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Histoire & Sociétés Rurales

2005/2 (Vol. 24)


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L’œuvre de Pierre Vilar, disparu durant l’été 2003 à 97 ans, n’a pas marqué seulement l’historiographie de la Catalogne moderne en général : elle a influencé aussi les études rurales. Si cet historien, auteur d’ouvrages traduits dans plusieurs langues, dont le célèbre Or et monnaie dans l’histoire[1][1] Or et monnaie dans l’histoire. 1450-1920, a d’abord... qui le fit connaître dans une grande partie du monde, jouit d’une notoriété reconnue dans le monde ibérique, en revanche, il a été quelque peu oublié en-deçà des Pyrénées. Comment interpréter son absence dans L’État des sciences sociales en France alors qu’au même moment la revue catalane Recerques lui consacrait un hommage à travers trois numéros en 1987-1990 [2][2] L’État des sciences sociales en France, sous la direction... ? De même, que dire du retard relatif avec lequel la presse française annonça son décès en août 2003 ? Le Monde publia un article de Philippe-Jean Catinchi le 19 août 2003 et L’Humanité lui consacra une série d’articles d’hommages, signés par Pierre Mazauric, Guy Lemarchand et J.-A. Nielsberg, le lendemain. Mais dès le 15 août, soit un jour après que le décès eut été rendu public par la famille, les journaux catalans (Avui, El Periódico de Catalunya) et espagnols (El País, ABC) avaient publié l’information, en insistant sur son rôle dans la rénovation historiographique.

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Dans ce contexte, on se propose ici trois objectifs : comprendre la place accordée à Pierre Vilar par la recherche historique en Catalogne ; mesurer le rôle qu’il a tenu dans l’historiographie du monde rural moderne dans les Pays catalans ; explorer l’historiographie qui s’est déployée depuis sa thèse sur la Catalogne au xviiie siècle. Pour ce faire, nous passerons en revue quelques thèmes privilégiés par les ruralistes catalans depuis une trentaine d’années : la conflictualité des campagnes ; la différenciation sociale et la spécialisation agricole, en faisant un sort particulier au problème morisque, assez spécifique du royaume de Valence.

La rénovation historiographique

L’œuvre de Pierre Vilar

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Publiée en 1962, la thèse de Pierre Vilar marque un saut qualitatif dans l’historiographie sur la Catalogne. Ce travail eut une grande influence, en particulier sur les disciples d’un historien prématurément disparu en 1960, à l’âge de 50 ans, qui avait exercé une sorte de magistère sur l’histoire catalane : Jaume Vicens Vives. Parmi ces chercheurs modernistes, passés ensuite à l’histoire contemporaine, Emili Giralt i Raventós et Jordi Nadal i Oller [3][3] Jordi Nadal et Emili Giralt sont les auteurs de La.... En Catalogne, Vicens Vives avait mis en contact la péninsule avec les courants nouveaux de l’historiographie européenne en particulier l’école des Annales. Son souci rénovateur se traduisit d’abord dans ses œuvres propres (1952 : Aproximación a la historia de España) et dans les travaux qu’il impulsa comme la Historia social y económica de España y América (1957-1959) ou les Biografies catalanes, qui sont en fait une histoire de Catalogne (dont la censure refusait la publication), ou dans un Manual de historia económica de España, qu’il publia avec Jordi Nadal (1959).

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Géographe de formation, Pierre Vilar (né à Frontignan en 1906, mort le 7 août 2003) était attiré par les questionnements de l’école géographique de Paul Vidal de la Blache (1845-1918), fondateur des Annales de Géographie (1891) qui replaçait l’histoire sur la longue durée, dans son fameux Tableau géographique de la France, en insistant sur les rapports anciens entre le sol et l’homme.

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« C’est, en effet, dans cette liaison [de l’ensemble des traits qui la caractérisent] que consiste l’explication géographique d’une contrée. Envisagés isolément, les traits dont se compose la physionomie d’un pays ont la valeur d’un fait ; mais ils n’acquièrent la valeur de notion scientifique que si on les replace dans l’enchaînement dont ils font partie, et qui seul est capable de leur donner leur pleine signification. Pour rendre cet enchaînement sensible, il faut s’efforcer de reconstituer, autant que l’état des connaissances le permet, tous les anneaux de la chaîne. Ce n’est pas un soin superflu, c’est au contraire une condition de clarté que de chercher dans la géologie et le climat les clefs du relief et de l’hydrographie, et dans les conditions physiques les raisons de la répartition des habitants et de la position des villes » [4][4] Vidal de La Blache, préface de son Atlas classique,....

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C’est dans cette direction que s’orienta Vilar lorsqu’il choisit de faire une thèse de géographie régionale. Il se rendit compte de l’importance des facteurs humains et historiques pour expliquer le cas catalan qu’il se proposait d’étudier ; il se réorienta vers l’histoire et se lança dans une sorte d’étude rétrospective de l’économie. Influencé, comme on sait, par le marxisme, il a exposé une proposition méthodologique devant aboutir à une sorte d’histoire totale, dont tous les éléments se voulaient intégrés dans une synthèse articulée autour de ce noyau central que reste l’économie.

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Sa démarche apparaît dans les trois tomes de sa Catalogne dans l’Espagne moderne, parue en 1962. Les 717 pages du livre i s’appliquent à décrire le milieu naturel – les permanences géographiques – et le milieu historique – la Catalogne jusqu’à l’aube du xviiie siècle – du territoire qu’il se proposait d’étudier. C’est dans le livre ii (586 pages), que l’on pourrait intituler « les hommes et la terre », qu’il aborde la question de l’agriculture (p. 189-581), après celle de la démographie. Arrêtons-nous quelques instants sur l’organisation interne de cette partie substantielle de son travail, qui trahit ses préoccupations. Après s’être penché sur l’extension, puis l’intensification des cultures, Pierre Vilar développe le problème des échanges commerciaux et de la spécialisation agricole. Ensuite, il s’intéresse aux prix agricoles pour terminer par la montée des revenus de la terre et la formation des capitaux. Une fois menée l’analyse de la création des capitaux à partir des revenus fonciers et agricoles, Vilar peut passer au troisième livre consacré à la formation du capital commercial.

L’impulsion

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Sous l’impulsion de Vilar, au cours des années 1970-1980, l’historiographie catalane se renouvelle, stimulée aussi par la massification de l’enseignement supérieur. La croissance du nombre de chercheurs va de pair avec une augmentation quantitative de la production – en particulier des études régionales – tandis que naissent de nouveaux centres universitaires (comme l’Université Autonome de Barcelone en 1968, puis, beaucoup plus tard, l’Université Pompeu Fabra en 1990) [5][5] Au début des années 1990, les collèges universitaires.... Des revues apparaissent (Recerques en 1969-1970, L’Avenç en 1977 et Estudis d’Història Agrària en 1978) puis certaines se spécialisent en histoire moderne (Pedralbes de l’Université de Barcelone, en 1981 et Manuscrits publiée par l’Université Autonome de Barcelone, en 1985). De nouveaux objets puis de nouveaux domaines de recherche surgissent. Les chercheurs se regroupent (Centre d’Estudis d’Història Rural de l’Université de Barcelone autour de la revue Estudis d’Història Agrària et Centre de Recerca d’Història Rural de l’Université de Gérone). C’est dans cette dynamique que s’ouvre le premier congrès d’histoire moderne de Catalogne, en 1984, point de départ de rencontres régulières [6][6] Depuis 1984, se sont tenus cinq congrès d’histoire....

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De son côté, l’histoire agraire, après un premier colloque spécifique tenu en 1978 [7][7] Tenu à Barcelone en 1978, les actes ont été publiés..., se structure autour de questions comme les structures foncières, les relations seigneuriales, les conflits sociaux. En 1986, le volume collectif Terra, treball i propietat. Classes agràries i règim senyorial als Països Catalans fait le point sur les travaux engagés. L’œuvre d’Eva Serra marque alors une étape essentielle, qui révise les thèses de Jaume Vicens Vives. Dans cette ligne, d’autres chercheurs lui ont emboîté le pas, comme Gaspar Feliu, Montserrat Duran et Jaume Dantí ; il en va de même, pour un xviiie siècle se prolongeant jusqu’au xixe siècle, pour Llorenç Ferrer, Enric Tello, Enric Vicedo ou Rosa Congost.

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Sur le Pays Valencien, cette thématique a suscité l’intérêt de chercheurs comme Eugeni Císcar, Manuel Ardit ou le nord-Irlandais James Casey. L’historiographie valencienne est liée à celle de la Catalogne ne serait-ce que pour des raisons historiques et linguistiques, mais aussi purement universitaires. En effet, Joan Reglà (1917-1973), un des premiers disciples de Jaume Vicens Vives, avec qui il collabora à l’introduction des méthodes des Annales et à l’Historia social y económica de España y América, occupa la chaire d’histoire moderne de l’Université de Valence de 1958 à 1971, où Emili Giralt, un autre disciple de Jaume Vicens Vives enseigna aussi l’histoire contemporaine de 1966 à 1971 [8][8] Sur la présence et l’influence d’Emili Giralt à Valence,....

Démarche et sources

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La plupart des historiens qui ont travaillé sur le monde rural catalan font référence à Pierre Vilar pour justifier le choix d’une démarche régionale (comarcal) : celle-ci est apparue nécessaire après le travail plus « global » de l’historien, pour préciser ses résultats et les prolonger, dans un cadre cohérent et assez étroit (autour d’un millier de km2). Ce travail d’histoire locale se conçoit, à partir d’un traitement exhaustif des sources, dans une démarche comparative. En pratiquant un changement d’échelle d’observation, et en exploitant – de façon exhaustive autant que possible – de nouvelles sources, comme les cadastres, les registres d’hypothèques, les actes notariés, etc., ceux qui s’engagent dans ce genre d’études entendent apporter des pièces supplémentaires au puzzle de ce que Pierre Vilar appelait lui-même les « diverses Catalogne » :

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« Chiffrer, dater, cartographier cette extension [des cultures au xviiie siècle] est une autre affaire. Comme en matière démographique, aucune documentation centralisée ne nous permet, en matière de surfaces cultivées, de mesurer et de suivre une évolution d’ensemble chiffrée, continue. Et l’enquête locale, chez les notaires des chefs-lieux agricoles ou dans les capbreus des grands domaines seigneuriaux exigerait un travail d’équipe […]. La distance entre ce que nous pourrons dire ici et ce qu’il faudrait savoir […] sur les problèmes agraires concrets du xviiie siècle nous fait souhaiter que beaucoup de jeunes historiens s’orientent vers ces enquêtes agricoles localisées » [9][9] Vilar, 1962, t. 2, p. 191..

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Pour l’auteur de La Catalogne dans l’Espagne moderne des recherches localisées d’histoire agraire étaient nécessaires pour montrer la diversité et l’originalité économique des unités comarcales. Son vœu sera exaucé des années plus tard, en s’inscrivant dans un intérêt pour l’histoire « locale » qui se traduit aussi, au-delà de la seule histoire rurale, par la tenue à Barcelone, tous les deux ans depuis 1991, d’un Congrés Internacional d’Història local de Catalunya, soucieux d’intégrer l’histoire locale à l’histoire générale de Catalogne. En témoignent aussi les Centres d’Études (disposant de revues) qui ont vu le jour dans la quasi-totalité des comarques catalanes. L’un d’entre-eux s’est même spécialisé dans l’histoire rurale (Associació d’Història rural de les comarques gironines) publiant, depuis 1999, son bulletin, Mestall.

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Fort diverses, les sources utilisées par les historiens du monde rural offrent sans doute peu d’originalité par rapport à d’autres aires géographiques. Les minutes notariales sont d’un recours systématique, qu’il s’agisse de baux emphytéotiques ou locatifs, de contrats de métayage ou d’actes de crédit. Pour connaître la structure foncière, et surtout les droits seigneuriaux, on recourt aux capbreus – l’équivalent de nos terriers [10][10] Sur cette question, cf. Mallorqui Garcia, 2002.. Les documents fiscaux, au premier rang desquels le cadastre à partir des Bourbons, et auparavant les livres d’estima sur lesquels étaient établies des talles municipales, offrent des renseignements de premier ordre. Pour mesurer l’évolution de la production, les registres de dîmes, ici comme ailleurs, sont mis à contribution : grâce à celles de l’archevêché de Valence, Manuel Ardit a pu reconstituer, après des calculs parfois complexes, et en les rapportant au prix du blé, la conjoncture agricole du royaume de Valence entre 1565 et 1800. Pour Felanitx (île de Majorque), Onofre Vaquer Bennàssar a éclairé ainsi le xvie siècle, alors que la source décimale s’est révélée pauvre pour les terres des Sentmenat étudiées par Eva Serra [11][11] Vaquer Bennàssar, 1987 ; Serra, 1978 [1988].. Enfin, la documentation privée et familiale, essentiellement des paysans aisés, apporte des informations d’une grande richesse malgré les difficultés de sa localisation, touchant aussi bien la famille (naissances, décès, maladies, sentiments, etc.) ou les événements (guerre, présence des soldats, famine, peste, invasion de sauterelles, etc.) que la production agricole (variété des cultures, pratiques culturales, élevage, prix, etc.). Un bel exemple en est donné par la publication du journal de Joan Guàrdia, paysan de l’Esquirol (région de Vic) qui a traversé les épreuves des guerres du xviie siècle [12][12] Simon et Pladevall, 1986.. Durant les années 1980, l’histoire agraire et rurale devient donc un objet privilégié de la recherche. Qu’en résulte-t-il pour la place de l’histoire rurale dans la production historiographique catalane ?

La situation actuelle

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Depuis un quart de siècle, on voit bien qu’un certain nombre de thèses et de travaux importants, dont la genèse remonte aux années 1980, ont été consacrés à l’histoire rurale, et ce jusqu’au milieu des années 1990 (tableau 1) [13][13] Cette liste ne peut être tenue pour exhaustive. Elle....

Tableau 1 - Principaux travaux d’histoire rurale et agraire sur les Pays catalans depuis Pierre VilarTableau 1Tableau 1
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La fin des années 1990 enregistre une décélération : si la moyenne des doctorats s’établit à 2,6 entre 1984 et 1988, et encore à 2,14 entre 1990 et 1996, elle tombe à 0,80 par an entre 1997 et 2001. On pourrait considérer les grands travaux qu’on vient de rappeler comme l’aboutissement d’une recherche de longue haleine reflétant les préoccupations des chercheurs au moment de la mise en route (parfois une dizaine d’années avant), alors que les articles de revue, échantillons de travaux en cours, pourraient être perçus comme le reflet des thèmes dominants à un moment assez proche de la publication. Ces derniers donneraient ainsi une image de l’historiographie en formation. Regardons-y de plus près à l’aide de deux des principales revues catalanes d’histoire, Recerques, qui paraît à Barcelone depuis 1969 et Afers, créé à Valence au milieu des années 1980 (tableau 2).

Tableau 2 - Répartition thématique des articles publiés par les revues Recerques et Afers (1975-2003)Tableau 2
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Le recul de l’histoire agraire et/ou rurale, et plus globalement de l’histoire économique et sociale – quoique dans des proportions moindres –, apparaît autant dans l’évolution des sommaires de Recerques sur 25 ans, que dans les cinq dernières années de la revue Afers dans laquelle la domination de l’histoire culturelle est écrasante. Toutefois, cette évolution flagrante ne se traduit pas autant dans les spécialités affichées par les universités de Catalogne. Pour la trentaine d’enseignants d’histoire moderne répertoriés dans les six universités du Principat de Catalogne [14][14] Soit les universités de Barcelone, Autonome de Barcelone,..., nous avons établi un tableau de répartition. Dans le tableau 3, comme dans les deux suivants, la catégorie agraire/rural fait référence à des travaux orientés vers ces domaines, alors qu’économie et histoire sociale se réfèrent à des travaux touchant l’économie (industrialisation, monnaie, etc.) et la société hors du monde rural ou sans spécificité rurale.

Tableau 3 - Spécialités des enseignants modernistes des universités catalanesTableau 3
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S’intéresse-t-on aux bibliographies citées par des auteurs de synthèses sur l’histoire moderne de la Catalogne, du début des années 1980 à la fin des années 1990, que l’évolution est moins sensible, quoique décelable en tenant compte de la date de publication des titres utilisés par ces auteurs (tableau 4).

Tableau 4 - Répartition par spécialités des bibliographies de trois Histoires de la Catalogne moderneTableau 4
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Pour ce qui est de la production historiographique depuis une quinzaine d’années elle traduit, pour l’histoire agraire et rurale, l’évolution que nous avons déjà décrite (tableau 5).

Tableau 5 - Répartition par spécialités de la production d’ouvrages d’histoire moderne des Pays CatalansTableau 5

Source : listes de livres publiées dans la revue Afers

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Le constat d’un tassement de la production universitaire en histoire rurale nous amène, à partir des travaux principaux de ces vingt-cinq dernières années, à faire un bilan autour d’un certain nombre de thèmes qui émergent : la question de la seigneurie et du régime seigneurial ; la conflictualité dans le monde rural ; la composition et le dynamisme de la société rurale ; la spécialisation et la « transition vers le capitalisme ».

Tensions et conflits dans le monde rural

La question de la sentence arbitrale de Guadalupe (1486) et la seigneurie

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C’est sous le nom de sentence arbitrale de Guadalupe qu’on désigne un ensemble de dispositions stipulées par Ferdinand d’Aragon, depuis le monastère de Santa María de Guadalupe (Estrémadure), en avril 1486, et qui, traduites en catalan, sont incorporées au corpus juridique des Constitucions de Catalogne. Cette sentence entendait mettre fin au conflit des campagnes catalanes, la guerre de remences, justement étudiée par Jaume Vicens Vives [15][15] Vicens Vives, 1945 et 1954.. Les remences ou paysans de remença, situés au bas de l’échelle sociale, représentaient à la fin du xive siècle près de la moitié des paysans catalans : une catégorie de paysans attachés à la terre d’un seigneur à qui ils devaient payer un tribut très élevé (une remença) s’ils voulaient la quitter. Ce système fut, peut-être, mis en place vers la fin du xie siècle pour fixer les paysans au sol à un moment où ils étaient attirés par les possibilités offertes par la Reconquête. Il y eut des émeutes périodiques, particulièrement au xve siècle, qui connut une forte agitation ; celle-ci poussa Ferdinand d’Aragon à promulguer la Sentence de 1486 par laquelle les paysans recouvrèrent une situation d’hommes libres, pouvant transférer, sans autorisation du seigneur, la possession utile du mas qu’ils exploitaient. La majorité des remences resta donc sur ses terres comme emphytéote (c’est-à-dire possesseur à perpétuité du domaine utile contre le paiement d’une pension au seigneur du domaine direct), pouvant transmettre, vendre ou louer tout ou partie de leurs biens, comme les tenanciers classiques de l’Ancien Régime français. L’historiographie traditionnelle y voyait une pacification des campagnes et la création autour du mas ou masia d’une société stable et prospère : c’est la pax rusticana de Jaume Vicens Vives, suivi par Pierre Vilar qui écrit qu’après la Sentence de 1486 « un équilibre nouveau règne sans conteste » et que « la noblesse rurale est une classe en voie de liquidation », Guadalupe marquant « la victoire des paysans contre les seigneurs » [16][16] Vilar, 1962, t. 1, p. 509 ; p. 582 ; t. 2, p. 571..

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Les termes de mas ou masia que nous venons d’utiliser, englobent trois réalités liées. Tout d’abord, ils désignent une réalité purement architecturale, c’est-à-dire la maison rurale, généralement isolée des centres de peuplement. Ensuite, et c’est le sens dans lequel nous utiliserons ces mots, ils s’appliquent à l’unité d’exploitation agricole, tendant à l’autosuffisance par la polyculture associée à l’élevage et à l’exploitation de la forêt ; dans ce sens, la masia comprend le bâtiment (mas proprement dit) et ses dépendances, les champs, les pâturages, les incultes et les bois. Par extension, la masia peut aussi désigner le groupe familial, propriétaire utile de la maison et de l’exploitation, ses ascendants et descendants, auquel on est habitué à donner le nom du mas. Le système du mas est propre à l’organisation de l’espace rural en Vieille-Catalogne (nord et nord-est) où les principaux propriétaires de terres sont aussi propriétaires de mas. Ce sont eux, on l’a vu, qui profitent de la Sentence de Guadalupe comme « seigneurs utiles » des terres des seigneurs directs.

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La plupart des auteurs principaux notent l’importance de cette Sentence et, même si leur travail ne s’intéresse qu’au xviie ou au xviiie siècle, ils s’y réfèrent souvent. L’un des apports les plus neufs sur ce sujet est celui d’Eva Serra i Puig qui insiste dans sa thèse sur l’importance de la fin du xve siècle pour comprendre le monde rural catalan, aspect sur lequel Jaume Codina revient lui aussi [17][17] Serra, 1978 [1988] ; Codina, 1987-1988.. En effet, dans la première partie de son travail, Eva Serra s’intéresse précisément aux relations juridiques en tenant compte du renforcement du système féodal après la Sentence Arbitrale de Guadalupe : cet accord garantit aux seigneurs l’ensemble de leurs droits et renforce leur contrôle sur la rente de la terre, dont le capbreu (reconnaissance féodale) est l’instrument légal. Pour cet auteur, la résistance paysanne (« conflictualité rurale ») ne s’éteint pas (aussi bien à cause du domaine juridictionnel qu’à cause de la rente foncière), ce que confirment les analyses de Gaspar Feliu sur le régime seigneurial en Catalogne intérieure et de Jordi Olivares à propos des conflits dans la société rurale catalane du xviie siècle [18][18] Feliu, 1990 ; Olivares, 1995 [2000].. Outre le renforcement des seigneurs, la Sentence a favorisé la différenciation sociale dans le monde paysan, phénomène sur lequel nous reviendrons.

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La réalisation des capbreus cristallise des oppositions dans la mesure où les seigneurs les utilisent pour consolider, voire augmenter, les charges qui pèsent sur les paysans ; il y a une sorte de réaction seigneuriale au xviie siècle étudié par Eva Serra car les seigneurs cherchent des remèdes à l’érosion de leurs revenus (qui baissent aussi par mauvaise volonté des paysans). Pour la région du Bages, Llorenç Ferrer met en évidence cette érosion, et même si son travail est centré sur les xviiie et xixe siècles, il considère aussi 1486 comme un moment décisif qui permet à une certaine paysannerie de prendre le contrôle de la terre et des mas, et prépare son essor ultérieur [19][19] Ferrer, 1987.. Enfin, Rosa Congost insiste, de même, sur cet élément et explique très clairement que la généralisation de l’emphytéose après Guadalupe favorisa la paysannerie aisée (benestant) qui accumula dès lors les mas et qui, détentrice du domaine utile, put en affermer ou y établir des paysans moins fortunés, en exigeant des charges supérieures à celles qu’elle devait au seigneur direct [20][20] Congost, 1990.. Ainsi, comment ne pas voir dans Guadalupe une sorte d’entente entre remences riches et noblesse tant la substitution du modèle remença par le modèle emphytéotique profita aussi bien aux seigneurs directs qu’à la paysannerie aisée : comme le montre Jaume Codina, il y a formation, puis consolidation, tout au long de l’époque moderne, d’une catégorie de paysans propriétaires contrôlant la terre et le pouvoir municipal.

Conflictualité et résistance paysanne

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Si de nombreux auteurs y font référence, ce sujet a plus particulièrement retenu Jordi Olivares qui pose trois questions sur le féodalisme catalan des xvie et xviie siècles : quelles sont les modalités de la conflictualité anti-seigneuriale ? quel est l’état du féodalisme catalan ? quelles sont les relations de la paysannerie avec la politique (institutions locales, catalanes ou royales) ? L’auteur observe qu’il ne se dégage ni géographie ni chronologie de la conflictualité rurale en Catalogne. Il montre aussi que le concept de pax rusticana n’est pas pertinent pour qualifier la situation d’après 1486, dans la mesure où le conflit survit à la Sentence de Guadalupe. Au moment d’expliquer autant de conflits – en moyenne 69 procès par an concernent les localités de moins de 200 feux –, deux interprétations se dégagent. Sont-ils motivés par la persistance d’un féodalisme encore vigoureux ? L’hypothèse pourrait se vérifier car la moitié environ des conflits impliquent des seigneurs ; mais que dire de l’autre moitié ? Ou bien s’agit-il d’une traduction de la montée d’un individualisme agraire, quoique celui-ci semble se développer plus tardivement [21][21] Voir Bosch, Congost, Gifre, in congost et To (éd.),... ? En tout cas, le procès, forme la plus visible, sinon la plus spectaculaire, de la conflictualité sociale, s’inclut dans tout un processus de résistance, de négociations, de transactions constantes, d’où les relations clientélistes ne sont pas absentes.

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Étudiant le cas de la culture du riz dans le Baix Empordà de la fin de l’époque moderne, Rosa Congost et Pere Gifre ont l’occasion de montrer, après Enric Mateu pour le Pays Valencien, en quoi une culture en extension est créatrice de tensions entre partisans et opposants, sans que cela soit conditionné par l’appartenance sociale [22][22] Mateu, 1987 ; Congost et Gifre, 2001.. Les propriétaires des eaux et des moulins, ceux des mas mais aussi les journaliers et petits propriétaires pour qui le riz représentait une augmentation de revenus, favorables au riz, s’opposaient à des communautés qui, tout en ayant les inconvénients de sa culture (forte insalubrité), n’en tiraient aucun avantage. Toutefois ce schéma est théorique quand on sait que, bien des fois, la conflictualité touchait les partisans du riz entre eux, par une division plus classique, sur les paiements des droits d’eau ou la construction de nouveaux canaux.

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Dans la Catalogne moderne, la conflictualité rurale a pris la forme d’un bandolerisme (forme de banditisme) endémique dont Xavier Torres i Sans a renouvelé l’approche [23][23] Torres i Sans, 1991, 1993, 1995.. De fait, dès la Renaissance catalane du xixe siècle, le bandolerisme avait intéressé les historiens et les écrivains empreints de romantisme, qui firent du bandoler, défenseur des pauvres et des opprimés, une figure mythique et légendaire de la Catalogne. Plus tard, Joan Reglà développa le thème pensant – comme Jaume Vicens Vives, puis Pierre Vilar – que le bandolerisme populaire ou de subsistance aurait remplacé les luttes féodales du début du xvie siècle [24][24] Reglà, 1962/1966.. Dans ce courant historiographique, le bandolerisme serait un indicateur des tensions économiques et sociales : formé fondamentalement de paysans chassés de leurs terres et de journaliers, il serait fils de la misère et conséquence du déclin de l’espace méditerranéen au profit de l’Atlantique. À cela s’ajouteraient une crise agricole (mauvaises récoltes) et une croissance démographique qui déstabiliseraient l’équilibre entre population et ressources, surtout en zones de montagne. Un tel schéma trouvait sa vérification dans la mesure où l’historiographie qui le développait décelait une récupération économique dans les années postérieures à la défaite catalane de 1652 parallèlement à un déclin du banditisme [25][25] Cette vision a été développée aussi par Joan Reglà....

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À partir d’un important dépouillement d’archives, Xavier Torres i Sans propose, quant à lui, d’intégrer l’étude du bandolerisme dans celle de la société catalane ; il aboutit à une étude des tensions sociales et politiques qui touchent le monde rural des deux premiers siècles de l’époque moderne :

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« Pour notre part, nous avons tenté d’intégrer cette diversité d’acteurs et de perspectives. Parallèlement, il nous a semblé pertinent d’insérer les faits autant dans le cadre spécifique du Principat [de la Catalogne] et de sa trajectoire particulière des xvie et xviie siècles que dans l’univers des tensions non strictement catalanes et caractéristique de l’époque : variantes institutionnalisées de violence privée versus monopole d’État de la violence ; pactisme et absolutisme ; crise et renouvellement de l’aristocratie traditionnelle ; antagonismes sociaux entre seigneurs et paysans, ou entre seigneurs et villes ; problèmes oubliés de l’Église de la Contre-Réforme ; conjoncture et démographie… Dans tous les cas, l’argument central de ce livre c’est que le bandolerisme catalan du Baroque n’est pas un simple produit démographique ou malthusien, mais le résultat d’une suite de causes plus larges et plus diffuses, aussi bien de caractère social que politique » [26][26] Torres i Sans, 1991, p. 25..

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S’il remarque la dominante rurale des quadrilles de bandolers (paysans pauvres, journaliers, cadets sans perspective), Torres i Sans montre l’importance de la « guerre privée » et des luttes de factions, donc de l’existence de clientèles seigneuriales. À ses yeux, les factions qui s’affrontent ne représentent pas des intérêts sociaux différents, comme l’admettait le courant historiographique précédent (parti populaire des Cadells contre parti aristocratique des Nyerros) ; au contraire, en reconstituant la composition des quadrilles, il en montre ce qu’il appelle le caractère « interclassiste » et les similitudes de recrutement et de composition. Pour lui, le déclin de la seconde moitié du xviie siècle serait dû à l’affirmation de l’autorité de la Couronne après la défaite catalane de 1652. Dès lors, le banditisme changeait d’aspect et c’est sous la forme de banditisme de grand chemin qu’il s’exprimerait.

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Parmi les grandes révoltes, celle des Segadors de 1640 a été la plus étudiée par l’historiographie catalane, en raison de son caractère politique et identitaire très affirmé. Dans ce contexte, ce qui relève de la révolte des Barretines de 1687-1689, dont la composante sociale et rurale est très forte, était quelque peu oublié et il fallut attendre 1977 pour qu’un historien anglo-saxon, Henry Kamen, publie un article qu’il intitule, précisément, « Une insurrection oubliée… » [27][27] Kamen, 1977/1979.. À plus forte raison pour ce qui concerne le Roussillon, politiquement isolé de Barcelone après 1659 : les révoltes et complots consécutifs au traité des Pyrénées n’ont pas fait l’objet d’études de la part des historiens barcelonais (à l’exception notable de Josep Sanabre en 1970), et ce n’est qu’avec les travaux d’Alícia Marcet Juncosa (milieu des années 1970), puis d’Alain Ayats (fin des années 1990) que nous disposons de véritables approches [28][28] Sanabre, 1970 [1985] ; Marcet Juncosa, 1974 et 1977 ;.... Les révoltes du sel et des Angelets qui embrasent le Vallespir puis le Conflent après l’introduction de la gabelle dans la nouvelle province du Roussillon révèlent les difficultés du monde paysan et montagnard après plus de vingt ans de guerre et aussi le traumatisme du traité des Pyrénées, instituant une nouvelle frontière rejetée. Révolte populaire, certes, comme de nombreuses autres à la même époque en Europe ; insurrection antifiscale, certainement, mais à forte connotation politique dont le cri « Visca la Terra ! » est l’expression populaire. La durée, le nombre des victimes, les effectifs militaires déployés et l’espace concerné en font une révolte qui ne peut pas être confondue avec une simple émotion populaire mais qui s’intègre dans les mouvements revendicatifs qui touchent la Catalogne du xviie siècle. Alain Ayats pense, en outre, que la révolte met en évidence la lutte entre une société encore largement féodale et un État centralisateur et nouveau venu qui prive, peu à peu, les seigneurs de leur rôle, dans une région où le bandolerisme avait été très actif.

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La révolte des Barretines ou Gorretes est, pour sa part, une véritable émeute d’origine paysanne. Elle éclate contre la pression que représente le logement des gens de guerre, dans un contexte économique défavorable. En effet, en 1687, se succèdent depuis trois ans de mauvaises récoltes accentuées par une invasion de sauterelles. La guerre qui se rapproche, la frontière en alerte, des récoltes en baisse, entraînent de la part de nombreux villages le refus de loger 2 400 soldats. L’entrée des troupes françaises dans le Principat de Catalogne au début de la guerre de la Ligue d’Augsbourg radicalise la révolte à partir de la fin de l’année 1688. Selon Henry Kamen, cette révolte indique une rupture définitive entre les intérêts des dirigeants catalans, dont la noblesse alliée aux intérêts castillans, et les catégories rurales. En effet, la guerre avec la France contraint la monarchie à demander un soutien financier à la Catalogne pour mener la guerre. Or, si une grande partie de ce que l’on appelle communément et par commodité les « classes dirigeantes » approuve ce soutien – d’autant mieux qu’elles en sont exemptées –, les paysans révoltés s’y opposent fermement. Dans la répression une collaboration entre le pouvoir royal et les institutions catalanes se dégage. Finalement, on y peut voir une conséquence tardive de la révolte des Segadors qui, en favorisant une plus grande intégration de la Catalogne dans la monarchie (au prix d’un affaiblissement institutionnel), a converti les paysans en seule véritable opposition au pouvoir royal.

Société et économie rurales

La différenciation interne

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La différenciation interne de la société rurale catalane imprègne l’ensemble de la production historiographique. Là aussi Eva Serra a été à l’origine d’un travail pionnier qui prolongeait ses travaux antérieurs sur la révolte catalane des Segadors de 1640, dont elle reste l’une des spécialistes [29][29] Eva Serra avait publié en 1966 La Guerra dels Segadors,.... Dans l’étude de la société rurale du xviie siècle, elle tâche de comprendre en quoi la révolte de 1640 prenait racine dans les divisions de la société rurale. Elle met en lumière, à partir de 1590, une accélération de la polarisation sociale, phénomène que la guerre du xviie siècle accentue : le faire-valoir indirect des mas se développe par le biais du métayage (parceria), permettant d’améliorer sans gros investissement les terres (plantations d’oliviers par exemple) mais précarisant la paysannerie, alors que les contrats de rabassa morta se multiplient sur les terres marginales. Extrêmement répandue dans la Catalogne viticole, pendant le xviiie siècle et une grande partie du xixe siècle, la rabassa morta est un contrat de location de longue durée, par lequel le preneur ou rabassaire, devait planter de la vigne dans la parcelle cédée, contre une partie de la récolte (généralement autour du quart) [30][30] À partir d’un document des Archives de la Couronne.... Le contrat durait tant que la vigne vivait. Dans les cas étudiés par Eva Serra, la rabassa concernait environ 25 % des paysans dans la seconde moitié du xvie siècle, mais environ 75 % au début du xviiie siècle.

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Cette différenciation est au cœur des ouvrages de Llorenç Ferrer et de Rosa Congost, qui mettent en évidence que métayage et rabassa sont les deux contrats caractéristiques de la Catalogne « côtière », de l’Est, alors que les comarques intérieures semblent les ignorer [31][31] Voir le Pla d’Urgell étudié par Gaspar Feliu qui ne.... Étudiant le Bages, au nord-est de Barcelone, Llorenç Ferrer montre bien la différenciation du monde rural à travers ces contrats. Enrichis, les propriétaires de mas – qu’ils cumulent parfois – pratiquent la polyculture et l’élevage, sans pouvoir exploiter la totalité du domaine utile dont ils jouissent. Ils en donnent alors certains en métayage ou afferment de petites parcelles. Cet affermage prend la forme de contrats de rabassa morta dans plusieurs régions, qui conduiront à une spécialisation vitivinicole au cours du xviiie siècle. Les rabassaires, spécialisés quant à eux dans une monoculture, sont contraints de vendre leur production pour acheter leur nourriture, devenant victimes des fluctuations du marché ; de plus, main-d’œuvre sans emploi lorsque les travaux de la vigne sont en sommeil, ils se louent comme journaliers dans les mas [32][32] Au xixe siècle, dans le cas du Bages situé sur l’axe.... La rabassa fut un moyen trouvé par les propriétaires de mas pour mettre en culture des terres, à faible coût puisque ce système évite de recourir à la main-d’œuvre salariée et ne demande pas d’investissement, de sorte que c’est par l’intensification de la force des autres que la production a pu augmenter [33][33] Cf. le titre de l’ouvrage de Rosa Congost : Els propietaris.... Dans ce processus, les possesseurs de masies (paysans aisés), détenteurs du domaine utile, renforcent leur emprise foncière face aux petits paysans. La différenciation sociale s’opère grâce au profit économique de leurs terres, au travail d’autrui (métayers, journaliers, rabassaires) et à l’endettement (dont ils sont des bénéficiaires). Mais elle tient aussi à leur implication politique à la tête de la communauté locale et à la lutte contre les seigneurs féodaux, détenteurs de la propriété directe (résistance aux capbrevacions). Les principaux propriétaires de mas deviennent au cours du xviiie siècle une sorte de bourgeoisie rurale, de laquelle sortira, au xixe siècle, une grande partie de la bourgeoisie urbaine, commerciale et finalement industrielle.

La spécialisation agricole et la « transition vers le capitalisme »

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Mesurer la production agricole et son évolution, observer les prix, proposer une périodisation ont toujours été des objectifs de l’histoire économique. Bien évidemment, quoique les préoccupations se soient diversifiées, les historiens du monde rural catalan se sont aussi « attelés » à la tâche. Pour le royaume de Valence, Manuel Ardit a tenté de mesurer la production à partir des registres de la dîme ecclésiastique, même si cette méthode – ne serait-ce qu’à cause des difficultés pour opérer le prélèvement décimal sur certains produits – ne peut donner une vision parfaite de la production [34][34] Ardit, 1993.. Il observe une expansion de la production autour de 1580 jusqu’à l’expulsion des morisques de 1609-1610 dont le coup – et c’est là une de ses thèses principales – est assez vite surmonté, dès le milieu du xviie siècle ; puis l’expansion est interrompue par la guerre de Succession d’Espagne avant une reprise spectaculaire entre 1740 et 1780. Cette optique statistique intéresse la deuxième partie du livre d’Eva Serra dans laquelle, à partir d’une documentation quelque peu lacunaire, elle arrive à dégager le mouvement général : croissance du xvie siècle, jusque vers 1590 avec une intensification du travail, une augmentation de la culture des légumineuses ; décroissance jusqu’à l’après-guerre (environ 1660) ; à partir de 1660, récupération avec des changements structurels de la production (spécialisation : diminution du blé et du bétail, augmentation de la vigne, du chanvre, du lin sur des terres nouvellement conquises par les cultures) ; coup d’arrêt dans la récupération entre 1680 et 1690.

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Pour le xviiie siècle, la mesure de la production occupe Gaspar Feliu qui, à partir de l’exemple de deux villages du Pla d’Urgell en 1720 et 1780, estime ce que pouvait être la production agricole, les rendements par semence et par surface, en tenant compte des divers prélèvements, voire de l’endettement qu’il estime généralisé et chronique. Selon ses calculs, la charge féodale atteindrait une vingtaine de kg par hectare. L’évolution de la rente seigneuriale retient aussi les chercheurs, à commencer par Eva Serra qui détecte une érosion accrue de la rente au cours du xviie siècle. Pour Llorenç Ferrer, le déclin de la rente seigneuriale au xviiie siècle prend deux formes : perte d’importance et de diversité (par exemple, les charges proportionnelles à la récolte avaient disparu) et dévaluation des redevances en argent. Le résultat semble être un affaiblissement de la féodalité (ce que ces historiens nomment la « tardoféodalité », la féodalité tardive) quand on voit, de plus en plus, la montée en puissance économique des détenteurs des mas qui entendent se dégager du lien seigneurial. Gaspar Feliu signale, lui aussi, une remise en cause du régime seigneurial dans le Pla d’Urgell qu’il étudie.

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En utilisant les contrats notariés de rabassa morta pour l’Anoia voisine du Bages, Francesc Valls Junyent établit une chronologie du phénomène rabassaire permettant d’apprécier aussi le processus de spécialisation agricole [35][35] Valls Junyent, 1996.. La spécialisation était déjà à l’œuvre dans le dernier tiers du xviie siècle : Eva Serra associe défrichements, plantations de vignes et spécialisation dans les dernières décennies du xviie siècle, surtout dans les régions littorales. Mais la première grande avancée viticole – dans l’Anoia et, au-delà, dans ce que l’on peut appeler le « couloir prélittoral » – correspond au xviiie siècle, puisqu’elle se situe entre 1730 et 1794 environ, avec un ralentissement de 1752 à 1760 et de réelles difficultés entre 1777 et 1791 ; la phase critique dure jusqu’à la fin des années 1820 avant la reprise du xixe siècle, correspondant à la deuxième étape.

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Llorenç Ferrer confirme que la spécialisation vitivinicole résulte de l’insertion progressive, au cours du xviie siècle, de l’économie rurale dans des circuits commerciaux européens et coloniaux, vers « les débouchés rémunérateurs » dont parle Pierre Vilar [36][36] Vilar, 1962, t. 2, p. 220., mais – au moins dans le Bages qu’il étudie –, à la fin du xviiie siècle, la commercialisation du vin dans des circuits régionaux restait encore plus importante que les expéditions maritimes d’eau-de-vie. Dans le Penedès aussi, Ramon Arnabat montre pour le xviiie siècle que la spécialisation profite de la hausse des prix de l’eau-de-vie exportée vers l’Amérique [37][37] Arnabat i Mata, 1996.. Dans le cas de l’Anoia, c’est pratiquement d’une monoculture qu’il s’agit : si le cadastre de 1720 ne porte que 34 % des espaces cultivés en vigne, en revanche en 1860 le taux est passé à 66 %, en moyenne, avec des pointes à plus de 80 % sur les franges du Penedès [38][38] Valls Junyent, 1996..

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Ailleurs, comme dans la comarque intérieure des Garrigues c’est la production d’olives et d’huile qui joue le rôle de la vigne, du vin et de l’eau-de-vie, alors que dans l’Empordà, la riziculture, avec tous les problèmes qu’elle entraîne, connaît un grand développement pour atteindre 6 500 ha à la fin du xviiie siècle [39][39] Mateu, 1996 ; Congost et Gifre, 2001..

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Cette spécialisation occupe une grande place dans l’historiographie agraire catalane dans la mesure où elle est à la base – avec la différenciation interne de la paysannerie – de la « transition du féodalisme au capitalisme », ou si l’on préfère de la « dynamique du changement », que l’on retrouve au cœur de la plupart des travaux. Une telle orientation n’est pas propre à l’historiographie catalane puisqu’on la retrouve clairement énoncée dans des ouvrages concernant la Castille comme ceux de Bartolomé Yun Casalilla ou de José Miguel López García [40][40] Yun Casalilla, 1987 ; López García, 1990., dans le droit fil aussi de Pierre Vilar [41][41] Vilar, 1962, t. 2, p. 9 : « Il apparaît de mieux en... et plus loin dans des discussions entre les économistes marxistes anglo-saxons Paul Marie Sweezy et Maurice Hebert Dobb [42][42] The Transition from feudalism to capitalism. A symposium....

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Ainsi cette transition aurait été possible par l’existence d’une catégorie de paysans quasi-propriétaires des moyens de production et de l’intégration dans le marché mais sans qu’il y ait pour autant la création d’un important prolétariat agricole car, finalement, une grande partie de la main-d’œuvre agricole n’était pas salariée (fermiers, rabassaires, métayers) quoiqu’elle dépendît des propriétaires de mas.

La question morisque dans le Royaume de Valence

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Ces préoccupations se retrouvent dans l’historiographie rurale du Royaume de Valence, avec des adaptations aux spécificités régionales dont la plus importante est la question de la présence et de l’expulsion des Morisques, thème central ici [43][43] Voir plus particulièrement Millán, 2000..

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Comme en Catalogne, la fin des années 1970 et les années 1980 et 1990 ont vu l’éclosion de travaux renouvelant la question rurale autour des problématiques que nous venons de souligner. Sans doute les aspects liés à l’irrigation et à l’eau occupent-ils plus de place que dans la production historiographique catalane, de même que la démographie. Cette dernière n’est en fait qu’un avatar de la question morisque car là est une discussion importante : l’expulsion de 1609 a-t-elle dépeuplé et ruiné le Royaume de Valence et a-t-elle signifié une « reféodalisation » ? On retrouve autour de cette interrogation et des réponses qui y sont apportées, deux des principaux chercheurs du monde rural valencien : James Casey et Manuel Ardit.

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Le premier, James Casey, dans la lignée de la première rénovation historiographique de la question morisque des années 1960 et 1970 initiée par Joan Reglà et Eugeni Císcar, proposait une explication de l’expulsion morisque basée sur des facteurs surtout sociaux et économiques [44][44] Casey, 1979 / 1981 ; Reglà, 1953, 1968, 1989 ; Císcar.... Elle aurait été un moyen trouvé par une partie de la noblesse valencienne pour répondre à ses difficultés économiques en lui permettant de remodeler les seigneuries et d’accentuer son poids par les nouvelles chartes de peuplement (idée de la « reféodalisation » qui n’est autre qu’une réaction seigneuriale). Dans ce courant, 1609 était perçu comme un recul dans l’évolution vers le capitalisme, pesant très lourdement sur l’industrialisation (ou plutôt la non-industrialisation) future. Les révoltes paysannes de 1693 (Secondes Germanies) et le comportement des paysans durant la guerre de Succession d’Espagne ou encore les revendications antiseigneuriales des députés valenciens aux Cortes de Cadix de 1810, seraient alors la traduction d’une résistance à cette réaction seigneuriale. Pour Eugeni Císcar, l’expulsion signifia la disparition d’une « classe moyenne » morisque (sorte de bourgeoisie, à qui pourraient être attribués les progrès agricoles et un certain monopole de la commercialisation des productions) et d’un nombreux prolétariat agricole, donnant un coup d’arrêt au « long et lent processus d’évolution qui, à l’époque moderne, conduit des relations féodales à d’autres relations de type capitaliste », d’autant mieux qu’une « reféodalisation » suivit.

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Manuel Ardit, en revanche, suivi par Santiago La Parra López, quoique ne niant pas des cas isolés de morisques riches (dont l’existence ne légitime pas pour autant celle d’une bourgeoisie, dit-il), considère que l’expulsion des morisques ne fut pas pour l’économie valencienne un coup aussi dur que ce qui avait été écrit [45][45] Ardit, 1993 et 1987, où il publie tous les chiffres.... Et en premier lieu, parce qu’il n’est pas prouvé que le pays se trouvait sur une voie « bourgeoise » de développement économique : Manuel Ardit rejette fermement la thèse d’une orientation commerciale de l’agriculture morisque. Pour ces deux auteurs, le coup de 1609 n’est que temporaire : la récupération est forte dès le milieu du xviie siècle et c’est la guerre de Succession qui représenterait le vrai arrêt, après lequel il faut attendre 1740 pour que la reprise se fasse vraiment jour.

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Bien sûr, pour ces historiens, la « reféodalisation » n’aurait rien à voir avec la réalité du xviie siècle : à partir de l’exemple de la région de Gandia (Safor) et de la famille des Borja (Borgia), Santiago La Parra López montre que c’est l’oligarchie urbaine qui renforce son pouvoir sur la terre et non la noblesse dont il dit que l’expulsion morisque en aurait affaibli plus encore les fragiles bases. Cette vision s’inscrit dans la révision amorcée par Manuel Ardit qui signale, comme un fait significatif, que le chef de file du mouvement anti-seigneurial d’un village de l’intérieur du pays, n’était autre qu’un avocat grignoteur de terres. C’est que le marché de la terre connaissait une grande vitalité et permettait la constitution de patrimoines étendus. Malgré une saignée démographique importante, que reconnaît Manuel Ardit, le repeuplement aurait accru la concentration de la population sur les côtes et posé les bases de la croissance agraire du xviiie siècle grâce à une plus grande attention pour les cultures commerciales (progrès du riz, du mûrier, de la vigne, de l’olivier, du caroubier), accentuant par là des mouvements qui pouvaient exister antérieurement.

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L’historiographie des mondes ruraux catalan et valencien modernes a connu un vigoureux renouvellement depuis un quart de siècle, dans le sillage de l’œuvre de Pierre Vilar et grâce à la multiplication d’études régionales, même si elles couvrent encore imparfaitement l’ensemble territorial. Les travaux pionniers d’Eva Serra ont ouvert de fructueuses pistes, en particulier celle des dimensions socioculturelles et politiques, en développant les approches partant du « sol », sur les conflits, les conduites, les hiérarchies sociales du monde des campagnes. Au cours de ces pages, nous avons voulu donner une vision aussi complète que possible des travaux des historiens modernistes. Nous avons, pour cela, dépassé l’œuvre de Pierre Vilar, même si lui-même avait énoncé la plupart des thématiques. Il est évident qu’une grande partie d’entre elles s’est définie en termes proprement catalans ou valenciens (Sentence de Guadaloupe, banditisme et révoltes catalanes, Morisques), mais, dans leur ensemble, elles en dépassent le cadre. En effet, la différenciation interne de la paysannerie, la seigneurie, les révoltes, la question de la spécialisation ou de la « transition vers le capitalisme » et le thème cher à l’historien de La Catalogne dans l’Espagne moderne de l’accumulation de capitaux dans l’agriculture, sont-ils sans écho en Angleterre, en France ou dans l’Empire ?

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Le mouvement rénovateur, qui a donné un nombre non négligeable de thèses et d’études majeures sur le royaume de Valence et la Catalogne, connaît depuis la fin des années 1990, un essoufflement relatif, dans des conditions assez proches de celles que l’on peut sans doute observer dans les historiographies castillanes ou françaises. Les différents éléments que nous avons mis en avant semblent l’illustrer. Toutefois le constat doit être nuancé par un dynamisme certain de groupes de recherche, en particulier autour de l’Université de Gérone et de revues spécialisées. De plus, cette rénovation a aussi touché l’histoire contemporaine, avec ses problématiques propres, comme l’attention portée à l’adaptation de la société rurale au xixe siècle, et ce qu’il restait de la féodalité, ou l’insertion de l’agriculture dans le contexte d’une ouverture au monde. Ce dernier thème a été particulièrement étudié pour le Pays valencien par Ramon Garrabou, il y a vingt ans [46][46] Garrabou, 1985.. Nous avons évoqué les études de Rosa Congost ou de Llorenç Ferrer qui, dans une large mesure, sont des travaux de spécialistes d’histoire contemporaine incluant le xviiie siècle. On pourrait en dire autant des recherches de Joaquim Serrano qui, sur la longue durée (1600-1855), interroge la « voie valencienne », celle d’une agriculture intensive et commerciale [47][47] Serrano, 1995.. Les mouvements de sécularisation des biens de mainmorte du clergé, de la noblesse ou des ordres militaires (les desamortizaciones de Mendizábal, 1835-1844, et de Madoz, à partir de 1854) ont suscité des travaux qui ont montré – c’est le cas pour la région de Valence – la consolidation des petites et moyennes exploitations et non pas de la grande propriété, comme cela a souvent été dit [48][48] Rovira, 1979 et 1987 ; Pons Pons, 1991..

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Dernièrement des travaux ont remis en cause le modèle, que l’on croyait assez général, de la grande exploitation de type « capitaliste », en révélant le poids et le dynamisme de la petite exploitation [49][49] Garrabou, Planas, Saguer, 2001.. Les historiens ont accordé plus de faveurs aux changements dans les campagnes et se sont départis, par l’étude de cas, du prétendu immobilisme rural et de l’impossibilité d’introduire des innovations dans des campagnes considérées comme routinières. Ici, ces préoccupations rejoignent celles qui se sont manifesté ailleurs [50][50] Voir Moriceau, 2002.. Dans ce sens, Josep Pujol ou Antoni Saumell ont scruté la « modernisation » et le progrès technique de l’agriculture catalane entre la fin du xixe siècle et les années 1930, J. J. Mateu González le processus menant à la spécialisation oléicole et J. Millan l’impact de la « révolution libérale » du xixe siècle sur la société du sud du Pays Valencien [51][51] Pujol, 1988 ; Saumell i Soler, 1998 et 2002 ; Mateu.... Enfin, sans que le tour d’horizon soit exhaustif, n’oublions pas les travaux consacrés à l’organisation de la paysannerie qu’il s’agisse du mouvement coopératif, des chambres d’agricultures ou du syndicalisme, et des liens entre monde agricole et politique, tout particulièrement avec le catalanisme naissant [52][52] Planas i Maresma, 1991 ; Matayo i Artal, 1995 ; Segones.... On le voit, il s’agit-là de problématiques souvent propres à l’époque contemporaine, mais qui traduisent aussi, comme pour le monde moderne, la vitalité d’un secteur en constant renouvellement et attentif à ce qui se fait hors de ses frontières.


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  • —, « Une révolte anti-fiscale et nationale : les Angelets du Vallespir (1663-1672) », Actes du 102e Congrès National des Sociétés Savantes, Limoges, 1977, p. 35-48.
  • Mateu, Enric, Arroz y paludismo. Riqueza y conflictos en la sociedad valenciana del siglo xviii, Valence, Alfons el Magnànim, 1987, 200 p.
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  • Mayayo i Artal, Andreu, De Pagesos a ciutadans. Cent anys de sindicalisme i cooperativisme agraris a Catalunya, 1893-1994, Catarroja-Barcelone, Ed. Afers, 1995, 313 p.
  • Millán Garcia-Varela, Jesús, El Poder de la tierra. La sociedad del Bajo Segura en la época del liberalismo, 1830-1890, Alicante, Institut de Cultura Juan Gil-Albert, 1999, 286 p. ;
  • —, « La revisió del passat agrari. Alguns corrents de la història agrària », Afers, n° 36, 2000, p. 285-291.
  • Moriceau, Jean-Marc, Terres mouvantes. Les campagnes françaises du féodalisme à la mondialisation (1150-1850), Paris, Fayard, 2002, 445 p.
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  • —, Viles, pagesos i senyors a la Catalunya dels Àustria. Conflictualitat social i litigació a la Reial Audiència (1591-1662), Lérida, Pagès Editors, 2000, 542 p.
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  • —, Catalanisme i agrarisme. Jaume Maspons i Camarasa (1872-1934) : escrits polítics, Vic, Eumo, 1994, 244 p.
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  • —, « La cuestión morisca y la coyuntura internacional en tiempos de Felipe II », Estudios de Historia moderna, 1953, p. 217-234 ;
  • —, « La expulsión de los Moriscos y sus consecuencias. Contribución a su estudio », Hispania, 1953, p. 215-267, 447-461 ;
  • —, El Bandolerisme català. La història, Barcelone, Aymà, 1962, 156 p. ; rééd. sous le titre El Bandolerisme català del Barroc, Barcelone, Edicions 62, 1966.
  • Rovira i Gómez, Salvador, La Desamortització dels béns de l’església de la província de Tarragona : 1835-1845, Tarragone, Institut d’Estudis Tarraconenses, 1979, 426 p. ;
  • —, La Desamortització de Madoz a la província de Tarragona : 1859-1886, Tarragone, Diputació de Tarragona, 1987, 621 p.
  • Sanabre, Josep, La Resistència de Rosselló a incorporar-se a França, Barcelone, 1970/ Perpignan, Trabucaire, 1985, 189 p.
  • Saumell i Soler, Antoni, Crisi vinícola, renovació tecnològica i cooperativisme : el sindicat agrícola del Vendrell i els cellers cooperatius dels Penedès del primer terç del segle xx, 1900-1936, thèse de doctorat, Université Pompeu Fabra, 1998, 1 179 p. ;
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  • Pons Pons, Anaclet, La Propietat a subhasta. La desamortització i els seus beneficiaris : inversió i mercat (València, 1855-1867), Valence, Universitat de València, 1991, 238 p.
  • Segones jornades sobre sistemes agraris d’Alguaire (1997), Organització social i poder local als Països Catalans. Solidaritats pageses, sindicalisme i cooperativisme, Lérida, Institut d’Estudis Ilerdencs, 1998, 795 p.
  • Serra, Eva, Pagesos i senyors a la Catalunya del segle xvii. Baronia de Sentmenat (1590-1729), Barcelone, Crítica, 1988, 500 p.
  • Serrano, Joaquim, De Patricis a burgesos. Les transformacions d’una oligarquia terratinent ; Elx, 1600-1855, Alicante, Institut de Cultura Juan Gil-Albert-Diputació d’Alacant-Ajuntament d’Elx, 1995, 261 p.
  • Simon, Antoni, et Pladevall, Antoni, Guerra i vida pagesa a la Catalunya del segle xvii segons el « Diari » de Joan Guàrdia, pagès de l’Esquirol, i altres testimonis d’Osona, Barcelone, Curial, 1986, 148 p.
  • Torres i Sans, Xavier, Els Bandolers (s. xvi-xvii), Vic, Eumo, 1991, 227 p. ;
  • —, La Vall de Torelló als segles xvi i xvii : una història de paraires i bandolers, Vic, Eumo, 1995, 190 p.
  • —, Nyerros i Cadells : bàndols i bandolerisme a la Catalunya moderna (1590-1640), Barcelone, Reial Acadèmia de Bones Lletres de Barcelona, 1993, 439 p.
  • Valls Junyent, Francesc, La Dinàmica del canvi agrari a la Catalunya interior. L’Anoia, 1720-1860, Barcelone, Publicacions de l’Abadia de Montserrat, 1996, 388 p.
  • Vaquer Bennàssar, Onofre, Una Sociedad del Antiguo Régimen. Felanitx y Mallorca en el siglo xvi, Palma de Majorque, édition de l’auteur, 1987, 498 p.
  • Vicens Vives, Jaume, Historia de los remensas en el siglo xv, Barcelone, csic-Instituto Jerónimo Zurita, 1945, 380 p.
  • —, El gran Sindicato remensa (1488-1508), Madrid, suc. de J. Sánchez de Ocaña y Cía, 1954.
  • Vilar, Pierre, La Catalogne dans l’Espagne moderne. Recherches sur les fondements économiques des structures nationales, Paris, sevpen, 1962, 3 vol., 717, 586 et 570 p., atlas et graphiques.
  • Yun Casalilla, Bartolomé, Sobre la transición al capitalismo en Castilla. Economía y sociedad en Tierra de Campos (1500-1830), Valladolid, Junta de Castilla y León, 1987, 671 p.

Notes

[*]

Chercheur associé à l’umr 5136-Fra.M.Espa (cnrs-Université de Toulouse ii-Le Mirail). Adresse : 6, rue du Casal, 09100 Saint-Amadou ; courriel : <ma. brun-pamias@ wanadoo. fr>.

[1]

Or et monnaie dans l’histoire. 1450-1920, a d’abord été publié en espagnol (Oro y moneda en la historia. 1450-1920, Barcelone, Ariel, 1969) avant d’être édité en français (Paris, Flammarion, 1974) et traduit en allemand, anglais et portugais.

[2]

L’État des sciences sociales en France, sous la direction de Marc Guillaume, Paris, La Découverte, 1986, p. 488-562 ; Recerques n° 19 (1987), 21 (1988), 23 (1990). Ce dernier numéro contient (p. 203-219) une bibliographie de Pierre Vilar, établie par Rosa Congost et Núria Sales, correspondant aux titres que l’historien publia de 1929 à 1990.

[3]

Jordi Nadal et Emili Giralt sont les auteurs de La Population catalane de 1553 à 1717. L’émigration française et les autres facteurs de son développement, Paris, sevpen, 1960.

[4]

Vidal de La Blache, préface de son Atlas classique, Paris, Armand Colin, 1904 (texte daté de janvier 1894).

[5]

Au début des années 1990, les collèges universitaires de Gérone, Lérida et Tarragone, dépendant des universités de Barcelone, se transforment en universités de plein exercice. Un mouvement de même type préside à la création de l’Université des Iles Baléares (soustraite en 1978 de celles de Barcelone) ou de celle d’Alicante (dépendant jusqu’en 1979 de celle de Valence).

[6]

Depuis 1984, se sont tenus cinq congrès d’histoire moderne de Catalogne, le dernier en décembre 2003.

[7]

Tenu à Barcelone en 1978, les actes ont été publiés à Valence par l’Institut Alfons el Magnànim en 1983.

[8]

Sur la présence et l’influence d’Emili Giralt à Valence, voir les textes d’hommage d’A. Cucó et P. Ruiz Torres dans Giralt, 2002.

[9]

Vilar, 1962, t. 2, p. 191.

[10]

Sur cette question, cf. Mallorqui Garcia, 2002.

[11]

Vaquer Bennàssar, 1987 ; Serra, 1978 [1988].

[12]

Simon et Pladevall, 1986.

[13]

Cette liste ne peut être tenue pour exhaustive. Elle a été élaborée essentiellement à partir du dépouillement de diverses revues et d’ouvrages généraux.

[14]

Soit les universités de Barcelone, Autonome de Barcelone, Pompeu Fabra (Barcelone), de Gérone, de Lérida et Rovira i Virigili (Tarragone).

[15]

Vicens Vives, 1945 et 1954.

[16]

Vilar, 1962, t. 1, p. 509 ; p. 582 ; t. 2, p. 571.

[17]

Serra, 1978 [1988] ; Codina, 1987-1988.

[18]

Feliu, 1990 ; Olivares, 1995 [2000].

[19]

Ferrer, 1987.

[20]

Congost, 1990.

[21]

Voir Bosch, Congost, Gifre, in congost et To (éd.), 1999, p. 299-328.

[22]

Mateu, 1987 ; Congost et Gifre, 2001.

[23]

Torres i Sans, 1991, 1993, 1995.

[24]

Reglà, 1962/1966.

[25]

Cette vision a été développée aussi par Joan Reglà dans Els virreis de Catalunya, Barcelone, Editorial Vicens Vives, 1956 (9e vol. des Biografies catalanes-Història de Catalunya). Il forgea le concept de neoforalisme (titre du dernier chapitre de l’ouvrage cité) pour résumer la situation : il s’agirait d’une reconnaissance de la personnalité catalane à la fin du xviie siècle, doublée d’une reprise économique, le tout poussant les catégories dirigeantes catalanes à soutenir les Habsbourg.

[26]

Torres i Sans, 1991, p. 25.

[27]

Kamen, 1977/1979.

[28]

Sanabre, 1970 [1985] ; Marcet Juncosa, 1974 et 1977 ; Ayats, 1995 et 1997.

[29]

Eva Serra avait publié en 1966 La Guerra dels Segadors, Barcelone, Ed. Bruguera. Elle a dirigé en 1991 un ouvrage collectif sur cette révolte : La Revolució catalana del 1640, Barcelone, Crítica.

[30]

À partir d’un document des Archives de la Couronne d’Aragon (Barcelone) datant de 1745, Pierre Vilar définissait la rabassa morta comme la « vente de la faculté de planter en vignes » : Vilar, 1962, t. 2, p. 220.

[31]

Voir le Pla d’Urgell étudié par Gaspar Feliu qui ne parle ni de métayage, ni de rabassa morta.

[32]

Au xixe siècle, dans le cas du Bages situé sur l’axe industriel de la vallée du Llobregat, les femmes de rabassaires forment la main-d’œuvre de l’industrie textile.

[33]

Cf. le titre de l’ouvrage de Rosa Congost : Els propietaris i els altres (les propriétaires et les autres).

[34]

Ardit, 1993.

[35]

Valls Junyent, 1996.

[36]

Vilar, 1962, t. 2, p. 220.

[37]

Arnabat i Mata, 1996.

[38]

Valls Junyent, 1996.

[39]

Mateu, 1996 ; Congost et Gifre, 2001.

[40]

Yun Casalilla, 1987 ; López García, 1990.

[41]

Vilar, 1962, t. 2, p. 9 : « Il apparaît de mieux en mieux aujourd’hui que la puissance créatrice du xviiie siècle – qui assura le triomphe définitif de la société capitaliste sur la société féodale – […] ».

[42]

The Transition from feudalism to capitalism. A symposium by P. Sweezy, H. R. Takahashi, M. Dobb, R. Hilton, Ch. Hill, New York, 1953.

[43]

Voir plus particulièrement Millán, 2000.

[44]

Casey, 1979 / 1981 ; Reglà, 1953, 1968, 1989 ; Císcar Pallarés, 1977.

[45]

Ardit, 1993 et 1987, où il publie tous les chiffres des dîmes valenciennes de 1565 à 1800 ; La Parra López, 1992.

[46]

Garrabou, 1985.

[47]

Serrano, 1995.

[48]

Rovira, 1979 et 1987 ; Pons Pons, 1991.

[49]

Garrabou, Planas, Saguer, 2001.

[50]

Voir Moriceau, 2002.

[51]

Pujol, 1988 ; Saumell i Soler, 1998 et 2002 ; Mateu González, 1996 ; Milla García-Varela, 1999.

[52]

Planas i Maresma, 1991 ; Matayo i Artal, 1995 ; Segones jornades sobre sistemes agraris de l’Alguaire, 1997 ; Saumell i Soler, 2002 ; Casanovas i Prat, 1996 ; Planas, 1994.

Résumé

Français

L’historiographie du monde rural catalan a été marquée par l’œuvre de Pierre Vilar (1906-2003). Après avoir défini la place qu’il a tenue et décrit le contexte dans lequel il est intervenu, cet article dresse un bilan des recherches menées depuis une quarantaine d’années autour des grands thèmes qui en assurent sa postérité historiographique : tensions et conflits du monde rural, poids de la seigneurie après la Sentence arbitrale de Guadalupe (1486), résistance paysanne (révoltes, banditisme endémique) ; différenciation interne entre propriétaires fonciers, exploitants agricoles, et salariés, qui s’accompagne notamment d’une spécialisation viticole.

Mots-clés

  • Catalogne
  • conflits ruraux
  • historiographie
  • Morisques
  • révoltes
  • seigneurie
  • spécialisation agricole
  • Valence (royaume de)
  • Vilar (Pierre)

English

The historiography of the Catalonian rural world has been marked by the work of Pierre Vilar (1906-2003). After defining the place of that historian and after showing in which context he played his role, that paper takes stock of the research carried out for about forty years into some great themes : tensions and conflicts of the rural world, questioning themselves about the weight of the seigniory after the arbitral sentence of Guadalupe (1486), the farmers’resistance (revolts or endemic organized robbery), internal differentiation between farm « owners » and farmers depending on them, whether they were tenant farmers (or share-croppers), tenants or farm wage-owners. That differentiation within peasantry was accompanied by an agricultural specialization (firstly vine).

Keywords

  • agricultural specialization
  • Catalonia
  • historiography
  • Moriscos
  • revolts
  • rural conflicts
  • seigniory
  • Valencia kingdom
  • Vilar (Pierre)

Plan de l'article

  1. La rénovation historiographique
    1. L’œuvre de Pierre Vilar
    2. L’impulsion
    3. Démarche et sources
    4. La situation actuelle
  2. Tensions et conflits dans le monde rural
    1. La question de la sentence arbitrale de Guadalupe (1486) et la seigneurie
    2. Conflictualité et résistance paysanne
  3. Société et économie rurales
    1. La différenciation interne
    2. La spécialisation agricole et la « transition vers le capitalisme »
    3. La question morisque dans le Royaume de Valence

Pour citer cet article

Poujade Patrice, « Après Pierre Vilar. Un tour d'horizon dans l'historiographie rurale de la Catalogne moderne», Histoire & Sociétés Rurales 2/2005 (Vol. 24) , p. 57-82
URL : www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2005-2-page-57.htm.


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