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Histoire & Sociétés Rurales

2005/2 (Vol. 24)


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Property Rights, Land Market and economic growth in Europe (13th-19th centuries). Colloque organisé par Gérard Béaur (cnrs/ehess, Paris, France), Jean-Michel Chevet (inra, Paris, France), Maria-Teresa Perez-Picazo (Université de Murcie, Espagne), Phillipp Schofield (Université d’Aberswyth, Royaume-Uni), avec le concours de l’European Science Foundation, tenu au château de Ripaille, Thonon les Bains, France, 13-16 octobre 2005

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Deux colloques concernant la production et la productivité du travail dans l’espace européen avaient déjà été organisés par trois des organisateurs de la rencontre de Thonon. Le projet de cette nouvelle réunion était d’examiner la nature des liens existant entre les droits de propriété, les marchés fonciers et la croissance économique. Il a en effet semblé aux organisateurs que le temps était venu de reconsidérer les hypothèses et les lieux communs qui tournent autour de la circulation de la terre, de réexaminer les évidences que l’on a souvent répétées sur le marché foncier – à propos de sa nature, de son impact, voire de son existence – pour apporter des explications à la croissance qui n’avaient pas encore été envisagées, ceci en explorant la variété des situations contextuelles à l’échelle européenne. Les questions suivantes avaient été posées aux participants :

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• Quelles formes pouvaient prendre les restrictions imposées à la fluidité du foncier, qu’il s’agisse du statut de la terre (libre ou servile, en fief, en roture ou en pleine propriété) ou de la superposition des droits de propriété, dispositions coutumières et institutionnelles, dispositions successorales (droits de retrait, systèmes de majorat et de fideicommis…) ?

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• Quelle était l’influence de facteurs tels le gel de certains domaines (biens nationaux, communaux), l’accaparement du sol par des catégories sociales qui exerçaient une action de rétention sur le sol, le poids des coûts de transaction (lods et ventes…), l’absence de système d’information ? Quel rôle jouaient en cette affaire, crises, événements politiques, mouvements sociaux ?

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• Quels étaient les débats qui agitaient les politiques ou les économistes sur les moyens de faire circuler les propriétés et comment a évolué le degré d’ouverture des marchés à partir des réformes entreprises précisément pour desserrer les freins qui bloquaient la vente des terres (Révolution et réformes libérales) ?

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• Quel était le lien existant entre le processus de libéralisation des échanges fonciers et le progrès économique ? En quoi le développement du marché pouvait ou non encourager l’initiative, immobiliser/libérer des capitaux susceptibles d’être investis dans l’agriculture ou dans d’autres secteurs d’activité, ouvrir la voie ou non au progrès économique ?

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Toutes ces questions – et, en premier lieu, celles de la définition du marché foncier, des droits de propriété et de la croissance économique – ont été agitées au cours de ce colloque destiné à préparer la session du Congrès d’Helsinki de 2006 sur la thématique « Droits de propriété, marché de la terre et croissance économique en Europe (xiiie-xixe siècles) ». Il a rassemblé, outre les quatre organisateurs, dix-sept communicants et cinq « discutants » venant de onze pays européens (Allemagne, Autriche, Belgique, Espagne, France, Irlande, Italie, Portugal, Portugal, Royaume Uni, Suisse). Si toutes les questions posées par les organisateurs n’ont pas trouvé de réponses, la diversité des points de vue énoncés a cependant permis d’arriver, sur certains points, à des éléments de conclusion et à des remises en cause intéressantes. Avant une publication plus développée, les premiers éléments de conclusion ont été rassemblés, en fin de colloque, par Gérard Béaur et ses co-organisateurs.

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En ce qui concerne la question de la définition de la propriété, il semble que ce colloque ait donné lieu à une analyse assez exhaustive de tous les éléments qui doivent être pris en compte. Ont été évoquées : la superposition de droits sur la propriété, la superposition de droits sur la jouissance de la propriété, l’existence de propriétés spécifiques qui sont plus ou moins gelées (biens de mainmorte, biens communaux), les dispositions légales destinées à contrôler le marché (droit de bourgeoisie dans le cas de la Suisse, mais aussi fideicommis et majorat en Espagne, système coutumier garantissant la transmission intégrale ou la non-division des fermes en Suède, enfin dispositions législatives particulières de certains États tels la Suède ou encore, Alentejo). Il a aussi été question des prélèvements qui grèvent le droit de propriété : la dîme ou les droits de mutation.

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Une partie des communicants a évoqué les modalités de l’évolution des dispositions légales, coutumières ou pratiques, régissant les droits de propriété. On a vu que, dans certains cas, la pression vient de la société elle-même, mais elle peut aussi résulter d’actions venant « d’en haut » – cas de la redistribution des terres de l’Église par la Couronne anglaise –, et prendre son origine dans un effort de l’État pour atténuer des tensions sociales (exemple de l’État prussien). Le cas suédois suggère que les comportements peuvent être en avance sur le droit. Dans ces actions, l’État, et derrière lui les théoriciens de l’économie, physiocrates et agronomes dénonçant les communaux, les droits d’usage et les biens de mainmorte, ont l’idée de débloquer le marché pour des raisons économiques. Mais il est une partie de ces entraves qui sont au contraire protégées pour des raisons symétriques : éviter l’expropriation des exploitants ou la fission des tenures (le cas de l’Alentejo ou de la Suède sont à cet égard exemplaires). L’État est alors placé face à ses contradictions : comment assurer la stabilité des familles et la mobilité de la propriété ?

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Sur la question des logiques économiques qui sous-tendent ces formes de possession et de jouissance du sol, Gérard Béaur a fait observer que les communicants s’étaient partagés entre les optimistes et les pessimistes. Certaines communications ont effectivement insisté sur le caractère rationnel et positif des formes de possession du sol ou, à tout le moins, ont relativisé les inconvénients qu’elles recèlent ; d’autres, par contre, ont insisté sur le caractère néfaste de ces droits. Le majorat par exemple, avec son principe d’inaliénabilité et d’indivisibilité, conduit à l’extension infinie des propriétés nobles et rend improbable une gestion efficace des domaines, il conduit à un endettement pharaonique par le blocage du marché du crédit qu’il induit et, en définitive, il entraîne sa propre ruine. Le cas suédois a montré qu’une troisième interprétation était possible ; là, les droits de propriété sont transformés par la conjoncture économique et le marché s’est développé bien après l’essor économique. Les effets socialement sélectifs des contrats qui commandent l’accès à ces droits partiels ont également été pris en compte, de même que la qualité de l’information dont disposent les preneurs selon la position qu’ils occupent dans le système d’allocation de la terre (exemple portugais).

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Enfin, plusieurs participants ont agité la question (essentielle) de la signification de l’activité du marché foncier. Dépend-il vraiment de ces facteurs institutionnels ? Il existe ici et là des limites à la circulation de la terre, mais il n’est pas toujours facile d’expliquer pourquoi elles agissent ainsi et comment, historiquement, elles se sont mises en place. D’autre part, que faut-il attendre du dégel des propriétés jusque-là hors marché ? Les réponses sont contradictoires : les terres de la Couronne suédoise stimulent le marché foncier, et il en est également ainsi avec la vente des terres en Angleterre après le règne d’Henry VIII. À l’inverse, la mise sur le marché des communaux dans les Ardennes n’est qu’un détonateur. Quel est le lien avec la conjoncture et le développement économique ? Qu’est-ce que le marché reflète de la situation économique ? L’animation du marché a toujours un contenu ambigu comme le cas anglais nous le rappelle. À quoi correspond l’augmentation des transactions ? L’euphorie des acheteurs ou bien le désarroi des vendeurs ? Cette animation du marché est à relier avec quantité d’événements. Elle peut être de court terme. L’effondrement des années 1640 en Angleterre est assez caractéristique de cette liaison instantanée (les poussées avec la cherté) ou de plus long terme. Dans le cas suédois le mouvement du prix des grains porte l’activité du marché. Enfin, en Westphalie, l’animation du marché d’un lieu à l’autre peut constituer en quelque sorte un indicateur de la prospérité économique.

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Ainsi que Gérard Béaur l’a rappelé à la fin de sa conclusion, il est des points qui n’ont pas été abordés au cours de ces trois jours de discussion. C’est le cas des règles successorales et, selon lui, « on a peut-être eu raison ». En effet, il semble bien que la tendance forte qu’ont eu les historiens à affirmer que l’essentiel était la volonté de protéger l’intégrité de l’exploitation soit actuellement en train de perdre un peu de terrain, d’où, peut-être, un relatif silence sur cette question lors de colloque. Enfin, personne n’a vraiment tenté d’explorer le lien existant entre marché foncier et croissance économique. Ceci est sans doute également significatif….

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Pour conclure, on peut dire que si la caractéristique d’un bon colloque est de poser beaucoup de questions et de pousser les participants à entreprendre de nouvelles recherches, ces trois jours sont effectivement à ranger parmi les bons colloques. Mais si l’on considère que les questions susceptibles de réponses sont parfois préférables aux questions restées sans réponse, ces trois journées n’ont pas été inutiles non plus. Enfin, si l’on se fonde sur la mesure du « lien scientifique » que peut créer un colloque, celui-ci fut une réussite totale.

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Annie Antoine

Voies régionales de développement, modernisation sociale et construction de l’État dans l’Europe rurale du 19e siècle et de la première moitié du 20e siècle : approche comparée, colloque organisé à Lyon les 2-3 novembre 2005, par le Laboratoire d’études rurales, Université Lyon-2

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Ce colloque a été organisé à l’occasion du programme de la nouvelle question d’histoire contemporaine pour le capes et l’agrégation d’histoire par le laboratoire d’études rurales dirigé par Jean-Luc Mayaud. Il réunissait des chercheurs français, allemands, espagnols et italiens.

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Dès le départ, les organisateurs, Jean-Luc Mayaud et Lutz Raphaël, ont mis l’accent sur les difficultés sémantiques, thématiques, géographiques et chronologiques posées par l’intitulé de la question mise au concours en histoire contemporaine (« Les campagnes dans les évolutions politiques et sociales de l’Europe, des années 1830 à la fin des années 1920 : étude comparée de la France, de l’Allemagne, de l’Espagne et de l’Italie »), même si, comme cela a été souligné à plusieurs reprises durant cette rencontre, ce programme a le mérite de conduire les historiens ruralistes à dresser un état des lieux sur les travaux et recherches en cours. Lutz Raphaël a d’ailleurs évoqué le caractère expérimental de ce colloque, qui ne prétendait en aucun cas proposer une quelconque synthèse, mais souhaitait confronter les travaux de plusieurs historiens européens, susciter des réflexions comparatives et, de là, mettre en place une terminologie pertinente pour cette histoire européenne comparée. Car c’est bien la difficulté première de cette question de concours que de comparer des espaces aux réalités multiples. Si quelques-unes des dix-sept communications proposaient des tentatives d’analyse comparative, la plupart proposaient des visions nationales ou régionales, les réflexions comparatives naissant des reprises et des débats fort riches qui rythmèrent ces deux journées.

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Le premier atelier réunissait cinq communications autour du thème « Acteurs et dynamiques socio-spatiales du monde rural européen », thème central pour comprendre les différentes voies de développement régional, les migrations ou encore les pluriactivités rurales. François Ploux s’est tout d’abord interrogé sur les recompositions des solidarités et des identités communales dans la France rurale, de la Monarchie de Juillet aux années 1930. Selon lui, la multiplication des conflits au xixe siècle, loin de signifier une désagrégation de la communauté villageoise est plutôt le fait d’une mobilisation des thématiques politiques nationales par les protagonistes du conflit villageois à des fins locales ; si le village s’impose comme un point de pénétration de la conscience nationale, il n’en demeure pas moins que bien des enjeux restent locaux dans un cumul identitaire plus que dans un glissement identitaire. Annie-Bleton Ruget a fait, pour sa part, une mise au point historiographique sur la question de la transmission du patrimoine et des échelles du changement social dans les campagnes européennes, repérant ainsi trois temps : celui d’un modèle juridico-anthropologique (famille et parenté) dans les années 1970-1980, celui d’une analyse privilégiant les aspects socio-économiques (exploitation) dans les années 1980-1990 et enfin, ces dernières années, celui d’une approche prenant en compte l’espace, par la dénaturalisation de la famille et du patrimoine. Pierre Cornu a ensuite effectué « un retour historien » sur la mobilité spatiale dans la France rurale du xixe siècle, mettant en avant l’importance d’une lecture historicisée des migrations, d’une étude précise de la terminologie employée pour les qualifier et, de là, d’une relecture de l’immobilité, trop souvent assimilée à de la passivité, comme de la mobilité, phénomène non déterministe, non linéaire et surtout non secondaire. L’étude de la pluriactivité dans l’arc alpin, proposée par Pierre Judet, posait la question, fort pertinente, de l’archaïsme ou de la modernité de tels comportements. À travers le prisme de cette région où la pluriactivité est importante, il a mis au jour trois temps forts : celui d’une pluriactivité foisonnante, élément intrinsèque de l’activité agro-sylvo-pastorale (première moitié du xixe siècle) ; celui de l’offensive libérale (seconde moitié du xixe siècle) ; et celui du « troisième âge » de la pluriactivité (première moitié du xxe siècle). Enfin, Patrick Wagner a observé le phénomène périphérique à travers l’exemple de l’Est rural de la Prusse de 1871 à 1933, abolissant le mythe d’une région qui ne serait que celle de la grande propriété et montrant l’importance de la petite et moyenne paysannerie (moitié des surfaces) encouragée à partir des années 1870-1880 par le gouvernement conservateur souhaitant développer les provinces orientales contre les menaces des régions catholiques. Les discussions qui ont suivi ces communications ont notamment souligné le problème du fédéralisme allemand, qui instaure une dimension supplémentaire entre le local et le national et compliquant, de fait, le comparatisme. La question de l’éloignement comme facteur d’intériorisation de la conscience villageoise a aussi été rappelé, comme le fait que les « petites patries » ont été imposées en Italie par le fascisme.

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Le second thème de ce colloque était consacré au changement social, à l’acculturation et à la politisation. Cette « intégration » des campagnes a été observée à travers plusieurs aspects par les cinq communicants concernés. Tout d’abord, Frédéric Chauvaud s’est intéressé à la transition judiciaire survenue dans les campagnes françaises entre 1830 et 1930, au passage d’une justice plurielle à une justice unique, quasiment achevé à partir des années 1880. De plus en plus nombreux, les justiciables ruraux, progressivement confrontés à des normes nationales par le truchement de la justice qui acquiert une dimension sociale, passent peu à peu du statut de « brutes » à celui de « victimes » au lendemain de la Première Guerre mondiale. Claude-Isabelle Brelot, à propos du patronage des grands propriétaires fonciers dans l’Europe du xixe siècle, a ensuite souligné sinon l’exception, du moins l’antériorité de l’adaptation des notables français en la matière, ces derniers s’efforçant de « se rendre supportables » aux communautés rurales. Selon elle, s’il n’est pas aberrant de transposer cette notion aux quatre pays envisagés, il convient cependant de la nuancer, le statut de la noblesse n’évoluant pas de la même manière qu’en France (maintien de prérogatives sociales, etc.). Les historiens espagnols, italiens et allemands présents dans la salle, ont d’ailleurs confirmé qu’au-delà des décalages chronologiques évidents, cette comparaison était tout à fait concevable. Pour sa part, Christof Dipper a mis au jour les étapes et surtout l’originalité du processus de politisation des populations rurales de l’Oden-Wald (région oubliée par le take-off industriel), qui trouve son origine dans les révoltes survenues en 1848. Dans cette région protestante où la gauche démocratique ne connaît pas, comme ailleurs, de continuité, le vote de contestation paysan se partage entre les différents partis d’opposition au gouvernement, de la gauche libérale à la droite antisémitique. Jean Vigreux a ensuite proposé une analyse multiscalaire du communisme aux champs dans l’Entre-deux-guerres, montrant d’une part que « la faucille ne vient pas contre, mais après le marteau », et soulignant, d’autre part, les réalités multiples et l’emboîtement d’échelles du communisme rural aux niveaux international, national et local. Il a notamment évoqué la difficulté d’appréhender la question paysanne au sein du communisme international, ou encore la conception républicaine et progressiste du communisme rural français. Enfin, Philippe Boutry a analysé la dimension religieuse et la conflictualité de la paroisse et de la commune en insistant tout d’abord sur la restauration du tissu paroissial français et sur l’idéal de chrétienté qui l’accompagna, avant d’analyser les facteurs de décomposition des unanimités religieuses et de s’interroger sur l’anticléricalisme rural dans les paroisses du xixe siècle, expression, selon lui, d’un vaste processus d’individuation des croyances. Le débat qui a suivi ces interventions a abordé la question des analyses comparées des cartographies française et espagnole de la déprise religieuse, dont les facteurs explicatifs sont fort différents. La place respective des prêtres et des pasteurs au village a également été évoquée.

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Enfin, le dernier atelier de cette rencontre, qui regroupait sept communications, était consacré à l’agrarisme entre constructions identitaires et contrôle social. Plus encore que les deux premiers, il a offert un véritable regard croisé sur les quatre États étudiés. Édouard Lynch a tout d’abord étudié les usages politiques du « soldat laboureur » dans la France et l’Europe agrariennes, en évoquant ses origines en France ou encore en Allemagne, son instrumentalisation sous la IIIe République, son âge d’or pendant la Première Guerre mondiale, en France comme en Italie et enfin son crépuscule durant l’Entre-deux-guerres. Il a mis en exergue l’exception française dans la construction et la continuité du thème du soldat laboureur autour de sa petite propriété, même si cette théorie rejoint de manière plus large le nationalisme européen ancré sur la race, le sang et le sol. Juan Pan-Montojo qui a présenté l’Associación de Agricutores de España (1881-1917) a insisté sur le décalage entre les pratiques politiques réelles des membres de cette organisation et leur volonté d’être une organisation agricole moderne. Organisation officielle jusqu’en 1931, la aae n’était pas soutenue par les masses rurales. L’intervention suivante, de Gloria Sanz-Lafuente, apportait un excellent complément en proposant une relecture des grandes organisations agraires en Europe entre 1880 et 1939. Rita Aldenhoff-Hübinger, dans sa présentation de la politisation des campagnes à travers agrarisme et protectionnisme à la fin du xixe siècle en Europe, a expliqué que le protectionnisme appartenait à un mouvement nationaliste plus général, le nationalisme économique, permettant aux agriculteurs de rejoindre le discours national et constituant de fait un moment de politisation, d’intégration nationale en même temps qu’une prise de conscience de leur groupe. Lutz Raphaël a ensuite proposé une approche chronologique comparée sur les communes rurales et l’étatisation des sociétés en France, Italie et Allemagne (1848-1939), en présentant les hommes relayant cette étatisation et en suggérant enfin une typologie des réactions communales face à ce phénomène. Ce thème de la nation dans les campagnes a également été visité, pour l’Espagne, par Miguel Cabo Villaverde qui a passé en revue les débats en cours sur cette question. En réinterrogeant les piliers de la nation chers à Eugen Weber (service militaire, communications, école, etc.) à travers l’exemple de la Galice, il a montré qu’il n’existait pas de relation entre le maintien du particularisme culturel et la montée du nationalisme. Enfin, Marco Fincardi, s’est penché sur la symbolique subversive de la petite paysannerie démocratique de l’Italie médiane révélant le rôle important des enjeux politiques locaux dans la montée du fascisme : ne trouvant plus leur place dans des mairies devenues « rouges », les notables et élites intellectuelles de la région se sont en effet tournés vers le fascisme agraire.

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Au terme de ce colloque, extrêmement riche, il est apparu que l’optique comparative dans cette question d’histoire rurale, sans être impossible, demeure complexe. Elle s’avère bien plus pertinente à l’échelle locale ou régionale qu’à l’échelle nationale et requiert de grandes précautions sémantiques que ces dix-sept communications ont permis de repérer.

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Corinne Marache

Colloque international « Faire campagne ». Pratiques et projets des espaces ruraux d’aujourd’hui, Rennes, Maison de la Recherche en Sciences Sociales, Université Rennes-2, 17-18 mars 2005, organisé par les géographes ruralistes de l’umr eso cnrs 6590

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Le colloque « faire campagne » sous la direction de Valérie Jousseaume, a permis de rendre hommage aux travaux de Nicole Croix et Corentin Canévet sur les campagnes de l’Ouest de la France et leurs évolutions agricoles, affirmant la continuité de la réflexion scientifique mais également le renouvellement nécessaire de nos problématiques. Ce colloque a réuni plus de 120 participants, à travers 6 thématiques développées en 49 contributions (articles) et 10 posters, autour des trois questions essentielles de ce que « faire campagne » signifie aujourd’hui. Chaque thématique a fait l’objet d’un exposé de synthèse par chacun des 6 rapporteurs permettant de clarifier utilement les problématiques et de favoriser les échanges entre les participants : « Qui sont les ruraux ? Groupes sociaux et identités » par Vincent Gouëset ; « Migrations et modes de socialisation » par Ali Aït-Abdelmalek ; « Pratiques et enjeux des campagnes d’aujourd’hui, vivre ensemble, représentations, usages et aménagements » par Laurence Barthe ; « Pratiques des acteurs économiques » par Rodolphe Dodier ; « Les projets de ré-enracinement de l’agriculture et de valorisation des paysages » par Philippe Madeline ; « Les projets et pratiques solidaires » par Claire Delfosse.

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Ce colloque a permis d’interroger la façon dont les campagnes d’aujourd’hui se construisent, se vivent, s’envisagent et se projettent, à partir d’exemples majoritairement français même si le cadre européen n’a pas été oublié par les exemples des campagnes wallonnes, du Latium, de l’Ebre, de la Galice. Il n’est pas possible de citer toutes les personnes ayant communiqué. Que les auteurs me pardonnent, cela ne préjuge en rien de la qualité de leur communication. Les lecteurs pourront se reporter aux actes du colloque « faire campagne » (un volume par atelier et un pour les posters). Par ailleurs, une publication est en cours.

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La question des identités campagnardes a mis en avant l’idée d’hétérogénéité, rendant la figure de « l’entre soi » dépassée. La multiplicité des identités, individuelles et collectives, s’exprime autant dans la diversité des lieux que dans celle des habitants et des acteurs sociaux et révèle l’importance des modes d’habiter en fonction prioritairement, mais pas seulement, des parcours biographiques de la mobilité évoqués, entre autres, par Amal Bahri, Thierry Engerrickx, Jean-Pierre Hermia et Jean-Paul Sanderson au sujet des stratégies résidentielles des citadins en milieu périurbain et rural du Brabant Wallon. Rodolphe Dodier, qui dénonce les idées reçues d’homogénéité sociale et d’habitat du périurbain, réalise une typologie entre les enracinés, les migrants périurbains, les intégrés, les peu intégrés. Une autre typologie des modes d’habiter est donnée par Serge Schmitz et Tiziana Banini à partir de leur exemple du Latium. Parallèlement, on ne peut négliger les effets de catégories sociales et de genre. La campagne apparaît comme un lieu de mixité sociale, marquée par les inégalités spatiales et sociales où les phénomènes de relégation de ménages populaires solvables, voire d’exclusion pour d’autres, sont réels. Mathieu Delannoy, sur la question de l’habitat social en milieu rural dans le Nord-Pas-de-Calais, et Lionel Rougé au sujet de la campagne périurbaine toulousaine, évoquent le cas des familles modestes captives de leur installation à la campagne.

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Dans ses conditions, comment « faire campagne » ensemble ? Les identités et représentations renvoient à des pratiques et attentes difficiles à concilier dans l’espace local. La campagne, multifonctionnelle, est, selon Laurence Barthe, « multipratiquée », par des acteurs divers, institutionnels ou non, organisés ou non, agissant à des niveaux d’échelle variés, pour des pratiques elles-mêmes inscrites dans le temps, qu’elles soient permanentes ou temporaires, héritées ou apportées, matérielles ou symboliques. Cette multiplicité peut se synthétiser en une demande accrue et diversifiée de services, de plus en plus conforme aux exigences d’une société largement imprégnée d’urbanité : santé, exemple de la petite enfance donné par Olivier David, loisirs et culture, commerce, accessibilité. Les pratiques de l’espace rural font également la part belle aux activités économiques en lien ou non avec les activités agroalimentaires où la campagne serait le cadre d’une plus grande autonomie, d’une polyvalence, d’une souplesse négociée dans l’organisation des entreprises, ainsi que le suggèrent Pascal Chevalier et Marie Raveyre au sujet de la localisation d’entreprises non agricoles dans le milieu rural.

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Les campagnes sont également investies de missions particulières, au bénéfice de la société toute entière, représentant des enjeux de durabilité : enjeu environnemental, paysager, de cadre de vie, enjeu économique et social de la diversité et de la diversification économique. L’idée d’une campagne multifonctionnelle est réaffirmée avec force autour des fonctions productives, résidentielles, de nature, récréatives, de tourisme, voire de loisir, fonction étudiée par Yvon le Caro et Sylvie Kergreis. Cette exigence gagne aussi l’agriculture. La multifonctionnalité de l’agriculture et ses limites sont analysées, à travers les questions environnementales et de paysage ou le maintien de l’emploi.

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La co-présence d’attentes et de pratiques variées sur un même territoire rend inévitables les conflits d’usages et d’acteurs, à différentes échelles, comme le présentent Armelle Caron et André Torre sur une approche des conflits d’usage et de voisinage en terme de proximité. Cela pose la question du « vivre ensemble » et du « faire ensemble ». Ce thème est une source féconde d’investigations pour la recherche. Les conflits fonciers, d’usages, de voisinage, d’aménagement, d’environnement alimentent plusieurs contributions. Arnaud Lecourt évoque la dimension territoriale des conflits d’aménagement en Pays de Loire, Sandrine Bacconnier aborde la gestion des représentations de l’activité agricole dans les projets d’aménagements communaux dans les campagnes périurbaines toulousaines, Lionel Laslaz s’interroge sur la gestion des parcs nationaux alpins français, entre projets de campagne et sanctuaires d’une nature contemplée. Les espaces périurbains apparaissent particulièrement révélateurs de ces tensions. Marie Wozniak, à travers l’exemple du pnr du Vercors touché par la périurbanisation grenobloise pose la question de la préservation de l’identité d’un milieu protégé, entre périphérie urbaine et « montagne magique ». Monique Poulot et Thérèse Rouyres se demandent comment « refaire campagne » en Île-de-France. Les nouveaux cadres territoriaux, lotissement périurbain, village, quartier, gagneraient à être redéfinis en tant que cadres identitaires, selon l’expression de Laurence Barthe.

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Ainsi, les campagnes actuelles apparaissent-elles en expérimentation permanente du faire et du vivre ensemble, entre un intérêt général difficile à mettre en projet, et l’addition d’intérêts individuels. Le renforcement de la dimension sociétale et publique des campagnes exige de nouveaux cadres publics d’action. L’échelle de l’intercommunalité apparaît ainsi très prisée pour les services de base. La mise en cohérence des différents enjeux, usages, et des acteurs variés, relève fondamentalement de priorités qu’il appartient à l’action publique, expression d’une demande de plus en plus pressante, de définir. C’est l’objet des politiques d’aménagement du territoire qui doivent établir une cohérence de projet entre l’échelle intercommunale et des programmes nationaux, régionaux et européens de développement. L’action publique doit favoriser l’invention de formes de régulation sociale inédites, permettant l’émergence d’un nouveau pacte social dans les campagnes, dont l’ambition est d’être signifiant pour la société toute entière.

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Les espaces agricoles et l’action des agriculteurs apparaissent toujours au cœur des recompositions territoriales, par l’importance du territoire pratiqué ou aménagé. La question d’un nouveau projet paysan est posée, projet d’inflexion, voire de rupture avec l’impasse productiviste, projet qui se veut multifonctionnel et durable, à partir d’actions et de fonctions variées. La valorisation des paysages en vallées d’Anjou est évoquée par David Montembault, la multifonctionnalité et la diversification sont l’objet de la communication de Bernard de Myttenaere sur le tourisme rural dans l’espace wallon, l’agriculture biologique est étudiée par Denise Van Dam comme un mouvement social qui dépasse le cadre et l’enjeu agricole. Cependant, comment définir l’agriculture durable ? La question des labels territorialisés a suscité les communications de Julien Frayssignes sur les signes officiels de qualité dans les dynamiques de développement territorial, de Xosé Armesto Lopez et Ruben Lois Gonzales pour une aoc fromagère en Galice, permettant l’affirmation d’un lien fort entre qualité et territoire, souvent d’ailleurs dans des espaces ruraux fragiles ou en marge du système productiviste dominant comme sur le plateau de Langres. Toutefois, la territorialisation suppose le passage d’une logique de filière à une logique socio-territoriale souvent difficile à négocier car comment ignorer les logiques du marché européen et mondial, l’appartenance à la pac et l’inscription dans une filière de production ? La territorialisation est un processus fragile qui ne garantit pas une bonne rentabilité économique, notamment lorsque l’inscription territoriale est mal assurée et ne correspond pas à une territorialisation de la consommation. L’agriculture multifonctionnelle nécessite, là encore, une bonne gouvernance.

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Ces questionnements de recherche nous convient à construire une meilleure lisibilité des campagnes de demain, campagnes investies d’enjeux et de représentations multiples de qualité : qualité de vie en général, de paysage, d’environnement, d’entretien de l’espace, qualité des modes d’habiter et de l’alimentation, avec toute la subjectivité que cela suppose. L’idée de territoire de qualité est posée, mais, avec elle, celle des concurrences et des risques d’exclusion sociale et spatiale. La diversité des campagnes se lit au moins à deux niveaux : la diversité sociale due à l’hétérogénéité des acteurs, des habitants, des usages, attentes et représentations, d’une part et, d’autre part, la juxtaposition d’espaces locaux aux atouts socio-économiques divers comme en témoigne la typologie des cantons ruraux français réalisée en 2003 dans le cadre de l’étude « Quelle France rurale en 2020 ? » (segesa-datar, 2003). La complexification des enjeux, attentes, usages des campagnes, mais également la diversité de leurs atouts, explique aussi la difficulté à définir un projet rural global ou, du moins, à établir une lisibilité des différents dispositifs qui s’y sont appliqués depuis la fin des années 1980 (Rapport sur les Politiques de développement rural de Daniel Perrin, rédigé pour le Conseil national de l’évaluation, Commissariat Général au Plan, la Documentation française, 2003). Plus que jamais la question de la bonne gouvernance apparaît comme une condition sine qua non d’un développement durable conscient de ce que les campagnes sont porteuses pour la société urbaine dans son ensemble.

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Geneviève Pierre

Titres recensés

  1. Property Rights, Land Market and economic growth in Europe (13th-19th centuries). Colloque organisé par Gérard Béaur (cnrs/ehess, Paris, France), Jean-Michel Chevet (inra, Paris, France), Maria-Teresa Perez-Picazo (Université de Murcie, Espagne), Phillipp Schofield (Université d’Aberswyth, Royaume-Uni), avec le concours de l’European Science Foundation, tenu au château de Ripaille, Thonon les Bains, France, 13-16 octobre 2005
  2. Voies régionales de développement, modernisation sociale et construction de l’État dans l’Europe rurale du 19e siècle et de la première moitié du 20e siècle : approche comparée, colloque organisé à Lyon les 2-3 novembre 2005, par le Laboratoire d’études rurales, Université Lyon-2
  3. Colloque international « Faire campagne ». Pratiques et projets des espaces ruraux d’aujourd’hui, Rennes, Maison de la Recherche en Sciences Sociales, Université Rennes-2, 17-18 mars 2005, organisé par les géographes ruralistes de l’umr eso cnrs 6590

Pour citer cet article

« Colloques et Journées d'études », Histoire & Sociétés Rurales 2/2005 (Vol. 24) , p. 286-296
URL : www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2005-2-page-286.htm.


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