirme trop souvent, mais plutôt le combat désespéré d’une petite minorité refusant le retour au pouvoir de Lacrosse (p. 436).

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En dépit de qualités réelles, l’étude proposée nous semble pécher sur un certain nombre de points importants. Excellent sur les aspects factuels, l’ouvrage est parfois plus faible sur les analyses. L’auteur ne semble pas toujours aller au bout de ses raisonnements et laisse le lecteur sur sa faim. Ainsi, le ressort fondamental des alliances entre les différents acteurs blancs ou de couleur reste flou. La diversité des points de vue politiques dans la population libre de couleur apparaît aussi très mal : Frédéric Régent semble trop souvent assimiler le libre de couleur à un enfant de Blanc et de femme noire esclave (p. 60). Dès lors, il ne parle jamais des métis nés de parents de couleur, et pas assez des nègres libres. On ne peut ainsi s’empêcher de regretter l’absence, dans la conclusion, d’une véritable thèse, susceptible de compenser partiellement ce manque. Les questions de genre, et notamment la place des femmes, sont particulièrement mal traitées, alors que les femmes représentent 70 % de la population libre de couleur (p. 435) et la majorité de la population esclave (à partir de cette période). L’étude des relations sociales et familiales s’en trouve nécessairement bancale et toute une partie de l’histoire de ces populations de couleur reste absolument à approfondir. Enfin, l’ensemble de l’ouvrage souffre d’une écriture difficile. Trop d’affirmations semblent bien péremptoires, en l’absence du moindre commencement de preuve. Trop d’échantillons de référence sont remplacés par de simples pourcentages qui ne permettent pas d’avoir une idée réelle de la situation. En raison, sans doute, des impératifs de l’édition, une relecture trop rapide de l’ouvrage a laissé une abondance de coquilles, de fautes d’orthographe, de répétitions, de néologismes abusifs, d’impropriétés, de contradictions évidentes, voire d’erreurs grossières, qui nuisent à la cohérence du discours et à la force de la démonstration. Plus ennuyeux, certains passages appartenant, à l’évidence, à d’autres historiens n’ont pas été correctement référencés. On appréciera, en revanche, la présence d’un index thématique, en plus d’un index des noms propres, ainsi qu’un certain effort cartographique, même si les nomenclatures et les figurés sont souvent peu lisibles. Les annexes, particulièrement peu fournies, sont décevantes : le schéma de plantation proposé semble fossiliser, notamment parce qu’il n’est pas daté, une réalité économique infiniment plus complexe dans le temps et l’espace. De même, le beau récit de l’affaire « Angélique » est tout à fait en décalage par rapport au contenu objectif du livre, plus politique que social. Toutes choses bien regrettables, on le reconnaîtra, pour un travail par ailleurs riche et important.

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Dominique Rogers

Nathalie Petiteau, Lendemains d’Empire. Les soldats de Napoléon dans la France du xixe siècle, Paris, La Boutique de l’Histoire, 2003, 400 p., 22 €, isbn 2910828298

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Le lecteur s’étonnera peut-être de lire ici un compte-rendu portant sur un ouvrage dont le titre semble, de prime abord, renvoyer moins à l’histoire des sociétés rurales qu’aux études napoléoniennes voire à l’histoire militaire. Il ne faut pas s’arrêter à cette première impression : le livre de Nathalie Petiteau entre véritablement dans le cadre d’une histoire sociale, celle de la France du premier xixe siècle, dominée par la ruralité. Nathalie Petiteau nous livre ici une version remaniée de son mémoire d’habilitation soutenu sous la direction de Jean-Luc Mayaud. Il s’agit donc d’un ouvrage de haute tenue scientifique, alliant réflexions de fond et études plus pointues. L’appareil critique du mémoire a été intégralement conservé.

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Le thème général de ce livre est bien connu de tous ceux qui ont lu les Mémoires du Capitaine Coignet, mais un tel thème attendait de faire l’objet d’une approche authentiquement scientifique. Une telle lacune était d’autant plus regrettable qu’elle contrastait avec l’ampleur des travaux portant sur les anciens combattants des guerres du xxe siècle. En réparant cette lacune, Nathalie Petiteau a travaillé dans le prolongement de ses précédentes recherches, en particulier celles ayant conduit à sa thèse de doctorat, publiée en 1997 à La Boutique de l’Histoire sous le titre : Élites et Mobilités : la noblesse d’Empire au xixe siècle. L’auteur appartient à cette nouvelle génération de spécialistes du Premier Empire qui est en train de revisiter l’épopée au moyen d’une féconde approche sociale, ethnologique et culturelle dont le propos est de dépasser la borne de 1815. Elle appartient également à cette jeune école d’histoire sociale qui, répudiant les grandes catégorisations et ambitieuses coupes à date donnée, privilégie une approche longitudinale toute en finesse et s’intéresse à des cohortes d’individus, à des « destins », aux diverses mobilités, le tout sans négliger la sociabilité, les relations sociales, la perception de soi et des autres. Mais le grand mérite de la démarche de Nathalie Petiteau, qui éclate avec évidence dans le présent ouvrage, tant le sujet s’y prête, c’est qu’elle n’a pas renié l’approche quantitative – cette approche sans laquelle il ne saurait y avoir, à notre sens, d’histoire des sociétés. Au reste, Nathalie Petiteau pratique une histoire quantitative de nouvelle génération qui, sachant jongler entre les outils statistiques pointus et les cas particuliers représentatifs, est en pleine adéquation avec les perspectives actuelles de l’histoire sociale. La démonstration en est faite ici avec le travail sur un échantillon de vétérans vauclusiens de l’Empire : 42 citoyens de la commune rurale d’Ansouis (dans le sud-est du Vaucluse), survivants d’une cohorte de 74 requis partis aux armées à partir de 1806. L’échantillon est petit, mais il est représentatif. Les résultats de l’enquête sont systématiquement confrontés aux donnés départementales et nationales, et c’est la petitesse même de l’échantillon qui a permis la complexe recherche par croisement de sources nécessaire à l’étude des voies de reconversion de ces anciens combattants. Au demeurant, les sources vauclusiennes n’ont pas été les seules utilisées. Des coups de sonde ont été donnés dans d’autres départements (Doubs, Nord) et, naturellement, les fonds nationaux d’archives (notamment ceux de l’Armée de Terre) ont été mis à contribution, en particulier ceux concernant les pensionnés, invalides et médaillés de Sainte-Hélène. Et puis, sur un tel sujet, il n’était pas question de faire l’impasse sur les sources imprimées, d’un intérêt plus qualitatif : lettres de soldats, souvenirs de vétérans, œuvres littéraires – autant de sources irremplaçables quoique lacunaires et délicates de traitement –, dont Nathalie Petiteau a tiré tout le miel, d’autant qu’elle a choisi d’aborder son sujet « au ras du sol », c’est-à-dire en s’intéressant moins aux officiers généraux et supérieurs qu’à la piétaille, modérément alphabétisée.

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L’ouvrage est organisé selon un plan ternaire. Une première partie, intitulée « De la guerre à la paix », explore l’expérience militaire des soldats de l’Empire. Une seconde, intitulée « Les voies de la reconversion », analyse l’itinéraire social des survivants, la façon dont ils se sont réinsérés dans la société. Enfin, une troisième partie, intitulée « Entre solidarité et solitude », d’approche plus culturelle, étudie comment ces mêmes survivants ont été perçus par leurs concitoyens et dans quelle mesure eux-mêmes se sont pensés et organisés comme groupe spécifique.

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Nathalie Petiteau commence donc par interroger le parcours des combattants de l’Empire, au moyen d’une grille de lecture enrichie au contact de tous les travaux de cette branche de l’histoire militaire qui laisse de côté l’approche anecdotique des batailles pour pratiquer une analyse ethnologique de la vie des troupiers. Recrutés en vertu de la loi Jourdan de 1798, ces soldats de Napoléon ont été les premiers à expérimenter la guerre de masse abondée par la conscription. Ils furent 1,7 million à avoir été mobilisés, soit 7 à 8 % de la population française de l’époque. Un tel niveau de ponction sur le stock humain a été dépassé lors de la Première guerre mondiale, et les soldats de l’Empire n’ont été « que » 600 000 à ne pas rentrer chez eux (l’équivalent d’une année de naissances). Cela a suffi en tout cas à créer un ample phénomène de discontinuité sociale. Naturellement, les conscrits partis à la guerre étaient, pour la plupart, des ruraux – des ruraux de toutes conditions : l’auteur montre que dans le Vaucluse, les paysans « à l’aise » n’achetaient pas forcément des remplaçants pour leur fils, préférant garder l’argent pour acheter de la terre, en cette époque de marché foncier actif. Peu de ces conscrits sont à classer dans la catégorie mythique des « vieux grognards », car les plus fortes levées ont eu lieu en fait en 1812-1813. Beaucoup sont partis résignés, mais tous sont revenus différents. Ces ruraux étaient habitués aux travaux harassants, et leur échelle de la douleur n’était pas la même que la nôtre. Néanmoins, c’est la dureté de la vie militaire qui les a le plus marqués. Cette vie était certes plus dangereuse que la vie de tous les jours dans leur village (plus en raison des maladies que des combats, d’ailleurs).

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Mais encore plus caractéristiques ont été les privations, les marches forcées, l’épuisement découlant de la tactique napoléonienne. En contre-partie, ces hommes ont découvert des horizons plus larges, une nouvelle sociabilité (celle du régiment, des « groupes primaires » de combattants). Ils ont appris la discipline, inscrit la « gloire » au rang de leurs valeurs. Surtout, ils ont (plus ou moins) communié dans le culte du chef charismatique et, en même temps, appris une forme de patriotisme : en un mot, ils ont subi un processus d’acculturation. Cela étant, l’éloignement a aussi renforcé chez eux le sentiment familial, et l’amour de la « petite patrie ».

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La réintégration des soldats de Napoléon dans la société ne s’est pas déroulée sous d’heureux auspices. La France avait été vaincue après un quart de siècle de conflit : la démobilisation a été brutale, et peu glorieuse, dans la mesure où le régime de la Restauration avait été apporté dans les fourgons des vainqueurs (et accepté par les Français avec un certain « lâche soulagement »). Les démobilisés, en général partis avant d’avoir complètement appris un métier et/ou eu le temps de constituer l’assise foncière nécessaire aux propriétaires-exploitants, rentraient sans qu’aucune aide à leur réinsertion n’ait été envisagée. Au début, les nouvelles autorités, qui les tenaient en suspicion, ont craint qu’ils ne déstabilisent les sociétés locales, qu’ils sombrent dans une dangereuse marginalité. Il n’en fut rien. Nathalie Petiteau montre que la plupart des anciens soldats ont retrouvé une place dans la société, au sein du monde des travailleurs manuels, d’où ils provenaient. Il y eut bien, comme l’imagerie d’Épinal l’a illustré, des « demi-soldes » amers et incapables de retrouver une vie civile normale. Mais ce furent surtout d’ex-officiers, qui se sentaient déclassés. L’analyse fine de la quarantaine d’anciens combattants issus d’Ansouis montre que l’historien des sociétés rurales du xixe siècle doit être attentif aux « micro-mobilités », qui ont bien souvent sous-tendu un processus discret, mais réel, d’ascension sociale. Les anciens soldats de l’échantillon choisi sont revenus vivre dans leur canton d’origine, mais pas forcément dans leur village même. Partis célibataires, ils n’ont guère eu de mal à se marier après la guerre, malgré d’éventuelles blessures. Qui plus est, ils ont épousé des femmes en moyenne bien plus jeunes qu’eux, généralement dotées. Ces unions ont été géographiquement endogames (mais à l’échelle du canton), et socio-professionnellement homogames, confortant ainsi les clivages de la société rurale locale, entre « cultivateurs », « ménagers » et « artisans ». Le temps passé aux armées n’a donc pas coupé les requis des réseaux sociaux et familiaux de leur terroir d’origine, en dépit de la difficulté à entretenir des relations épistolaires. Bien mieux : les anciens soldats ont d’autant plus facilement trouvé à se marier, donc à réussir leur retour à la terre, qu’a joué le respect qu’inspiraient ces porteurs d’une parcelle de l’épopée. Sur 42 anciens combattants d’Ansouis, 35 (dont 15 cultivateurs) sont morts avec quelques biens à transmettre. D’aucuns ont augmenté le capital reçu au moment du mariage, un petit nombre a même atteint un certain niveau de notabilité, plutôt par la voie des métiers de « service » (ainsi ce menuisier ou ce cabaretier, ayant réussi à accumuler un capital foncier). La plupart ont en tout état survécu jusqu’au Second Empire (69 ans et demi d’âge moyen au décès), le passage aux armées en campagne ayant sélectionné les plus résistants.

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Les anciens combattants de l’Empire n’ont donc pas, dans l’ensemble, révolutionné la société rurale, mais l’étude de leur itinéraire montre que cette société n’était pas figée, que les trajectoires pouvaient y être variées. Nathalie Petiteau a su restituer avec brio la richesse et la « couleur » de ces trajectoires : notre compte-rendu ne peut en donner qu’un pâle reflet. L’auteur est aussi parvenue à bien mettre en valeur une autre voie de réinsertion choisie par un certain nombre d’anciens soldats de l’Empire, celle d’une valorisation des compétences acquises à l’armée (maîtrise de l’écrit, savoir-faire militaire). Cette valorisation les a conduits à participer aux structures d’encadrement de la population rurale, telles que rénovées par la Révolution et l’Empire (et conservées par les régimes ultérieurs) : ils sont devenus gendarmes, garde-champêtres, petits fonctionnaires, etc. L’histoire du destin des anciens combattants des guerres napoléoniennes illustre donc bien les modes d’entrée des Français dans l’ère contemporaine. Et il n’est pas exagéré de penser que n’a pas été mince leur contribution directe ou indirecte à la résistance « souple » de la société paysanne face aux mutations du xixe siècle.

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Après avoir démontré que les anciens soldats de l’Empire n’ont pas fini leur vie comme des marginaux incapables de faire leur deuil de l’épopée, Nathalie Petiteau s’attaque à une autre idée, celle qui présente ces ex-membres de l’armée du Grand Napoléon comme autant d’incurables nostalgiques du régime impérial, entretenant dans les campagnes la légende dorée du héros. S’il y eut bien un bonapartisme populaire, teinté d’éléments irrationnels, sa diffusion n’a pas forcément été le fait des « anciens », donc beaucoup ont préféré oublier la guerre. Sous la Monarchie censitaire, il y eut parmi eux qu’une minorité de bonapartistes actifs. Au reste, l’ouvrage démontre avec force que ces anciens combattants, médiocrement solidaires entre eux, ont très tardivement pris conscience de former un groupe trans-classiste aux intérêts propres. Les « poilus » de 1914-1918 ont très rapidement après le conflit développé des comportements d’auto-organisation ; la sociabilité spécifique de la guerre de tranchées n’y a pas été étrangère, mais le contre-exemple des vétérans des guerres napoléoniennes a joué aussi son rôle. Nathalie Petiteau explique comment la Monarchie de Juillet, dans sa volonté de récupérer la légende, et surtout le Second Empire, par souci d’ancrer sa légitimité dans l’héritage glorieux de l’Oncle, ont faire naître et instrumentalisé une conscience de groupe parmi les « vieux débris de l’armée impériale ». La fierté retrouvée de ces derniers s’est alors trouvée en phase avec un projet politique. Mais sur la base de quel contenu culturel ? Nathalie Petiteau établit avec force que les vétérans des guerres de l’Empire ont été, au cours de la première moitié du xixe siècle, des passeurs d’identité collective. Ils étaient partis au combat sans savoir exactement pour quoi on allait leur demander de combattre. À l’armée, ils ont subi l’influence du chef charismatique. Toutefois, ils ont été, en se réinsérant dans la société, plus les fourriers du patriotisme et du nationalisme populaire que les vecteurs du bonapartisme au sens strict. C’est à travers eux, notamment, que l’État a créé la Nation et préparé le bagage idéologique pour 1914-1918. Dans les campagnes, les vétérans de l’Empire ont, à cet égard, anticipé le travail de l’école (au reste, certains d’entre eux se sont reconvertis dans des emplois scolaires).

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Cet angle d’attaque culturel est tout aussi stimulant et neuf, sous la plume de Nathalie Petiteau, que l’étude de la réinsertion sociale, dont il est l’indispensable complément. Il permet d’éclairer sous un angle original les liens des groupes ruraux avec une société englobante en train de se moderniser. La lecture de Lendemains d’Empire doit donc être vivement conseillée à toute personne qui préparerait un concours dont le programme porterait sur une telle approche des sociétés rurales.

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Jean-Louis Lenhof

Vincent Juhel, (éd.), Arcisse de Caumont (1801-1873). Érudit normand et fondateur de l’archéologie française, Caen, Société des Antiquaires de Normandie, « Mémoires de la Société des Antiquaires de Normandie, xl », 2004, 515 p., 35 €, isbn 295105582x

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Si Arcisse de Caumont a déjà eu l’honneur de faire partie des Lieux de mémoire (Françoise Bercé, « Arcisse de Caumont et les sociétés savantes », in Pierre Nora, Les Lieux de mémoire, Paris, Gallimard, 1986, p. 533-577), il aura fallu plus de 130 ans pour que la Normandie lui rende hommage. S’il ne fut pas réellement le fondateur de l’archéologie (d’autres comme l’abbé Cochet ou Alexandre Lenoir pourraient prétendre à ce titre), il fut le grand organisateur des sociétés d’histoire et d’archéologie, qu’elles soient locales ou nationales ; ces sociétés ayant eu pour premier mérite de susciter et financer des recherches, et ensuite de les publier de façon régulière.

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C’est donc à l’une de ses principales créations, la Société des Antiquaires de Normandie, que revient le mérite d’avoir organisé un colloque sur Arcisse de Caumont et son œuvre, préliminaire à la publication de cet ouvrage collectif.

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Celui-ci débute par deux présentations visant à montrer, très rapidement, dans quel milieu évoluait l’archéologue. Jean Laspougeas dresse donc un panorama de la Normandie durant la première moitié du xixe siècle, tandis que Yves Bottineau-Fuchs voudrait présenter « la redécouverte de l’architecture médiévale dans la peinture du xixe siècle ». On peut se demander d’ailleurs ce que vient faire cet article dans l’ouvrage, puisqu’il traite essentiellement des lithographies publiées dans les Voyages pittoresques et romantiques dans l’ancienne France du baron Taylor. La peinture est donc singulièrement absente !

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Le reste du livre est consacré pour l’essentiel à la vie d’Arcisse de Caumont (on pourrait parler de Vita sancti Arcissi, le style hagiographique étant parfois trop présent) sous ses différents aspects, par une série de communications qui évoquent en particulier une problématique actuelle : la décentralisation. Arcisse de Caumont serait un érudit avant tout promoteur de la province… et finalement seuls deux auteurs, Bernard Huchet et Arlette Auduc, s’intéressent principalement à la carrière nationale de Caumont, par ses relations avec le service des Monuments historiques, et la fondation de la Société française d’Archéologie.

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Il est vrai que Caumont fut un décentralisateur acharné, comme l’atteste les citations rassemblées par Christophe Boutin ; décentralisateur du savoir, mais aussi du pouvoir : « la centralisation a ses partisans qui trouvent plus commode et plus doux de se laisser administrer que de s’occuper de leurs propres affaires » (p. 198). En cela, l’Association normande, fondée elle aussi par Caumont, aura été un lieu de réflexion important pour la province.

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Au travers des communications, notamment celles de Claude Pareyn et Françoise Legré-Zaidline, on découvre la passion primitive de l’archéologue pour les sciences naturelles, dont la géologie. En cela, il ne se distingue pas des autres érudits de l’époque, tous curieux de tout, avec plus ou moins de succès. Il est par contre étonnant que personne ne se soit penché sur le travail de Caumont concernant l’enseignement (ses publications à ce sujet occupent pourtant 4 pages de l’imposante bibliographie placée en fin de volume). Rien non plus sur l’agronomie et l’économie (alors que Caumont a publié 97 articles à ce sujet, bien plus que les travaux d’histoire !).

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Finalement, il semble bien qu’aux yeux du public actuel, et même de ses héritiers scientifiques, Arcisse de Caumont ne soit plus qu’un archéologue, alors que ses connaissances et son action allaient bien au-delà.

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Cet ouvrage volumineux, contient, outre ces études sur Caumont, des notices sur quatre de ses collaborateurs normands, parfois accompagnées de leurs bibliographies ou fonds d’archives personnels (pour Georges Bouet, par François Saint-James, Raymond Bordeaux par Vincent Juhel, Charles Vasseur par Jack Maneuvrier). Enfin il s’achève par un formidable outil de travail qu’est l’inventaire partiel des fonds d’archives liés à Arcisse de Caumont (aux Archives nationales et aux Archives du Calvados principalement) et par l’abondante bibliographie de l’auteur. En cela, ces actes du colloque de Caen s’avèrent être très utiles.

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Patrice Lajoye

Les « Petites Russies » des campagnes françaises, Paris, Études Rurales, ehess, n° 171-172, juillet-décembre 2004, 305 p., 32 €, isbn 2713220076

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Études rurales arpente des territoires peu ou mal connus de l’histoire rurale : l’implantation ancienne et durable du communisme, et particulièrement du Parti communiste français des années 1920 à aujourd’hui. L’ambition des auteurs est de « susciter des vocations … notamment chez les doctorants » et d’en finir avec le « faux clivage entre spécialistes du communisme rural et spécialistes du monde ouvrier et du pcf ».

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Les paysans sont-ils subordonnés aux ouvriers dans la doctrine communiste, comme le suggère R.M. Lagrave dans l’introduction ? Comment ont-ils pu trouver leur place dans un parti supposé ouvriériste et prônant ce qu’ils refusent, la collectivisation des terres ? L’ensemble des contributions s’attache à aborder ces problèmes au plan local, ou national. Dans la première partie, Terres d’implantation, terres d’élections, trois articles tentent une réflexion d’ensemble autour de l’anomalie suivante : le vote et l’implantation communistes dans des régions rurales attachées depuis la Révolution Française à la petite propriété. Julian Mischi et Michel Streith posent des jalons essentiels : l’émergence des bastions ruraux remonte à la création du parti communiste et non au Front populaire ou à la Résistance. Les régions rurales de forte implantation communiste – bordures septentrionales et occidentales du Massif central et pourtour méditerranéen – apparaissent et progressent de 1920 à 1958. Cette anomalie reste largement inexpliquée selon eux, parce que « l’importance de la structuration économique et sociale, admise au sein des régions industrielles, est niée dans les campagnes ». Jean-Claude Bontron et Agnès Roche approfondissent une des conclusions de l’article précédent : « la crise du pcf est donc moins sévère dans les bastions ruraux que dans les bastions urbains » et montrent que, dans la période 1981-2002, à l’échelon du canton, la résistance au déclin électoral est majoritairement rurale. Ils observent que « plus les cantons déclinent, du point de vue démographique, plus le communisme résiste du point de vue électoral ». Pour les auteurs, l’analyse de cette réalité reste à entreprendre au niveau départemental et régional.

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Édouard Lynch étudie les rapports entre socialisme et communisme ruraux, issus de la même matrice, le programme agraire du pof de 1883, mais séparés lors du Congrès de Tours. Réévaluant de manière très convaincante le rôle joué par les paysans à Tours, il montre combien les deux doctrines paysannes restent très proches de 1920 à 1936. Selon lui, les différences portent sur le militantisme, domaine dans lequel les communistes se montrent beaucoup plus entreprenants dans les campagnes et sur la stratégie politique globale des deux organisations avec le déclin du Front populaire. Il rappelle une autre différence entre les deux organisations : le Parti communiste est plus « attaché au développement de son organisation qu’aux succès électoraux immédiats ». Dans « Être communiste en milieu rural », Julian Mischi entreprend de « mettre en évidence les modalités de l’ancrage social du parti communiste dans les campagnes françaises ». Il s’appuie sur l’étude de trois cas : le bocage bourbonnais de l’Allier, le marais de Brière en Loire-Atlantique et le bassin minier de Piennes en Meurthe-et-Moselle. Il montre d’abord que « le communisme rural n’est pas un phénomène importé des centres urbains : il résulte aussi d’un mouvement endogène ». Mais, si la base militante est largement paysanne, artisans et commerçants forment souvent les élites militantes locales. À l’échelon fédéral les militants ruraux sont marginalisés : l’ouvriérisme triomphe. Julian Mischi analyse la propagande communiste dans les campagnes, son évolution en trois temps autour d’une thématique qui n’évoque pas la collectivisation des terres. Il repère la mise en place de « figures héroïques », comme celle de Waldeck Rochet « fils de la terre », version rurale du « fils du peuple » et de l’ouvriérisme traditionnel du parti communiste.

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Laird Boswell, dans « la petite propriété fait le communisme » (Limousin, Dordogne), montre que le communisme rural « est un phénomène social et politique novateur » dont les racines sont à chercher dans le rejet de la guerre, après « l’impôt du sang » versé en 1914-1918, dans la fascination pour la révolution russe « qui a donné la terre aux paysans » et dans un programme centré sur la défense de la petite propriété. Ce programme est diffusé avec beaucoup d’efficacité par des militants ruraux capables de prendre des libertés avec la doctrine… Il n’est en rien « importé… C’est un mouvement qui s’élabore par le bas et qui s’adapte à une idéologie et à une structure venant du Centre ». Les deux derniers articles de la première partie abordent aussi des exemples de « Terres d’implantation » : la Drôme et la Basse-Bretagne. La Drôme constitue un puissant bastion du pcf dès la Libération. L’auteur constate que l’implantation durable du communisme rural est le résultat de la combinaison d’un terreau culturel favorable et de la défense des « petits » propriétaires. Les adhérents sont des hommes, âgés, parmi lesquels les paysans sont les plus fidèles au parti. Cette fidélité n’est pas récompensée : ils sont très rarement choisis pour devenir cadres fédéraux. Il émet l’hypothèse que « cet éloignement des responsabilités », loin de nuire à l’attachement des paysans au parti, est peut-être « au contraire, source de liens durables » en mettant à distance le « sectarisme fédéral » et le « volontarisme usant et frustrant qui décourage les plus tenaces ». Ainsi le communisme rural drômois ne suit pas exactement l’évolution nationale du pcf : plus pragmatique et plus loin des dérives du « vrai communisme », il a pu durer plus longtemps. En Basse-Bretagne, le bastion communiste résiste malgré le déclin général du pcf. Ronan Le Coadic décrypte les causes, parfois très anciennes, de son émergence et de sa durée. Lorsque survient la crise agricole des années trente, les militants communistes s’illustrent en s’opposant aux ventes-saisies, puis pendant la guerre dans la Résistance : le parti communiste devient alors « une organisation de masse ». Certains secteurs de la région sont ainsi dénommés « petites Russies » en raison de l’influence considérable du pcf, une influence qui perdure parce que les communistes maintiennent et renforcent la solidarité du groupe. Cependant le déclin, longtemps retardé, s’amorce dans les années 1990 et s’accentue avec le vieillissement et la disparition des militants.

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La seconde partie d’Études rurales s’attache à l’étude d’ « un département témoin : l’exception bourbonnaise ». Agnès Roche rappelle en quoi l’Allier constitue « un terreau favorable » à l’implantation du communisme : poids du métayage et de la grande propriété, succès immédiat des premiers syndicats de paysans, précocité et permanence du sentiment républicain (aux votes de 1848 et 1849), « résistance peu commune pour un département rural » au coup d’État de 1851, implantation des socialistes dès 1880. Après la scission de Tours, le département devient un enjeu pour les deux partis concurrents : sfio et pcf. Fabien Conord explique la victoire des communistes dès 1946 aux élections législatives par l’utilisation à leur profit de la mémoire du coup d’État de 1851, de la Résistance et par leur domination nette dans le syndicalisme agricole à partir des années cinquante, où les militants paysans sont souvent relégués. Vincent Fabre observe à l’échelle locale, celle du canton de Bourbon-l’Archambault, dans l’entre-deux-guerres, la pratique politique des dirigeants communistes bourbonnais, leurs choix idéologiques et stratégiques autour de la contradiction idéologie collectiviste communiste/aspiration à la propriété de la paysannerie. Il reprend et développe l’analyse d’Alain Chaffel : pour lui « les communistes du canton de Bourbon-l’Archambault bénéficient d’une liberté quasi-totale quant à leurs activités et à leur discours », cette liberté de ton et d’action tenant autant au charisme des leaders locaux qu’à la faiblesse de l’organisation du pcf dans le canton. Julian Mischi revient ensuite sur la relégation des militants communistes ruraux dans le champ syndical ou local. La phase de bolchevisation du parti entraîne la marginalisation des ruraux, qui s’investissent alors dans la cgpt et les coopératives et plus tard dans la résistance autour des cdap (Comité de Défense et d’Action Paysanne) et des jpp (Jeunes Paysans Patriotes) : à la Libération, le caractère rural du communisme bourbonnais s’est encore accentué. Mais « plus l’échelon hiérarchique augmente, plus la part des ouvriers est prépondérante » alors qu’en 1966, « la moitié des 260 cellules de la fédération sont rurales ». Après 1968, la part des ruraux décline encore avec la progression significative des enseignants : il n’y a donc pas eu « d’acculturation paysanne » du pcf en Bourbonnais. Pour clore l’étude de l’Allier, Haksu Lee montre que l’exception bourbonnaise « résulte de la rencontre de traditions et de sociabilités locale avec un répertoire communiste ». De baptême rouge en banquet anti-fasciste, les fêtes champêtres communistes permettent de divertir, d’éduquer et de souder la communauté. Les associations proches du pcf comme l’arac, l’aus (Amis de l’Union Soviétique), les comités Amsterdam-Playel, le sri (Secours Rouge International) enracinent la culture communiste, une culture qui a su intégrer les références laïques, républicaines et paysannes.

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Quelles figures paysannes peuvent émerger dans un parti ouvriériste ? C’est la question qu’aborde la dernière partie. Trouve-t-on trace des militants communistes paysans dans le « Maitron » en dehors des grandes figures que sont Marius Vazeilles, Renaud Jean et Waldeck Rochet ? Après avoir longuement expliqué leur méthode de travail, Ivan Bruneau et Emmanuel le Doeuff soulignent le caractère partiel de leurs conclusions et la nécessité d’une « étude spéciale » pour mieux comprendre la place des paysans dans le Mouvement ouvrier et dans le Maitron. Dans le second article, Romain Henry étudie la faible représentation des paysans parmi les députés communistes de 1920 à 1940, huit seulement sur cent treize appartenant à la société paysanne. Quatre sur huit n’ont plus de contacts avec le monde agricole. Aux législatives de 1928, aucun candidat communiste paysan n’est élu ; Romain Henry y voit une des conséquences de la tactique « classe contre classe » particulièrement rejetée dans les campagnes. À cela s’ajoute le rôle négligeable que le parti attribue à ses députés jusqu’au Front populaire. Gérard Belloin dresse le portrait très émouvant de Renaud Jean, fils de métayers du Lot-et-Garonne, devenu en décembre 1920 le premier député communiste. Ses convictions se sont forgées à « l’épreuve du feu » : il adhère en 1916 à la sfio et devient en 1918 le premier secrétaire de la fédération du Lot-et-Garonne. La fédération rejoint, sous son impulsion, la majorité au Congrès de Tours, pour constituer la sfic. Renaud Jean est dès 1921, responsable paysan à la direction du pcf, en charge du programme agraire, adopté fin 1921 au Congrès de Marseille. Il enracine le projet communiste paysan dans les idéaux de la Révolution française, référence constante dans ses écrits. Il va jusqu’à affronter Trotski à Moscou en contestant « le monopole de l’esprit révolutionnaire attribué à la classe ouvrière ». Dès le 6 février 1934, il préconise une « politique de front unique », reprise par Thorez en juin 1934, sur les consignes de l’ic. Avoir eu raison avant Thorez lui vaudra d’être mis à l’écart : c’est Waldeck Rochet qui est choisi en avril 1934 pour diriger la section agraire du pcf. Renaud Jean a vraiment incarné, plus que tout autre dirigeant paysan du pcf le « communisme rural » et « l’incapacité de la direction du pcf à prendre en compte la complexité de la société française ». La seconde « figure paysanne dans un parti ouvriériste » est celle de Waldeck Rochet présenté par Jean Vigreux. Il pose d’emblée la question centrale : Waldeck Rochet fait deux fois exception à la règle du parti : comme dirigeant de la section agraire, il jouit d’une grande marge de manœuvre, comme « paysan », il accède « à la fonction suprême de secrétaire général du parti » : pourquoi et comment ? Jean Vigreux rappelle son parcours en insistant sur l’héritage familial, le rôle de l’école républicaine, sa condition d’ouvrier agricole. Il adhère au pcf en 1924 et connaît une ascension très rapide. Très efficace dans les taches d’organisation, il devient responsable de la section agraire, avec la mise à l’écart de Renaud Jean jugé trop peu malléable. En janvier 1937, il fonde La Terre, qui ancre durablement le pcf dans le monde rural ; il forme les militants dans les écoles paysannes et oriente l’activité du parti vers la lutte « contre l’accaparement des terres des petits par les gros ». Ce long passé de permanent, qui a toujours privilégié l’unité et l’intérêt du parti, en fait l’héritier de Thorez qui voyait en lui « la synthèse entre la France rurale et la France urbaine, entre la culture nationale du pcf et l’internationalisme ». À la tête du pcf en 1964, il soutient la déstalinisation engagée par Khrouchtchev puis par Dubcek, la politique d’Union de la gauche : il n’est pas indifférent que cet aggiornamento ait été l’œuvre d’un « paysan communiste ». Cependant, cet article comme les autres « témoigne d’une sorte d’énigme… dont il serait vain de penser qu’elle est résolue » remarque Bernard Pudal dans sa postface, cette énigme tenant selon lui au « mystère d’une implantation électorale et militante du communisme français dans certains univers ruraux ». S’appuyant sur Bourdieu, Bernard Pudal précise : « on fait parler « l’autre » sans se poser la question de savoir dans quelle langue il pense ses rapports au monde social ». Il en conclut sévèrement que tout reste à faire, les auteurs ayant « déblayé les fausses pistes en laissant ouverte une énigme »… Conclusion partiellement injuste : le numéro d’Études rurales aborde l’énigme et propose des éléments de réponse, souvent convergents.

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Françoise Delaspre

Jean Vigreux, La Vigne du maréchal Pétain, Dijon, Éditions Universitaires de Dijon, 2005, 104 p., 16 €, isbn 2915552126

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Au mois de mai 1942, alors que la guerre atteint son intensité et son expansion maximales et que, à Vichy, Pierre Laval a été réinstallé au pouvoir pour mener une politique active de collaboration et de répression, les élites administratives et politiques de la Côte-d’Or, en zone occupée, faisant comme si rien ne s’était passé depuis le discours du maréchal Pétain du 25 juin 1940, décident, pour combler son amour de la terre, de lui faire cadeau d’une vigne prise sur le domaine des Hospices de Beaune : 51 ares de pinot de la prestigieuse cuvée des dames hospitalières, transformées en « clos du maréchal Pétain ».

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C’est de cette histoire oubliée – ou plutôt occultée ? – que s’est emparé Jean Vigreux, maître de conférences à l’Université de Bourgogne, pour tenter une analyse de la réception locale de la Révolution nationale et de la manière dont les élites locales, en place sous la IIIe République pour la plupart, se sont adaptées aux codes et aux modes de relation de l’État français avec les territoires et les groupes sociaux et professionnels. Au-delà de cet objet classique d’analyse sociopolitique de la France de Vichy et des mille nuances de la compromission de ses élites, c’est toutefois à une histoire de la mémoire et de l’héritage que Jean Vigreux entend également apporter sa contribution, ouvrant sa réflexion sur une citation de Paul Ricœur et cherchant, tout au long de son analyse, à interroger ce « passé qui ne passe pas » à la lumière des ambiguïtés du présent, bourguignon autant que national. Actualité que souligne la préface de Serge Wolikow, visant à replacer Vichy dans une chronologie longue de la vie politique française et de son tropisme agrarien : il y aurait bien un mouvement profond de conquête de l’État par des notables opportunistes, pour lesquels Vichy aurait représenté une occasion majeure d’ascension, nullement remise en cause par l’épuration de 1944-1945. Objet modeste donc, mais propos ambitieux ; mené avec toute la rigueur nécessaire, mais également un souci permanent de vulgarisation, lisible dans les nombreuses références au contexte et les illustrations proposées.

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Original dans sa forme et tardif dans son expression, le « cadeau » de la Bourgogne viticole au maréchal prend néanmoins place dans un inventaire aussi fourni que baroque de présents de toutes sortes, témoignages d’allégeance à son autorité et à son régime. C’est d’ailleurs le premier mérite de cet ouvrage que de replacer son objet dans la problématique et la chronologie générales du rôle des médiateurs institutionnels dans la construction et l’échec de la pérennisation du lien entre la société française et le pouvoir personnel du chef de l’État français. En effet, ce cadeau n’a rien d’une initiative spontanée du milieu vitivinicole beaunois : imaginé par le préfet Charles Donati, réalisé grâce à la double fonction de Roger Duchet, à la fois maire de Beaune et administrateur des hospices, il s’apparente à une pure action de propagande, destinée à mettre en valeur l’ancrage terrien du régime davantage qu’à exprimer une dévotion paysanne à la figure du chef. Certes qualifiés pour incarner la tradition et l’excellence gastronomique, les Hospices peuvent difficilement prétendre incarner la petite exploitation méritante, encore moins l’enracinement par la propriété : l’« hommage lige au ‘sauveur’ de la France », comme l’écrit Jean Vigreux (p. 28), est surtout une manœuvre de hauts fonctionnaires et, dans une moindre mesure, d’élus municipaux et de négociants, pour prouver leur zèle et activer des réseaux horizontaux et verticaux en leur faveur. « Cette allégeance n’est pas seulement la marque d’une soumission », poursuit-il, « c’est bel et bien la marque d’un hommage rendu et revendiqué, évoquant un système féodal de vassaux, qui constitue une pièce majeure de l’édifice politique de la Révolution nationale ». La métaphore de la vassalité n’est évidemment pas anodine : utilisée dans les manuels d’histoire pour qualifier la relation de Vichy à Berlin, son emploi ici revient à faire des notables bourguignons les vavasseurs du Reich… ce qu’ils nieront avec force à la Libération, prétendant n’avoir agi que pour préserver les trésors de leurs caves des réquisitions allemandes. Sur ce point, Jean Vigreux est manifestement tenté de refaire l’instruction du dossier de Roger Duchet, débordant ainsi de son sujet primitif jusqu’à évoquer sa carrière sous la IVe et la Ve République, sans qu’il puisse disposer de tous les éléments nécessaires, et donc aller au bout de la démonstration. Il ne s’agit évidemment pas de contester la thèse de la continuité et de l’opportunisme d’une large partie des élites « provinciales », ni du rôle joué par le cni dans le recyclage des élus compromis, mais simplement d’éviter toute lecture déterministe ou finaliste du rapport entre l’agrarisme et le jeu politique : le même mot employé par Méline, Pétain et Pisani ne suffit pas à créer une identité entre ces figures et ces moments du discours, et les choix opérés par Roger Duchet en 1942-43 ne commandent pas toute la suite de son parcours, sauf à faire de l’histoire une instance de jugement moral, ce que Jean Vigreux refuse à juste titre. L’essentialisation de Vichy n’étant pas compatible avec son historicisation, mieux vaut se garder d’en exagérer les permanences.

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Analysée en détail par l’auteur, la cérémonie du bornage du clos, en mai 1943, illustre parfaitement le caractère artificiel du don : élus, fonctionnaires et journalistes aux ordres sont bien là, mais de viticulteurs ou même de simple curieux, guère. Réalisées dans un chantier de jeunesse, les bornes de pierre ornées de la francisque et des initiales du maréchal sont posées lors d’une assez brève cérémonie, et c’est le préfet lui-même qui se charge d’en porter une copie miniature à Vichy. La lettre de remerciement du maréchal n’apprend pas grand-chose ; il ne se rendra jamais dans sa propriété et ne goûtera sans doute pas son vin. Il ne semble même pas, à lire Jean Vigreux, que l’on ait fait les efforts nécessaires à Vichy pour mettre en valeur le nouveau statut de « soldat vigneron » de Pétain : l’affaire n’a donc d’importance réelle qu’en Bourgogne.

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Tout aussi mises en scène, les vendanges de 1943 et la confection d’étiquettes aux armes du maréchal permettent aux autorités locales de faire durer la fiction de l’ancrage viticole du chef de l’État français, tout en les exposant à la vindicte des résistants locaux. En mars 1943 déjà, un employé de transport avait ajouté le mot « Frankreich » sur une caisse de bouteilles partant pour Vichy… « Cette frénésie du culte, en décalage avec l’opinion générale, souligne bien les chronologies différenciées entre le centre et la province », écrit encore Jean Vigreux (p. 75), désireux d’apporter un correctif à la chronologie admise de la période. Sera-t-il suivi dans cette voie ? Peut-on vraiment parler de « frénésie », au-delà des quelques personnes investies dans l’affaire ? Indéniablement, la tension monte en 1943, les positions se radicalisent, et Jean Vigreux a raison de pointer le décalage entre l’évolution du discours de Vichy et le retard apparent de sa réception locale. Mais pouvait-on s’attendre à voir les édiles beaunois verser dans le discours collaborationniste pour complaire à Laval ? Abstraction faite de tout scrupule, c’eût été sans intérêt dans la configuration des relations de Vichy aux intérêts agricoles et commerciaux. Même obsolète, et reconnu comme tel par les acteurs concernés, le discours sur la terre est bien le seul susceptible de créer un langage de connivence et d’allégeance. Jean Vigreux le note lui-même, les autorités départementales sont pleinement conscientes de la désaffection populaire en 1943, et l’on ne note pas qu’elles aient fait des efforts considérables pour convaincre les foules de l’attachement du maréchal à sa vigne et à la « Bourgogne éternelle ». Décidément, il s’agit bien d’un théâtre à public restreint. Et l’essentiel est obtenu : la reprise, après trois ans d’interruption, de la vente aux enchères des Hospices. Dès lors, on ne s’étonnera pas de voir le sujet disparaître des préoccupations des uns et des autres : même la visite du maréchal au printemps 1944 ignore le précieux clos, et la libération de la région en septembre n’en fait pas un sujet majeur des règlements de comptes.

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Reste la question de l’effacement quasi-complet de l’affaire dans l’après-guerre. À l’évidence, Roger Duchet n’avait aucun intérêt, une fois sa carrière politique relancée, à laisser une quelconque trace de cet épisode dans le paysage. Les Hospices, tout autant, ne souhaitaient pas voir leur production associée à la mémoire de Vichy. Au reste, ils n’avaient jamais perdu l’usufruit du clos, et ne devaient guère attendre pour en récupérer la pleine propriété : dès 1946, la justice leur rend leur bien. Divisés, les anciens résistants bourguignons et la gauche locale ne parviennent pas à entraver l’ascension de Roger Duchet et doivent renoncer à utiliser l’affaire du clos, en raison de la complexité des responsabilités impliquées, mais vraisemblablement aussi du fait de sa faible valeur dramatique. Se pose ainsi la question des limites de l’objet retenu pour interroger la construction sociale et politique de la mémoire : cette affaire mérite-t-elle d’être érigée en fait signifiant majeur de l’« esprit de Vichy » et son oubli représente-t-il un réel scandale ? Quelques bouteilles ici et là frappées des étoiles du maréchal Pétain ou les vestiges d’une phraséologie morte dans les tracts du mnr constituent-ils un héritage significatif ? Et l’on songe à ces enfants à qui, selon le rituel, on a tiré les oreilles lors la cérémonie du bornage de 1943 afin qu’ils n’oublient pas l’emplacement des pierres : si eux-mêmes, seules et pauvres victimes de l’affaire, ne s’en rappellent pas, c’est sans doute qu’elle est davantage révélatrice de l’artificialité du rapport à la terre du régime de Vichy, servilement légitimé par quelques notables opportunistes, que de la compromission de ceux qui la travaillaient… Plus sérieusement, il nous semble qu’il pourrait y avoir en effet un biais historiographique à interroger trop systématiquement les représentations du rural construites, ou plutôt réinvesties et instrumentalisées par le régime de Vichy, sans rappeler toujours que les « paysans » et « artisans » n’étaient que très médiocrement impliqués dans le régime, ses institutions et ses célébrations.

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Jean Vigreux conclut son enquête en écrivant (p. 93) que « la vigne et la viticulture participent […] à la Révolution nationale ; ainsi, le vin est bel et bien le produit d’une mise en scène, autant que celui d’une mise en bouteille. Dans ce registre particulier de la revanche de la « vraie France », Beaune avait toute sa place, comme d’autres villes ou villages de France ». Peut-on de la sorte prétendre « mieux comprendre Vichy et les Français » ? Vichy, assurément : l’analyse des réseaux locaux, de leurs relais dans la capitale du régime et de l’instrumentalisation du fond agrarien de la culture politique nationale est ici très convaincante. En revanche, il ne nous semble pas qu’on puisse déduire du jeu étroit des élites cooptées de l’État français une connaissance de la société qu’elles prétendaient structurer et représenter. Tout au contraire, l’affaire du clos du maréchal telle que retracée par Jean Vigreux illustre l’évanescence du projet économique et social du régime et l’impuissance de l’agrarisme, réduit à un pur discours surplombant, à avoir prise sur son propre objet.

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Pierre Cornu

Le Monde rural haut-marnais, 18e journées d’art et d’histoire, Montigny-le-Roi, 11 octobre 1997, Cahiers Haut-Marnais, n° 224-225, 1er-2e trimestres 2001, Chaumont, 2002, 87 p.

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Département rural par excellence, la Haute-Marne subit plus que d’autres une irrésistible désertification, insuffisamment contrebalancée par d’indéniables atouts historiques et géographiques, qui pourraient pourtant y favoriser davantage le tourisme vert et une vocation résidentielle authentique. Selon le géographe Denis Lamarre « plus que du déclin démographique, les campagnes haut-marnaises souffrent de cet impossible renouvellement de la ruralité, qui semble bien être un fait de civilisation, européen, et peut-être mondial ». Ce propos liminaire pessimiste est peut-être destiné à faire réagir élus et décideurs locaux, qui pourront trouver dans la diversité des communications de ce modeste mais suggestif volume, matière à nourrir la réflexion quant à l’originalité et la richesse du passé rural haut-marnais autant que sur ses potentialités d’avenir.

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Auteur d’un mémoire de maîtrise soutenu en 1996 à l’Université de Reims, Louis Hugonnier traite des habitats désertés de Haute-Marne, du xe au xviiie siècle, dressant l’inventaire des quelque 60 villages et hameaux disparus sur cette longue durée, un phénomène ayant surtout concerné le Moyen Âge et l’ingrat plateau de Langres, où de grandes abbayes comme celle d’Auberive ont accaparé des terres, non sans conséquences démographiques à long terme. Me fondant sur l’abondant fonds départemental des comités de surveillance de 1793-1794, j’ai moi-même tenté de montrer la portée et surtout les limites de la Terreur révolutionnaire dans les campagnes haut-marnaises, espace globalement « patriote » en la période, mais resté allergique à l’économie dirigée et à la déchristianisation. Blandine Vue nous livre une belle lecture, illustrée de nombreux croquis et photos, de la diversité des paysages agraires haut-marnais, fruit de la géographie naturelle, de l’histoire et de l’activité humaine. Étendant son propos de la Haute-Marne à un espace démographiquement déprimé de l’Est de la France, des Ardennes à la Côte d’Or, le géographe Christophe Wissenberg y montre le poids et le rôle essentiels des bourgs et petites villes, relativement vivants, voire suréquipés en services, constituant l’ossature d’une autre conception de la ruralité, intermédiaire entre la vie citadine proprement dite et la campagne profonde dévitalisée. L’Enquête sur l’architecture rurale, dite ear 1425, conduite de 1941 à 1948 dans le cadre de la reconstruction de la guerre et de l’après-guerre, présentée par Jean-François Dumazert, étudiant en architecture, montre comment cette émanation du régime de Vichy, officiellement partisan d’un « retour à la terre », entendait concilier Reconstruction et régionalisme, « relever de leurs ruines nos villages détruits, tisser de nouveau la trame de nos terroirs », à partir d’une vision passéiste de la paysannerie et du monde rural, qui devait faire long feu après la Libération. Le contenu de l’enquête, à laquelle collabora A. Soboul dans le sud-est, n’en présente pas moins d’intérêt, notamment pour l’observation des terroirs de la France rurale du Nord-Est, où Marc Sibertin-Blanc « offre à l’analyse comparative une survivance caractérisée de l’ancienne vie communautaire au xviiie siècle, soumise au régime de l’assolement triennal ».

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Malheureusement amputé des communications de D. Lamarre (« les campagnes haut-marnaises dans l’espace rural français »), J.J. Clère (sur la disparition du servage) et J.L. Maigrot (projet d’établissement d’une carte des modèles d’organisation des territoires), ce volume d’actes de la journée d’études de Montigny-le-Roi a été heureusement prolongé par celui rendant compte du colloque de décembre 1998 à Chaumont consacré aux Routes, voies de communications et commerce en Haute-Marne, où l’on trouvera entre autres un article de Blandine Vue sur « Les mauvais chemins et chemins de traverse », et une « note sur les chemins de fer d’intérêt local » de Claude Roze (n° 228-229 des Cahiers Haut-Marnais, 1er et 2e trimestres 2002, 126 p.).

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Jacques Bernet

Alan R. H. Baker, Geography and history. Bridging the divide, Cambridge, Cambridge University Press, 2003, IX-279 p.

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L’ouvrage d’Alan R. H. Baker est le premier édité depuis plus d’un siècle dans le monde anglo-saxon qui examine de façon détaillée les relations entre l’histoire et la géographie. Si les publications n’ont pas manqué sur ce sujet durant la même période en France, aucune n’a donné lieu à une synthèse d’envergure. Mais la grande originalité du livre de Baker pour le public français est encore ailleurs : il est écrit par un « géographe historien ». La géographie historique est en effet une « matière » à part entière, enseignée depuis l’entre-deux-guerres en Grande-Bretagne et dans laquelle se sont illustrés plusieurs chercheurs célèbres, comme Sir Henry Clifford Darby (1909-1992), dont le dernier ouvrage, publié à titre posthume, est un recueil d’articles méthodologiques au nom évocateur (The Relationship between History and Geography : Studies in England, France and United States, Exeter, University of Exeter Press, 2002). Darby assignait quatre champs à la géographie historique : les géographies du passé, l’évolution des paysages, le passé dans le présent, et l’histoire géographique. C’est donc sur une longue tradition universitaire et sur un solide substrat épistémologique que s’appuient les réflexions exposées par A. Baker, élève de Darby. Le livre s’inscrit d’ailleurs dans une collection d’ouvrages de géographie historique qui compte aujourd’hui près de quarante titres – Cambridge Studies in Historical Geography – que l’auteur co-dirige actuellement avec Richard Dennis et Deryck Holdsworth. Contrairement à ce que le titre de celui-ci peut en outre laisser entendre, le but de Baker est finalement moins de « réconcilier » l’histoire et la géographie, que d’installer la géographie historique comme un pont entre ces dernières.

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L’ouvrage comprend six parties, dont quatre correspondent à des thèmes souvent communs à l’histoire et à la géographie historique : le traitement des lieux (Locational geographies and histories), l’environnement (Environnemental geographies and histories), le paysage (Landscape geographies and histories), et la région (Regional geographies and histories). Un chapitre introductif et des réflexions finales sur les relations entre les deux disciplines encadrent ces développements. Dans chacun de ces derniers, Alan Baker présente un tableau détaillé de ce que contiennent les différents thèmes et de leur histoire, non seulement dans le monde anglo-saxon mais aussi en France, qu’il connaît parfaitement. Le traitement des lieux en géographie recouvre l’étude des distributions géographiques dans l’espace et leur diffusion dans le temps ; en histoire elle regroupe notamment les études en histoire spatiale et en géohistoire. Les histoires et les géographies de l’environnement s’intéressent à la reconstitution des environnements passés, aux modifications par l’homme des environnements à travers le temps, mais aussi à l’histoire des perceptions culturelles de l’environnement et à l’histoire environnementale ou à l’écologie historique. Les études sur les paysages ont longtemps fourni l’un des principaux thèmes de la géographie historique, avec l’étude de la construction des paysages, souvent en étroit rapport avec les travaux des historiens des paysages. Plus récemment, les géographes ont confronté leurs points de vue avec ceux des artistes, romanciers, poètes et photographes. Enfin, les études géographiques régionales ont envisagé les problèmes de personnalité géographique, d’aires culturelles et de géographie historique régionale, tandis que les travaux des historiens s’attachaient à l’histoire locale, régionale, nationale et mondiale. Ces champs « classiques » de la géographie historique ne sont toutefois pas figés une fois pour toutes. Parmi les préoccupations qui ont émergé au cours des dernières décennies se distinguent notamment, au sein de la géographie des paysages, celles qui concernent le vaste problème du « patrimoine ». Depuis l’ouvrage pionnier de Robert Newcom (Planning the Past : Historical Lanscape Resources and Recreation, Folkestone, 1979), A. Baker recense les publications anglo-saxonnes les plus représentatives dans ce domaine et qui constituent ce qu’il nomme les « géographies historiques du présent ». Il montre ainsi que les géographes historiens ne sont pas les plus mal placés pour étudier les problèmes de translation et d’interprétation du passé dans le présent. Au-delà même, et c’est l’une des pensées terminales de l’ouvrage, Baker affirme que dans nos sociétés de plus en plus déracinées le besoin est constant d’un retour à leurs sources historiques et géographiques (p. 222). Il assigne donc un rôle pratique ou social à la géographie historique.

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L’ouvrage ne comprend donc pas vraiment un chapitre spécialement dédié aux relations entre l’histoire et la géographie historique, ou la géographie en général, mais les relations épistémologiques entre les deux disciplines sont envisagées à partir du second chapitre, et elles se retrouvent aussi dans les suivants. Il convient de citer un assez long passage, dans lequel A. Baker fait le point sur sa conception de la géographie historique et dans une certaine mesure sur ce qui la rapproche d’après lui de l’histoire : « La géographie n’est pas plus la science de l’espace que l’histoire est la science du temps ; ces deux dimensions sont autant le fait d’autres spécialistes des sciences sociales et historiques qu’elles le sont des géographes et des historiens. Les concepts d’organisation spatiale et d’organisation temporelle sont essentiellement interdisciplinaires plutôt que géographiques ou historiques dans leur quintessence. En outre, l’espace et le temps sont structurés par des idéologies et doivent être considérés en retour comme reflétant des luttes de pouvoir. Nous devons par conséquent nous intéresser à l’organisation sociale du temps et de l’espace, non à l’organisation temporelle et spatiale de la société. Au-delà de cet argument il y a celui, plus général, que la géographie historique est principalement concernée non par le temps et l’espace mais par la période et le lieu » (p. 57). Plus spécifiquement, « chaque lieu doit être considéré comme historiquement et géographiquement distinct, avec sa propre personnalité, son histoire propre et sa géographie propre » (p. 220). De plus, la géographie historique doit également prendre en compte les différences entre les lieux, que celles-ci concernent le même lieu à des périodes distinctes, ou qu’elles touchent des lieux différents à la même période. Mais la notion de lieu doit aussi être problématisée par le géographe historien. Reprenant une réflexion de D. Massey, A. Baker indique que « la description et l’identification d’un lieu est toujours inévitablement une action non seulement au sein de la géographie mais (qu’elle) réside aussi, au moins implicitement, dans la restitution de la constitution historique du présent » (p. 221), ce qui constitue sans doute l’une des pierres d’achoppement les plus importantes entre la géographie historique et l’histoire, du moins dans la définition et peut-être le choix respectif des lieux par l’une et l’autre. L’auteur donne aussi son avis sur les thèmes généraux qui doivent être traités par l’histoire et la géographie. Il souscrit à l’idée kantienne « que l’histoire et la géographie doivent se focaliser épistémologiquement non sur une catégorie spéciale de phénomènes mais plutôt sur des totalités – l’histoire le faisant depuis une perspective temporelle et la géographie depuis une perspective spatiale – (ce qui ne signifie pas que l’histoire doit avoir le monopole de l’étude du temps et la géographie celle de l’espace par rapport aux autres disciplines) » (p. 158). Autrement dit, si l’on fait le lien entre cette proposition et les réflexions du second chapitre, les « totalités » que doit étudier la géographie concernent l’organisation sociale du temps et de l’espace. Mais A. Baker précise que l’objet de la géographie historique est fondamentalement l’étude des lieux (place synthesis) et non l’analyse de l’espace (spatial analysis) (p. 219).

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À côté de ces cadres assignés à la géographie historique, existe-t-il une ou des théories propres à cette dernière ? La réponse de Baker est claire : par nature, la géographie historique est plus consommatrice que productrice de théorie (p. 212). Les deux périodes qu’il distingue dans l’application des théories extérieures à la géographie historique sont d’une part celle, ancienne, de la théorie des lieux centraux et de la diffusion spatiale, d’origine géographique, suivie ces dernières décennies par les « théories sociales », elles-mêmes évidemment fort variées puisque certains géographes historiens ont subi en particulier l’influence de penseurs comme Marx, Foucauld ou plus récemment Giddens. À l’intérieur de ces « théories sociales », Baker n’invite pas à un choix déterminé. De même que le géographe historien doit choisir parmi les sources disponibles, il doit aussi sélectionner parmi la gamme des théories celles qui s’accordent le mieux à ses objectifs.

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Une illustration de cette conception d’ensemble est en partie fournie par le récent ouvrage qu’A. Baker lui-même a consacré à l’histoire des formes de la vie associative dans les campagnes du Centre-Ouest de la France au xixe siècle (Fraternity among the French Peasantry. Sociability and Voluntary Associations in the Loire valley, 1815-1914, Cambridge, Cambridge University Press, 1999). En s’intéressant à l’évolution du cadre légal des associations (fanfares, comités des fêtes, services de pompiers bénévoles), au jeu des initiatives locales, à l’impact de la construction des voies ferrées, en dévoilant les ressorts des processus d’imitation etc., l’auteur part non de la société dans son ensemble, mais il identifie les acteurs et les faits qui conduisent au changement sur une période courte et dans un espace circonscrit, en étudiant aussi les phénomènes de diffusion de l’innovation au sein de ce dernier. Il donne ainsi un exemple de l’une des tâches qu’il assigne ci-dessus à la géographie historique, tâche peut-être la plus difficile dans la conduite concrète d’un ouvrage : l’intérêt porté à l’organisation sociale du temps et de l’espace, et non à l’organisation temporelle et spatiale de la société. D’autre part, comme celle-ci n’est pas au centre de l’étude, l’auteur peut choisir les éléments des théories sociales qui s’adaptent à son point de vue, tout en gardant une certaine liberté par rapport à elles.

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Écrit de façon claire et modeste, ce petit ouvrage marque incontestablement une étape dans l’affirmation de la géographie historique, non seulement dans les pays anglophones mais également en France où cette discipline continue parfois à faire l’objet de jugements approximatifs et expéditifs. L’on peut évidemment regretter que quelques problèmes n’aient pas été abordés, celui surtout de savoir si la géographie historique est vraiment une discipline de toutes les périodes et de tous les lieux, puisque les auteurs cités par Baker sont surtout des spécialistes des Temps modernes et de la période contemporaine. Mais le pont semble suffisamment solide pour s’élever au-dessus de ces obstacles.

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Jean-René Trochet

Philippe Boulanger et Jean-René Trochet, (dir.), Où en est la Géographie historique ? Entre économie et culture, Paris, L’Harmattan, 2005, 346 p., 29,5 €, isbn 2747581446

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Cet ouvrage reprend les textes d’un colloque tenu en Sorbonne du 12 au 14 septembre 2002. Après une substantielle introduction de Jean-René Trochet et Philippe Boulanger, les vingt-six articles de ces actes tentent, sinon de répondre précisément à la question formant le titre de l’ouvrage, du moins de dessiner les contours de la géographie historique d’aujourd’hui. En cela ce volume trouve idéalement sa place dans la série « Histoire et épistémologie de la géographie » de la collection « Géographie et cultures ».

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Le sous-titre fournit la réponse, synthèse des textes de l’ensemble des auteurs, à la question du titre ; réponse développée dans l’introduction : la géographie historique n’arrive à se définir de façon consensuelle ni comme une discipline, qui resterait toutefois dans le giron de la géographie, ni comme un simple outil pour les sciences humaines. Où en est donc la géographie historique ? La diversité des présentations, organisées thématiquement en trois parties, illustre la difficulté à lui désigner une position ; difficulté conduisant Philippe Boulanger et Jean-René Trochet à cette réponse : « Entre économie et culture ».

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La première partie « Réexplorer les lieux et les temps » dresse un bilan conceptuel de ce qui définit la géographie historique, aux fondements de la relation entre l’espace et le temps (chapitre 1 « Repenser les relations espace-temps »), avec des angles de vu différents dans le chapitre 2 (« La géographie historique en France, vue d’ailleurs ») exposant les cas de l’Angleterre et de l’Allemagne. La nécessité d’une telle mise au point, posant les concepts et les définitions, fait de cette première partie la plus intéressante de l’ouvrage. L’analyse théorique de la position de la géographie historique entre Histoire et Géographie et donc de la relation entre le temps et l’espace par les contributions de Alan Baker, Christian Grateloup, Paul Claval et Yann Richard révèle toute la difficulté de la question du titre de l’ouvrage. Alan Baker, tout en revendiquant sa position de géographe affirme la nécessité du recours à l’histoire dès les premières lignes du texte (« la géographie ne peut se comprendre sans l’histoire »). Il place ainsi son analyse en contre point de celle de H.B. George qui, dès 1901 dans The relations of Geography and History écrivait « l’histoire ne peut se comprendre sans la géographie ». Tout le problème est posé avec ces deux points de vu, distants d’un siècle, cohérents en apparence mais antagonistes, chacun centré sur une discipline (l’histoire ou la géographie) et considérant l’autre comme nécessaire à son entier développement mais auxiliaire. La géographie est donc un outil pour l’historien s’adonnant à l’histoire géographique et réciproquement. Selon Alan Baker il ne s’agit donc pas de traiter d’une « ligne de démarcation » mais d’une « zone de contact et d’inclusion ». La suite de l’article, basée sur un ensemble de publications rappelées en bibliographie, analyse ce contact disciplinaire dans un large champs spatial (de la Chine à la Grande Bretagne en passant par l’Australie) durant les deux derniers siècles. Selon les situations la géographie historique trouve différentes positions dans ce vaste panorama : entre discipline à part entière et outil. Alan Baker, quant à lui, perçoit plus la géographie historique comme une démarche ou une pratique.

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Les contributions de Christian Grataloup, Paul Claval et Yann Richard proposent chacune une place singulière à la géographie historique. Christian Grataloup tend à individualiser davantage la géographie historique que ne le fait Alan Baker ; c’est pour lui une géographie des espaces du passé qui, en posant son regard sur des espaces tels qu’ils étaient à un moment particulier, oublie le temps qui passe. L’histoire, par son ambition à expliquer des dynamiques humaines, n’a pas pleinement sa place dans cette conception de la géographie historique.

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Ces différentes approches conceptuelles se trouvent mises en perspectives par les articles de Hugh Clout, et de Caroline et Vincent Moriniaux qui montrent la spécificité du cas français : ailleurs (l’Angleterre et l’Allemagne) l’absence de liens étroits entre histoire et géographie dans l’enseignement secondaire et supérieur laisse un espace pour le développement de la géographie historique conçue comme discipline propre. L’histoire et la géographie, plus indépendants l’un de l’autre, s’en trouvent donc moins antagonistes.

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Un ensemble de quatre articles de Nicola Peter Todorov, Philippe Boulanger, Gérard-François Dumont et Philippe Brillet, prouve toute l’efficacité de la géographie historique pour aborder des thèmes aussi variés que le découpage administratif du territoire, son organisation militaire ou la diffusion de la bilharziose. La contribution de Gérard-François Dumont atteint et mobilise un troisième champ disciplinaire, la démographie.

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Ces contributions, formant la première partie de l’ouvrage, positionnent donc, même si de fortes nuances apparaissent entre les auteurs, la géographie historique en discipline ayant des accointances évidentes, et revendiquées par tous, avec la géographie générale. Tous ces textes et en particulier celui d’Alan Baker, peut être le plus théorique dans cette perspective, restent néanmoins très nuancés. Leur lecture est donc agréable, l’appropriation idéologique aveugle étant totalement absente.

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Les deuxième et troisième parties exposent un ensemble d’exemples, nouveaux ou anciens mais revivifiés, où la géographie historique trouve un terrain d’application fertile. Les six contributions de la seconde partie (« Une description ou une démarche dans leur temps : post-industrie, patrimoine, citoyenneté ») organisées en deux chapitres investissent la géographie historique de nouvelles responsabilités sociales et économiques. L’analyse de la dynamique régressive des réseaux de transport (articles de Michel Vrac et Étienne Auphon) et des sites industriels incite le géographe à prendre la mesure du temps pour mieux comprendre les dynamiques actuelles, à gratter le fin vernis du temps présent pour mieux percevoir, comme par transparence, la réalité sous-jacente (chapitre « De l’industrie au patrimoine »). Ainsi les vestiges miniers de Halle-Leipzig (Allemagne), selon la marque idéologique que porte le territoire où ils se situent, perdent toute individualité ou sont investis d’une valeur patrimoniale (Michel Deshaie).

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Les trois articles du second chapitre pourraient constituer, à eux seuls, un excellent plaidoyer pour la géographie historique auprès des pouvoirs publics. Jean-Robert Pitte affirme généreusement qu’une ambition de la géographie historique est d’être « au service des problèmes d’aujourd’hui ». Cette idée est illustrée par Jean-Pierre Husson à propos de l’aménagement forestier et par Christine Bouillet sur le risque incendie dans le Var : la connaissance de la géographie des incendies depuis 1958, outil de la prévision des risques.

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La troisième partie, au titre si joli (« si le grain ne meurt : anciens champs, nouveaux sillons »), revisite certains des thèmes classiques de la géographie historique : le paysage (chapitre 6 « De près et de loin, regards sur le paysage ») et la forêt (chapitre 7 « La forêt : un espace dans le temps long »). Le paysage fait l’objet des textes de Annie Antoine, Sylvaine Boulanger et Guiliana Andreotti. Annie Antoine, basant la démonstration sur ses reconstitutions du bocage de l’Ouest à l’Époque Moderne, montre comment historiens, géographes et archéologues sont nécessairement complémentaires en analyse paysagère. Elle fait donc l’histoire d’un paysage, entité qui ne peut être que partiellement interprété par la géographie.

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Le vignoble, classique de la géographie historique depuis Roger Dion, reçoit toute l’attention de Sylvaine Boulanger : évolution de la qualité, de techniques, de produits depuis l’après guerre en Alsace. Giuliana Andreotti, quant à elle, s’intéresse à l’effet du paysage physique, géomorphologique, sur l’imaginaire de nomades ancêtres de bâtisseurs de Gizeh et postule que c’est du souvenir de ces terrains érodés qu’est née cette architecture.

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La forêt se prête par excellence, par le temps de croissance des arbres et la nécessaire durée des aménagements forestiers à une approche de géographie historique. A partir de la tempête de 1999, la question se pose de l’histoire des tempêtes en France, perçues par leurs effets plus ou moins catastrophiques sur les forêts. La structure des forêts actuelles, que l’on pourrait imaginer guidée seulement par le temps long de l’aménagement sylvicole, dépend de ces accidents mais aussi, comme le montre Jean Yves Puyo, de situations humaines singulières. Xavier Rochel, en une approche historicisante, dévoile la richesse des registres de martelage du xviiie siècle en Lorraine, qui permettent de reconstituer la structure et la composition d’un peuplement forestier.

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Un dernier chapitre rassemble des contributions variées : l’étude de la rue à Rome (Brice Gruet), de l’Altepetl mexicain (Frederico Fernadez-Christlieb et Marcelo Ramirez-Ruiz), de la maison-halle dans la civilisation paysanne européenne (Jean René Trochet). Enfin, un ouvrage de géographie historique ne pouvait se terminer magistralement sans une contribution de Xavier de Planhol qui compare l’évolution de la grande faune au Proche Orient et en Afrique du Nord.

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L’ouvrage s’achève sur ces articles qui ne peuvent former une conclusion. L’absence d’un chapitre conclusif visant à rediscuter des fondements conceptuels de la géographie, et à définir concrètement des pratiques, par exemple pour formaliser la géographie historique comme outil, est dommageable, non pas à la qualité de l’ouvrage, mais à la complétude de l’approche guidant le questionnement du titre. Ainsi, du questionnement théorique sur les interactions entre échelle de temps et d’espace à la recherche de l’antériorité dans une labellisation aoc, l’éventail est ouvert. C’est celui de la réponse donnée par Philippe Boulanger et Jean René Trochet à la question posée. On pourra également regretter qu’un ouvrage de géographie soit si peu illustré de cartes, sans une seule en couleur. Deux erreurs se sont glissées dans la fabrication de l’ouvrage. Le titre du chapitre 2 de la 1ère partie n’est pas le même dans le texte que celui repris dans le sommaire. D’autre part un décalage existe entre les numéros de page des contributions et ceux qui leurs sont attribués dans le sommaire.

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Tout événement se déroulant dans l’espace et dans le temps, la géographie et l’histoire sont requis à un niveau ou à un autre d’explication. Mais quels sont ces niveaux ? Existe-t-il des seuils ? En d’autres termes existe-t-il un recul chronologique minimal pour que l’approche géographique soit qualifiée d’historique ? Inversement quel effort de spatialisation faut-il pour qu’une histoire devienne géographique ? Voilà une question laissée en suspens. L’événement étudié par cette combinaison d’histoire et de géographie peut référer à un troisième champ disciplinaire. Les sciences naturelles par exemple pour la forêt qui semble un cas d’école : c’est un espace bénéficiant depuis plusieurs centaines d’années d’un suivi administratif créateur d’archives. L’histoire et la géographie trouvent tout naturellement une articulation, mais l’étude des dynamiques des espèces forestières devrait faire appel à l’écologie. Or ce n’est pas le cas : il faut aller chercher une telle approche vraiment transdisciplinaire, et qui se revendique telle, dans l’écologie du paysage ; écologie qui fait explicitement appel à la géographie et à l’histoire, et qui conduit une réflexion théorique sur le problème du lien entre les échelles d’espace et de temps selon le type de processus écologique observé (Françoise Burel et Jacques Baudry, Écologie du paysage, 2000). Cette remarque conduit à avouer que cet ouvrage manque d’une réflexion sur l’inter, la pluri- et la transdisciplinarité. Mais il est bien vrai que, le système académique étant ce qu’il est, il est plus facile de regretter ce manque que de conduire une approche réellement transdisciplinaire.

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Pour conclure saluons la publication des actes de ce colloque. La diversité des approches, et des conclusions, sur la géographie historique française aujourd’hui, assumée par les auteurs, les conduit à la reconnaître « à un carrefour, mais rien n’empêche qu’elle puisse y rester un certain temps en toute quiétude ». Souhaitons-lui cette stabilité, la transdisciplinarité étant par essence au carrefour des disciplines.

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Éric Fabre

Christian Boyer, Folklore du boulanger, Paris, L’Harmattan, 2004, 124 p., 14 €, isbn 27475740067

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On a longtemps étudié le folklore des paysans français, il fallait bien aussi étudier celui des boulangers, dont le travail découle directement des produits du monde rural. Ainsi, le petit livre de Christian Boyer aurait pu faire œuvre utile : il s’ouvre par un rapide historique du métier et de son nom, puis cherche à décrire les confréries religieuses et l’organisation du compagnonnage, et enfin les différents types de littératures propres au métier (littérature orale et littérature écrite).

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Cependant, cet ouvrage se révèle en définitive inutilisable pour le chercheur : les trois seules et uniques notes de bas de page donnant des références ne se rapportent qu’à l’essai d’Ambroise Morel, Histoire illustrée de la boulangerie en France (Paris, 1924), et la bibliographie ne comporte qu’une quinzaine de titres dont le Traditions et superstitions de la boulangerie, de Paul Sébillot (Paris, 1891), dans lequel on devine que notre auteur a abondamment puisé, ce qu’il avoue dès l’introduction (p. 17).

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Car il faut le reconnaître, il n’y a là aucune matière neuve : aucune enquête de terrain récente, les données présentées étant généralement antérieures à 1930. Bon nombre des pratiques et usages décrits n’existent donc bien évidemment plus de nos jours, alors qu’il est certain que d’autres sont apparues avec la modernisation du métier. Pire : quand l’auteur s’attache à décrire la pénibilité du métier, il ne le fait que sur la base d’un poème en vers de 1715 !

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Que dire sinon du cadre d’étude ? De quel boulanger s’agit-il ? On devine bien évidemment que l’ouvrage est centré sur le boulanger français… ce qui n’empêche pas l’auteur d’aller faire un tour en Belgique (pourquoi pas), en Bulgarie, voire en Norvège et en Suède. Est-ce faute de matière ? Ceci est en tous cas particulièrement étonnant de la part d’un « professeur agrégé d’histoire-géographie ».

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Patrice Lajoye

Titres recensés

  1. Jean-Pierre Brun, Archéologie du vin et de l’huile de la préhistoire à l’époque hellénistique, Paris, Errance, 2004, 230 p., 39 €. Jean-Pierre Brun, Archéologie du vin et de l’huile dans l’Empire romain, Paris, Errance, 2004, 320 p., 30 €. Jean-Pierre Brun, Archéologie du vin et de l’huile en Gaule romaine, Paris, Errance, 2005, 271 p., 29 €
  2. Mireille Cébeillac-Gervasoni, Laurent Lamoine et Frédéric Trément, (dir.), Autocélébration des élites locales dans le monde romain. Contexte, textes, images (iie siècle av. J.-C. - iiie siècle ap. J.-C.), Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise Pascal, « Erga, 7 », 2004, 570 p., 49 €, isbn 2845162715
  3. La Pierre et l’Écrit. Revue d’histoire et du patrimoine en Dauphiné, année 2004, n°15, 423 p. Revue annuelle (abonnement 42 €) publiée par les Presses Universitaires de Grenoble
  4. Joëlle Burnouf et Philippe Leveau, (dir.), Fleuves et marais, une histoire au croisement de la nature et de la culture, Paris, cths, série « Archéologie et Histoire de l’Art », 2004, 19, 493 p., 35 €, isbn 2735505618
  5. Serge Brunet, Dominique Julia et Nicole Lemaitre, (éd.), Montagnes sacrées d’Europe. Actes du colloque « Religion et montagnes », Tarbes, 30 mai-2 juin 2002, Paris, Publications de la Sorbonne, 2005, 427 p., 32 €, isbn 2859445161
  6. Benoît Cursente, (dir.), Habitats et territoires du Sud. Actes du 126e congrès national des Sociétés historiques et scientifiques (Toulouse, 9-14 avril 2001), Paris, cths, 2004, 412 p., 25 €, isbn 2735505413
  7. Pierre Ponsot, (dir.), La Bresse, les Bresses II. Ain, Jura, Saône-et-Loire, de la Préhistoire à nos jours, Saint-Just, Bonavitacola, 2003, 447 p., 35 €, isbn 2908208504
  8. Christine Delaplace, (dir.), Aux Origines de la paroisse rurale en Gaule méridionale. ive-ixe siècle. Actes du colloque international, 21-23 mars 2003, Salle Tolosa, Toulouse, Paris, Errance, 2005, 256 p, 34 €, isbn 287772302x
  9. Mireille Mousnier, (dir.), Les Animaux malades en Europe occidentale (vie-xixe siècle). Actes des xxve journées internationales d’Histoire de l’abbaye de Flaran, septembre 2003, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2005, 280 p, 26 €, isbn285816794x
  10. Charlotte Von Verschuer, Le Riz dans la culture de Heian, mythe et réalité, Paris, Collège de France, Institut des Hautes Études Japonaises, 2003, 412 p.
  11. Andrée Corvol, (dir.), Forêt et chasse. xe-xxe siècle, Paris, L’Harmattan, 2004, 397 p., 32 €, isbn 2747578275
  12. Stéphane Boissellier, Le Peuplement médiéval dans le Sud du Portugal, Paris, Centre culturel Calouste Gulbenkian, 2003, 676 p., 32 €, isbn 9728462344
  13. Pierre-Yves Laffont, Atlas des châteaux du Vivarais (xe-xiiie siècles), Lyon, Association lyonnaise pour la promotion de l’Archéologie en Rhône-Alpes, « dara 25 », 2004, 284 p., 30 €, isbn 2951614551
  14. Claude Denjean, Juifs et Chrétiens, de Perpignan à Puigcerdà, xiiie-xive siècles, Canet, Éditions Trabucaïre, « coll. Història », 2004, 239 p., 20 €, isbn 2912966744
  15. Aymat Catafau, (dir.), Les Ressources naturelles des Pyrénées, du Moyen Âge à l’époque moderne. Exploitation, gestion, appropriation, Actes du Congrès international resopyr 1, Font-Romeu, 8-10 novembre 2002, Perpignan, Presses Universitaires de Perpignan, coll. « Études », 2005, 543 p., 20 €, isbn 2914518684
  16. Nadine Vivier, (dir.), Ruralité française et britannique xiiie-xxe siècles : approches comparées. Colloque franco-britannique du Mans, 12-14 septembre 2002, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2005, 254 p., 20 €, isbn 2753500215
  17. Andrée Corvol-Dessert, (dir.), Les Forêts d’Occident du Moyen Âge à nos jours. Actes des xxive Journées internationales d’Histoire de l’Abbaye de Flaran (6-8 septembre 2002), Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2004, 302 p., 28 €, isbn 2858167176
  18. Robert Valladier-Chante, En Ardèche autrefois. Haut-Vivarais et Boutières au xve siècle. Paroisses et société rurale, t. 1 et 2, Valence, Éditions et Régions, 2004, 557 p., 23 €, isbn 2847940324
  19. Antoine Paillet, Archéologie de l’agriculture moderne, Paris, Errance, 2005, 288 p., 34 €, isbn 2877722996
  20. Henri Michel, Élie Pélaquier, Laure Pellicier, (dir.), La Demeure dans l’Europe méditerranéenne (xvie-xxe siècles). Actes du colloque de Montpellier (24-25 mars 2000), Montpellier, Publications Montpellier 3, 2003, 450 p., 16 €, isbn 2842696506
  21. Andrée Corvol-Dessert, (dir.), Forêt et transports traditionnels, Cahier d’Études n° 14, 2004, 113 p.
  22. René Plessix et Jean-Pierre Poussou, (dir.), Les Petites villes du xviie au xixe siècle. Aspects du paysage et de la société. Actes du colloque de Mamers, organisé en décembre 1998 par la Société d’Histoire des Petites Villes, Paris, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, 2005, 272 p., 30 €, isbn 2840503824
  23. La Vie rurale dans l’Aisne, Laon, Mémoires de la Fédération des Sociétés d’Histoire et d’Archéologie de l’Aisne, t. xlviii, 2003
  24. Jacques Garbit, Les Lionnais du Perche… Des scieurs de long venus du Haut-Forez. xviie-xixe siècles, Ceton, Fédération des Amis du Perche, 2003, 285 p.
  25. Jean-Michel Boehler, La Terre, le ciel et les hommes à l’époque moderne. Des réalités de la plaine d’Alsace aux horizons européens, Strasbourg, Publications de la Société Savante d’Alsace, coll. « Recherches et documents, 73 », 2004, 729 p., 30 €, isbn 2904920344
  26. Antonio Luque Ballesteros, Entre el Vapor y el arado romano. Elites, Intituciones y Difusión del cambio técnico en la agricultura. Córdoba, 1780-1870, Córdoba, Servicio de Publicaciones de la Universidad de Córdoba, Grupo de Historia Social Agraria, 2004, 347 p.
  27. Jean Élie, Jacques Gauvain et son monde. Le Poitou rural du xviiie siècle, La Crèche, Geste Éditions, coll. « Archives de vies », 2004, 288 p., 30 €, isbn 2845611668
  28. Frédéric Régent, Esclavage, métissage, liberté. La Révolution française en Guadeloupe (1789-1802), Paris, Grasset, 2004, 504 p., 22 €, isbn 224664481x
  29. Nathalie Petiteau, Lendemains d’Empire. Les soldats de Napoléon dans la France du xixe siècle, Paris, La Boutique de l’Histoire, 2003, 400 p., 22 €, isbn 2910828298
  30. Vincent Juhel, (éd.), Arcisse de Caumont (1801-1873). Érudit normand et fondateur de l’archéologie française, Caen, Société des Antiquaires de Normandie, « Mémoires de la Société des Antiquaires de Normandie, xl », 2004, 515 p., 35 €, isbn 295105582x
  31. Les « Petites Russies » des campagnes françaises, Paris, Études Rurales, ehess, n° 171-172, juillet-décembre 2004, 305 p., 32 €, isbn 2713220076
  32. Jean Vigreux, La Vigne du maréchal Pétain, Dijon, Éditions Universitaires de Dijon, 2005, 104 p., 16 €, isbn 2915552126
  33. Le Monde rural haut-marnais, 18e journées d’art et d’histoire, Montigny-le-Roi, 11 octobre 1997, Cahiers Haut-Marnais, n° 224-225, 1er-2e trimestres 2001, Chaumont, 2002, 87 p.
  34. Alan R. H. Baker, Geography and history. Bridging the divide, Cambridge, Cambridge University Press, 2003, IX-279 p.
  35. Philippe Boulanger et Jean-René Trochet, (dir.), Où en est la Géographie historique ? Entre économie et culture, Paris, L’Harmattan, 2005, 346 p., 29,5 €, isbn 2747581446
  36. Christian Boyer, Folklore du boulanger, Paris, L’Harmattan, 2004, 124 p., 14 €, isbn 27475740067

Pour citer cet article

« Ouvrages », Histoire & Sociétés Rurales 2/2005 (Vol. 24) , p. 171-276
URL : www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2005-2-page-171.htm.


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