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Histoire & Sociétés Rurales

2006/1 (Vol. 25)


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Anne-Marie Semah et Josette Renault-Miskovsky, L’Évolution de la végétation depuis deux millions d’années. Guide de la préhistoire mondiale, Paris, Artcom’ / Errance, coll. « Paléoenvironnements », 2004, 317 p., 22 €, isbn 2877722783

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Ce sera un bonheur de découvrir cette publication pour tous ceux qui sont habitués à fureter d’articles en articles, souvent découverts non sans difficulté, et entre lesquels il est souvent malaisé de faire un lien, particulièrement pour les premiers temps du Pléistocène. Ce livre a donc un premier mérite, celui de regrouper dans un même volume des documents scientifiques qui permettent de brosser, quoique de manière ponctuelle dans le temps et dans l’espace, un portrait des paysages que nos ancêtres ont côtoyés.

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Avec cet ouvrage, Anne-Marie Sémah et Josette Renault-Miskovsky, toutes deux palynologues, l’une à l’ird et l’autre au cnrs, jettent les bases de l’évolution de la végétation depuis deux millions d’années. Ce recueil d’études choisies peut d’abord fournir un tableau des paysages, et par conséquent des épisodes climatiques, qui se sont succédés en Europe depuis l’époque des premiers hominidés, il y a 1 900 000 ans, mais aussi constituer un outil de référence appelé à être périodiquement consulté. La bibliographie de cette réédition a été parfaitement mise à jour, mais il est dommage que la consultation en soit quelque peu incommode en raison du regroupement des références par chapitre, en fin de volume.

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Le livre est divisé en quatre parties qui s’adressent à différents publics. La première consiste en une introduction aux méthodes de reconstitution de la végétation. La palynologie y est largement développée, et on peut s’interroger sur l’utilité de certains détails, comme la figure 4bis (p. 17) où sont listés les types polliniques. Les références, on ne peut plus sommaires, d’études effectuées sur les autres continents dérangent. Néanmoins, ce b.a.-ba intéressera le néophyte. Dans cette partie, on découvre les premières figures. Mais la qualité en est médiocre : allure désuète, parfois difficiles à lire, légendes incomplètes.

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La deuxième partie entre dans le vif du sujet avec, dans un premier chapitre, la présentation de la chronologie pollinique européenne. Les stations éponymes y sont introduites avec un développement d’un niveau tout juste suffisant. Et pourtant ce chapitre est essentiel pour tous ceux qui souhaitent aller plus loin dans la connaissance des paléoenvironnements puisqu’il présente les fondements de la chronologie et permet de poser les jalons pour la suite de l’ouvrage. On aurait aimé en savoir plus, disposer de quelques figures supplémentaires comme par exemple une carte de localisation des stations éponymes et un tableau de synthèse mettant en parallèle la succession glaciaires/interglaciaires, les spécificités de la végétation, du climat et une courbe des isotopes de l’oxygène. Le deuxième chapitre décrit l’évolution de l’environnement végétal de l’homme, en Europe. Les définitions spatiale et temporelle des témoins végétaux s’affinent au fil du temps et s’en vont crescendo, de la limite Plio-Pléistocène à la fin du Pléistocène supérieur, en parallèle avec le nombre de sites archéologiques découverts à ce jour. Pour les périodes de la Pebble-Culture et de l’Acheuléen, les connaissances restent forcément ponctuelles. Les informations deviennent plus riches à partir du Pléistocène supérieur et des civilisations moustériennes. Les fossiles polliniques composent alors plus souvent des profils continus à partir desquels on peut suivre la succession des végétations, tantôt forestières, tantôt steppiques, au gré des oscillations climatiques que la datation par thermoluminescence puis par le radiocarbone permet maintenant de caler plus précisément dans le temps. À partir du Tardiglaciaire, l’ouvrage nous propose un trop « rapide panorama ». Y sont évoqués en à peine plus de cinq pages le retrait des glaciers, les variations des niveaux marins, la pression de plus en plus marquée de l’homme sur les paysages en lien avec la néolithisation, l’élevage et les cultures, et ce, plus particulièrement dans le sud de la France.

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Les deux dernières parties, qui occupent plus de la moitié du volume, consistent en un recueil de contributions proposant des reconstitutions de la végétation d’Afrique, d’Amérique et d’Asie ; elles intéresseront surtout les spécialistes compte-tenu de leur spécificité. La troisième partie, réservée à l’Afrique, est composée de six études sur le Quaternaire récent. Elle s’amorce par un premier document de Rachid Cheddadi sur le Maghreb, puis Dominique Jolly et Alex Chepstow-Lusty enchaînent sur l’Afrique centre-orientale. Deux études sont ensuite proposées par Jean Maley, l’une sur le domaine forestier africain et l’autre sur le bassin du Tchad. Louis Scott s’intéresse à l’Afrique du sud, et enfin Élise Van Campo à Madagascar. La quatrième et dernière partie se compose de deux chapitres : un premier de Marie-Pierre Ledru portant principalement sur l’Amérique du sud (le profil couvrant 650 mètres de sédiments et 3,5 millions d’années impressionne) et un deuxième sur l’Asie d’Anne-Marie Sémah traitant principalement de l’Indonésie, surtout de Java, suivi d’aperçus sur la Nouvelle-Guinée, la Chine, l’Inde, la Thaïlande, la Malaisie et le Pacifique.

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Le titre du livre laisse penser qu’on y trouvera plus de synthèses, de cartes, et d’informations sur les périodes précédant le Pléistocène supérieur et sur l’Holocène européen. Il s’agit en fait d’un assemblage de documents scientifiques, pour l’essentiel palynologiques et préhistoriques, mais l’ouvrage est utile, ne serait-ce que pour le volume de la bibliographie qu’il intègre. Le simple fait de sa réédition montre bien qu’il comble une brèche et correspond à une demande.

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Nancy Marcoux

Dominique Barthélemy et Olivier Bruand (dir.), Les Pouvoirs locaux dans la France du Centre et de l’Ouest (viiie-xie siècles). Implantation et moyens d’actions, Rennes, pur, coll. « Histoire », 2004, 254 p., 18 €, isbn 2753500452

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Les deux universités de Paris iv-Sorbonne et du Maine ont organisé au Mans en 2003 une table ronde consacrée aux pouvoirs locaux dans les régions sises entre Bourgogne et Bretagne, du viiie au xie siècle. Cet ouvrage en rassemble les différentes contributions que les deux directeurs placent dans une perspective résolument « antimutationniste » : ils s’inscrivent contre la théorie de la mutation féodale de l’an Mil. Dans son introduction, Olivier Bruand explique l’intérêt du thème choisi : l’étude locale des pouvoirs permet de révéler la complexité des réalités locales qui se cachent derrière des modèles théoriques forcément simplificateurs ; elle est aussi plus à même de souligner les continuités socio-politiques qui relient l’époque carolingienne à l’époque féodale, malgré la fréquente opposition dont elles font l’objet. Les dernières tendances de l’historiographie tendent du reste à le souligner.

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L’étude de la prébende de l’écolâtre de Saint-Martin de Tours au ixe siècle est l’occasion pour Philippe Depreux de mettre à jour à la fois les origines diverses d’un bénéfice monastique progressivement constitué (une donation originale par un écolâtre avec rétrocession en précaire des mains de l’abbé doit être distinguée d’une petite dotation postérieure effectuée par Charles le Chauve et agrandie ensuite par l’abbé), les menaces qui pèsent sur lui, certains biens étant attribués par l’abbé à ses vassaux ou disputés par des parents, et l’entreprise d’unification de ces biens menée par l’écolâtre pour conforter ses droits sur eux. Cette dernière se fait au moyen à la fois de l’attribution d’une origine unique et ancienne à ces divers biens et d’une enquête foncière sur le terrain, relative aux statuts et obligations des tenanciers envers le maître.

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Noël-Yves Tonnerre montre à la fois l’émergence des premiers châtelains et le remodelage de la géographie politique du comté nantais dans la seconde moitié du xe et la première moitié du xie siècle. Les difficultés du comte de Nantes face à son homologue rennais favorisent l’émancipation des premiers châtelains. Ces derniers ne sont pas des hommes nouveaux mais des nobles, héritiers des machtiern, officiers publics du roi de Bretagne au ixe siècle. Leurs châtellenies apparaissent dans le cadre d’une nouvelle économie fondée sur les échanges dans le bassin de la Loire, en particulier le transport du sel. Bien des châteaux sont en effet érigés sur des sites de péage, et tous subissent la domination de Nantes qui, grâce à sa position stratégique sur la Loire, affirme sa primauté sur un comté désormais recentré sur la région ligérienne.

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Annie Renoux met en lumière l’origine du pouvoir d’un grand seigneur de la seconde moitié du xie siècle, Geoffroi de Mayenne, à travers les étapes de la construction du château et de la châtellenie d’où il tire son nom. Bâti vers le début du xe siècle, sans doute sur l’initiative des comtes du Maine, le château de Mayenne supplante Jublains, l’ancien chef-lieu de cité antique, et polarise un territoire correspondant vraisemblablement à plusieurs vicariae carolingiennes. Au tournant du xe et du xie siècle apparaît Hamon, père de Geoffroi et important vassal du comte, qui l’a installé à la tête du château. C’est vers cette époque que se produit la mutation faisant du gardien du château un seigneur châtelain. Durant la seconde moitié du xie siècle, Geoffroi de Mayenne tend à resserrer l’emprise de son lignage sur le Nord-Mayenne et structure la seigneurie châtelaine par le développement d’un réseau vassalique et castral local.

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Daniel Pichot étudie les formes locales d’encellulement dans la seigneurie de Laval (Bas-Maine) du viiie au xiie siècle. Durant le haut Moyen Âge, l’espace est structuré par des vici (bourgades ?) et de plus en plus par des villae, des domaines fonciers dont les maîtres tendent à prendre le contrôle des vici. Au xie siècle, les aristocrates locaux érigent des mottes au sein de ces villae et y dotent certaines églises d’un prieuré. Des bourgs castraux, et plus encore prieuraux se développent à partir de ces nouveaux pôles : la réorganisation de l’habitat traduit l’emprise croissante et inextricable du pouvoir banal et de l’encadrement religieux. Le réseau paroissial se fixe à partir de cette nouvelle configuration territoriale dominée par les bourgs. La villa désigne d’ailleurs à cette époque non plus tant un ancien domaine foncier en voie de fragmentation et de réduction que le village paroissial lui-même.

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Du viiie au début du xie siècle, les villae ligériennes de l’Autunois connaissent, selon Olivier Bruand, une certaine continuité. Les villae antérieures à 900 se définissent à la fois comme des domaines fonciers et comme des circonscriptions d’origine fiscale. Outre la dissociation des droits que cela peut entraîner, elles sont souvent morcelées entre les mains de multiples ayants-droit d’importance variable. Au xe et au début du xie siècle, la villa se définit comme un village avec son finage organisé autour de l’église paroissiale. Les pouvoirs y sont de plus en plus fractionnés au gré de multiples transactions, dont bénéficient fréquemment les monastères. Pour les deux périodes définies, l’auteur esquisse une même hiérarchie des pouvoirs (seigneurs importants, seigneurs locaux et ministériaux), à ceci près qu’au xe siècle l’aire d’implantation des seigneurs importants englobe désormais plusieurs villae.

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Joëlle Quaghebeur s’intéresse au lignage noble d’Alfred, dont le pouvoir est fondé sur la fidélité et la proximité avec le prince. Ce lignage remonte à des machtierns (chefs d’une circonscription essentiellement judiciaire) du ixe siècle, implantés dans le Vannetais, et il gravite dans l’entourage des rois de Bretagne acquis à la domination carolingienne. Parti en exil à la fin du ixe siècle durant la guerre civile et les invasions scandinaves, il réapparaît vers le milieu du xe siècle avec un titre vicomtal, sans doute décerné en récompense de sa fidélité par le duc Alain Barbe-Torte, héritier des rois. La puissance du lignage est alors refondée en Cornouaille, grâce à des alliances avec la noblesse locale, surtout avec le lignage d’un certain Budic, qui devient comte de Cornouaille et dont un descendant, Hoël, est promu en 1066 au titre de duc de Bretagne. Les descendants d’Alfred forment au xie siècle la branche cadette de cette lignée.

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À travers l’étude de la dos d’Adelize de Tosny, Pierre Bauduin met en relief les enjeux du mariage aristocratique en termes de contrôle du territoire. Fille de Roger Ier de Tosny, Adelize épouse vers 1045 Guillaume, fils d’Osbern le Sénéchal, seigneur de Breteuil. L’auteur prouve que sa dos n’est pas une dot directe (constituée par la famille de l’épouse), mais une dot indirecte (un douaire) et il en délimite le contenu exact, en montrant que ces biens sont chargés d’une haute valeur symbolique en terme de pouvoir, en raison de leur probable origine ducale. Apaisée un temps par ce mariage, la rivalité entre les deux lignages renaît à propos de la succession de l’honor de Breteuil dans la seconde moitié du xie siècle. Elle ne s’apaise qu’au xiie siècle avec la conclusion peut-être en 1138 d’un autre mariage, celui de Marguerite, fille de Robert II de Leicester, héritier des Breteuil, avec Raoul IV de Tosny.

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Yves Sassier réfléchit au lien entre patrimoines d’Église et pouvoirs locaux en Auxerrois aux xe-xie siècles. À partir du règne de Charlemagne, les évêques d’Auxerre tentent de récupérer les biens perdus sous les Pippinides et s’affirment comme les maîtres du pagus d’Auxerre en tant que relais de la puissance ducale. En 989, la réforme de l’abbaye de Saint-Germain d’Auxerre place l’établissement sous la protection du roi, de sorte qu’aucune coutume relevant de l’ancien abbatiat laïque ne puisse plus lui être imposée, ce qui signifie un retour de fait à l’ancienne immunité. Les mauvaises coutumes ne sont donc pas forcément de nouvelles coutumes liées à l’apparition de la seigneurie châtelaine, mais d’anciennes coutumes liées aux usurpations des princes, que les moines se mettent à dénoncer sous l’effet d’une réforme monastique clunisienne promue activement par la nouvelle dynastie royale.

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La seigneurie de Rochecorbon, en Touraine, est étudiée par Claire Lamy sous l’angle du droit de vicaria (droit de police et de justice) au xie siècle. Les sires de Rochecorbon détiennent la seigneurie éminente de la vicaria, mais en inféodent le contenu à une famille de viguiers qui le conserve tout au long du xie siècle. Les viguiers sont donc ici de simples agents locaux, mais ils sont secondés par au moins trois sous-viguiers, qui tiennent directement d’eux leur charge en fief. Le droit de vicaria est aussi partagé entre les seigneurs de Rochecorbon et l’abbaye de Marmoutier au terme d’un accord conclu en 1015/1023 qui reconnaît à cette dernière une immunité partielle. Ce partage génère des conflits, les moines essayant d’étendre leurs droits au détriment des viguiers, lesquels tentent d’imposer de nouvelles coutumes, le tout sous l’arbitrage mouvant et intéressé des seigneurs de Rochecorbon.

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Bruno Lemesle étudie les praticiens de la justice dans le Haut-Maine à la fin du xie siècle. Le comte est souvent absent de sa propre cour et délègue à un autre personnage le soin de présider la séance : la justice n’a donc pas pour fonction principale de légitimer le pouvoir comtal. Dans des plaids relevant de juridictions différentes, les mêmes personnes peuvent être qualifiées de juges ou d’auditeurs, ce qui prouve qu’elles ne sont pas spécialistes de la loi ; ces « juges » n’en détiennent pas moins un savoir coutumier et pratique, que démontre leur circulation entre les cours. Cette dernière manifeste leur relative indépendance et contribue donc à légitimer l’exercice de la justice. L’usage qui était fait des règles juridiques prend en compte le rapport de force sur le terrain : les concessions faites à la partie déboutée contribuent en effet à légitimer la violence à laquelle cette dernière a eu recours.

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Dans la conclusion de l’ouvrage, Dominique Barthélemy interprète les dix articles comme la preuve d’une continuité entre le xe et le xiie siècle, continuité rendant possible un équilibre entre deux positions extrêmes, la théorie d’une mutation des structures socio-politiques vers l’an mil et celle de la permanence d’un ordre public hérité du bas Empire romain. La mutation de l’« an 900 » (de 860 à 920) permet à l’héritage carolingien de s’adapter à un monde structuré par une violence contrôlée, où la multiplication des châteaux entraîne l’affirmation de la seigneurie châtelaine et de la faide chevaleresque. Une autre mutation se produit au xiie siècle (de 1060 à 1130), car c’est à cette époque que le processus d’encellulement aboutit à la constitution d’un village, d’une paroisse et d’une seigneurie vraiment achevés, qui s’insèrent dans des réseaux de pouvoir centralisés, ceux de l’Église et de l’État.

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Bien que le fait de participer à un ouvrage codirigé par Dominique Barthélemy puisse avoir valeur d’acceptation tacite des théories de ce dernier, on est frappé par le décalage qui existe entre le schéma interprétatif fourni par l’introduction et la conclusion, et la relative neutralité des différentes études à l’égard de ce schéma. Tout au plus certains auteurs (Philippe Depreux, Annie Renoux, Olivier Bruand, Pierre Bauduin, Yves Sassier) procèdent-ils à des remarques de méthode qui tendent à relativiser le contenu des sources diplomatiques (respectivement à propos de leur interpolation, leur silence, leur style, leur authenticité et leur lexique), mais, il s’agit là avant tout de judicieuses marques de prudence auxquelles tout honnête homme pourrait souscrire. En réalité, toutes les études du recueil montrent qu’autour de l’an Mil, les changements sont aussi importants que les permanences ; certains auteurs le reconnaissent même plus ou moins explicitement, tel Daniel Pichot quand il évoque « la continuité et le changement qui affectent les formes du pouvoir local » (p. 107). Les chercheurs restent donc sagement en dehors du débat théorique pour se concentrer sur leurs sources, ce qui garantit la solidité de leurs travaux.

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Il ne s’agit pas de ranimer ce débat en voie d’extinction car, s’il a permis de montrer toute la complexité des problèmes envisagés, il ne pourrait être, près de vingt ans après ses débuts, qu’assez stérile, d’autant que Dominique Barthélemy donne ici une image un peu caricaturale de la théorie de la mutation de l’an Mil (p. 245-246). Adhérer à une telle théorie ne signifie pas forcément croire que tout a changé en l’espace d’un demi-siècle au terme d’un déchaînement anarchique de la violence. On peut très bien avoir intégré les critiques faites par les détracteurs du modèle mutationniste pour nuancer et enrichir ce dernier, sans renoncer pour autant à l’essentiel de ses acquis. Peut-être l’exposé de Dominique Barthélemy ne souligne pas suffisamment la spécificité de cette France de l’Ouest et du Centre par rapport à d’autres régions au profil très différent. Il est probable que les divergences au sujet de la théorie « mutationniste » sont en partie causées par l’irréductibilité de deux modèles de féodalisation, un septentrional et un méridional.

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D’autre part, certaines assertions de cet auteur cadrent mal avec le contenu des travaux du recueil. Par exemple, il a beau relativiser l’importance de la seigneurie châtelaine par rapport à une villa qui aurait assez bien résisté (p. 243-244), les études d’Annie Renoux et de Daniel Pichot n’en démontrent pas moins, de manière assez frappante à notre sens, le contraire. Une critique similaire pourrait être adressée à Olivier Bruand lorsqu’il affirme que « l’historiographie actuelle tend de plus en plus à souligner les continuités politiques et sociales des élites locales » (p. 13). Tout dépend certes de ce qu’on entend par « élites locales », mais si aucun historien sérieux ne doute aujourd’hui que les seigneurs châtelains ne forment une aristocratie d’origine ancienne (ce que confirment au demeurant plusieurs articles du recueil), il n’en est pas de même pour la chevalerie, que la plupart des spécialistes français de l’aristocratie médiévale (en particulier Jean Flori, Martin Aurell, mais aussi plus récemment Joseph Morsel) considèrent comme d’origine récente et modeste. Cette question est fort peu abordée dans le recueil, bien qu’elle soit au cœur du problème des pouvoirs locaux dans les sociétés rurales. Il s’agit d’une lacune des sources de cette époque : elles sont centrées avant tout sur la haute aristocratie ecclésiastique ou laïque et laissent dans l’ombre tous ceux qui la servent et se trouvent ainsi plus ou moins en contact avec les paysans. À cet égard, c’est le travail de Claire Lamy qui donne le mieux à voir cette hiérarchie locale des pouvoirs, puisqu’elle distingue trois niveaux de détenteurs de la vicaria de Rochecorbon, même si l’information dont elle dispose sur le plus modeste échelon est maigre. Annie Renoux relève, au xie siècle, l’émergence d’un groupe de vassaux fortement liés au château et dont certains membres du moins « sont d’un statut médiocre voire peu élevé » (p. 83) : on a du mal à reconnaître dans de tels agents la strate inférieure de cette « chevalerie noble » (p. 240) qu’évoque volontiers Dominique Barthélemy, et l’on pourrait en dire de même de ces « hommes en armes, annonciateurs probables de renouvellements sociaux dans le comté », que Joëlle Quaghebeur aperçoit dans l’entourage des petits nobles (p. 145).

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Au total, malgré les réticences que nous inspire le cadre historiographique dans lequel elles sont insérées, ces dix excellentes études brossent un tableau à la fois pénétrant et vivant des pouvoirs locaux. La variété des angles de vue adoptés (différents cadres territoriaux, personnages et lignages, patrimoines foncier ou banal, pratiques matrimoniales ou judiciaires) permet de proposer un panorama très complet des sources du pouvoir local et des modalités de son exercice, tandis que le retour fréquent de certaines figures (comme la vicaria) se prête à d’intéressantes comparaisons.

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Henri Dolset

Gérard Rippe, Padoue et son contado (xe-xiiie siècle), Rome, École française de Rome, befar, n° 317, 2003, 1105 p., isbn 272830632x

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Padoue et son contado est une thèse d’État préparée sous la direction de Pierre Toubert et soutenue en 1998, quelques jours avant qu’une crise cardiaque n’emporte Gérard Rippe. L’ouvrage prend place dans la série des sujets d’histoire régionale proposés par Pierre Toubert à ses élèves portant sur la période ixe-xiiie siècles.

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Padoue offre l’exemple d’un territoire polarisé par une ville importante mais au dynamisme limité et comme étouffé par la présence d’une trop puissante voisine, Venise. La documentation sur laquelle repose le livre, à la fois vénitienne et padouane, diplomatique et chronistique, est considérable. Gérard Rippe, s’appuyant sur des dépouillements abondants et sur une historiographie locale très vivante et de haute qualité est en mesure d’offrir un panorama exhaustif sur un cas et, ce faisant, de proposer des solutions nouvelles à de vieux problèmes comme celui de l’arimannia. Le livre aborde avec bonheur et érudition les questions les plus complexes de l’historiographie italienne. Il le fait avec une grande économie de moyens et un style lumineux, tout à l’image de ce que fut l’homme Gérard Rippe.

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Le plan est simple et élégant. La première partie traite du pouvoir et de son inscription dans la société entre le milieu du xe et la fin du xiiie siècle. La seconde partie aborde les questions d’économie agraire et des structures foncières. La troisième, présente et démonte la crise structurelle que connaît la société padouane au xiiie siècle. À l’intérieur de ce cadre Gérard Rippe a construit une dialectique extrêmement raffinée entre pouvoir et territoire, groupes dominants ruraux et groupes dominants urbains, fortunes foncières et fortunes mobilières. Sur tous ces points, son apport peut être considéré comme majeur.

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La question des pouvoirs est pour lui première. Aussi décrit-il d’abord les groupes sociaux qui sont à même de l’exercer. L’époque carolingienne a laissé une hiérarchie des puissances que dominent encore, au xe siècle, le comte et l’évêque, sous l’autorité lointaine du duc de Carinthie. Les pouvoirs publics laïcs hérités du ixe siècle sont faibles et fragiles. L’évêque exerce sur la ville et un district assez étendu autour de celle-ci, un pouvoir seigneurial presque sans partage aux xe et xie siècles. C’est autour de l’évêque que s’est cristallisé, entre 900 et 1050, un système de relations vassaliques qui a fini par englober l’ensemble de l’aristocratie locale. Parallèlement à ce groupe, celui des féodaux, avec sa hiérarchie qui ne diffère guère de celle que l’on trouve en Lombardie, prospère. Il intègre des familles nouvelles, issues de carrières réussies au sein de la ministérialité et ayant pu déboucher sur l’acquisition, souvent illégitime, de pouvoirs châtelains.

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À ces deux groupes, il convient de rajouter celui des arimanni – celui des gros alleutiers peuplant les villages, détenteurs de droits de copropriété sur les communaux et, fréquemment, administrateurs, collectivement, de leur propre communauté – ainsi que celui des cives qui forme l’ossature de la classe de gouvernement urbain. Gérard Rippe démontre un point fondamental : celui de la continuité sociale entre arimanni et cives. Ce dernier groupe est composé d’hommes suffisamment à leur aise pour combattre à cheval, entrés normalement dès le xie siècle dans la vassalité de l’évêque : ce sont fréquemment des hommes et des familles issus du groupe arimannique et qui s’en séparent par choix au moment d’entrer en ville. Mais, jusqu’au xiie siècle, ni la composition de leur fortune, ni leurs revenus, ni leurs modes de vie ne permettent de distinguer clairement les deux groupes, au demeurant socialement solidaires jusqu’au début du xiiie siècle. Cette démonstration est l’un des apports essentiels de la thèse. La démonstration vient d’être étendue à l’ensemble de l’Italie centro-septentrionale par J.-C. Maire Vigueur qui établit une équivalence générale entre cives et militia urbaine (J.-C. Maire Vigueur, Cavaliers et citoyens : guerre, conflits et société dans l’Italie communale, xiie-xiiie siècles, Paris, 2003).

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Le territoire du Padouan est, comme le reste de l’Italie du Nord, un territoire militarisé et seigneurialisé. Rippe souligne la résistance des cadres hérités de l’Antiquité tardive, certains des plus importants castra, comme Piove di Sacco étant des vici qui n’ont pas connu de solution de continuité dans leur occupation. La stabilité du cadre général de l’habitat padouan s’accompagne d’une particularité locale : alors que le modèle de l’incastellamento suppose que le village fortifié soit la résidence commune des paysans et de leur seigneur, de nombreux indices montrent que, ici, le castrum n’est pas habité par les paysans mais par les seuls seigneurs. Les communautés rurales, composées d’alleutiers, vivent en dehors de l’organisme castral dans des habitats ouverts. Ce dédoublement apparaît comme l’un des signes de la force des communautés qui coexistent avec la noblesse châtelaine. Le castrum padouan n’exerce pas la fonction structurante qui est la sienne dans le Latium. Chef-lieu d’une circonscription, cadre d’une seigneurie territoriale, le castrum est davantage lié à l’exercice du pouvoir sur les manants qu’à toute autre fonction.

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Enfin, la ville même de Padoue : elle n’apparaît qu’au cinquième chapitre, parce que, jusqu’à la fin du xiie siècle, elle n’est pas un acteur essentiel. Elle connaît les mêmes évolutions institutionnelles que les autres villes d’Italie du Nord : constitution, au sein de la curie épiscopale d’un groupe de gouvernement habitué à traiter des affaires publiques ; affranchissement de la tutelle de l’évêque dans le premier tiers du xiie siècle au plus tard ; tensions en son sein qui débouchent sur la solution institutionnelle neuve qu’est la podestatie, l’exercice du pouvoir non par un consul mais par un magistrat extérieur aux factions urbaines, mais tout de même désigné par elles pour exercer le pouvoir durant un an.

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Les villages et les castra du contado, pour leur part, se sont doté d’institutions avant même que n’émerge en ville le consulat. À côté de la seigneurie, les paysans ont leurs collectivités formalisées et acceptées comme interlocuteurs par les seigneurs. Les deux institutions, comme en son temps l’a montré Robert Fossier sont parfaitement complémentaires et non pas concurrentes. Les alleutiers aisés servent dans ce cadre de médiateurs en groupe entre le seigneur et le reste des paysans.

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La seconde partie présente les questions foncières et agraires. Dès la fin du xie siècle, il est manifeste que les plus gros détenteurs de terres ont fait le choix d’une gestion indirecte de leurs patrimoines fonciers et qu’ils l’ont fait d’une manière qui a permis la consolidation de la petite exploitation paysanne. C’est sur elle que repose le dynamisme agraire. Les réserves ont été alloties et subdivisées entre de très nombreux détenteurs de livelli, c’est-à-dire de baux emphytéotiques. Les revenus des grands propriétaires fonciers sont assis non sur le domaine, mais sur les produits des tenures, la production étant orientée à travers le système des redevances seigneuriales. Le voisinage de Venise permet de produire précocement pour le marché et autorise les seigneurs qui savent adapter leurs redevances à profiter au mieux de l’expansion de la ville.

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Les procédures de lotissement de même que les bonifications expliquent sans doute que les tenures n’apparaissent pas surpeuplées et que, de taille à peu près homogènes, elles soient adaptées à la vie économique d’un ménage conjugal. La mise en valeur des incultes fournit un exutoire à une population en lente croissance ; au xiiie siècle, le Padouan ne souffre pas encore de surpopulation. Il faut également faire la part des investissements consentis par les communes rurales, mais surtout par la ville qui, du fait de ses entreprises de bonification a puissamment contribué à l’accroissement des superficies cultivables. Les élites urbaines, enfin, ont investi dans la terre et dans des entreprises de réorganisation des terroirs qui ont permis la croissance permanente de la surface agricole.

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Le monde des exploitants agricoles comporte un élément servile que Gérard Rippe qualifie de résiduel à de nombreuses reprises. Il existe un noyau de serfs domestiques que leurs seigneurs projettent tardivement dans les campagnes en leur attribuant des terres qui relèvent d’une catégorie juridique particulière : ce sont des fiefs conditionnels, ainsi appelés pour les distinguer mieux des fiefs liés à l’accomplissement d’un service noble. Soumis à des restrictions très importantes en ce qui concerne la propriété du sol, les non libres peuvent cependant profiter de leur position privilégiée à l’intérieur de la seigneurie pour acquérir fortune et pouvoir. Les libres constituent la majorité du peuplement rural padouan. Propriétaires ou tenanciers d’une terre à eux concédée par contrat, parfois les deux, ils sont l’ossature du monde rural jusqu’au xiiie siècle.

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Les contrats agraires sont rares jusqu’au début du xiie siècle. Ils deviennent ensuite d’un usage normal et connaissent une évolution importante avec l’appesantissement progressif des droits de renouvellement du contrat qui en réservent l’usage, au xiiie siècle, à la partie la plus aisée de la paysannerie. Le prélèvement, lui, change de nature. Alors que, jusque vers 1200 il est normalement à part de fruits, il devient ensuite fixe mais en nature, ce qui traduit sans l’ombre d’un doute un alourdissement de la ponction opérée par les seigneurs. Bref, en ce qui concerne l’exploitation des terres, Gérard Rippe note des éléments de modification assez substantiels dès la fin du xiie siècle.

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À côté des paysans protégés par leur contrat ou par leur statut que sont les détenteurs d’un livello et/ou possesseurs d’alleux, il existe une masse indéterminée mais sans doute importante de villains, c’est-à-dire de dépendants n’ayant d’autre contrat qu’oral et donc astreints à supporter des prélèvements plus aisément rendus arbitraires si le seigneur parvient à modifier la coutume à son profit. Ces hommes là sont susceptibles, plus que d’autres, de tomber dans des formes de servitude plus ou moins strictes. Les villains constituent surtout une main d’œuvre plus facile à soumettre à des conditions dures que d’autres catégories de personnes. Les contrats qui leur sont faits au xiiie siècle, fréquemment et normalement réajustables, permettent au seigneur de tirer au mieux partie de la conjoncture et, éventuellement, de se séparer d’eux. Cette situation de précarité favorise, évidemment, les investisseurs urbains qui s’accommodent mal des anciennes formes de tenures.

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Le Padouan a fait l’objet d’un investissement constant en travail et en capitaux. C’est dès le xie siècle que les forêts padouanes commencent d’être attaquées, de façon désordonnée et individuelle, par l’action des cultivateurs. Les marécages, pour leur part, sont bonifiés à partir du xiie siècle, dans le cadre d’actions collectivement menées. Dans cette région de plaine où les divagations des fleuves peuvent être dangereuses, au reste, l’action des collectivités est indispensable pour l’entretien des cours d’eau. Les décennies 1180-1220 sont décisives pour ce processus. Elles voient l’intervention du patriciat urbain, puissamment épaulé par les institutions communales, prendre en charge une partie de ces bonifications. Les résultats positifs sont nombreux et entraînent évidemment un accroissement des surfaces cultivées. Ils sont cependant également fragiles. Des erreurs de jugement, comme dans les années 1140 le détournement du Brenta, mais aussi la guerre permanente dès les années 1230 peuvent entraîner des retours victorieux de l’eau. Enfin, alors que la forêt a presque disparu, un souci nouveau des arbres se fait jour dans les années médianes du xiiie siècle.

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L’analyse des productions céréalières montre que les arbitrages des cultivateurs se sont portés en faveur du sorgho, céréale secondaire non panifiable dont on fait une sorte de polenta, alors que la demande des élites sociales et celle de la population urbaine se porte, elle, sur le froment. La demande urbaine modifie, dès le xiie siècle la production et les quantités de froment produites augmentent. L’organisation même du prélèvement a contraint les paysans à produire, même de façon indirecte davantage pour le marché sans pouvoir profiter véritablement de ses bénéfices. Dès que les capitaux urbains s’investissent à la campagne, c’est-à-dire des les années 1180, des pratiques spéculatives se développent, ce qui entraîne sélection et spécialisation des terroirs.

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La troisième partie est la plus riche et la plus complexe. Viennent en effet s’y synthétiser des éléments contradictoires qui étaient une thèse véritable : la crise du féodalisme commence à Padoue au xiiie siècle. Elle le fait par une crise des fortunes nobiliaires. Les revenus fonciers des grandes familles croissent en effet moins vite que le montant de leurs besoins. Les seules voies d’issue sont pour elles l’emprunt ou la vente : l’un comme l’autre menacent rapidement le patrimoine de désagrégation. Le processus qui mènent à la disparition les fortunes les mieux assises est illustré à travers une série d’exemples parmi lesquels on retiendra les pages remarquables dédiées à Lacopo da Sant’Andrea dont la ruine est l’un des problèmes politiques de Padoue vers 1220, étant donné l’importance des dépouilles à se partager et donc la vigueur des appétits en cause. La crise profite à un ensemble de nouveaux riches et aux membres de l’aristocratie consulaire qui forment alors un groupe nouveau dont le point commun est que, disposant de liquidités, il pratique le prêt à intérêt auprès des familles nobles, dissolvant par là le lien social du monde féodal. Il prête aussi aux paysans avec des conséquences d’un autre ordre mais tout aussi graves. Dans le même temps en effet les communautés rurales souffrent des conséquences du mouvement séculaire d’aliénation des communaux, le nombre des exclus de leur mise en valeur allant croissant et la pauvreté se développant. L’unité de la commune, et partant, celle du groupe des alleutiers qui en était le support, ne résiste pas à cette épreuve : les élites locales constituées par les arimanni cessent d’être solidaires des communautés dont elles étaient originaires. La trahison des élites sanctionne l’enclenchement d’un processus de paupérisation des libres propriétaires. La prise en mains des communaux par une élite restreinte s’accompagne de l’accroissement de l’endettement paysan qui accélère le délitement des structures communautaires et des anciennes solidarités. Or, l’endettement a une conséquence : celui de substituer à un seigneur intéressé surtout par une domination politique – et qui, donc, pouvait se permettre et même devait ne pas être trop âpre – une autre figure, celle de l’urbain animé par le seul souci de rentabilité financière et dont la rationalité comme les exigences ne sont donc pas identiques.

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Parallèlement, en ville, le milieu dirigeant élargit au groupe des nouveaux riches tire avantage de changements institutionnels et sociaux restreints qui permettent au popolo de s’affirmer à partir des années 1210-1230. Son élite est constituée par les notaires davantage que par les commerçants et ses membres les plus éminents participent désormais pleinement au pouvoir communal dans lequel ils sont associés à ce qui reste de la vieille aristocratie féodale.

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L’évolution semble linéaire. Elle est en réalité pleine de contradictions et est interrompue par la dictature implacable d’Ezzelino da Romano dont l’émergence constitue pour Rippe le signe évident de ce que les contradictions sont, dans les années 1230, devenues antagonistes – cela pour reprendre son lexique qu’il emprunte sans le cacher à Althusser. L’essor économique de Padoue a été réel, et les travaux de bonification que la ville entreprend semblent bien le montrer. Padoue est exportatrice nette de grain jusqu’à la fin du xiiie siècle : elle tire de cela son aisance économique. Toutefois, son espace restreint et le caractère principalement agricole de son économie limitent son dynamisme : elle est écartée, dès le xiie siècle, des grandes voies du commerce international. Les tentatives politiques et militaires des Padouans pour s’emparer du contrôle de routes permettant de rejoindre l’Allemagne se soldent par des échecs, jusqu’à ce que l’adversaire ne soit plus la ville voisine mais les dominations seigneuriales dont l’apparition, dans le premier tiers du xiiie siècle, marque le début d’une ère de conflits d’une extrême violence et désorganise profondément la société locale. La politique des Padouans, d’autre part, est constamment philo-papale jusqu’aux années 1230.

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Les objectifs limités de la commune de Padoue et la force des liens noués par un groupe aristocratique homogène dans l’entourage vassalique de l’évêque ont ralenti l’émergence de partis nettement définis et clairement opposés, alors que c’est la norme de la majeure partie des communes italiennes. C’est de l’extérieur que vient, dans les années 1230, une crise politique d’une extrême violence qui met à genoux les institutions communales : la tyrannie d’Ezzelino da Romano vient interrompre la domination de l’aristocratie locale sur la ville et la contraindre à renverser totalement sa ligne politique : de guelfe elle devient en effet gibeline et entre de plain-pied dans les conflits opposant les grandes dominations territoriales.

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On entre alors dans ce qui est le cœur du propos de Rippe, ce pour quoi il a en réalité entrepris sa recherche et écrit ce livre : la question de la tyrannie et de la cruauté aux origines de la Renaissance italienne. En quelques pages remarquables de profondeur, il établit sa position par rapport aux deux monstres sacrés que sont Burckhardt et Kantorowicz et, dépassant le simple propos de son étude régionale, s’interroge sur les rapports de l’historien à la vérité (p. 725-733). Ces pages sont aussi une réflexion sur la tyrannie comme catégorie politique et sur le mystère qui la rend acceptable pour ceux sur lesquels elle s’exerce. Dans la Padoue des années 1240-1260, des luttes à mort se déroulent sous le couvert de l’atroce dictature d’Ezzelino : à travers elles se lit la crise des fortunes et l’exaspération d’urgences économiques dont les acteurs ne pensent pas pouvoir sortir autrement que par l’exercice d’une violence débridée exercée contre tous les adversaires politiques désignés. Rippe montre les techniques répressives utilisées par Ezzelino da Romano et mises au service de la politique impériale. Elles visent à décapiter la parte guelfa et à en empêcher son éventuelle reconstitution en frappant non seulement les membres du parti, mais aussi et peut-être même surtout leurs alliés et les membres de leurs familles, de façon à faire se développer un véritable régime de terreur. Celui-ci s’articule sur une pression fiscale intolérable et de plus en plus arbitraire rendue nécessaire par la guerre sans pitié menée par Ezzelino da Romano aux côtés de Frédéric II contre les communes de la Padana.

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La guerre a été accompagnée ou a provoqué de très profondes transformations économiques et sociales. Ce n’est plus la guerre féodale, limitée dans ses effets, mais une montée aux extrêmes, destructrice de l’ordre économique comme de l’ordre social. Les communautés rurales, déjà désorganisées par les tensions sociales et l’endettement subissent de plein fouet les effets de la guerre. Au premier rang parmi eux, Gérard Rippe place l’accélération de l’appoderamento, c’est-à-dire le processus qui transforme une campagne composée d’exploitations parcellaires, répondant à un habitat groupé, en une autre où à l’habitat désormais tendant désormais à la dispersion répond un système d’exploitation reposant sur de grandes pièces de terres d’un seul tenant. Ce phénomène accompagne la ruine de la paysannerie incapable de résister aux entreprises des urbains détenteurs de capitaux et désormais maîtres du sol. La multiplication des contrats à durée limitée entraîne la paysannerie dans une nouvelle forme de dépendance beaucoup plus contraignante que celle de la seigneurie banale à laquelle les structures communautaires lui permettaient finalement de résister.

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En ville, d’autre part, la classe dirigeante la classe dirigeante est renouvelée en profondeur par des familles dont l’ascension est relativement récente (du début du xiiie siècle), comme les Scrovegni, ou parfois très récente comme les Bibi ou les Lavezoli dont on sait qu’ils ont été chaudronniers. La mobilité sociale ascendante qui atteint ces groupes est le signe le plus spectaculaire de la crise des élites urbaines au xiiie siècle, en partie parce que leur apparition est liée à leur réussite dans le champ de l’économie du crédit.

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L’ouvrage de Gérard Rippe est d’une extrême richesse, tant par les faits qu’il présente et met en œuvre que par la problématique, d’essence marxiste, qu’il utilise. Le mouvement de la pensée de l’auteur est éminemment dialectique et parvient à intégrer en un ensemble organique les principales contradictions de la société padouane, tant rurale qu’urbaine, et, partant, à mettre le doigt sur des éléments saillants de la société communale italienne. On a déjà souligné les points essentiels. On redira pour conclure que le discours sur l’origine commune des classes dirigeantes rurale et urbaine, à côté et en dehors de l’aristocratie féodale est sans conteste l’une des plus belles analyses sociales de ces dernières années. L’analyse de la période ezzélinienne en termes presque de « crise systémique », antidatant ou préfigurant celle du xive siècle est, elle aussi, remarquable. Parce qu’elle se place au xiiie siècle dans un monde qui n’est manifestement pas plein, elle peut se passer du paradigme malthusien et replacer au centre de la réflexion sur la crise l’évolution des dynamiques sociales et notamment les antagonismes opposant les groupes entre eux. Elle met au premier plan la guerre dont elle fait un facteur capital de la transformation sociale, parce qu’elle est l’apogée de l’action politique, ce qui rend compte de la montée aux extrêmes sur laquelle Gérard Rippe insiste plusieurs fois : on est loin des guerres limitées de l’époque féodale. La crise fait jouer ou accentue les contradictions apparues dans le monde rural comme dans le monde urbain. Elle se termine par la sujétion enfin achevée des communautés rurales laminées par l’endettement et par la pression qu’exerce sur elles les citadins ainsi que par une transformation très profonde de l’aristocratie.

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Au total, on est là en présence d’un livre rare, d’une grande profondeur dans la vision historique qu’il construit, extrêmement personnel aussi dans sa façon d’aborder les questions proposées, neuf enfin par les solutions qu’il propose aux problèmes les plus complexes de l’historiographie médiévale. On pourra éventuellement lui reprocher de ne pas attacher d’importance au fait religieux ou de ne pas assez comparer avec des situations voisines. Peut-être. Padoue a été ici pensée comme une monade dont le fonctionnement, à lui seul, doit permettre de comprendre celui des sociétés qui lui sont similaires. L’objectif a été pleinement atteint dans un ouvrage dense et exemplaire par la rigueur de sa construction comme par la cohérence de la pensée qu’il fait vivre.

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Laurent Feller

Pierre Bauduin, La Première Normandie (xe-xie siècles). Sur les frontières de la haute Normandie : identité et construction d’une principauté, Caen, puc, 2004, 480 p. 30 €. isbn : 2841331458

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C’est à l’étude de la constitution progressive de la principauté normande et à la définition de ses frontières orientales que s’attache l’auteur dans ce qui est ici la publication remaniée de sa thèse de doctorat. Cette frontière, linéaire ou épaisse, est le fil conducteur de la recherche. Le plan est bâti autour des problèmes de la maîtrise du territoire, mais l’étude aborde en réalité de nombreux autres domaines et envisage l’ensemble des aspects de la construction du duché de Normandie.

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D’emblée Pierre Bauduin affirme l’insertion de l’histoire de la formation du duché de Normandie dans celle du monde franc (« une affaire interne au royaume de Francie », p. 132) tout autant que dans celle de l’expansion viking ; la suite de l’ouvrage montre la pertinence de ce postulat. Les sources sont malheureusement peu nombreuses pour restituer cette histoire. Une confrontation patiente de l’ensemble des données fournies par celles-ci ainsi qu’une relecture des sources narratives – au premier rang desquelles l’histoire de la principauté sous ses quatre premiers princes de Dudon de Saint-Quentin, écrite à l’ombre du pouvoir et à la demande de Richard Ier –, permettent pourtant de reconstituer de manière novatrice l’histoire politique des deux premiers siècles du duché. On soulignera l’intérêt de l’analyse précise du vocabulaire de Dudon, la confrontation entre son récit et les autres sources narratives (Flodoard en particulier), la prise en compte des apports récents de l’anthropologie, courant dans lequel l’auteur se situe clairement.

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L’ouvrage aborde donc au premier chef les problèmes de pouvoirs et de structures politiques. La « naissance de la Normandie » s’inscrit dans l’évolution des dominations en Neustrie. La cession d’un territoire par Charles le Simple à Rollon en 911 est connue par un diplôme de Charles le Simple de 918 pour l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés et par le récit de Flodoard selon lequel ce territoire constitué de pagi maritimes s’étend sur les deux rives de la Seine. Les informations fournies sur les acquisitions postérieures sont peu nombreuses : Flodoard mentionne le Bessin et le « Maine » rattachés en 924, puis, en 933, le Cotentin et l’Avranchin acquis aux dépens des Bretons. Le récit de Dudon est clairement une construction : pour cet auteur la Normandie s’est formée en un seul temps alors que le détail des événements montre le contraire. Il s’agit d’un message politique destiné à servir de version officielle à l’histoire de la Normandie (Pierre Bauduin évoque les « enjeux de mémoire », p. 15).

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Alors que Richer et Flodoard parlent au xe siècle de « terre des Normands », Dudon emploie le premier le terme « Normandie » ou l’expression « région normande » de façon régulière. Dans les actes ducaux, le terme est mentionné à la même époque, ce qui, avec l’apparition du titre ducal, traduit vraisemblablement la volonté des princes d’affirmer l’existence d’une nouvelle entité territoriale. Il s’agit d’une véritable « invention de la Normandie ». Cette construction est reconstituée grâce à une analyse patiente des sources qui montre que la principauté s’est formée par cessions successives mais aussi à travers un contrôle progressif des zones de confins et une défense du territoire. La coïncidence très imparfaite entre territoire normand et limites de pagi carolingiens – bien mal connues d’ailleurs – ou diocèses en plusieurs secteurs, incite à revenir sur la notion de frontière.

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L’auteur évoque ainsi la possible existence, à la fin du xe siècle, sur la basse Seine, d’une zone de repli pour les bandes scandinaves. Face aux menaces normande et bretonne, un grand commandement constitué d’un ensemble d’honores est confié à Robert le Fort en 852 tandis qu’à la fin du ixe siècle, est créée une marche de l’Oise tenue par la maison des Vermandois. Les liens entre Rollon et le monde franc sont indéniables. Son mariage avec Popa, d’origine franque, est bien antérieur à 911. Si la cession de 911 est le fait de Charles le Simple, Rollon est très vraisemblablement reconnu par les grands du royaume, comme le suggère son nom de baptême Robert.

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Pour comprendre la formation du territoire et la géographie de la frontière, il faut étudier de près les rapports des premiers ducs avec leurs voisins et la politique menée pour maîtriser l’espace. Le xe siècle est marqué par une volonté d’expansion des Flamands comme des Normands vers la côte picarde. L’Évrecin est d’abord un territoire en marge et un objet de conflits avec la maison de Blois. Richard Ier affirme son autorité dans cette région et en Talou mais l’avancée n’est pas définitive. Au xie siècle, en même temps que les sources se font plus consistantes, la définition de la frontière apparaît plus nette. Ceci ne signifie pas que les secteurs de confins sont maîtrisés. L’Évrecin est encore un terrain de conflits avec la maison de Blois. Le Capétien est également partie prenante dans ces affaires, de même que les familles possessionnées des deux côtés de la frontière, tenant un temps des forteresses – comme les Le Riche, à Tillières et Ivry. Ivry est ensuite aux mains de Raoul, frère de Richard Ier, exemple qui illustre l’importance prise par les châteaux dans la maîtrise de la frontière.

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Le Vexin est, quant à lui, dans une situation particulière, divisé entre Vexin normand et français. La maison de Valois, implantée dans ce dernier secteur, passe de l’alliance du duc normand à celle du Capétien. Après la dislocation de ce patrimoine, le duc et le roi sont voisins et parfois en conflit. Face à l’aristocratie, le duc doit mener une politique plus directe qui conduit à une militarisation accrue de la frontière. Enfin, dans les confins normanno-picards, on voit l’effacement de l’influence des comtes de Flandre et, là aussi, le développement de celle des Capétiens, par l’intermédiaire des comtes de Ponthieu. La domination est aussi assurée au milieu du xie siècle par le rapprochement entre le duc Normandie et des familles qui contrôlent la côte picarde et flamande : comtes de Flandre (cf. la procédure de mariage entre le duc Guillaume et Mathilde), de Boulogne et de Ponthieu. Tout ceci est parfois sujet à revirements (révolte de Guillaume d’Arques, relations fluctuantes avec les comtes de Boulogne et de Ponthieu) mais la tendance reste à l’affirmation de la domination ducale.

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Cette histoire de la maîtrise de la frontière conduit également à reprendre divers « dossiers », tel celui de l’institution comtale dans la Normandie ducale. Les comtes, révocables, sont des membres de la famille ducale. Cette institution propre aux zones de frontière a tendance ensuite à disparaître. Les structures de la société féodale traversent l’ensemble de l’étude. À Ivry, au début du xie siècle, des milites de divers niveaux gravitent autour du château formant une communauté châtelaine, société peu fréquente en Normandie à une date si précoce. À plusieurs reprises, l’Église paraît avoir la maîtrise de la frontière. Même si le duché correspond finalement pour l’essentiel à la province ecclésiastique de Rouen, à l’est, le diocèse de Rouen s’étend en Vexin français. Au xe siècle, c’est aussi une marque de l’ancrage du duché dans le monde franc. La lente restauration des droits de l’archevêque en Vexin et les intérêts des abbayes au-delà de l’Epte servent la politique ducale. Les aspects économiques ne sont pas absents de cet ouvrage, l’auteur rappelant ainsi le rôle important joué par la façade normanno-picarde dans le commerce septentrional.

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On soulignera, outre la qualité et la multiplicité des cartes et tableaux généalogiques déjà mentionnés, l’existence en annexe d’un dossier de textes majeurs. L’excellente connaissance des sources et de la bibliographie, la minutie de la confrontation des informations font de La première Normandie un ouvrage majeur pour la connaissance des deux premiers siècles du duché mais aussi pour l’histoire politique de la France du nord et la connaissance de l’aristocratie, une recherche qui donc va bien au-delà de l’histoire de la Normandie médiévale.

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Laurence Jean-Marie

Danièle Alexandre-Bidon, Une Archéologie du goût. Céramique et consommation (Moyen Âge, Temps modernes), Paris, Picard, coll. « Espaces médiévaux », 2005, 301 p., 55 €, isbn : 2708407406

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Danièle Alexandre-Bidon aime la terre cuite, au point de lui trouver ou retrouver ce goût qu’elle a, d’ailleurs. C’est l’impression première qui ressort de la lecture de son dernier ouvrage consacré à l’étude de la terre cuite sous l’angle de son utilisation, à partir d’observations archéologiques, de l’apport des sources écrites et iconographiques.

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L’ouvrage est préfacé par Hervé This, éminent biologiste et médiatique « inventeur » de la gastronomie moléculaire, qui livre quelques pistes de recherche prometteuses, à propos des interactions entre la terre et son contenu. Il définit ainsi la « kyathologie fonctionnelle », sorte de version plus archéométrique de la « céramologie fonctionnelle » dont Danièle Alexandre-Bidon souligne, à juste titre, tout l’intérêt.

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Dans son introduction, Danièle Alexandre-Bidon dresse un bilan des pratiques des archéologues en matière d’étude du mobilier céramique. Les questions de technologie de fabrication et les classements qui en découlent ont pris le pas sur toute autre considération, s’inspirant en cela des méthodes des antiquisants. Il faudra attendre le milieu des années 1990 pour que la question de la fonction des objets céramiques soit véritablement posée et le début du xxie siècle pour qu’historiens de l’alimentation, archéologues et spécialistes du traitement des restes animaux et végétaux mènent une réflexion commune sur les pratiques alimentaires.

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L’ouvrage comprend deux parties. La première est consacrée au vaisselier, dont la composition – un vase pour la cuisson (pot à cuire) et un autre pour la boisson (le tupin) – s’enrichit après le xiiie siècle. Le pot de terre ne semble pas aussi « spécialisé » qu’on a bien voulu le dire (un objet pour une fonction) et la terre cuite n’est pas le seul matériau présent dans les cuisines, loin s’en faut. Les sites ruraux, on s’y attendait, livrent un mobilier moins riche que les sites urbains. Certaines denrées alimentaires et les céramiques qui les contiennent manquent dans l’interprétation des mobiliers trouvés en fouille. Une méconnaissance des sources et des pratiques alimentaires en est la cause. Danièle Alexandre-Bidon s’interroge ensuite sur les fonctions et les contenus livrés par les sources. Les informations directes sont aussi rares que précieuses : citons ce plat italien sur lequel l’artisan a peint l’inscription de la denrée qu’il est censé contenir, « I[n]salata » (la salade), ce qui n’exclut pas, d’ailleurs, d’autres utilisations de ce plat. Les parois internes des poteries conservent parfois les traces de ce qu’elles contenaient, mais l’expérience montre que ces traces sont rarement repérées et encore moins analysées. L’épaisseur de la pâte céramique peut également receler de précieuses informations. Par exemple, l’huile fluidifiée par la chauffe peut s’infiltrer dans l’épaisseur des parois et le biologiste peut alors en retrouver la trace. Les fouilles sous-marines ont, plus que d’autres interventions, livré des céramiques, en particulier des amphores, contenant des restes parfaitement identifiables (vin, raisins, huile, etc.). En résumé, le céramologue doit être vigilant en étudiant le mobilier. À l’instar des sources archéologiques, les sources manuscrites et imprimées contribuent à éclairer le débat sur la question des fonctions des objets de terre cuite. Danièle Alexandre-Bidon présente de nombreux ouvrages – traités de médecine et de cuisine, traités d’agronomie et manuels d’économie domestique, notamment l’ouvrage de Charles Estienne, L’Agriculture et maison rustique, avec ses poteries horticoles, cloches à salade et autres pièges à animaux. L’auteur termine ce chapitre en évoquant les pièges du vocabulaire. En effet, certains termes, « vaisseau » par exemple, évoquent indifféremment des objets de terre cuite, de métal ou de bois. La « tuile » n’est pas seulement ce matériau de couverture si commun ; elle peut renvoyer à toute terre cuite de forme plate. Le chapitre suivant est consacré à la matière – céramique – et à ses diverses utilisations. Ainsi, les pâtes calcaires conviendraient à la vaisselle de table, notamment pour accueillir les liquides. Les pâtes réfractaires, et pour cause, étaient plus adaptées à la cuisson. L’étanchéité de la terre (plutôt une « relative étanchéité ») pouvait être obtenue grâce aux techniques d’enfumage et de cuisson dite « réductrice » (il faut entendre par « réduction » la diminution de l’oxygène dans la combinaison oxygène/carbone). Certaines céramiques domestiques, notamment celles destinées à la conserve, étaient enduites de plâtre, poissées ou huilées à l’intérieur ou bien lutées à l’extérieur, pour assurer une étanchéité et recevoir des denrées alimentaires. La terre cuite a d’autres vertus : enterrée, elle permet une meilleure conservation de son contenu ; poreuse, utilisée pour stocker de l’eau, elle maintient la fraîcheur par évaporation. Elle a tout de même des défauts… celui d’altérer, parfois, le goût des aliments, lorsque la pâte est imbibée et pénétrée de corps gras, anciens et rances. Danièle Alexandre-Bidon termine cette première partie en rappelant que la terre cuite n’est « ni neutre, ni inerte ». Sa valeur gastronomique doit être retrouvée, en interrogeant le matériau lui-même et le vaisselier. Dans la seconde partie, « La senteur terrestre des cuisines anciennes », Danièle Alexandre-Bidon enfonce le clou. La terre cuite a ses propres qualités culinaires, et « les échanges qui s’opéraient entre le contenant et le contenu étaient perçus au moins par les savants médiévaux, les apothicaires, les médecins et même les cuisiniers ». Elle en donne de multiples exemples tirés de ses nombreuses lectures. Elle détaille les fonctions spécifiques des céramiques pour conserver, diviser ou cuire tel ou tel type de denrées alimentaires, en mettant en garde les céramologues, encore une fois, sur les erreurs d’interprétations. Nous n’allons pas énumérer ici toutes les références au « goût de la terre » le bon goût et le mauvais, qui, lui aussi, transparaît dans les sources et la littérature. Danièle Alexandre-Bidon évoque ensuite le cas des grès, imperméables, résistants au chocs mécaniques (la pâte semi-vitrifiée des grès est d’autant plus sensible aux chocs mécaniques que ses parois sont fines… L’épaisseur de la panse du pot à beurre – et non du beurrier – de la fig. 39 mesure moins de 5 mm, soit moins du centième de la hauteur du pot). Dans le chapitre 5 « Goûts, dégoûts et précautions d’emploi », l’auteur relate certaines pratiques liées aux interdits alimentaires, comme la casse de la vaisselle de terre au carême, pour ne pas cuire poissons et viandes dans le même pot. Elle évoque encore celles des Parfaits cathares, végétariens, qui transportaient leurs propres pots à cuire et leur vaisselle de table pour ne pas risquer la contamination de leur nourriture dans des pots qui auraient servi à cuire de la viande. Elle cite également le cas de ces poteries de Londres, d’abord pots à cuire (avec des traces de brûlé) puis recyclées comme pots de chambre, une fois jugés impropres à la cuisine. La glaçure apportera plus d’hygiène. Quant aux goûts fumés, brûlés, ils étaient peu appréciés, comme le montrent les conseils relatifs à l’utilisation de bois secs ou de charbons pour la cuisson, ainsi que l’éloignement de la flamme. Dans son sixième chapitre « La logistique de l’utilisation », Danièle Alexandre-Bidon met en relation les volumes des pots et les mets à préparer. Les légumes, par exemple, sont cuits dans « une grande quantité d’eau » et donc, dans un grand pot. Les pots, en général, sont rarement au contract direct de la flamme. Danièle Alexandre-Bidon, enfin, se penche sur des objets qui sont sans doute, eux aussi, absents du discours archéologique. Il s’agit des « accessoires » du pot : pierres de calage, trépieds, cuillers et bâtons, etc. Dans sa conclusion, l’auteur souligne que le prix, modique, de la céramique est sans doute moins déterminant pour le consommateur, que le goût spécifique qu’elle apporte aux aliments.

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Que retenir de cet ouvrage ? Qu’il est bien rédigé, bien illustré et qu’il offre à l’archéologue et au céramologue, même si c’est parfois de manière un peu redondante, une mine d’informations.

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Bruno Fajal

Giovanni Luigi Fontana et Gérard Gayot (dir.), Wool : Products and Markets (13th-20th century), Padova, cleup, 1228 p., isbn 8871786556

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Ce volumineux ouvrage (1228 pages) correspond aux actes de deux Euroconférences tenues, la première à Verviers, en Belgique, les 5-7 avril 2001 et la seconde, dans quatre villes italiennes où l’industrie textile fut réputée (Schio, Valdagno, Follina, Biella), les 24-27 octobre 2001. De surcroît, une rencontre finale eut lieu à Buenos-Aires les 22-26 juillet 2002, dans le cadre du treizième congrès de l’« International Economic History Association ». La seconde Euroconférence était conçue comme une étape d’un projet plus général concernant le patrimoine textile européen, d’où un déroulement « itinérant » dans les bâtiments les plus symboliques des quatre villes lainières italiennes déjà citées et un couplage du colloque avec une importante exposition sur les villes lainières en Europe.

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Cinquante-quatre contributions font l’objet de cet ouvrage. Elles sont classées en trois sections : a. « La laine : matière première et marchandise » ; b. « Les territoires de production : techniques et manufactures » ; c. « Produits et marchés ».

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La première section comprend quatorze communications, qui commencent par une présentation des races ovines et se poursuivent par des études sur l’ensemble « méthodes d’élevage, production, marché de la laine » ou l’une ou l’autre des composantes, envisagées dans le cadre d’un pays tout entier ou d’une région précise, avec parfois des prolongements internationaux. Cinq communications concernent l’Italie, trois, la France, les autres, l’Espagne, l’Allemagne, l’Inde. La deuxième partie est forte de trente contributions qui, pour la grande majorité d’entre elles, sont également ciblées sur un pays ou une région : l’Italie tient encore une place importante mais plusieurs études concernent aussi l’Espagne, et d’autres, les Flandres, la France, etc. On note également des approches plus globales qui portent sur le transfert de connaissances et de technologies d’un pays ou d’une région à l’autre. La troisième section comporte dix articles, qui traitent, cette fois, de la laine transformée en draperies, tissus et éléments vestimentaires. L’adaptation à une demande évolutive et à la concurrence retient particulièrement l’attention.

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À la fin de l’ouvrage, chaque intervenant est présenté en quelques lignes : la plupart d’entre eux sont des universitaires mais on note aussi la présence de professionnels. Plus de la moitié des communications ont été rédigées en français ; on en compte 11 en anglais, 11 en italien et 3 en espagnol. On doit se réjouir de cette possibilité qui a été laissée aux auteurs de publier dans l’une ou l’autre des quatre langues du colloque – ce qui ne facilite pas le travail des éditeurs – mais nous nous permettons de regretter, même si c’est dû à une autre tradition que celle à laquelle nous sommes habitués, qu’aucun résumé n’ait été demandé aux auteurs, ni dans la même langue que celle du texte, ni en anglais. En nous faisant un peu violence, car nous protestons contre la trop grande facilité avec laquelle les scientifiques publient en anglais, nous dirons même qu’un résumé en cette dernière langue aurait été le bienvenu, autant à cause du volume de l’ensemble des communications que des difficultés pour les lecteurs de connaître à la fois le français, l’italien, l’espagnol et l’anglais.

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Il est bien entendu impossible, en quelques pages, de restituer la teneur de l’ensemble du volume mais d’utiles appréciations synthétiques, que nous allons reprendre en partie, figurent dans les trois excellents exposés introductifs.

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Les coordonnateurs de l’ouvrage, Giovanni Luigi Fontana et Gérard Gayot, présentent le cadre général des travaux de l’Euroconférence de Verviers en rappelant que la longue croissance de l’industrie de la laine et son déclin se sont accomplis en trois temps : 1. à la fin du Moyen-Âge, adoption du cardage des laines courtes et augmentation rapide de la production de laines mérinos en Espagne ; 2. au xixe siècle, perfectionnement du peignage mécanique qui s’adapte aux fibres courtes et arrivée massive des laines de l’hémisphère Sud, lesquelles mettent à mal l’industrie lainière européenne ; 3. à partir de 1960-1970, recul considérable de ce qui reste de l’industrie lainière européenne (sauf en Italie) et montée en puissance des pays asiatiques (Inde et Chine surtout) dans l’élevage ovin et l’équipement industriel lainier.

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Ils exposent ensuite ce qui leur paraît être les principaux résultats de l’Euroconférence : 1. longtemps, les problèmes techniques non résolus en amont de la filière ont freiné les progrès de productivité, et l’industrie lainière est restée une industrie de métier où les frais salariaux ont représenté 25 à 30 % du prix du fil ou du tissu ; 2. les États et les Princes n’ont cherché à organiser la production de tissus, à la contrôler et à la stabiliser qu’au cours de la période mercantiliste, du xvie au xviiie siècle. Avant et après, les implantations industrielles furent instables ; 3. les filles et les femmes ont représenté les 2/3 de la main d’œuvre jusqu’à la « révolution des mécaniques », au tournant du xviiie et du xixe siècle, qui a induit une rupture brutale.

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Corinne Maitte, pour les époques médiévale et moderne, estime que les deux Euroconférences ont été particulièrement riches et ont apporté des éléments nouveaux concernant l’industrie lainière de diverses régions d’Europe. Par exemple, alors que, pour les Flandres, on admettait qu’après l’apogée des xiie-xiiie siècles était survenu un déclin marqué, il semble qu’il y ait eu une réadaptation efficace de la part de certains centres, ainsi qu’une très forte division du travail selon les zones, qui fait penser beaucoup plus à une complémentarité qu’à une concurrence entre les villes au sein d’une même région. Quant à l’Italie, il a été possible de montrer qu’à côté des grands centres bien connus, il y a eu une véritable prolifération de petits centres qui, au total, tenaient une place importante dans l’économie. De plus, alors que l’on admettait couramment, pour ce pays, un effondrement après le xvie siècle, il apparaît que les centres régionaux ont su adapter leurs productions à une demande diversifiée générée par les débuts d’une consommation de masse. L’importance des centres situés entre Meuse et Rhin était jusqu’à présent sous-estimée alors que, globalement, ils formaient en réalité la première région lainière européenne, produisant largement pour les marchés de l’Europe centrale et orientale, approvisionnés notamment par les importantes foires de Leipzig. Globalement, Corinne Maitte estime que les communications ont montré l’importance de la demande dans l’évolution de l’industrie lainière européenne. Les vêtements de laine, fondamentalement liés à la tradition, demeurant des marqueurs essentiels de hiérarchie et ayant même un statut quasi-iconique pour l’élite masculine, purent résister un certain temps face à l’apparition de nouveaux matériaux et à l’évolution de la mode mais, in fine, la production lainière est bel et bien tombée à 3 % du commerce textile.

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Beverly Lemire devait « pointer » quelques éléments-clés de la très vaste histoire de la production régionale et des marchés de la laine aux xixe et xxe siècles. Elle insista d’abord sur les nouveaux et importants défis que furent, pour la production et la commercialisation de la laine : la croissance démographique et l’urbanisation, le développement de la culture du coton, l’arrivée des laines de l’hémisphère Sud, les changements dans les modes de vente au détail des textiles et des vêtements. Les réponses des régions lainières traditionnelles ont varié : adaptation de la qualité à des prix de vente moindres, spécialisation, innovation, commerce de luxe, etc.

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Après avoir pris connaissance des principaux enseignements des Euroconférences, tels que présentés par les auteurs des textes introductifs, le lecteur n’a plus qu’à se « lancer » dans la consultation des quelques 1 200 pages qui s’offrent à lui, ou à procéder à des choix, liés par exemple à ses thèmes d’intérêt. C’est ce que nous allons faire nous-même, en nous focalisant sur trois sujets et quelques articles seulement, que nous tenterons de présenter et/ou résumer.

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Nous nous sommes tout d’abord intéressé aux moutons et à la qualité des laines qu’ils permettaient d’obtenir. Dans un travail d’ensemble, Carlo Renieri et Marco Antonini exposent l’évolution générale de l’espèce ovine depuis la domestication, la survenue des importantes mutations « angora » (allongement des fibres qui composent le pelage) et, beaucoup plus tard, « mérinos » (affinement du brin de laine) et caractérisent les principaux groupes de races de moutons. Ils montrent que celles qui peuvent être considérées comme améliorées en vue de la production de la laine sont, finalement, peu nombreuses.

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Giorgio Riello, sans prendre en compte les races, propose de fort intéressants tableaux sur les effectifs de moutons par pays, de 1800 à 2000, partant avec justesse du principe qu’il y a une proportionnalité suffisante entre la production lainière et l’importance du troupeau ovin.

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Alain Becchia s’est intéressé aux « Importations et exportations françaises de laines dans la seconde moitié du xviiie siècle », en exploitant les « États de la balance annuelle du commerce » dressés par l’Administration française à partir du milieu du xviiie siècle, et qui paraissent suffisants pour une première approche du commerce français de la laine (circuits, qualité des fibres). Il apparaît que, sur la période considérée, les laines sont l’un des principaux produits d’importation de la France, l’Espagne étant le principal fournisseur (en valeur surtout, du fait de l’importance des laines fines), suivie par le Levant (à partir des ports qui faisaient partie des « Échelles du Levant »). L’Espagne et le Levant couvrent 80 à 90 % des besoins français jusqu’en 1779 mais, dans la décennie suivante, l’Espagne s’effacera. L’administration française répertorie au total 25 catégories différentes de laines ! Certains termes évoquent les traitements qu’elles ont pu subir : surge (moutons non lavés avant la tonte, laine ni lavée ni dégraissée), brute (terme réservé apparemment aux seules laines anglaises), lavée, peignée, filée, pelade, etc. D’autres termes font référence à la présentation des laines (en toison, en rames) ou à la nature des animaux d’origine : chevron (chèvre), vigogne… Le mot « vigogne » apparaît régulièrement : il est en réalité peu probable qu’il s’agisse de laine de camélidés mais plutôt d’une laine y ressemblant. Les termes les plus fréquemment utilisés concernent l’origine géographique et, enfin, il y a des catégories fourre-tout (laines « communes » ou « diverses »). Alain Becchia fait remarquer qu’il faut mettre en balance le commerce de la laine et celui des draps. En effet, sur la période considérée, la France compense très largement ses importations de laine par des exportations de draperies, y compris vers l’Espagne et, surtout, le Levant. On retrouve là l’équation typique des économies dominantes face aux économies périphériques : matières premières contre produits élaborés. L’auteur, après avoir souligné la nécessité de confronter toutes ces données avec celles des pays circonvoisins, conclut : « Bien qu’il n’occupe pas le premier rang, en ce siècle d’or des denrées coloniales et du trafic transatlantique, le commerce de la laine s’avère bien l’un des plus importants, en Méditerranée, mais aussi dans de nombreux ports occidentaux, de l’Atlantique à la mer Baltique ».

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Gérard Gayot publie un manuscrit exceptionnel d’André de Neuflize, héritier de la dixième génération de marchands de laine et manufacturiers de draps à Sedan, qui concerne la qualité des laines utilisées par l’industrie européenne dans les années 1820-1830. Les circonstances dans lesquelles ce texte a été écrit sont plutôt dramatiques : l’effondrement de l’entreprise familiale lors de la grande crise industrielle et commerciale de 1826-1832. Le père tient alors à donner à son fils les meilleurs conseils pour qu’il n’ait pas à connaître un sort aussi tragique. On apprend, ainsi, qu’il n’y a plus rien d’intéressant en Espagne car « les plus beaux et principaux troupeaux ayant tous été mangés ou transportés en France, l’Espagne s’est trouvée réduite à des races inférieures, et en finesse et en beauté ». Les Espagnols s’efforcent toutefois de reconstituer leurs races à laine fine et sont même venus chercher des béliers en France… De son côté, « l’Allemagne est sans contredit le pays le plus riche et le plus fertile en laines fines », spécialement dans cinq pays : la Saxe, où le mérinos d’Espagne s’est acclimaté depuis soixante ans, la Silésie, la Moravie, la Bohème, la Hongrie (on remarque que le terme « Allemagne » est à comprendre en un sens très large). Il s’ajoute maintenant le Würtemberg et la Bavière, où le mérinos s’est implanté. André de Neuflize pense que de bonnes affaires peuvent être faites en Allemagne. Quant à la France, il signale que les départements les plus réputés pour la production de laines fines sont dans le Nord mais qu’on y rencontre une grosse concurrence au niveau des achats. Il conseille de s’approvisionner plutôt dans les régions où la laine est propre à la fois au peigne et à la carde, et qui sont peu fréquentées par les fabricants de laines peignées fines, à savoir : pour les laines fines, le Pays de Gex et les environs de Genève, les départements voisins des Pyrénées, le Poitou et les « environs de la bergerie royale de Nantes », la Provence et les « environs de la bergerie royale d’Arles », Amiens, le Pas de Calais ; pour les laines demi-fines, le Pays de Caux, Elbeuf et la foire de Neubourg, les montagnes de Lozère, le Maine et l’Anjou. Il serait bien entendu très intéressant de confronter ces propositions avec ce que l’on sait de la carte de répartition géographique des races ovines de l’époque. Notons enfin qu’André de Neuflize vient d’apprendre que la « Nouvelle Hollande » a des laines de toute beauté (car le mérinos y a prospéré), qui coûtent dix fois moins cher à produire qu’aux environs de Paris et six fois moins que dans les montagnes du haut Languedoc. Il entrevoit en conséquence que l’Angleterre a de bonnes chances, en peu d’années, de dégager « une masse de revenus supérieure à tout ce que l’Espagne a jamais tiré des mines du Pérou et du Mexique » et suggère de tenter de faire la même chose en Algérie.

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Ensuite, nous avons été interpellé par le volume et le thème d’une importante étude de Giovanni Luigi Fontana : « L’Europe de la laine : transfert de techniques, savoir-faire et cultures d’entreprise entre Verviers, Biella et Schio ». Au cours du xixe siècle, les deux pôles de Biella et Schio, « avec la transmission du savoir-faire, les transferts de machines, de techniciens, d’employés et de dirigeants, l’apport de connaissances spécialisées et de culture des entrepreneurs […] établirent des rapports toujours plus étroits et durables avec les principaux centres industriels européens » et acquirent une position de primauté dans l’industrie lainière italienne. Le point d’orgue des « entrelacements et parallélismes » fut Verviers, capitale lainière de la Belgique, avant-poste de la révolution anglaise sur le continent et important centre européen pour la diffusion de technologies et de systèmes d’organisation. On a pu parler d’un véritable « Triangle de la laine » Verviers-Biella-Schio, centré sur le commerce des matières premières et des outillages, sur la circulation de la culture technique et d’entreprise, sur l’innovation technologique, sur les échanges d’expériences (formations professionnelles, problématiques sociales), sur le recrutement des dirigeants, techniciens et chefs d’atelier. C’est tout cela que Giovani Luigi Fontana analyse, à partir de nombreux documents inédits, en se centrant largement sur l’essor de la manufacture lainière Rossi.

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C’est en 1818 que Francesco Rossi opte pour la voie de la mécanisation, met en service des machines pour filer et carder, et enclenche « l’élan contrôlé » qui conduira peu à peu à la création du plus grand ensemble lainier italien. À chaque phase de développement de la société, les apports des milieux industriels européens furent toujours plus importants (une enquête industrielle de 1870-1874 « mit en lumière le nombre de dirigeants, d’ingénieurs, de chefs d’atelier qui furent appelés de Belgique, d’Allemagne, de Suisse et d’Angleterre »), avec le succès à la clé. Alessandro Rossi en fut le principal artisan, à la suite d’un voyage qu’il effectua en 1841 en France, Belgique et Angleterre. « Promouvoir le rattachement des régions italiennes aux développements culturels économiques et civils de l’Europe du Nord-Ouest, tel était l’enjeu ». Rossi ne cessa de séjourner dans des villes industrielles des trois pays précités et d’Allemagne, et entretint pendant trente ans des rapports étroits avec surtout le milieu de Verviers, ville où il tissa des liens d’amitié avec quelques grandes familles. C’est un célèbre architecte de Verviers, Auguste Vivroux, dont la réputation s’était faite dans des secteurs diversifiés (châteaux, maisons d’habitation, églises) et qui, en 1861, avait déjà acquis « une remarquable expérience de bâtiments industriels réalisés pour certaines des plus grandes sociétés de Verviers », qui sera chargé de la « très vaste usine de Schio » (usine de fabrique haute).

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Giovani Luigi Fontana s’intéresse par ailleurs longuement à une figure restée jusqu’à présent dans l’ombre mais qui, avec d’autres, est un point de repère fondamental pour les milieux lainiers de Schio et Biella : Robert Centner fils. Celui-ci, pendant plusieurs décennies, joua le rôle-clé d’informateur sur les technologies, les produits et les tendances à la mode, mais aussi sur la politique sociale et économique, ainsi que sur un secteur clé pour Rossi : l’instruction et l’éducation. C’est une vision méritocratique de la pédagogie, valorisant l’esprit de croissance personnelle, de sacrifice et de ténacité qu’avaient Centner et Rossi. Ils l’appliquèrent au sein de leurs familles et dans les écoles qu’ils soutenaient, car ils voyaient dans l’instruction du peuple une solution au problème social que, selon eux, le socialisme ne comprenait pas. Centner servit également souvent d’intermédiaire pour le recrutement de personnel étranger, que Rossi choisissait selon un protocole complexe et soigné (renseignements auprès des employeurs précédents, compétence technique, qualités et défauts du caractère, photographie, étude de l’écriture, contact direct avec la personne). Le souci de dispenser de l’instruction se traduisit notamment par l’instauration de cours du soir dans la lainerie Rossi à partir de 1866 mais aussi, en 1878, par la création de l’École industrielle de Vicence. Celle-ci jouera un rôle de premier plan dans la formation d’entrepreneurs au service non seulement de l’industrie régionale mais aussi de toute l’Italie, et contribuera à réduire les besoins en cadres étrangers. Par ailleurs, « ce qui distingua l’industriel de Schio de ses collègues italiens et européens fut son intérêt en particulier pour le sujet des résidences ouvrières ». Avec l’aide de Centner, il développa un modèle d’architecture ouvrière original, qui s’inspira au départ de la célèbre cité ouvrière de Mulhouse mais qui, dans un souci de décloisonnement, évolua rapidement vers un quartier destiné à des habitants de toutes conditions sociales, et comprenant des structures visant à encourager la culture et l’instruction, les relations familiales et sociales (crèches, écoles, gymnase, lavoirs publics, boulangeries, glacières, etc.).

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Dans la conclusion de son travail, Giovani Luigi Fontana, par l’intermédiaire d’une citation, affirme que l’industrie textile a donné naissance à des paysages urbains, des architectures, des pratiques, c’est-à-dire à une culture qui dépasse largement les frontières nationales mais qui a toujours su composer avec les particularités locales.

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Pour en terminer avec cette présentation, nous avons retenu l’article de Jean-François Belhoste, « Du drap pour habiller les hommes ». Comme le titre l’indique, les draps servaient essentiellement, en France, à la confection d’habits masculins, spécialement, dans les années 1660, un costume trois pièces comprenant justaucorps, veste et culotte, ensemble dont le confort par rapport aux traditionnels pourpoints et hauts-de-chausse entraîna le développement rapide. Un habit de qualité, qui finira par s’appeler « Habit complet français », comprenait trois pièces faites de la même étoffe mais, par la suite, jusqu’au milieu du xixe siècle, on assista au remplacement de la veste par le gilet, de la culotte par le pantalon, lequel était emprunté à l’habillement militaire, et à l’emploi de tissus différents pour chaque partie de l’habit. De 1820 à 1850 se développe une véritable mode masculine qui n’a rien à envier à la mode féminine, dans laquelle des tissus aux dessins très riches (dits « tissus nouveautés ») jouèrent un rôle important. Toutes ces innovations dépendirent des progrès techniques parmi lesquels, au xviiie siècle, l’importation de nouveaux colorants. Les acteurs de la nouveauté furent d’abord les marchands drapiers et les tailleurs, qui durent peu à peu se rapprocher du marché et anticiper sur son évolution, l’interaction marché/ production ne cessant finalement pas d’augmenter, les évolutions de l’un rejaillissant sur les évolutions de l’autre. Le contact direct avec les fabricants, les expositions industrielles et certains tailleurs parisiens influents jouèrent leur rôle mais, dans le même temps, d’autres forces étaient déjà à l’œuvre, celles des confectionneurs, fabricants d’habits plus ou moins faits d’avance et simplement ajustés aux mensurations du client lors de la vente. L’industrie de l’habillement masculin ne prit cependant son essor que vers 1840-1850, avec l’apparition de la machine à coudre et la diffusion d’un habit sans couture et non ajusté à la taille : le paletot, qui devint veston. Le mouvement fut lié à un nouveau commerce, celui des grands magasins à prix fixes, type « Belle Jardinière ». Sans entraîner la disparition complète du « sur mesure », la confection entraîna une profonde restructuration du secteur, mais aussi une certaine standardisation de l’habillement masculin au travers du costume à trois pièces assorties, qui devint complet-veston. Heureusement pour eux, les tissus lainiers, surtout peignés, trouvèrent dans l’habillement féminin l’expression d’une certaine fantaisie, désormais interdite chez les hommes.

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Nous aurions pu retenir bien d’autres thèmes d’analyse – par exemple, nous avions été tenté par le rôle des foires et marchés – mais nous devions faire des choix. Nous espérons, par une présentation générale de l’ouvrage et par l’évocation de ses principaux apports et d’un résumé/analyse relativement détaillé de quelques contributions, avoir montré toute sa richesse. Nul doute que Wool : Products and Markets (13th-20thcentury) ne soit dorénavant un incontournable document de référence sur l’industrie textile en Europe.

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Bernard Denis

Archéologie Médiévale, t. 35, 2005, Paris, cnrs Éditions, 327 p., 39 €, isbn : 2271063434

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La place consacrée à l’archéologie rurale du Moyen Âge est plus chichement comptée dans cette 35e livraison de la revue Archéologie Médiévale que les années passées. Outre les rubriques bien connues des médiévistes que sont la « Chronique des fouilles médiévales en France » (p. 175-311) et le Bulletin critique (p. 313 et suivantes), signalons aux p. 97-140, l’étude d’un habitat rural du xiiie siècle fouillé dans le cadre d’une opération préventive à Beaumont (Côte-d’Or), due à Franck Gabayet, Fabrice Gauthier, Alban Horry, Isabelle Rodet-Belarbi et Sébastien Gaime. Le lecteur y trouvera la description d’un groupement de quatre habitations en pierre, environné par une aire d’ensilage qui ne compte pas moins d’une quarantaine de silos. L’habitat n’a pas été concerné dans sa totalité par la fouille mais le nombre élevé de silos évoque un établissement plus important. Les bâtiments comportent plusieurs pièces et s’organisent selon un plan relativement complexe dont l’évolution chronologique a pu être retracée. L’un d’entre eux, mieux conservé, fait l’objet d’une description détaillée, et l’on note en particulier l’identification d’une structure de chauffe complexe évoquant un fumoir ou un séchoir. Les activités liées au traitement des céréales sont en outre illustrées par une série de neuf grandes meules de moulins, toutes fragmentaires, mises au jour dans les espaces domestiques. Un lien est supposé entre ces éléments et la présence attestée dans les parages du site de plusieurs moulins à eau sur le cours de l’Artière. Les pratiques liées à la gestion du cheptel bovin et ovin sont abordées par le biais d’une étude archéozoologique dont le détail complet est fourni en annexe avec l’étude céramique. On y trouvera notamment une mise en perspective des principales données relatives à la stature du bœuf au cours des xiiie-xive siècles dans le Midi de la France.

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Vincent Carpentier

Antoine Follain et Gilbert Larguier (dir.), L’Impôt des campagnes. Fragile fondement de l’État dit moderne (xve-xviiie siècle), Paris, Comité pour l’histoire économique et financière de la France, 2005, 660 p., 35 €, isbn : 2110947950

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Cet imposant volume assure la publication des actes du colloque tenu à Bercy les 2 et 3 décembre 2002 et fait suite, d’une certaine façon, au colloque d’Angers de 1998 sur L’Argent des villages (compte rendu dans hsr n° 15) et à la journée d’études sur L’Argent des campagnes…, qui s’était tenue à Bercy en décembre 2000. Ce colloque s’inscrit dans un programme de recherche sur la taille et ses équivalents dans les campagnes de France au xviie siècle. Le texte des treize communications est précédé d’un long (62 p.) rapport introductif d’Antoine Follain et Gilbert Larguier : « L’État moderne et l’impôt des campagnes ». Dans ce texte, les deux auteurs s’efforcent de faire le point sur l’historiographie, en insistant sur les lacunes de ce champ de recherche, « longtemps esquivé », selon eux, mais qui fait l’objet depuis une vingtaine d’années d’un regain d’intérêt. Il s’agit également de poser la question de l’existence d’un « État moderne », concept sur lequel les auteurs s’attardent avant d’aborder la question proprement dite de l’impôt.

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Les communications sont partagées en deux ensembles. Le premier (huit interventions) porte sur « L’État et l’impôt des campagnes : l’invention et les tâtonnements du Moyen Âge au xviiie siècle » ; le second (cinq articles) sur « L’impôt au village : la charge fiscale, les modalités de l’assiette de la collecte et les pratiques villageoises ». Les différents auteurs couvrent un vaste champ géographique et chronologique. Gilbert Larguier et Lætitia Cornu abordent la formation du système fiscal languedocien, Dominique Le Page le fouage en Bretagne aux débuts de l’époque moderne, Jean-Claude Diedler la fiscalité lorraine de 1473 à 1766, Daniel Hickey la taille en Dauphiné aux alentours de 1600, Christophe Blanquie l’Agenais sous Louis XIII, Patrick Fournier la fiscalité comtadine aux xvie et xviie siècles, Marie-Laure Legay l’impôt direct dans les Pays-Bas français entre 1660 et 1715. Dans la deuxième partie, l’éventail chronologique et géographique est plus restreint du fait même du moindre nombre d’articles. Pierre Charbonnier pose la question de la justice dans la collecte des tailles auvergnates, thème également abordé par Françoise Bayard pour le Lyonnais et Brigitte Maillard pour la généralité de Tours. Francis Brumont et Alain Blanchard examinent la répartition de l’impôt entre les communautés d’Armagnac pour le premier, entre les paroisses de la généralité de Soissons pour le second.

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L’ensemble des communications s’attache à débusquer la complexité d’une fiscalité d’Ancien Régime injuste et qui varie selon les régions. Certaines font état des tentatives de l’administration pour améliorer un système que plusieurs auteurs, sans nier ses imperfections, réhabilitent quelque peu en le considérant comme l’une des bases de « l’État dit moderne ». La distinction taille réelle-taille personnelle, le mode de calcul de l’impôt, sa répartition entre les communautés, son poids, sa perception, etc., sont analysés avec le maximum de précision, de même que le choix des asséeurs et des collecteurs, les malversations, les abus, les contestations, les conflits que le prélèvement fait naître. Signalons à cet égard l’article fort clair de Brigitte Maillard qui donne un excellent aperçu du sujet.

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La troisième partie de l’ouvrage présente sur 130 p. un large inventaire de pièces justificatives, apportées par les communicants et par onze autres contributeurs. Antoine Follain, Dominique Le Page et Francine Rolley ouvrent cette présentation des sources par une introduction de 36 p. Ensuite sont cités une trentaine de documents s’échelonnant entre 1518 et 1784, provenant de plusieurs régions, et qui s’ajoutent à d’autres documents cités dans les communications. On trouvera des sources judiciaires, des comptes paroissiaux et communaux et de collecte, des rôles de taille, des actes notariés (actes d’assemblées, procès-verbaux de délibérations, transactions, etc.), des textes administratifs (mandements d’intendants, nomination d’un collecteur, etc.). Enfin, un index, limité aux termes relevant de la fiscalité et de ses acteurs, clôt l’ensemble.

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Antoine Follain et Gilbert Larguier livrent là un ouvrage essentiel pour la connaissance de la fiscalité d’Ancien Régime, même si on peut regretter qu’il ne fasse pas une place comparative, même minime, aux autres impôts royaux directs ou indirects, au prélèvement seigneurial et clérical. Ils ont choisi de parler de la taille et de ses équivalents, en centrant leur étude sur le xviie siècle, ce qui n’exclut pas quelques débordements en amont ou en aval mais le xxe, par exemple, n’est pas signalé alors qu’il est d’une grande utilité pour connaître la propriété dans les campagnes. On peut enfin s’interroger sur la taille vue comme base de l’État moderne quand on connaît l’inégalité de sa répartition et de son poids selon les régions ou les personnes, et alors que le pouvoir monarchique s’appuie sur d’autres bases que la fiscalité pour étendre son emprise sur le royaume. Les auteurs l’admettent d’ailleurs implicitement en soulignant à la fin de leur présentation que tous les buts assignés à l’enquête n’ont pas été complètement atteints. Il faudrait, disent-ils, avoir en effet une connaissance plus précise des autres types de fiscalité, ce qui est un des objectifs à venir du groupe de recherche. Affaire à suivre donc… et bon courage.

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Bernard Bodinier

Antonio Luis López Martínez, Ganaderías de lidia y ganaderos. Historia y economía de los toros de lidia en España, Sevilla, Fundación Real Maestranza de Caballería de Sevilla, Universidad de Sevilla, 2002, 459 p., 24 €, isbn : 8447207420

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Quiconque imagine sous la peinture romantique qui protége ce volume un récit de taureaux farouches, toreros hardis et corridas téméraires, aura une surprise absolue dès les premières pages. On n’y trouve point de tauromachie romanesque – et l’auteur reconnaît qu’il n’a jamais appris les fondements de la « technique » des matadors –, mais de l’histoire économique de haut niveau. La seule course à laquelle on y assiste est celle de l’historien contre les interdictions administratives de consulter les actes notariés les plus récents, ce qui lui a bloqué quelques voies d’étude de l’actualité du secteur, et contre l’incompréhension de plusieurs dépositaires de documentation privée, craignant peut-être que leur image d’éleveurs par vocation ne devienne celle de l’entrepreneur consacré au gain. Malgré toutes ces difficultés, Antonio Luis López Martínez est parvenu à nous montrer un panorama des ganadería de taureaux de combat bien complet du point de vue géographique, socioéconomique et chronologique, de la fin du xve siècle jusqu’à 2000. Il nous présente un nombre considérable de données quantitatives (33 tableaux et des centaines de chiffres dans le texte) et qualitatives avec une organisation conceptuelle et une clarté d’exposition dues sans doute à sa longue expérience comme professeur d’Histoire et Théorie Économique et d’Économie Politique à l’Université de Sevilla. En plus, son style est épuré et fluide, ce qui accroît l’intérêt de l’ouvrage.

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Les deux questions qui composent la base de la recherche sont fondamentales : ce sont celle de l’origine et du développement de l’élevage de taureaux de combat en Espagne, et celle des personnages – aux sens nominal et social du mot – qui l’ont contrôlé jusqu’à nos jours. En d’autres termes, l’auteur vise à tester la véracité de l’ancienneté prétendue des généalogies des taureaux, aujourd’hui si soigneusement enregistrées, et de ce qu’il définit comme leur « conservation altruiste » par les éleveurs, deux croyances parmi les plus répandues dans un secteur plutôt enclin à en avoir. Le professeur López Martínez n’hésite pas à les démolir pour arriver aux certitudes. Observons en détail la manière dont il procède.

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Le volume est divisé en trois parties qui traitent de « la ganadería comme entreprise », des « zones principales d’élevage » et des « éleveurs de taureaux de combat ». Malgré le titre, les quatre chapitres qui composent la première partie ont pour ligne directrice l’inexistence des ganadería comme activité exclusive avant le commencement du xxe siècle. Jusqu’à cette date tardive, les taureaux provenaient des grands troupeaux, les vacadas, qui fournissaient en viande les marchés urbains et en bœufs d’attelage les champs céréaliers, car les manades constituaient le seul lieu où le maintien d’un surplus d’étalons n’était pas ruineux (p. 38). Ces bêtes étaient élevées en semi-liberté afin de garantir leur force, leur agressivité et leur agilité. Ceci impliquait un système extensif tout à fait inadapté aux régions de Cantabrique où prédominait le fermage sur des surfaces réduites, voire minuscules. Ici, comme presque partout dans ce livre, des références au milieu naturel nous sont offertes, sans déterminisme, parfaitement intégrées au soutien du discours historique. Les minutieuses études descriptives portant sur le bas Guadalquivir en sont l’exemple.

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Alors que les pratiques de sélection restent très partielles encore jusqu’à la fin du xixe siècle (p. 330), les troupeaux étaient assez nombreux pour fournir des bêtes adaptées aux courses, surtout lorsque celles-ci se généralisèrent et devinrent régulières (milieu du xviie-xviiie siècle, selon les cas) et lorsque les prix du bétail de combat augmentèrent. Où donc les ganadería allaient-elles alors se concentrer ? En basse Andalousie, bien sûr, dans les énormes latifundia nommées cortijos, que des dizaines, voire des centaines de bœufs labouraient, allant au pâturage aussi souvent que possible sur les vastes herbages communaux ; et aussi sur les terres de la Plaine centrale, cette Meseta sèche mais riche en chaume de blé et traversée par une cordillère où l’estivage était habituel depuis le Moyen Âge, afin de nourrir la population madrilène. L’élevage de bovidés de combat était « marginal » dans l’une autant que dans l’autre, mais remarquons que ceci n’implique pas que cette occupation fût négligeable du point de vue du profit accumulé.

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Antonio Luis López Martínez nous fait suivre le fil de son raisonnement qui est aussi subtile que nuancé. D’abord, il évoque l’évolution des causes de l’élevage de ce type de taureau. Au Moyen Âge, lorsque la frontière avec les musulmans n’était ni très stable ni très éloignée, il s’agissait de rentabiliser des ressources naturelles publiques et privées surabondantes par rapport à la force de travail humain disponible. À l’époque moderne, par contre, il fallait assurer le développement économique et social de ceux qui, malgré leur aisance, n’avaient plus d’accès à la propriété foncière. La combinaison de l’affermage de vastes domaines avec le maintien de troupeaux considérables leur assura le contrôle du pouvoir local et, moyennant celui-ci, des pâtis et pâturages municipaux. Dès la fin de l’Ancien Régime, la mise en circulation d’importants biens de mainmorte et, secondairement, d’une part non négligeable du patrimoine nobiliaire, mit de vastes espaces sur le marché, ce qui donna naissance à une nouvelle bourgeoisie agraire. Les éleveurs allaient alors utiliser les manades comme une réserve de capital facile à aliéner, leur priorité étant de préserver le foncier qui leur était indispensable pour maintenir leur position sociale (p. 119). D’ailleurs, l’intégration du marché national ne s’accomplit que vers le dernier tiers du xixe siècle, ce qui mit un obstacle insurmontable à l’apparition de ganadérias avant cette date. Enfin, la complémentarité avec l’agriculture ne fut jamais sans poser de problèmes, soit à cause d’un conflit presque constant entre mise en valeur et pâturage – tel le dessèchement récent de marais qui avaient donné d’excellent pâtis auparavant – soit à cause de la mécanisation, aussi dès le milieu du xxe siècle.

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C’est précisément comme résultat de la modernisation agricole que la plupart des ganadería spécifiques allaient naître, vers les années 1960, brisant pour toujours la cohabitation entre la céréaliculture et l’élevage des bovidés. Celui-ci fut relégué sur les sols les moins favorables à l’agriculture, là où il n’y avait pas d’autres d’alternatives. Cependant, le développement des transports réduisit la mise à l’écart et la marginalisation de ces régions. Les taureaux de combat devinrent une ressource à forte rentabilité, ce qui encouragea les propriétaires à conserver des domaines réservés au gros bétail, les dehesas, à en créer de nouveaux et à pratiquer la sélection des bestiaux, donc à les améliorer. Le professeur López Martínez analyse les facteurs économiques de la demande de taureaux, facteurs au nombre desquels il compte des motifs un peu étonnants pour les profanes, tels le tourisme étranger des années 1960 et la folklorisation de la presse de cœur deux décades plus tard (p. 90). Il faudra attendre quelques années pour qu’il nous montre les effets – s’il y en a enfin de remarquables – de l’antitaurinisme, encore embryonnaire chez nous mais qui a déjà atteint son but dans une ville telle que Barcelone. Le chapitre iii insiste sur le caractère fondamental du changement que nous venons d’exposer. L’historien met en œuvre tout son savoir-faire pour combler les lacunes des recensements antérieurs à 1970, en fouillant des archives aussi inattendues que celles de la compagnie de chemins de fer qui transportait les taureaux du Guadalquivir à Madrid. Il réussit à établir la structure par âge et par sexe des troupeaux andalous – sans aucun doute, l’archétype du secteur – ainsi que les rapports entre l’élevage et le milieu rural en général. Le vocabulaire spécialisé est défini en même temps ; la richesse de la langue employée par López Martínez mérite d’être soulignée.

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C’est l’auteur lui-même qui reconnaît que le chapitre iv est celui qui souffre le plus du manque et/ou de l’inaccessibilité des sources privées. La cause en est évidente : il s’agit maintenant d’évoquer la commercialisation du bétail de combat, ce qui entraîne à quantifier la rentabilité des ganadería contemporaines. Deux formes de mise en valeur sont analysées : le bail à cheptel (p. 104), habituel dans la région cantabrique sous le nom d’admetería, et les ventes à réméré de manades entières (p. 199). L’étude de l’évolution la plus récente des coûts, en hausse constante, corrobore l’idée que le maintien de ces bovidés est devenu impossible sans le concours de l’agriculture… ou des subventions de l’Union Européenne.

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La deuxième partie du livre (chapitres v à vii) constitue un modèle méthodologique d’emploi pertinent de la littérature locale et du maniement nuancé des chiffres. Quelles en sont les conclusions ? Tout au long de La Canal de l’Ebre – la plaine riveraine de La Rioja, de Saragosse et particulièrement de la Navarre –, la prépondérance de la propriété publique des pâtures favorisa une précoce concentration du bétail visant le contrôle du pâturage, ainsi que des conseils municipaux et des institutions qui le détenaient. Dans la Meseta on distingue quatre régions fortement conditionnées par le marché de la viande et les corridas de Madrid, mais que la possession foncière et l’étendue des terres communales différencient : Salamanque, qui en est la principale, puis les alentours de la capitale, la Mancha et Sierra Morena. La Basse Andalousie est l’espace que le professeur López Martínez connaît le mieux ; il dispose ici de nombreuses sources primaires, grâce auxquelles il examine à fond les structures productives des grands domaines laïques et ecclésiastiques et l’évolution des terres municipales et de la propriété rurale du Moyen Âge au xixe siècle.

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On finira ce long parcours par la troisième partie de l’ouvrage, également subdivisée en trois chapitres (viii à x) selon les mêmes critères géographiques que précédemment. La Vallée du Guadalquivir y devient centrale. À La Canal comme dans la plaine castillane prédominaient les grands éleveurs, dont le poids était très lourd sur le gouvernement des villes de Salamanca et La Mancha. L’extrême concentration de l’élevage andalou y avait la même importance, mais elle s’exerçait au profit des fermiers aisés grâce à la complémentarité de l’agriculture et de l’élevage dans les cortijos. Ces cultivateurs ne constituaient pas un groupe homogène : le clergé régulier et la noblesse titulaire ayant concentré la terre entre leurs mains, on trouve, parmi les fermiers, un pourcentage considérable de nobles sans titre, parfois issus de marchands enrichis par le commerce des Indes. Les documents municipaux et les actes notariés décrivent l’action, aux xviiie et xixe siècles, de treize communautés religieuses et de dizaines de gros ou plus modestes possédants de troupeaux. Le fonds privé du Duché de MedinaSidonia déroule devant nos yeux le film passionnant de la gestion quotidienne d’une vacada (p. 269 et suiv.). Les histoires concrètes de personnages du xixe siècle confirment les changements déjà indiqués : la transformation des « grands fermiers » en propriétaires fonciers aisés moyennant les achats de terre publique et de mainmorte, la diversification de leurs investissements et l’émergence des éleveurs « purs », séparés du rural et qui n’y cherchent que du prestige, phénomène qui s’est intensifié de nos jours (p. 353).

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Finissons ce compte rendu avec deux mots sur l’appareil critique de l’ouvrage. Le texte a été allégé de beaucoup de références, seules les plus importantes ont été conservées, sans doute pour des questions d’espace ; mais ceci ne justifie pas que le répertoire des archives utilisées ne soit qu’une liste d’institutions. Par contre, on trouve, sous un format de base de données, un appendice de cortijos d’élevage si complet, que nous espérons une monographie où le professeur López Martínez utiliserait ses connaissances sur le sujet. Regrettons enfin qu’une édition dans laquelle les graphiques et la présentation formelle sont si soignés n’ait pas bénéficié d’une dernière relecture qui aurait permis de corriger les quelques coquilles qui restent dans le texte. Rien de cela ne diminue la valeur d’une recherche qui mérite – et nous espérons que l’auteur nous permettra l’expression – « ovation et tour aux arènes ».

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Enriqueta Sesmero Cutanda

Christiane Lombard-Déaux, Seigneurs et seigneuries en Lyonnais et Beaujolais des Guerres de Religion à la Révolution. Organisation, fonctionnement, évolution de la vie des campagnes, préface de Jean-Pierre Gutton, Lyon, édition Bellier, 2005, 166 p., 17 €, isbn : 2846311390

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Comme on le sait, la seigneurie constitue un cadre institutionnel et social essentiel, peut-être le plus caractéristique, des campagnes françaises sous l’Ancien Régime. Les études consacrées aux seigneuries sont nombreuses ; il n’est pas question de les énumérer ici. Rappelons simplement que le système seigneurial a donné lieu aussi bien à des monographies comme celle d’André Plaisse sur la baronnie de Neubourg (puf, 1961) qu’à des chapitres substantiels dans les thèses d’histoire agraire à l’exemple de celle de Pierre de Saint Jacob sur Les Paysans de la Bourgogne du Nord (Paris, 1960, réédition Caen, « bhr, 1 », 1995) ou encore à des études régionales telles que celle de Jean Gallet sur La Seigneurie bretonne (Paris, 1983), sans compter la synthèse du même auteur intitulée Seigneurs et paysans en France, 1600-1793 (Rennes, 1999).

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Le travail de Christiane Déaux se situe dans cette lignée. Il s’agit d’une partie de sa thèse de doctorat soutenue en 1992 à l’université de Lyon ii. Dans une riche introduction Christiane Déaux présente le cadre géographique (Lyonnais et Beaujolais) et situe son sujet dans le contexte régional administratif et sociologique. Elle souligne le rôle de la ville de Lyon et s’attache tout particulièrement à caractériser les groupes sociaux dirigeants dans leurs rapports avec les seigneuries qui leur procurent prestige et dignité.

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Le corps de l’ouvrage comporte quatre parties, suivant un plan thématique. Dans la première, intitulée « Les seigneurs », l’auteur part des hommes, plus précisément des familles ou des institutions qui acquièrent ou possèdent des seigneuries. La vie de ces notables est bien décrite : double résidence (demeure seigneuriale à la campagne et hôtel particulier en ville), politique matrimoniale, gestion des biens, règles de transmission des patrimoines etc. Il apparaît que dans la stratégie des lignages seigneuriaux, le plus souvent nobles ou anoblis, la recherche de profits se mêle à celle des moyens pour établir avantageusement les enfants. Des aspects assez peu connus sont mis en évidence, par exemple la relative fréquence des coseigneurs avec les conditions et modalités qui expliquent cette situation, ou bien le rôle des « dames », veuves ou héritières.

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La deuxième partie est consacrée à l’étude des seigneuries en tant que structures de domination sur la société rurale. Après avoir rappelé les composantes d’une seigneurie ainsi que les fondements du pouvoir et de la richesse des seigneurs, à savoir le domaine, le fief et la juridiction, l’auteur insiste sur l’importance des aveux et dénombrements qui mettent en lumière les survivances des traditions féodales dans le fonctionnement du système seigneurial. En outre, ces documents permettent de connaître effectivement la seigneurie, sa composition ainsi que la nature, l’origine et le montant au moins approximatif de ses revenus. Ainsi sont relevés les droits et prérogatives du seigneur : droits honorifiques qui soulignent la dignité du maître « premier habitant » de la paroisse, contrôle des foires et marchés, « banalités » et privilèges divers. En tant que « communauté territoriale », la seigneurie est habitée par une population de « sujets » dont les relations avec le maître sont plus complexes qu’on ne l’imagine parfois ; en tout cas elles ne se limitent pas à un antagonisme, même si les intérêts des deux parties diffèrent souvent car si le seigneur a des droits, il a aussi des devoirs (protection de la communauté, assistance aux pauvres) de sorte que les tensions éventuelles interfèrent plus ou moins avec des relations de type paternaliste.

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La troisième partie analyse la justice car la seigneurie est « une zone de juridiction », ce qui implique un pouvoir de justice et de police sur les habitants de la mouvance seigneuriale. Effectivement, les tribunaux des principales seigneuries fonctionnent jusqu’à la fin de l’Ancien Régime avec du personnel compétent : juge, procureur fiscal ou d’office, huissier, greffier… Ces justices, peut-être partiales, sont néanmoins rapides et proches des justiciables. Beaucoup de seigneuries ont conservé l’institution des « assises », réunions auxquelles tous les sujets justiciables sont convoqués. Ces assemblées périodiques permettent de redéfinir le territoire seigneurial par la résidence des chefs de famille qui y assistent, de traiter des questions importantes concernant l’ensemble du groupe et de rappeler dans les « ordonnances de police » les règles de la vie collective.

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Une dernière partie est consacrée aux terres qui constituent le support spatial et économique de la seigneurie. L’auteur rappelle les caractères de la « propriété féodale » soumise aux redevances, particulièrement aux « cens et servis » ainsi qu’aux « lods et ventes », droits de mutations qui peuvent atteindre 20 % du prix de la transaction dans certaines seigneuries. Il est évident que les questions liées à la terre (conditions de mise en valeur, conditions et modalités d’acquisition dans un contexte de manque d’argent chez la plupart des paysans), sont à l’origine de contentieux fréquents. Dans le cadre de ces analyses l’auteur consacre quelques pages éclairantes aux terriers en tant que source privilégiée pour appréhender l’espace seigneurial ainsi que l’importance et la nature des droits féodaux. La conclusion de l’ouvrage met en lumière les fragilités du système seigneurial à la fin du xviiie siècle (des fermiers, hommes d’affaires, remplacent de plus en plus les seigneurs dans la gestion de beaucoup de seigneuries) et ouvre sur les perspectives révolutionnaires.

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Cette rapide recension donne déjà une idée de l’intérêt du travail de Christiane Déaux. Qu’on nous permette toutefois de formuler quelques regrets. Le texte comporte des exemples et beaucoup de citations intéressantes mais les références précises ne sont pas toujours indiquées. Par ailleurs, Christiane Déaux rappelle, à juste titre, les composantes habituelles d’une seigneurie, à savoir le fief, la juridiction et le domaine. Or, si les questions relatives au fief et à la juridiction sont bien étudiées, ce qui concerne le domaine ou « réserve seigneuriale » est à peine abordé. Une analyse plus approfondie de l’économie seigneuriale à travers la mise en valeur des domaines aurait probablement conduit l’auteur à nuancer son jugement sur « l’effilochement » des revenus seigneuriaux au xviiie siècle dans un contexte de hausse des prix des produits agricoles et du bois. Dans le même ordre d’idées, il aurait été intéressant de présenter des exemples de seigneuries pour comparer, dans les revenus, la part du « féodal » (droits féodaux et seigneuriaux, dîmes) et celle du « domanial ». Il est vrai qu’on ne peut pas tout dire et beaucoup dépend du choix et de la qualité des sources disponibles. En l’occurrence les sources notariales ont été peu utilisées et le contenu de l’ouvrage correspond à des choix assumés par l’auteur.

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En tout état de cause, ces remarques ne diminuent en rien les qualités du travail de Christiane Déaux. Ce travail repose sur une abondante documentation parfaitement maîtrisée ; il bénéficie d’une présentation claire et argumentée, agrémentée d’illustrations très parlantes ; il est rédigé dans une langue qui en rend la lecture agréable. Parmi les nombreux apports de l’ouvrage, on retiendra trois éléments. En premier lieu, on relèvera le souci de mettre en évidence la diversité des seigneuries, car l’étude concerne un espace géographique relativement vaste, constitué de deux provinces, ce qui permet de varier les approches et de montrer les différences dans la situation et le fonctionnement des seigneuries, avec une place particulière accordée aux seigneuries ecclésiastiques, nombreuses dans la région lyonnaise. En second lieu, le lecteur sera certainement attentif à une démarche qui privilégie le concret, qui évite les considérations générales pour montrer la seigneurie en tant qu’espace vécu par le seigneur et ses « sujets justiciables ». Ainsi sont abordés des points aussi divers que le prix du blé et du pain, la place et le fonctionnement des moulins dans l’économie seigneuriale, les problèmes liés aux successions et à la transmission des patrimoines, les droits et les devoirs des seigneurs dans les paroisses, etc. En troisième lieu, comme le souligne Jean-Pierre Gutton dans la préface, le travail de Christiane Duaux apporte une contribution à la connaissance des identités collectives dans les campagnes sous l’Ancien Régime, car dans le groupe d’existence qui forme le contenu humain de la seigneurie s’affirme un sentiment d’appartenance des individus à une communauté territoriale. Cette « communauté seigneuriale », avec son territoire bien défini, interfère avec la paroisse et la communauté d’habitants. L’appartenance à cette collectivité est vécue notamment dans l’assistance aux assises où les sujets justiciables sont appelés nommément et se côtoient, dans la dépendance à l’égard de la même juridiction, dans la soumission aux redevances et obligations fixées par les mêmes terriers, par l’utilisation des mêmes poids et mesures, ou encore dans l’obéissance aux mêmes règlements et ordonnances de police…

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« D’être profondément seigneuriale a marqué l’ancienne société française » (Pierre Goubert). C’est ce que Christiane Déaux a parfaitement montré dans un livre qui mérite une lecture attentive.

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Serge Dontenwill

R. W. Hoyle (éd.), People, Landscape and alternative Agriculture. Essays for Joan Thirsk, Agricultural History Review, supplement series 3, British Agricultural History Society, 2004, 148 p.

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En l’honneur de Joan Thirsk qui fêtait son 80e anniversaire, la British Agricultural History Society a organisé en septembre 2002 une conférence à Reading, domaine de son dernier thésard, Richard Hoyle, qui en publie les actes. Cet hommage à la doyenne des historiens ruralistes britanniques est certes académique car elle est une « formidable historienne » (David Hey), il est aussi l’occasion pour les membres de la bahs d’exprimer leur attachement à cette grande dame, remarquable par la simplicité de ses manières, sa douceur et son souci d’aider tout historien qui le lui demande. L’œuvre de Joan Thirsk est immense, aussi la conférence n’a pas pu toucher à tous les domaines qu’elle a investis. Les auteurs ont choisi quelques thèmes qui peuvent être regroupés autour de « Hommes, Paysages, et agriculture alternative ». C’est le plan que suivra ce compte rendu, bien que l’ouvrage les présente chronologiquement.

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Les paysages apparaissent dans les textes de David Hey et Peter Edwards. Le premier utilise les cartes de William Cavendish l’ancien (1630) pour reconstruire le paysage de Barlow, dans les Pennines au nord de Chesterfield : petits champs ouverts, nombreuses pâtures arborées, vastes communaux et incultes abondants. Les forêts privées produisaient du bois pour la fonderie du fer et du plomb, activité importante dès le xiie siècle, qui prit son essor au xvie siècle par l’utilisation de l’énergie hydraulique. Dès la fin du xviiie siècle, cette industrie décline. Dans le vert paysage actuel, David Hey a traqué les rares traces de ce passé industriel. Peter Edwards s’est penché sur les luttes pour la terre qui opposèrent les usagers de communaux indivis entre les deux seigneuries de Cherrington et de Meeson dans le Shropshire. Ces querelles ont duré toute la seconde moitié du xvie siècle ; elles portent apparemment sur les usages communautaires mais en réalité il s’agit d’une lutte pour la propriété, dans un contexte d’augmentation de la population et de recherche de terres à mettre en culture. Elles aboutissent à la division des landes et la transformation du paysage par la création de prairies drainées et encloses.

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Les contributions de Elizabeth Griffiths et Paul Brassley peuvent être rapprochées par l’accent mis sur l’influence des hommes et du contexte politique. Liz Griffiths remet en question la vision de John Habbakuk (1940) reprise encore en 1977 par M. Davies, selon laquelle la propriété foncière à l’époque moderne relève uniquement d’une logique de pouvoir seigneurial et pas du tout d’une logique économique. Elle prend l’exemple de deux domaines du Norfolk, Blickling et Felbrigg, pour montrer que les propriétaires ont réagi énergiquement à la profonde récession des années 1660-1680. Ils ont réformé les structures de gestion de leur domaine, ont manifesté la volonté de coopérer avec leurs fermiers, l’un d’eux a même partagé les risques par un bail à moitié. Puis ils ont modifié leur stratégie au fil du temps. À la fin des années 1680, ils abandonnent les interventions directes dans l’exploitation de leurs domaines et dans les années 1690, la nouvelle génération de seigneurs a totalement standardisé les relations avec les fermiers. Les années 1690 marquent un tournant induit par une nouvelle conjoncture économique et par une nouvelle culture de l’aristocratie : alors qu’elle était engagée dans la politique intérieure et motivée par des considérations sociales durant la guerre civile, elle se tourne dorénavant vers les affaires et une culture des loisirs.

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Paul Brassley cherche à comprendre les motivations de l’enquête sur les industries rurales menée par l’institut de recherche en économie rurale d’Oxford, publiée en 1926-1927. Dans les années 1880 et surtout dans la décennie d’avant guerre, l’attention portée aux industries rurales s’accroît. John Green et la Rural League les défendent, la recherche scientifique se penche sur elles. En 1917-1918, le gouvernement s’y intéresse car il faut augmenter la production en période difficile. Or, à cette époque, produire plus exige plus de main-d’œuvre et retenir les bras à la campagne n’est pas seulement une question de salaire, il faut contrecarrer l’attraction de la ville par des industries implantées à la campagne, celles qui retiennent les jeunes femmes surtout pour enrayer la dépopulation. Aussi l’enquête d’Oxford est-elle subventionnée par le ministère. Paul Brassley montre ainsi, comme Joan Thirsk, que les industries rurales ne relevaient pas seulement d’un déterminisme géographique mais aussi de la politique du gouvernement, aussi bien au xvie qu’au xxe siècle.

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Le thème de l’« alternative agriculture » lancé par Joan Thirsk se révèle particulièrement fructueux. Quatre contributions lui sont consacrées. Christopher Dyer traque les chèvres du haut Moyen Âge par les restes archéologiques et les toponymes, bien qu’ils soient difficiles à interpréter. Le Domesday book les évalue à 8 000 environ pour l’Angleterre (dont sont absents les quatre comtés du nord). Il semble qu’au xiiie siècle, l’agriculture améliorant sa productivité, le nombre de chèvres ait diminué, car elles ne rapportaient que peu : lait d’été et viande des chevreaux. Elles survivent pourtant dans les régions de l’ouest et du nord et dans les régions boisées où elles apportent un complément. Il est évidemment plus facile de connaître les pratiques des riches qui paient une taxe de pâturage que celles des pauvres qui n’apparaissent que lorsque les chèvres commettent des délits.

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Le texte de John Broad brosse le tableau général de l’activité laitière de 1650 à 1850, afin de stimuler la recherche sur ce thème peu connu. Durant cette période, beurre et fromage sont en pleine expansion, perçus comme des mets délicats pour l’élite et bons pour le peuple. La géographie de la production évolue : la moitié orientale du pays abandonne la production de fromage pour celle de beurre, les systèmes de production sont diversifiés, ce qui est montré cartes à l’appui : pays naisseurs ou d’embouche, taille des exploitations et personnel, sélection des races selon la quantité de lait (Holderness, Sufflok) ou sa teneur en matières grasses (Devon, French). La puissance du marché londonien qui impose des normes conduit à une uniformisation croissante de la production fromagère bien avant l’avènement des laiteries industrielles.

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La culture du pastel est introduite à grande échelle dans le Hampshire au début des années 1580, profitant d’une chute des prix des céréales, d’une hausse des droits de douane français sur le pastel toulousain (1577). Richard Hoyle montre l’attrait pour cette culture qui promet de gros profits et les craintes qu’elle suscite : risque de détourner de la production de fourrages ou de légumes, d’épuiser les terres, de diminuer les revenus douaniers de l’Angleterre et surtout de détourner la main-d’œuvre employée dans le textile. Un lobby agit, commandite une enquête en mars 1585 dont il ressort que 5 000 acres sont mis en culture, surtout dans le Hampshire. En octobre 1585, une proclamation essaie de limiter les plantations et instaure une licence. Manifestement, un lobby agit en sens inverse en février 1586 car le conseil privé imagine alors que le pastel peut être facteur d’emploi pour les pauvres. Si de petits cultivateurs se sont lancés dans cette culture, les spéculateurs s’y essaient aussi. Devant les difficultés rencontrées en Angleterre, les professionnels se tournent vers l’Irlande en 1585-1586 où deux hommes ont obtenu le monopole. Richard Hoyle fait le récit de cette tentative et montre l’importance des investissements.

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La réglisse est une autre culture spécialisée dont John Chartres étudie la production et le marché. Ses origines sont incertaines mais elle apparaît comme nouvelle à la fin du xvie siècle et dès la seconde moitié du xviie siècle, on la trouve en Surrey et dans l’ouest du Yorkshire, à Pontrefact où elle se concentre au xviiie siècle. Elle est cultivée sur sols alluviaux profonds en cycles de 3 ou 4 ans. John Chartres confronte les sources pour évaluer méthode, calendrier et rentabilité de cette culture. La plus fiable des évaluations pour 1770 semble donner 33 acres cultivées à Pontrefact pour 37 propriétaires et une production de 20 tonnes. Excellent revenu d’appoint, elle est vendue sur un marché quasi national, essentiellement aux pharmaciens.

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Ces quatre textes alimentent donc la réflexion sur les cultures alternatives qu’avait exposée Jean-Pierre Poussou dans le n° 12 d’hsr en 1999. L’ouvrage de Joan Thirsk avançait l’hypothèse d’un lien entre baisse des cours du blé et développement des cultures spécialisées, ce que contestait Jean-Pierre Poussou. On voit bien ici que si le pastel se développe à un moment de difficultés céréalières, il est le seul exemple qui conforte l’hypothèse de Joan Thirsk, et encore existe-t-il d’autres facteurs. Christopher Dyer voit au contraire le nombre de chèvres baisser au xiiie siècle, puis encore au xive siècle alors que les prix de la laine et du blé baissent. C’est bien plutôt le poids considérable du marché qui apparaît pour chacun de ces produits, marché national et international, régi par les quantités produites et par la demande qui varie selon les goûts et les modes. On voit aussi les importantes fluctuations, les enjeux entre les différents lobbies qui veillent à l’équilibre économique, le développement d’une culture pouvant nuire à une autre ; équilibre entre les régions aussi et entre les types de produits : lorsque les marchands londoniens privilégient les gros fromages, ils défavorisent les petits producteurs.

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Ce petit ouvrage de lecture attrayante montre le rôle exceptionnel que continue à jouer Joan Thirsk en lançant de nouvelles pistes. Il montre aussi la vitalité de la recherche britannique et la rigueur de ces études qui rénovent les approches.

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Nadine Vivier

Dominique Barjot et Olivier Faron (dir.), Migrations, cycle de vie familial et marché du travail. Actes du colloque organisé par la Société de Démographie Historique et l’Association Française des Historiens Économistes, 1998, Cahier des Annales de Démographie Historique, n° 5, 2002

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Cette publication est un exemple – trop rare – de collaboration entre deux associations historiques et, plus généralement, entre l’histoire de l’économie et celle de la démographie et de la famille. Il s’agissait de s’interroger sur les rapports entretenus entre l’emploi et le marché du travail, et donc de lier économie et démographie. Trois axes ont été définis : « Migrations et économies », « Cycle de vie familial, socioprofessionnel et patrimonial », et enfin « Marchés et structures du travail ». Chacun est introduit par un rapport de synthèse portant sur l’ensemble des communications ; il se compose ensuite d’études de cas réalisées à différents niveaux, local surtout, mais aussi régional et national. La totalité des interventions n’a pas pu trouver place dans ce volume, mais les choix qui ont été faits apportent une grande cohérence à l’ouvrage. Nous n’avons pas voulu rendre compte de toutes les analyses présentées mais de nous attacher principalement au monde rural pour inviter à la lecture de ce recueil.

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Le premier volet concerne donc l’articulation entre les phénomènes migratoires et l’économie. Si plus personne ne retient désormais le postulat d’une immobilité des populations préindustrielles, au-delà de l’attractivité des villes sur les populations paysannes, cet ouvrage éclaire une grande variété de « turbulences » dans les campagnes, de formes de mobilités complexes qui sont couramment en connexion avec des migrations plus lointaines. L’étude de la Vallouise présentée par Michel Prost nous paraît à cet égard exemplaire. À partir d’une remarquable base de données constituée par l’informatisation des registres démographiques de 1570 à 1850, complétée par les fonds des études notariales, des archives communales ainsi que par les résultats d’enquêtes régionales et nationales, l’auteur dresse une typologie de ces mouvements migratoires durant trois siècles. Au cours de cette période, l’ordonnancement des migrations se transforme fondamentalement, ce qui montre, si cela était nécessaire, l’intérêt de semblables études sur le temps long. Michel Prost présente huit modalités de déplacement des populations, selon la durée, les espaces investis et ce que l’on peut appréhender des buts des migrations. Celles-ci révèlent les capacités d’adaptation des Alpins, qui tendent d’abord à maintenir une situation. Il s’agit bien là d’une dominante au sein des populations de montagne, qui parviennent ainsi à concilier une forte endogamie des échanges matrimoniaux avec des mobilités intenses et variées, ce qui leur permet de réguler et de renforcer les communautés. D’autres mobilités paysannes à courtes distances peuvent être étudiées autour de grands pôles manufacturiers ou bien miniers comme le centre de la Wallonie présentée par Thierry Eggerickx. Les études ont souvent privilégié les facteurs d’expulsion (le push) comme la misère, dans la décision de départ. Annick Foucrier montre que l’émigration française en Californie pendant la ruée vers l’or (1849-1851), via Paris, est loin d’être une émigration de la pauvreté. Comme les crises étudiées par Thierry Eggerickx, la ruée vers l’or participe de ces moments d’une particulière intensité, favorables à l’observation du processus migratoire. En Wallonie, les crises agricoles et alimentaires des années 1845-1856, puis la grande dépression industrielle des années 1873-1892 entraînent ainsi une société relativement stable à devenir très mobile, mais aussi à contrôler sa fécondité. Sortant d’une interprétation des comportements uniquement malthusienne, on trouve alors des phénomènes migratoires qui, en quelque sorte, agissent, temporairement, comme des leviers régulateurs. Toujours dans cette réappréciation des dynamiques migratoires, Catherine Capron et Jean-Louis Lenhof nous montrent des déplacements qui sont non seulement déterminés par l’économie, mais qui agissent à leur tour sur cette dernière, notamment en matière de diffusion des savoirs et des techniques.

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Un second volet est consacré au cycle de vie familial, socioprofessionnel et patrimonial. Il doit beaucoup à la remarquable enquête « 3 000 familles » qui a été menée, entre 1980 et 1993, par Jacques Dupâquier, au Laboratoire de Démographie historique de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales. Il s’agissait du suivi intergénérationnel de 3 000 couples mariés entre 1803 et 1830 dont le patronyme commençait par tra, enquête conjuguée à une observation des devenirs individuels. Elle se définissait alors comme une « enquête sur la mobilité sociale et géographique et patrimoniale des Français » (pour un premier bilan, on se reportera au numéro 1, 2004, des Annales de Démographie Historique, « 3 000 familles : vingt ans après »). Ce travail nécessite de nombreuses sources, de natures différentes. Le colloque a bien mis l’accent sur la place à accorder à la reconstitution de biographies, sous l’expression anglo-saxonne de event history analysis. Comme le présente Catherine Capron pour le Limbourg de 1847 à 1866, cette approche permet de mettre en évidence une interaction entre des comportements démographiques et des systèmes familiaux. Il n’en reste pas moins que ce type d’analyse sur les relations entre la formation des patrimoines familiaux et le cycle de vie des exploitants agricoles reste souvent difficile à réaliser en raison de la mauvaise qualité et/ou conservation des sources notariales et démographiques. Bernard Dérouet, qui passe au filtre de la critique le modèle présenté par l’économiste russe Chayanov, nous incite à nous méfier de la généralisation trop hâtive de modèles. Luc Anondel et Cyril Grange en nous présentant leur contribution à l’enquête collective avec le cas de Pierre Trambert, cultivateur breton de la fin du xixe siècle, nous proposent une réflexion sur ce que l’on considère parfois trop rapidement comme une forme de rationalité du comportement d’accumulation du patrimoine au cours d’une vie. Toujours dans cette perspective, l’exemple des agriculteurs du Tessin de Luigi Lorenzetti nous fournit une analyse très fine de ces attitudes. Il nous incite à mettre en évidence l’articulation entre la demande/l’offre des biens immobiliers et les parcours démographiques des individus qui participent à ce marché. Ainsi, au-delà d’une simple accumulation patrimoniale réalisée grâce à l’épargne au cours d’une vie, on accède à l’observation d’une propension à l’investissement aussi bien qu’au désinvestissement immobilier en fonction de facteurs qui sont liés au cycle de vie individuel et familial, comme mariages, décès, naissances ou départs des enfants.

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L’étude de Daniel Devolder nous permet de remonter dans la chronologie en revenant sur ce qui a été appelé le « modèle européen de nuptialité ». Ce dernier est caractérisé par un net recul de l’âge au mariage, autour du xvie siècle, à l’ouest d’une ligne qui va de Saint-Pétersbourg à Trieste. L’auteur refuse l’interprétation commune, là encore de type malthusienne, pour mettre en avant des facteurs institutionnels. Daniel Devolder considère que l’on assiste depuis la fin du xve siècle à un recul général des tenures perpétuelles au profit des tenures à bail à court terme avec la généralisation du métayage et du fermage. Cette relative précarité aurait une conséquence directe sur le comportement démographique des populations paysannes qui retarderaient alors le moment des premières conceptions. Il place ce changement institutionnel dans un processus de « reféodalisation » qui, ainsi que différentes manifestations de réaction seigneuriale, demanderait des études spécifiques. Mais nous nous situons là dans une période peu propice aux statistiques démographiques et économiques.

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Le troisième et dernier volet est consacré aux marchés et aux structures du travail. Il se développe essentiellement autour de la question de l’impact de l’industrialisation sur le marché du travail. La démonstration de Paul Bairoch (Révolution industrielle et sous-développement, 1963) se trouve à nouveau sous le regard de la critique avec l’étude de Jean-Claude Asselain. Une fois posée la singularité du cas britannique qui, là encore, ne doit pas être utilisé comme un modèle unique, il est évident que la « révolution agricole » n’est pas une condition nécessaire mais seulement décisive pour une révolution industrielle. Nous ne reviendrons pas sur le débat de la relativité du concept de « révolution » agricole.

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Anne-Lise Head-König démontre le rôle primordial de l’immigration dans le développement de la Suisse des années 1870-1930, immigration en partie due au déficit de formation professionnelle de la main d’œuvre autochtone. La main d’œuvre agricole excédentaire ne s’est que partiellement intégrée au secteur industriel ce qui a rendues exsangues les régions d’altitude qui ne bénéficiaient pas d’un développement touristique. D’une manière générale, à travers l’étude de Suzy Pasleau basée sur le dépouillement des annonces d’emplois dans les journaux locaux liégeois ou celle de François Robert fondée sur les archives des bureaux de placement municipaux de Lyon, le marché du travail nous apparaît fort segmenté, selon le sexe, la profession ou encore les bassins d’emploi, et obéissant à des déterminations plutôt complexes. Enfin, cette dernière partie révèle un plus grand éclatement en raison de la multiplicité des approches, tant quantitative (Alain Cary) que sociologiques (Roxane Silberman) ou relevant de l’histoire des idées (Lucette Le Van-Lemesle). Si la chronologie est contenue entre la seconde moitié du xixe siècle et la première moitié du xxe siècle, autour de la révolution industrielle, l’espace géographique considéré est très vaste.

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Il n’en reste pas moins que les échanges entretenus entre historiens de la démographie, de la famille et de l’économie nous livrent ici un recueil extrêmement stimulant, qui permet de mieux penser la question du rôle des migrations dans l’ajustement des régimes démographiques à des conditions économiques changeantes. Cet ouvrage ne peut que nous inciter à poursuivre dans cette voie, en rendant les cloisons disciplinaires plus perméables.

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Serge Brunet

Andrée Corvol (dir.), Tempêtes sur la forêt française. xvie-xxe siècle, Paris, L’Harmattan, 2005, 216 p., 21 €, isbn : 2747593851

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Le Groupe d’Histoire des Forêts Françaises propose ici un ouvrage unique par son sujet d’étude : l’impact des tempêtes sur le domaine forestier national. En quatorze articles et un peu plus de 200 pages, quatorze chercheurs se penchent sur les conséquences de ces aléas climatiques depuis l’Ancien Régime, marquant une étape supplémentaire dans nos connaissances sur cet espace si particulier qu’est la forêt.

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Dans son avant-propos, Andrée Corvol souligne que les tempêtes sont aujourd’hui interprétées par les sociétés humaines comme des faits climatiques nouveaux, et ce surtout depuis l’intensité de Lothar et Martin, les deux ouragans de décembre 1999. Cette affirmation laisse l’auteur perplexe qui préfère parler d’une « illusion météorologique » créée par les médias. Véronique Dassié et Michel Dupuy exposent d’ailleurs de façon remarquable cet intérêt nouveau pour les dégâts forestiers qui se développe constamment depuis 1976, les chablis devenant pour certains synonymes d’un désordre inacceptable. Ces deux auteurs reviennent ensuite, dans une seconde communication, sur l’exemple du parc de Versailles, l’un des emblèmes français, dévasté en 1999, et érigé dès lors par les journalistes en symbole d’une nature réduite à néant. Cette « peopolisation » de l’évènement, dans lequel interviennent politiques, chanteurs, acteurs et mannequins, braque de manière paradoxale, les projecteurs sur des arbres domestiqués, aux dépends des milliers d’autres qui se sont retrouvés à terre dans les massifs forestiers. L’afflux d’images ne doit pourtant pas effacer des siècles d’agressions sur le patrimoine arboré. Les chiffres sont éloquents : 332 « grands vents » sont recensés entre les xve et xxie siècles, prouvant ainsi que les tempêtes ne sont pas l’apanage de l’ère industrielle.

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Dans les deux premiers chapitres, Andrée Corvol expose le complexe processus méthodologique qui conduit aux résultats avancés ensuite dans l’ouvrage. C’est d’abord le problème de la documentation archivistique portant sur la connaissance des chablis qui est approché. La période précédant le xviie se révèle en effet extrêmement difficile à explorer, en raison de l’absence de sources administratives quantifiant les dégâts forestiers. Seuls les journaux intimes, les mémoires et quelques livres de raison, comme celui de Gilles de Gouberville, offrent quelques pistes de travail. Il faut attendre l’Ordonnance de 1669 et la création des registres de chablis pour obtenir des informations sûres. Comme souvent dans les sciences historiques, le croisement avec d’autres sources se révèle indispensable pour combler les lacunes de cette documentation, en prenant notamment en compte les archives des sociétés et commissions météorologiques, ainsi que les indices des prix du bois, parfaits indicateurs de la saturation des marchés et, par conséquent, des tempêtes. C’est le travail qu’a effectué Jean Boissière pour la forêt de Fontainebleau. La mise en place de cette méthode ardue lui permet d’établir la chronologie des accidents qu’à connu, au xviiie siècle, cette grande forêt francilienne.

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Le second problème évoqué est celui de la mesure des grands vents. Martine Tabeaud revient d’abord sur une définition scientifique du vent ainsi que sur son étymologie médiévale, celle d’un air en mouvement, ventum. L’évolution, depuis le Siècle des Lumières, du rapport toujours plus étroit entre l’Homme et cette manifestation climatique, révèle également la volonté humaine de mieux connaître les origines d’un mal récurrent. En effet, les tempêtes ne sont pas seulement des évènements spectaculaires, elles sont aussi la cause de multiples destructions immobilières, agricoles et forestières. Emmanuel Garnier révèle ainsi qu’entre le xvie et le xviiie siècles, 22 catastrophes ont balayé le Grand Ouest, décimant les espaces sylvicoles bretons et normands, notamment lors des ouragans de 1683 et 1705. La principale conséquence de ces destructions en est une transformation du paysage forestier. Les lisières sont déchiquetées et les vastes massifs laissent la place à de simples surfaces boisées. Christine Bouisset et Jean-Yves Puyot établissent une constatation similaire pour la région des Landes au cours des xixe et xxe siècles, où en 1893, un ouragan dévasta 293 000 jeunes pins maritimes plantés sur plus de 82 000 ha seulement depuis 1857 dans le but d’aménager des landes déshéritées.

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Jérôme Buridant met par ailleurs en lumière les rouages de l’impact économique des chablis. Les marchés, aussi bien au xviiie lorsque prédomine une régulation par la demande, qu’aux xixe et xxe siècles, période où la régularisation se fait par l’offre, s’orientent de manière irrémédiable vers la chute des prix du bois. Ce nivellement se calque logiquement sur la quantité d’arbres mis à terre, l’importance des chablis, et donc des coups de vent, étant à l’origine d’un dérèglement du système économique forestier.

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Mais les forêts peuvent profiter de ces avatars pour bénéficier d’un nouvel aménagement et d’un repeuplement plus réfléchi, en adéquation avec la géologie, le relief et le climat. C’est le cas de la parcelle 567 de la forêt de Fontainebleau soumise, depuis 1999, à plusieurs tentatives de régénération dont l’ambition est de parvenir à une reconstitution optimale de la forêt adulte (Jean-Paul Amat, Micheline Hotyat, Nicolas Courtois). Une lecture croisée avec l’article de Jean-Yves Puyo sur l’évolution des conceptions aménagistes, est ici préconisée. L’auteur se saisit de l’occasion d’une histoire de la lutte contre les dommages du vent pour nous rappeler l’évolution des choix d’agencement et de peuplement qui animent les forestiers entre les xviiie et xxe siècles.

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Jean-Pierre Husson exprime également l’intérêt de profiter des tourmentes éoliennes pour observer les réactions du sylvosystème face à de nouvelles menaces. Les forêts lorraines pourront-elles résister à la brusque paralysie des régénérations et faire face à l’abroutissement par la faune ? La possibilité de renouer avec le modèle ancien du sylva-saltus-ager qui offre, grâce aux lisières, un espace transitoire entre les domaines de l’Homme et de l’arbre, devrait aussi être prise en compte. Inversement, dans des milieux spécifiques comme la montagne, les chablis constituent une protection pour l’Homme. René Favier montre ainsi qu’en octobre 1882, les habitants des vallées de Chamonix et Vallorcine, en Haute-Savoie, manifestent auprès du préfet leur volonté de maintenir les chablis engendrés par une tempête. Ceux-ci demeurent en effet le dernier rempart contre les risques d’avalanches destructrices, multipliés par une forêt ruinée qui leur servait au préalable de bouclier efficace.

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Cet ouvrage ne dément pas le dynamisme actuel des recherches sur la forêt. Il s’inscrit dans la lignée de ses prédécesseurs grâce à sa documentation et la qualité de ses communications. Entre exposés méthodologiques et analyses concluantes, cette entreprise peut s’enorgueillir d’un volume utile qui permettra de relancer un champ de recherche abandonné depuis quelques temps, celui du climat et des manifestations naturelles.

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Florent Mérot

Frédéric Chauvaud et Jacques Péret, (dir.), Terres marines. Études en hommage à Dominique Guillemet, Rennes, pur, 2005, 361 p., 24 €, isbn : 2753502064

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Dominique Guillemet, professeur d’Histoire moderne à l’université de Poitiers, est décédé en mars 2005. Spécialiste de géographie historique, de l’histoire des paysages et de la construction des identités et des territoires, il avait fait porter ses travaux sur les sociétés littorales de l’Atlantique, sur l’étude des communautés acadiennes, ainsi que sur la longue durée du Centre-Ouest français.

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Une quarantaine d’enseignants chercheurs se sont réunis pour honorer sa mémoire par un bouquet de contributions pluridisciplinaires abordant la diversité des sociétés du rivage. Ces mélanges, qui s’inscrivent dans le prolongement éditorial des actes de colloques sur les littoraux organisés ces dernières années par les laboratoires solito (Université de Bretagne-Sud) et gerhico (Université de Poitiers, illustrent une fois encore la complexité des rapports socioéconomiques et culturels des terriens avec la mer. Les articles sont regroupés suivant trois thèmes qui jalonnent l’œuvre de Dominique Guillemet : « Histoire et représentations du littoral », « Paysages et territoires », Voyages, mobilité, nouveaux mondes. Les différentes parties sont annoncées par de brèves introductions qui, malgré leur concision, contribuent à la cohérence de l’ensemble de l’ouvrage sur le thème des paysages représentés, construits et parcourus.

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Dix ans après le colloque Images et représentations du littoral, la première partie propose de nouvelles synthèses sur ces problématiques. De la perception de confins inquiétants au désir de rivage, en passant par la mise en coupe réglée des littoraux par le pouvoir monarchique pour des impératifs stratégiques, comment se construisent les regards sur l’estran ? Comment se produisent les transformations de ces espaces naturels en paysage ?

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L’interrogation sur la perception des institutions, des artistes peintres, des littérateurs et des voyageurs, ainsi que sur la diversité des usagers et des usages (matelots, capitaines, paysans, touristes, scientifiques, etc.) fait jaillir une luxuriante palette de représentations. Des sentiments de peur, de répulsion ou de fascination, le regard sur la mer du spectateur ou de l’acteur évolue depuis l’imaginaire et le surnaturel, puisant dans les sources mythologiques de l’Antiquité, jusqu’à la douloureuse réalité de la mort en mer et du naufrage. Plusieurs enquêtes sur les usages des littoraux complètent cette mise en perspective qui balaie la longue durée du xve au xxe, sur des territoires allant du Cotentin à la Saintonge et englobant les îles anglo-normandes.

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En rappelant le renouveau historiographique sur l’étude des territoires et des paysages, champ scientifique cher à Dominique Guillemet, la seconde partie aborde quasi exclusivement le Centre-Ouest français. Par la variété des approches (études des espace de vie, des espaces de représentation, de la représentation des espaces, ou encore de leur structuration politique ou sociojuridique, etc.), elle offre un éclairage pertinent sur cette entité régionale et illustre notamment la richesse de la géohistoire dans cette recherche du sensible et de la perception. La diversité des paysages et des territoires de la région Poitou-Charentes se trouve ainsi finement explicitée, sur la longue durée, par une succession d’éclairages micro-locaux et micro-sociaux qui contribuent à enrichir le questionnement sur la patrimonialisation des paysages et sur la complexité des processus de territorialisation.

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La troisième partie s’ouvre sur un ensemble de contributions variées sur les voyages et les migrations. Du Centre-Ouest français au Nouveau Monde, en voguant vers les mers du sud, elle donne l’occasion de décliner les thèmes des mouvements migratoires, des représentations, de l’imaginaire, de l’altérité et de l’aventure. Quel est le regard de l’autre sur le groupe migrant et le traitement politique et administratif dont il fait l’objet ? Quels sont les éléments socio-économiques qui régissent les migrations entre la ville et la campagne ? Comment et sur quelle aire se traduisent ces phénomènes de mobilité ? À partir de l’étude de groupes sociaux divers (Bohémiens, gens de guerre, journaliers, etc.) et de leurs représentations, ces articles montrent plus particulièrement la difficulté à saisir les notions de frontières, de rapports entre territoire et identité, de géographie mentale, d’attraction, d’ouverture, de déracinement et d’insertion.

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L’ouvrage s’achève par une stimulante conclusion d’Alain Croix rappelant l’importance de la confrontation de l’historien au « terrain » et de l’évolution de ses rapports avec la société du xxie siècle. En présentant une nouvelle fois toute la richesse problématique des territoires côtiers et des sociétés littorales, ces mélanges rendent dignement hommage à un chercheur précocement disparu qui a apporté une contribution scientifique majeure à la connaissance des hommes de l’estran.

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Christophe Cérino

Jérôme Buridant, Espaces forestiers et industrie verrière, xviie-xixe siècle, Paris, L’Harmattan, 2005, 416 p., 35 €, isbn : 2747587118

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Malgré un titre très général, la publication de la thèse de Jérôme Buridant concerne en réalité un espace géographiquement circonscrit au pays laonnois, soit l’actuel département de l’Aisne, mais toujours replacé par l’auteur dans le contexte général du Bassin parisien. Il ne s’agit pas à proprement parler d’une région forestière, mais plutôt d’un pays où champs, bois et vignes s’entremêlent. La période étudiée est déterminée par la très bonne conservation des riches documents de l’administration des Eaux et Forêts entre la fin du xvie et le milieu du xixe siècle. Grâce à une analyse sérielle, ceux-ci renseignent sur les modes de gestion et les espèces d’arbres. Mais en utilisant aussi d’autres sources très variées, comme les archives judiciaires, l’auteur approfondit la question de l’anthropisation de la forêt. Il parvient à déterminer les utilisations des productions ligneuses, qu’elles soient domestiques (chauffage, échalas pour la vigne, construction) ou industrielles (forges, et surtout verreries), qu’elles soient locales ou plus lointaines (Paris). À travers cette approche régionale, il parvient à livrer une étude qui constitue un modèle d’histoire de l’environnement pour un de ses terrains pionniers : la forêt.

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L’ouvrage se compose de quatre parties. Dans la première, l’espace est étudié sous son aspect juridique. Deux types de propriété forestière, gérés selon deux logiques bien différentes, se dégagent : une petite et une grande. Contrairement à la grande propriété royale, de formation récente, la grande propriété ecclésiastique est un héritage médiéval. Jérôme Buridant montre qu’elle est administrée de manière rationnelle, et qu’elle n’est pas saccagée par une vision à court terme comme on a pu le croire. La grande propriété nobiliaire, quant à elle, est si rare et mal documentée qu’on ne peut raisonnablement l’étudier. Il en est de même pour la petite propriété roturière, pourtant très étendue puisqu’elle correspond à 41 % de la superficie boisée de la région. La forêt communale, enfin, est marginale, mais il s’agit d’une notion juridique complexe intégrant parfois de simples droits d’usage. La Révolution ne change ni les grands équilibres entre ces types, ni les structures de l’administration forestière. Les archives disponibles restent à peu près identiques, ce qui permet à l’auteur de s’affranchir des coupures traditionnelles entre périodes historiques. Les propriétés les mieux documentées sont ecclésiastiques et royales, ces dernières soumises en premier à la tutelle croissante des Eaux et Forêts. Aussi, les expériences pionnières de gestion sylvicole « moderne » sont mises en œuvre en forêt royale de Saint-Gobain, engagée dès 1654 au cardinal de Mazarin. Colbert et Froidour y préparent la réformation qui sera ensuite appliquée progressivement partout dans le royaume avec l’Ordonnance de 1669. Au lendemain du règne d’Henri IV, les sources suggèrent que cette forêt est ravagée par les fréquents passages de troupes, et surtout par les communautés d’habitants qui s’y réfugient et y opèrent d’importantes ponctions. En réalité, il semble que les officiers des maîtrises cherchent surtout à se disculper. Toujours est-il que les maîtrises des Eaux et Forêts, nées à la fin du xvie siècle, procèdent au long de l’Époque moderne à un meilleur aménagement de l’espace. Leur souci d’une véritable gestion sylvicole se poursuit d’ailleurs pendant la période révolutionnaire, lorsque les forestiers contournent la nouvelle législation afin d’éviter de vendre des bois. Au fil des siècles, les forêts sont de plus en plus systématiquement arpentées, cartographiées et mesurées. Leurs limites sont consolidées par bornes et fossés, alors que les voies de communication sont améliorées.

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Ceci vise une exploitation croissante du bois qui est abordée dans la deuxième partie de l’ouvrage. Les richesses forestières sont de plus en plus disputées. Quelques passages savoureux montrent, exemples à l’appui, la restriction des droits d’usage des communautés rurales, progressivement « civilisées », leur violence étant finalement domptée par le zèle pédagogique des gardes. Après cette approche de psychologie sociale, Jérôme Buridant fait montre de son intérêt pour l’histoire économique et celle des techniques et aménagements des voies navigables. Dès le milieu du xviie siècle, les forêts du Laonnois sont intégrées aux circuits commerciaux, en particulier vers Paris, grâce à l’amélioration du flottage sur l’Aisne et sur l’Oise. Mais, à la fin du siècle, l’ouverture de la Manufacture royale des Glaces de Saint-Gobain, établissement consommant le plus de bois dans le royaume, met fin aux exportations. Au xviiie siècle, se manifeste une forte hausse des prix du bois, aggravée par le fait que les contrées limitrophes du Laonnois en sont également de grosses consommatrices. Cette tendance ne résulte pas d’éventuels défrichements consécutifs à la déclaration de 1766, insignifiants en Laonnois. Au contraire, le haut prix des bois a contribué à leur maintien dans le paysage rural. La hausse des prix résulte plutôt d’une forte concurrence pour le contrôle des approvisionnements en bois, notamment entre les verreries.

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Après la mise en évidence de cette énorme pression humaine sur les forêts, la troisième partie de l’ouvrage s’interroge sur celle du milieu. Faute de données précises et suffisamment fiables, Jérôme Buridant a du mal à apporter de véritables réponses à caractère local, malgré ses efforts pour utiliser les nombreux travaux des climatologues, météorologues, forestiers ou pédologues d’aujourd’hui et d’hier. De même, le rôle des animaux dans la forêt a laissé peu de traces dans les sources, sauf le loup dont la présence prédatrice décroît jusqu’au xixe siècle. La multiplication des battues en vient alors à bout, au détriment des arbres qui sont alors victimes de la recrudescence des grands herbivores.

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Dans la quatrième partie, sont étudiées les conséquences de la pression de l’homme sur l’espace végétal. La gestion sylvicole qui remplace une économie de cueillette met en place une véritable culture de l’arbre. Jérôme Buridant aborde précisément les méthodes de renouvellement des populations, par semis plus que par plantation, le recépage restant le moyen de restaurer des peuplements dégradés. Il met en évidence l’introduction d’espèces étrangères comme des sapins ou des peupliers, ainsi que les techniques et les outils utilisés lors des coupes et de la vidange des bois. La scie est prohibée en forêt car trop discrète, donc susceptible de favoriser les coupes frauduleuses, contrairement à la bruyante cognée. La sylviculture vise d’abord à obtenir du petit bois pour le chauffage et l’industrie, ce qui favorise progressivement le taillis aux dépens de la futaie. En réalité, il s’agit surtout de taillis sous futaie, afin de satisfaire aussi la demande en bois de construction. Mais la verrerie exige bientôt du plus gros bois afin de chauffer davantage, ce qui incite souvent au rallongement des révolutions entre les coupes. Ces dernières sont normalisées, standardisées. Le furetage, encore dominant jusqu’au milieu du xviie siècle, est alors remplacé par la technique du tire et aire, pour répondre à des préoccupations policières. Mais des problèmes de gestion de la forêt se posent. S’ils sont trop épars, les arbres de réserve s’étalent au lieu de monter à la verticale. Lors des tempêtes, ils tombent plus facilement, du fait de leur plus grande prise au vent. Si, au contraire, la futaie est trop dense au-dessus du taillis, alors ce dernier s’en trouve étouffé. Les conséquences des efforts des forestiers entraînent donc des dégradations imprévues, qui ne sont décelées qu’après plusieurs décennies, tant la forêt suit des rythmes qui dépassent les destinées humaines. De plus, le paysage forestier ne dépend pas seulement des choix humains. L’auteur l’étudie en appliquant aux sources de l’historien, notamment celles de la forêt de Saint-Gobain, les démarches des écologues et biogéographes. Outre le remplacement progressif du hêtre par le chêne et le charme, plus rémunérateurs, il met en évidence une dynamique régressive des groupements végétaux. Ce phénomène est complexe et dépend de l’action anthropique mais aussi de l’évolution climatique ou des types de sols.

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Ce remarquable ouvrage, faisant appel à des méthodes variées et rigoureuses afin de rendre vivantes pour le lecteur les forêts du Laonnois, s’achève par une chronologie de la réglementation forestière, une présentation des anciennes mesures locales et un glossaire du vocabulaire forestier.

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Sylvain Olivier

Yves Landry (dir.), Registres paroissiaux, actes notariés et bases de données. Informatisation de sources de l’histoire moderne, de la démographie historique et de la généalogie, Caen, Centre de Recherches d’Histoire Quantitative, 2005, 431 p., 40 €, isbn : 2951943873

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L’ouvrage a été conçu, initialement, comme un guide des procédures d’informatisation des registres paroissiaux et des actes notariés, à l’intention d’une équipe de releveurs, chargée de constituer une banque de données informatisée. Une équipe fut mise sur pied en 2001, dans le cadre du Programme de Recherche sur l’Émigration des Français en Nouvelle-France (préfen). Il s’agissait notamment d’étudier les antécédents familiaux et sociaux des émigrants qui avaient quitté la province du Perche, aux xvie et xviie siècles, pour les rives du Saint-Laurent. L’équipe se lança donc dans le dépouillement systématique des registres paroissiaux et des actes notariés d’une quarantaine de communes, situées dans les cantons de Tourouvre, Mortagne-au-Perche et Bellême, depuis le xvie siècle jusqu’en 1700. La genèse de ce programme a été exposée, à l’occasion d’une journée d’étude qui s’est tenue à Paris et Alençon, en 2001, dont les actes ont été publiés en 2004. Depuis février 2002, les données extraites d’environ 166 000 actes de baptême, mariage et sépulture, et 300 000 actes notariés, ont été rassemblées. Cette entreprise, sans être absolument inédite, n’en reste pas moins exceptionnelle en France par son ampleur. Des fichiers de population avec couplage automatisé des données ont été réalisés dans les années 1970, comme celui, bien connu, du prdh (Programme de Recherche en Démographie Historique) de l’université de Montréal. Mais la plupart des programmes de reconstitution étaient centrés sur l’exploitation des registres paroissiaux, de l’État civil et des recensements. C’est seulement à la fin des années 1980 que l’on a adjoint à ces sources les actes notariés. Hommage est rendu ici à la banque de données notariales Parchemin, élaborée à partir des minutiers québécois des xviie et xviiie siècles. Cet outil ne disposait pas de toute la puissance offerte par les actuels systèmes de gestion de bases de données. Tirant parti des expériences passées, la nouvelle approche a permis de conserver la trace de certaines relations de parenté, même lorsque les généalogies étaient incomplètes, ainsi que des relations amicales, juridiques ou socio-économiques.

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Le recours au concept d’évènement, employé par Yves Landry, facilite le dépouillement des actes complexes. Il existe pour chaque acte un évènement principal et des évènements secondaires. La naissance est par exemple retenue comme l’évènement principal dans l’acte de baptême. Tous les évènements datés sont retenus, ainsi que les évènements non datés quand ils se rapportent à la natalité, à la mortalité, à la nuptialité et aux migrations. Au module évènement (date, lieu et type de l’évènement) s’ajoutent les modules acte (date et type d’acte), ainsi que les modules individus, groupe (rassemblant des individus faisant partie d’une même cellule familiale ou des individus unis par des liens de nature socio-économique), et objet. Un chapitre décrit les principes généraux pour la création des relations de parenté. Chaque module possède enfin un champ commentaire. S’agissant des seuls actes notariés, l’information est segmentée d’une manière un peu différente. Les actes notariés font l’objet d’une première classification. Il est proposé neuf catégories d’actes. Une fois la catégorie choisie, l’écran suivant concerne le notaire et la source proprement dite. Suit un formulaire correspondant à l’évènement principal et aux évènements secondaires. Une fenêtre permet d’indiquer la durée de certains actes, de garder la trace d’une mention de religion, de dater et localiser ces évènements. Puis le formulaire individu permet de conserver les informations relatives au notaire, et à tous les individus mentionnés nominativement dans un acte. Cela comprend les mentions d’âge, de signature, de statut, d’état matrimonial, de profession.

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À ce guide de saisie est joint une volumineuse annexe, offrant les images numérisées et la transcription de 84 types d’actes notariés différents, qui intéresseront les chercheurs, mais également les étudiants, les généalogistes, et plus généralement, tous ceux qui souhaitent avoir une vue exhaustive des types d’actes notariés. Il s’agit là d’un outil sans équivalent, qui aurait pu mériter à elle seule cette publication. Cette édition de textes, soigneusement transcrits et reproduits, est précédée par une présentation et une définition des principaux types d’actes. Ces annexes forment en pratique le plus gros de l’ouvrage (p. 165 à 412). Un cd-rom, contenant un logiciel de saisie, joint au livre, permet de réaliser des dépouillements, massifs ou non, selon la méthodologie préconisée par Yves Landry.

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La banque de données, réalisée en suivant cette méthode, autorise aujourd’hui la mise en place d’une prosopographie « au ras du sol », selon l’expression de Jacques Revel, reprise par l’auteur. Il est permis en effet de reconstituer des itinéraires individuels, et de retrouver les antécédents familiaux de ces individus. Mais, cet outil est appelé à se perfectionner, car en l’état, des informations capitales sont omises. Le module objet en particulier est encore à l’état de projet. Le releveur ne note pas la nature et la valeur des biens aliénés dans les baux à rente, et dans les ventes, car les informations patrimoniales sont systématiquement abandonnées. Cela vaut également des lots dans un partage, des biens énumérés dans un inventaire ou dans un aveu. Les clauses financières sont écartées dans les accords (p. 198), les contrats d’apprentissage (p. 208), ou les constitutions de rente (p. 272). Dans une convention d’arbitrage (p. 262), il est pris note du nom des contractants et arbitres, mais pas de la nature du différend. Dans une assemblée, aucun participant n’est oublié, mais l’objet de l’assemblée n’est pas consigné, pas d’avantage que celui d’une attestation (p. 218), d’un certificat (p. 248) d’une opposition (p. 336), d’un engagement (p. 320), d’une permission (p. 350) ou d’une reconnaissance (p. 366). La résistance offerte par les sources à leur mise en forme informatique et la durée assignée au projet, expliquent dans une large mesure, ces choix drastiques. Mais là n’est pas l’unique raison de ces choix.

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Il est déjà possible, au moins en théorie, de reconstituer des chaînes de décisions, par exemple celle de migrer, et de partir en quête d’éventuels réseaux à l’aide des relations enregistrées. Mais, pour que ces chaînes et réseaux puissent être validés, il faudra en venir à leur objet. Il ne suffit pas de constater des antécédents migratoires ni de constater des relations avec des migrants, ou des recruteurs, pour expliquer la décision de migrer. Si l’on n’élargit pas le questionnaire, on expliquera immanquablement la migration par la migration. Il est donc à souhaiter que cette remarquable et courageuse entreprise ne s’achève pas là, et qu’un prolongement soit donné à ce programme.

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Jérôme Luther Viret

Hartmut Zückert, Allmende und Allmendaufhebung. Vergleichende Studien zum Spätmittelalter bis zu den Agrarreformen des 18./19. Jahrhunderts, Stuttgart, Lucius & Lucius, 2003, 462 p.

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Ces études portant sur les droits et usages des communaux et leur abolition progressive, sont issues d’un projet soutenu par la dfg et dont la coordination scientifique a été assurée par Volker Hunecke, Jan Peters, Christopher Dyer et Rodney Hilton. Les études de Zückert sont sous-tendues par un programme de recherche très ambitieux, qu’il expose en introduction : retracer de façon comparative les grandes lignes de l’évolution des communaux dans le contexte européen sur 600 ans, de la fin du Moyen Âge jusqu’aux réformes agraires du xixe siècle (p. 12). Les usages des communaux dans les diverses régions sont décrits à partir de l’histoire du droit, et leur évolution est expliquée en s’appuyant sur les études économiques de Wilhelm Abel selon lequel « une faible place a été accordée jusqu’ici à des sujets tels que la communauté rurale et les communaux » (p. 13). Pour utiliser conjointement les résultats de recherches juridiques et économiques, Zuckert utilise le concept de révolution agricole (p. 143, 220) pensé comme un modèle de « stades de développement » des structures rurales aboutissant au stade final du capitalisme agraire (p. 11). Ce modèle repose sur les conceptions de l’ancienne économie libérale du xixe siècle selon laquelle l’individualisme, la propriété privée et la disparition des pratiques communautaires sont les conditions d’une meilleure productivité agricole (p. 13). Dans ce cadre, l’Angleterre de la fin du Moyen Âge, en raison de son développement agricole le plus avancé d’Europe, constitue un modèle pour l’Allemagne. Se penchant sur l’ancien empire allemand, Zuckert estime que c’est la vallée du Rhin inférieur qui dispose du « développement agricole le plus avancé », notant toutefois que « les communaux n’y sont pas encore suffisamment étudiés »; c’est pourquoi il consacre à cette région un chapitre en propre. En outre, il prend en considération, dans des chapitres distincts, aussi bien le sud-ouest de l’Allemagne, en tant que « domaine classique de la communauté villageoise », et en particulier le Rhin supérieur en tant que centre d’innovation dominant au Moyen Âge (p. 12), que le nord-est, en particulier le Brandenbourg, où, à la suite de la législation réformatrice prussienne du xviiie siècle, s’enclencha un changement structurel dans l’exploitation des communaux. Zuckert décrit ces processus concrets en Brandebourg, par une « étude locale » (p. 12) concernant cinq villages voisins, situés entre Berlin et Potsdam.

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Dans le premier chapitre, Zückert évoque les conflits liés aux droits d’usage des communaux dans le sud-ouest de l’Allemagne entre 1350 et 1525, en partant de l’exemple de la ville d’Empire de Memmingen et de l’abbaye de Kaisheim en Souabe supérieure, c’est à dire dans une région dont l’activité textile est en pleine expansion. Il présente les diverses stratégies des autorités urbaines et de l’abbé visant à développer leurs droits d’usage sur les bois et les pâturages ainsi que les réactions des villageois. Les deux parties en appelèrent à la cour impériale, qui les reconnut comme des sujets juridiques de rang équivalent (p. 70). Il considère que l’issue des conflits juridiques constitue une « solution féodalo-communautaire » comprenant une « délimitation des intérêts acceptable pour les deux parties » (p. 26). Zückert, dans le sillage de Blickle, explique le fait que la situation agraire du bas Moyen Âge se soit maintenue malgré une forte pression commerciale sur la terre et les hommes et qu’elle n’ait pas été remplacée par un marché foncier libéré et privatisé avant tout par la volonté des nobles, des ecclésiastiques et des bourgeois de conserver leurs droits seigneuriaux et d’agrandir leurs possessions (p. 18 et suiv., p. 72).

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Dans le second chapitre, il oppose à ces régions d’Allemagne du Sud, dont l’évolution a été freinée avant tout par les classes dirigeantes, le Rhin inférieur où le fermage est en forte progression entre le xiiie et le xvie siècle et dont l’agriculture est largement marchande. Le marché foncier s’y développe de façon précoce, grâce à la demande des fabricants de drap de laine des villes de Cologne et d’Aix et aux besoins de la population urbaine en plantes industrielles, en légumes et en viande, de sorte que la « rente foncière aurait dominé la rente féodale » d’une manière semblable à ce que l’on peut observer dans l’espace flamand et hollandais (p. 76 et suiv.). Cette commercialisation précoce des ressources du sol dans le Rhin inférieur incita les seigneurs ecclésiastiques et nobles à accroître la superficie de leurs domaines et à intensifier leurs droits d’usage sur les pâturages communaux. Parallèlement, des bourgeois et des paysans avaient intérêt à l’acquisition ou à la prise à ferme de ces exploitations isolées, afin de pouvoir entretenir de grands troupeaux de bœufs, de porcs et de moutons. Les communautés et les paroisses (p. 103), dominées par les propriétaires fonciers, étaient en mesure de réagir de à l’utilisation intensifiée des ressources du sol, puisqu’elles pouvaient non seulement disposer librement des communaux, mais aussi agir sur le marché foncier en tant qu’acheteurs et vendeurs. De la sorte, les communaux forestiers furent découpés et mis en vente ; pour les pâturages communaux, de nouvelles formes de délimitation réciproque des droits d’usage privés et collectifs furent négociées avec l’arbitrage « de bonne police » des autorités. En règle générale, les communes rurales du Rhin inférieur n’étaient pas impliquées dans les accords, dans la mesure où elles assuraient plutôt des fonctions judiciaires de préservation de la paix locale (p. 94). Le substrat social de ces communes serait marqué dès le bas Moyen Âge par une forte différenciation sociale (p. 135) : Zückert voit là une différence générale avec les communes d’Allemagne du sud. Il explique le fait qu’il ne s’est pas développé de capitalisme agraire dans la région du Rhin inférieur du fait de la baisse de la demande de produits agricoles ruraux dans la seconde moitié du xvie siècle (p. 135).

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Afin d’éclairer les différences avec le modèle anglais, il consacre le troisième chapitre aux différentes phases de clôture des communaux en Angleterre au haut et au bas Moyen Âge. Dans le sillage de Rodney Hilton, Zückert décrit les enclosures du xve siècle, auxquelles participent aussi bien des paysans éleveurs de bétail et des propriétaires, réagissant d’une part à la baisse des rentes et des fermages consécutive au recul démographique de régions qui étaient fortement peuplées au xive siècle, d’autre part à l’augmentation des prix de la laine qui se produit dans la deuxième moitié du xve siècle (p. 140). À la différence des enclosures du bas Moyen Âge, les enclosures des biens communaux forestiers et pastoraux des xiie et xiiie siècles, accompagnées de conflits internes aux communautés villageoises, étaient motivées avant tout par les besoins importants en céréales, légumes et bois en liaison avec la forte croissance démographique (p. 157). D’autre part, les propriétaires nobles et ecclésiastiques étendirent leur propriété foncière aux détriments des droits d’usage collectifs des forêts et des pâturages et les déclarèrent « possession particulière » (Sonderbesitz : p. 161), soit dans le but d’accroître leurs troupeaux ovins, soit pour constituer de grands parcs pour la chasse. Cela constitue un apport remarquable d’avoir montré que les communautés paysannes parvinrent à obtenir au haut Moyen Âge une forme tempérée d’enclosure, grâce en particulier à l’aide d’une législation royale protectrice et au soutien des tribunaux royaux (p. 164, 174). Au xve siècle, dans le cadre de leurs résistances contre les fermiers qui promouvaient les enclosures et exerçaient souvent les fonctions de bailli (p. 205, 220), elles n’ont plus l’appui des tribunaux seigneuriaux qui « ne sanctionnent plus » les contraventions aux règlements locaux. Les fermiers et les propriétaires fonciers s’appuyèrent sur la différenciation sociale des villages et sur l’affaiblissement de la position juridique des tribunaux seigneuriaux afin d’imposer les enclosures des pâturages et des champs sur l’ensemble de l’année et afin d’accroître notablement leur cheptel. En conclusion, Zückert explique la différence essentielle des conditions agraires en Angleterre et sur le Rhin inférieur premièrement par les intérêts capitalistes des propriétaires fonciers anglais qui soutinrent à l’aide de leurs droits seigneuriaux locaux les fermiers au détriment de la communauté paysanne (p. 219), deuxièmement par la spécialisation vers l’élevage ovin et globalement vers l’élevage intensif, de sorte que la hausse des quantités d’engrais put être employée en faveur de l’augmentation des rendements, et troisièmement par la transformation de la viande et de la laine au sein de l’industrie locale, au lieu de l’exportation de ces produits (p. 207).

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Les chapitres 4 et 5 sont consacrés à la description des débats liés aux réformes. Zückert abandonne ainsi l’approche analytique annoncée en introduction visant à la reconstitution d’évolutions régionales. L’explication de ce choix est lapidaire et peu pertinent ; il avance en effet qu’« il n’y a pas, en ce qui concerne l’époque moderne, de synthèses sur les biens communaux » et peu de « monographies régionales » (p. 234). En lieu et place des synthèses et études régionales soi-disant manquantes, Zückert rend compte dans le quatrième chapitre de nombreux arrêts de la cour suprême impériale (Reichskammergericht) à propos de litiges sur les droits collectifs et l’exploitation des biens communaux dans différents territoires de l’Empire qu’il tire du recueil de l’assesseur du Reichskammergericht Johann Ulrich von Cramer. Dans les verdicts, il s’intéresse à la conception de la « qualité de propriété des communaux » de la cour suprême et au caractère communal-seigneurial des droits communaux dans les régions (p. 235). Dans le cinquième chapitre, Zückert rend compte des principales positions des réformateurs agraires sur les sujets de la propriété privée, de l’innovation agricole et du partage des biens communaux ; au cours de l’explication il omet purement et simplement de prendre en compte des apports essentiels fournis par Sigmund von Frauendorfer, Christof Dipper, Otto Ulbricht, Walter Achilles et Clemens Zimmermann. Ceci aboutit à négliger les divergences entre les causes des conflits et les intentions motivées politiquement qui étaient cependant typiques de la bureaucratie réformatrice et de conditions agraires variables suivant les régions.

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Dans le sixième chapitre, il reconstitue en détail l’histoire de la distribution des droits collectifs entre propriétaires fonciers et villages et celle des partages des biens communaux imposés par l’État prussien, à partir de l’exemple de cinq villages voisins du Brandebourg ; au cours de cette étude, la prise en compte des processus macroéconomiques fait à nouveau défaut. Les propriétaires fonciers, tout comme les villageois, se saisirent de l’occasion de partager des droits collectifs ; mais les paysans ont généralement refusé un partage complet des biens communaux et la répartition de la surface entre eux sous forme de propriété privée, largement en raison du coût élevé de la procédure (p. 425). Dans les années 1820, l’État prussien imposa le partage des communaux contre les intérêts des villageois (p. 426).

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Dans le chapitre final, Zückert revient sur la problématique générale, formulée en introduction, portant sur la place du partage des biens communaux dans la dynamique de développement régional de l’économie agraire sur le chemin de la révolution agricole. Il développe, dans le sillage de Mogens Boserup, une typologie déjà connue depuis un certain temps. Le premier type, qui domine en Allemagne du Sud et en France, repose sur la propriété villageoise, de fait, de biens communaux qui sont partagés entre les paysans à la fin du xviiie siècle (p. 428). Il faut regretter ici l’absence d’indications sur la voie empruntée dans ces régions de « petite culture » vers une révolution agricole qui ne peut être interprétée que comme une intensification agricole. Le second type domine à l’est de l’Elbe ; il correspond à une économie seigneuriale fondée sur la propriété et le fermage, où les biens communaux sont placés sous la régie du propriétaire foncier, mais où les paysans obligataires disposent de droits d’usage. Au cours des partages du xixe siècle, l’État a en général favorisé le propriétaire terrien « au détriment des paysans et petits paysans » (p. 435). Ce jugement, positif sans restriction, sur l’« agriculture latifundiaire » prussienne (p. 436) ne correspond plus à l’état actuel des connaissances. Enfin, il faut citer un troisième type, incarné par l’Angleterre, loué d’une certaine manière par Zückert en tant que voie royale en direction d’une révolution agricole en deux phases (xve-xvie et xviiie), à la suite de laquelle disparurent tant l’exploitation villageoise des communaux que les petits propriétaires et paysans ruraux (p. 436). Le cliché, fréquemment colporté dans la littérature historique, suivant lequel les fermiers et propriétaires terriens anglais auraient introduit les premiers la stabulation permanente est repris par Zückert sans vérification, bien qu’Albrecht Daniel Thaer ait attribué dès 1801 cette innovation agricole aux paysans de Brabant et d’Allemagne. Ce jugement erroné est caractéristique de l’ensemble des études de Zückert qui poursuit en définitive une discussion appuyée sur un état vieilli de la recherche et qui ignore purement et simplement une grande partie de la recherche récente. Dans celle-ci, le concept de « révolution agricole » joue un rôle de moins en moins important, tandis que ceux de « modernisation agricole » et de « transformation » sont plus intensément pris en compte afin de mettre en relation des acquis récents de façon plus adéquate avec un certain nombre de processus socio-historiques.

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Frank Konersmann

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(Traduction : Daniel Arlaud)

Pierre-Alain Tallier, Forêts et propriétaires forestiers en Belgique de la fin du xviiie siècle à 1914, Bruxelles, Académie Royale de Belgique, 2004, 764 p., 40 €, isbn : 2803102102

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Pierre-Alain Tallier, historien contemporanéiste et archiviste, aujourd’hui Chef des Travaux aux Archives Générales du Royaume, présente ici les résultats de ses recherches menées depuis 1991 sur l’histoire récente des forêts belges. Le titre montre à lui seul à quel point le travail est ambitieux, ce qui justifie un lourd volume de 764 pages.

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La Belgique fait partie des pays européens de vieille tradition forestière. Moyennement boisée, elle affiche un taux de boisement de 21 % (650 000 ha de forêts), dont une grande partie date des bouleversements paysagers, et en particulier des reboisements, qui ont marqué le grand xixe siècle auquel s’intéresse l’auteur. Sur cette période charnière de l’histoire forestière européenne, Pierre-Alain Tallier ambitionne de s’intéresser à la fois à la forêt, aux propriétaires forestiers, et aux forestiers eux-mêmes ; le sous-titre annonce en outre une « histoire de l’évolution de la superficie forestière, des peuplements, des techniques sylvicoles et des débouchés offerts aux produits ligneux ». On imagine à quel point un tel objectif est difficile à réaliser et, bien entendu, l’auteur met l’accent sur certains aspects en particulier. Pierre-Alain Tallier parle assez peu des milieux forestiers, des essences, de la pratique de la sylviculture. Il évoque plus particulièrement ce que lui permettent d’appréhender ses sources de prédilection : les aspects fonciers, économiques, et sociaux. L’attitude des propriétaires forestiers face à la gestion de leurs forêts constitue l’essentiel de ce travail qui se rattache davantage à l’histoire sociale et à l’histoire économique qu’à l’histoire de l’environnement.

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L’ouvrage peut être considéré, dans une certaine mesure, comme une suite longtemps attendue à l’Histoire des forêts et des bois de Belgique de Goblet d’Alviella (1927), qui s’achevait à la fin de l’Ancien Régime. Pierre-Alain Tallier débute donc opportunément par un panorama des forêts belges à la fin du xviiie siècle. Cet aspect est nécessairement évoqué de manière assez succincte, puisque là n’était pas l’objectif essentiel du travail. L’intérêt vient ensuite, au fil de chapitres parfois très courts, plus ou moins développés selon l’abondance et la qualité des sources disponibles. En bon archiviste, Pierre-Alain Tallier appuie son étude sur un travail de bénédictin portant sur de multiples sources : archives manuscrites de toutes sortes et de toutes origines, sources imprimées. L’auteur exerce sur ces sources un esprit critique aigu et y recherche à la fois informations quantitatives et qualitatives.

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La période se caractérise d’abord par le passage d’une société essentiellement agraire à une société industrialisée. Les forêts, de moins en moins contrôlées par des communautés rurales en pleine déliquescence, se déconnectent peu à peu des terroirs. Les landes et autres « fagnes », nées de plusieurs siècles de pâturage intense sous un régime collectif, perdent leur intérêt : leur vocation pastorale disparaît en quelques décennies. Elles font les frais des nouvelles pratiques et des nouvelles idées. La propriété privée triomphe : comme ailleurs en Europe, le partage des biens communaux, les privatisations voulues par les courants libéraux héritiers des physiocrates, symbolisent bien les transformations en cours.

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Les communaux ne sont pas seuls touchés. À partir de 1819, 100 000 ha de forêts domaniales sont aliénés par le régime hollandais ; cet épisode fait l’objet de l’étude la plus poussée de l’ouvrage. Les ventes ont pour objectif premier (ou apparent) l’affermissement des finances d’un État lourdement endetté ; d’abord menées avec prudence, elles s’accélèrent et se font « à marche forcée » de 1822 à 1829. Pierre-Alain Tallier en démonte les mécanismes, en identifie les raisons, les acteurs, et les bénéficiaires, membres de l’aristocratie et grands entrepreneurs.

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Les reboisements font eux aussi partie de ces grandes transformations qui touchent alors la forêt belge. Les landes ne sont plus vues que comme des vestiges anachroniques, du moins chez les autorités ; le reboisement est partout tenté quand le milieu le permet. Un paysage né d’un usage agraire et collectif est remplacé par un paysage à vocation industrielle : les nouvelles plantations supporteront les industries naissantes en fournissant bois de mines, traverses de chemin de fer, bois de papeterie.

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La nouvelle pression industrielle n’aboutit donc absolument pas à une dégradation des bois, mais à un réaménagement complet du paysage forestier belge. La couverture forestière s’étend ; elle change aussi de nature. Les propriétés privées étaient traditionnellement soumises au régime du taillis simple, adapté à la fourniture de fois de feu ; les forêts domaniales étaient, elles, plutôt soumises au taillis sous futaie. Autant de régimes désormais peu adaptés qui, petit à petit, laissent la place au progrès sylvicole : comme en France, la conversion à la futaie touche de larges surfaces. Les nouvelles théories sylvicoles, inspirées des exemples allemand et français, et appuyées par une meilleure formation des gestionnaires, mettent fin à ce que l’on considère alors comme une insupportable routine.

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Autre trait fondamental des évolutions qui caractérisent la période, une progression d’abord timide, puis spectaculaire des essences résineuses, parfois européennes (pins, mélèzes, épicéas), parfois introduites d’outre-Atlantique (douglas). La marée verte des résineux trouve ses origines les plus lointaines dans des expérimentations médiévales (pins de Riga introduits par de grandes abbayes) ; elle touche d’abord les plus mauvais taillis, ainsi que les landes et fagnes dont les rares vestiges sont aujourd’hui considérés comme des trésors écologiques à protéger avec soin.

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Partages et privatisations, reboisements, conversions et enrésinements mis en lumière par Pierre-Alain Tallier touchent la Belgique comme ils ont touché, ou toucheront plus tard l’essentiel de l’Europe au cours des grandes transformations économiques des xixe et xxe siècles ; ils constituent un mouvement d’ampleur inégale et plus ou moins tardif, parfois désigné sous le nom de « transition forestière ». On aimerait disposer dans chaque pays d’un ouvrage similaire à celui-ci. Le dynamisme actuel de l’histoire des forêts en Europe y contribuera sans doute.

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Xavier Rochel

José Antonio Sebastian Amarilla et Rafael Uriarte Ayo (dir.), Historia y economía del bosque en la Europa del Sur (siglos xviii-xx), Saragosse, Prensas Universitarias de Zaragoza, 2003, 497 p., 35 €

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Constitué en 1990, le seha (Seminario de Historia Agraria) est en quelque sorte l’équivalent espagnol de l’Association d’Histoire des Sociétés Rurales ; en émanent une revue, Historia Agraria, et une collection, Monografías de Historia Rural, qu’inaugure cet ouvrage sur l’histoire et l’économie de la forêt en Europe du Sud, du xviiie siècle à nos jours.

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Cet ouvrage résulte du colloque d’histoire agraire tenu à Bilbao en 1999, et rassemble 15 communications portant sur 4 pays, l’Espagne, la France, le Portugal et l’Italie. Le tout fait la part belle aux deux derniers siècles (seules 4 contributions sur 15 remontent au-delà de 1800) et peut, pour partie, intéresser la nouvelle question d’histoire contemporaine aux concours d’enseignement.

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L’avant-propos précise que le choix des communications devait montrer à la fois la diversité des disciplines concernées par le passé des forêts, et la nécessité de transcender les frontières pour obtenir une vue globale des milieux forestiers d’Europe du Sud. On notera toutefois qu’aucun article n’est véritablement transfrontalier, et que neuf articles sur quinze portent sur l’Espagne. L’ensemble offre cependant un panorama étendu sur la question, réparti en quatre grands chapitres thématiques portant successivement sur des questions paysagères, sociales, économiques et industrielles.

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Les paysages forestiers d’Europe du Sud, méditerranéens ou non, éveillent volontiers des images d’arbres rabougris, de formations chétives plus ou moins bien boisées : un désert plutôt qu’une forêt, une réserve d’espace plutôt qu’un espace productif. Pourtant, bien avant les grands reboisements et les plantations des deux derniers siècles, les forêts ont été productives, étroitement intégrées aux systèmes agro-sylvo-pastoraux traditionnels, souvent gérées au profit d’intérêts industriels. José Antonio Sebastian Amarilla et Rafael Uriarte Ayo, qui ont présidé à l’élaboration de cet ouvrage, sont historiens spécialisés en histoire économique ; naturellement, les thématiques abordées reflètent en partie cette orientation, qui concerne essentiellement sept des quinze articles. La forêt alimente ainsi les fabriques d’artillerie des monts cantabriques (Manuel Corbera Millán, p. 371), l’industrie du papier au Portugal (Eduardo Rico Boquete, p. 463) ; de son état dépend l’évolution du marché des produits forestiers, étudié par Pere Sala (p. 257) et les chercheurs du Groupe d’Études en Histoire Rurale (Grupo de Estudios de Historia Rural, p. 293).

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Seul le premier chapitre de l’ouvrage, centré sur des thématiques paysagères, relève véritablement de l’histoire de l’environnement, discipline très avancée dans les pays nordiques et anglo-saxons, et qui investit plus lentement les pays méditerranéens. Plutôt qu’à la forêt proprement dite, historiens et géographes s’intéressent aux espaces, boisés ou non, réunis en Espagne sous le nom de monte, qui apportaient aux communautés ressources fourragères, bois de chauffage et de construction, produits de la cueillette et de la chasse, et pouvaient encore être le support de cultures de marge (artigas ou rozas).

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L’anthropisation progressive de ces espaces est étudiée depuis longtemps dans certaines régions, comme dans les Pyrénées orientales qui font l’objet depuis plusieurs décennies des recherches exemplaires des chercheurs toulousains. Études historiques, palynologiques, anthropologiques permettent de bien connaître désormais le rôle des activités humaines dans le façonnement des paysages de ces régions, et d’établir un modèle chronologique clair exposé aux pages 15 à 38 par les continuateurs de l’œuvre de Georges Bertrand.

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L’évolution des paysages forestiers d’Europe du Sud est rythmée par les temps de ruptures que Vincent Clément désigne sous le terme de « transitions forestières » (p. 39-68). Le concept rejoint globalement celui de « forest transition », récemment développé par la recherche anglo-saxonne, qui désigne le tournant majeur que connaissent les forêts européennes à partir de 1800 environ : les espaces forestiers, jusque là intégrés aux systèmes agro-sylvo-pastoraux traditionnels, se dégagent peu à peu de la tutelle des communautés rurales pour s’intégrer de plus en plus à une économie marchande en plein essor. Administrée par l’État ou rendue à la propriété privée, la forêt aura désormais pour fonction essentielle la fourniture de matières ligneuses (bois et fibres) pour l’industrie. Dans cette optique, elle évolue vers une ligniculture économiquement profitable, et les plantations monospécifiques de résineux autochtones ou introduits deviennent un trait majeur des paysages européens. Longtemps en recul, l’espace boisé progresse désormais aux dépens des incultes et des terres agricoles.

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En Europe du Sud comme ailleurs, cette rupture voulue et menée par les courants libéraux à partir du premier tiers du xixe siècle ne se fait pas sans débat ni sans conflit. L’histoire y a longtemps vu un processus irrépressible, facteur de mise en valeur du territoire, et inséparable du progrès agraire ; elle peut aujourd’hui apporter une vision plus nuancée et plus respectueuse de son contexte. La seconde partie de l’ouvrage, qui relève essentiellement de l’histoire sociale, rassemble quatre contributions apportant, chacune à sa manière, un éclairage sur cette question. Selon les cas, les communautés attachées à gérer elles-mêmes leurs forêts luttent contre la privatisation progressive de l’espace forestier (privatización), la tutelle croissante des administrations forestières (estatalización), ou le reboisement des pâturages.

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En Espagne comme au Portugal, la liquidation des propriétés collectives incarnée par la politique dite de désamortisation suscite ainsi de vives réactions qui prennent en Galice une forme essentiellement judiciaire, comme l’expose Carlos Velasco Souto. Au Portugal, outre les recours devant les tribunaux, les formes de résistance citées par Ines Fonseca et Dulce Freire sont multiples : falsification des informations envoyées aux autorités (plusieurs articles montrent l’importance des statistiques de surfaces forestières pour les services de l’État), divulgation de rumeurs malveillantes, incendies volontaires sous le prétexte de pratiques séculaires (les traditionnels feux pastoraux), actes de violence, plus rarement action politique. En France, Nadine Vivier évoque le processus de dépossession des communautés qui, si elles gardent la propriété de leurs bois, perdent toute possibilité de les gérer elles-mêmes. Là encore, de multiples conflits s’engagent, avec pour temps forts les épisodes révolutionnaires de 1789 et 1848.

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Ces velléités de résistance ne durent pas ; le modèle des forêts et pâturages communautaires laisse souvent la place à une forêt gérée pour produire, dont l’exploitation dépend des aléas du marché du bois et de l’évolution des techniques industrielles. Cette vision d’une forêt productive, évoquée par la dernière partie de l’ouvrage, est aux antipodes du triste stéréotype de la formation buissonnante parcourue chaque été par le feu. Comme l’ensemble de l’ouvrage, elle prend à contre-pied bien des idées reçues.

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Xavier Rochel

Anthony Pinto, Laurent Fonquernie, Edwige Praca, Jean Tosti, Nathalie Cabanas, Françoise et Henri Quinta, Luc Vitou, La Fibre catalane. Industrie et textile en Roussillon au fil du temps, Canet, Éditions Trabucaire, coll. « Història », 2005, 152 p., 12 €

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Enfin un ouvrage sur l’histoire du textile en Roussillon. Le titre suggère au moins deux interprétations : l’une, au sens premier, en relation directe avec le thème du colloque, l’autre, au sens figuré, joue avec la sensibilité identitaire des Catalans.

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Il faut souligner, depuis quelques années, une véritable dynamique dans le développement de l’histoire économique roussillonnaise. Cette publication en est un exemple ; elle fait suite à l’exposition et au colloque qui ont eu lieu le 5 novembre 2005, organisés par l’aphpo, (Association pour la Promotion de l’Histoire dans les Pyrénées-Orientales) avec le partenariat scientifique du crhism (Centre de Recherches Historiques sur les Sociétés Méditerranéennes, Équipe d’Accueil 2984) de l’université Via Domitia de Perpignan. Ce centre mène actuellement des recherches portant sur l’histoire, le patrimoine et les représentations des sociétés industrielles en Méditerranée occidentale.

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Anthony Pinto fait un remarquable état de l’historiographie de ce secteur du xiiie au xve siècle, soulignant l’importance de l’économie drapière à Perpignan, à l’origine de sa deuxième place après Barcelone. Il précise que les études réalisées par les érudits du xixe siècle ont mis en évidence l’émergence, sur le plan local, du capitalisme. Ce sont les travaux des historiens, G. Romestan, M. Durliat, J.-C. Mousnier et M. Kerguen, qui ont permis de mieux définir les formes et les conséquences de cette première ère industrielle et de cet âge d’or perpignanais. Anthony Pinto nous propose un ensemble de pistes stimulantes. Par exemple, un thème encore non retenu par les chercheurs sur les origines de la draperie perpignanaise et notamment, sur les conditions du développement de l’élevage ovin ainsi que sur la culture des plantes industrielles dont certains textes se font l’écho. Qui ne connaît en plein centre de Perpignan, place des Poilus, l’imposante maison familiale de Jean Maris, créateur de la manufacture royale d’étoffes et bas de soie au xviiie siècle ? Laurent Fonquernie lui consacre un intéressant article. C’est l’histoire de l’apogée et du déclin de cette entreprise commerciale menée par un homme d’affaires qui, par son entregent, ses stratégies d’alliances et de pouvoirs, a joui jusqu’à sa mort d’une réussite sans précédent, laissant une fortune considérable. Par ailleurs, il a contribué à faire de Perpignan une place importante dans la production de soies tissées au xviiie siècle.

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La période entre 1750 et 1850 est charnière pour les productions du textile roussillonnais. Perpignan bénéficie d’une croissance démographique forte, passant de 10 000 habitants à la fin de l’Ancien Régime à 23 000 vers 1850. L’analyse d’Edwige Praca montre que la ville a été le cadre d’un essor de l’industrie textile aux filatures de soie au milieu du xviiie siècle et à la manufacture de coton dans la première moitié du xixe siècle. Ébauchée dans cet article, la question sociale reste posée. Que savons-nous des ouvrières et ouvriers qui y travaillèrent, de l’encadrement et des conséquences sur ce monde ouvrier alors que de nombreuses filatures fermèrent au lendemain de la révolution de 1848, situation aggravée par la maladie du ver à soie et le refus de subventions des magnaneries ? Un champ de recherche encore à explorer.

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Par son étude sur la sériciculture roussillonnaise au xixe siècle, Jean Tosti, apporte sa contribution à la connaissance de cette industrie qui s’impose au xviiie siècle pour péricliter vers 1900 et s’arrêter définitivement en 1930. Il expose son rôle complémentaire dans l’économie rurale du Conflent et de la vallée de la Têt. Cette ébauche de l’état de la sériciculture dans les Pyrénées-Orientales, nous révèle son importance. Mais un champ de recherche reste à explorer, celui de la condition ouvrière.

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Nathalie Cabanas évoque le développement de l’activité sandalière de part et d’autre des Pyrénées. Elle met en exergue le rôle de certaines familles « patronnes » et des mouvements sociaux qui ont conduit les ouvriers et ouvrières à se protéger, en créant une société de secours mutuel en 1865. Leur exploitation par les patrons les pousse à se mettre en grève entre 1908 et 1914, soutenus par les syndicats. Leurs actions trouvent une issue favorable à leurs revendications. Enfin deux exemples actuels d’entreprises enrichissent cet ouvrage : les Toiles du Soleil à Saint Laurent-de-Cerdans et l’Atelier Sardane à Collioure.

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Passé et présent se conjuguent dans ce travail stimulant qui nous donne envie d’en savoir plus, par exemple, sur la question sociale, la représentation de la place du textile, les relations étroites avec la Catalogne, le savoir-faire de certaines de ces activités, la tradition d’élever des vers à soie chez soi au xxe siècle ou celle de l’artisanat sandalier à Saint Laurent, jusqu’à aujourd’hui chez les catalans du Nord.

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Martina Camiade

Daniel Deshayes, Blangy-le-Château. Mille ans d’histoire. Du village à la cour royale de Versailles, Condé-sur-Noireau, Corlet éditeur, 2006, 350 p., 29 €, isbn : 2847062068

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Loin des grandes synthèses universitaires, ce volume destiné avant tout à un public local, n’a d’autre ambition que de fournir une étude monographique sur un village normand d’environ 800 habitants, situé entre Lisieux et Pont-l’Évêque. Rédigée par un historien amateur, aujourd’hui président de la Société historique de Lisieux, il témoigne de la bonne santé de ces nombreuses sociétés savantes dont on a maintes fois affirmé qu’elles étaient moribondes. Riche d’une bibliographie de plus de cent titres, l’ouvrage s’appuie sur des sources diverses conservées dans pas moins de 19 dépôts d’archives français (dont 8 dépôts départementaux), mais aussi belges et néerlandais. C’est ce qui explique que cet ouvrage, qui se déroule selon un plan chronologique, contienne de multiples détails susceptibles d’intéresser bien des chercheurs. On y trouve ainsi d’intéressants chapitres sur les transformations d’une baronnie normande à l’Époque moderne, sur ses seigneurs, sur le fonctionnement de la paroisse et de sa fabrique, sur l’enseignement et les écoles, les foires, les marchés, la vie du village pendant la Révolution française, la justice de paix, ainsi que sur la « modernisation » du xixe siècle.

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À la fin du xviiie siècle, les activités de ce village sont encore essentiellement tournées vers l’agriculture et l’élevage. La pomme y tient une place importante : en 1709, les revenus de la paroisse proviennent pour moitié de la vente des fruits cultivés dans le cimetière. Il est vrai qu’une variété de pomme est encore connue sous le nom de « cimetière de Blangy ». L’importance économique acquise par les activités cidricoles est visible également dans les déclarations des revenus du curé : en 1760, 17 % de ses revenus provenaient des dîmes de pommes mais 47 % encore, il est vrai, étaient encore fournis par les dîmes des grains, ce alors que la conversion des labours en herbe avait déjà commencé. La culture de la pomme de terre est introduite à Blangy en 1794 à partir de plants qu’un agriculteur du village était allé chercher dans la région de Pont-Audemer (Eure). C’est durant cette même année que les premiers essais de culture de la pomme de terre furent réalisés à Caen. Dans la seconde moitié du xviiie siècle, le village possède un marché hebdomadaire, une foire annuelle, plusieurs moulins à blé, des tanneries, des carrières de pierre, et même et un moulin à papier qui, dès le xve siècle, fournissait l’Université de Caen. Au cours du siècle suivant s’y ajoutent plusieurs fours à chaux et à plâtre, un moulin à ciment, des tanneries, ainsi qu’une petite fabrique de cierge. La quiétude du village est cependant parfois troublée par quelques apparitions de loups, comme en témoignent plusieurs coupures de presses qui signalent, vers 1859, des chasses au loup à Blangy et dans les communes environnantes.

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Au total donc, un petit livre sans prétention mais richement documenté et qui pourra rendre des services à bien des chercheurs locaux.

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Christophe Maneuvrier

Alain Ayats, André Balent, Martine Camiade, Entre Révolution et Guerres. Les mémoires de Pierre Comellas, apothicaire de Perpignan, 1789-1813, Perpignan, Conseil général des Pyrénées-Orientales, Archives départementales des Pyrénées-Orientales, 2005, 197 p., 12 €, isbn : 2860660372

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Document à la structure complexe comme le sont souvent les textes rédigés à titre privé et à des fins personnelles, les mémoires de l’apothicaire Pierre Comellas comportent aussi bien la relation d’une partie de son existence – celle qui est placée sous le signe de l’émigration – qu’une description de Perpignan en 1789, des notices sur la fabrication des couleurs et des recettes pharmaceutiques (à l’évidence liées à ses préoccupations professionnelles), et encore des chansons contre-révolutionnaires et la copie d’un texte consacré à la Passion du Christ, révélatrices de ses convictions politiques et religieuses.

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C’est visiblement l’expérience de l’émigration, difficile, qui a déterminé Comellas à prendre la plume : elle occupe la plus grande place dans le manuscrit, qui en donne une vue très concrète. Mais pour être pleinement comprise, dans son déroulement comme dans ses causes et ses effets, cette émigration doit être replacée dans le cadre de l’ensemble d’une existence. C’est ce à quoi s’attache la présentation qui précède la publication du texte. Pierre Comellas est un Perpignanais, né sans doute en 1758, dont la famille, longtemps rattachée à la mà mitjane (la « main » qui regroupe marchands aisés et membres des professions libérales de la ville), a été reléguée au xviiie siècle dans la mà menor, de rang inférieur, quand le père de Comellas a adopté l’état d’apothicaire, que son fils reprend à sa suite. Mais cette famille a toujours eu des intérêts ruraux, notamment à Elne et à Montesquieu, dans les Albères. Aussi est-ce dans cette zone que s’implante Pierre, en épousant en 1788 à Montesquieu Thérèse Baills.

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Ce mariage avec une femme dont des parents sont officiers seigneuriaux, tant laïques qu’ecclésiastiques, renforce le choix contre-révolutionnaire qui aurait de toute façon probablement été le sien – moins d’ailleurs pour des raisons politiques que pour des raisons religieuses. En effet, si Comellas n’a pas ignoré l’esprit des Lumières (il a suivi à Perpignan les cours de botanique de Costa Serradell), il est fortement attaché au catholicisme ultramontain, et ne peut donc accepter la Constitution civile du clergé. Aussi, quand les Espagnols occupent le Roussillon en avril 1793, choisit-il leur camp. Cela l’oblige à émigrer une première fois, quand une offensive française les repousse, puis après un bref retour de février à avril 1794, à partir à nouveau, pour de longues années cette fois, après que les troupes françaises l’eurent définitivement emporté au Boulou le 1er mai 1794.

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Comellas n’est pas dépaysé dans une région qui appartient à la même aire culturelle catalane que celle où il a vécu jusqu’alors. Mais il y connaît d’importantes difficultés matérielles, bien évoquées par ses mémoires. De plus, les émigrés comme lui finissent par être mal vus dans l’Espagne de Godoy, qui entend se rapprocher de la France pour faire pièce à l’Angleterre. Aussi, profitant de l’amnistie, il rentre en France en 1800 : mais c’est pour constater que des gens de sa famille qui ont choisi le camp de la Révolution en ont profité pour acquérir une partie des biens de leur casa comme biens nationaux – et tous les efforts pour les récupérer se révéleront vains.

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Le bilan de la période est donc rude pour Comellas. Cependant, il peut s’installer, d’abord comme paysan, à Montesquieu en 1802, puis à Villelongue dels Monts en 1807. À plusieurs reprises, on le dit apothicaire ou pharmacien, ce qui suggère qu’il a repris son ancien état. Enfin, grâce à son ralliement au régime consulaire et impérial, il devient commis aux inventaires des biens pour plusieurs communes de l’Albère, puis en 1808 receveur buraliste des droits réunis à Saint-Genis, où il meurt en 1815.

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L’existence chaotique de Comellas montre bien comment les stratégies individuelles et familiales développées entre Perpignan et les campagnes de la région s’articulent avec le choc de la Révolution et de la guerre, avec l’influence de ses convictions religieuses aussi, pour déterminer le destin d’un homme. L’histoire de la société rurale et urbaine du Roussillon comme celles des guerres révolutionnaires et de l’émigration peuvent donc tirer beaucoup de ce livre. On pourra regretter toutefois que la riche présentation qui précède la publication du texte de Comellas soit bien répétitive, peu structurée et donc parfois confuse : effet d’une écriture à six mains ? On aimerait aussi que des propos d’historiens actuels (par exemple p. 40-44) et des textes du xviiie siècle (comme la lettre décrivant l’entrée des troupes françaises à Rome, p. 86-90), cités uniquement en catalan, soient traduits en français. Cela les mettrait à la portée de lecteurs plus nombreux.

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Jean Vassort

Michel Heichette, Société, sociabilité, justice. Sablé et son pays au xviiie siècle, Rennes, pur, 2005, 321 p, 20 €

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En cinq chapitres, et quelques annexes, Michel Heichette relance la réflexion sur la sociabilité, la société et sa justice, dans la France du xviiie siècle, à partir de Sablé et de son pays, aux confins du Maine et de l’Anjou. Si les travaux sur la vie politique dans les campagnes et à la ville, les travaux sur la vie religieuse, ou encore sur la justice et la criminalité, ont été fort nombreux ces dernières années, l’usage du concept de sociabilité s’était un peu perdu. De fait, c’est une approche renouvelée, inspirée par l’interractionnisme d’Erving Goffman et la prise en compte des valeurs, qui nous est offerte ici. La volonté affichée de mettre au cœur de cette étude « la théâtralité des relations interpersonnelles, des façons de vivre ensemble et de se mettre en scène », l’attention portée à l’estime, à la sauvegarde de l’honneur, au spectacle que chacun donne de soi, inscrit ce travail dans le courant micro-historique. Les échanges entre des acteurs individuels y constituent la trame des relations sociales. L’objectif est de percevoir des logiques d’action, de découvrir les stratégies des acteurs, au croisement des valeurs collectives et des aspirations individuelles.

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Le premier chapitre définit les outils et les modalités de l’enquête. L’archive judiciaire constitue la source essentielle. Ont été retenues les minutes et pièces de procédure de la justice du marquisat de Sablé postérieures à 1730. Si les pièces de la justice contentieuse forment le cœur de la documentation et permettent de reconstituer environ 600 affaires, des pièces relevant de la justice gracieuse complètent le corpus. Mentionnons également l’utilisation de 900 déclarations de grossesse. L’auteur peut donc cerner l’activité d’une justice de proximité, dans laquelle les plaintes pour excès et injures tenaient la vedette. Il s’agit d’un petit contentieux, qui ajouté aux contrats non respectés, aux droits transgressés et aux dettes, représente 77 % des procédures. L’auteur présente les risques et les avantages de la source judiciaire, en particulier la possibilité qui est ouverte par les requêtes, dépositions de témoins et interrogatoires, de saisir les comportements, les attitudes, les mots prononcés, bref toute une dynamique, rendant compte du quotidien. Les requêtes, qui exposent le point de vue du plaideur, s’avèrent particulièrement précieuses. Il est enfin fait le tableau de l’espace urbain et rural qui forme le cadre de cette enquête. On y retrouve la dualité closeries/métairies, propre à cette région. Les documents fiscaux, et les actes notariés permettent de confirmer le clivage, la distance séparant closiers et métayers. Mais, la documentation, principalement urbaine, privilégie surtout les marchands et artisans.

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Les deux chapitres suivants sont consacrés aux lieux, formes et structures de la sociabilité. Ils soulignent d’abord le primat de la famille, avant de s’attacher à la sociabilité juvénile, ainsi qu’à celle qui résulte du travail, et des échanges économiques. Paradoxalement, en dépit des sources utilisées, la famille apparaît comme un espace de solidarité, avant d’être un lieu de conflit. Les membres de la famille étroite se doivent entraide et protection. Cette connivence se retrouve dans les faits délictueux. La description de la place des enfants et des devoirs parentaux renforce l’impression d’un territoire refuge, pacifié. En sens contraire, les enfants doivent le respect à leurs parents. La solidarité s’exprime aussi au sein du couple, dans la répartition des tâches. Il n’y a pas de champs d’activité hermétiquement clos, de domaine réservé. L’auteur montre des épouses prenant des décisions, maniant de l’argent, gérant du personnel. Au total, il décrit une sorte d’égalité entre l’homme et la femme. Les séparations de corps ne servent pas tant à pointer les échecs et les désordres, qu’à révéler les attentes et les normes. C’est en creux le portrait du bon mari qui se dégage des plaintes des épouses et des témoins. Avec les enfants, ou dans le couple, l’affection et la tendresse affleurent. Le modèle conjugal n’est pas celui de la femme soumise, mais plutôt celui de la bonne entente. Le partage de la parole et de la convivialité au cabaret concerne principalement les hommes. L’univers du cabaret est masculin, malgré la présence de femmes tenancières. Le cabaret est d’abord le lieu des menus plaisirs, du vin partagé, un lieu de détente. Mais c’est aussi un lieu où se font des réputations, où naissent des rumeurs, et un lieu essentiel pour la vie économique. Au premier rang des réjouissances figurent encore les fêtes familiales. La sociabilité naît enfin des échanges économiques, et les pages consacrées aux échanges sur le marché, à la conclusion des contrats, aux paiements, aux banqueroutes, à l’apprentissage, à la condition domestique, fourmillent de détails révélateurs des conduites attendues. Quittant les contentieux économiques, l’auteur enchaîne avec les débordements de la jeunesse, et évoque, pour les filles, les risques de la séduction. L’étude minutieuse des déclarations de grossesse indique que la société s’accommode de comportements considérés comme déviants pourvu qu’il y ait ensuite un retour à la norme.

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L’honneur revient comme un leitmotiv, à travers la défense de la réputation. L’enfant est un enjeu pour l’honneur et l’on défend son honneur ; l’assurance de préserver son honneur est encore dans l’aptitude à vire de son travail. Le chapitre quatre fait de l’honneur et de la réputation le ressort de l’action sociale. Dans une perspective toute goffmanienne, le respect de la face de l’autre et la revendication de la dignité pour soi-même deviennent des données fondatrices de l’échange, et même « un moteur essentiel du jeu social » (p. 179). L’honneur est la valeur la plus revendiquée. Nombre de conflits naissent de questions de préséance et de dignité, d’honneur blessé. Plusieurs études de cas confirment l’hypothèse, l’expression du mépris appelant la violence. Mimant l’escalade verbale et gestuelle des individus offensés, l’auteur porte son regard sur les paroles injurieuses, les discours infamants, puis sur la gestuelle agressive, prémices au combat. Son corpus montre un usage banalisé de la violence (225 actes violents). La défense de la réputation étant l’enjeu principal de ces heurts, le caractère public de la calomnie ou de l’offense constitue un caractère aggravant, réclamant une réparation. Laisser un affront impuni, c’est « installer les siens dans le déshonneur » (p. 219).

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Le dernier chapitre explore les « voies de l’honnêteté ». Il s’agit alors, selon l’auteur, de saisir les valeurs et les normes, en vue de définir le concept d’honnêteté, et les fondements des conduites sociales. Il y a d’abord l’obligation de défendre son bien, d’affirmer sa souveraineté en matière de droits d’usage. On pense, ici, aux débats sur la conception de la tenure, et sur les droits collectifs. Les pages consacrées aux contraintes d’usage montrent aussi une profonde méfiance à l’égard des innovations. Le maintien de la vaine pâture est, par exemple, considéré comme un combat légitime. Dans le même temps, la transgression des droits et règlements seigneuriaux, par exemple sur le droit de chasse, suscite un important contentieux. Au cœur de la relation sociale, le respect et la déférence vont à la fonction à laquelle est attachée une certaine éthique. Le curé doit rester humble. Si la reconnaissance du statut revêt une particulière importance pour les nobles, l’exigence de reconnaissance et de considération n’est toutefois pas l’apanage des gens bien nés. Le concept d’honnêteté repose au total sur une éthique et un code de civilité fondés sur la paix et le refus de la violence.

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L’homme de bien rejette la violence, il entretient des relations paisibles. On peut se demander toutefois si l’insistance mise dans les sources à vouloir se montrer civil et courtois, respectueux du repos public, n’est pas purement tactique. Si l’auteur montre parfaitement à quel point l’honneur et la réputation étaient un bien précieux, il résout le conflit de l’honneur et de l’honnêteté par la justice, c’est-à-dire par une solution civile dans tous les sens du terme. Bien qu’il suppose des champs de référence différents à des valeurs, leur confrontation se résout, semble-t-il, à l’avantage de la civilité. Or, ce mode particulier de règlement des conflits, est choisi, en particulier, par les marchands, qui sont trois fois plus nombreux parmi les plaignants que dans la société sabolienne. La faveur donnée au règlement en justice des conflits était-elle générale, interclasse ? Cette régulation judiciaire excluait-elle, en parallèle, d’autres mesures de rétorsion ? On pressent que la prise en compte d’autres sources que les sources judiciaires, pourrait renverser l’échelle apparente des valeurs.

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En dépit de cette réserve, l’intérêt de l’ouvrage demeure entier. La démonstration est faite une fois encore que les archives judiciaires peuvent servir à tout autre chose que l’histoire de la criminalité ou des déviances. Le sens aigu de la propriété, la conscience du rôle aux divers niveaux de l’échelle sociale, le primat de la famille, et par-dessus tout, le sentiment de l’honneur, dans tous les groupes sociaux, sont parfaitement dégagés.

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Jérôme Luther Viret

Grégory Quénet, Les Tremblements de terre aux xviie et xviiie siècles : la naissance d’un risque, Seyssel, Champ Vallon, 2005, 590 p., 32 €

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Les catastrophes naturelles et parmi celles-ci, les tremblements de terre, restent encore les parents pauvres de l’histoire. Dans les années 1970, les études pionnières de Jean Vogt et son équipe, pour le compte du brgm, avaient certes établi une première chronologie et une géographie des séismes ayant touché le territoire métropolitain depuis la fin de l’époque médiévale (« Les tremblements de terre en France », Mémoire du brgm n° 96, Orléans, brgm, 1979). Mais, depuis, les études sur le sujet étaient restées limitées et partielles.

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Cet ouvrage, issu d’une thèse soutenue sous la direction de Daniel Roche, comble donc une lacune. Grâce à la générosité de l’Institut de radio-protection et de sûreté nucléaire (irsn), Grégory Quénet, aujourd’hui maître de conférences à l’Université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines, a pu écumer une grande partie des dépôts d’archives français, pour ajouter aux données nationales des sources locales d’une grande qualité qui font tout le sel de ce travail. Les sources consultées sont remarquables par leur diversité : correspondance de l’administration centrale, fonds d’intendance, archives ecclésiastiques, papiers des notaires, mémoires et livres de raison, registres paroissiaux, archives révolutionnaires, fonds privés, etc. Au total, rien ou presque ne semble avoir été laissé de côté. Partiellement remanié, ce travail conduit à un fort volume qui apporte une vue quasi-exhaustive de la question et constitue une référence pour l’avenir.

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La première partie, consacrée aux « tremblements de terre réels, connus, imaginés », pose les bases d’une réflexion visant à définir le séisme en tant qu’objet historique. Au départ, un fait réel. Entre 1600 et 1800, au moins 751 tremblements de terre ont touché le territoire métropolitain dans ses limites actuelles, et 286 ont causé des dommages matériels. Parmi ceux-ci, 27 ont causé des destructions majeures. Plus d’un séisme par siècle produit des effets véritablement dramatiques. On connaissait le tremblement de terre ayant affecté l’arrière-pays niçois en juillet 1564, détruisant totalement sept paroisses, et provoquant dans le même temps un raz de marée entre Antibes et Monaco, et peut-être, au total, 800 à 900 morts. Au xviie siècle, deux autres grands séismes touchent la même région, le 18 janvier 1618 et le 15 février 1644, occasionnant un lourd bilan. Le 21 juin 1660, les montagnes pyrénéennes sont affectées par un séisme encore plus puissant, le plus important connu à ce jour, dont l’épicentre se situe en Cerdagne. Dans les Vosges, le tremblement de terre le plus destructeur se produit le 12 mai 1682 près de Remiremont, occasionnant d’impressionnant dégâts matériels et peut-être plusieurs décès. Ses secousses sont ressenties jusqu’en Flandres, en Île de France, en Allemagne et en Dauphiné. Au siècle suivant, il faut surtout noter les séismes du 6 octobre 1711 en Poitou, des 24 mai et 15 juin 1750, du 12 janvier 1752 puis du 7 juin 1778 en Bigorre, du 6 pluviôse an vii (25 janvier 1799) dans le Marais vendéen, les longue séries de répliques de 1769 et 1772-1773 en vallée du Rhône, ou celui du 30 décembre 1775 en Normandie. « Par rapport aux pays de forte sismicité, la France est affectée par des phénomènes moins violents et plus rares, mais qui sont loin d’être mineurs et concernent de nombreuses zones », principalement la Bigorre, la Normandie, le Poitou, les Vosges, le Tricastin et la Provence. Pour autant, les séismes de l’époque moderne ne font pas partie des périls majeurs comme la peste ou la famine. Majoritairement rurales, fortement atomisées, négligeant le risque industriel, les communautés restent longtemps peu vulnérables à ce type d’aléas. Le 11 juin 1909, le tremblement de terre de Provence, particulièrement intense, a causé 46 morts, 250 blessés, et a endommagé gravement plusieurs milliers de logements. D’après une simulation effectuée pour un séisme comparable en 1982, les secousses occasionneraient 400 à 970 morts, 1 850 à 5 650 blessés, endommageant des dizaines de milliers d’habitations ! Sur bien des points, les sociétés contemporaines s’avèrent bien plus vulnérables…

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Ayant établi cette longue série d’événements, l’auteur s’interroge ensuite sur leur historicité. Dans des pays comme le nôtre, « la sismicité n’est pas assez forte pour devenir régulière dans le vécu des populations. Ces fluctuations échappent à l’histoire humaine et mettent en jeu plusieurs milliers, voire des dizaines de milliers d’années. En d’autres termes, l’intégration des catastrophes naturelles à l’écriture de l’histoire constitue un problème majeur ». Malgré l’intérêt porté à la dimension naturelle de l’histoire par l’école des Annales, les historiens ont longtemps négligé de considérer les catastrophes naturelles comme un objet à part entière. Il faut attendre les années 1980 pour que cet objet d’étude émerge réellement, mais la spécialisation des thèmes conduit à un éclatement des champs de recherche : « un fort contraste règne entre, d’un côté, le nombre et la qualité des études précises, de l’autre la rareté des synthèses et des analyses capables de dérouler un processus historique sur le sujet ».

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Ce travail apporte donc beaucoup dans le débat. À partir des réactions des populations face aux tremblements de terre, Grégory Quénet s’interroge sur la construction de la notion de risque, indissociable de celles d’aléa et de vulnérabilité. Il analyse aussi l’évolution du concept de catastrophe, « jamais saisi directement » mais « produit de situations de communication ». Il répond enfin à la question de la réaction des pouvoirs face à la crise, les séismes figurant « parmi les événements mobilisateurs capables de construire une scène de débats ».

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Les deuxième et troisième parties de l’ouvrage envisagent, de manière chronologique, la période 1600-1740 et l’époque des Lumières. Pour le début du xviie siècle, de nombreux historiens se sont attachés à montrer l’évolution des mentalités et des comportements face aux phénomènes catastrophiques, en insistant sur le passage d’une interprétation téléologique à une compréhension plus rationnelle des phénomènes. Sans totalement les contredire, Grégory Quénet nuance judicieusement cette interprétation en notant que les populations ont une expérience presque toujours inexistante des séismes, contrairement à celle des épidémies, des crues ou du gel. Les tremblements de terre restent alors longtemps « à la croisée de plusieurs types de discours et de plusieurs objets de la culture savante, mobilisant des références et des traditions différentes ». Prodiges, signes prophétiques et manifestations divines figurent donc encore en bonne place dans la littérature comme dans les témoignages immédiats des contemporains, même si des tentatives de rationalisation peuvent parfois apparaître, par exemple dans la Gazette de Théophraste Renaudot. Dans la première moitié du xviie siècle, le tremblement de terre concentre encore « les traits de la catastrophe par son aptitude à ébranler l’espace social et à échapper aux cadres de protection psychologiques et matériels ».

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Les évolutions les plus sensibles paraissent se produire entre les années 1660 et 1740. De retour des Pyrénées après le mariage du jeune Louis XIV à Saint-Jean-de-Luz, la cour est surprise par le tremblement de terre du 21 juin 1660 en Bigorre. La plupart des commentaires font état de rumeurs interprétant l’événement comme un signe de mauvais augure : « Dieu manifeste sa désapprobation envers le nouveau roi, dont le règne s’annonce difficile ». Au fil du temps apparaît cependant une évolution des discours. Les différents sermons prononcés après les catastrophes ultérieures sont assez révélateurs d’une nouvelle économie de la symbolique. Si la signification téléologique des fléaux n’est pas radicalement modifiée, l’interprétation qui en est faite est révélatrice d’une nouvelle spiritualité. La figure d’un Dieu de colère s’efface pour celle d’un Dieu d’amour et les tremblements de terre cessent d’être les signes de malheurs à venir, pour devenir un appel aux fidèles. « Ce revirement de signification par rapport au début du xviie siècle ouvre la voie à une pédagogie de la catastrophe ». Parallèlement, on note que les séismes rentrent désormais dans la sphère scientifique, dans le cadre des théories de la terre, avec notamment les travaux de Descartes, Hooke, Bourguet, Lehmann ou Pluche. Les séismes ne font certes pas encore l’objet de spéculations spécifiques, mais ils rentrent dans une interprétation générale de la nature et de la terre. Cet intérêt se remarque particulièrement lors du séisme italien de 1703, qui fait l’objet de comptes rendus à l’Académie royale des sciences de Paris, et de nombreux articles dans le Journal des savants, comme d’ailleurs aussi dans la Gazette, le Journal de Trévoux et le Mercure galant. Au total, « la période 1660-1740 s’affirme comme un moment original et à part entière de l’histoire des tremblements de terre. On ne peut parler ni d’une laïcisation du phénomène ni d’un regard sur l’environnement, plutôt d’une mise à distance et d’une mise en spectacle de la catastrophe ». Dans une période où l’État royal met en place un appareil administratif de plus en plus efficace, et affirme son désir de maîtriser la nature, l’exemple des séismes révèle cependant des archaïsmes. Durant ce type d’événement, la monarchie louis-quatorzienne se montre encore particulièrement lointaine, incapable d’assurer des secours d’urgence et moins encore la reconstruction des zones sinistrées. Les villes touchées ne doivent encore longtemps compter que sur leurs propres ressources, les communautés rurales demeurant encore plus défavorisées.

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La prise de conscience du risque sismique commence en France avant le tremblement de terre de Lisbonne, mais cet événement reste particulièrement emblématique. « Événement monstre », ce séisme reste exceptionnel. Le 1er novembre 1755, jour de la Toussaint, en début de matinée, quatre secousses extrêmement violentes ravagent les habitations, déclenchent un tsunami de 5 à 10 m de haut, génèrent des feux domestiques qui embrasent la ville durant cinq ou six jours. Selon les estimations récentes, le nombre de décès aurait avoisiné les 10 000, mais il exclut les victimes des campagnes alentour, du raz de marée ravageant les côtes du sud de l’Espagne, des destructions des villes d’Afrique du nord. Le phénomène n’est cependant pas circonscrit à l’Europe méridionale. La France enregistre 44 secousses jusqu’à la fin de l’année 1756, 87 jusqu’en 1762, au point que l’on peut parler de la « crise séismique de 1755-1762 ». Ce tremblement de terre, on le sait, bouleverse toute l’Europe. Il suscite un débat philosophique et théologique, bien connu par le Poème sur le désastre de Lisbonne de Voltaire, qui réactive le vieux problème de l’existence de la souffrance et du mal. Il active surtout le débat dans la communauté scientifique, qui cherche à proposer un modèle théorique valable pour expliquer la propagation des secousses à des milliers de km de l’épicentre. Il impose enfin de nouvelles méthodes d’enquête, par le récolement des informations dispersées dans la vaste Europe. « Les tremblements de terre européens de 1755-1756 jouent un rôle décisif dans l’émergence de la préoccupation des Lumières pour les catastrophes, incarnant le premier cas d’amplification sociale d’un risque à l’échelle européenne […]. Le retentissement de Lisbonne crée une scène nationale, mettant en rapport pour la première fois l’expérience locale de la catastrophe et les représentations savantes, accélérant ainsi la construction du risque sismique ». À partir de cette date, la science s’empare désormais véritablement de la question pour construire des protocoles d’observation et de description valables. La rationalisation de la catastrophe apparaît aussi dans de plus humbles récits, ce qui témoigne d’une nouvelle appréhension de l’événement, de l’espace et du temps. Ce changement de regard se traduit dans la multiplicité des écrits sur le sujet. Progressivement, le séisme et ses conséquences deviennent un enjeu social, suscitant des discours parfois antagonistes : le regard de l’expert, la pratique du pouvoir, le discours de l’ignorance ou de la misère. Ils débouchent sur une redéfinition des politiques de la catastrophe, « en faisant du mal un scandale intellectuel et social ». Quand le poids du péché ne justifie plus la sévérité du fléau, les sociétés se doivent d’y apporter une réponse…

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Au total, cet ouvrage passionnant et particulièrement agréable à lire montre toutes les potentialités d’une histoire sociale et culturelle de la catastrophe. « Une véritable histoire sociale du risque a donc toute sa place. Elle suppose de réinvestir un terrain ambitieux, celui des processus sur la longue durée, souvent laissé à d’autres que les historiens dans ce domaine ». En intégrant avec intelligence les données de multiples disciplines, Grégory Quénet y souscrit parfaitement.

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Jérôme Buridant

Reynald Abad, La Conjuration contre les carpes. Enquête sur les origines du décret de dessèchement des étangs du 14 frimaire an II, Paris, Fayard, 2006, 200 p. 20 €

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Ce début de titre apparemment peu sérieux cache en réalité un problème important et peu connu de l’histoire agraire de la Révolution. Du 14 frimaire an II (4 décembre 1793), on retient la décision de la Convention de réorganiser le gouvernement révolutionnaire, étape essentielle de la mise en œuvre de la Terreur. Pourtant, ce jour là aussi, et à l’issue d’un débat houleux (« Nous sommes tous de la conjuration des carpes », Danton), l’assemblée avait pris un décret ordonnant le dessèchement des étangs. Non seulement, ce texte impose l’assèchement immédiat mais il enjoint la mise en culture des terres desséchées. Ce qui ne pouvait que bouleverser l’équilibre agraire des terroirs où les étangs étaient nombreux.

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Cette décision n’est pas due au hasard. On y pensait déjà sous l’Ancien Régime mais la Convention la prend pour répondre aux exigences d’une situation difficile en termes d’approvisionnement, certains ajoutant un discours médical (sur la nocivité des étangs) ou physiocratique (sur leur inutilité économique). La question est abordée dans le récent roman de Rémi Waterhouse (Ridicule, ou les désordres causés par le baron Ponceludon de Malavoy à la cour de Versailles), porté à l’écran par Patrice Leconte, et qui raconte le séjour à Versailles de ce noble venu plaider son projet d’assèchement des Dombes. L’auteur rappelle que l’étang était à l’époque d’abord un espace de production piscicole, un espace peu profond, construit ou plutôt creusé, asséché régulièrement pour en vider tout le poisson. Et donc rien n’interdisait alors de cultiver l’étang asséché : « Loin d’être un donné de la nature, l’étang est donc un mode de mise en valeur de la terre au même titre que la mise en culture ou la mise en herbe » (p. 11). Tel paraît bien le sens de la loi votée en frimaire an II et qui impose une mesure générale alors que, jusque là, le dessèchement relevait d’un choix particulier reposant sur un calcul économique. Pour répondre à la question posée par cette décision, l’auteur fixe trois étapes, correspondant chacune à un chapitre, à son enquête : une description de la situation des étangs au xviiie siècle, une exploration des origines intellectuelles du décret de la Convention, une analyse des circonstances politiques qui expliquent son adoption.

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À l’époque, la France compterait 14 000 étangs d’eau douce, couvrant plus de 100 000 ha, avec des extensions importantes en Bresse, Dombes, Sologne et Brenne. L’économie des étangs assure l’approvisionnement des villes en poisson. C’est une activité à risques, qui peut cependant rapporter gros. Trois temps rythment la mise en valeur d’un étang aménagé par l’homme : le remplissage en eau et l’empoissonnement à partir d’alevinières ou frayères, l’élevage proprement dit qui peut durer quelques années, le vidage pour récupérer le poisson. « Loin d’être un donné de la nature, l’étang est donc un mode de mise en valeur de la terre au même titre que la mise en culture ou la mise en herbe » (p. 11). On élève surtout des poissons « marchands », carpes, tanches, brochets et perches, dont la cohabitation peut entraîner des dommages. Périodiquement, il faut entretenir l’étang, ce qui permet de le cultiver temporairement ou de le mettre en herbe, faisant se succéder l’évolage (pisciculture) et l’assec ou terrage (culture). L’étang sert aussi à l’élevage des bovins (abreuvoir et herbe sur les rives), des oies et canards, ainsi qu’au rouisssage du chanvre, voire à l’irrigation, au remplissage des rivières ou à l’activité des moulins. Tout cela suppose une gestion serrée de l’exploitation de l’étang dont la création, sans privilège, paraît facile malgré des difficultés liées au droit de propriété souvent partagé entre le propriétaire de l’évolage (droit à l’inondation) et celui de l’assec. L’étang peut être exploité en faire-valoir direct, en fermage ou métayage.

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Le débat sur les étangs apparaît tardivement et on peut s’étonner du silence des physiocrates pour qui il s’agit d’une forme de mise en valeur de la terre contraire au primat de l’agriculture. La question est véritablement lancée en 1777 par un concours de l’Académie de Lyon : « Les étangs considérés du côté de l’agriculture et de la population sont-ils plus utiles que nuisibles ? ». Le mémoire primé balance entre les deux mais c’est finalement celui qui est arrivé en deuxième position mais qui est imprimé, qui lance vraiment le débat. Son auteur, l’avocat nancéien Huguenin, s’y livre à un véritable réquisitoire contre les étangs coupables de « lèse-agriculture » ; de plus, ils sont nocifs pour les populations et ne servent pas l’intérêt général. Ce discours hostile aux étangs se diffuse dans les années suivantes et est repris par l’article « Étang » du Dictionnaire universel d’agriculture de l’abbé Rozier (1783). Ce qui fait naître un vaste débat, auquel se mêle d’ailleurs Condorcet, notamment dans les régions de Bresse-Dombes et en Sologne. La polémique se nourrit des idées du temps mais n’agite que de petits cercles érudits, comme en témoigne la faiblesse des allusions au problème dans les cahiers de doléances. Néanmoins, l’idée que la pisciculture présente plus d’inconvénients que d’avantages a été posée. L’auteur signale fort à propos que le thème est abordé dans le récent roman de Rémi Waterhouse (Ridicule, ou les désordres causés par le baron Ponceludon de Malavoy à la cour de Versailles, 1996), porté à l’écran par Patrice Leconte, et qui raconte le séjour à Versailles de ce noble venu plaider son projet d’assèchement des Dombes.

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La Révolution fait subir une brutale accélération au débat sous la pression de la réaction de villages qui s’attaquent aux étangs en Bas-Limousin, pas pour des raisons agronomiques mais pour faire disparaître un ordre social et pour s’attribuer le poisson. En Bresse, la contestation reprend les critiques antérieures, y ajoutant la dénonciation d’une mesure fiscale favorable aux propriétaires d’étangs et celle d’un ordre féodal (l’évolage est assimilé à un droit seigneurial). La nuit du 4 août n’avait rien changé quant aux étangs. Cette agitation oblige les autorités locales à réagir et à saisir les agronomes. C’est ainsi que Varenne de Feuille, partisan d’un dessèchement raisonné, participe au débat en Bresse. Son discours est relayé à Paris par La Feuille du cultivateur mais suscite la polémique chez lui. En Corrèze, les arguments défavorables aux étangs sont d’abord de nature politique. L’Assemblée nationale, qui reçoit adresses et mémoires, ne s’en préoccupe pourtant pas. Tout au plus, a-t-elle voté, en décembre 1790, une loi favorable au dessèchement des marais, jugé primordial pour assurer la subsistance du peuple. Mais le texte prévoyait une extension possible à toutes les surfaces inondées, ce qui laissait la porte ouverte au dessèchement des étangs qui n’étaient pas cités. En septembre 1792, la Législative, reprenant le discours antiféodal (et médical), décide la destruction des étangs marécageux. Les difficultés alimentaires de 1793 amènent la Convention à prendre de nouvelles mesures pour augmenter les surfaces cultivées. La question des étangs est donc posée et provoque un débat houleux que clôt par sa célèbre apostrophe un Danton qui a besoin de se faire entendre, alors que le Comité de salut public ne veut pas laisser le champ libre aux Hébertistes. Et donc la Convention décide l’assèchement de tous les étangs avant le 3 février 1794 et leur mise en culture immédiate.

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La conjoncture révolutionnaire l’a finalement emporté sur le débat agronomique dont deux des principaux protagonistes connurent une fin tragique : Rozier est tué à Lyon et Varenne guillotiné. La décision ne fut guère appliquée et la loi fut suspendue dès le 29 mars 1795 avant d’être abrogée. Le débat reprit quelques années plus tard, entre spécialistes. De simple réforme agronomique, l’assèchement des étangs était devenu une mesure patriotique et le poisson un animal contre-révolutionnaire.

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Au total, cet ouvrage, fort plaisant à lire, se présente comme une investigation (policière pour débusquer cet Huguenin) sur un sujet jusque là peu connu. Rappelons cependant que Jean-Michel Derex (« Le décret du 14 frimaire an II sur l’assèchement des étangs : Folles espérances et piètres résultats. L’application du décret en Brie », Annales historiques de la Révolution française, n° 325, juillet-septembre 2001, p. 77-97) avait déjà abordé cette question et plus particulièrement son application brutale et précipitée qui suscita de nombreuses oppositions dans le pays. En Brie, si les directives gouvernementales sont mal appliquées, il n’empêche que le processus d’assèchement déclenché alors aboutit, quelques décennies plus tard, à la disparition des étangs qu’on ne voit plus sur le cadastre de 1831. La situation ne fut donc pas la même d’une région à l’autre.

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Bernard Bodinier

Antonio Florencio Puntas, Ingenieros agronomos, cambio institucional e inovación tecnológica de la agricultura andaluza contemporánea, Séville, Junta de Andalucía, Consejeria de Agricultura y Pesca, 2004, 289 p., 15 €

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L’ouvrage de Florencio Puntas est tout d’abord un hommage à un corps constitué, celui des ingénieurs agronomes espagnols, qui vient de célébrer ses cent 50 ans d’existence. Mais c’est plus particulièrement un hommage au Corps des ingénieurs agronomes andalous qui, lors de l’année 2003, a fêté le cinquantenaire de la création de l’École officielle des ingénieurs agronomes d’Andalousie. Pour autant, s’il s’agit effectivement d’une recherche réalisée sur commande, elle n’a rien d’hagiographique et n’a nullement pour but d’exalter la profession pour elle-même. Bien au contraire, elle se propose de mettre en relief la contribution spécifique des ingénieurs agronomes à la modernisation de l’agriculture andalouse, tout en montrant la complexité et les contradictions de cette intervention.

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Classiquement, l’auteur a découpé son étude en trois parties. La première, relativement courte (29 pages), présente le processus d’institutionnalisation de la fonction d’ingénieur agronome tout en soulignant la place tenue par les Andalous au sein de ce corps. De 1861 à 1973 (année de sortie de la première promotion formée à l’école de Cordoue), ces derniers ont en effet représenté près de 14 % du total des promus sortant de l’École centrale de Madrid. Un pourcentage qui prouve que l’attrait pour la connaissance scientifique, en matière agricole, a fortement touché l’Andalousie, région pourtant réputée pour son « arriération », et ce dès la deuxième moitié du xixe siècle. Toujours est-il que la fonction d’ingénieur agronome a très tôt reçu une reconnaissance officielle en Espagne avec la création, en 1855, de l’École centrale d’agriculture chargée de former un personnel spécialisé, capable de transmettre les connaissances agronomiques de l’époque, de définir les techniques nouvelles susceptibles de répondre aux besoins des différentes régions du territoire national et d’occuper des postes de responsabilité au sein de l’administration d’État. Cette institutionnalisation d’un enseignement agronomique supérieur s’effectue d’ailleurs alors que sont jetées les bases d’une vulgarisation agricole par la constitution des trois premières écoles régionales d’agriculture, en 1849. Ce processus institutionnel se consolide, en 1879, par la création officielle du Corps des ingénieurs agronomes, ce qui porte reconnaissance d’un statut similaire aux autres corps techniques de l’État. Cette reconnaissance sanctionne en fait la présence, de plus en plus nombreuse, d’ingénieurs agronomes dans les organismes ministériels ainsi que dans les structures administratives et scolaires des différentes provinces. D’autres textes officiels ou réglementaires ont par la suite précisé ce statut ainsi que l’exercice pratique de la profession, tant au service de l’État ou des provinces, qu’au service des acteurs privés. Néanmoins, force est de constater qu’un cadre institutionnel pour la recherche, l’expérimentation et la vulgarisation agricole est bel et bien constitué dès la fin du xixe siècle.

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Les deux autres parties de l’ouvrage ont justement pour objet de montrer comment la constitution de ce cadre institutionnel ainsi que les évolutions qui ont affecté ce dernier ont influé sur le processus d’innovation technique dont a bénéficié l’agriculture andalouse, du milieu du xixe siècle à la fin du siècle suivant. D’emblée, le découpage chronologique adopté par l’auteur (1860-1936/1936-1986) met en relief l’époque de la République. Dans la première période, l’agriculture régionale se trouve face à deux grandes questions essentielles. Tout d’abord celle de la modernisation des moyens de production qui suppose l’adoption d’une certaine mécanisation ainsi que d’innovations touchant aussi bien l’emploi des engrais, la transformation des systèmes de culture et des méthodes d’ensemencement ou encore l’utilisation de l’irrigation pour l’introduction de nouvelles cultures. Cette modernisation devient d’ailleurs la seule voie de recours lors de la crise qui affecte durablement l’agriculture andalouse, à la fin du xixe siècle. Face à la baisse des prix des produits agricoles et à la contraction de la rente foncière, les grands propriétaires terriens sont en effet dans l’obligation d’apporter des changements techniques dans leurs exploitations.

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Mais ces changements sont d’une telle complexité qu’il leur faut faire appel à des techniciens spécialisés, ce que sont les ingénieurs agronomes. Toutefois, ces derniers ne sont pas uniquement des techniciens, au sens restrictif que pourrait avoir ce terme. Du moins, la dure réalité sociale, pour la classe des journaliers et des paysans pauvres, inhérente au système agraire andalou, dominé par la propriété latifundiaire, les place-t-elle face à la seconde grande question essentielle de cette époque : le devenir de ces populations agricoles prolétarisées et in fine, le problème de la propriété de la terre, alors même que les conflits sociaux, dans le domaine agricole, prennent une acuité de plus en plus vive.

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Cette question sociale conserve sa pleine actualité et son intensité jusque dans les années 1960. Avant 1936, les ingénieurs agronomes se trouvent en première ligne pour y apporter des réponses tant par la confection du cadastre, ce qui les place en conflit avec les propriétaires latifundiaires, que dans la formulation de propositions conduisant à une transformation des structures agraires. Certes, les positions ne sont nullement unanimes sur la question et les divergences d’opinion s’affrontent même vivement au sein du Corps. Cependant, bon nombre d’ingénieurs agronomes ont activement participé à la réalisation de la réforme agraire engagée par la République, au début des années 1930, bien qu’ils aient alors été confrontés à des contradictions insolubles entre impératifs socio-politiques et exigences techniques, en raison de l’urgence de la question sociale et en particulier du chômage des journaliers. En revanche, dans les années 1940 et 1950, les ingénieurs agronomes, conscients de la nécessaire modernisation de l’agriculture andalouse, doivent faire face à un discours officiel, agrarien, qui mythifie l’activité agricole. Finalement, la crise de l’agriculture traditionnelle conduit, à partir des années 1960, à des évolutions relativement rapides qui se soldent notamment, sur le plan social, par une émigration importante et, sur le plan cultural, par une diversification des productions agricoles pour laquelle l’apport technique des ingénieurs agronomes a été décisif.

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Le grand mérite de cette étude est de montrer que, contrairement aux thèses qui ont longtemps prédominé dans l’historiographie espagnole, le secteur agraire n’est pas resté immobile et rétif aux innovations, jusqu’aux années 1960. D’autre part, si en Andalousie le patronat agricole, en particulier dans la province de Séville, a été l’un des acteurs essentiels d’un processus de modernisation qui débute dans la deuxième moitié du xixe siècle, l’action institutionnelle impulsée par l’État, notamment par l’intermédiaire du Corps des ingénieurs agronomes, s’est montrée tout aussi fondamentale. Ces deux aspects, précocité relative de la modernisation et rôle de l’État comme agent de l’innovation, restent désormais à approfondir, sur le plan national.

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Serj Le Maléfan

Anne Bary-Lenger et Jean-Paul Nebout, Culture des chênaies irrégulières dans les forêts et dans les parcs, Alleur-Liège, Éditions du Perron, 2004, 356 p.

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Progressivement, les propriétaires et gestionnaires forestiers publics et privés se rendent compte qu’ils ne peuvent rester indéfiniment insensibles aux mutations économiques et sociales, aux attentes parfois contradictoires nées du développement des loisirs de plein air, aux demandes de plus en plus affirmées de protection de l’environnement, des sols, des ressources en eau, de la qualité de l’air et des paysages. Dès lors, forts de ce constat, Anne Bary-Lenger et Jean-Paul Nebout leur proposent de s’adapter aux demandes sociétales et d’opter pour des méthodes sylvicoles qui favorisent un retour vers une forêt plus naturelle. Il ne s’agit pas de prôner la réserve intégrale mais de favoriser le régime de la futaie, l’intégration écologique des espèces, le mélange des âges et des dimensions et la régénération naturelle dans l’optique de favoriser le développement durable de la forêt tout en permettant une production soutenue octroyant un revenu satisfaisant et relativement constant. Ils ciblent plus particulièrement les anciens taillis-sous-futaie et les mélanges futaie-taillis à chênes sessile et pédonculé prépondérants (3 millions d’ha en France) qui pourraient être convertis en chênaies irrégulières durables « susceptibles de produire tous les dix ans environ une récolte de bois et un revenu satisfaisants en n’exposant aux accidents climatiques et autres qu’un capital ligneux modéré ».

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Le credo des deux auteurs est clair : la sauvegarde des chênaies et la préservation de l’environnement passent par la rentabilisation de leur exploitation et l’augmentation de la valeur des produits tout en diminuant les frais de culture, de gestion et d’impôts. Ce faisant, ils ne sont plus très éloignés des théories défendues par les groupements Pro Sylva qui cherchent à concilier production de matériel ligneux, et par-là la rentabilité des exploitations forestières, et protection de l’environnement et de la biodiversité.

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Ce livre richement illustré, rédigé par deux spécialistes de la sylviculture du chêne, est prioritairement destiné aux professionnels de la forêt. Il fait suite au volumineux ouvrage de 604 pages publié aux Éditions du Perron en 1993 intitulé Les Chênes pédonculé et sessile en France et en Belgique. Écologie - Économie - Histoire - Sylviculture dont il développe le douzième chapitre consacré à la futaie d’âges multiples.

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Malgré son caractère très spécifique, cet ouvrage contient d’utiles et intéressants rappels à caractère historique et offre de nombreuses mises en perspective que ne dédaigneront pas les historiens, les géographes et tous ceux qui travaillent sur l’évolution des paysages et de l’environnement, voire celles et ceux qui souhaitent tout simplement se tenir au courant des solutions que les forestiers proposent pour remédier aux difficultés auxquelles ils sont confrontés. Dans cette optique, il s’avère regrettable que l’ouvrage soit démuni d’une véritable introduction fixant clairement les enjeux. Heureusement, la post-face remédie quelque peu à cette lacune.

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Le premier chapitre, consacré à l’origine et au traitement des chênaies en Europe, ainsi que le troisième chapitre, intitulé « Courants d’idées - Forestiers précurseurs », permettent de replacer les questions traitées dans un contexte plus général. Ils abordent tant l’évolution du traitement des chênaies au cours des siècles, l’histoire des parcs paysagers, les conceptions sylvicoles en vigueur en France et en Allemagne au xixe siècle, que le rôle prépondérant de quelques forestiers parfois contestataires mais toujours précurseurs – dont Adolphe Gurnaux (1825-1898), fondateur de la méthode expérimentale du contrôle – ou l’éclosion du grand courant d’écologie forestière en Europe au lendemain de la deuxième guerre mondiale dont l’une des figures principales fut l’écologue belge Paul Duvigneaud (1913-1991). À travers ces lignes transparaît l’importance des rencontres et échanges fructueux entre forestiers européens, belges et français en particulier, qui ont fait avancer les recherches en sylviculture.

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Les autres chapitres abordent l’écologie, la culture, la gestion, la production et la rentabilité des chênaies irrégulières et sont plus directement destinés aux propriétaires et aux gestionnaires de chênaies. Rédigés dans un style clair et très didactique, agrémentés de nombreux tableaux récapitulatifs, ils offrent une lecture facile et permettent aux lecteurs non initiés de ne pas décrocher trop rapidement sous le poids des informations techniques.

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La bibliographie étendue et les nombreuses annexes donnent à l’ensemble une grande valeur. Signalons parmi ces annexes, le très bel ensemble de représentations cartographiques relatif à la localisation des essences accompagnatrices des chênes sessile et pédonculé. Il complète très utilement les cartes consacrées à la répartition géographique des mélanges futaie-taillis qui illustrent le deuxième chapitre.

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Cette brillante synthèse, fruit de plusieurs décennies de professorat, de recherches et d’expérimentations constitue assurément un ouvrage de référence et œuvrera peut-être, du moins espérons-le, à la préservation des chênaies.

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Pierre-Alain Tallier

Saverio Russo, Paesaggio agrario e assetti colturali in Puglia tra Otto e Novecento (avec la collaboration de Vincenzo Pepe), Bari, Edipuglia, 2001, 36 p. Saverio Russo, Paesaggio agrario e assetti colturali in Molise tra Otto e Novecento, Bari, Edipuglia, 2004, 28 p. Vincenzo Pepe, Paesaggio agrario e assetti colturali in Basilicata tra Otto e Novecento, Bari, Edipuglia, 2005, 32 p.

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Saverio Russo et Vincenzo Pepe consacrent trois cahiers à l’évolution du paysage agraire dans une large aire de l’Italie du Sud (Pouilles, Molise et Basilicate) entre xixe et xxe siècle. Ces cahiers se situent dans le contexte d’un programme de recherches lancé, vers la fin des années 1990, par un groupe de professeurs des universités de Bari et de Catane, qui est axé sur l’usage des représentations cartographiques en tant qu’instruments d’analyse de phénomènes sociaux et institutionnels. Ce programme part de la comparaison avec l’expérience de l’Atlante storico italiano – qui « intorno alla metà degli anni ’70 si arenò per le divergenze insorte fra (e dentro) i diversi organismi coinvolti nel finanziamento, nella direzione e nella realizzazione dell’iniziativa » (Elena Fasano Guarini, Angelo Massafra, « L’Atlante storico che non si fece, ma… », in Per un Atlante storico del Mezzogiorno e della Sicilia in età moderna. Omaggio a Bernard Lepetit, éd. par Enrico Iachello et Biagio Salvemini, Napoli, Liguori, 1998, p. 124) – et peut compter sur des technologies informatiques qui ont beaucoup évolué par rapport au passé ; il relance, donc, dans la péninsule le défi d’une géographie et d’une cartographie historique systématiques. Le programme ne procède pas à l’examen de la totalité de l’espace national mais se propose la publication d’un atlas limité au Mezzogiorno.

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Dans la recherche de Russo et Pepe – qui puisent leurs sources dans le cadastre provisoire de 1815 et dans le cadastre agraire de 1929 – le langage cartographique est employé afin de reconstruire « la dinamica dell’incidenza delle singole colture o forme di utilizzazione del suolo » (Saverio Russo, « Le forme di utilizzazione del suolo nella Puglia centro-settentrionale tra Otto e Novecento », in Per un Atlante…, p. 242). Les domaines des régions administratives d’aujourd’hui définissent le cadre de référence de l’enquête, tandis que le fond du plan est calqué sur la carte du second après-guerre, dans laquelle l’unité minime de représentation correspond au territoire communal. La comparaison des images est favorisée par l’insertion les données du xixe siècle (converties des mesures locales en hectares) et celles du xxe dans une seule grille cartographique. Par contre, la disproportion entre les espaces régionaux (au-delà de 19 300 km2 pour les Pouilles, un peu plus de 4 400 km2 pour le Molise, environ 10 000 km2 pour la Basilicate) suggère l’adoption de rapports d’échelle différenciés. La technique figurative est celle des échelles chromatiques, avec une gamme plutôt restreinte de tonalités et des valeurs de seuil qui varient d’une culture à l’autre, s’adaptant à la distribution des données. L’appareil cartographique est prolongé par de courts paragraphes de commentaires qui font le point, en particulier, sur la morphologie des zones d’enquête et les types de cultures dans les différentes phases historiques et les différents contextes.

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Cinq formes d’exploitation du sol sont prises en considération : emblavures simples, emblavures avec plantes ligneuses, cultures ligneuses spécialisées, pâturage et bois. Pour chaque forme, dans chaque cahier, deux cartes ont été réalisées, qui traduisent visuellement le pourcentage de la surface agro-forestière occupé à l’époque des levés cadastraux (la surface agro-forestière équivaut à l’extension territoriale totale moins les aires, généralement réduites, de terrains incultes productifs). L’identification des qualités de cultures ne manque pas d’embûches. En effet, si le cadastre agraire énonce en général assez clairement ses critères de classification (qui sont d’ailleurs empruntés à la recherche), les catégories le plus confuses proposées par le cadastre provisoire oblige Russo et Pepe à éplucher les quadri riassuntivi des rectificatifs postérieurs, « chiedendo lumi ai verbali di valutazione, contenuti nelle operazioni preliminari, per cogliere che cosa si intende per questa o quella voce, e successivamente operare accorpamenti, per ridurre la talvolta elevata analiticità dei quadri, attenti soprattutto alla valutazione della rendita, ad un numero di categorie paragonabili con quelle utilizzate dal catasto del 1929 » (p. 5 du cahier sur les Pouilles). L’individualisation de la frontière entre bois et pâturage est toujours très controversée : même les sources du xxe siècle évitent de spécifier les caractères distinctifs de l’une et de l’autre qualité de friche. À ce propos, l’impression des auteurs est que le levé cadastral, surtout pendant la Décennie française, tend à privilégier les modes d’usage du bien recensé par rapport aux éléments du paysage.

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Russo et Pepe examinent d’abord les Pouilles (Russo s’occupe des provinces historiques de Capitanate et Terre de Bari, Pepe de Terre d’Otrante). Ici, au début du xixe siècle, les terrains pâturables ne sont assez considérables que dans la plaine du Tavoliere (envahie, chaque année, par les troupeaux transhumants des montagnes des Abruzzes) mais aussi dans certaines zones littorales du Salente (Brindisi, Manduria, Nardò, etc.) et le long d’une ample bande de territoire qui pousse de la Haute Murgia jusqu’au Golfe de Tarante. La carte des emblavures, bien que variée, ne met en évidence aucun vide. D’autre part les cultures ligneuses spécialisées ne connaissent de diffusion appréciable que dans la province d’Otrante et sur le versant côtier de la Terre de Bari (où les emblavures avec arbres et arbustes sont aussi fréquentes). Absents dans une large partie de la région, les bois deviennent touffus en marge du Tavoliere (Gargano, Subapennin Dauno, bouches du Fortore) et de part et d’autre d’une ligne qui taverse, du nord-ouest au sud-est, le territoire de Bari. Un siècle plus tard, les changements les plus significatifs dans le paysage agraire des Pouilles concernent l’extension des emblavures en Capitanate (sur des terres qui ne sont plus contraintes par l’État à l’usage pastoral) ; le partage de la Terre de Bari entre une frange côtière dominée par l’arboriculture et une zone intérieure, plus étroite, vouée à la céréaliculture ; l’avancée importante, bien que non homogène, des cultures ligneuses spécialisées en Terre d’Otrante. Les emblavures avec arbres et arbustes se sont répandues dans toute la région, tandis que la part des aires boisées est sensiblement réduite : presque disparus en Terre de Bari, les arbres sauvages ne restent touffus que sur le Gargano et dans la partie septentrionale de la province de Tarante (territoires de Mottola et Martina Franca).

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Le deuxième cahier, celui qui concerne le Molise, est assuré par Russo. Dans la région la plus petite du Mezzogiorno, la cartographie du xixe siècle signale, tout d’abord, la prééminence accablante des emblavures (généralement simples) sur les autres qualités de cultures, avec des pics de diffusion qui dépassent souvent, autour de Campobasso, 70 % de la surface agraire et forestière recensée. L’aire du bois est étendue et uniformément distribuée, celle du pâturage est plus déséquilibrée vers l’Occident. Les cultures ligneuses spécialisées sont marginales (il s’agit presque toujours de vignobles qui produisent pour l’autoconsommation). Entre le levé cadastral de la période française et celui de 1929, s’étend encore la surface occupée par les emblavures (même par celles qui sont associées aux cultures ligneuses), en particulier au nord et à l’est de Campobasso ; dans la même zone les bois et les pâturages reculent. En revanche, la géographie des cultures ligneuses spécialisées reste essentiellement inchangée.

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Le cahier sur la Basilicate, le dernier par ordre de publication, est l’œuvre de Pepe. Dans cette région, l’évolution du paysage agraire est fortement conditionnée par la crise agraire et démographique qui s’ouvre vers 1880 et qui frappe surtout les territoires montagneux du versant sud-ouest. Dans la partie de l’Apennin qui relie Potenza au Pollino, la comparaison entre les cartes du xixe et du xxe siècle met en relief un recul sensible des emblavures à l’avantage des pâturages et, secondairement, des bois. On enregistre la tendance inverse dans la province de Matera et dans la zone comprise entre Lavello et Oppido Lucano, « dove le diverse caratteristiche geografiche e socio-economiche e i presupposti creati dalla ’modernizzazione’ ottocentesca favoriscono una notevole e più duratura diffusione della cerealicoltura, ancora in atto nei primi decenni del Novecento » (p. 8).

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Un autre effet des difficultés de la fin du xixe siècle est le recul important des cultures ligneuses spécialisées ; les zones exemptes du phénomène ne sont que celle du Vulture, à ancienne vocation viticole, et celle de Metaponto, qui voit même augmenter la surface en oliviers. Enfin des signes timides d’intensification des cultures apparaissent avec le développement des emblavures accompagnées de cultures ligneuses : cette forme d’exploitation du sol représente souvent en Basilicate un stade de transition entre bois et céréaliculture ; au début du xxe siècle, elle gagne l’ensemble de l’espace régional.

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Giacomo Polignano

Les Étangs, espaces de production hier et aujourd’hui, Paris, Groupe d’histoire des zones humides, coll. « Journées d’étude », 2004, 88 p.

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C’est à l’institut d’art et d’archéologie de l’université Paris iv-Sorbonne que s’était rassemblé le Groupe d’Histoire des Zones Humides pour sa première journée d’étude, le 24 janvier 2004. Autour du thème des étangs abordés comme espaces exploités et productifs, se sont retrouvés historiens, géographes, sociologues et naturalistes. Il s’agissait de faire un premier bilan sur la connaissance de ces espaces en France et aussi de commencer à combler le retard que l’historiographie française accuse dans ce champ d’étude sur les écoles hollandaise et italienne notamment. Les travaux présentés s’articulent autour de deux thèmes principaux : l’un renvoie à la pertinence économique des étangs, en les présentant comme espaces riches et convoités, potentiellement sources de conflits ; l’autre regroupe des études aux problématiques plus contemporaines relatives au patrimoine écologique et historique des étangs.

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En rappelant en introduction que restreindre la question de pertinence économique des étangs à la simple étude économique des piscicultures serait réducteur, Reynald Abad pose les linéaments de la réflexion. Réfléchir à la pertinence économique des étangs implique de prendre en compte les protagonistes de la mise en valeur de ces milieux humides tout comme leurs intentions, qui ne sont pas toujours guidées par un souci de rentabilité économique. Les aspirations personnelles vont parfois à l’encontre de l’intérêt général et contribuent à la survivance ou à la dégradation des équilibres économiques. Dans cette perspective, les interventions proposées offrent des approches multiscalaires et géographiques complémentaires. Dépassant le cadre français, Marc Lutz propose une ouverture sur l’Europe par le truchement d’une étude comparative des étangs dans les anciennes républiques soviétiques.

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Laurence Berard et Philippe Marchenais rappellent comment, en Dombes, le changement des acteurs de la gestion des étangs a influencé l’élevage de la carpe. Le triptyque propriétaire citadin absent, fermier gestionnaire, et métayer cultivateur du xviiie siècle a laissé place une organisation plus hétérogène aujourd’hui et à des acteurs soucieux de préserver un patrimoine riche. Ce sont les rapports entre ces acteurs de la vie des étangs qu’étudie Vanessa Manceron. L’étang apparaît comme créateur de lien entre deux entités socialement distinctes voire antagonistes mais interdépendantes et complémentaires dans la mise en valeur économique de l’espace : les propriétaires, « gens de la carpe » et les paysans, « gens de l’épi ». Au-delà de cette relation parfois conflictuelle entre des exploitants piscicoles détenteurs de capitaux et les cultivateurs de l’assec, des identités sociales se forgent et justifient souvent mieux les comportements que la rentabilité désormais secondaire de ces espaces. Les propriétaires qui défendent la carpe souhaitent avant tout garder la maîtrise d’un l’espace piscicole dont la valeur foncière s’est accrue avec le développement de la chasse. Les activités traditionnelles autour des étangs perdurent pour des raisons essentiellement sociologiques, ce qui permet une cohabitation plus douce entre des catégories a priori « cloisonnées et hiérarchisées ».

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Dans son étude sur la Sologne, Céline Bernard retrace l’évolution de la place de l’étang dans les différents systèmes de mise en valeur de la région. Longtemps matrice du quotidien des Solognots, les étangs permettaient d’assurer les fonctions domestiques telles que le lavage du linge, les activités de pêche ou de culture pendant les assecs. Leur importance économique et sociale a ensuite décliné ; la faible rentabilité économique des étangs a eu raison de la pisciculture traditionnelle. Les étangs se sont adaptés aux aspirations d’une société des loisirs triomphante et, comme en Dombes, ils ont été orientés vers une activité plus lucrative : leur location pour la chasse. Peu d’étangs à vocation piscicole subsistent ; de nouveaux sont crées dans un but ornemental et spéculatif.

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À partir des deux régions françaises les plus riches en étangs, les constats qui se dessinent aujourd’hui sont semblables : du fait de la crise économique des anciens modèles agro-piscicoles leur pertinence économique a vécu. Ils laissent place à une gestion dominée par les activités de loisirs parmi lesquelles la chasse prédomine.

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Ces nouvelles orientations et la récente prise de conscience de la dégradation du patrimoine écologique des étangs conduisent logiquement au second thème abordé lors de la journée. À partir de deux études de cas, il s’agit d’appréhender la gestion contemporaine des zones humides et leur intégration dans une logique de développement durable. L’objectif est de concilier la rentabilité économique de l’espace, souvent liée à un usage récréatif, et la sauvegarde du patrimoine naturel. Dans le cas de la réhabilitation du complexe hydroécologique de la Vallière en Val-d’Oise, la restauration du milieu doit permettre de remettre en état deux milieux piscicoles largement modifiés par l’homme depuis le Moyen Âge et de leur donner les capacités de se régénérer seuls. La mise en valeur du patrimoine naturel des étangs du Nord-Pas de Calais s’organise autour d’un programme de suivi et d’évaluation de la qualité des zones humides. Préserver leur biodiversité altérée par l’intensification agricole, la pisciculture, la déprise ou plus récemment l’essor des activités de loisirs passe par des actions de protection, l’acquisition de terrains par les collectivités territoriales et parallèlement par des analyses historiques, naturelles et pédologiques. L’assimilation d’outils de mise en valeur écologique pour apprécier et mieux évaluer la qualité et l’intérêt des zones humides est encore envisagée. L’intégration d’un bio-indicateur par l’étude de la présence des oiseaux et de leur utilisation des espaces en eau doit ainsi permettre de réussir une mise en valeur meilleure.

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Différents dans leurs modalités les projets d’aménagements des étangs qu’évoquent ces deux présentations se rejoignent dans leurs perspectives. Construire l’avenir tout en intégrant des constructions humaines anciennes, dans la perspective d’un développement écologiquement propre et séculairement durable.

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Variés, les travaux présentés à l’occasion à cette première journée d’étude organisée par le Groupe d’histoire des zones humides donnent une meilleure connaissance des étangs et des milieux humides de l’espace français. Elle a supposé une étude de leur histoire, de leurs usages, des relations de l’homme au milieu ou encore des conflits engagés pour l’appropriation et l’usage de l’espace. Ces antagonismes d’hier subsistent aujourd’hui, transposés dans le cadre de la préservation du patrimoine écologique des zones humides. L’appréhension de ces problématiques sur les étangs a permis d’entrevoir que des économies parallèles et substitutives ont existé et perduré à l’ombre des productions céréalières dominantes. Toutefois, en traitant les étangs uniquement sous l’angle de la production, l’ouvrage laisse son lecteur sur un goût d’inachevé, dans l’attente d’une réflexion plus globale sur la question. Mais cette journée n’est qu’une première étape dans la connaissance des étangs et d’autres rencontres sont amenées à la suivre. Elle est aussi une porte ouverte à la poursuite d’un dialogue pluridisciplinaire enrichissant et essentiel pour la connaissance des zones humides.

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Sklaerenn Scuiller

Andrée Corvol, Les Arbres voyageurs, Paris, Robert Laffont, 2005, 348 p.

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Nous avons là un sujet peu commun, celui des arbres voyageurs, traité par une spécialiste de l’histoire forestière, Andrée Corvol, directeur de recherche au cnrs, présidente du groupe d’histoire des forêts françaises, auteur, entre autres choses, de L’Homme et l’arbre sous l’Ancien Régime, paru en 1997. La présente étude, qui recouvre une période très large, du xiie siècle à nos jours, se divise en trois grandes parties : du xiie siècle au xviie siècle, période d’exploration pendant laquelle la découverte des arbres est en relation étroite avec la découverte du monde ; ensuite du début du xviiie siècle au milieu du xixe, période marquée par l’importance du progrès dans l’introduction, sur de nouveaux sols et sous de nouveaux climats, des essences précédemment découvertes ; enfin, du milieu du xixe siècle aux temps présents, l’auteur souligne le rôle des arbres exotiques dans la mutation des paysages ainsi que l’évolution vers une protection accrue des essences.

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Cette recherche s’inscrit dans l’étude de l’exotisme et du goût des occidentaux pour des produits découverts ailleurs. L’auteur précise que l’on a toujours mis en exergue, dans les études menées jusqu’ici, les étapes finales, c’est à dire l’arrivée dans le pays de la nouvelle espèce et la cérémonie de la plantation, en laissant de côté toutes les étapes intermédiaires, pourtant si laborieuses et incertaines. Il est question d’insister ici, sans oublier les étapes finales, sur le processus d’exploration, d’extraction, ou encore sur le transport des essences.

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Le travail, dans son ensemble, demandait en fait beaucoup de patience, entre la découverte et la naturalisation, sans pour autant que l’essence fût toujours acceptée, selon des « qualités requises », d’ordre thérapeutique, alimentaire ou esthétique, avec l’idéal premier d’allier les trois, mais sans véritables critères clairement définis.

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Andrée Corvol nous emmène à travers les différentes expéditions des xiiie et xive siècles vers l’Orient, expéditions qui deviennent prétexte à la découverte d’essences nouvelles, ramenées en Europe, et à l’observation dans ces contrées d’autres usages de l’arbre, d’autres rapports au jardin, marqués par un goût prononcé pour les arbres fruitiers, tels les orangers, ou pour les arbres colossaux, cèdres et platanes. Le voyage de ces arbres se fait d’abord par voie maritime, et l’on peut prendre connaissance des nombreuses difficultés liées à ce type de transport.

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Les découvertes vont de plus en plus, aux xvie et xviie siècles, se faire en Amérique, continent avec lequel les échanges vont croissants ; ainsi on note l’arrivée en Europe du cotonnier, du bois de brasil, du bois d’ébène, du robinier, ou encore de la banane, de l’ananas, et l’introduction en Amérique des citronniers et des orangers. Au xviiie siècle, l’Europe découvre le fromager, l’arbre à pain, l’arbre à quinquina, l’arbre du baume du Pérou, tandis que l’on introduit en Amérique les pommiers et les poiriers. On continue d’innover en matière d’introduction et d’acclimatation des essences ; les connaissances se font plus nombreuses mais les moyens de transport posent toujours problème. On envoie davantage de graines et moins de plants, on étudie la reproduction, pour éviter les erreurs passées, les découvertes devenues vaines après la perte liée aux voyages trop difficiles ou aux doutes quant aux soins à donner. Après s’être éloigné de l’Orient, on y retourne, après 1850, par recherche d’un nouvel exotisme, ou d’un exotisme perdu, et l’on profite au xixe siècle de l’ouverture de la Chine et du Japon, en continuant en parallèle les explorations américaines.

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L’arboretum, en conflit avec l’herbier, prend peu à peu la place du jardin botanique, dans un milieu de concurrence très acharnée où l’on ne se fait aucun cadeau, où les éducateurs – terme préféré par l’auteur à celui de pépiniéristes – luttent pour le profit et pour l’honneur de la profession. Ces éducateurs répondent à la demande des marchés locaux, régionaux et nationaux, cherchant à adapter les essences au plus grand nombre de zones possible. Le xixe siècle voit augmenter la célébrité de certains qui donnent leur nom aux essences découvertes et qui se distinguent dans des expositions et des revues toujours plus nombreuses. L’aventure est parfois douloureuse pour le découvreur, qui découvre la jalousie, la concurrence, l’espionnage, et qui se trouve parfois mêlé à des affaires de meurtres ou de vols.

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Dans la seconde moitié du xixe siècle, la mode exotique touche de plus en plus les littoraux, en partie dans les propriétés luxueuses de la Côte d’Azur. On y voit le développement du palmier, l’introduction de l’eucalyptus. Ce sont d’abord les élites sociales qui vont aller vers ce que l’on peut appeler un loisir, et, plus tard, des couches sociales plus modestes, qui auront gagné des congés ; l’auteur n’oublie pas, par ailleurs, le développement du goût pour le feuillage en ville qui donne un nouvel espace à ces essences.

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Une autre évolution, depuis la fin du xixe siècle, s’attache à la protection des essences indigènes, à la protection de la flore en général : on propose de plus en plus de réglementations pour préserver le patrimoine indigène des maladies liées à l’importation, on veut empêcher les prélèvements abusifs destinés aux industries horticoles et pharmaceutiques qui, après la seconde guerre mondiale, vont s’intéresser aux plants nouveaux et à leurs propriétés.

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Beaucoup plus récemment, ce ne sont plus ni les arbres ni les graines qui sont transportés, ce sont plutôt les gènes, dans un commerce, ou trafic, toujours plus contrôlé par les réglementations européennes, définies en 1966 et en 1971, revues en 1999 en fonction des dernières avancées scientifiques de et l’élargissement de l’Union Européenne.

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On pourra reprocher à Andrée Corvol de faire alterner dans cet ouvrage des études détaillées telles les histoires, certes passionnantes, de certains explorateurs, et des remarques plus générales aux bornes chronologiques plus floues, ce qui peut dérouter le lecteur ; mais c’est sans doute le format de vulgarisation qui l’impose. En tout cas elle parvient sans mal à rendre l’étude accessible, intéressante pour des lecteurs qui n’ont pas été bercés dans ce domaine, d’autant plus qu’elle se soucie toujours de donner le contexte, économique, politique, social, des différentes périodes envisagées.

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Florian Reynaud

Susanna Wade Martins, The English Model Farm. Building the Agricultural Ideal, 1770-1914, English Heritage, Windgather press, 2002, 242 p.

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Arthur Young attirait l’attention sur l’une des originalités du système britannique : la présence des lords sur leur domaine. Les liens entre le lord et ses tenanciers se renforcent à partir du xviiie siècle pour atteindre leur apogée au milieu du xixe siècle et nombreux sont alors les lords qui rénovent les bâtiments des fermes de leurs domaines. Une grande enquête sur les bâtiments des fermes modèles, met en lumière ce patrimoine anglais : Susanna Wade Martins en tire les conclusions, elle examine leur architecture et leur inscription dans le paysage. Elle s’interroge sur les mobiles de leur construction, et pour cela elle les replace dans l’évolution globale de l’agriculture britannique. Elle démontre ainsi que les historiens ont jusqu’ici sous-estimé l’importance de ces constructions, les considérant comme des caprices onéreux, alors qu’ils sont un miroir des conceptions de la société rurale.

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De 1660 à 1790, on relève à peine quarante fermes modèles. Endettés par les guerres civiles, les nobles commencent à s’intéresser à leurs terres, à augmenter les surfaces cultivées et à enclore les communaux. Les bâtiments construits adoptent souvent le modèle des villas palladiennes, les plans sont symétriques, classiques. Mûs par des raisons financières, les lords veulent manifester leur influence croissante sur la campagne où diminue le nombre de paysans indépendants ; ils prouvent aussi la maîtrise de l’homme sur la nature, illustrant la philosophie des Lumières : ils unissent beauté, utilité et profit.

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De 1790 à 1840, ce fut la première période majeure de construction des fermes modèles, motivée d’abord par la nécessité de produire plus durant les guerres, ce qui répondait à un devoir patriotique. Clubs et sociétés savantes adonnés à l’agronomie proliférèrent ; une nouvelle profession naquît, celle des agents fonciers qui géraient les bâtiments et surveillaient la rentabilité des exploitations. Pour répandre les nouvelles pratiques agricoles, il fallait réorganiser les fermes : on créa un paysage aux routes droites, aux grands champs réguliers et aux bâtiments compacts au cœur de l’exploitation. C’est pourquoi bon nombre des fermes reconstruites à ce moment se situent dans le nord-est et le centre de l’Angleterre, sur les sols légers et calcaires où furent pratiquées les enclosures. L’Écosse avait auparavant procédé à ces transformations. La fonctionnalité du plan reflète la prospérité d’une agriculture basée sur la domination du seigneur, l’importance de la force de travail et l’association culture-élevage.

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L’apogée des constructions se situe dans la période 1840-1875, avec une centaine de constructions recensées par décennie. C’est le temps de l’optimisme du high-farming, que Susanna Wade Martins définit comme une agriculture intensive fondée sur de gros investissements du fermier en engrais et aliments pour bétail, et sur les investissements du lord qui doit améliorer les terres et les bâtiments. Ces constructions neuves reflètent l’optimisme, la croyance en la science. L’architecture change, elle est diverse : on trouve aussi bien un style ornemental qu’un style très moderne utilisant de fines colonnes de fer et des toits à faible pente. La fonctionnalité des constructions prévaut toujours sur le désir de prestige. Elles sont les vitrines des innovations : elles montrent en exemple la valeur de l’ensilage, des sols pavés dans les étables, des réservoirs à purin, de la préparation mécanique de la nourriture des bêtes (utilisation de la force de l’eau ou de la vapeur) et l’introduction des machines. Ces innovations n’ont été généralisées que cent ans plus tard, dans un contexte favorable. Car la grande dépression diminua la rente foncière, et seuls les districts d’élevage laitier, tel le Cheshire, continuèrent à améliorer les fermes, pour véhiculer l’image de la pureté du lait. Le début du xxe siècle fut aussi le temps où l’influence des landlords déclina socialement, politiquement et économiquement. Les morts de la grande guerre, les réformes fiscales de Lloyd George poussèrent à des mutations massives : un quart des terres fut vendu entre 1917 et 1921, le plus souvent aux fermiers occupants. Ce fut la fin de la construction de ces bâtiments modèles, dont la plupart étaient l’apanage des grands domaines de la gentry supérieurs à 3 000 acres, parmi eux les ducs de Bedford, de Northumberland, le comte de Pembroke, sans oublier George III et le prince Albert à Windsor.

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Ce passionnant ouvrage, clairement structuré, est illustré de multiples photos et plans, dans une très belle édition ; il est complété par la présentation, par comté, du patrimoine de ces quelque 800 fermes conservées aujourd’hui. Elles ne furent pas éphémères, et ont sûrement joué un rôle dans la diffusion des innovations. Modèle original, spécifique de l’Angleterre de la période géorgienne et victorienne, elles symbolisent l’évolution des techniques agricoles et le statut social du lord. Nous ne pouvons que rêver d’un travail semblable sur le patrimoine des bâtiments ruraux en France.

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Nadine Vivier

Nicolas Rénahy, Les Gars du coin. Enquête sur une jeunesse rurale, Paris, La Découverte, coll. « Textes à l’appui/ enquêtes de terrain », 2005, 276 p.

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L’ouvrage de Nicolas Rénahy se base sur l’étude d’un groupe professionnel qui demeure majoritaire dans les campagnes françaises, notamment chez les jeunes : les employés de l’industrie. L’insee recense en effet, en 1999, 60 % d’ouvriers chez les hommes ruraux de 25 ans, contre 44 % chez les hommes urbains du même âge. Dans le contexte de la transformation de l’industrie contemporaine, il s’attache à décrire et analyser les processus de socialisation de la jeunesse populaire rurale, ainsi que la crise de la reproduction du groupe ouvrier et les conséquences qui en découlent.

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Ayant pris le parti méthodologique de l’ethnographie, l’auteur a su éviter l’écueil de la monographie villageoise. Ainsi, une des premières qualités de l’œuvre tient à son ancrage dans les problématiques contemporaines de l’inra autour des appartenances territoriales et des classes populaires, substituant l’étude ruraliste du village par l’étude au village, où la teneur sociologique de la ruralité relève moins d’un localisme postulé que de la prime à la considération portée aux personnes qui peuplent et donnent sens au « coin ». L’analyse de Nicolas Renahy porte bien davantage sur la situation sociale et historique d’un groupe que sur son appartenance géographique. Cette posture renforce l’heuristicité des résultats de la recherche.

292

L’auteur a renoué, le temps de sa recherche, avec « le coin » de son enfance, partageant pendant plusieurs mois des lieux de rencontres qui sont autant d’institutions socialisatrices – l’école puis le collège, le club de football, un appartement en colocation, le café du village –, avec des personnes aux trajectoires finement retracées (Djellal, Thierry, Samir, Sylvain, Frédéric, Renaud, Hervé, Pierre, etc.). Partant de l’hypothèse selon laquelle le travail est un élément structurant des groupes sociaux dans nos sociétés modernes, Nicolas Renahy montre les difficultés de la jeune génération ouvrière à conquérir la stabilité professionnelle et matrimoniale à laquelle elle aspire.

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La contextualisation de ces difficultés chez les habitants du petit village industriel bourguignon appelé « Foulange » dans l’ouvrage, leurs amis, leurs parents, au sein du réseau d’interconnaissance local, constitue une bonne déclinaison de la « frise chronologique » inhérente à tout groupe social : formation, reproduction, déclin, renouvellement.

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L’étude menée remplit le contrat que son auteur s’était fixé au travers d’une question fondamentale jouxtant avec habileté deux dimensions du mode d’appartenance, locale et socioprofessionnelle : « être d’ici » a-t-il encore un sens, dans un contexte où les aspirations à « vivre et travailler au pays » ont cédé la place à l’espoir (souvent irréaliste) de ne plus subir une immobilité géographique qui cristallise une précarité sociale récente ?

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De la première moitié du xxe siècle aux années 1970, le paternalisme industriel a superposé l’appartenance locale à l’appartenance professionnelle, en sédentarisant la main d’œuvre et en structurant du même coup familles et groupes résidentiels. La mono-industrie a créé une reproduction sociale locale passant par une mobilité socio-professionnelle interne à l’usine et des référents communs. C’est pendant les années 1970 que l’usine métallurgique appelée ici Ribot perd son emprise locale : rachetée par un groupe industriel national, elle ferme en 1981. La crise économique frappant de plein fouet le territoire industriel foulangeois, les modes de structuration des groupes primaires s’effondrent avec l’emploi et la démographie locale. L’autochtonie des jeunes se décline sous la désignation « d’enfants du chômage », alors que la crise du militantisme syndical cesse de faire exister le cadre villageois comme un référent partagé. Progressivement, au cours des années 1980, le savoir local qui autrefois faisait la fierté et l’honneur du groupe ouvrier est dévalorisé, avec l’apparition des machines numériques et l’émergence en corollaire d’une nouvelle élite ouvrière, « déracinée » depuis que les nouvelles entreprises recrutent de moins en moins au sein du réseau villageois. La crise des critères autochtones de la légitimité ouvrière, se traduisant par l’absence globale de reconnaissance, et l’individualisation du travail amènent toute une classe d’âge à se « démobiliser » face à la dissociation des scènes résidentielles et industrielles. Ainsi, c’est en ultime ressort que l’appartenance locale prend au début des années 1990 les traits d’une appartenance relationnelle et résidentielle. Alors que la faiblesse du capital culturel des ouvriers ruraux vient accentuer toujours plus le décalage entre les besoins de l’entreprise et la qualification de la main-d’œuvre, celle-ci tente de mobiliser son réseau d’interconnaissance, pour l’essentiel familial. Dans ces conditions, le recours au capital relationnel constitue la dernière solution (de moins en moins efficace d’ailleurs) pour accéder au marché du travail local. Dans le même temps, la fréquentation assidue et prolongée de « la bande » vient pallier l’instabilité sociale, économique et affective.

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C’est au final l’étude des transformations de la socialisation masculine qui constitue l’angle d’approche original et privilégié de l’auteur dans son analyse de la remise en cause des cadres traditionnels de reproduction du groupe ouvrier. L’entre-soi masculin perdure et se cultive dans les pratiques festives (sorties en boîte de nuit) et sportives (club de football). Le déclin continu du marché matrimonial local, le manque de confiance en soi et en l’avenir incitent les jeunes hommes à repousser la procréation, à prolonger la dépendance parentale… et, parfois, à opter pour des pratiques « d’auto-destruction » (consommation d’alcool, de cannabis, etc.) : si « la bande protège, la bande peut tuer ». L’ouverture du livre sur l’accident mortel d’Hervé, un jeune du village, laisse présager de l’importance qu’a voulu accorder l’auteur aux conséquences peu attendues du désarroi des « gars du coin ». « Dernier rempart contre la prolétarisation », les relations de bande et les pratiques spécifiquement juvéniles symptomatisent la rupture entre générations ouvrières. Tout en préservant les réseaux familiaux comme dernière ressource (altérée) d’accès à l’emploi, l’intensité des liens amicaux amène souvent à se couper du reste de l’espace social en maintenant secret et silence autour de pratiques désapprouvées et/ou inconnues de la génération des « parents ». Ces attitudes vécues et ressenties comme une protection traduisent de fait la volonté de se distinguer des « vieux de plus de 40 ans », tout comme le refus d’un héritage socioprofessionnel, souvent paternel, amputé de sa fierté.

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Si « être du coin », être connu et reconnu pour ses compétences particulières, recouvre toujours une signification particulière, celle-ci est désormais plus difficile à déceler chez les autochtones, du fait de la difficile prise de parole des jeunes générations ouvrières rurales qui a marqué l’enquêteur (devenu leur ami) pendant ses années d’enquête. Silence ouvrier qu’il a tenu à souligner en fin d’ouvrage, comme pour signifier au lecteur que le retour sur soi n’allait jamais de lui-même, et encore moins lorsqu’il s’agit des « gars du coin » : « j’ai été frappé par le silence de ces jeunes, leurs difficultés à mettre en mots leur position sociale et son évolution » (p. 267).

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Ici réside le tour de force majeur de Nicolas Renahy qui a su accéder et faire accéder le lecteur aux « mondes privés » (Olivier Schwartz) de la jeunesse ouvrière rurale, « classe silencieuse » sans porte-parole, réfractaire à toute organisation représentative, invisible tant médiatiquement que scientifiquement, apparaissant au total comme le « négatif de [son] homologue urbain[e], moins formé[e], moins cultivé[e]… ». Seule une approche ethnographique, misant sur l’immersion de longue durée, était à même de relever ce pari scientifique. Dans la lignée des travaux de Florence Weber sur le « travail à-côté » et d’Olivier Schwartz, l’auteur a pu montrer que la culture du groupe ouvrier s’atteint aussi (surtout ?) en dehors de l’usine. En fréquentant le club de football, la chorale, le café du village, en travaillant à la Société Métallurgique « Foulangeoise », de nombreuses observations ont pu être réunies et relatées, et les entretiens multipliés au fur et à mesure des rencontres et des contacts.

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La richesse de ces matériaux, dont le protocole de collecte est consciencieusement explicité, augmente encore avec le recours aux archives et à l’outil statistique. Ainsi, l’intensité de l’enquête est non seulement relative à sa durée mais également à la multiplicité des outils que le chercheur a mobilisés. Par là, il a su prolonger les travaux préexistants sur l’autochtonie, notamment de M. Bozon et J.-C. Chamboredon, ainsi que de J.-N. Retière.

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On l’aura compris : tout porte à penser que le travail de Nicolas Renahy fera référence dans sa discipline, tant par ses qualités théoriques que méthodologiques et épistémologiques. Néanmoins, quelques pistes de réflexions peuvent être suggérées pour compléter et/ou poursuivre ce travail.

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On peut tout d’abord remarquer que l’analyse des pratiques juvéniles spécifiques de ces « groupes primaires en crise », maintes fois soulignées dans leur dimension structurante d’un entre-soi protecteur, aurait pu davantage insister sur les pratiques « dangereuses » que constituent la consommation d’alcool, de drogues en général et de cannabis en particulier. D’autres auteurs avaient déjà signalé ailleurs l’aspect social, constitutif du groupe et parfois revendicatif de telles pratiques (voir en particulier H. S. Becker, Outsiders, et P. Bourgois, En quête de respect. Les dealers de crack à New York). On aurait aussi apprécié une analyse plus approfondie des « démonstrations viriles » (p. 202) visant à prouver la « compétence cannabique » de chacun, et plus encore de la hiérarchie qui s’établit « implicitement » (p. 203) entre les fumeurs du groupe, souvent l’ensemble des membres du groupe. Pourquoi et comment les pratiques cannabiques structurent-t-elles le groupe ? Comment s’explique leur récurrence ? Nicolas Renahy a répondu avec pertinence à ces questions dans leur dimension externe, c’est-à-dire dans les interrelations du groupe de « jeunes » aux générations supérieures. Mais « parler de groupe ne doit ainsi pas donner l’illusion d’une forte unité et d’une égalité entre les jeunes hommes de la ’bande’ » (p. 203) : c’est bien dans sa dimension interne au groupe que la problématique de la consommation de drogues doit être poursuivie.

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Par ailleurs, aussi brillantes qu’aient pu être les analyses sur l’entre-soi masculin et les difficultés de classe ouvrière à se reproduire, on peut cependant regretter qu’à l’image de « la bande », les « filles du coin » ne se soient distinguées que par leur absence globale dans l’œuvre de Nicolas Renahy. Certes, l’auteur a pris le soin de consacrer tout un chapitre aux « ouvrières précaires » de la Compagnie du Câblage Français (nouvelle pme du village), mais force est de constater qu’on n’y propose de pénétrer l’univers ouvrier féminin que via les seules portes de l’usine, quand les analyses sur le milieu masculin voient leurs « entrées » démultipliées. Quelques pages décrivent pourtant avec brio l’écart éminent entre l’incorporation « stratégique » du mariage et de la maternité comme « destins féminins » et une instabilité masculine qui amène les jeunes hommes à retarder leur émancipation parentale. La mise en exergue de cet « écart des positions sexuées, qui réactive en quelque sorte le modèle patriarcal de l’espace domestique populaire » (p. 183), ne fait finalement qu’amorcer un sujet passionnant et problématique qui demandera, si l’auteur nous permet cette ingérence, à être investi en complément de cette première pierre, magistrale, que constitue Les Gars du coin.

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Enfin, dans la mesure où l’analyse de la crise de reproduction du groupe ouvrier sous l’angle des jeunes ruraux ne peut pas ne pas rappeler les analyses effectuées par S. Beaud et M. Pialoux (qui préfacent d’ailleurs admirablement l’ouvrage), on se demande pourquoi, à l’instar des deux sociologues, l’ethnographe n’a pas accordé davantage d’importance aux bouleversements survenus au sein de ce groupe dans ses rapports au politique. Les questions relatives à l’éloignement du militantisme syndical sont évoquées dans le chapitre 7 qui décrit la fermeture de l’usine Ribot, tout comme le rapport au pouvoir politique local (municipal et cantonal) est traversé sous l’éclairage des modes d’appartenance à la localité. Mais la brièveté du propos, ne nuisant pas pour autant à son intérêt, laisse malgré tout « sur sa faim » le lecteur, amené à vouloir en connaître davantage sur les évolutions politiques locales de la période de plein emploi jusqu’aux temps de « la crise », la nature des rapports entretenus entre une population majoritairement ouvrière et la scène municipale, l’existence ou non d’organisations partisanes… De même, les évolutions signalées des résultats électoraux aux scrutins nationaux (marquées notamment par l’effondrement du vote socialiste et la majorité relative des bulletins fn) ne livrent qu’un compte-rendu concis de l’évolution sociologique majeure des votes en milieu rural. On aimerait ainsi voir davantage développée l’analyse de l’extrémisation des suffrages et de la « méfiance quelque peu exacerbée des représentants politiques, quels qu’ils soient » (p. 255).

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L’ensemble des remarques formulées, à considérer comme autant de pistes ouvertes pour compléter cette étude, ne doit pourtant pas faire oublier que l’objet d’étude choisi par Nicolas Rénahy n’avait trait ni aux « filles du coin », ni à la consommation de drogues, ni à la politique locale. Il s’agissait pour lui d’éclairer la condition ouvrière rurale sous l’angle original de l’appartenance territoriale. Pari scientifique et humain remporté à double titre : en ayant su convaincre du fait qu’une crise n’est pas le vecteur d’une disparition mais une transformation, l’auteur a, à la fois, redonné une visibilité scientifique aux espaces ruraux et aux individus qui les peuplent, et attribué une prise de parole à ces « ouvriers sans bleu » que sont les gars du coin.

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Thibault Marmont

Jean-Philippe Martin, Histoire de la nouvelle gauche paysanne ; des contestations des années 1960 à la Confédération paysanne, Paris, La Découverte, 2005, 312 p., 20 €, isbn : 2707146315

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La Confédération paysanne a bénéficié de la médiatisation des actions de son ancien leader José Bové pour se faire connaître et pour sensibiliser l’opinion publique à des problèmes de société qui impliquent le monde rural et, en premier lieu, les producteurs agricoles. Constituée en 1987, elle n’est toujours pas parvenue à affirmer pleinement son identité syndicale, comme organisation professionnelle agricole nationale, en raison d’options néo-rurales et altermondialistes qui privilégient l’idéologie au détriment du raisonnement économique classique. Jean-Philippe Martin qui, en tant qu’historien, s’est particulièrement intéressé à cette Confédération s’est interrogé sur son positionnement par rapport au syndicalisme agricole traditionnel. Cette démarche l’a conduit à en rechercher les origines, au-delà de sa création institutionnelle, en ayant le souci de dégager les motivations des acteurs qui ont contribué à cette création et le parcours suivi pour aboutir à une union de « syndicats pour une agriculture paysanne et la défense de ses travailleurs ».

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Cet ouvrage est l’aboutissement d’une analyse qui prend en compte le contexte de l’évolution de l’agriculture française à partir de la loi d’orientation agricole de 1960, complétée en 1962, et les grands débats idéologiques de la fin des années 1960, pour dégager leur portée sur l’évolution du mouvement syndical agricole français. La démarche est originale dans la mesure où l’auteur focalise l’attention sur la mouvance contestataire du syndicalisme traditionnel en prenant soin de préciser la nature et le contenu des contestations et des propositions émises par les uns et les autres, en considération d’intérêts économiques catégoriels, de situations régionales ou d’options idéologiques qui remettent en cause le mythe de l’unité professionnelle. Jean-Philippe Martin s’est par ailleurs livré à un travail d’investigation qui mérite d’être souligné ; il s’est aventuré sur le terrain des sociologues et des politologues pour donner une image vivante d’un débat animé par des acteurs qui ont eu un parcours professionnel et/ou militant qui détermine leur engagement. Il peut ainsi mettre l’accent sur un clivage entre l’adhérent d’un syndicat et le militant syndical. Ce dernier est une force vive qui, au-delà de la défense d’intérêts agricoles, entend faire prévaloir un modèle de développement agricole intégré dans un projet social.

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Le militant est présent dans toutes les organisations professionnelles agricoles mais son rôle n’est pas identique selon l’axe de son militantisme : convaincre des adhérents pour le militant du syndicalisme traditionnel, contester les choix des instances dirigeantes pour les militants qui souhaitent modifier les orientations prises. Dans ce livre, on s’intéresse à « l’opposition », à celle qui est marquée par une sensibilité de gauche, ce qui ne doit pas faire oublier qu’il existe aussi une sensibilité de droite par rapport à des organisations qui se proclament « apolitiques ». Ce choix délibéré est bien assumé par Jean-Philippe Martin qui, d’emblée, nous indique qu’il s’intéresse à la « gauche paysanne » et plus exactement à « la nouvelle gauche paysanne », consolidée à travers la Confédération paysanne. En fait, et c’est tout l’intérêt de son étude, il nous invite à suivre un cheminement, avec des événements auxquels sont liés des acteurs, tels le professionnel opportuniste Michel Debatisse, le militant progressiste Bernard Lambert, le libéral moderniste Alexis Gourvennec ou le socialiste partisan de l’action professionnelle Bernard Thareau et, plus tard, le « libertaire » José Bové. Il s’attache, de manière concomitante, aux stratégies et aux rapports de force entre différentes « sensibilités » de gauche qui ont conduit à la naissance, par étapes, d’une Confédération paysanne. Il montre également comment celle-ci empiète progressivement sur la fnsea et sur les autres formations de défense paysanne, en se présentant comme un syndicat de combat pour une autre politique agricole et rurale.

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Le parcours des promoteurs d’un syndicalisme paysan de gauche a été semé d’embûches et il est important d’avoir présent à l’esprit que ses origines sont antérieures aux années 1960. Par ailleurs, les mouvements politiques de gauche n’ont pas délaissé la question paysanne comme l’atteste la création du Mouvement de défense des exploitants familiaux (modef), proche du Parti communiste, et dont les prises de position de ses dirigeants et les activités mériteraient d’être confrontées à celles des autres courants de la nouvelle gauche paysanne.

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Il serait intéressant de reprendre, pour le modef, créé en 1959, la grille de lecture et d’analyse retenue par Jean-Philippe Martin, pour l’intégrer dans une analyse plus vaste de la « gauche paysanne ». Que représente-t-il par rapport à la « nouvelle gauche paysanne » qui a émergé seulement au milieu des années 1970 et que la Confédération paysanne a, semble-t-il, affaibli ?

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Une distinction nous semble devoir s’imposer entre « la gauche » et « la nouvelle gauche ». L’auteur a bien relevé une rupture au sein de la gauche paysanne en 1974 comme élément fondateur de la « nouvelle gauche paysanne ». Dans son chapitre 8, évoquant les « soubassements communs », il reconnaît implicitement que le concept de nouvelle gauche paysanne n’est opérant qu’à partir des années 1970 mais il n’insiste pas suffisamment, à mon avis, sur cette rupture. Or, auparavant, il existe une gauche paysanne multiforme, transversale aux organisations et mouvements agricoles (fdsea, cdja, modef). Elle met l’accent avant tout sur les questions économiques et pratique le jeu de la pression politique. La crise de 1968 y ajoute une dimension sociétale et idéologique. La « révolution silencieuse » de Michel Debatisse (1963) et du cnja – qui est une revendication pour une modernisation capitaliste (approche économique) – est remise en cause par les partisans d’une alternative socialiste. Ces derniers entendent dépasser le stade de la contestation qui vise à obtenir l’élaboration d’une autre politique agricole (réforme des structures) et d’un projet de société (l’intégration du secteur agricole dans l’économie générale et des agriculteurs dans la société globale), pour entrer dans le champ de l’engagement politique. C’est la démarche de Bernard Lambert qui lance un vaste débat idéologique, en publiant, en 1970, Les Paysans dans la lutte des classes, qui débouche sur la constitution d’une mouvance « paysan-travailleur », dont les contours restent assez flous mais qui présente la particularité de se situer sur le terrain de la confrontation au syndicalisme majoritaire et non plus sur celui de la simple contestation.

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Jusqu’en 1972, les militants de la gauche paysanne se positionnent par référence à des organisations professionnelles ou par rapport à la politique agricole gouvernementale. À partir de « la lutte du Larzac » (p. 85), on assiste à la fois à un élargissement de cette gauche paysanne et à une autre conception du rapport de force. L’évènement qui symbolise cette nouvelle donne et qui me paraît devoir être considéré comme fondateur de « la nouvelle gauche paysanne » est la marche d’août 1973. À cette occasion, les participants affirment une volonté de lutter contre l’État oppresseur et contre « le syndicalisme agricole officiel » considéré comme son relais. Ne conviendrait-il pas de distinguer l’approche de la gauche paysanne des marxistes, incarnés par Bernard Lambert, le psu et le modef, de celle de la nouvelle gauche paysanne portée par les « paysans-travailleurs », des mouvements de la mouvance gauchiste ou d’extrême gauche, des « travailleurs de la terre » ou des « travailleurs-paysans » ?

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La gauche paysanne a cherché ses marques au début des années 1960 ; la nouvelle gauche paysanne est confrontée au même problème à la fin des années 1970. Dès 1974, il s’agit de faire un choix entre un statut d’appareil : le syndicat, et un statut de groupe de pression : l’association, ce qui amène ses dirigeants à chercher à définir son identité face au syndicalisme majoritaire, en termes de représentation professionnelle et de projet de société. Comme le montre l’auteur (chapitre 9), sur le fond, le débat est toujours le même en matière de stratégie. Indépendamment du choix des acteurs de la nouvelle gauche de se faire entendre d’une autre façon sur le terrain, il faut définir une stratégie originale pour mobiliser et imposer sa différence, soit par le procédé de la contestation interne au sein des organisations professionnelles agricoles considérées comme représentatives par les pouvoirs publics, soit par la constitution d’un mouvement spécifique pour marquer un territoire et affirmer une autonomie ou une référence à une idéologie politique. Le Mouvement syndical des travailleurs de la terre (mstt) répond à cette logique. Mais, l’idée d’un syndicalisme paysan de gauche capable de rivaliser avec le syndicalisme majoritaire représenté par la fnsea se heurte à de multiples obstacles à caractère idéologique (quelle politisation ?) et stratégique (quels modes d’action ?), voire d’ordre socio-économique en termes de conflits d’intérêts (quel dénominateur commun pour un projet cohérent ?).

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À juste titre, l’auteur insiste sur la rupture de 1981 qui remet en cause le système de la représentation professionnelle auprès des pouvoirs publics et permet à la nouvelle gauche paysanne de faire son entrée dans la cour des grands, sur le fondement du pluralisme de la représentation syndicale. La contrepartie est l’acceptation par les dissidents du syndicalisme traditionnel de constituer un appareil syndical, malgré leurs réticences à entrer dans cette logique fonctionnelle. Il en résulte la constitution d’une Confédération nationale des syndicats de travailleurs-paysans (cnstp) – et non de « paysans-travailleurs » –, ce qui peut être interprété comme un tournant idéologique au sein de la nouvelle gauche paysanne qui a cherché à privilégier l’approche politique, après l’élection de François Mitterrand. Mais ce tournant touche aussi les dissidents du syndicalisme majoritaire (fnsea et cnja), partisans d’une approche professionnelle largement « apolitique », qui constituent une Interpaysanne (juin 1981) et une Fédération nationale des syndicats paysans (fnsp - avril 1982). Il existe alors plusieurs « sensibilités » de gauche et, pour les socialistes au pouvoir, le problème est celui du ralliement des « diverses composantes du syndicalisme progressiste » à leur projet agricole. À la différence des gaullistes qui avaient réussi une alliance avec le cnja sur le fondement d’une loi d’orientation et d’une stratégie de concertation permanente, les socialistes déçoivent les organisations professionnelles de gauche par leur incapacité à promouvoir une politique agricole plus proche de leurs attentes et de celles de la société. Comme le concède Henri Nallet, l’agitation politique (opposition frontale entre Édith Cresson et François Guillaume) a primé sur l’action syndicale (p. 179). À défaut d’avoir entendu les « gauches paysannes », c’est l’idée de l’unité paysanne qui refait surface à l’occasion des élections aux chambres d’Agriculture au début de 1983, au profit du syndicalisme traditionnel.

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Les « courants paysans progressistes » entament alors une réflexion pour l’élaboration d’un projet agricole, alternatif au modèle productiviste, qui s’appuie sur une conception écologique du développement et sur le recours à des pratiques d’agriculture raisonnée. Ce projet doit également répondre à des attentes sociales bien identifiées (États généraux du développement agricole de 1982). L’approche est moins professionnelle que néo-rurale et, de cette « sensibilité », naît, en avril 1987, après une longue période de maturation, la Confédération paysanne qui tient son premier congrès à Rennes sur le thème : « L’agriculture paysanne, une nécessité pour une société moderne et solidaire ». Sa stratégie est celle du militantisme et de la pratique de l’action médiatisée. Elle réinvente le « paysan », affirme sa vocation de syndicalisme combatif en se positionnant sur le créneau national : les attentes de la société, et au niveau international (politique européenne, mondialisation, réseau « Via Campesina »).

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En pratiquant l’action subversive médiatisée, elle étend son audience, à travers un certain populisme entretenu par un leader charismatique José Bové (« vache folle », ogm, mondialisation, « malbouffe », etc.). Mais, derrière cette image un peu caricaturale, il y a, comme le souligne Jean-Philippe Martin, un véritable projet de société qui ne néglige pas l’avenir du secteur agricole. L’auteur le résume ainsi (p. 218-219) : « La force du projet de la Confédération paysanne vient de la volonté de lier question professionnelle et défis de société, le local et le mondial, et de partir de valeurs pour définir le métier de paysan et les missions de l’agriculture ». La question que l’on peut se poser, en complément à l’analyse de l’auteur, est de savoir si la Confédération peut revendiquer seule cette orientation qui semble partagée non seulement par les autres sensibilités paysannes progressistes mais également par le syndicalisme traditionnel toujours majoritaire et aussi à l’écoute des attentes des consommateurs et, plus globalement, de la société.

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Cet ouvrage de synthèse est une référence pour saisir l’évolution du syndicalisme agricole de gauche des années 1960 à nos jours, pour comprendre la nature et le contenu d’un débat animé par des acteurs engagés qui ont bousculé les appareils syndicaux traditionnels, sous des formes diverses mais toujours avec le souci d’une adaptation permanente de l’agriculture à de nouvelles contraintes économiques et sociales. L’analyse mérite d’être approfondie, comme le souhaite l’auteur (p. 9), notamment pour mieux cerner le positionnement des « sensibilités » de gauche qui ne se sont pas retrouvées au sein de la Confédération paysanne.

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D’un autre côté, la démarche de Jean-Philippe Martin qui consiste à faire appel à la mémoire des acteurs et à confronter leurs témoignages à la couverture qui en a été faite, à la lumière d’évènements ponctuels (congrès, manifestations publiques) ou d’analyses universitaires, mérite d’être retenue. À ce propos, il serait intéressant d’étudier l’apport des « chercheurs-militants » (p. 194), évoqués dans l’ouvrage, à ces gauches paysannes en termes de structuration des idées du mouvement et de relais dans les instances de pression ou auprès des pouvoirs publics. Sur un autre plan, l’auteur insiste sur une certaine régionalisation de l’implantation de la « gauche paysanne » qui justifierait une analyse complémentaire en fonction de la logique de modernisation agricole, qui prévaut à l’Ouest (frseao), et de celle de soutien/protection des agriculteurs, dominante ailleurs. D’autres questions thématiques sont à élucider comme le rapport des gauches paysannes à la propriété foncière, à la formation professionnelle, à l’aménagement rural, par exemple. En somme, un ouvrage à lire à la fois pour son apport historique, pour les questions qu’il soulève et pour les perspectives de recherche qu’il ouvre.

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Gilbert Noël

Titres recensés

  1. Anne-Marie Semah et Josette Renault-Miskovsky, L’Évolution de la végétation depuis deux millions d’années. Guide de la préhistoire mondiale, Paris, Artcom’ / Errance, coll. « Paléoenvironnements », 2004, 317 p., 22 €, isbn 2877722783
  2. Dominique Barthélemy et Olivier Bruand (dir.), Les Pouvoirs locaux dans la France du Centre et de l’Ouest (viiie-xie siècles). Implantation et moyens d’actions, Rennes, pur, coll. « Histoire », 2004, 254 p., 18 €, isbn 2753500452
  3. Gérard Rippe, Padoue et son contado (xe-xiiie siècle), Rome, École française de Rome, befar, n° 317, 2003, 1105 p., isbn 272830632x
  4. Pierre Bauduin, La Première Normandie (xe-xie siècles). Sur les frontières de la haute Normandie : identité et construction d’une principauté, Caen, puc, 2004, 480 p. 30 €. isbn : 2841331458
  5. Danièle Alexandre-Bidon, Une Archéologie du goût. Céramique et consommation (Moyen Âge, Temps modernes), Paris, Picard, coll. « Espaces médiévaux », 2005, 301 p., 55 €, isbn : 2708407406
  6. Giovanni Luigi Fontana et Gérard Gayot (dir.), Wool : Products and Markets (13th-20th century), Padova, cleup, 1228 p., isbn 8871786556
  7. Archéologie Médiévale, t. 35, 2005, Paris, cnrs Éditions, 327 p., 39 €, isbn : 2271063434
  8. Antoine Follain et Gilbert Larguier (dir.), L’Impôt des campagnes. Fragile fondement de l’État dit moderne (xve-xviiie siècle), Paris, Comité pour l’histoire économique et financière de la France, 2005, 660 p., 35 €, isbn : 2110947950
  9. Antonio Luis López Martínez, Ganaderías de lidia y ganaderos. Historia y economía de los toros de lidia en España, Sevilla, Fundación Real Maestranza de Caballería de Sevilla, Universidad de Sevilla, 2002, 459 p., 24 €, isbn : 8447207420
  10. Christiane Lombard-Déaux, Seigneurs et seigneuries en Lyonnais et Beaujolais des Guerres de Religion à la Révolution. Organisation, fonctionnement, évolution de la vie des campagnes, préface de Jean-Pierre Gutton, Lyon, édition Bellier, 2005, 166 p., 17 €, isbn : 2846311390
  11. R. W. Hoyle (éd.), People, Landscape and alternative Agriculture. Essays for Joan Thirsk, Agricultural History Review, supplement series 3, British Agricultural History Society, 2004, 148 p.
  12. Dominique Barjot et Olivier Faron (dir.), Migrations, cycle de vie familial et marché du travail. Actes du colloque organisé par la Société de Démographie Historique et l’Association Française des Historiens Économistes, 1998, Cahier des Annales de Démographie Historique, n° 5, 2002
  13. Andrée Corvol (dir.), Tempêtes sur la forêt française. xvie-xxe siècle, Paris, L’Harmattan, 2005, 216 p., 21 €, isbn : 2747593851
  14. Frédéric Chauvaud et Jacques Péret, (dir.), Terres marines. Études en hommage à Dominique Guillemet, Rennes, pur, 2005, 361 p., 24 €, isbn : 2753502064
  15. Jérôme Buridant, Espaces forestiers et industrie verrière, xviie-xixe siècle, Paris, L’Harmattan, 2005, 416 p., 35 €, isbn : 2747587118
  16. Yves Landry (dir.), Registres paroissiaux, actes notariés et bases de données. Informatisation de sources de l’histoire moderne, de la démographie historique et de la généalogie, Caen, Centre de Recherches d’Histoire Quantitative, 2005, 431 p., 40 €, isbn : 2951943873
  17. Hartmut Zückert, Allmende und Allmendaufhebung. Vergleichende Studien zum Spätmittelalter bis zu den Agrarreformen des 18./19. Jahrhunderts, Stuttgart, Lucius & Lucius, 2003, 462 p.
  18. Pierre-Alain Tallier, Forêts et propriétaires forestiers en Belgique de la fin du xviiie siècle à 1914, Bruxelles, Académie Royale de Belgique, 2004, 764 p., 40 €, isbn : 2803102102
  19. José Antonio Sebastian Amarilla et Rafael Uriarte Ayo (dir.), Historia y economía del bosque en la Europa del Sur (siglos xviii-xx), Saragosse, Prensas Universitarias de Zaragoza, 2003, 497 p., 35 €
  20. Anthony Pinto, Laurent Fonquernie, Edwige Praca, Jean Tosti, Nathalie Cabanas, Françoise et Henri Quinta, Luc Vitou, La Fibre catalane. Industrie et textile en Roussillon au fil du temps, Canet, Éditions Trabucaire, coll. « Història », 2005, 152 p., 12 €
  21. Daniel Deshayes, Blangy-le-Château. Mille ans d’histoire. Du village à la cour royale de Versailles, Condé-sur-Noireau, Corlet éditeur, 2006, 350 p., 29 €, isbn : 2847062068
  22. Alain Ayats, André Balent, Martine Camiade, Entre Révolution et Guerres. Les mémoires de Pierre Comellas, apothicaire de Perpignan, 1789-1813, Perpignan, Conseil général des Pyrénées-Orientales, Archives départementales des Pyrénées-Orientales, 2005, 197 p., 12 €, isbn : 2860660372
  23. Michel Heichette, Société, sociabilité, justice. Sablé et son pays au xviiie siècle, Rennes, pur, 2005, 321 p, 20 €
  24. Grégory Quénet, Les Tremblements de terre aux xviie et xviiie siècles : la naissance d’un risque, Seyssel, Champ Vallon, 2005, 590 p., 32 €
  25. Reynald Abad, La Conjuration contre les carpes. Enquête sur les origines du décret de dessèchement des étangs du 14 frimaire an II, Paris, Fayard, 2006, 200 p. 20 €
  26. Antonio Florencio Puntas, Ingenieros agronomos, cambio institucional e inovación tecnológica de la agricultura andaluza contemporánea, Séville, Junta de Andalucía, Consejeria de Agricultura y Pesca, 2004, 289 p., 15 €
  27. Anne Bary-Lenger et Jean-Paul Nebout, Culture des chênaies irrégulières dans les forêts et dans les parcs, Alleur-Liège, Éditions du Perron, 2004, 356 p.
  28. Saverio Russo, Paesaggio agrario e assetti colturali in Puglia tra Otto e Novecento (avec la collaboration de Vincenzo Pepe), Bari, Edipuglia, 2001, 36 p. Saverio Russo, Paesaggio agrario e assetti colturali in Molise tra Otto e Novecento, Bari, Edipuglia, 2004, 28 p. Vincenzo Pepe, Paesaggio agrario e assetti colturali in Basilicata tra Otto e Novecento, Bari, Edipuglia, 2005, 32 p.
  29. Les Étangs, espaces de production hier et aujourd’hui, Paris, Groupe d’histoire des zones humides, coll. « Journées d’étude », 2004, 88 p.
  30. Andrée Corvol, Les Arbres voyageurs, Paris, Robert Laffont, 2005, 348 p.
  31. Susanna Wade Martins, The English Model Farm. Building the Agricultural Ideal, 1770-1914, English Heritage, Windgather press, 2002, 242 p.
  32. Nicolas Rénahy, Les Gars du coin. Enquête sur une jeunesse rurale, Paris, La Découverte, coll. « Textes à l’appui/ enquêtes de terrain », 2005, 276 p.
  33. Jean-Philippe Martin, Histoire de la nouvelle gauche paysanne ; des contestations des années 1960 à la Confédération paysanne, Paris, La Découverte, 2005, 312 p., 20 €, isbn : 2707146315

Pour citer cet article

« Ouvrages », Histoire & Sociétés Rurales, 1/2006 (Vol. 25), p. 159-250.

URL : http://www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2006-1-page-159.htm


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