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Histoire & Sociétés Rurales

2005/2 (Vol. 24)


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Le Limousin des xviiie et xixe siècles est réputé pour son archaïsme agricole et sa grande pauvreté [1][1] Corbin, 1975 ; Moulin, 1986.. Des « mâcheraves » de Turgot à la cuisine régionale « sans beurre et sans reproche », la pauvreté des habitants s’exprime avant tout à travers la médiocrité du régime alimentaire. Le Limousin fait partie de ces régions de montagne haute et moyenne d’Europe du Sud qui tardent à se moderniser aux xixe et xxe siècles [2][2] Collantes, 2005.. La châtaigne assure l’ordinaire de bien des Limousins durant la majeure partie de l’année, surtout aux confins de la Haute-Vienne et de la Corrèze, provoquant des disfonctionnements digestifs importants [3][3] Queyroi, 1930.. À la même époque, des régions d’Europe centrale et méridionale défavorisées connaissent, elles aussi, des régimes alimentaires très monotones et nocifs pour la santé : l’ingestion quasi exclusive de maïs y provoque la pellagre, maladie qui entraîne l’apparition de plaies purulentes, la folie puis la mort [4][4] Montanari, 1995, p. 184-185.. Ces régimes alimentaires très pauvres rendent compte d’une pression démographique considérable sur certains terroirs européens au tournant des xviiie et xixe siècles.

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Pour survivre et ramener le numéraire indispensable à l’activité économique, les Limousins déploient deux stratégies. Tout d’abord, et c’est là leur activité la plus connue, ils migrent massivement dès la fin du xviiie siècle chaque année pour se louer comme maçons dans les grandes villes de France [5][5] Moulin, 1986.. Cependant, dès cette époque, le principal revenu régional est tiré de la vente de bœufs gras, tout particulièrement à destination du marché parisien [6][6] Abad, 2002 ; Delhoume, 2004.. Contrairement à la vision traditionnelle d’un Limousin archaïque et routinier, la région fait donc preuve d’une grande ouverture au marché et ses habitants d’un certain esprit de spéculation bien avant la fin du xixe siècle. Mais est-ce assez pour « réhabiliter » les régions d’élevage face aux régions dites de céréaliculture, comme c’est le cas actuellement dans l’historiographie française [7][7] Moriceau, 2005. ? Le cas du Limousin permet d’apporter des éléments de réponse : deuxième région française exportatrice de viande vers Paris au xviiie siècle, il est cependant peuplé de quasi végétaliens, encore vers 1880 [8][8] Corbin, 1975, p. 71.. Le chemin vers la modernité paraît donc complexe pour les pauvres régions d’élevage, trop souvent négligées ou caricaturées. Nous proposons ici une approche nouvelle du problème, qui met en relation changements agricoles, niveau de vie humain et niveau de vie animal, afin de mieux cerner sur le long terme (1782-1940) la révolution nutritionnelle des habitants et des bovins du Limousin. Quand l’ouverture au marché et les changements agricoles ont-ils profité aux éleveurs et aux animaux ?

L’histoire anthropométrique : une méthode dédaignée en France

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L’histoire anthropométrique permet de répondre à ces questions. Elle mesure le niveau de vie dit biologique (biological standard of living) des populations passées. Initiée en 1969 en France par Emmanuel Le Roy Ladurie, elle ne s’est véritablement développée que dans le monde anglo-saxon dans les années 1980 pour s’imposer ensuite comme outil de recherche privilégié dans de très nombreux pays [9][9] Le Roy Ladurie, Bernageau, et Pasquet, 1969. L’article.... La démarche reste cependant étrangement très peu développée en France, malgré la présence de sources sans équivalent ailleurs, celles issues de la conscription militaire. L’histoire anthropométrique de la France reste très majoritairement le fait de chercheurs étrangers [10][10] Van Meerten, 1990 ; Weir, 1993 et 1997 ; Komlos, 2003b ;....

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Ce type d’enquête historique repose sur un principe fort simple : plus une population est bien nourrie en quantité et en qualité, plus elle vit dans un environnement sain et hygiénique, plus en conséquence la stature moyenne de cette population augmente. La stature moyenne est d’ailleurs utilisée par l’Organisation Mondiale de la Santé dans certaines études des populations du Sud actuel [11][11] Oms, 1995.. La stature moyenne rend compte des conditions de vie des populations principalement dans leur petite enfance (environ de la naissance à 3 ans), mais aussi lors de leur adolescence, alors qu’a lieu le pic de croissance secondaire. La stature adulte moyenne d’une population peut être considérée comme une sorte de fossile témoin des conditions de vie des périodes où le corps humain grandit le plus vite (petite enfance, adolescence). Elle constitue donc un « indice de malnutrition chronique » (malnutrition longue, durable). Voilà pourquoi les statures mesurées à l’âge de 20 ans et 6 mois sont ici citées à l’année de naissance et non à l’année d’examen : il s’agit de ne pas oublier que les conditions de vie de la petite enfance sont déterminantes dans la taille adulte. Il existe d’ailleurs une très forte corrélation négative entre stature adulte et taux de mortalité infantile [12][12] Plus la stature d’une population augmente, plus le.... En raison de sa dépendance très étroite des conditions de vie, la stature moyenne est donc appelée niveau de vie biologique.

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Elle constitue également un « indice de nutrition nette », car elle rend compte de la totalité des apports en énergie (nutrition brute) mais aussi des dépenses en énergie qui, retranchées aux apports, nous donne la nutrition nette. Contrairement aux salaires, qui ne prennent en compte qu’une partie des revenus, la stature moyenne nous renseigne sur la totalité des apports en énergie (nutriments tirés de la culture d’un lopin de terre, du travail de la mère de famille à domicile, etc.) et sur la totalité des dépenses (travail infantile, maladies, environnement insalubre, etc.).

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De plus, la stature moyenne permet d’évaluer le niveau de vie biologique de toute une population masculine et non des seuls salariés. C’est là un immense avantage sur les études historiques où d’une part les données sur les salaires sont très lacunaires avant la seconde moitié du xixe siècle et où d’autre part l’évaluation du niveau de vie des non salariés est très souvent négligée faute de source. Avec l’histoire anthropométrique, non seulement le monde des petits artisans ruraux et des petits exploitants indépendants est remis à l’honneur, mais en plus une comparaison avec les niveaux de vie des salariés ruraux est rendue possible grâce à une mesure commune : voilà en quelque sorte une histoire au centimètre près.

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Enfin, il peut paraître étrange en ce début de xxie siècle d’évoquer la stature comme un niveau de vie biologique alors que chacun peut constater que le cousin Charles est beaucoup plus grand que le cousin Jacques sans qu’il soit question de dire que Charles a mangé la soupe de Jacques. C’est que nous étudions la stature moyenne et non la stature individuelle. La stature moyenne est indice de développement socioéconomique, alors que la stature individuelle résulte de la combinaison de conditions socioéconomiques et d’un potentiel génétique de croissance, réparti de manière aléatoire au sein d’une population donnée. Si Charles est plus grand que Jacques, c’est très probablement que ce dernier a un potentiel génétique de croissance plus faible que celui de son frère. Les variations que nous exposons ici peuvent donc paraître modestes au regard des différences de taille qui existent actuellement entre individus, mais il faut savoir qu’une population en régime de croissance économique soutenue ne grandit que de 1 mm par an, soit 1 cm en dix ans ou encore 10 cm en un siècle.

Sources utilisées

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Pour disposer d’une série continue et homogène de statures moyennes des Limousins, nous avons dépouillé les archives de la conscription militaire. Les registres de conscrits établis chaque année par l’administration civile à partir de la loi Jourdan-Delbrel du 5 septembre 1798 comprennent presque tous le signalement de la quasi-totalité d’une classe d’âge masculine, donc la taille des conscrits [13][13] Arch. dép. Haute-Vienne, série R, registres du contingent.... Pour les années où la taille ne figure pas sur ces documents (1816-1842), nous avons eu recours aux listes du contingent départemental, tenues par l’administration militaire [14][14] Arch. dép. Haute-Vienne, série R, listes du contingent,.... L’échantillon ainsi composé comporte 61 334 dossiers individuels de conscrits limousins nés entre 1782 et 1920 pour lesquels nous avons relevé le canton de résidence, l’année de naissance et la profession [15][15] Nous présentons en fait ici le résultat d’une recherche....

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Ce type de sources nécessite un certain nombre de traitements informatiques avant de donner une série homogène. En effet, il existe des problèmes liés à l’adunation [16][16] On désigne par là l’uniformisation des systèmes de..., d’autres liés au passage du calendrier grégorien au calendrier révolutionnaire, d’autres encore liés à l’âge précoce d’appel des conscrits lors des périodes de guerre (classes 1798-1818 et 1914-1920) [17][17] Ce qui oblige, lorsque cela est possible, à corriger... ou encore à l’existence d’une taille minimale légale de réforme ou d’ajournement qui peut perturber la distribution normale de la taille au sein des populations étudiées [18][18] Pour ce dernier problème en particulier, l’aide de.... D’autre part, l’exploitation des mercuriales de Haute-Vienne, conservées pour les années 1853 à 1940, permet de reconstituer l’évolution du poids moyen des bœufs vendus sur les marchés du département [19][19] Arch. dép. Haute-Vienne, 6 M 377 à 6 M 384.. En effet, outre le prix et les effectifs des bovins vendus, ces documents indiquent par quinzaine (1853-1901) puis par mois (1902-1940) le poids moyen à chaque marché des bœufs, vaches et veaux. Une fois établie la moyenne annuelle pondérée des poids à chaque marché, on mesure l’évolution du poids moyen des bovins limousins sur la longue durée.

Forte opposition entre le Limousin du Nord et du Sud

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Au début du xixe siècle, la Haute-Vienne, mais aussi la Corrèze et, dans une bien moindre mesure, la Creuse figurent parmi les départements où la stature est la plus basse [20][20] Voir notamment le manuscrit anonyme : Livret général.... Au sein de la Haute-Vienne, département particulièrement défavorisé selon le critère anthropométrique, deux groupes de cantons aux profils socioéconomiques et anthropométriques assez différents ont été plus spécifiquement sélectionnés pour établir l’étude chronologique, afin de représenter d’une part le Limousin migrant et plus ouvert au marché et de l’autre le Limousin agricole archaïque.

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Le premier groupe est constitué de quatre cantons de l’arrondissement de Bellac, au nord du département : le canton éponyme de l’arrondissement, ceux de Châteauponsac, du Dorat et de Magnac-Laval (carte 1).

Carte 1 - Cantons sélectionnés pour l’étudeCarte 1
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Les migrations de maçons limousins vers les grandes villes du royaume, Paris, Lyon ou Bordeaux, ne sont pas l’apanage des célèbres maçons de la Creuse : 45,1 % (n = 3 756) des conscrits des quatre cantons de l’arrondissement de Bellac retenus se déclarent maçons entre 1843 et 1872 (contre seulement 20,7 % cultivateurs) [21][21] Nous appelons « maçons » tous les jeunes gens qui travaillent.... Le phénomène migratoire est donc massif durant l’âge d’or des migrations temporaires (années 1840-1880) dans le nord de la Haute-Vienne. Les migrations saisonnières des maçons établissent un transfert entre les villes et le Limousin : les migrants ramènent leur magot durement gagné pour le dépenser dans leur région natale sous forme de grains, d’ustensiles divers ou d’achats fonciers. Le nord de la Haute-Vienne est également plus prospère dans le domaine agricole que le sud : la culture du froment y est plus répandue et l’élevage, pratiqué sur de grands domaines possédés par la bourgeoisie régionale, y est plus développé [22][22] Corbin, 1975, p. 24 et p. 459-461..

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Le second groupe correspond à trois cantons de l’arrondissement de Saint-Yrieix, au sud de la Haute-Vienne : canton éponyme de l’arrondissement, cantons de Nexon et de Saint-Germain-les-Belles (carte 1). La structure sociale apparaît très monotone : 66,9 % (n = 5 331) des conscrits toisés s’y déclarent cultivateurs entre 1843 et 1872, contre seulement 0,7 % (n = 54) maçons. Seuls quelques agriculteurs dépendants apportent un peu de diversité (domestiques : 8,8 %, n = 700).

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La géographie anthropométrique de la génération née en 1848 (classe 1868, examinée au début de l’année 1869) souligne l’opposition entre un Limousin septentrional, économiquement plus développé et de stature relativement grande auquel appartient l’arrondissement de Bellac et un Limousin méridional, économiquement très archaïque et de très faible niveau de vie biologique auquel se rattache l’arrondissement de Saint-Yrieix (carte 2).

Carte 2 - Stature des conscrits nés en 1848 à l’âge de 20 ans et 6 mois (6790 conscrits)Carte 2
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L’espace de dépression staturale le plus net apparaît aux confins de la Haute-Vienne et de la Corrèze, les statures moyennes des cantons de Saint-Germain-les-Belles (160,4 cm) et de Saint-Yrieix (160 cm) sont parmi les plus faibles de la région, et donc probablement de France. C’est dans cette région que la consommation de châtaignes est la plus forte et que les carences en aliments carnés et lactés sont les plus importantes, ce qui explique en grande partie la très petite stature des habitants. La Corrèze paraît particulièrement défavorisée : dans aucun canton la taille moyenne des conscrits n’atteint 165 cm et dans de nombreux cantons la stature moyenne est inférieure à 160 cm.

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En revanche, au nord de la Haute-Vienne, les conscrits se portent mieux : stature moyenne de 165,8 cm pour le Dorat et de 165,6 cm pour Magnac-Laval. À l’intérieur d’une même région, voire d’un même département, les écarts de niveau de vie biologique sont donc considérables à quelques kilomètres de distance [23][23] Le Limousin apparaît par ailleurs comme la région où.... Par ailleurs, il est bien évident, comme le prouvent les travaux de l’oms, que la « race » ne peut plus actuellement constituer une catégorie d’analyse pertinente de la géographie anthropométrique du Limousin du xixe siècle [24][24] Oms, 1995.. Les facteurs génétiques ne sont pas pour autant à exclure entièrement ni définitivement, bien qu’à la lumière des études récentes ils apparaissent de plus en plus comme tout à fait secondaires dans les différences de taille observées entre ethnies au xxe siècle.

Une société rurale fortement hiérarchisée

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Outre les inégalités spatiales, l’histoire anthropométrique signale aussi les écarts de niveaux de nutrition nette entre les différents métiers ruraux. La profession du conscrit nous renseigne indirectement sur ses revenus, salariés ou non, et sur son capital économique, social et culturel. Les revenus et le capital du conscrit durant son adolescence expliquent une partie de sa stature à l’âge de 20 ans et 6 mois puisque mieux celui-ci gagne sa vie, mieux il se nourrit et se soigne. De plus, la profession nous renseigne sur le milieu d’origine, dans une société où la mobilité sociale est relativement faible [25][25] Selon les listes de recensement du Bas-Rhin de la classe.... La profession du conscrit nous renvoie donc aussi partiellement à ses conditions de vie durant la petite enfance. Bien évidemment, le métier déclaré au moment des opérations de la conscription n’est pas sans poser problème à qui souhaiterait plus de précision quant à l’origine sociale exacte des conscrits. À l’intérieur de la catégorie pléthorique des « cultivateurs » les différences entre gros et petits exploitants sont occultées par les sources. Et que dire des renseignements reportés sur les registres qui, dans l’immense majorité des cas, n’indiquent qu’une profession par conscrit, alors que la pluriactivité est la règle pour la majorité des ruraux au xixe siècle [26][26] Mayaud, 1999. ?

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Malgré ces faiblesses, le tableau 1, qui ne retient que les professions qui ont plus de 100 conscrits toisés entre les classes 1843 et 1871, révèle une société rurale où les contrastes sociaux entre métiers sont très forts. L’écart entre les jeunes gens « sans profession » (les plus favorisés) et les domestiques agricoles est de plus de 8 cm. Alain Corbin a décrit avec raison une société limousine médiocre et égalitaire [27][27] Corbin, 1975, p. xi.. La remarque vaut en effet pour les gros bataillons de cultivateurs, mais les extrêmes sociaux, aux effectifs plus faibles, vivent dans des conditions de vie radicalement différentes [28][28] Les cultivateurs représentent 50% des professions du....

Tableau 1 - Stature des conscrits des arrondissements de Bellac et de Saint-Yrieix, en 1843-1871Tableau 1

Cohortes de naissance 1823-1851, d’après les listes de tirage au sort.

Source : Arch. dép. Haute-Vienne, série R

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La hiérarchie anthropométrique renvoie de manière caricaturale à la hiérarchie professionnelle du Limousin rural. Les agriculteurs dépendants sont les plus défavorisés (journaliers et domestiques), alors que la stature moyenne des tailleurs, par comparaison à celle des meuniers et des menuisiers, indique que l’artisanat rural est fortement hiérarchisé.

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Les petits cultivateurs indépendants, très nombreux, présentent un niveau de vie biologique très faible, que dépassent des professions artisanales pourtant réputées pour leur pauvreté comme les sabotiers et les cordonniers. C’est là une preuve de la grande médiocrité de l’agriculture limousine ! Les maçons dominent d’ailleurs de 2 cm les cultivateurs, signe d’une meilleure alimentation des travailleurs migrants, grâce aux séjours prolongés dans les villes où la nourriture est plus variée. Martin Nadaud a laissé un témoignage bien connu de ces changements d’habitudes alimentaires au contact de la ville, où les maçons mangent plus de viande et de fromage [29][29] Nadaud, 1998, p. 62..

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Les colons, qui exploitent à mi-fruit des propriétés souvent plus grandes que celles des cultivateurs indépendants possèdent un niveau de vie biologique supérieur à ces derniers. La chose peut paraître étrange, car les métayers sont réputés pour être issus de milieux plus modestes que les agriculteurs indépendants. Mais ils vivent sur des exploitations plus importantes, dont les sous-produits assurent des compléments alimentaires non négligeables. On note que leur effectif est réduit alors que l’on sait par ailleurs que le colonat est un mode de faire-valoir très répandu en Limousin. Cette sous-représentation des colons dans les registres de conscription s’explique peut-être par les cycles de vie, différents pour les colons et les cultivateurs. Il ne faut pas oublier que l’on étudie ici une population masculine jeune, qui ne reflète peut-être qu’imparfaitement la structure socioprofessionnelle de la population adulte. Il se peut également qu’un certain nombre de colons se déclarent en tant que cultivateurs lors des opérations de la conscription.

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Enfin, le sommet de la hiérarchie anthropométrique est détenu par des artisans (charpentiers, meuniers, menuisiers) et non par des agriculteurs, signe supplémentaire de la médiocrité de l’agriculture limousine dans la première moitié du xixe siècle. Le haut du pavé est tenu par les propriétaires et les jeunes gens sans profession (rentiers, etc), preuve que les structures sociales sont encore archaïques [30][30] On ne retrouve pas ces occupations aux sommets des....

Stagnation du niveau de vie biologique (cohortes nées en 1782-1851)

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Dans cette société rurale fortement inégalitaire, les conditions de vie restent à peu près les mêmes durant soixante-dix ans : aucune amélioration sensible n’est à noter entre les générations nées en 1782-1784 et celles nées en 1848-1851 (figure 1) [31][31] La valeur obtenue pour l’année 1782 est anormalement....

Figure 1 - Stature (cm) en Limousin (N = 55084) et en FranceFigure 1

Cohortes de naissance 1782-1920.

Source : Arch. dép. Haute-Vienne, série R, registres du contingent départemental (d’après le répertoire de la série R), listes du contingent, listes de tirage au sort, listes de recrutement cantonal, tableaux de recensement communal ; WEIR, 1997 ; et VAN MEERTEN, 1990 pour la France.

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Indice d’une stagnation économique, dans les arrondissements de Bellac et de Saint-Yrieix, la principale ressource de la région, le troupeau bovin, ne connaît pas d’augmentation de son effectif entre 1790 et 1852 [32][32] D’après les recensements de bétail (ans xiii et xiv.... Après une érosion sous le Premier Empire, la stature des jeunes gens âgés de 20 ans et 6 mois diminue nettement jusqu’à l’année de naissance 1826. À cette date, l’écart s’est fortement creusé entre la moyenne française et la moyenne régionale. La célèbre éruption du volcan asiatique Tambora, en avril 1815, qui provoque de mauvaises récoltes en Europe à la fin des années 1810, puis la dépression économique du début des années 1820 ont donc des conséquences très sensibles sur le niveau de nutrition nette des Limousins durant leur petite enfance, davantage que sur la moyenne nationale, dont l’économie est moins fragile que celle du Limousin. À cela s’ajoute dans l’adolescence des jeunes Limousins un contexte économique difficile à la fin des années 1840 qui ne manque pas d’affecter leur croissance secondaire. D’ailleurs, à voir la baisse sensible de la stature entre les années de naissance 1846 et 1851, la crise finale de la monarchie de Juillet et du début de la Seconde République apparaît comme une dure réalité qui a marqué dans leur chair les conscrits limousins. En effet, pour ces années de naissance, les conscrits ont un niveau de vie biologique inférieur à celui du Premier Empire et pourtant ils ont bénéficié durant leur adolescence, dans les années 1860, d’une forte hausse des salaires et des prix agricoles.

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Par ailleurs, si les évolutions de la stature moyenne sont globalement parallèles entre les arrondissements de Bellac et de Saint-Yrieix, les habitants de ces deux espaces connaissent tous deux un minimum dans les années de naissances 1820, ce qui confirme notre première approche à l’échelle régionale [33][33] Avant l’année de naissance 1823, il n’est pas possible... (figure 2).

Figure 2 - Stature (cm) dans les arrondissements de Bellac et de Saint-Yrieix (N = 42357)Figure 2

Cohortes de naissance 1823-1920.

Source : Arch. dép. Haute-Vienne, série R, listes du contingent, listes de tirage au sort, listes de recrutement cantonal, tableaux de recensement communal.

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Dans la décennie de naissance 1820, la stature moyenne des conscrits de l’arrondissement de Saint-Yrieix est souvent proche de la stature minimale légale alors en vigueur (156 cm). Chose exceptionnelle même dans la France du xixe siècle, près de la moitié des jeunes gens nés dans le sud de la Haute-Vienne était donc susceptible d’être réformée pour défaut de taille !

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De 1826 à 1851, on assiste à une récupération progressive : c’est à cette dernière date que les Limousins sont pour la dernière fois en dessous des 162 cm de moyenne. C’est alors que les jeunes gens de l’arrondissement de Saint-Yrieix ont en permanence un indice de nutrition nette inférieur à celui des conscrits de l’arrondissement de Bellac (figure 2). À première vue, cette inégalité renvoie au caractère massif des migrations saisonnières dans le nord de la Haute-Vienne et en Creuse, puisque les maçons sont nettement plus grands que les cultivateurs, qui résident majoritairement dans le sud.

Changements économiques importants (seconde moitié du xixe siècle)

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Pourtant, après l’année de naissance 1851, une croissance sensible de la stature moyenne s’amorce (figures 1 et 2), et ce sont bien davantage les cultivateurs que les maçons qui tirent profit de cette amélioration des conditions de vie (tableau 2). Alors que la moyenne de l’échantillon s’élève de 2,7 cm entre les tableaux 1 et 2, les maçons ne gagnent que 1,6 cm. Ce n’est donc pas l’augmentation des salaires du bâtiment parisien sous Napoléon III puis sous la IIIe République qui constitue le principal facteur de la croissance staturale des Limousins. Le problème des salaires des migrants est d’importance, puisque ces derniers représentent 21,6 % des effectifs du tableau 2, soit 17,1 % de la totalité des conscrits nés entre 1853 et 1884 (toisés entre 1873 et 1904). Plus généralement, les niveaux de vie biologiques des artisans augmentent moins que la moyenne de l’échantillon, comme c’est le cas des sabotiers (+ 2,4 cm), cordonniers (+ 2,6 cm), meuniers (+ 0,6 cm) charpentiers (+ 2,3 cm) et menuisiers (+ 0,8 cm).

Tableau 2 - Stature des conscrits des arrondissements de Bellac et de Saint-Yrieix, en 1873-1904Tableau 2

Cohortes de naissance 1853-1884, d’après les listes de recrutement cantonal.

Source : Arch. dép. Haute-Vienne, série R.

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À l’opposé, les professions qui améliorent davantage leurs conditions de vie sont nombreuses à se rattacher à l’activité agricole : domestiques (+ 3,4 cm), colons (+ 3,6 cm) et cultivateurs (+ 3,3 cm). Or les cultivateurs représentent 64,8 % des effectifs du tableau 2, ou encore 51,2 % de la totalité des conscrits toisés entre 1873 et 1904 (n = 13 318). Dans la seconde moitié du xixe siècle, l’activité agricole apparaît donc nettement comme le secteur qui assure à ses actifs l’amélioration des conditions de vie la plus sensible, par opposition aux activités artisanales [34][34] La chose est vraie pour la comparaison des tableaux..., même si les artisans restent pour la plupart mieux lotis que les agriculteurs.

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Par ailleurs, l’écart maximum entre professions se réduit considérablement par rapport à la période précédente, passant de 8 à 4,9 cm, alors que l’écart-type fait de même (de 1,4 à 0,8 cm). Dans une société en voie de modernisation, les inégalités sociales devant la nourriture et les soins se résorbent peu à peu. Les plus démunis profitent des moindres gains financiers pour se nourrir de façon plus abondante puis plus diversifiée, ce qui les fait grandir davantage que la moyenne. C’est, en Limousin, le cas des paysans par rapport aux artisans.

Les bienfaits de la modernisation agricole et l’ouverture au marché

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La croissance anthropométrique des conscrits limousins à partir du milieu du xixe siècle est très sensible, même si des phases de fièvre de croissance (années de naissance 1851-1856, 1868-1874, 1888-1893) et de ralentissement (années de naissance 1859-1868, 1874-1881, 1893-1895) sont nettement identifiables. En soixante-dix ans, la stature moyenne des Limousins s’élève de 6,2 cm, soit de 0,9 mm par an. Il s’agit là d’une croissance à un rythme soutenu, d’autant plus remarquable qu’elle s’inscrit sur plusieurs décennies et qu’elle a lieu jusque dans les années 1890 dans une région en plein boom démographique, contrairement au reste du pays où le maximum de population rurale est atteint beaucoup plus tôt [35][35] Cantons retenus pour le trend : indice 100 en 1831,.... La ration alimentaire per capita des Limousins n’augmente donc pas grâce aux départs définitifs vers la ville et à la baisse du taux de natalité, mais plutôt en dépit de la pression démographique : le défi relevé par la société limousine est considérable. Dans la longue durée (1782-1920), c’est après le milieu du xixe siècle que le Limousin rattrape progressivement son retard sur la moyenne nationale (figure 1). À l’échelle intra-régionale (figure 2), c’est aussi bien le Limousin archaïque du sud que le Limousin ouvert sur le marché et migrant du nord qui profitent de l’embellie. Les soldats limousins toisés durant la drôle de guerre atteignent des sommets anthropométriques jusqu’alors inégalés.

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L’élévation du niveau de nutrition nette des conscrits est contemporaine de l’affirmation de la vocation herbagère de la région et de l’ouverture accrue sur le marché national grâce au chemin de fer. C’est à partir de 1852 que l’effectif du troupeau bovin augmente sensiblement dans les arrondissements de Bellac et de Saint-Yrieix [36][36] D’après les recensements (ans xiii et xiv, 1812, 1813,... ; c’est à partir de 1853 que les cours de la viande de bœuf et de la viande de vache connaissent une augmentation substantielle sur les marchés de Haute-Vienne [37][37] D’après les mercuriales, les prix augmentent de 56 %.... Enfin, c’est dans la seconde moitié du xixe siècle que la race bovine limousine remporte un succès croissant dans les grands centres de consommation urbains que sont Paris, Bordeaux et Lyon [38][38] Teisserenc de Bort, 1889, p. 36..

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La conversion de l’agriculture limousine à l’élevage est un phénomène progressif et partiel, qui concerne dans un premier temps davantage l’arrondissement de Bellac, déjà plus ouvert au marché, que l’arrondissement de Saint-Yrieix. La dichotomie de l’espace limousin et sa perméabilité variable à la modernisation agricole se lisent d’ailleurs parfaitement dans les deux courbes de la stature des arrondissements de Bellac et de Saint-Yrieix (figure 2), où la croissance touche d’abord l’arrondissement du nord puis celui du sud. L’évolution de l’agriculture limousine entre 1850 et 1880 relève finalement davantage des changements agraires que d’une véritable révolution agricole, en l’absence de prairies artificielles ou de l’emploi d’engrais azotés avant la fin du siècle. Dans un premier temps, avant 1870, c’est essentiellement une meilleure irrigation des prairies naturelles qui permet d’augmenter la productivité de l’élevage bovin [39][39] Corbin, 1975, p. 444.. Puis, à partir des années 1890, c’est l’arrondissement de Saint-Yrieix qui connaît une sorte de révolution agricole, comme en rendent compte les tournées d’inspection des membres de la société d’agriculture de la Haute-Vienne. C’est d’ailleurs cet arrondissement, le plus archaïque, qui connaît la croissance anthropométrique la plus sensible après l’année de naissance 1876, soit l’année d’examen 1896 [40][40] Observation tirée de calculs de régression linéaire.... À la Belle Époque, les engrais artificiels se généralisent puis, au début des années 1920, les campagnes limousines, comme ailleurs en France, se mécanisent rapidement.

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Le Limousin développe son activité pastorale à une époque où la chose est particulièrement rentable : avec l’urbanisation croissante du pays et l’élévation du niveau de vie des citadins, la demande en viande est en plein essor dans les années 1870-1940. La viande est un des rares produits agricoles à ne pas subir une baisse de prix lors de la Grande Dépression, et ce produit résiste aussi mieux à la morosité agricole des années 1930. La spécialisation herbagère de la région n’est donc pas étrangère à la croissance anthropométrique particulièrement sensible de ses habitants après le milieu du xixe siècle. Face à des régions céréalières comme la Brie, qui rentrent en récession économique et anthropométrique durant la Grande Dépression, puis qui connaissent une faible croissance anthropométrique au début du xxe siècle, le Limousin pastoral prend sa revanche [41][41] Heyberger, à paraître..

35

Il s’agit là d’un phénomène global, les changements agricoles et l’ouverture au marché s’accompagnant d’une modernisation généralisée de la société limousine. L’amélioration de la stature rend compte d’un meilleur niveau de nutrition nette, c’est-à-dire d’une augmentation des apports en énergie mais aussi d’une diminution des dépenses grâce à une meilleure hygiène, de meilleurs soins médicaux et un travail physique moins important, suite à la modeste aisance qui se répand en Limousin. En revanche, les brassages génétiques ne semblent pas jouer un rôle important dans l’élévation de la stature au cours de la période étudiée. Tout d’abord, à l’échelle nationale, le Limousin est un espace de départ : point d’apport de sang neuf dans la région au xixe siècle. Ensuite, à l’échelle infra-régionale, l’endogamie géographique reste forte, au moins jusqu’aux années 1920 [42][42] Queyroi, 1930, p. 610 et 612..

« Niveaux de vie » des conscrits et des bœufs

36

Il existe un lien fort entre changements agricoles et révolution anthropométrique. Un dernier élément vient confirmer cette relation : l’évolution parallèle des niveaux de vie biologiques humain et animal. Dans la seconde moitié du xixe siècle, quelques scientifiques originaux, réagissant au dogme de l’interprétation raciale de la stature humaine alors très en vogue, avaient émis l’hypothèse que la taille des hommes mais aussi des animaux d’élevage variait en fonction de la richesse des régions considérées. Le champion du parallèle entre niveau de vie biologique des bovins et niveau de vie biologique des humains à cette époque est très certainement le célèbre vétérinaire André Sanson. Cependant, c’est le vétérinaire et zootechnicien Saint-Yves Ménard qui est alors le seul à avancer que la taille des hommes et des animaux domestiques s’élève au cours du temps dans certaines régions françaises et que cette croissance staturale commune trouve sa cause dans la modernisation agricole [43][43] Ménard, 1885, p. 88-93.. Sans avoir connaissance de ces études pionnières, et beaucoup plus récemment, John Komlos a proposé pour l’Autriche-Hongrie un parallèle entre stature des soldats et stature des chevaux militaires au tournant des xviiie et xixe siècles [44][44] Komlos, 2004..

37

Dans le cas limousin, on ne dispose malheureusement pas de la stature des bovins au garrot dans les mercuriales de la Haute-Vienne pour vérifier l’hypothèse de l’évolution parallèle des niveaux de vie humain et animal. Cependant, grâce à ces mercuriales, nous pouvons proposer une estimation d’un autre indice de niveau de vie biologique animal : le poids moyen des bovins. On peut évoquer deux faits en faveur de la qualité de l’indice de niveau de vie animal ainsi obtenu.

38

Tout d’abord, la seconde moitié du xixe siècle correspond à une époque où animaux et humains n’ont pas encore atteint la stature moyenne maximale qu’autorise leur potentiel génétique respectif car les disponibilités alimentaires ne sont toujours pas optimales. Leurs poids moyens sont donc encore étroitement corrélés avec leurs statures moyennes. Un gain de centimètres signifie alors nécessairement un gain de kilogrammes. Il n’en est pas de même aujourd’hui où, dans les sociétés industrielles d’abondance, ce potentiel de croissance staturale est très près d’être atteint.

39

Le deuxième argument que l’on pourrait avancer en faveur de l’indice de niveau de vie animal que constitue le poids des bovins est que ce dernier, tout comme le rapport poids-taille chez l’homme, peut être considéré comme un indice de malnutrition aiguë [45][45] Sur l’utilisation historique du rapport poids-taille.... Cela signifie que la perte ou le gain de poids de l’animal nous renseigne sur les variations à court ou moyen terme de son niveau nutritionnel. Au contraire, la stature des animaux, comme celle des humains, nous renseigne davantage sur la malnutrition chronique, c’est-à-dire qu’elle rend compte des conditions de vie depuis la naissance, donc des variations à long terme du niveau de vie [46][46] Sur la définition de la malnutrition chronique chez....

40

On peut toutefois considérer que la différence entre indice de malnutrition aiguë et indice de malnutrition chronique est moins importante chez les bovins limousins que chez l’homme. En effet, l’espérance de vie d’un bovin est de l’ordre de 5 à 10 ans, vraisemblablement plutôt de 5 que de 10 ans en Limousin au xixe siècle en raison de l’arriération de l’économie [47][47] Baten, 1999, p. 74.. Sur une aussi courte période, les écarts enregistrés entre les deux types d’indices sont nécessairement plus faibles que pour l’humain où la période d’observation est de 20 ans.

41

De plus, l’engrais intensif des bovins en Limousin se fait traditionnellement en quelques mois, juste avant la vente de ces derniers [48][48] Abad, 2002, p. 129 et 131.. C’est donc à l’année de vente que l’accélération du gain pondéral bovin serait maximale. Ainsi, en corrélant la stature humaine ramenée à l’année de naissance au poids des bovins pesés cette même année, on est assuré de saisir au mieux les conditions de vie contemporaines des animaux et des humains à un moment crucial de leurs croissances staturale et pondérale respectives.

42

La corrélation obtenue entre poids des bœufs et stature des conscrits pour les cohortes de naissance 1814 à 1917 possède un cœfficient de détermination élevé : R2= 0,59 [49][49] R2 = 0,588 ; f = 72,907 ; probabilité de l’hypothèse.... Autrement dit, 59 % des variations de la stature des conscrits limousins sont calquées sur les variations du poids des bœufs (figure 3). Le nombre d’observations est toutefois réduit à deux pour les années antérieures à 1853. Ce sont les recensements du bétail de 1814 et de 1829 qui nous procurent les deux seules données disponibles avant le milieu du xixe siècle.

43

Les bœufs de 1814 paraissent très maigres, ils pèsent à peine plus de 300 kg. Avec 350 kg, les bœufs de 1829 ne font guère mieux. Ces poids paraissent extrêmement faibles au regard des standards actuels, mais la chose est également vraie pour la stature moyenne des conscrits de la première moitié du siècle qui se situe aux environs de 162 cm. De plus, les poids de 1814 et de 1829 sont très proches de ceux donnés pour le début du xixe siècle par Edmond Teisserenc de Bort et par Jean-Marc Moriceau [50][50] Vers 1808, un bœuf gras pèse de 300 à 350 kg : Teisserenc....

Figure 3 - Niveau de vie animal, niveau de vie humain (N = 44846)Figure 3

Corrélation poids des bovins-stature humaine : R2= 0,59 cohortes de naissance 1814-1917, N = 53 observations.

Source : Arch. dép. Haute-Vienne, série R, listes du contingent, listes de tirage au sort, listes de recrutement cantonal, tableaux de recensement communal ; série M, sous-série 6 M, recensement du bétail (1814 et 1829), état par quinzaine des cours de la viande sur pied sur les marchés du département (1853-1901) et état mensuel des cours de la viande sur pied sur les marchés de Bellac et de Limoges (1902-1917).

44

Les poids calculés d’après les mercuriales de Haute-Vienne à partir de 1853 rendent compte des progrès réalisés depuis le début du siècle. En 1853, les bœufs pèsent en moyenne un peu plus de 600 kg et les conscrits mesurent plus de 163 cm. Il semble donc qu’il faille nuancer l’appréciation portée par Alain Corbin sur la chronologie des progrès de l’élevage en Limousin [51][51] « Les bêtes sont de médiocre qualité ; il en sera ainsi.... Les contemporains sont conscients du chemin parcouru depuis le début du siècle. Teisserenc de Bort note ainsi avec pertinence que l’amélioration de l’élevage bovin limousin serait minimisée si l’on ne retenait que l’augmentation du nombre de têtes. « Il faut aussi tenir compte du poids moyen par tête, poids qui a presque triplé [exagération de l’auteur] » [52][52] Teisserenc de Bort, 1889, p. 19..

45

Ainsi, de même que les conscrits limousins ne sont pas génétiquement programmés pour être en moyenne petits, de même les vaches limousines ne sont pas prédestinées à être petites et trapues. Teisserenc de Bort rapporte à ce sujet une expérience zootechnique édifiante : un éleveur de Haute-Vienne a engraissé de la même façon un groupe de vaches Durham et un groupe de vaches limousines et a obtenu pour les deux groupes le même poids, dans le même intervalle de temps [53][53] Teisserenc de Bort, 1889, p. 28-29.. La race bovine limousine peut faire aussi bien que la célèbre race anglaise si on lui en donne les moyens. Cependant, c’est aussi par une sélection plus rigoureuse des individus (et non par croisement) que la race bovine limousine s’améliore au xixe siècle [54][54] Ibid., p. 21.. La nourriture n’est donc vraisemblablement pas le seul facteur à jouer dans l’augmentation du poids des bœufs limousins. Il reste que globalement, au xixe siècle, plus le poids moyen des bœufs s’accroît, plus la stature des conscrits s’élève. Les niveaux de vie biologiques animal et humain constituent deux facettes de la même histoire naturelle et sociale, encore trop peu explorée à ce jour.

46

*

47

Si l’élevage constitue bien la première activité en Limousin dès la fin du xviiie siècle, l’histoire anthropométrique révèle que les migrations saisonnières assuraient aux ruraux un meilleur niveau de nutrition nette, surtout jusqu’au milieu du xixe siècle. Une forte opposition se manifeste en 1848 entre le nord de la région, plus développé et peuplé de migrants et le sud, plus enclavé, agricole et de très faible niveau de vie biologique. La toise enregistre par ailleurs une stagnation de la stature moyenne entre les années de naissance 1780 et 1840 qui témoigne de la médiocrité de l’agriculture limousine. C’est à partir du milieu du siècle que la croissance staturale s’impose partout et que le Limousin opère un rattrapage spectaculaire sur la moyenne nationale jusqu’aux années d’examen 1930. Ce sont les succès de l’élevage qui expliquent cette amélioration, et non les migrations saisonnières, comme le prouvent l’étude des conscrits par profession et l’évolution parallèle de la stature des Limousins et du poids des bœufs. Malgré une ouverture ancienne au marché, l’amélioration des conditions de vie en Limousin s’est faite tardivement, grâce au dynamisme de l’activité pastorale et à l’ouverture accrue au marché national. Le bœuf assure aux Limousins une revanche tardive sur les régions céréalières tant vantées par les physiocrates.


Bibliographie

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Notes

[*]

ater à l’Université de Technologie de Belfort-Montbéliard, Laboratoire recits (ea 3897), Département Humanités, 90 010 Belfort cedex. Courriel : <laurent. heyberger@ utbm. fr>.

Je tiens à remercier John Komlos et Marco Sunder, de l’Université de Munich, pour leur aide précieuse dans le traitement statistique des sources, ainsi que Gérard Béaur, Corinne Beck, Jean-Michel Boehler, Antoine Follain, Michel Hau, Jean-Marc Moriceau et Nadine Vivier pour leurs remarques et conseils.

[1]

Corbin, 1975 ; Moulin, 1986.

[2]

Collantes, 2005.

[3]

Queyroi, 1930.

[4]

Montanari, 1995, p. 184-185.

[5]

Moulin, 1986.

[6]

Abad, 2002 ; Delhoume, 2004.

[7]

Moriceau, 2005.

[8]

Corbin, 1975, p. 71.

[9]

Le Roy Ladurie, Bernageau, et Pasquet, 1969. L’article fondateur reste Steckel, 1979. Pour une première approche de l’histoire anthropométrique, voir Komlos, 2003a. On compte actuellement des recherches en histoire anthropométrique dans tous les pays d’Europe occidentale, aux USA, en Russie, République Tchèque, Chine, Australie, au Japon, au Canada, au Mexique, etc.

[10]

Van Meerten, 1990 ; Weir, 1993 et 1997 ; Komlos, 2003b ; Heyberger, 2003a.

[11]

Oms, 1995.

[12]

Plus la stature d’une population augmente, plus le taux de mortalité infantile diminue.

[13]

Arch. dép. Haute-Vienne, série R, registres du contingent départemental (d’après le répertoire de la série R, en fait il s’agit plutôt de tableaux de la conscription), 1 R 46 à 1 R 53, 1 R 55 à 1 R 58 ; listes de tirage au sort, cotes 1 R 120 à 1 R 149 ; listes de recrutement cantonal, 1 R 150 à 1 R 179 ; tableaux de recensement communal, 1 R 187 à 1 R 201, 1 R 203, 1 R 205, 1 R 207 à 1 R 209, 1 R 211 à 1 R 223 ; Arch. dép. Corrèze, série R, listes de tirage au sort, R 715, R 718, R 751 ; Arch. dép. Creuse, série R, listes de tirage au sort, 3 R 70.

[14]

Arch. dép. Haute-Vienne, série R, listes du contingent, 1 R 63 à 1 R 90.

[15]

Nous présentons en fait ici le résultat d’une recherche qui s’appuie sur un corpus plus large : 298 000 dossiers individuels de conscrits issus du Limousin, de l’Alsace et de la Seine-et-Marne : Heyberger, à paraître (version remaniée de Heyberger, 2004).

[16]

On désigne par là l’uniformisation des systèmes de référence (ici le remplacement de l’ancien système, en pieds, pouces et lignes par le nouveau système métrique), selon le mot inventé par Sieyès. Desrosières, 2000, p. 45.

[17]

Ce qui oblige, lorsque cela est possible, à corriger les données pour tenir compte des pertes de centimètres correspondant aux périodes de croissance staturale manquante entre l’âge réel d’examen et l’âge normal d’examen pris pour référence (ici 20 ans et 6 mois).

[18]

Pour ce dernier problème en particulier, l’aide de John Komlos, de l’université de Munich, a été très précieuse. Nous ne nous étendons pas ici davantage sur ces questions techniques. Pour plus de détails : Heyberger, à paraître, et id., 2003b.

[19]

Arch. dép. Haute-Vienne, 6 M 377 à 6 M 384.

[20]

Voir notamment le manuscrit anonyme : Livret général de recrutement. Exercice 1820, sl., 1821, shat, cote 1 M 2036 ; D’Angeville, 1836 ; et Aron, Dumont, et Le Roy Ladurie, 1972.

[21]

Nous appelons « maçons » tous les jeunes gens qui travaillent dans le secteur du bâtiment, et non les maçons au sens strict du terme. Notons cependant que la très grande majorité des conscrits qui travaillent dans ce secteur sont effectivement maçons : la deuxième profession la plus nombreuse est celle des paveurs, qui ne représente que 0,8 % des effectifs. On rappelle que dans toute étude statistique, française ou étrangère, « n » signifie « effectif ».

[22]

Corbin, 1975, p. 24 et p. 459-461.

[23]

Le Limousin apparaît par ailleurs comme la région où les écarts spatiaux de niveau de vie biologique sont les plus considérables comparativement à l’Alsace ou à la Seine-et-Marne de la même époque.

[24]

Oms, 1995.

[25]

Selon les listes de recensement du Bas-Rhin de la classe 1868 (née en 1848), 57 % des conscrits exercent le même métier que leurs pères.

[26]

Mayaud, 1999.

[27]

Corbin, 1975, p. xi.

[28]

Les cultivateurs représentent 50% des professions du tableau 1 et leur stature est très proche de la moyenne du tableau.

[29]

Nadaud, 1998, p. 62.

[30]

On ne retrouve pas ces occupations aux sommets des hiérarchies briardes et alsaciennes de la même époque : ces deux régions ont des élites plus productives : Heyberger, à paraître.

[31]

La valeur obtenue pour l’année 1782 est anormalement faible et doit être mise à part dans nos analyses. Les valeurs pour les années de naissance 1785 à 1794 ne sont pas reproduites car la croissance staturale que l’on a alors ajoutée aux valeurs observées à des âges inférieurs à l’âge légal d’examen n’ont pas permis d’obtenir de résultats plausibles à l’âge légal d’examen (20,5 ans). On peut toutefois avancer que dans ces années, la stature moyenne a stagné ou a très légèrement augmenté, mais qu’elle n’a certainement pas diminué de façon sensible, puisque, même avec un âge d’examen de plus en plus précoce, la stature à l’âge réel d’examen n’a que faiblement diminué. Les conscrits n’ont pu que grandir entre cet âge d’examen avancé et 20,5 ans.

[32]

D’après les recensements de bétail (ans xiii et xiv (rétrospectifs), 1812, 1813, 1814, 1829, 1918) et enquêtes agricoles (1852, 1853, 1929) conservés aux Arch. dép. Haute-Vienne, série M, sous-séries 6 et 7 M.

[33]

Avant l’année de naissance 1823, il n’est pas possible de proposer un trend dédoublé des deux arrondissements, car on utilise alors les listes du contingent, où seulement environ la moitié des conscrits sont toisés. L’effectif mesuré pour chaque ensemble de cantons est alors trop faible pour se prêter au calcul de moyenne annuelle par arrondissement. On a donc dépouillé la totalité des archives disponibles pour la Haute-Vienne, puis, par une règle de trois, on a converti le trend départemental en trend des arrondissements de Bellac et de Saint-Yrieix.

[34]

La chose est vraie pour la comparaison des tableaux 1 et 2, mais elle ne l’est plus si l’on compare le tableau 2 aux données (non reproduites ici) correspondant aux conscrits nés entre 1887 et 1920, toisés entre 1907 et 1940.

[35]

Cantons retenus pour le trend : indice 100 en 1831, indice 120 (arrondissement de Saint-Yrieix) et 110 (arrondissement de Bellac) en 1891, au maximum de peuplement rural de la région. Sources : Arch. dép. Haute-Vienne, série M, sous-série 6 M, recensements de la population, 1831, 1836, 1841, 1861, 1866, 1876, 1881, 1886, 1891, 1896, 1901, 1906, 1911, 1921, 1926, 1931 et 1936.

[36]

D’après les recensements (ans xiii et xiv, 1812, 1813, 1814, 1829, 1918) et enquêtes agricoles (1852, 1853, 1929) conservés aux Arch. dép. Haute-Vienne, série M, sous-séries 6 et 7 M.

[37]

D’après les mercuriales, les prix augmentent de 56 % pour le bœuf et de 110 % pour la vache entre 1853 et 1856 puis se consolident lentement.

[38]

Teisserenc de Bort, 1889, p. 36.

[39]

Corbin, 1975, p. 444.

[40]

Observation tirée de calculs de régression linéaire temps-stature.

[41]

Heyberger, à paraître.

[42]

Queyroi, 1930, p. 610 et 612.

[43]

Ménard, 1885, p. 88-93.

[44]

Komlos, 2004.

[45]

Sur l’utilisation historique du rapport poids-taille chez l’homme et la définition de la malnutrition aiguë : Selig, 1996, p. 59.

[46]

Sur la définition de la malnutrition chronique chez les humains : ibid., p. 57 et 59. Sur la différence entre stature et rapport poids/stature en tant qu’indices de malnutrition : oms, 1995, p. 81.

[47]

Baten, 1999, p. 74.

[48]

Abad, 2002, p. 129 et 131.

[49]

R2 = 0,588 ; f = 72,907 ; probabilité de l’hypothèse nulle = 2,112 * 10-9 % ; n = 53 années.

[50]

Vers 1808, un bœuf gras pèse de 300 à 350 kg : Teisserenc de Bort, 1889, p. 17 ; Moriceau, 2005, p. 109.

[51]

« Les bêtes sont de médiocre qualité ; il en sera ainsi jusque vers 1859 » : Corbin, 1975, p. 454. Le progrès semble un peu plus précoce selon nos chiffres.

[52]

Teisserenc de Bort, 1889, p. 19.

[53]

Teisserenc de Bort, 1889, p. 28-29.

[54]

Ibid., p. 21.

Résumé

Français

La stature moyenne des populations humaines constitue ce que l’on nomme un niveau de vie biologique, un indice de nutrition nette ou encore un indice de malnutrition chronique. L’exploitation de 61 334 dossiers individuels de conscrits du Limousin nés entre 1782 et 1920 et des mercuriales de Haute-Vienne permet de cerner la géographie et la chronologie des changements agricoles et leurs conséquences nutritionnelles sur les hommes et le bétail. À une première phase d’érosion des niveaux de vie (conscrits nés en 1782-1851) succède une longue période de croissance de la taille des hommes (conscrits nés en 1851-1920) et du poids des bovins. C’est à partir du milieu du xixe siècle que le Limousin archaïque, région d’élevage, rattrape de façon progressive la moyenne nationale.

Mots-clés

  • alimentation
  • bovins
  • changements agricoles
  • conscrits
  • croissance économique
  • marché
  • niveau de vie
  • nutrition

English

The average height of human populations is here considered as a biological standard of living, also called index of net nutrition or index of chronic malnutrition. The processing of 61 334 individual data of conscripts born in Limousin between 1782 and 1920 and of the market price lists of the Haute-Vienne département allows us to determine the geography and chronology of agricultural changes and their nutritional consequences on men and cattle health. After a first phase of erosion of the biological standard of living (conscripts born between 1782 and 1851), there was a long period of increase of human height and of cattle weight (conscripts born between 1851 and 1920). From the middle of the 19th century onwards, the Limousin, an archaic cattle-raising region, catched up with this of the national average.

Keywords

  • agricultural changes
  • cattle
  • conscripts
  • economic growth
  • food
  • market
  • nutrition
  • standard of living

Plan de l'article

  1. L’histoire anthropométrique : une méthode dédaignée en France
  2. Sources utilisées
  3. Forte opposition entre le Limousin du Nord et du Sud
  4. Une société rurale fortement hiérarchisée
  5. Stagnation du niveau de vie biologique (cohortes nées en 1782-1851)
  6. Changements économiques importants (seconde moitié du xixe siècle)
  7. Les bienfaits de la modernisation agricole et l’ouverture au marché
  8. « Niveaux de vie » des conscrits et des bœufs

Pour citer cet article

Heyberger Laurent, « Stature et niveau de vie biologique. des conscrits du Limousin (1782-1940). Un indice de développement socio-économique », Histoire & Sociétés Rurales, 2/2005 (Vol. 24), p. 83-104.

URL : http://www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2005-2-page-83.htm


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