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Histoire & Sociétés Rurales

2006/1 (Vol. 25)


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Deuxième conférence anglo-française d’histoire rurale, Université du Kent à Canterbury, 9-11 septembre 2005

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La première rencontre avec les historiens ruralistes de la British Agricultural History Society fut organisée, à l’initiative de l’ahsr, à l’université du Maine en septembre 2002. Elle avait tenté de mieux comprendre les différences d’approche des historiens travaillant de part et d’autre de la Manche, différences liées à la nature des sources documentaires et aux méthodes de travail. Elle avait eu le mérite d’améliorer une connaissance réciproque et de repérer les domaines où il serait judicieux de tenter des analyses comparatives (cette rencontre a donné lieu à une publication : Ruralité française et britannique, histoire rurale comparée, textes réunis par Nadine Vivier, 2005, Rennes, pur).

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La British Agricultural History Society a pris l’initiative d’une deuxième rencontre où, cette fois, ce sont les points communs aux deux historiographies qui ont été mis en valeur. Joan Thirsk a ouvert la conférence par un tableau du réseau international des agronomes au xviiie siècle puis est remontée au xvie siècle et Nadine Vivier a tenté la même approche pour les xviiie et xixe siècles. Ce réseau semble bien perçu de façon identique, de France et de Grande-Bretagne ; il est vrai que le xviiie siècle est le moment où l’engouement pour le modèle anglais gagne toute l’Europe. La similitude des deux approches montrait d’emblée que nos méthodes de travail pouvaient être analogues. Fermiers anglais et paysans français, grandes fermes capitalistes anglaises et petites exploitations traditionnelles françaises : le stéréotype a été réinterrogé. Il est vrai qu’il est, de part et d’autre de la Manche, bien attaqué depuis quelques années, mais il a la vie dure et la rencontre a permis de mieux connaître les débats actuels. En décortiquant les statistiques, Jean-Michel Chevet montre que s’il existe, certes, un peu plus de grandes propriétés en Angleterre au xixe siècle, le contraste n’est pas si important avec la France. Alan Howkins et Michaël Turner abondent en ce sens en mettant en lumière l’existence de petits exploitants anglais au xixe siècle qui souvent survivent grâce à la pluriactivité et s’adonnent à des cultures spécialisées. Annie Antoine, en présentant le métayage dans ses aspects positifs et incitatifs au progrès, a rencontré le vif intérêt des Anglais qui découvrent actuellement que ce système n’était pas inconnu chez eux, même dans le Norfolk.

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Les communications des deux autres sessions avaient pour thème le changement dans le monde rural. Combinant approches théoriques (Richard Britnell) et cas concrets, soit dans un cadre régional (Florent Quellier : les pêches et l’horticulture de la région parisienne) soit dans un cadre national (cultures alternatives en France pour Gérard Béaur, productions et marchés en Angleterre pour John Chartres), ces études ont vraiment mis en valeur les convergences. Dans les deux pays, les xvie-xviiie siècles sont un temps où s’accroît la spécialisation agricole, en réponse à la demande urbaine et grâce aux progrès des transports. On voit alors les producteurs changer leurs méthodes de production et leurs modes de commercialisation, adapter les espèces cultivées. Que ce soit l’élevage laitier ou les cultures maraîchères pratiquées par les petites exploitations des périphéries urbaines, elles font preuve d’une grande flexibilité, tout autant que les domaines de l’East Anglia qui se spécialisent dans l’exportation de blé.

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Les changements induits par les innovations techniques furent le thème commun des quatre dernières communications : quatre exemples distincts qui cette fois ne donnaient pas lieu à comparaison. Alain Belmont a présenté la production et le commerce des meules de moulins en Europe du xive au xixe siècle et ce qu’ils révèlent de la géographie et de la chronologie des changements agricoles (progression du froment) et alimentaires (un pain plus blanc et plus sain, usant moins les dents). Suzanna Wade Martins a montré que les fermes modèles qui ont été construites au xixe siècle en Grande-Bretagne reposaient sur une architecture spécifique, utilisant les technologies les plus modernes : elles étaient conçues comme la manifestation d’un idéal conciliant beauté, utilité et profit. L’influence de modèles anglais s’est bien sûr exercée sur Mathieu de Dombasle, mais non exclusivement car son attirance pour l’Allemagne de Thaër est nette (Fabien Knittel et Paul Robin). Enfin, Paul Dewey nous a fait découvrir la modestie de la mécanisation des campagnes anglaises au début du xxe siècle, ce qui, de nouveau, attaquait nos idées reçues.

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Le grand intérêt de cette conférence fut de mettre l’accent sur des points vraiment comparables. Les deux historiographies vont-elles vers la fin d’un mythe, celui de deux modèles ruraux radicalement opposés ? En tout cas, les stéréotypes sont sérieusement ébranlés, et de part et d’autre de la Manche s’introduit le sens des nuances : on voit des exploitants qui savent s’adapter aux exigences du marché, tout en gardant bien sûr des spécificités liées aux contraintes géographiques et socio-politiques. Souhaitons que ces rencontres, dont l’atmosphère a été fort chaleureuse, se poursuivent car c’est le rôle de nos deux associations de mieux faire connaître les champs de recherche en cours et d’intensifier les échanges.

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Nadine Vivier

Emprise et déprise des zones humides, colloque international organisé par Jean-Michel Derex, Groupe d’Histoire des Zones Humides (ghzh), Le Blanc (Indre), 20-22 octobre 2005

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Pendant des lustres, on n’a pas pensé aux terres humides en termes de réserve hydrique, de flore, de faune, d’espèces précieuses, non : on y voyait des terrains lourds, compacts, saturés, qui réclamaient, pour les labours, la traction chevaline. En temps de guerre, c’était le refuge idéal pour s’approvisionner et se dissimuler. Quant aux marais, tourbières et marécages, ils étaient soumis à une exploitation aussi minutieuse qu’intensive. Et cela, quel que soit le système de mise en valeur des étangs, avec ou sans culture, avec une culture principale ou des cultures dérobées. Il fallut le xixe siècle et le développement du productivisme pour déclarer ces espaces sous-utilisés et porteurs de fièvres malignes. Dès lors, on chercha à drainer les fonds, à les cultiver et à les reboiser. Il fallut le xxe siècle finissant et l’obsession de la biodiversité pour crier halte au feu ! Entendez par-là la relance du balancier en sens inverse. On avait suffisamment de forêts pour apprécier la diversité paysagère et découvrir un patrimoine négligé. Hier, on méprisait les habitants des contrées classées répulsives et dangereuses. Aujourd’hui, on savoure leur solitude, leur « sauvagerie ». Elle est l’antidote des citadins trop pressés.

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Les débats qui ont eu lieu dans le cadre de la Brenne recoupent ces réflexions. Les communications y furent d’un très haut niveau. La présence belge, italienne, espagnole soulignait la similitude des problématiques au-delà de la disparité des analyses. On réalisait le cheminement de l’assèchement cantonal sous la houlette des médecins et des notables hygiénistes. Dans la Double, les décisions traînent entre 1848 et 1873, date de la déclaration d’utilité publique. La lenteur ne tient pas aux mauvaises volontés, à l’inertie administrative, mais à l’opposition entre habitants : d’un côté, les propriétaires qui ont les géomètres avec eux, de l’autre, les usagers, les locataires qui redoutent de perdre un accès, un revenu sans compensation avec, à l’horizon, le spectre de l’exode.

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La logique est autre dans les étangs du Puy-de-Dôme, victimes de la moindre consommation de poisson d’eau douce bien avant les décrets révolutionnaires. On assiste au changement des modes alimentaires. Les classes privilégiées optent pour le poisson de mer. Leur exemple est suivi tardivement et timidement par la bourgeoisie. Du coup, le poisson restera un superflu coincé entre les hors-d’œuvre et le plat de viande, un mets de riches, exception faite de l’humble sardine conservée dans l’huile et en boîte, consommable sur le chantier même. Dès lors, on doit trouver une nouvelle affectation aux étangs. Comme la viande rouge devient populaire, qu’elle convient à tous, l’élevage d’embouche incite à les convertir en prairies. On vise le foin au lieu de la pêche. Exit celle-ci sinon de manière épisodique, le temps d’enrichir les fonds. Les pêcheurs professionnels ont rangé leurs cannes ou leurs filets et affectent leurs barques plates à la visite touristico-écologique.

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À travers ces ensembles contrastés, on constate que les orientations économiques évoluent, mutent parfois. Les inflexions retentissent plus ou moins rapidement sur les paysages. Pour les maintenir, l’homme doit agir et payer. Mais au nom de quoi ? En prenant quelle référence ? Pour être honnête, les transformations ne sont pas une nouveauté de notre époque. Bien des communications, en insistant sur le long terme, démontrent que le passé n’offre pas la continuité qu’on lui prête trop volontiers. Ainsi, la seconde moitié du xviiie siècle a imposé la chasse au gibier d’eau. Voilà qui conservait les étangs, qui les multipliait, afin de répondre aux exigences de l’activité cynégétique. Ensuite, a surgi une tradition où l’on élève du gibier, où l’on attire des migrateurs. La convivialité culinaire a renforcé un attachement qui, somme toute, avait deux siècles d’existence !

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Actuellement, dans des contrées comme la Sologne, l’ouverture ou le réaménagement des étangs participe à l’identité régionale. On magnifie ce qu’on décria, le Solognot n’ayant pas été mieux traité de ses voisins et rivaux berrichons que le Landais par ces Messieurs de Bordeaux. On retrouve l’intolérance de ces attitudes dans la condamnation des gens de la Campine par l’échevinage anversois. La préservation des zones humides dépasse donc, et de beaucoup, les objectifs écologiques dont les médias parisiens raffolent. Cela pose la question des subventions, vitales en des micro-pays noyés dans le marché national et européen. On n’isole plus la défense des productions, pâtés de carpe ou quenelles de perche, de la revendication de territoire. Ce qui était la survie des petites gens devient une singularité à entretenir à tout prix dans un univers standardisé, à tout prix, oui, mais justement à quel prix ? On regrettera que, sur ce chapitre, personne n’ait eu la possibilité d’étudier les flux monétaires entrant et sortant dans des contrées terriblement vieillissantes.

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Andrée Corvol

Titres recensés

  1. Deuxième conférence anglo-française d’histoire rurale, Université du Kent à Canterbury, 9-11 septembre 2005
  2. Emprise et déprise des zones humides, colloque international organisé par Jean-Michel Derex, Groupe d’Histoire des Zones Humides (ghzh), Le Blanc (Indre), 20-22 octobre 2005

Pour citer cet article

« Colloques et Journées d'études », Histoire & Sociétés Rurales 1/2006 (Vol. 25) , p. 257-260
URL : www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2006-1-page-257.htm.


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