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Histoire & Sociétés Rurales

2006/2 (Vol. 26)


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Olivier Buchsenschutz et Claude Mordant, (dir.), Architectures protohistoriques en Europe occidentale du Néolithique final à l’Âge du Fer, Paris, cths, 2005, 548 p., 45 €, isbn 2735506029

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Ce volume regroupe les actes du 127e Congrès national des Sociétés Historiques et Scientifiques tenu à Nancy, du 15 au 20 avril 2002, sur le thème des architectures protohistoriques.

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Les 28 contributions de ce volume sont regroupées en six parties. La première, intitulée « Matériaux et techniques » regroupe les communications concernant les problèmes généraux, les matériaux, la reconstitution des couvertures, thèmes qui seront illustrés par des exemples régionaux dans les parties suivantes. Vincent Bernard s’intéresse à la dendro-typologie des bois d’architecture domestique employés dans le nord-ouest de la France pendant l’âge du Fer (vie-ier siècle av. J.-C.). Cette étude dresse un bilan des critères qui ont prévalu dans la gestion et la sélection du bois destiné aux constructions légères (puits cuvelés, ponts, etc.), l’utilisation de produits ligneux issus de taillis et le réemploi de bois d’œuvre de gros gabarit constituant la tendance la plus caractéristique.

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Claire-Anne de Chazelles analyse « Les architectures en terre crue du sud de la France aux Âges des Métaux (Bronze final-Âge du Fer) ». Elle y rencontre une variété de formes inégalée ailleurs, dès la fin du Néolithique. Au cours des Âges des Métaux, cette diversité s’accentue et, à partir du premier Âge du Fer, une dichotomie s’opère entre la plaine littorale où la terre crue prédomine dans les éléments porteurs de la construction (brique crue moulée et terre massive en Provence occidentale, principalement brique en Languedoc) et l’arrière pays où l’architecture en torchis sur poteaux de bois plantés prévaut encore, parallèlement à un usage plus localisé de la pierre. La romanisation des modes de construction renforce les tendances « méditerranéennes » des habitats de la zone côtière, tandis que, sous son influence, les architectures des arrière-pays subissent des transformations radicales. Ian Ralston et Rachel Pope font ensuite le point sur « La pierre et le bois dans les maisons de Grande Bretagne », avec un historique de la recherche sur les habitations protohistoriques et la mise en évidence de la variété de leur architecture Outre-Manche.

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Olivier Buchsenschutz aborde la question sous l’angle du « Comparatisme à la théorie architecturale ». Des cabanes aux palais, il existe une gamme très variée de constructions de bois à l’Âge du Fer et depuis quatre-vingts ans, les chercheurs ont émis un certains nombre d’hypothèses de reconstitutions à partir des traces disponibles en fouille. La documentation doit respecter des normes minimales de présentation pour permettre une discussion scientifique des données de terrain. L’interprétation des plans suppose une analyse morphologique, une reconstitution de la charpente et des comparaisons avec des plans déjà connus. Cette démarche permet de mesurer les appartenances culturelles de chaque type de construction.

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Jean-José Hodara s’intéresse aux contraintes techniques de l’architecture protohistorique. Cet ingénieur des Bâtiments et Travaux Publics a dû oublier sa démarche habituelle pour considérer les empreintes laissées dans le sol par des éléments verticaux afin d’en déduire un modèle de construction vraisemblable. Pour cela, les pièces de construction ont été classées en éléments verticaux, horizontaux, et obliques. L’accent est mis ici sur l’importance des conditions d’appui et des modes de liaison entre les éléments.

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Thierry Dechezleprêtre et Nathalie Ginoux proposent une synthèse sur les constructions circulaires de la moitié nord de la France. La documentation archéologique issue des fouilles les plus récentes atteste que la diffusion des modèles circulaires concerne aussi les constructions continentales. Le corpus fait apparaître une relative diversité des solutions architecturales. L’importance du corpus et l’absence fréquente d’éléments de datation précis interdisent actuellement de déterminer si les constructions circulaires suivent, sur le continent, le même schéma évolutif que dans les îles britanniques.

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La seconde partie du volume, consacrée à la Lorraine, présente successivement l’étude de Marie-Pierre Koenig sur le gisement protohistorique de Rosières-aux-Salines (Meurthe-et-Moselle) au sein duquel furent pratiquées des activités agricoles et domestiques mais aussi l’exploitation du sel, puis celle de Olivier Faye sur l’habitat du Bronze moyen de Hettange-Grande (Moselle) avec son bâtiment au plan naviforme, celle de Cécile Véber sur une autre maison du Bronze moyen à Vignot « les Auges » (Meuse). Toujours pour cette région, Charles Brénon et ses collègues se sont intéressés à l’abattage, au façonnage et à la mise en place des bois de fondation d’un bâtiment de l’Âge du Fer à Vittel (Vosges).

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Pour la région Nord, Nathalie Buchez propose une synthèse sur l’architecture de l’habitat de l’Âge du Bronze à La Tène ancienne dans la Somme, puis, en collaboration avec Dominique Gemehl, une analyse de l’architecture à pans de bois à Amiens (Somme) dans les premières décennies de notre ère, à partir d’éléments exceptionnellement bien conservés en milieu humide, dans le fond de la vallée de la Somme. Issue d’un mémoire de maîtrise, la contribution de Laurent Duvette propose une synthèse sur les établissements gallo-romains précoces dans les vallées de l’Aisne et de la Vesle. À travers quelques exemples pris entre la fin du iiie millénaire et le début du second Âge du Fer, Hubert Lepaumier, Cyril Marcigny et Emmanuel Ghesquière retracent l’évolution des habitats protohistoriques de Normandie.

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Pour les régions Centre et Ouest, deux contributions présentent des exemples remarquables d’ensembles de bâtiments néolithiques, l’un à Moulins-sur-Séphons (Indre) (par Tony Hamon et Jean-José Hodara), l’autre à Pléchâtel (Ille-et-Vilaine) (par Jean-Yves Tinévez). La contribution de Patrick Gouge analyse l’architecture des habitats protohistoriques dans la région du confluent Seine-Yonne et celle de Patrick Maguer montre la diversité architecturale des bâtiments du second Âge du Fer dans le sud du Maine-et-Loire et en Vendée.

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De la Haute-Saône à la Méditerranée, c’est la fugacité des traces d’habitats du Bronze final qui est soulignée sur les sites de Quitteur (Haute-Saône) (par Jean-François Piningre et Théophane Nicolas) et de Lamotte-du-Rhône (Vaucluse). La moyenne vallée du Rhône est le cadre de deux approches synthétiques sur l’architecture, celle de Joël Vital couvrant la période de la fin du Néolithique et du début de l’Âge du Bronze, celle de Jean-Michel et Jérôme Treffort portant sur le premier Âge du Fer et mettant en œuvre des méthodes modernes de conception architecturale. Enfin, Albane et Laurent Carozza et Claire-Anne de Chazelles retracent l’évolution des maisons en Languedoc de la fin du Néolithique à la fin de l’Âge du Fer, l’une des rares études présentant des constructions à architecture de pierre.

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Sortant des frontières de l’hexagone, une dernière partie consacrée à l’Italie nous conduit successivement des cabanes énéolithiques de Rome (par Alessandra Manfredini) aux constructions du Bronze final et du premier Âge du Fer d’Étrurie (par Laura Domenico) en passant par les habitats du Néolithique à l’Âge du Bronze de Florence (par Lucia Sarti et Fabio Martini), puis par les vestiges lacustres de la région de Brescia (par Cristina Longhi et al.) et enfin les exceptionnelles découvertes de cabanes de l’Âge du Bronze de Nola « la Pompéi de la Préhistoire », près de Naples (par Claude Albore Livadie).

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Ces contributions révèlent, dans leur ensemble, l’abondance des données récentes et un renouveau dans les méthodes d’approche. Si les reconstitutions architecturales proposées antérieurement ne sont pas remises en question, ce volume met en évidence l’existence d’une véritable architecture de bois et de plans types dont les traces apparaissent dans différentes régions ; des hypothèses originales de reconstitutions sont proposées et, à l’issue de cette lecture, les chercheurs sont invités à participer à la constitution d’une base documentaire informatisée sur les architectures protohistoriques.

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Marie-Yvane Daire

Antoine Chancerel, Cyril Marcigny et Emmanuel Ghesquière (dir.), Le Plateau de Mondeville (Calvados) du Néolithique à l’Âge du Bronze, Paris, Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, coll. « Documents d’Archéologie Française », 99, 2006, 205 p., 36 €, isbn 0769 010x

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Voici désormais accomplie la solide publication d’un premier chapitre des fouilles archéologiques conduites sur de très vastes superficies durant les années quatre-vingts et quatre-vingt-dix sur le plateau limoneux de Mondeville, entre Orne et Dives, sur la frange orientale de la Plaine de Caen. Les vestiges présentés ici ont été mis au jour à l’issue de plusieurs campagnes successives, couvrant au total une aire d’environ 200 ha vouée à l’aménagement d’une grande surface industrielle et commerciale. Il s’agit donc bien ici exclusivement d’archéologie préventive, celle-ci s’étant historiquement greffée sur le chantier-école conduit au cœur de ce secteur, envisagé de l’aveu même des auteurs comme un « vaste laboratoire archéologique à ciel ouvert », par Claude Lorren, inventeur du ou plutôt des villages médiévaux de Mondeville. Mais les occupations dont il est question dans ce nouvel ouvrage nous font voyager beaucoup plus loin dans l’histoire de la plaine bas-normande, à vrai dire jusqu’aux fondements mêmes des communautés agricoles qui la peuplent en continu depuis le vie millénaire av. J.-C. (phase ancienne de la culture de Villeneuve-Saint-Germain), en révélant une évolution significative des formes d’habitat comme de l’économie, des pratiques funéraires et/ou rituelles, ainsi que des relations unissant les populations autochtones à leur environnement jusqu’au premier Âge du Fer (viiie siècle av. J.-C.).

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Sont successivement présentés, par ordre chronologique, les vestiges d’une grande maison danubienne du Néolithique ancien ; un ensemble de fosses et de céramiques attribuées au Chasséen septentrional ancien du bassin Parisien (dernier tiers du ve millénaire av. J.-C.) ; un dépôt original de restes animaux (faon, martre, fouine) et humains contenus dans une fosse du Néolithique récent (fin du ive millénaire) ; un enclos d’habitat de plan trapézoïdal attribué à une phase ancienne de la culture campaniforme (milieu du iiie millénaire) ; deux sites formés l’un d’une enceinte curviligne habitée de l’Âge du Bronze moyen et l’autre d’une double enceinte également habitée, qui ont livré un important mobilier céramique à partir duquel se dessinent des parentés notables avec le Sud de l’Angleterre (horizon Deverel-Rimbury, à la charnière du Bronze moyen et final i, soit troisième quart du iie millénaire) ; enfin un ensemble de fosses et de foyers dispersés attribués au Bronze final ainsi qu’au premier Âge du Fer. Après une brève entrée en matière, ces occupations donnent lieu à une présentation méthodique et clairement illustrée, déclinant selon un plan classique l’analyse descriptive des vestiges et des mobiliers, les études pédologiques et paléoenvironnementales, puis les parallèles régionaux et plus lointains sur lesquels s’appuie l’attribution chrono-culturelle de chaque ensemble. Un court chapitre de synthèse reprend et critique les principaux enseignements des chapitres monographiques, avant de proposer un bilan des évolutions typo-chronologiques du mobilier ainsi qu’une approche globale des modalités de l’occupation du sol sur cette « terre bénie » de l’archéologie rurale au cours des six millénaires précédant notre ère.

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La part belle est faite à la première rubrique conclusive, largement renseignée, et qui fournira dans les années à venir un excellent outil de référence pour les pré- et protohistoriens du Nord-Ouest français, voire du Sud britannique. La seconde en revanche achoppe rapidement sur le manque de recul et la ténuité des comparaisons régionales, oblitérant de facto la validité d’un modèle seulement effleuré ici faute de pouvoir engager les indispensables confrontations avec d’autres ensembles pertinents. Il faut bien avouer que cette limite – sans doute provisoire – laisse l’historien des campagnes sur sa faim. Eût-il été si hasardeux d’étendre le champ comparatif, faute de références régionales ou nationales pertinentes, avec d’autres ensembles issus du Nord-Ouest de l’Europe et notamment, au vu des parallèles invoqués dans le développement et presque totalement absents de la conclusion finale, en direction du Sud de la Grande-Bretagne ?

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Cet ouvrage, au final, remplit parfaitement l’objectif affiché : fournir à la communauté des ruralistes, archéologues mais aussi historiens, géographes et paloéenvironnementalistes, les bases d’un travail de rencontre et de réflexion interdisciplinaire conduit sur la longue durée, qui ne saurait véritablement aboutir que lorsque, conformément au souhait émis dans la préface de C. Blanchet (p. 15), les chantiers actuellement en cours de « digestion » auront été ainsi publiés et mis en ordre de bataille. Une bataille à suivre, dont les auteurs semblent avoir remporté la première manche.

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Vincent Carpentier

Paolo Fedeli, Écologie antique. Milieux et modes de vie dans le monde romain, Dijon / Quetigny, InFolio éditions, coll. « Archigraphy paysages », 2005, 254 p., 22,90 €, isbn 2884745181

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Les trois premiers chapitres de cet ouvrage sont consacrés à la perception de l’influence du climat sur l’homme par les Anciens. D’Hippocrate à Pline, prévaut l’idée qu’un climat tempéré et donc un environnement varié, produisent des hommes possédant à la fois les qualités physiques et morales des hommes du Nord (grande taille, courage, endurance) et du Sud (taille moyenne, subtilité, force morale), d’où la supériorité des nations qui en jouissent sur le reste du monde : à savoir, à l’époque, la Grèce et Rome. Ce déterminisme fonde, entre autres, la conception du « barbare ». L’auteur ne souligne pas que c’est ce dernier qui provoquera la chute de ces nations : son propos se limite chronologiquement au Haut-Empire. La préoccupation environnementale des Romains ne se limitait bien entendu pas à ces considérations politico-morales. De Caton à Pline l’Ancien, tout un courant se penche sur les conditions climatiques locales et sur leur maîtrise par l’homme, en sorte qu’il y adapte son agriculture, l’implantation et l’agencement de son habitat, l’organisation de ses villes (Vitruve). Il en ressort de multiples techniques de compensation des inconvénients de la nature (ch. iv). Au chapitre v, l’attention est portée sur des thèmes à résonance très contemporaine : la défense de l’environnement, avec la préservation des espèces végétales et animales, la qualité des produits, grâce aux techniques de conservation (y compris par le froid) et aux cultures forcées, sous serre ou en jardins mobiles, la nutrition végétarienne, ainsi, déjà, que la lutte contre les altérations des produits naturels à des fins lucratives. Ce souci de la nature comportait un aspect religieux qui réfrénait le désir de bouleverser cette dernière, notamment par des grands travaux (assainissement, terrassements, empiétement des constructions sur la mer), voire qui faisait considérer l’agriculture comme une violation du sol, dont il fallait combattre l’épuisement (fumure) et s’excuser auprès des dieux de l’atteinte qu’on lui portait. Rome connaissait déjà la lutte pour la préservation des espaces verts, contre le « bétonnage » sauvage et le déboisement inconsidéré, y compris au travers des législations impériales (ch. vi). Malgré l’idée, assez répandue, que la nature est inépuisable (la mer chez Sophocle, la pierre et les métaux chez Xénophon), régnait déjà, parfois chez les mêmes auteurs, la crainte de son exhaustion et du caractère sacrilège de sa violation, ambiguïté bien traduite par la position embarrassée de Pline vis-à-vis du percement du canal de Corinthe. Les ressources hydriques (ch. viii) font l’objet de soins particuliers, tant dans une recherche de salubrité empreinte du souci religieux de la purification lorsqu’il s’agit de choisir un emplacement de sanctuaire, que dans un souci sanitaire, voire thérapeutique et moral. Le chapitre ix aborde les problèmes de pollution. Moins graves qu’aujourd’hui, ils étaient toutefois sensibles dans les grandes agglomérations, en raison des difficultés à évacuer les déchets organiques : malgré Agrippa, curator aquarum, et ses constructions d’aqueducs et d’égouts, l’atmosphère n’était guère respirable à Rome. D’où les législations de cloacis. Les inquiétudes concernant l’amoncellement des cadavres d’armées défaites ou l’écoulement du sang des sacrifices dans les fleuves restent marginales tant ces événements ont été ponctuels ou mineurs. Il en allait différemment de la nocivité des conduites en plomb qui avait déjà été perçue (Vitruve) mais insuffisamment traitée par l’usage de la terre cuite, et l’on n’a pas trouvé d’autre solution que la fuite à la campagne (pour ceux qui le pouvaient) pour échapper à la pollution de l’atmosphère par les fumées urbaines. Le danger du déboisement (ch. x), a été également bien apprécié, mais les causes en sont apparues inéluctables : il fallait bien construire, chauffer maisons et thermes, assembler des bateaux, extraire de la poix, fondre les métaux, étendre les espaces cultivables et donc couper des forêts entières, quelque scrupule religieux ait-on eu à le faire. Ce déboisement (ch. xi) a eu des conséquences désastreuses, dont les crues répétées du Tibre, mais la relation entre ces phénomènes, si elle n’a pas toujours échappé à la sagacité des Anciens, n’a pas entraîné de réactions efficaces et l’on connaît des forêts entières, qui, même sacrées, étaient exploitées par l’État lui-même. Le conflit entre développement urbain et préservation de la nature (ch. xii) se résout, ou en tout cas se reflète, dans l’introduction de parcs ou, chez les riches, de jardins privés en ville, jardins agrémentés d’éléments aquatiques artificiels, dont les militaires avaient trouvé le modèle en Orient et, ajouterions-nous, en Égypte. Il se résout aussi, mais allégoriquement, dans l’évocation de la fuite à la campagne (le locus amoenus) et dans l’éloge (Caton, Cicéron) de l’agriculture, toutes deux opposées à la vaine agitation, comme aux activités stériles de la ville (ch. xiii), même si, en fait, on ne quitte pas vraiment cette dernière, qui seule permet la vie intellectuelle, artistique, voire amoureuse. Cette nature était parfois considérée d’une façon plus perspicace qu’aujourd’hui. C’est le cas des marais, que les Romains n’ont guère tenté d’amender, non pas faute de moyens, ni uniquement par scrupule religieux, mais par un sain refus d’intervenir dans le jeu de la nature, hormis quand ces marais représentaient une menace pour les opérations militaires (ch. xiv). Les animaux, quant à eux (ch. xv), appartiennent à un ordre inférieur et doivent être exploités, mais ils font l’objet d’un intérêt constant (dont témoignent nombre d’ouvrages spécialisés), voire d’une plus grande considération qu’aujourd’hui, en raison de leur rôle religieux et, en mineur, de croyances en la métempsychose. L’auteur oublie, en l’occurrence, que les Anciens avaient aussi plus besoin de leur force que nous, dont le monde est mécanisé. D’où une plus grande intimité entre l’homme et l’animal et bien des écrits sur leur rôle positif (voir même le Culex du Pseudo-Virgile !). Une certaine tendance à leur humanisation allait de pair avec la pratique, répandue, de leur apprivoisement. Seuls bémols, les animaux des jeux du cirque, dont l’asservissement symbolisait la domination de Rome sur le reste du monde, et la chasse. Celle-ci, patronnée par quelques divinités et substitut à la guerre en temps de paix, constituait une pratique fort prisée, parée de toutes les vertus du sport et mise au rang de principe éducatif : du moins la chasse héroïque, celle qui mettait face à face les deux protagonistes. La chasse industrielle, alimentaire, fut en revanche de plus en plus encadrée par la loi sous l’Empire. L’auteur fait à cet égard un intéressant parallèle entre la « chasse royale » à l’orientale et la conduite de la guerre par les grands conquérants, Pompée, Scipion, et les grands empereurs. Il analyse l’attitude envers les divers gibiers, les techniques, la création, outre les réserves naturelles que constituaient les bois sacrés, de parcs terrestres et aquatiques et de volières, les venationes d’amphithéâtre et les mises à mort par animal, ce qui s’écarte quelque peu du propos du livre. L’écologie revient, en revanche, à propos des massacres auxquels se livrèrent plusieurs empereurs ou généraux en campagne et qui, comme les commerces de peaux et de remèdes entraînèrent la raréfaction de gibiers, comme les éléphants et les panthères.

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Sans conclure fermement sur le caractère positif ou négatif du rôle de l’homme vis-à-vis de la nature, l’auteur met en lumière (comme il l’a fait constamment au cours de son exposé), l’ambivalence de son action et le danger qu’elle implique. Les Anciens avaient déjà la crainte de l’épuisement des ressources, en même temps que l’énergie d’une lutte sans fin contre l’hostilité du monde naturel. Aujourd’hui que cette crainte acquiert une cruelle actualité et que le danger est rendu infiniment plus pressant à la fois par la croissance inexorable des populations et celle des facteurs de pollution, Paolo Fedeli suggère, avec Strabon, qu’il appartient aux peuples qui sont riches grâce à un climat favorable d’apporter aux autres le secours « des récoltes, des connaissances techniques, de la formation morale ». On doutera toutefois que le conseil d’un auteur antérieur à notre ère suffise à régler les problèmes contemporains…

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Si l’ensemble de l’exposé souffre parfois d’un certain manque de rigueur dans l’organisation du discours, ce livre apporte une documentation de premier ordre sur le sujet. Chaque proposition s’appuie sur la traduction d’un texte ancien dont la version originale, grecque ou latine, est donnée en annexe. Plusieurs index et un glossaire facilitent la lecture des non antiquisants ; la traduction de l’italien est claire, les figures sont bien choisies : la lecture est agréable. L’ouvrage sera donc fort utile à tous ceux qui souhaitent ancrer leur réflexion actuelle sur la façon dont elle fut abordée dans l’Antiquité, comme à ceux qui ont à charge de comprendre l’histoire et de transmettre à des étudiants toute la complexité d’une civilisation.

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Catherine Petit-Aupert

Annie Antoine, Martine Cocaud, et Daniel Pichot, (dir.), La Maison rurale en pays d’habitat dispersé de l’Antiquité au xxe siècle. Actes du colloque tenu à Rennes les 29-30-31 mai 2002, Rennes, pur, 2005, 417 p., 22 €, isbn 286847795x

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Réunir historiens, géographes, ethnologues et archéologues autour de la maison rurale, de l’Antiquité à nos jours, n’est pas une mince affaire, mais à Rennes, on y arrive, comme le montrent ces actes imposants réunis par Annie Antoine. Les 34 communications (couvrant géographiquement un arc atlantique allant de la Haute-Normandie à la Galice, le Massif Central, avec une pointe en Catalogne, des hautes terres en Savoie, un « écho » du Québec) sont réparties en six chapitres qui permettent de « découvrir » la maison rurale : La maison idéale, La maison de l’archéologue, La construction des maisons, Les formes de la dispersion de l’habitat, La maison et son environnement, Les espaces intérieurs de la maison.

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La maison idéale est d’abord envisagée dans le cadre de la littérature agronomique. Michel Vanderpooten évoque ainsi la maison rustique de l’Antiquité, assez peu documentée (dans les sources écrites), mais qui pourrait s’apparenter « à un vaste enclos, à flancs de coteau, orienté au sud-est, où le maître-logis, qui n’est composé que de pièces d’habitation, occupe une place dominante, un peu à l’écart des bâtiments d’exploitation sur lesquels il a vue ». La maison rustique moderne (du xvie siècle) – un domaine –, est en revanche suffisamment décrite par Charles Estienne ou Olivier de Serres pour que Michel Vanderpooten en propose une restitution (p. 16). Quand à la maison rustique du xixe siècle, elle est connue par de nombreux traités d’agriculture. Quelle que soit la période, la maison rustique ne se conçoit pas sans un environnement choisi. Pierre Brunet évoque les fermes-modèles du xixe siècle en Basse-Normandie, qui apparaissent en deux vagues : la première, dans le département de la Manche, est initiée au début du xixe siècle par des nobles grands propriétaires fonciers ; la seconde, pendant le Second Empire, est plutôt l’œuvre « d’agriculteurs industriels », de « manufacturiers ». Pierre Brunet analyse l’impact, somme toute limité, de ces fermes-modèles sur l’habitat agricole. Gilbert Nicolas se penche sur la maison d’école, avec à la fois la classe et le logement privé de l’instituteur, à travers les écrits des instituteurs bretons des communes rurales des années 1860, chargés par leur tutelle d’exprimer les besoins de l’instruction publique. 271 manuscrits ont ainsi contribué à dresser un état des lieux et à définir leur rêve, en matière d’école rurale. À cette date, les instituteurs sont très majoritairement mécontents de leurs conditions d’exercice sans toutefois renouveler, dans leurs vœux, le concept de maison d’école. Ils demandent, en fait, l’application de la réglementation en vigueur depuis 1858 et l’adoption « des derniers modèles d’école en cours de réalisation ou récemment réalisés ». Dans le conte populaire des régions poitevine et charentaise, la maison que Michel Valière observe est avant tout une sorte d’unité de base de l’habitat humain, avec une pièce dotée d’une cheminée, une porte, une fenêtre. Celle qui est édifiée par un artisan, avec des matériaux solides, est la référence (cf. Les trois petits cochons). Martine Cocaud, ensuite, évoque l’amélioration de l’habitat rural à travers les discours gouvernementaux de la fin du xixe siècle à la fin du xxe siècle. Il s’agit pour les gouvernants de stabiliser la société rurale, par le renforcement de l’hygiène et le développement d’un « bien-être rural ». C’est après la seconde guerre mondiale que la modernisation de l’habitat rural s’accélère, grâce à une politique de prêts mieux adaptée, au concours d’associations confessionnelles (jac), de nouveaux partenaires (comme edf), ou encore la diffusion des modèles de fermes. La dernière contribution du chapitre concerne la maison bourgeoise en milieu rural. Comme le souligne Vincent Thébault, cette tradition architecturale qui apparaît au début du xixe siècle doit être envisagée dans son environnement, « la maison en ses terres ». C’est une maison de propriétaire, autrement appelée « Maison de maître », qui évoluera, pour une part, à partir de la fin du xixe siècle, vers la villégiature puis vers la résidence secondaire périurbaine.

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Édith Peytremann ouvre le second chapitre – La maison de l’archéologue – par une évocation de l’architecture rurale dans l’Ouest de la France entre les vie et xiie siècles d’après les données de l’archéologie. L’auteur y observe des évolutions significatives des formes et modes de construction de l’habitat (des bâtiments en pans de bois et cabanes excavées jusqu’aux constructions sur solins de pierre) avec des spécificités régionales. Micaël Batt présente quelques aspects de l’habitat rural du xiie au xive siècle dans les Monts d’Arrée (Finistère). Les données manquent encore mais quelques pistes, comme celle de lotissements médiévaux, sont à suivre. Vincent Carpentier et ses collègues de l’inrap abordent les périodes récentes avec trois fouilles d’habitat des xviiie et xixe siècles, dont un abrite une briqueterie. Au-delà de l’étude bien menée de chaque site, on retiendra le plaidoyer des auteurs en faveur d’une prise en compte des vestiges des périodes récentes, pour une approche globale et sur la longue durée des formes d’occupation du sol. Le ruraliste, archéologue ou historien, ne peut qu’approuver la démarche. La contribution suivante est un bilan d’une prospection archéologique pluridisciplinaire réalisée dans le hameau de Farges et ses environs, à Saint-Nectaire (Puy-de-Dôme). Philippe Allios consacre son exposé aux matériaux lithiques, aux carrières d’où ils proviennent et aux différentes formes d’habitat (hameaux, troglodytes, motte castrale, etc.) qu’ils ont contribué à engendrer. À son tour, Isabelle Darnas met l’accent sur la maison rurale dans les Cevennes aux xiiie-xive siècles, à travers l’exemple de la paroisse de Saint-Germain-de-Calberte (Lozère) et plus particulièrement des maisons de son castrum. L’auteur définit une maison « type » (un bâtiment rectangulaire à deux niveaux, construit en pierres de schiste et couvert de lauzes), dont les fonctions peuvent varier (cf. « les maisons ateliers » à l’extérieur de l’enceinte). Aline Durand coordonne un ensemble de travaux de recherche archéologique programmée sur l’habitat dans le sud-est du Massif Central (xiie-xvie siècles). Seul l’habitat castral est correctement documenté (notamment en sources écrites). Elle considère la maison dans son environnement, relève la densité et l’organisation du bâti ainsi que le vocabulaire pour le désigner, souligne l’importance des annexes, évoque également les matériaux de construction. Au terme d’un exposé dense (une des meilleures contributions), Aline Durand et ses dix collaborateurs livrent une première esquisse, déjà précise, de la maison « villageoise ou castrale », tout en remettant en question l’idée d’un modèle de maison montagnarde. À la fin de la période, s’adaptant à l’évolution de la société et de l’économie des campagnes, la maison – les maisons rurales – se transforment.

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La construction des maisons est bien documentée, dans l’ensemble, par les sources écrites. Dans « Maisons rurales, pouvoir seigneurial et reconstruction au xve siècle, l’exemple poitevin », Alain Champagne tire des baux de précieuses informations relatives à la construction, aux matériaux – locaux –, à la structure de l’habitat et constate, par exemple, avec un nombre de travées régulièrement imposé, « une véritable standardisation de la construction à partir d’un modèle commun ». Marie-Claude Marandet passe en revue l’habitat rural en Lauragais, aux xve-xviie siècles, à partir des sources écrites. Elle évoque avec précision les bâtiments dans leur diversité, leurs fonctions, les matériaux pour les construire. C’est dans la moyenne vallée de l’Adour (la Rivière-Basse) que Francis Brumont observe les maisons de vignerons des xviiie-xixe siècles dont il souligne la qualité du bâti « que la richesse due à la vigne et à la prospérité de la région sous le Second Empire ne suffit pas à expliquer ». D’autres auteurs complètent ce tableau de la maison rurale. Paul-Louis Martin souligne les évolutions – rapides – de la maison rurale du centre du Québec, réactive aux techniques de construction importées. Philippe Bardel observe les modèles de l’architecture rurale du Pays de Rennes, pour constater que la construction traditionnelle – qui doit être réhabilitée pour être mieux prise en compte dans des programmes de restauration publics ou privés –, est encore très présente et qu’elle est riche de solutions techniques élaborées et de détails architecturaux originaux. Comme le dit l’auteur, l’image de « matériau du pauvre » qui colle à la terre est obsolète. Dans la Galice de l’Ancien régime que décrit Hortensio Sobrado Correa, dans l’ensemble, l’habitation rurale de l’époque moderne est à la fois simple et rudimentaire, souvent humide et inconfortable. Quelques améliorations pointent à la fin de la période. À partir d’un échantillon de plus de 200 maisons paysannes des xviie-xviiie siècles de la seigneurie de Corlay (centre de la Bretagne), bien documentées, Jean le Tallec prend le contrepied des descriptions peu flatteuses de la maison rurale bretonne faites par quelques voyageurs à la fin du xviiie siècle ou au xixe siècle : « sa » maison est plus vaste, mieux chauffée, avec des ouvertures nombreuses et l’ardoise a déjà supplanté le chaume dans les 3/4 des maisons décrites. À l’instar de Jean le Tallec, Annie Antoine évoque avec pédagogie et une grande rigueur méthodologique l’enquête qu’elle a engagée avec ses étudiants dans la Bretagne du xviiie siècle pour y confronter l’habitat rural qui transparaît dans les sources modernes et celui décrit par les contemporains. Les premiers résultats sont prometteurs.

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Avec Les formes et la dispersion de l’habitat, on change d’échelle. À partir de quelques sources épiscopales dont elle souligne l’intérêt et les limites, Annie Renoux scrute avec méthode le paysage du Nord de la Mayenne aux vie-ixe siècles, en s’appuyant sur la toponymie, les dédicaces d’église et différents niveaux de maillage (celui des vici, des villae, etc.) qui permettent d’entrevoir l’évolution du peuplement aux confins du comté du Maine. À la suite, Daniel Pichot, pour les xie-xiiie siècles, s’appuie sur un large corpus de chartes médiévales, mais aussi sur l’examen des cadastres pour observer, magistralement, les mécanismes du peuplement de l’Ouest de la France. Dans « Essai sur la borde médiévale dans la France du Sud-Ouest », Benoît Cursente évoque « un bâtiment sommaire de bois à localisation écartée » – métairie ou grange –, largement présent dans l’Europe médiévale et plus encore dans la France du Sud-Ouest. Sans doute présente dès le haut Moyen Âge, elle s’affirme à partir du xiiie siècle « comme un instrument d’accommodation de la société aux changements ». Nicolas Carrier se penche sur les origines de la morphologie de l’habitat dispersé dans les montagnes de la Savoie du Nord. L’auteur rappelle que l’organisation du peuplement de cette région remonte pour l’essentiel aux grands défrichements (mi xiie-mi xive siècle). L’habitat dispersé est la règle. La maison paysanne savoyarde regroupe toutes les fonctions, y compris agricoles, sous le même toit. C’est une maison-bloc à plusieurs étages. Pierre Charbonnier et Emmanuel Grélois abordent la question des « écarts » et de leurs habitations en Basse-Auvergne du Moyen Âge à la Révolution, avec d’intéressantes comparaisons entre zones de montagne et zones de plaine. Dans « L’habitat dispersé dans les îles du Ponant. Genèse, typologie et évolution du Moyen Âge au xxe siècle », Dominique Guillemet observe que la dispersion de l’habitat, qui est la règle générale, s’effectue selon des processus différents. On assiste, pour certaines d’entre elles, à un phénomène de reconcentration de l’habitat lié à l’essor économique et à la croissance démographique de l’époque moderne.

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Les derniers chapitres de l’ouvrage, plus courts, n’en sont pas moins intéressants. Fabrice Mouthon examine « Les cornaus et maisons de la Lande bordelaise au prisme des premières sources écrites (xiiie-xvie siècles) ». Dans cette région où l’habitat est très dispersé, le « cornau » est un hameau à la structure lâche, mais dont l’identité territoriale et sociale est nettement marquée. Les maisons qui le constituent, peu documentées par les sources, sont le plus souvent constituées de bois et, déjà avant la fin du Moyen Âge, majoritairement couvertes de tuiles. Martina Camiade retrace l’histoire d’un mas catalan, le mas « Massot d’Abaix de la Roca d’Albera », depuis sa création (au xviie siècle) jusqu’au xxe siècle. Puis Philippe Jarnoux aborde la question de l’architecture et de la sociabilité dans les bourgs du bocage breton de la fin du xviie siècle au début du xixe siècle. Cette « agglomération minimale » de cette région d’habitat dispersé est présente dans la plupart des paroisses dont elle ne concentre qu’une faible partie de la population. L’église, le placître, le presbytère ou encore les voies de communication contribuent à structurer le bourg et à le distinguer des « villages ». Jean-René Trochet présente trois termes qui désignent des espaces situés dans ou à proximité des villages : le couderc, le quéreux et le placître. Pour Jean-François Simon, le « loch » est une « construction d’apparence sommaire » que l’on trouve à proximité des fermes et qui sert à remiser le matériel agricole ou les récoltes. L’auteur considère que l’acte de le bâtir – comme de le rebâtir puisqu’il n’est pas considéré comme bâtiment pérenne – s’inscrit dans un processus rituel ! Avec les dernières communications de l’ouvrage, on franchit plus encore le seuil de la maison paysanne. Jacques Péret prend l’exemple de la maison rurale dans la Gâtine poitevine du xviiie siècle, où la forme de l’habitat dispersé est homogène. Il distingue métairies, borderies et maisons d’artisans, de marchands, etc. Ce sont les nécessités économiques qui déterminent la dimension de ces habitations. Jacques Péret y décèle une « rudesse rustique », trait culturel du paysan gâtineau. Brigitte Maillard exploite les archives judiciaires, peu fréquentées, pour étudier l’habitat rural de la Touraine du xviiie siècle. Ainsi, les procès-verbaux de visites domiciliaires à la recherche du « faux-sel », livrent quantité d’informations sur la maison paysanne de type « bloc élémentaire », sur son mobilier, ses abords etc. Enfin, il est encore question de justice, et avant cela de crimes, dont la maison rurale peut être le théâtre, dans la dernière communication de l’ouvrage. Jean-François Tanguy montre tout l’intérêt des enquêtes criminelles qui éclairent ces intérieurs domestiques, ces « peintures minutieuses que font souvent les juges d’instruction des lieux du crime ».

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La qualité des illustrations et plus encore celle de leur reproduction laisse parfois à désirer. On aurait également souhaité des exposés d’archéologues ruralistes des périodes antiques qui, elles, sont mieux documentées, mais ces remarques sont bien peu de choses au regard de l’outil indispensable que constituent ces actes. Qu’ils soient historiens des textes, géographes, ethnologues, historiens archéologues (notamment ceux qui étudient le bâti, les matériaux de couverture etc.), étudiants ou chercheurs chevronnés, les ruralistes doivent avoir cet ouvrage en permanence à portée de main.

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Bruno Fajal

Martina Camiade, (dir.), L’Albera. Vinyes y vinyaters. Vignes et vignerons, Perpignan, Albera Viva, 2004, 191 p.

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Cet ouvrage collectif est le fruit des premières recherches menées en collaboration (dans le cadre d’un programme interreg) par des chercheurs français et espagnols sur ce territoire, l’Albera, situé à cheval sur la frontière pyrénéenne, à l’extrême est de la chaîne, en pays catalan. Abondamment illustré par de magnifiques photos en couleurs qui proviennent d’une exposition dont il fournit, en quelque sorte, le commentaire scientifique bilingue (catalan-français), l’ouvrage se compose de deux parties : l’une – les cinq premiers chapitres – consacrée à l’historique du vignoble et l’autre au vignoble d’aujourd’hui et à divers aspects en relation avec la culture vinicole (littérature, glossaire).

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Les premiers chapitres consacrés à la Préhistoire et à l’Antiquité pâtissent de l’absence de données strictement locales et ne peuvent s’en tenir qu’à des généralités basées sur les dernières recherches concernant les régions limitrophes, ou parfois plus lointaines (Andalousie, p. 27). Certains aspects sont cependant assez bien documentés, grâce aux trouvailles archéologiques qui montrent qu’à partir du iiie siècle avant J.-C. au plus tard, la vigne était implantée en Roussillon comme dans une bonne partie de la Narbonnaise, et qu’elle subissait déjà la concurrence des vins italiens. Avec le Moyen Âge, la documentation devient plus abondante et ce, dès l’époque carolingienne. Cette documentation montre que la vigne était répandue partout et qu’elle se développait grâce au contrat de complant attesté dès le ixe siècle. Cette culture ne fait que prospérer durant les siècles suivants et c’est au xive siècle que sont mentionnés pour la première fois des cépages – le muscat et la malvoisie – dont les produits étaient destinés à la table royale. Les premiers siècles de la modernité ne sont pas très prospères pour la Catalogne et l’Albera ne fait pas exception : banditisme, guerres, crises économiques ne favorisent pas le peuplement et la culture de la vigne. Ce n’est qu’au xviiie siècle qu’apparaissent les premières statistiques (1730) qui mettent en valeur le vignoble côtier, celui de Collioure surtout, alors que celui de Banyuls est encore peu étendu. La progression du vignoble grâce aux défrichements est le fait des plus pauvres paysans et la vigne n’intéresse alors, ni les nobles, ni l’Église.

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Le xixe siècle est celui « de tous les excès » (p. 69). Le vignoble progresse régulièrement, et les communes côtières, à l’exception de Banyuls encore, sont celles où il est le plus étendu (Collioure, Port-Vendres). En 1852, l’apparition de l’oïdium freine un peu l’expansion du vignoble, mais le chemin de fer, arrivé à Perpignan, en 1858, l’année même où l’utilisation du soufre permet de vaincre la maladie, autorise tous les espoirs : le monde entier s’ouvre aux vins catalans et l’on plante à tour de bras : Banyuls qui n’avait que 214 ha de vignes en 1814 en a 3 000 en 1882, année de l’apogée des superficies, mais le phylloxéra est déjà à l’œuvre depuis quelques temps (p. 74). En 1891, 84 % des vignes ont été détruites et on commencé à replanter avec des cépages américains. Comme partout ailleurs, le phylloxéra entraîne une restructuration du vignoble de l’Albera, vite suivie de surproduction et de mévente, une situation de crise qui entraîne la création des premiers syndicats viticoles (vers 900) et des premières coopératives. Le xxe siècle est marqué par un mouvement classique lui aussi de la production de masse vers la qualité. C’est à partir de 1960, avec le marché commun que la concurrence se fait plus rude ; d’autres causes (tourisme, spéculation foncière) entraînent la diminution des superficies en vigne, en même temps que changent l’encépagement (apparition de la syrah) et souvent les modes de culture. La production se fait en majorité sous la forme coopérative qui domine largement dans la zone Collioure-Banuyls, cette dernière commune étant vouée à la production de vins doux naturels.

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La seconde partie est consacrée aux aspects culturaux et culturels liés au vignoble de l’Albera. La construction du vignoble, en premier lieu, et ce terme n’est pas exagéré tant l’édification de terrasses, retenues par des murets de pierre sèche, le drainage, grâce à ce même matériau, la construction de cabanes, transforment totalement le paysage et créent des montagnes très humanisées, où les traces de l’action anthropique demeurent même longtemps après que la vigne ait disparu. Ces travaux sont décrits avec précision, d’excellentes illustrations venant conforter et commenter le texte et expliquer pourquoi le vignoble dans cette zone ne peut être que le fait de petits paysans, tant le coût du travail serait prohibitif si ce n’était le vigneron lui-même qui le réalisait. Aujourd’hui les terrasses, sans murets, sont édifiées à la pelle mécanique, mais combien de temps tiendront-elles ? Les autres travaux, annuels ceux-là, sont ensuite passés en revue, toujours avec le même souci du détail et de l’image. Une série de poèmes, joliment illustrés par des carreaux de faïence populaire du xviiie siècle (rajoles), un glossaire et une bibliographie viennent heureusement terminer cette étude.

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Loin d’être ce à quoi on pouvait s’attendre a priori, c’est-à-dire une exaltation de type hagiographique et commercial d’un vignoble, cet ouvrage surprend par son sérieux et sa qualité, tant en ce qui concerne les aspects matériels (papier glacé, très belles illustrations) que scientifiques et je ne peux qu’en recommander la lecture.

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Francis Brumont

Benoît Cursente et Mireille Mousnier, (dir.), Les Territoires du médiéviste, Rennes, pur, coll. « Histoire », 2005, 459 p., 24 €, isbn 2753501807

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Dans la continuité d’une tradition bien enracinée de la géographie historique, les historiens médiévistes français considèrent l’espace comme une donnée fondamentale pour la connaissance et la compréhension des sociétés passées. Plongés depuis plusieurs décennies dans le bain de l’« aménagement du territoire », ils abordent actuellement la notion de territoire avec les outils techniques et conceptuels des géographes et aménageurs pour approfondir les questionnements historiques. C’est dans le contexte de ce foisonnement scientifique que seize chercheurs issus de divers laboratoires français, essentiellement méridionaux (framespa-Toulouse, laam/telemme-Aix-en-Provence, crhsm-Perpignan, chremmo-Montpellier, ciham-Lyon, creso/carta-Caen), mais aussi étranger (Université Cheikh Anta Diop de Dakar, Sénégal), ont élaboré une réflexion collective sur le concept du territoire durant la période médiévale.

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La première partie de l’ouvrage, historiographique, est consacrée à l’expression du territoire dans les œuvres de quelques historiens médiévistes français emblématiques des courants scientifiques qui ont traversé le xxe siècle. Les travaux de Marc Bloch (Anne Mailloux et Laure Verdon) et de ses élèves André Deléage (Jean-Loup Abbé) et Robert Boutruche (Aymat Catafau), et enfin ceux de Georges Duby (Jean-Claude Helas) et de Charles Higounet (Benoît Cursente) ont été passés au crible d’une analyse lexicographique selon une grille de lecture commune. Les mots et expressions utilisés confirment l’intérêt porté par ces illustres précurseurs pour les cadres spatiaux des hommes du Moyen Âge, selon une triple thématique : description de l’environnement « naturel » et de ses dynamiques (paysages), analyses des structures économiques (rotation et assolement des cultures, forme des parcellaires, structure du peuplement groupé ou dispersé, etc.) et étude des formes diverses de l’encadrement politique et social (seigneurie, finage villageois, paroisse, etc.). Le foisonnement lexicographique de ces travaux anciens témoigne de l’ouverture des analyses, mais aussi d’un souci d’esthétique littéraire qui nuit nécessairement à la précision de la terminologie. Dans la conclusion de ce chapitre, Mireille Mousnier souligne que chez ces historiens, « la vision de l’espace est floue sur les détails, mais nette sur l’ensemble », et d’ajouter que « l’impressionnisme géographique n’est pas gênant à l’échelle où ils travaillent, mais le serait plus à celle d’un parcellaire » (p. 96). Depuis Marc Bloch, l’influence de la géographie est prépondérante ; mais ce sont les concepts d’une géographie descriptive et statique qui prévalent, utilisés pour des analyses à petite échelle, régionales, nationales, voire européennes, avec un support cartographique souvent faible.

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La deuxième partie repose à nouveau sur une analyse lexicographique selon une grille de lecture commune ; mais l’étude est cette fois-ci consacrée à l’expression du territoire dans les textes médiévaux. Aussi sont finement étudiés les systèmes de localisation des biens dans la documentation languedocienne (Laurent Schneider), catalane au nord des Pyrénées (Aymat Catafau), gasconne au travers du cartulaire de Lézat (Benoît Cursente), vivaraise (Pierre-Yves Laffont), du Sud-Ouest par l’examen des chartes de coutumes (Mireille Mousnier), catalane et provençale (Laure Verdon) ; les termes comitatus, episcopatus, diocesis, parrochia, vicaria, territorium ou terminium castri, fiscus, ministerium, mandamentum, etc., sont examinés dans le contexte de leur jeu d’emboîtement entre le ixe et le xiiie siècle. Parfois l’étude sémantique se heurte à des problèmes scripturaires (hétérogénéité de la documentation, permanence des formulaires, problème de la culture savante ou pratique du scribe, etc.) qui nuisent à l’interprétation de certains changements : ainsi, le passage du comitatus à l’episcopatus, de la vicaria à la parrochia… ne semble pas correspondre à un changement de substance territoriale, mais plutôt à une modification des référencements culturels : « Ces différences de perception et d’expression de l’espace sont-elles affaire de culture, ou de structure ? » (p. 231). L’ensemble des contributions soulignent un basculement sémantique, accompagné d’un changement d’échelle de la précision territoriale, dans le courant du xie siècle, avec l’abandon rapide des référents administratifs alti-médiévaux globaux (pagus, comitatus, civitas, etc.) remplacés par une terminologie liée à des pouvoirs mieux localisés et délimités : la seigneurie d’une part (mandamentum, districtio, territorium ou terminium [castri], jurisdictio, tenementum, etc.), la communauté d’habitants d’autre part.

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La troisième partie installe le territoire de l’historien à un carrefour disciplinaire. Comme le souligne Benoît Cursente, c’est alors que « les historiens découvrent leur capacité à penser l’espace de façon autonome », qu’ils prennent en même temps conscience de la nécessité d’« agrandir les champs de l’histoire en historicisant de vastes espaces hors textes » (p. 440). Cette conception pluridisciplinaire n’est pas nouvelle, puisque les médiévistes précurseurs ont marché sur les brisées de la géographie pour appréhender la dimension spatiale des sociétés anciennes. Ce qui est relativement plus neuf, c’est d’abord la prise de conscience de l’utilité d’étendre le dialogue avec d’autres disciplines que la seule géographie, mais aussi les difficultés de communication avec des disciplines aussi variées que la géographie (Fabrice Ripoll et Vincent Veschambre), la sociologie (José Forné), l’archéologie (Laurent Schneider), l’ethnologie (Brahim Diop), les sciences environnementales (Aline Durand). Sémantiques décalées, échelles d’analyse différentes, postulats, non-dits et évolutions épistémologiques propres à chaque discipline rendent difficiles un dialogue pourtant indispensable pour appréhender de manière satisfaisante un objet aussi complexe que le territoire. Les auteurs livrent tour à tour leur point de vue pour expliquer les difficultés de ce dialogue, les tentatives, les échecs, mais aussi les réussites ou les potentialités de ces échanges autour de la thématique du territoire.

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La dernière partie se veut prospective, sondant les potentialités et les renouveaux d’outils conceptuels et techniques au service des historiens travaillant sur des données spatiales. En premier lieu, Jean-Loup Abbé se penche sur la méthode régressive (historiographie du concept, principes, développements scientifiques, limites, etc.), qui connaît depuis les années 1980 un renouveau important. Florent Hautefeuille s’arrête ensuite sur la notion d’« espace vécu », c’est-à-dire une territorialisation silencieuse en décalage avec la géographie institutionnelle (seigneuries, paroisses, etc.) ; ignorés dans la documentation juridique, ces espaces du quotidien sont révélés par les déplacements des paysans (de la maison aux champs, des champs aux champs, du village aux villages voisins, etc.), par les politiques d’acquisition et d’exploitation des terres, pratiques que seules peuvent révéler des micro-analyses rigoureuses menées à partir de dossiers documentaires riches et cohérents (particulièrement les comptabilités seigneuriales et les sources notariées). Dans ce projet, le recours au sig (Système d’Information géographique), aux instruments de modélisation géographique et à des protocoles d’analyse mathématique apparaît comme indispensable. Dans une ultime partie consacrée à la cartographie et à ses développements depuis une trentaine d’années, Mireille Mousnier attire l’attention sur les potentialités de la chronochorématique et de la modélisation spatiale en histoire et en archéologie.

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« Ce livre est un compromis. Il est un dialogue entre nos diversités, et il est effort de tous pour bâtir un livre cohérent autour de la thématique du territoire […] » (p. 11). C’est dans cette capacité à travailler en commun et à échanger les points de vue, dans ce volontarisme scientifique d’une équipe de spécialistes, occasionnellement réunis pour prendre à bras le corps un concept flou pour la période médiévale, que réside le premier mérite de ce livre. Car loin d’avoir juxtaposé tant bien que mal des contributions personnelles, Benoît Cursente et Mireille Mousnier ont bâti un ouvrage remarquable par la cohérence de son projet et de sa réalisation. Le livre se referme sur une impression : celle d’un champ scientifique que l’on ensemence, et qui devrait donner d’ici quelques années de belles moissons.

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Samuel Leturcq

Antoine Franzini, La Corse du xve siècle. Politique et société (1433-1483), Ajaccio, Alain Piazzola, 2005, 745 p., 28 €, isbn : 2735506037

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Le xve siècle corse constituait jusqu’à ces dernières années un terrain historiographique quasi vierge dans l’histoire pourtant riche et mouvementée de l’île, malgré l’existence des chroniqueurs corses du Moyen Âge, spécialement Giovanni della Grossa, de son successeur Montegiani et enfin de Pietro Cirneo. Cet ouvrage, issu de l’excellente thèse d’Antoine Franzini, a l’immense mérite de combler ce vide, peut être lié à la rareté et à la dispersion des sources. À partir de trois registres de tailles de 1454-1456 récemment découverts (qui couvrent les deux-tiers du Deçà des Monts), Antoine Franzini nous livre une étude complète, novatrice et originale sur le Quattrocento insulaire, un Quattrocento « large » qui va en réalité des révoltes populaires de 1357 à l’aube des Temps modernes. Ces trois registres d’impôt ont été en effet le point de départ d’une quête archivistique beaucoup plus large, menée à l’Archivio di Stato de Gênes, à l’Archivio di Stato de Milan et dans les différents fonds d’archives parisiens (bnf) et insulaires (Bastia, Ajaccio). Le fonds documentaire corse s’en trouve extraordinairement enrichi : registres de gouverneurs génois, relations et courriers de gouverneurs et de commissaires milanais, courriers entre Corses et Génois, vente d’indulgences de 1456/1457 pour aller aider les Chrétiens contre les Turcs à Caffa, etc. Il ressort de cette quête une démonstration brillante : en début de période, la Corse est encore une campagne sans ville (Bonifacio et Calvi sont des comptoirs tournés vers la mer), où la population regroupée en hameaux plus souvent qu’en gros villages, vit « en famille », valorisant des vertus aristocratiques – la guerre, l’honneur, la vengeance. Or, au cours de la période, l’île glisse progressivement du Moyen Âge vers la modernité. Un nouveau « désir de cité » apparaît, dans le désir d’une autorité publique dépassant le cadre ancien, seigneurial ou communal, voire le projet comtal de féodalité tardive. Pour répondre en effet aux désordres des seigneurs, appuyés sur leurs remuantes clientèles, aux tumultes liés aux luttes fratricides des partis, aux ambitions des chefs populaires – les « caporaux » –, à l’échec des comtes, les Corses hésitent entre la « voie républicaine » et la « voie du principat ». Faisant principalement une histoire du politique pour faire l’étude de cette société, l’ouvrage aborde aussi l’étude des mentalités : la foi chez les laïques, hommes et femmes, la sensibilité à la prédication mendiante, les nouvelles dévotions, l’état d’esprit des prélats, corses ou ligures. Il réussit également à présenter une bonne synthèse économique en dépit de la grande précarité de sources dont le maximum a été très rigoureusement tiré. C’est ici que nous est présentée la fondation de la ville de Bastia en 1476. Plus largement, la Corse nous est proposée ici comme un morceau de l’Italie médiévale et comme une partie du domaine méditerranéen. Aussi, ce travail dépasse – et de beaucoup – son titre, de par la mise en perspective de l’île dans un contexte plus large, contexte qui était historiquement, géographiquement, culturellement le sien. Une étude qui constitue également à elle seule un pan de l’histoire de Gênes qui, en particulier avec la Corse, tente de glisser du statut de cité-État à celui d’un État moderne doté d’un véritable territoire, une tentative qui trouvera un certain résultat en 1528, avec la réforme oligarchique d’Andrea Doria. Ainsi, cet ouvrage de valeur répond à trois attentes du côté du lecteur car il s’agit d’un très beau travail à la fois corse, italien et méditerranéen.

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Michel Vergé-Franceschi

Martine Grinberg, Écrire les coutumes. Les droits seigneuriaux en France, Paris, puf, 2006, 206 p., 25 € isbn 2130555012

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Dans un article paru dans les Annales hss en 1997, Martine Grinberg étudiait le processus de rédaction des coutumes en France, pour l’essentiel entre 1506 et 1540, et les réformations ultérieures. Le sous-titre, « nommer, classer, exclure », soulignait l’intention de mettre à jour la mise en ordre des coutumes. L’auteur y voyait à l’œuvre la construction d’un droit commun français limitant les effets d’une pénétration du droit romain. La rédaction des coutumes fut aussi l’occasion pour les commissaires royaux, de contrôler, voire d’éliminer certains droits seigneuriaux. L’impact des rédactions sur le droit féodal et les seigneuries, pendant l’époque moderne, est au centre du présent ouvrage. Alors que la plupart des spécialistes du fait coutumier examinent la première floraison du droit coutumier aux xiie et xiiie siècle, ou encore les contours des notions d’usage et de coutume, l’originalité de l’approche de Martine Grinberg retient notre attention. L’ouvrage, divisé en trois parties, aborde successivement la question des droits seigneuriaux, la rédaction des coutumes, et les effets de ces rédactions sur le droit féodal et les seigneuries.

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S’agissant tout d’abord des droits seigneuriaux, l’auteur, à l’aide d’aveux, de déclarations pour les terriers, de recueils de droits féodaux, montre l’extraordinaire diversité de ces droits, et leur fréquente « bizarreté ». Certaines redevances décrites par les commentateurs de coutume comme des abus ou des extravagances, rendent compte en réalité de pratiques et de rites populaires. Parmi beaucoup d’autres, tel seigneur a droit, le jour de pentecôte, de faire baigner deux garçons de la paroisse de Chousy par trois fois, dans la rivière de Loire. Martine Grinberg fait état de la difficulté qu’il y a à dresser une typologie de ces usages, même si certains types de redevances sont associés plus particulièrement à certains groupes, jeunes hommes, femmes ou groupes de métiers. Le discours seigneurial repose sur l’argument d’une concession primitive d’un don, d’un avantage, d’un terrain. La redevance perpétue ensuite une dépendance. Les seigneurs ont aussi souvent un droit de regard sur les mariages. Des seigneurs laïcs ou ecclésiastiques revendiquent par exemple le plat de noces. Ils essayent ensuite de faire passer ces redevances, alimentaires ou non, dans le texte de la coutume. La jeunesse joue un rôle spécialement important. C’est un groupe qui dispose de larges prérogatives et qui assume des responsabilités collectives ritualisées. La stratégie seigneuriale vise à s’immiscer dans ce système d’échanges, à transformer des pratiques coutumières en droits seigneuriaux. Les redevances seigneuriales sont exigées et des pénalités prévues pour ceux qui s’y soustraient. Martine Grinberg évoque les efforts des juristes eux-mêmes pour opérer un classement de ces droits. Difficile, le classement est un travail sans cesse repris. Une tendance lourde se dégage toutefois. C’est la réticence croissante des juristes aux rituels féodaux. De fait, seuls certains de ces droits entrèrent dans les coutumes.

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Commence alors la seconde partie, centrée sur le travail de rédaction des coutumes. Martine Grinberg retrace rapidement le long cheminement de ces coutumes depuis le xie siècle, la composition de coutumiers privés, de statuts urbains ayant valeur de coutume, et le contrôle royal qui commence à s’exercer dès le xiiie siècle. Le processus engagé avec l’ordonnance de 1454 aboutit à 65 coutumes générales et 300 coutumes locales homologuées. Le chapitre 7 entre dans le détail des travaux de rédaction et fait ressortir l’ampleur du travail accompli. Le régime de la preuve en sort complètement bouleversé. Tout ce qui n’est pas écrit est rejeté dans la périphérie du droit. La rédaction s’accompagne d’un vaste mouvement d’unification autour de quelques coutumes générales fortes. L’exposé des raisons pour lesquelles certaines coutumes ont été écartées, d’autres décrétées mais qualifiées seulement de locales, éclaire remarquablement le souci de progresser vers une homogénéisation coutumière. L’intégration d’articles des coutumes locales dans les coutumes générales procède de la même volonté. Le droit féodal est intégré dans le texte de la coutume, mais les droits seigneuriaux particuliers relèvent du contrat privé. Le chapitre 9 revient sur le travail des glossateurs, sur les éditions de coutumiers et sur la mise en ordre qui l’accompagne. Aux yeux des juristes, le monde seigneurial paraît de plus en plus étrange.

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Le temps de la rédaction, temps d’affrontements et de négociations, fait l’objet de la troisième et dernière partie de cet ouvrage. Les seigneurs défendent leurs droits avec acharnement et se plaignent de la manière dont s’accomplit la rédaction. Un des enjeux principaux concerne l’exercice de la justice. La rédaction est en effet contemporaine de l’entreprise d’abaissement des droits de justice des seigneurs. Le chapitre 11 soulève la question territoriale, la délicate question des relations entre justice royale et seigneuriale, entre fief et coutume. Au xvie siècle, la séparation de la condition des hommes et de la condition des terres crée un véritable imbroglio juridique. Il s’agit pour les seigneurs d’affirmer le territoire de la justice et de préserver certains droits honorifiques. En principe, le seigneur haut justicier exerce ses droits sur tout ce qui est dans son territoire. Mais la jurisprudence a tranché dans le sens du caractère réel de la coutume, et le fief a dû progressivement se régler sur la coutume. Le dernier chapitre revient sur le problème de la preuve. Les seigneurs ayant été renvoyés à leurs titres seigneuriaux, et les aveux rejetés du côté du privé, l’authenticité de leurs titres acquiert une importance capitale. Fraudes et usurpations se multiplient à la fin du xvie siècle et au xviie siècle. On réintègre dans les aveux des droits anciens tombés en désuétude, et en particulier les droits dits honorifiques. Les juristes ont alors défini les formalités à remplir pour fonder la preuve. Martine Grinberg termine en déclarant que le monde seigneurial, déstabilisé, a été contraint de se soumettre aux formalités et à l’écrit, faisant entendre une voix et des valeurs, de moins en moins comprises par les juristes.

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Très richement documenté, témoignant d’une totale maîtrise du corpus juridique coutumier et du droit féodal, abordant un tournant majeur dans la construction de l’État monarchique, ce livre s’impose à au moins deux titres. Il analyse remarquablement le complexe et multiforme processus de rédaction. Plus encore, il met en pleine lumière l’importance du droit féodal dans les débats soulevés par la rédaction. Cette attention portée au droit féodal, rare chez les historiens modernistes, mérite à elle seule la lecture de cet important volume.

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Jérôme Luther Viret

Pouvoirs, contestations et comportements dans l’Europe moderne. Mélanges en l’honneur du professeur Yves-Marie Bercé, Paris, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, 2005, 1 149 p., 60 €, isbn : 2840504006

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Comment rendre compte de Mélanges sans tomber dans le catalogue et en même temps sans être injuste ? Ses collègues et amis ont offert au professeur Yves-Marie Bercé un robuste volume d’hommages dont la diversité répond à l’ampleur des travaux du dédicataire, axés sur les révoltes paysannes, la genèse de l’absolutisme et le poids de l’imaginaire dans les cultures européennes. Pas moins de soixante-deux contributions, regroupées en trois rubriques, « Pouvoirs et hommes de pouvoir », « Contestations », « Comportements ». Mais tout en s’inscrivant dans un champ commun, les articles donnent à voir dans leur heureux foisonnement des angles d’attaque inventifs qui portent la marque de chacun et nous réservent de surprenantes découvertes.

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Sans vouloir accorder au recueil la valeur d’un sondage sur les tendances actuelles de la recherche en histoire « moderne », constatons qu’ici la dominante reste hexagonale avec une majorité d’articles consacrés à la France, l’Europe se trouvant néanmoins présente (notamment l’Italie et les Italiens) avec 14 contributions. Le Grand siècle l’emporte : 28 articles contre 17 pour le xviiie et 11 pour le xvie, 6 autres textes s’inscrivant dans la plus longue durée. Si l’on envisage les thématiques, on voit que l’univers des « représentations », aujourd’hui privilégié, tend à l’emporter sur les autres approches du réel avec 21 contributions, axées sur le langage codé, le discours, l’oraison funèbre, le récit, la poésie, le monumental et toutes les formes de l’allégorie ou de l’invocation au sacré. Ainsi des études qui traitent de l’instrumentalisation des modèles historiques ou mythiques par le pouvoir. Tantôt nous abordons la haute politique quand il s’agit du règne de Catherine de Médicis célébré comme un retour de l’âge d’or par « le biais opératoire du discours », tantôt nous sommes amenés à décrypter les signes d’un vouloir idéologique, tout l’arsenal des images destinées à faire effet sur les esprits, tel le costume officiel et ses métamorphoses, le langage des armoiries ou la symbolique des noms de navires. Sur le versant plus classique de l’étude des institutions, des apports nombreux et éclairants : la diplomatie, les relations avec l’Église, le fonctionnement de grands corps, États du Languedoc, Chambre de Castille. On ne s’étonne pas, vu la période, de l’importance du thème de la religion pris dans sa diversité, touchant tous les aspects de la vie politique et sociale, urbaine et villageoise. Ainsi des articles sur l’organisation des diocèses nouvellement conquis, la querelle des évêques et des réguliers, le clergé de cour, les jésuites aux prises avec le gallicanisme à Paris et le luthéranisme à Strasbourg, la diffusion en Italie des idées quiétistes dans les années 1660-1680, ou encore le clergé paroissial des Lumières dans un rôle désacralisé de médiateur, de pacificateur social.

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Autre grand chantier où Yves-Marie Bercé a laissé ses marques, la contestation émeutière. Le thème continue à aimanter les recherches avec bonheur. Apparaissent du haut en bas les Importants du temps de Richelieu, les Croquants du Centre-Ouest, les patriotes bastiais de 1746, le petit peuple affamé à Bourges et à Vierzon en 1768, les « habitants » séditieux des îles à sucre ou les mutins de la Royal Navy hissant aux grands mâts le drapeau rouge de la révolte. En Gascogne la fureur s’inscrit au xvie et encore au xviie dans le quotidien d’une petite noblesse « indomptable ». Voilà pour violences physiques, matérielles, à ciel ouvert. Mais le monde intellectuel est lui aussi traversé de querelles féroces qui transforment la République des lettres en un « univers de conflits ». Le biographique à tous niveaux garde son pouvoir d’attrait et ses fonctions révélatrices, avec une série de portraits bienvenus : un Rupert du Rhin, habile manœuvrier au temps des Guerres civiles d’Angleterre, un Juan José d’Autriche, bâtard de Philippe IV, promoteur du pronunciamento à l’espagnole, un président Chifflet dans son hôtel de la rue des Granges à Besançon, grand magistrat contestataire et fin politique, un Achille d’Étampes de Valençay, commandeur de Malte et cardinal manqué, inlassable intrigant coulé par ses faux pas. Jusqu’à un Montaigne dévoilé dans son rôle de maire à poigne, loin de la douce indulgence qui baigne les Essais.

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Dans sa variété l’ouvrage montre l’estime, l’admiration et l’amitié que Yves-Marie Bercé a su s’attirer au cours de sa longue et belle carrière de découvreur et d’interprète formé au contact des archives. La focalisation entraînée par la formule des Mélanges privilégie le temps court et l’analyse érudite, mais ici le détail répond constamment à une vision élargie. La démarche quantitative, la longue durée et le débat d’idées sont néanmoins à l’horizon. À preuve, l’étude portant sur la démographie d’Ancien Régime examinée sous l’angle des rythmes d’abstinence sexuelle. De même la communication qui ouvre le recueil, inscrite dans l’interséculaire. Son auteur, professeur à Harvard, interroge les interprétations divergentes données par les historiens aux mouvements de protestation urbains. Il faut souligner l’élégance et le fair-play de l’équipe éditoriale qui a accepté que l’hommage s’ouvre ainsi par une mise en question, un débat. Mais y a-t-il meilleure façon de reconnaître la vigueur stimulante des analyses de Yves-Marie Bercé, éminent chartiste, historien aussi solide que brillant ?

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Jean Nicolas

Mohammad Afifi, Rachida Chih, Brigitte Marino, Nicolas Michel, Isik Tamdogan (dir.), Sociétés rurales ottomanes. Ottoman Rural Societies, Le Caire, Institut français d’archéologie orientale, Cahier des Annales Islamologiques, 25, 2005, xi + 327 p. (pagination européenne) + 122 p. (pagination arabe), 35 €, isbn : 2724704118

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Ce livre est l’aboutissement d’un programme de recherche mené par les trois instituts français du Caire (ifao), de Damas (ifpo) et d’Istanbul (ifea), et auquel une équipe internationale a participé. Les 22 textes qui y sont rassemblés traitent essentiellement des campagnes d’Anatolie, du Bilâd al-Shâm – surtout Syrie et Liban actuels – et d’Égypte, du xvie au début du xxe siècle. On trouvera en outre quelques éclairages sur le Sud-Est européen, mais rien sur le Maghreb (dont l’histoire rurale a déjà fait l’objet de travaux marquants, pour la Tunisie notamment) ou sur l’Irak, un pays dont le passé ottoman est, toutes thématiques confondues, particulièrement mal connu. L’intérêt des auteurs déborde parfois les campagnes stricto sensu et concerne les villes de province n’ayant pas le statut de capitale provinciale, et dont l’étude souffre, pour l’Égypte notamment, d’un retard historiographique évident. Les monographies rédigées, en français ou en anglais, par les chercheurs français, allemands, américains, canadiens ou japonais portent sur tel ou tel espace situé dans l’un des ensembles régionaux précités (Anatolie, Bilâd al-Shâm, Égypte). Écrivant le plus souvent en anglais, mais parfois en français, les historiens turcs, au demeurant assez nombreux, qui ont contribué à l’ouvrage se sont intéressés aux campagnes anatoliennes (ou à celles du Sud-Est européen). Quant aux monographies des chercheurs syriens, libanais et égyptiens, elles portent sur des espaces localisés à l’intérieur des frontières des États-nations dont ces chercheurs sont ressortissants. Cette division géographique du travail n’a pas de quoi surprendre, on la retrouve de manière à peu près systématique dans les études sur l’histoire ottomane. Les six contributions des historiens arabes sont écrites en arabe, ce qui les rendra difficilement accessibles non seulement aux historiens de l’Europe qui auront la curiosité de se plonger dans le volume, mais aussi aux historiens des provinces centrales de l’empire ottoman (Balkans et Anatolie) qui dans leur grande majorité ne lisent pas l’arabe. Le dialogue entre historiens des provinces centrales et ceux des provinces arabes n’en est donc pas favorisé. C’est à mes yeux la principale faiblesse de ce livre, mais je ne vois pas quelle solution les éditeurs scientifiques auraient pu trouver : le choix du français n’eût pas réglé tous les problèmes d’accessibilité ; et il est délicat, dans les institutions françaises à l’étranger, de traduire en anglais ou d’inciter à écrire dans cette langue.

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L’État ottoman a laissé des archives dont la richesse est sans équivalent dans l’histoire de l’Islam pré-contemporain. Mais si le moderniste dispose d’archives émanant des pouvoirs implantés dans les campagnes, les historiens dont les textes sont rassemblés ici ont dû utiliser des sources externes. Le premier type de sources est constitué par les archives produites par le pouvoir central, comme les registres fiscaux ou les copies des ordres envoyés par la Porte à ses représentants en province. Le second est formé d’archives produites par des pouvoirs ou élites installés en ville, registres de cadis ou actes (waqfiyya) de fondation de biens de mainmorte. Le xixe siècle voit un enrichissement et une diversification de la documentation (recensements démographiques, registres de cours civiles), mais celle-ci demeure externe. Encore faut-il être vigilant à considérer les sources fiscales non comme une photographie du réel mais comme le résultat d’une négociation entre l’État et les contribuables, souligne Alp Yücel Kaya dans sa contribution sur la réforme fiscale et la résistance anti-fiscale dans l’arrière-pays d’Izmir au milieu du xixe siècle.

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La nature de la documentation explique la prédominance de deux axes dans les thématiques abordées ici : les rapports entre l’État et les sociétés rurales (organisées parfois en tribus, comme dans le bel article que Stephan Winter consacre à la politique ottomane envers les Kurdes du Nord-Ouest syrien) ; les relations villes/campagnes. Le premier axe est récurrent dans les contributions sur le monde anatolien (ou balkanique), le second présent souvent dans celles qui concernent le Bilâd al-Shâm et l’Égypte. L’intérêt pour l’histoire politique de l’empire ottoman est en effet plus marqué en Turquie que dans les pays arabes : parce que l’influence du pouvoir central était plus sensible dans les provinces anatoliennes ou balkaniques que dans les provinces périphériques ; parce que la connaissance de la langue ottomane, qui était celle du pouvoir central, reste exceptionnelle chez les historiens arabes ; enfin parce qu’un espace plus large est ouvert au débat politique en Turquie.

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Les textes les meilleurs sont ceux qui parviennent à contourner l’obstacle d’une documentation, répétons-le, externe et à envisager les campagnes pour elles-mêmes et non seulement comme un objet d’intérêt de la part de l’État ou des pouvoirs urbains. Un des apports les plus importants de ce volume est la mise en évidence de la communauté villageoise. Celle-ci était forte en Égypte, comme en témoigne une institution unique à l’époque mamlouke et au début de l’époque ottomane, et documentée par les registres de terres privilégiées : les « services communaux », des terres mises par le village à la disposition de personnes (cheikhs du village, artisans, etc.) dont le statut ou l’occupation excluait qu’elles se consacrassent à l’agriculture (Nicolas Michel). Les registres des cadis de Damas du xviiie siècle consignent des procès qui opposaient les communautés villageoises des environs aux biens de mainmorte et aux agents du fisc : l’évolution des stipulations de la charia sur le statut de la terre conduisait les premières à invoquer la coutume pour faire valoir leurs droits (Astrid Meier).

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On ne trouvera rien ici sur les techniques et les pratiques agricoles, l’étude de l’habitat, des terroirs, du paysage, un ensemble de domaines extrêmement difficiles et pour la connaissance desquels les balbutiements de l’archéologie ottomane donnent aujourd’hui quelque raison d’espérer. Mais deux articles qui ont pour objet les campagnes de Basse-Égypte se détachent par l’originalité de leurs thématiques. Nicolas Michel et Catherine Mayeur-Jaouen traitent de la structuration dans la très longue durée de la géographie des sanctuaires. Kenneth Cuno rejette l’idée d’une « modernisation » démographique au milieu du xixe siècle : les recensements de 1848 et 1868 montrent au contraire le développement des familles polynucléaires et le maintien de la polygamie, tandis que l’esclavage connaissait une forte progression.

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Les différentes contributions réunies dans ce volume présentent des niveaux de conceptualisation et de contextualisation variables, depuis la monographie descriptive jusqu’au travail macro-économique, mais documenté par des exemples précis puisés aux registres des cadis de Bursa, en Anatolie, que Suraiya Faroqhi consacre au rôle essentiel du prêteur d’argent dans une économie rurale marquée au xviiie siècle par la faiblesse des rendements et des investissements. En somme, si ce livre rappelle avec justesse dans son introduction que les ottomanistes se sont éloignés des études rurales dans les vingt dernières années, il y a aussi de brillantes exceptions dont lui-même témoigne.

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Benjamin Lellouch

Michel Figeac, Châteaux et vie quotidienne de la noblesse. De la Renaissance à la douceur des Lumières, Paris, Armand Colin, 2006, 363 p., 26 €, isbn : 2200346166

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Cadre de vie attaché par excellence à la noblesse, le château est considéré par Michel Figeac sur la durée des trois siècles modernes dont les limites correspondent à deux mutations majeures. Le xvie siècle voit sa fonction militaire décliner et la fin du xviiie siècle jette à bas le symbole du second ordre. Cet ouvrage dense offre une étude d’ensemble du phénomène châtelain enrichie par les apports de travaux de recherches récents, l’auteur rappelant le tournant des années 1990 où l’intérêt pour les châteaux de l’époque moderne est sorti du cadre de la seule histoire de l’art et du discrédit attaché à l’histoire nobiliaire pour entrer dans les problématiques de l’histoire sociale. Les travaux de Michel Nassiet, d’Olivier Chaline, de Gauthier Aubert et de l’auteur offrent de riches études de cas. La précision des descriptions de châteaux constitue bien un apport important de l’ouvrage où l’idée maîtresse est d’aboutir à des corrélations entre diversité castrale et clivages économiques entre châtelains. Plus qu’une « vie quotidienne » de la noblesse en ses châteaux, le lecteur trouvera ici un bilan historiographique et une double stratigraphie, celle des châteaux et celle des noblesses. L’ouvrage est divisé en trois grandes parties, la première présente la diversité des châteaux de l’époque moderne. De constructions nouvelles principalement proches de Paris, les créations de la Renaissance se dispersent dès 1530 à l’échelle du territoire entier du royaume manifestant l’affirmation d’une Renaissance nationale transcendant modèle italien et tradition française. L’impact des guerres de Religion est évalué avec nuances : 1559 marque la fin d’une Renaissance heureuse également pour la construction de châteaux et la fin du xvie siècle manifeste un repli vers des styles vernaculaires principalement pour des raisons financières alors que la production théorique se développe rencontrant un lectorat en pleine ascension sociale. Au xviie siècle, les grands chantiers de la noblesse de cour disparaissent, les meilleurs artisans étant captés par le chantier de Versailles. La seconde moitié du xviiie siècle montre une noblesse plus à l’écoute de Versailles en architecture, le Petit Trianon est un modèle reproduit en province par une noblesse de cour revenue sur ses terres et le néo-classicisme donne parmi les plus belles constructions, monumentales et ésotériques, du siècle des Lumières.

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Michel Figeac souligne que la demeure est un « miroir du rang social » mais il l’aborde en se demandant si la différenciation architecturale a été un facteur de dissolution de la noblesse. Les châteaux de la haute noblesse mettent au premier rang des « obligations de la magnificence » : entretien d’une cour en miniature, fastes de la décoration intérieure expliquent ses dépenses somptuaires. Pour la noblesse récente, le château doit manifester l’ascension sociale. La localisation de ces châteaux n’est pas aléatoire : la noblesse parlementaire édifie ses demeures dans la proximité des villes de parlement. Ces nobles n’hésitent pas à être leur propre architecte montrant l’importance de la diffusion des écrits théoriques. La strate inférieure de la réalité castrale, maison forte ou manoir, est l’unique lieu de vie d’une noblesse provinciale souvent désargentée. Ces châteaux ruraux diffèrent souvent peu de grosses fermes et présentent des styles des matériaux locaux ; les inventaires après décès étudiés par Michel Nassiet répètent cette impression de déchéance, symbolisée par l’écroulement du colombier si honni dans les cahiers de doléances ruraux de 1789. La diversité régionale des châteaux est quant à elle un reflet d’un certain déterminisme qui s’impose moins pour les demeures des châtelains les plus fortunés. L’étude du château de montagne constitue un des apports majeurs de l’ouvrage de Michel Figeac qui dépasse ici les réticences à considérer ces demeures comme de « vrais » châteaux. Là encore, la fortune du châtelain est le facteur essentiel de la qualité architecturale de la demeure malgré une austérité commune, dont on peut discuter le lien avec la qualité des matériaux. L’insertion de ces châteaux dans le paysage reste une de leurs qualités premières selon l’auteur. Le goût pour le petit château, la bastide ou la « folie », sur le modèle de la villa italienne s’affirme au xviiie siècle ce qui fait écrire à Michel Figeac que « le langage commun à tous les artistes régionaux était bien désormais celui de Blondel » (p. 115), les particularités des châteaux étant le fruit des conditions locales, de la diversité culturelle et économique de la noblesse.

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La deuxième partie de l’ouvrage de Michel Figeac étudie le château comme lieu de pouvoir. Michel Figeac revient sur la perte de la fonction militaire par le débat historiographique qui l’entoure : l’édit de 1626 portant démolition des forteresses et l’ordonnance de janvier 1629 ne sont pas les seules explications à la mort de la féodalité militaire et politique : elle est plutôt le fruit d’une longue évolution dont Richelieu ne porte pas seul la responsabilité. La destruction des châteaux vise à désarmer les seigneurs mais s’insère aussi dans la lutte contre le parti protestant. Suivant Yves-Marie Bercé, le démantèlement ne fut pas systématique et « le temps des petites guerres de château à château » ne s’acheva pas en 1629. Les raisons financières, tout simplement, empêchèrent le pouvoir royal de détruire les châteaux-forteresses alors que « construire militaire » était un signe de pouvoir pour une noblesse récente en quête de légitimité. Autre débat : après avoir posé qu’« à la veille de la Révolution la justice seigneuriale [est] limitée au quotidien de la vie rurale » (p. 136), la réaction seigneuriale du second xviiie siècle est-elle une réalité ou une fiction historiographique ? Plus qu’une réaction du seigneur exhumant d’anciens droits ou en imposant de nouveaux, il faut plutôt conclure à une rationalisation de la gestion des terres seigneuriales amenant à une rénovation des terriers, d’ailleurs pas nécessaire partout. Les plans-terriers de la seconde moitié du xviiie siècle avec leurs cartes précises s’inscrivent pour l’auteur dans le mouvement des Lumières. Michel Figeac souligne que, pour autant, ce mouvement a pu être ressenti comme une véritable réaction par les communautés paysannes.

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La possession des terres par la noblesse reste considérable mais la proximité des villes se distinguait par une part plus grande de la propriété bourgeoise. Le gentilhomme de province est soucieux de gérer lui-même son exploitation alors que la noblesse urbaine délègue ce rôle à un receveur ou un fermier général, surtout au xviiie siècle où le jugement physiocratique défavorable au faire-valoir direct se diffuse. Les châtelains fortunés se piquent d’agronomie, ouverts aux influences anglaise mais également allemande et hollandaise, introduisant de nouvelles cultures, innovant dans l’élevage et l’usage des serres chaudes. Mais la portée de cet engouement semble limitée à l’explication par la méfiance et la rigidité des paysans (un lieu commun du discours seigneurial persistant au xixe siècle), on doit préférer le constat de l’amateurisme de beaucoup de châtelains. Quelques nobles ont joué un rôle important dans le décollage industriel français alors que beaucoup abordaient l’industrie avec autant d’amateurisme qu’ils abordaient l’agronomie. L’innovation était donc souvent limitée par les aptitudes et une certaine psychologie des châtelains. L’art des jardins a été un moyen d’affirmer un pouvoir sur la nature mais c’est également un élément de l’architecture des châteaux. L’utilisation de l’eau apparaît comme au centre des plus importantes innovations, de la Renaissance aux jardins pittoresques du xviiie siècle. Des traités diffusent l’art d’André Le Nôtre et le jardin à la française a encore les faveurs de la plupart des châtelains au siècle des Lumières. Mais ce siècle voit la vogue du jardin pittoresque, qui n’est pas seulement d’influence anglaise mais également italienne et orientale. Le style nouveau met en avant l’adaptation au genius loci, fait du jardin le lieu de l’imaginaire par excellence, la multiplication des fabriques l’élève au rang de cabinet de curiosité à l’air libre et exprime la volonté encyclopédique de ce siècle. Michel Figeac souligne également les fonctions politique et morale du jardin pittoresque proposant des utopies.

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La troisième partie s’attache à l’évolution des intérieurs et de la vie de château. Les transformations de l’espace intérieur sont marquées par l’augmentation du nombre de pièces, leur progressive spécialisation et l’apparition d’un certain confort. Le salon, d’origine italienne, la galerie de tableaux et le cabinet d’études, plus fréquents, manifestent l’activité intellectuelle et le goût que la noblesse veut mettre en avant. Le manoir seigneurial encore au xviiie siècle reste en dehors de cette évolution, la polyvalence des pièces y reste la règle : les strates économiques de la noblesse se constatent encore. Le luxe de la Renaissance entre dans les grandes demeures vers 1540 et chasse le mobilier gothique qui pouvait suivre un seigneur encore itinérant. Après les difficultés économiques du premier xviie siècle, le faste baroque entre au château. Passé 1690, le goût pour les miroirs et l’exotisme se propage dans la noblesse de robe, parmi les financiers et la haute noblesse de cour, ce qui fait écrire à l’auteur que les objets sont « d’excellents marqueurs des niveaux de noblesse » reprenant les résultats de l’étude des inventaires après décès qu’il a menée pour la Guyenne. Michel Figeac revient sur la chronologie des styles de mobiliers, ce qui constitue une mise au point très claire.

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Dans l’étude des activités et de la sociabilité qui rythment la journée du châtelain, Michel Figeac adopte le théorème suivant : « la nature des activités du château dépendait surtout de la fortune du propriétaire, mais aussi de la place de la demeure dans l’ensemble des propriétés du châtelain » (p. 291). La double résidence, urbaine et rurale, n’est évidemment la règle que pour une noblesse fortunée, ce qui exclut les hobereaux de province, mais la sociabilité entre châtelains se rencontre à tous les niveaux de noblesse. La chasse est l’activité aristocratique par excellence, occasion de « convivialités festives » et de « mise en scène des solidarités nobiliaires » (p. 301). La réception de pairs au château influe sur ses aménagements intérieurs alors que le repas de chasse manifeste par sa profusion, en particulier de viandes et de poissons, la puissance du second ordre et sa prodigalité. Mais le château est aussi le lieu de plaisirs de l’esprit par la tenue de salons même dans des demeures rurales si le châtelain avait le goût de cette pratique plutôt urbaine. Les théâtres de château font partie de l’éducation des jeunes nobles ; ils ont offert un espace de liberté pour la création d’œuvres qui se seraient heurtées à la censure en ville. À la veille de la Révolution, le château est devenu une résidence rurale plus ou moins fréquentée mais il est le marqueur des écarts de fortune qui n’ont pas cessé de se creuser entre les différentes strates de la noblesse.

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Ce château, symbolisant l’Ancien Régime à détruire à la fin du xviiie siècle, poursuit sa vie de manière éclatante au xixe siècle ; des travaux de Maurice Bedon sur la Vendée à ceux de Philippe Grandcoing sur la Haute-Vienne, l’importance sociale et paysagère du château, qui n’est plus désormais le cadre de la vie quotidienne de la seule noblesse, éclate. L’image du palimpseste apparaît souvent sous la plume dense de Michel Figeac pour caractériser les mutations : de chaque strate de sa vie le château garde des traces qui se superposent en des combinaisons aussi diverses que le sont les goûts, les niveaux de fortune, l’ancienneté et l’ancrage régional des noblesses françaises. L’ouvrage est illustré par un cahier photographique en couleur de 16 pages offrant des vues actuelles d’extérieurs et d’intérieurs ainsi que quelques reproductions de peintures, gravures et plans d’époque (des gravures de Jacques Androuet du Cerceau illustrent la première partie). Si l’on dispose bien d’un index des noms de lieux, on peut regretter l’absence de cartes, non seulement de localisation des châteaux à l’échelle du royaume, mais aussi de cartes à plus grande échelle présentant certains châteaux dans leur environnement domanial ou régional. On n’en boudera pas notre plaisir pour autant. La richesse des descriptions ainsi que le souci d’écrire une histoire sociale des châteaux font de cet ouvrage une synthèse opportune qui ouvre sur de futures recherches.

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Maxime Dondon

Jean Cantelaube, La Forge à la catalane dans les Pyrénées ariégeoises, une industrie à la montagne (xviie-xixe siècle), Toulouse, cnrs-Université de Toulouse Le Mirai, 2005, 815 p., 40 €, isbn : 2912025176

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Cet ouvrage, issu d’une thèse de doctorat soutenue en 2002 (Forge à la catalane et forgeurs ariégeois. La longue fidélité des Pyrénées à la réduction directe du minerai de fer, xviie-xixe siècle), est le résultat de l’addition de plusieurs problématiques que révèlent les deux titres. La première vise à comprendre pourquoi les maîtres de forges des Pyrénées ariégeoises n’ont jamais abandonné la réduction directe du minerai de fer. Le titre du livre montre que cette question a amené l’auteur vers une deuxième plus large : comment s’organise une industrie en montagne ? Une question sous-jacente ferme la boucle : les spécificités liées à la montagne expliquent-elles la conservation du procédé direct ? Quatre principes guident la réflexion de l’auteur : ne pas se limiter à l’échelle de l’usine ; étudier le réseau dans son ensemble et voir en quoi il structure le territoire ; avoir à l’esprit les relations existantes entre la technique, son évolution et le marché ; prendre en compte la circulation des hommes, des savoir-faire et des marchandises dans la France et au-delà. La volonté d’étudier les implications spatiales de l’exploitation du fer apparaît clairement. Toutes les sources disponibles ont été mobilisées, des traités techniques aux sources administratives ou des rapports des ingénieurs aux actes notariés.

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Définir ce qu’est une forge à la catalane est le premier objectif de Jean Cantelaube. Pour lui, s’intéresser à l’histoire des techniques doit permettre d’expliquer le maintien du procédé direct. Les descriptions très précises des bâtiments permettent au lecteur de se représenter ce qu’était une forge à l’époque et de constater la fragilité de certains éléments. Ainsi, le bas fourneau est reconstruit, au moins en partie, tous les trois ou quatre mois. Chaque élément de la forge est très précisément étudié avec force croquis et toutes les évolutions sont répertoriées et analysées. Tout y passe : la tuyère, le marteau, la trompe, les canaux, les roues, les manches, les parsous (grande caisse en bois contenant le charbon nécessaire à une réduction), les enclumes, etc. Ces éléments sont fragiles ce qui peut entraîner du chômage technique mais il apparaît qu’au total, à la fin du xviiie siècle, la mise en place d’une forge à la catalane ne nécessite pas plus de 5 000 à 6 000 livres d’investissement. L’étude de la microtoponymie permet de montrer à quel point les forges imprègnent les alentours immédiats.

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Après les installations, on en vient logiquement aux différents travailleurs et à leur équipement. La description est une nouvelle fois très précise et elle va de l’ensemble des outils jusqu’à l’habillement en passant par les facultés sensorielles spécifiques à chaque métier et par les pratiques alimentaires. Cette profusion de détails donne l’impression de voir la forge et son monde travailler. Chaque corps de métier est présenté afin de chercher à comprendre le maintien du procédé de réduction directe dans les Pyrénées.

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Commençons par les mineurs. La plupart de leurs gîtes sont exploités par une communauté et cela entraîne de nombreuses inerties. Un slogan des années 1890 est tout-à-fait révélateur : la « mine aux mineurs ». L’analyse de ce slogan et des textes des xviiie et xixe siècles est simple : le peuple des Pyrénées est le seul propriétaire des mines et doit, par là même, s’opposer aux projets des étrangers. Les notables et les maîtres de forge cherchent en effet à remettre cela en cause et les tentatives d’introduction d’innovation sont toujours perçues comme des menaces, ce qui pousse à l’immobilisme. Les mineurs sont très attachés à leur travail ce qui explique, peut-être, leur xénophobie. Ainsi, l’étranger ne peut pas devenir mineur sauf s’il se marie à une fille de mineur. La peur de l’étranger provient peut-être de la simplicité de ce travail par ailleurs très rude qui peut faire craindre aux mineurs d’être remplacés par des étrangers tout aussi compétents et surtout moins chers. Or, le salaire des mineurs constitue la part principale du prix de vente du minerai de fer, le maître de forge peut donc logiquement souhaiter le diminuer. Ce salaire est cependant très faible et l’endettement est important. Le mineur est aussi un paysan et sa nourriture n’est finalement pas différente de celle du petit paysan. Il est clair que des changements se produisent au xixe siècle avec l’arrivée des ingénieurs des mines qui rationalisent l’extraction, mais le bassin du Rancié et ses mineurs continuent d’exercer un vrai monopole.

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Après le minerai, le bois est l’autre élément essentiel : il est exploité par les bûcherons et les charbonniers. Chez ces hommes, on observe une forte endogamie. Contrairement aux mineurs, ils travaillent en équipe. Les pratiques des charbonniers sont mal connues mais on sait qu’ils sont absents de chez eux pendant toute la durée de la réalisation du charbon. Pas de viande ni de vin pour ces hommes, mais une nourriture qui semble cependant meilleure que celle des mineurs. Leur travail est difficile, entre les charges à transporter et la chaleur du feu à entretenir. Leurs salaires sont très difficiles à définir car ils sont pour la plupart payés au sac de charbon. On a peu d’informations sur les voituriers qui mènent toutes ces matières premières à la forge, car il n’a pas suffisamment de sources.

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Par contre, les forgeurs n’échappent pas à Jean Cantelaube. Si le forgeur est aussi paysan, son salaire est meilleur que celui des mineurs. Il travaille souvent loin de son domicile et il profite de la campagne de forge pour mettre de l’argent de côté ce qui lui permet d’agrandir peu à peu sa propriété foncière. Il est souvent au premier rang de la communauté villageoise, juste derrière les notables et les bourgeois. La nourriture des forgeurs est abondante car les maîtres de forges ont besoin d’hommes en forme et la consommation de vin est très importante ce qui semble s’expliquer par la déshydratation mais aussi parce que des croyances sont associées au vin. Le travail est en effet pénible par sa durée, par les nombreux poids (le ringard qui pèse entre 45 et 60 kilos et le massé de 150 à 160 kilos) continuellement manipulés et à cause de la chaleur. Les accidents et surtout les maladies professionnelles touchent beaucoup de forgeurs. Si on ajoute la complexité de ce travail, on comprend les salaires élevés mais ces derniers sont remis en cause par les ingénieurs des mines qui les considèrent comme la plaie des forges à la catalane. Chez les forgeurs, le métier se transmet de père en fils, le fils reprenant exactement le métier de son père. Par exemple, si le père est escola, le fils sera escola. Le forgeur ne travaille pas seul mais au sein d’une équipe appelée brigade. Une vraie culture ouvrière existe dépassant la simple notion de secret. Les ingénieurs des mines les accusent vite de tous les maux : routiniers, ne connaissant qu’un minerai, utilisant les anciennes mesures, mais, dans un premier temps du moins, les forgeurs imposent leur savoir à celui des ingénieurs et réfutent les innovations proposées par ces derniers. Les forgeurs résistent de plusieurs façons soit par le départ de la brigade de la forge où elle travaille suite à une remarque ou encore par de grands mouvements de grève pour obtenir de meilleurs salaires. Les forgeurs ne laissent personne s’approcher de leur travail par peur de l’étranger. Pourtant, dès le xviie siècle, ils essaiment au-delà de leur région car les maîtres de forges extérieurs veulent connaître leurs techniques. Un vrai réseau se met donc en place à partir de cette date. Ces déplacements sont parfois longs (Béarn, Andorre, Roussillon, Espagne, etc.) Les forgeurs sont attirés par des salaires plus élevés. Ils se déplacent à pied et sans leur famille. C’est en grande partie pour cette raison que les migrations ne sont généralement que temporaires. Ce processus est parfois organisé par les maîtres de forge.

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Le groupe des propriétaires et des maîtres de forges est aussi étudié. On y rencontre des nobles (même au xixe siècle), des bourgeois, des roturiers, des marchands de fer, etc. Les situations sont diverses et variées : le maître de forge n’est pas forcément le propriétaire, certaines forges sont en co-propriété. L’étude de la richesse des maîtres de forges et des propriétaires permet de soulever la question des liens existant entre les maîtres de forges et leurs employés. Et Jean Cantelaube montre que le maître de forge entraîne parfois avec lui toute son équipe vers une autre forge parfois très éloignée de la première : ceci prouve la force des liens existants entre maîtres de forge et employés. Il apparaît également que les hommes de la sidérurgie à la catalane ne constituent pas un monde à part dans les Pyrénées ariégeoises. Au contraire il sont parfaitement enracinés dans l’écosystème pyrénéen et appartiennent au patrimoine culturel de la société rurale. Les forges ariégeoises et surtout leurs forgeurs ont acquis une très grande réputation que l’auteur juge comme étant un élément d’explication possible du refus de l’innovation. De plus, l’auteur nous montre qu’il y a une sorte de fascination pour la beauté intellectuelle de ce procédé.

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Jean Cantelaube aborde également des questions récurrentes pour qui s’intéresse à l’exploitation du fer telle la consommation de bois. Ce problème est très tôt pris en compte par les maîtres de forge. Le prix du charbon occupe une grande place dans le prix du fer à la vente. Les essais ne visent pas à remplacer le charbon de bois mais plutôt à trouver des aménagements pour diminuer la consommation. L’auteur relève que, paradoxalement, le charbon de bois a joué un rôle essentiel dans l’évolution technique vers des gains de productivité. Enfin, le prix du minerai, dans chaque usine, dépend fortement de celui du charbon : les forges qui obtiennent le combustible le moins cher sont aussi celles qui paient le minerai le plus cher. Le minerai de fer qui est utilisé dans les forges des Pyrénées ariégeoises provient de la mine du Rancié. Il est d’une très grande qualité et il est possible d’y voir une explication du maintien du procédé direct car il est tellement riche qu’il n’y a pas besoin d’une méthode nouvelle pour en tirer beaucoup de fer et sa très grande qualité fait qu’il est demandé bien au-delà de sa région d’origine.

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Contrairement aux idées reçues, le nombre de forges pyrénéennes ne diminue pas pendant la Révolution et, au cours du xixe siècle, le procédé de réduction directe ne recule pas. Au contraire, le nombre de forges utilisant cette technique augmente. Ceci correspond à l’extension de la zone de commerce et à l’ouverture de nouveaux débouchés. L’évolution des forges est donc en lien direct avec le marché. Ainsi, certaines forges sont dites bâtardes car elles sont mises au repos pendant des périodes plus ou moins longues pour une plus grande flexibilité. Le lien forge-forêt se disloque progressivement : certains ateliers n’auraient même recours, en fin de période, qu’au commerce pour tous leurs approvisionnements en charbon.

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Il n’est pas possible de rendre compte de toute la richesse des développements contenus dans cet ouvrage. Nous nous attarderons seulement sur une dernière analyse tout à fait fondamentale : celle de la survie puis de la disparition de la forge à la catalane. La problématique est centrale pour Jean Cantelaube. Au cours de la période étudiée, les crises sont nombreuses mais, de chacune, les forges sortent victorieuses. Ces établissements sont sensibles à la conjoncture mais la forge à la catalane présente l’avantage de s’éteindre et de se rallumer avec un minimum de pertes financières. L’absence d’esprit industriel, explication possible du maintien du procédé direct, est longuement étudiée et, selon l’auteur, les maîtres de forge ont parfaitement assimilé le discours moderniste et ont su en jouer pour maintenir leur procédé plus traditionnel. Par exemple, pour obtenir un permis de construire une nouvelle usine, ils mettent en avant le discours progressiste et, une fois l’autorisation obtenue, ils laissent de côté les promesses modernistes. Il semble que les maîtres de forge veulent simplement garder ce procédé en l’améliorant. Pourtant la simplicité de la méthode à la catalane devient au xixe siècle le signe de son caractère primitif et de son obsolescence. Les ingénieurs, qui ont écrit contre la forge à la catalane, ont réfléchi sur tous les moments où il est possible faire des économies et sur les méthodes à introduire ou à abandonner. Lors des crises les plus graves, les maîtres de forge se remettent en question, comme en 1830, mais dès que la situation s’améliore ils retrouvent ce que l’auteur appelle leur « insouciance habituelle ». Si l’auteur insiste sur la disparition de la sidérurgie à la catalane, c’est que, pour lui, les historiens ont négligé d’étudier la permanence d’un procédé technique sur la longue durée, permanence disqualifiée sous le nom de routine.

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Ils se sont désintéressés, d’une façon identique, de sa disparition mais, pourtant, il arrive un moment où les crises ne sont plus surmontées. Cette étude permet de comprendre en quoi c’est l’association des différents facteurs vus tout au long du livre qui expliquent la disparition de la forge à la catalane et aussi de mesurer à quel point les forges sont insérées dans la société car, quand elles s’effacent, c’est toute la société qui en pâtit. L’avenir des structures et des hommes après l’arrêt des forges est très intéressant. Jean Cantelaube situe le début du déclin en 1855 et, entre 1866 et 1883, il voit l’effondrement d’une industrie qui ne fait que se survivre avant le coup de grâce en 1884-1885. Les causes mises en avant sont nombreuses y compris le traité de libre échange passé avec l’Angleterre en 1860. Mais surtout, le monde à la catalane ne trouve plus en lui-même le désir, la force ou la capacité d’innover face à une concurrence conquérante. Le haut-fourneau a terrassé la forge à la catalane grâce à ses énormes capacités de production. La fin des forges à la catalane apparaît comme une des causes possibles de l’émigration rurale dans les Pyrénées ariégeoises et de l’éclatement des communautés. Il n’y a pas eu d’activités de substitution et les conséquences n’en ont été que plus dramatiques.

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Pour conclure, « on ne peut plus, sans injustice, dire que les forgeurs ariégeois du xixe siècle obtenaient du fer comme les Romains ». Ce livre marque effectivement un pas essentiel dans l’étude de la sidérurgie. L’auteur fait un point complet sur l’organisation de l’exploitation du fer dans une zone géographique définie et sur une période donnée. L’étude peut être regardée comme exhaustive. Les chiffres apportés pourront être utilisés par d’autres historiens travaillant sur d’autres régions pour faire des comparaisons. Au total, ce livre fait vraiment le tour de la question et étudie toutes les composantes d’une forge à toutes les échelles.

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Gaëtan Prévert

Hervé Piant, Une Justice ordinaire. Justice civile et criminelle dans la prévôté royale de Vaucouleurs sous l’Ancien Régime, Rennes, pur, 2006, 306 p., 22 €, isbn : 2753501920

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Édition remaniée du Tribunal de l’ordinaire…, thèse de l’université de Bourgogne dirigée par Benoît Garnot (2001), ce livre est un travail de référence dans le domaine de l’histoire sociale de la justice. L’intention initiale était fort simple : savoir comment fonctionnait une juridiction « de base » de la France moderne. Le cadre géographique est la prévôté de Vaucouleurs de 1670 à 1790. On a compris depuis quelques années les limites des archives des parlements et l’on sait aussi que leur exploitation exhaustive est impossible. De bas en haut du système judiciaire, le nombre des affaires change et aussi leur qualité. Aux parlements les affaires et crimes les plus énormes (toutes les affaires ?) et par conséquent une image déformée de la vie sociale. Aux prévôtés, vicomtés et autres châtellenies (royales), ainsi qu’aux justices seigneuriales, la justice qui témoigne le plus des mentalités et de la vie quotidienne. Le travail d’Hervé Piant apporte des réponses fortes, puisqu’il est consacré à un étage très « subalterne » du système judiciaire en même temps qu’il repose sur un dépouillement d’archives complet et considérable. Vaucouleurs, c’est 5 000 habitants, dont 1 500 au chef-lieu et les autres dans une douzaine de villages. Le choix de Vaucouleurs dépendait de circonstances propres à l’auteur et de l’importance du fonds d’archives. Il s’est avéré pertinent mais mérite quelques remarques. Vaucouleurs a un intérêt particulier puisqu’il s’agit d’une juridiction royale et d’un territoire enclavés dans les terres lorraines. La justice, donc le pouvoir, y sont encore un enjeu vers la fin du xviie siècle, ce qui n’est plus le cas à cette époque dans la majeure partie du royaume, où l’ordre royal est assuré. Dès lors, ce tribunal de l’ordinaire est-il lui-même « ordinaire » ? Au moins son intégration dans l’espace français le rend-t-il de moins en moins singulier et de plus en plus semblable aux autres juridictions du même niveau. L’étude aurait pu porter sur dix à onze mille affaires, d’après une évaluation du contentieux de la période. Ces affaires n’ont pas toutes laissé des traces, ou des traces assez complètes, et elles ne présentaient pas un égal intérêt. La matière principale consiste donc finalement en 435 affaires criminelles et 1 271 affaires civiles. De cette matière, Hervé Piant a tiré un travail à la fois quantitatif et qualitatif en développant des exemples pour conforter son argumentation. L’illustration par l’exemple apporte aussi de l’agrément à la lecture. Le tout permet d’exposer aux lecteurs les procédures, et notamment les procédures civiles qui sont moins étudiées et moins connues que les procédures criminelles, tant il est vrai que les historiens utilisent les sources judiciaires mais ne s’interrogent pas trop sur les conditions de leur production. Les historiens de la société s’intéressent à l’introduction de la cause et veulent savoir ce qui ne va pas dans une société, quels sont les conflits, etc. Les historiens du droit veulent savoir quelle qualification juridique est donnée et, à la fin, quelle sanction est infligée. L’entre-deux est moins étudié et il est complexe.

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Une Justice ordinaire… constituera pour les historiens une modalité d’initiation aux « styles de procéder ». Signalons au passage qu’Hervé Piant est co-auteur d’un guide qui vient de paraître : La Justice et l’histoire. Sources judiciaires à l’époque moderne (xvie, xviie, xviiie siècles), Paris, Bréal, 2006, 288 p. Parmi les quelque 1 700 affaires étudiées de près, la proportion entre le criminel et le civil doit être soulignée. En effet, le criminel est toujours le plus étudié par les historiens, alors que, dans l’exemple de la prévôté de Vaucouleurs, il ne constitue en gros que 5 % des affaires. En étudiant tout le criminel (les 435 affaires) mais surtout en s’intéressant de près au civil, non seulement Hervé Piant a fait preuve d’originalité, mais il a démontré que l’extraction par les historiens du criminel et le rejet du civil a pu constituer une erreur de méthode. Il s’avère en effet que les juridictions criminelles et civiles traitaient les mêmes affaires (sauf bien sûr pour les affaires criminelles les plus graves). Ce que certains historiens soupçonnaient ou avaient ponctuellement observé, Hervé Piant le démontre au moyen d’une étude systématique. Ce sont pour l’essentiel les « demandeurs » (ou plaignants) qui choisissent dans quelle procédure s’engager. De plus, il arrive que des affaires passent d’une procédure à l’autre au cours des phases d’information. Cela tient-il au degré judiciaire observé ? Toutes les prévôtés seraient donc concernées. À la structure des seuls tribunaux lorrains étudiés ? Aux détenteurs des offices ? Au droit et au « style de procéder » ? Certes, Vaucouleurs n’est pas toute la France et l’intrication du criminel et du civil n’est peut-être pas aussi forte partout. Mais les historiens ne pourront plus ignorer qu’elle peut se rencontrer et que les distinctions juridiques ne sont pas aussi fortes qu’on le pensait, notamment, par exemple, en ce qui concerne les injures. Il faudra désormais bien nous assurer du fonctionnement des juridictions étudiées, avant de partager leurs archives en dossiers honorables et exploitables (le criminel) et dossiers négligeables (le civil) et bien intégrer que le fonctionnement du système judiciaire dépendait beaucoup des plaideurs et de leur choix de procédure (en tout cas au début de la période étudiée). Une information manque cependant : quelle est la part des conseillers, avocats et surtout procureurs, plus modestes et, partant, plus discrets, dans le choix de procédure exprimé par les plaideurs ? Poser la question ne signifie pas qu’il y avait pour Hervé Piant le moyen d’y répondre.

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Le plan comporte trois parties : 1. les acteurs (cadre institutionnel, juges et justiciables) ; 2. l’ordinaire du tribunal, les conflits ordinaires (la terre, le voisinage, la dette, le mariage, l’héritage, etc.) et la violence banale (chapitre nécessaire mais le moins original sur les actes, les lieux, les temps, les techniques et sur les violents eux-mêmes) ; 3. l’interaction entre justice et société, c’est-à-dire la part d’autonomie des justiciables, l’étendue des négociations et la diversité de la répression. Les annexes de la thèse ont malheureusement été sacrifiées, de même que la bibliographie trop allégée (p. 297-300). Parmi les sections et pages les plus intéressantes pour les ruralistes, signalons l’étude d’« Un village au prétoire » (Chalaines, chapitre iii, p. 112-130), avec ses plaideurs épisodiques, ses plaideurs acharnés et les absents (les trop pauvres pour engager des procédures et pour qu’on leur fasse un procès). Voici passé à la postérité un « chicaneau des bords de Meuse », le laboureur puis marchand Pierre Devouthon, impliqué dans 130 procès rien qu’à Vaucouleurs. Plusieurs thématiques sont enrichies par le travail d’Hervé Piant, comme la situation des officiers « moyens », les distorsions sociales dans le recours à la justice et dans le choix de la procédure, les distorsions sexuées, la psychologie des plaideurs, les valeurs sociales partagées par les habitants des communautés rurales et des villes (dans les limites de sincérité d’un discours présenté à la justice), etc. Certains aspects peuvent donner lieu à d’intéressants débats. Quid de la fameuse « civilisation » ou pacification des mœurs ? Il est possible de tirer du livre des éléments pour soutenir l’hypothèse du passage d’un violence plus rude au xviie siècle à une violence davantage contenue ou mieux dissimulée au xviiie siècle. Mais la chronologie 1670-1790 est un peu courte et une telle interrogation n’était pas dans les préoccupations de l’auteur. Passe-t-on d’un « ordre négocié » avec les populations à un « ordre imposé » aux populations, conformément au modèle proposé par l’anthropologue Étienne Le Roy ? La réponse est complexe puisque, même dans un cadre apparemment rigoureux, les plaideurs jouent de la porosité de la distinction entre le criminel et le civil et font le choix de la procédure. Hervé Piant voit surtout le tribunal comme un lieu d’échange et de choix, et non comme une institution écrasante. La médiocrité des officiers y est sans doute pour quelque chose, mais quoi d’étonnant à ce niveau d’observation ? Cependant, dans la seconde moitié du xviiie siècle, le pénal serait mieux distingué. On retrouverait ainsi à Vaucouleurs le renforcement de l’autorité judiciaire et l’évolution qui conduit à donner au parquet le monopole de l’accusation pénale.

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Antoine Follain

Marinella Carosso, La Généalogie muette. Résonances autour de la transmission en Sardaigne, Paris, cnrs Éditions, 2006, 295 p., 29 €, isbn : 2271064058

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C’est en ethnologue et anthropologue que Marinella Carosso aborde les questions de transmission et de parenté en Sardaigne, dans la région de Dèsulo, aux xixe et xxe siècles. Méthodologiquement, l’enquête orale, ethnographique, constitue le moteur de la problématisation. L’anthropologie compréhensive ici revendiquée, vise à éclairer tout un ensemble d’interactions ordonnées autour de trois concepts. S’arèu (groupe de parenté, fratries), sa sienna (patrimoine) et su connotu (coutume-transmission) s’entrelacent et s’imbriquent étroitement. Ils forment corps, corps d’arbitres qui personnifient la coutume (omines), corps de paysans-laboureurs qui exploitent un patrimoine foncier ou en bétail, corps des descendants d’un groupe de parenté. Le flux d’énergies vitales qu’expriment ces concepts forme un système de valeurs, où s’arèu tient le rôle central, sans épuiser toute l’idée de parenté. Au contraire, et c’est l’un des principaux intérêts de cet ouvrage, l’auteur introduit une perspective comparative non entre systèmes de parenté, mais au sein d’un même système, entre une multitude de liens et formes de parenté.

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Le premier chapitre décrit le finage de Dèsulo. Dans ce pays de montagne, la châtaigneraie atteint les 1 300 mètres d’altitude. Là où s’arrêtent les bois commence la « montagne » et ses pâturages, là où les éleveurs, appelés « hommes du mont » ont leurs bergeries. L’association de l’homme à son territoire diffère selon les professions. Préoccupés par les attaques et les vols, les éleveurs sont opposés à l’ouverture de petites routes qui apportent trop de va et vient. La première route date seulement de 1888. Marinella Carosso s’approche ensuite de l’agglomération, qu’elle décrit (chap. 2). Dèsulo se compose de trois quartiers de chacun plus ou moins 1 000 habitants, qui constituent de puissants champs de référence. Chaque quartier reflète une forme d’économie et d’activités, et constitue par ailleurs une aire endogamique. Dèsulo est un gros bourg, avec un territoire extrêmement vaste de plus de 7 400 ha, dans la norme cependant de ce qui existe ailleurs en Sardaigne. Ce territoire présente une bipartition coutumière, pardu (900 à 1 000 ha de terres clôturées proches de l’agglomération, jardins potagers et vergers, châtaigneraies), saltu (espace plus lointain, non cultivé) soumis à des règlements coutumiers. Le pardu n’est pas entièrement exclu du pâturage, mais c’est une zone de respect où l’on n’introduit pas de gros troupeaux et seulement à des dates précises. Le pâturage est interdit en particulier pendant le ramassage des châtaignes. Ce ban des châtaignes a été tardivement élargi aux châtaigneraies privées du saltu. La notion de propriété privée dans le saltu est assez floue et flexible. Les communaux, sur le mont font environ 2 800 ha. On y trouve essentiellement des pâturages. Le chapitre iv aborde alors la question des limites et des procédures de bornage, qui soulève bien sûr d’épineuses questions. Si l’on excepte le pardu et les châtaigneraies formant des masses compactes, le territoire est ouvert. Avant que l’on procède à des arpentages, les limites du saltu reposent sur les toponymes, les crêtes et les rivières. Le premier véritable arpentage avec des critères métriques date de la fin du xixe siècle. On apprend plus loin (chap. 7) que le fait de construire des bergeries sous-entendait des projets d’appropriation du terrain tout autour, et que c’est dans ce but qu’elles ont été construites. Des groupes de parenté se disputent les communaux, les uns en vue de les emblaver, les autres en vue d’y mettre leurs porcs.

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Avec le chapitre 5 entre en scène la coutume, à travers ses arbitres ou témoins-experts que sont les omines. Ils personnifient la coutume et jouent un rôle complémentaire à celui de l’État en matière de justice. Ils interviennent fréquemment dans les divisions de biens, dans des conflits relatifs à des empiétements de bétail ou encore pour pacifier des parents ennemis. Ils jouent une fonction de régulation sociale, sans jamais exercer une profession. Jouissant d’une considération particulière, ils exercent une fonction sociale importante. Ils gèrent la coutume. Ils ne se définissent pas comme des juges et ne font pas de procès. Ils essayent seulement de « raisonner », c’est-à-dire de parvenir à une solution correcte dans laquelle se retrouvent les valeurs du microcosme où elles ont pris corps. C’est pourquoi l’auteur peut affirmer que l’omine tisse la coutume en la « raisonnant ». Suit un chapitre entier sur le rôle du serment. Le serment sur la relique d’un saint était un support important pour les omines, dont certains étaient détenteurs de reliques. Tous reconnaissent la force des reliques et du serment sur les reliques qui jouissent d’une grande efficacité symbolique.

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Le patrimoine est au centre des chapitres 8 et 9. Il s’agit d’abord des jardins potagers, situés dans le pardu et clôturés comme des forteresses. Ils ont une grande importance vivrière et sortent du marché foncier. Le jardin potager tient une place importante dans le patrimoine. C’est un espace féminin jalousement protégé. Le travail dans le potager est très valorisé. Mais l’idée de patrimoine s’élargit encore aux terres, aux maisons, aux objets, aux diplômes, aux prénoms et aux personnes. C’est une notion variable selon les professions. Que le patrimoine soit grand ou petit, c’est la fructification qui le caractérise et la capacité à pouvoir s’assurer des provisions. Le patrimoine est aussi l’aura humaine. Les manifestations de générosité, le sens de l’hospitalité, aident à parvenir au statut de « propriétaire ». Le « propriétaire » est associé à des valeurs bien déterminées, plutôt qu’à une superficie possédée.

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S’arèu fait son entrée au chapitre 10. Le terme désigne un groupe de descendance. Il désigne des suites de fratries par voie agnatique, c’est-à-dire côté paternel. Le côté paternel de la parenté est régi par ce concept. Alors que s’arèu est un puissant pôle de référence à partir duquel la vie sociale s’organise, le mode de filiation est bilatéral et les biens se divisent indifféremment selon le sexe. Avec s’arèu, il s’agit moins en fait de faire ressortir la patrilinéarité que les liens de germanité. On ne demande pas à quelqu’un son prénom ou son patronyme, mais son arèu. C’est une parenté centrée sur le groupe du « nous » agnatique. Et ce « nous » correspond à l’ensemble des porteurs d’un même sobriquet-emblème collectif patrilinéaire venu d’un ancêtre commun. Cette notion est plus prégnante auprès des cultivateurs et surtout des éleveurs propriétaires de bétail. On devine que s’arèu joue un rôle dans l’accès aux ressources territoriales, mais on ne voit pas très bien lequel. La valeur positive du fraternel n’empêche pas les conflits. On trouve beaucoup de tensions dans s’arèu. Enfin, s’arèu a partie liée avec une idéologie du sang. Le concept véhicule l’idée d’un principe masculin, vital, se perpétuant. L’hérédité biologique et l’héritage patrimonial sont par ailleurs désignés d’un même mot, « le connu ». L’auteur passe malheureusement très vite sur un point essentiel, à savoir que si les maisons et les terres se partagent également entre frères et sœurs, le troupeau va aux seuls garçons. C’est sans aucun doute, dans cette société pastorale, un point capital. Le verbe « connaître » désigne l’idée de transfert, l’action d’hériter. On « connaît » l’héritage, mais aussi les charges, les titres, les fonctions. On « connaît » aussi la coutume, la tradition. Su connottu tend à exprimer les certitudes.

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À côté de s’arèu, d’autres formes de parenté se manifestent avec plus ou moins de vigueur (chap. 12). Les parents « de chair » englobent la proche parenté bilatérale. C’est une parenté proche et forte qui se reconnaît dans certaines circonstances. Mais c’est une parenté courte. À partir des cousins issus de germains, on sort de la parenté consanguine. Les affins sont « parents rentrés », c’est-à-dire en fait « non parents ». Une forme de parenté très valorisée est la parenté spirituelle qui vient du baptême et de la confirmation. Les parrains et marraines sont souvent choisis dans la parenté. L’auteur évoque enfin la parenté « de brindille », l’amitié qui se développe dans l’enfance et la jeunesse. C’est la parenté parallèle, très enracinée en Sardaigne et qui concerne deux individus, et non deux groupes ou parentèles. Vers la fin du xixe siècle, la parenté parallèle l’emporte sur la parenté spirituelle. Le dernier chapitre, reprise d’un article déjà publié, montre la difficulté à faire parler les personnes sur leur généalogie. Celle-ci se dit également arèu. On y lit la confirmation d’une conception agnatique de la descendance. L’ouvrage s’achève sur un essai bibliographique, c’est-à-dire sur une bibliographie commentée, suivi d’une autre plus classique.

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Marinella Carosso ne fait pas ici la genèse du système qu’elle dépeint et se garde de rapporter les pratiques à de simples données socio-économiques. Le système est saisi, synchroniquement, comme système de valeurs articulées autour de quelques concepts. Ce sont d’abord ces concepts qu’elle a souhaité rendre dans leur signification exacte, en évitant soigneusement toutes les torsions qu’une traduction hâtive leur aurait immanquablement fait subir. Il en résulte une attention portée aux articulations internes plutôt qu’à la comparaison avec d’autres systèmes sardes ou étrangers à la Sardaigne. L’enquête est passionnante. Ce choix légitime n’en laisse pas moins quelque peu insatisfait. En effet, le système de communauté réduite aux acquêts n’a pas existé partout ni de tout temps en Sardaigne. La Sardaigne a également connu des systèmes d’héritage préférentiel. On regrettera seulement que les modes de transmission des biens, ou bien encore l’indivision, ne soient pas ici d’avantage décrits.

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Jérôme Luther Viret

Paolo Tedeschi, I Frutti negati ; assetti fondiari, modelli organizzativi, produzioni e mercati agricoli nel bresciano durante l’età della Restaurazione (1814-1859), Brescia, Fondazione Civiltà Bresciana, 2006, 590 p.

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Parmi les études régionales sur les campagnes italiennes au milieu du xixe siècle, celle de Paolo Tedeschi présente un intérêt particulier. L’auteur propose une histoire économique et sociale globale du monde rural de la province de Brescia à l’époque de la Restauration. Il met l’accent sur les questions foncières, sur les modes de faire-valoir et les contrats agraires, sur les caractères originaux du système de production et sur la destination des produits. Son essai est construit autour du thème du développement agricole à l’époque de la présence autrichienne dans cette région. Il est divisé en deux parties. La première analyse les facteurs de production tandis que la seconde porte sur les productions et sur leur destination en termes d’autoconsommation et de marché.

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Son analyse minutieuse de la propriété foncière et de son exploitation fait ressortir une gestion prudente, aussi bien de la part des grands propriétaires urbains (aristocrates et bourgeois de plus en plus nombreux) qui ont un comportement de rentiers que des exploitants en faire-valoir direct (gestione in economia), des fermiers (fattori) et des métayers (mezzadri), peu enclins à s’engager dans des investissements productifs importants. Il est intéressant de noter que les contrats agraires sont plutôt souples. Ils traduisent une volonté implicite de maintien d’une certaine paix sociale dans les campagnes et, surtout, ils facilitent le fonctionnement d’une économie parallèle, celle des frutti negati. Cette économie concerne une partie non négligeable de la production qui est soustraite à sa destination normale. En particulier, elle permet de s’affranchir du processus juridique de redistribution contractuelle. Pour l’auteur, elle se présente comme un instrument de régulation économique et sociale aux mains des « patrons » qui l’utilisent vis-à-vis des fermiers, des métayers et des ouvriers agricoles. Elle est également un moyen pour se soustraire à la pression fiscale autrichienne.

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Paolo Tedeschi insiste aussi sur l’importance accordée à l’exploitation familiale comme unité de production et sur le développement de la pluriactivité qui sont des facteurs explicatifs d’une certaine adaptation face à un contexte nouveau et à des crises liées aux maladies qui remettent en cause l’exploitation de la vigne et la production de soie. Ces deux secteurs d’activité sont au cœur de l’économie rurale de la province de Brescia. La culture des céréales, en particulier du maïs qui est à la base du régime alimentaire (polenta) ne constitue pas la part la plus importante des revenus agricoles. Ce sont les plantations (prodotti del « soprasuolo »), à savoir principalement les oliviers, la vigne, le mûrier, les citronniers qui permettent de garantir un revenu « acceptable » aux ruraux. Les maladies qui touchent la vigne (oïdium) et le ver à soie (pébrine) ont des effets atténués dans les campagnes de la province de Brescia. La raison semble bien être l’existence de ces frutti negati qui ont une fonction régulatrice. Les rentiers du sol et les acteurs institutionnels se sont efforcés de maintenir un équilibre social au sein du monde rural par un soutien le plus souvent indirect aux producteurs.

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Cette étude montre également qu’il existe des formes d’organisation collective et d’encadrement plus ou moins opérationnelles suivant le besoin exprimé par les acteurs en présence. À côté du rôle non négligeable des représentants des propriétaires, il convient de relever celui des préposés à l’irrigation (adacquaroli), celui des membres de l’Académie de Brescia (Ateneo) dont les efforts pour stimuler la modernisation de l’agriculture ne rencontrent pas les succès escomptés. Dès 1840, les producteurs de citrons participent à un cartel de producteurs : la Société du Lac de Garde, pour exporter sur des marchés européens. Mais, on doit aussi signaler la faiblesse de l’enseignement agricole, en dépit de l’existence d’un apprentissage agricole. En outre, la vulgarisation des connaissances agronomiques se heurte à un manque d’intérêt pour l’innovation dans les campagnes. Globalement, dans cette région peu portée sur l’élevage, sauf les animaux de trait, l’intérêt pour l’adoption des techniques nouvelles et de la mécanisation est peu marqué, compte tenu notamment de l’existence d’une main-d’œuvre abondante.

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Par ailleurs, malgré un accroissement de 15 % de la population au cours de la période, les propriétaires et les exploitants n’éprouvent pas le besoin d’augmenter la production par des gains importants de productivité. Néanmoins, cette augmentation est réelle. Elle semble niée par les statistiques officielles en raison de sous-évaluations. Sur la question des freins à la modernisation agricole, selon Paolo Tedeschi, en sus d’un certain conservatisme peu propice à des investissements agricoles, il faut prendre en compte la pénurie de moyens financiers pour adopter la mécanisation et la peur du risque qui favorise un comportement de rentier. D’un autre côté, la fiscalité liée à l’introduction d’un nouveau cadastre ne paraît pas avoir eu un rôle significatif pour bloquer ou stimuler le développement de l’agriculture.

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Cet ouvrage d’histoire économique et sociale régionale est l’aboutissement de recherches approfondies comme l’attestent l’importance des sources utilisées et de la bibliographie ainsi qu’un dossier d’annexes et de tableaux statistiques qui couvrent le tiers de l’ouvrage. Les matériaux recensés sont très précieux pour une approche fine et pour des comparaisons envisageables avec d’autres régions. On regrettera cependant l’absence de cartes et de graphiques pour améliorer la lisibilité des données. Par contre, les informations recueillies ont été critiquées, confrontées de façon méticuleuse comme le montre l’abondance justifiée des notes de bas de page qui révèlent un souci permanent de précision de la part de l’auteur.

103

Paolo Tedeschi est parvenu à relever un défi. Son livre, résultat d’un travail d’investigation remarquable, fournit une grille d’analyse pour des études similaires portant sur d’autres régions. Il se présente comme une contribution à une recherche plus vaste pour établir une chronologie du développement agricole et pour élaborer une cartographie de la modernisation des campagnes. La lecture de cet ouvrage est stimulante et offre aux ruralistes une réflexion pertinente sur la nature des relations économiques et sociales dans le nord de l’Italie à l’époque de la Restauration.

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Gilbert Noël

Marie-Claude Maurel et Marie Halamska, Démocratie et gouvernement local en Pologne, Paris, cnrs Éditions, 2006, 265 p., 26 €, isbn : 2271064635

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Marie-Claude Maurel s’est spécialisée dans l’étude des transformations des pays de l’Europe du Centre-Est depuis la fin de la domination soviétique, ce qui lui a valu de passer d’une chaire de géographie à l’Université à la Direction d’études sur ce thème à l’ehess. Après Le Repli paysan, trajectoires de l’après-communisme en Pologne, rédigé avec le sociologue Hugues Lamarche (2003), elle vient de publier avec sa collègue sociologue de l’université de Varsovie, Maria Halamska, ce livre qui aborde les réformes institutionnelles faisant passer en quinze ans, dès 1990 quelques mois après le changement de régime et par étapes successives, du centralisme à l’autonomie locale et à la décentralisation fondées sur la démocratie représentative et le pluralisme électoral. Ce passage réussi n’est pas étudié au niveau de la voïvodie (région) et du powiat (district), mais à celui des gminas (communes).

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L’étude est rédigée de façon claire et précise. Elle aborde successivement :

  • le faible héritage historique en matière de décentralisation, dans les territoires soumis à la domination étrangère jusqu’à l’indépendance retrouvée en 1918 et même sous la république après la réunification. La période communiste est marquée par la mise en place du pouvoir bureaucratique au niveau local et par de fréquentes modifications de la carte administrative. L’instauration de la loi martiale le 13 décembre 1981, peu de temps après la reconnaissance de Solidarité au printemps, ouvre paradoxalement une période de concessions qui amorce la transition ;

  • le changement de modèle institutionnel (nouveau statut de la collectivité locale, organes de pouvoir et mécanismes de responsabilité, autonomie financière) ;

  • les modalités de la mise en œuvre de la recomposition du pouvoir local, entre clivages politiques nationaux et modèles politiques locaux, ainsi que la formation des élites locales ;

  • la mise en place de l’action publique territoriale, à la fois dans l’élaboration du budget (part respective faite au fonctionnement et à l’investissement) et dans l’exercice des compétences en matière d’équipements scolaires et d’aides sociales d’une part, et d’action publique territoriale. C’est dans ce domaine que l’on sort des domaines réservés classiquement au droit et aux sciences politiques pour entrer de plain-pied dans la géographie appliquée.

L’étude cesse d’être générale quand elle décrit les modalités de l’application de la décentralisation dans trois communes représentatives de types de gouvernance, même si les auteurs se contentent de parler de cas singuliers (p. 249). On peut aisément établir une gradation suivant le degré de proximité et d’insertion au monde urbain de communes se réclamant du milieu rural, alors que le titre du livre se contente d’évoquer le gouvernement local. Ces communes ont fait l’objet d’enquêtes successives à partir de 1983, menées à chaque étape de la transition par les deux auteurs. Elles ont entre 8 000 et 13 000 habitants, soit une taille petite à moyenne à l’échelle du pays alors qu’elles correspondent à un canton français, la nouvelle carte administrative ayant établi un millier de communes. Les communes étudiées sont constituées par les villages groupés autour d’une petite ville qui, dans leur cas, a un statut de ville. Elles ont donc un statut urbain-rural intermédiaire entre les communes rurales et les communes urbaines. Les membres du conseil municipal (une vingtaine) ne sont pas élus par l’ensemble du territoire mais par circonscription, village ou quartier, qui dispose de 1 à 3 ou 4 sièges. Depuis 2002, le wojt (maire) est élu dans un scrutin distinct sur tout le territoire.

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Drobin est une commune agricole située à 60 km au nord-ouest de Varsovie, avec, en 1990, des exploitations de 5 à 10 ha. En 1990, l’ancienne élite des directeurs des organismes collectifs et des bons agriculteurs a réussi à s’imposer au sein d’un conseil formé surtout de paysans. Elle s’est maintenue jusqu’alors et continue à solliciter des subventions auprès des circuits administratifs habituels, sans que se manifeste une action collective qui puisse ouvrir des voies nouvelles. En dépit de l’essor d’une charcuterie industrielle parmi les plus importantes du pays, la plupart des exploitations demeurent traditionnelles, ce qui entraîne le chômage et un appauvrissement général dans une sorte de « fascination de l’échec ». Les élections nationales (étudiées jusqu’à la présidentielle de 2001) ont donné la prépondérance au parti paysan (psl), puis aux sociaux-démocrates du psd issu des cadres du parti communiste.

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Steszew est une commune agricole riche de Grande Pologne où des exploitants ont déjà commencé avant 1990 le processus de modernisation. Située à la périphérie de Poznan, au croisement des axes routiers de Wroclaw à la Baltique et de Berlin à Varsovie, elle connaît un fort développement des petites entreprises de services et l’apparition spontanée d’entreprises liées au transport routier, une fabrique d’enjoliveurs et un grand garage de réparations de poids lourds (200 et 100 emplois). La particularité dans ce contexte est que le lobby paysan soit parvenu à maintenir son contrôle. Si elle a dû céder en 1990 la mairie à l’animateur du comité civique de Solidarité, l’élite locale consolidée à l’intérieur du parti paysan va bientôt reprendre le monopole de la vie politique. Elle se prévaut de l’amélioration des services et équipements publics et des bonnes relations entretenues avec les agents économiques dynamiques. Elle se tient à l’écart des perspectives des plans à long terme sollicités par le gouvernement, en dehors de ce qui concerne l’agro-alimentaire. Elle coopère de mauvaise grâce à la mise en place du Parc de la Grande Pologne, soutenant les agriculteurs dans le refus des contraintes liées à la protection de la nature, préoccupation qui lui reste étrangère. Conservatrice, « elle mène une gestion prudente et peu innovante de valorisation des avantages acquis », aux portes mêmes de Poznan, appelée à devenir une métropole dans la Pologne de demain. Aux élections nationales, le spd a ravi la première place au psl dans les derniers scrutins.

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Seule Zator échappe à cette vision agrarienne de l’économie et de la société en contradiction avec l’évolution du pays et à la persistance de l’héritage du centralisme sectoriel et bureaucratique. La commune est située à l’intérieur de la conurbation industrielle développée entre Cracovie et Katowice. Pourtant la crise de la sidérurgie et les difficultés des entreprises d’État ont durement frappé les très nombreux ouvriers-paysans. Ils se replient sur les exploitations limitées aux besoins de l’autoconsommation et délaissées par les jeunes. En quinze ans, le nombre des actifs a diminué d’un tiers et le secteur public fournit encore la moitié des emplois. Pourtant la rupture avec la terre commence à se manifester pour ceux qui ont trouvé un emploi dans les services, et on assiste au desserrement des agglomérations proches et à la montée de la villégiature.

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Est-ce ce contexte de difficulté créatrice qui explique une gestion communale volontariste, engagée dans les plans de développement local, le premier à court terme (2005-2006) et celui à huit ans (2013) ? La mise en valeur de la ressource piscicole identitaire qui fonde le renom de « la vallée des carpes » est appelée à dynamiser le secteur de la production, en collaboration avec l’Institut de zootechnie maintenu pour son apport à la recherche scientifique et à devenir le support d’un essor touristique. Le développement local est conçu en concertation avec les communes voisines et s’inscrit dans les programmes européens. Il s’appuie sur l’encouragement aux activités culturelles et sur la protection du patrimoine et de l’environnement.

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Si les candidats de l’ancien régime ont pu encore dominer la première municipalité, les comités civiques issus de Solidarité se sont bientôt imposés à la faveur d’un ancrage à droite que l’on retrouve dans les scrutins nationaux. Le jeune maire actuel venu de l’extérieur appartient au parti libéral pis (Droit et Justice). Il y a correspondance entre les caractères dominants de la vie politique locale et la vie sociale et culturelle englobante. Zator est représentative de la Petite Pologne, marquée par la ferveur religieuse, une économie diversifiée, l’enracinement de la vie culturelle et l’implication dans la vie sociale.

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Dans la conclusion (p. 241-250), l’exemple de ces trois communes conduit les auteurs à s’interroger sur l’inégale capacité de réponse au changement des collectivités. Cela les conduit à la recherche de concepts, en particulier celui de potentiel local, fondé sur le capital économique, social et culturel de chacune et en dernier ressort sur le degré de confiance sociale. Par delà les différences, les auteurs considèrent l’enracinement du gouvernement local comme l’un des principaux acquis de l’après-communisme en Pologne. Les élites qui se sont dégagées ont appris à gouverner et à mettre en œuvre la création décentralisée de ressources, tâche ingrate et indispensable dans un territoire rural menacé de marginalisation et désorganisé par le passage à l’économie de marché. La participation à la vie de la collectivité est fonction de la capacité à se dégager de l’héritage mental du socialisme et de sa permanence dans les relations de pouvoir.

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Ce livre novateur sur le développement rural en Pologne pose la question de savoir si l’on peut en rendre compte à partir de la seule étude des institutions locales et de leur fonctionnement. L’étude des trois communes a montré que l’on ne peut se passer d’un tableau d’ensemble de l’économie, mais qu’en est-il des différentes branches ? Si la situation est bien connue pour l’agriculture, il n’en est pas de même pour l’industrie. Doit-on se contenter d’un constat de quasi-carence, ou au plus de l’existence de quelques pmi familiales isolées. ? N’y aurait-il pas eu ce mouvement d’industrialisation endogène diffuse comme Michel Phlipponneau l’a trouvée en Bretagne à partir de la décennie 1970, ni formation de districts industriels en milieu intermédiaire, sans que cela prenne l’importance de la Troisième Italie ?

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Enfin se pose la question du choix des communes. Aucune n’appartient aux nouveaux territoires acquis en 1945. Or elles sont caractérisées par les transferts récents de population et par la grande place qu’y ont tenue les fermes d’État. La mise en place de collectivités qui ont pu témoigner de leur enracinement y est-elle également constatée ? Par ailleurs on regrette qu’un exemple ne touche pas les montagnes à fort enracinement des exploitations familiales où des initiatives se sont produites dès avant 1989, comme dans les Beskides avec leurs fameux tracteurs et le tourisme à la ferme. On devrait y trouver des signes de vitalité au moins comparables à ceux de Zator et sans doute de l’industrialisation diffuse.

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Pour le capital culturel, la formation apportée par les mouvements populaires est fondamentale pour la participation à la vie collective. La plupart se situent dans l’orbite de l’Église catholique, or elle n’est évoquée qu’une fois pour les rencontres à la sortie de la messe. Beaucoup ont propagé le christianisme social, qui avait inspiré le parti paysan d’avant la guerre, or il n’est cité qu’en note page 19. De même il n’est pas fait allusion à l’effervescence intellectuelle qui a entouré Solidarité dans la décennie quatre-vingt. Enfin, on se serait attendu à trouver au moins dans la bibliographie mention de Przemyslaw Dabrowski, professeur à l’Institut d’économie rurale à Varsovie, qui put rester en relations étroites avec les ruralistes français pendant la période communiste. Son oncle a été président du parti paysan d’avant la guerre et son fils, ingénieur agronome comme lui, a été président de Solidarité rurale et l’un des premiers ministres de l’agriculture après 1989.

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Toutes ces remarques montrent la tentation que l’on a à demander beaucoup (trop ?) à ce premier tableau dressé du gouvernement local dans la nouvelle Pologne.

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Jean-Pierre Houssel

Michel Streith, Dynamiques paysannes en Mecklembourg. Survie d’un savoir-faire, Münster, lit Verlag, « Freiburger Sozialanthropologische Studien », 2005, 230 p.

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Cet ouvrage issu d’une thèse en ethnologie et anthropologie sociale s’appuie principalement sur des enquêtes de terrain ; elles ont été menées dans les années 1990 auprès de membres d’une coopérative agricole qui regroupe quatre communes situées dans le Land de Mecklembourg-Poméranie occidentale, Land créé en 1945 après les pertes de territoires allemands à l’Est.

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La démarche suivie par Michel Streith n’est certes pas celle d’un historien, mais les apports ne sont pas négligeables. Le livre suit un plan chronologique car la thèse dominante de l’auteur est que la situation agricole actuelle dans le Mecklembourg est le résultat d’un processus engagé dès la première moitié du xviiie siècle ; dans le diptyque classique « permanences / ruptures », il privilégie le premier, en négligeant trop à mon sens le poids des deux dictatures.

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Le premier chapitre recouvre la période 1750-1920 analysée et conceptualisée par Engels et Weber. Michel Streith revient naturellement sur les différences entre la Gutsherrschaft et la Grundherrschaft dans le cadre de la région étudiée. Cependant à la fin du xixe siècle, le gouvernement prussien favorisa l’installation de paysans indépendants, venant souvent de l’Ouest de l’Allemagne ; cette installation de « colons », imposée par en haut, atténua l’opposition classique entre grands propriétaires et ouvriers agricoles et contribua à une certaine homogénéisation sociale même si la noblesse conservait quelques prérogatives. Dès cette époque, si les ouvriers agricoles étaient bel et bien dépendants économiquement du grand propriétaire, leurs femmes travaillaient sur leur lopin de terre. L’investissement dans cette « micro-exploitation » répondait à une stratégie de survie ; celle-ci joua un rôle majeur dans l’adaptation des agriculteurs aux divers régimes politiques qui se succédèrent.

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Les quarante années (1920-1960) que couvre le second chapitre ont pesé très lourd dans l’histoire allemande et particulièrement dans les provinces orientales ; trois régimes politiques se sont succédé, une guerre et l’occupation soviétique, ce que l’auteur ne prend guère en compte, s’étonnant même des interprétations divergentes entre spécialistes de l’ouest et de l’est.

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Dans les années 1920, l’Allemagne connut un fort exode rural sauf dans le Mecklembourg. Les États de l’Est de l’Elbe incitaient en effet à la reprise des terres laissées vacantes par les grands propriétaires endettés ; à partir de 1930, ils firent venir des colons de l’ouest de l’Allemagne. Avec l’arrivée au pouvoir des nazis, cette colonisation se poursuivit mais sur d’autres bases, puisque la « pureté » raciale des futurs colons était vérifiée et ils devaient venir des provinces septentrionales et orientales. En cinq ans, de 1933 à 1938, plus de 2 700 nouvelles exploitations furent ainsi créées et s’y appliquait la loi sur l’exploitation héréditairement transmissible (Erbhofgesetz). L’enjeu pour le pouvoir était de garantir l’auto-approvisionnement du pays. Le manque de main-d’œuvre persistant, les lycéens et les lycéennes furent « invités » à travailler dans les fermes, mais, nous dit l’auteur, le problème « est, en partie résolu avec l’arrivée d’ouvriers étrangers soumis au travail obligatoire ou de prisonniers » (p. 86), on reste interloqué devant cet euphémisme ! Pendant la guerre, les femmes continuèrent d’exploiter leur lopin de terre ; elles préservaient ainsi, le cœur de l’activité agricole au prix d’une vie difficile bien loin du discours officiel.

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Lors de la défaite de l’Allemagne, l’ensemble de son territoire fut soumis à d’importants déplacements de population. Des réfugiés fuyant l’avance de l’Armée rouge arrivèrent dans la région et parfois s’y installèrent définitivement. Ils furent rejoints par d’autres Allemands, expulsés de territoires devenus polonais, soviétiques, tchécoslovaques. Le Mecklembourg fut une terre d’accueil (contrainte) pour ces expulsés que Michel Streith qualifie de « réfugiés », ce qui historiquement est inexact. Les expulsés qui s’installèrent dans le Land de Mecklembourg-Poméranie-occidentale, venaient de Prusse-orientale ou de Poméranie orientale et constituaient 42 % de la population du Mecklembourg ; les difficultés d’intégration ne pouvaient qu’être importantes.

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Dès août 1945, les exploitations confisquées par les autorités soviétiques furent distribuées aux paysans, venant des anciennes provinces de l’Est. Après une période d’observation, apparurent des stratégies d’entrée dans les coopératives entre 1952 et 1960 ; différentes logiques étaient à l’œuvre : démographique, sexuée, politique, patrimoniale, etc. L’auteur souligne la part prise par les femmes dans les coopératives où elles participaient souvent au comité directeur alors que dans un système traditionnel elles auraient été marginalisées. Dans les années cinquante, le régime laissait encore des exploitations indépendantes, mais tout était fait pour compliquer la vie des paysans les plus aisés (environ 30 ha) en leur livrant avec retard machines, semences ou engrais.

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L’année 1960 constitue un véritable tournant puisque Walter Ulbricht décida de contraindre tous les paysans à entrer dans des coopératives afin d’industrialiser l’agriculture : remembrement, grandes étables, logements dans de petits immeubles sur le modèle de cités ouvrières et un équipement routier, créant un paysage en rupture avec l’ancienne structure domaniale. Les agriculteurs, dépossédés de leur outil de travail, menaient dans les coopératives une vie très proche de celle d’un ouvrier. Toutefois, le maintien des micro-exploitations perpétuait le savoir-faire paysan.

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Après la chute du mur de Berlin et l’unification, une série de lois modifia la propriété et réorganisa les coopératives. Le coût social est élevé ; les femmes sont quasiment « expulsés » des coopératives car elles n’y ont plus la place de militantes actives qu’elles assuraient auparavant. Elles se retrouvent au chômage faute de travail sur place et faute de pouvoir se déplacer (elles ont rarement le permis de conduire). Dans l’ensemble des nouveaux Länder, 60 % des chômeurs sont des chômeuses en 1993. Entre 1989 et 1993, les 4/5 des actifs agricoles quittent le secteur agricole (retraite, pré-retraite, chômage, reconversion) et, dès 1993, le taux d’actifs par hectare est équivalent à celui des Länder de l’Ouest.

127

Dans le cadre de la RDA, le Mecklembourg avait profité depuis 1960 d’une volonté politique visant à stopper l’exode rural et homogénéiser le développement économique des différentes régions. La fin de la RDA transforma le Mecklembourg en une zone touristique (surtout la côte). Dans cette perspective, on veut reconstituer les paysages « d’avant » (1945) ce qui n’a aucun sens pour les 80 % de Mecklembourgeois nés après la guerre ou provenant des anciennes provinces de l’Est.

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Enfin, dans l’ultime chapitre, Michel Streith s’interroge sur la notion de transition dans le domaine agraire en comparant les pays d’Europe centrale et orientale.

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Pour l’historien français, cet ouvrage apporte des faits et une certaine perspective historique ; il donne aussi la mesure des bouleversements subis par cette partie de l’Allemagne à l’époque contemporaine (établissement de colons, arrivée massive d’une population démunie) en montrant comment chacun tente de se protéger ou de reconstruire sa vie. À chaque étape de sa démonstration, l’auteur confronte ses concepts à ceux de ses prédécesseurs (ethnologues et sociologues) et à ceux de Friedrich Engels et Max Weber. Mais ce qui gêne le plus l’historien est une rédaction / réflexion primaire ou naïve ; il semble découvrir et en tout cas, il ne mesure pas le poids du politique, de l’idéologie marxiste dans les écrits des sociologues et anthropologues est-allemands, phénomène que les historiens connaissent bien. La démonstration est souvent lourde « nous pouvons avancer l’hypothèse suivante », aboutit parfois à des truismes pour un historien et révèle une certaine méconnaissance du contexte historique. Si l’ouvrage comprend des éléments historiques, essentiellement factuels, la démarche suivie est bien celle d’un ethnologue et à ce titre, elle peut agacer ou faire sourire l’historien devant certaines « naïvetés », telle l’affirmation de la nécessité du croisement des sources orales et écrites officielles (p. 111), ce qui est une évidence pour l’historien.

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Formellement, on ne peut que regretter qu’il n’y ait aucune liste des abréviations utilisées, aucune carte de situation, aucun plan ou schéma. Enfin, un certain nombre d’expressions sont traduites sans tenir compte des « faux-amis » d’une langue à l’autre ; ainsi, le mot Protokoll ne se traduit pas en français par protocole (d’assemblées générales de coopératives) mais par compte rendu.

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Une étude intéressante mais qui laisse l’historien sur sa faim.

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Jacqueline Sainclivier

Ali Aït Abdelmalek (dir.), Le Territoire : entre l’Europe et l’État-Nation, Rennes, pur, 2006, 213 p., 15 €, isbn : 2753501882

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En 200 pages serrées, riches de contenu mais d’une finition plutôt moyenne (avec notamment des références bibliographiques introuvables), cet ouvrage est issu d’un colloque qui s’est tenu à Rennes en novembre 2004. La dimension pluridisciplinaire s’inscrit sous la dominance de la sociologie, avec sept sociologues pour deux géographes et deux juristes. L’introduction engage une réflexion très large, épistémologique et méthodologique, placée sous le signe de la complexité (et d’Edgar Morin). Elle annonce toutes les facettes de la notion de territoire, et plus particulièrement la facette identitaire sans doute la plus récente et la plus prégnante dans les usages actuels de la notion en sciences sociales. Toutefois, aux côtés d’autres significations utilisées de façon assez flottante, ce sont surtout les sens et usage originels de la notion de territoire qui focalisent l’attention : ceux de l’État, du pouvoir institutionnalisé, car « on ne saurait penser le territoire sans forme politique » (Daniel Filâtre, p. 79).

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L’essentiel des textes est ainsi consacré au champ politico-administratif et juridique, non pas tant à l’État (national) qu’à l’action publique et à la transformation de sa dimension spatiale : la multiplication des échelles de la décision en premier lieu (comme le sous-titre le dit à sa manière), sous la double forme de la construction de l’Union européenne et de la décentralisation, la montée en puissance de l’action publique dite « territorialisée » (à travers les exemples de l’éducation pour Michel Dûpaquier, et de la santé par François-Xavier Schweyer), voire les « effets territoriaux » des politiques sectorielles (Danièle Le Bihan).

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Deux échelles sont privilégiées par l’ouvrage, délaissant volontairement l’échelle nationale, pour « sortir d’un jacobinisme excessif et d’un ‘nationalo-centrisme’ » précise l’introduction (p. 19). La première est celle de l’Europe, abordée par plusieurs auteurs comme une sorte d’horizon de leur réflexion. L’analyse de Danièle Le Bihan offre une réflexion juridique d’un grand intérêt sur le statut de la « zone » européenne (pour prendre le terme le plus neutre) : doit-on parler « d’espace communautaire » ou de « territoire de l’Union européenne » ? Si le défaut de compétence en aménagement du territoire plaide pour la première option, l’auteure analyse le contexte actuel comme favorable à l’émergence d’un véritable territoire, pour peu que l’Europe quitte le terrain strictement économique pour devenir un « espace de projet et de solidarité » (p. 107).

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Si elle est absente du sous-titre, c’est pourtant l’échelle locale qui est sans doute la plus interrogée. Plusieurs études de cas portent sur des zones infra-nationales périphériques et marquées par des revendications de spécificité culturelle et d’autonomie : la Bretagne, étudiée par Ronan Le Coadic dans ses espaces linguistiques ; et la Corse, dont l’histoire statutaire et les rapports de pouvoir qu’ils supposent sont décortiqués par Wanda Dressler. Pour certains, cette échelle locale est comme présupposée par la façon de concevoir la notion de territoire. Nicole Mathieu parle ainsi de « territoire » comme d’un équivalent de « local », l’un et l’autre porteurs de la même idéologie : valeur positive aux espaces de petite taille (infra-nationale voire infrarégionale), valeur identitaire et culturelle (sentiment d’appartenance et d’appropriation), et le dernier, « le plus important », « c’est que le local est facteur de développement (on aurait dit en d’autres temps de progrès) ; il désigne la capacité innovante de réaction d’un ensemble d’individus qui forment la communauté » (?). « Là, dans les rapports locaux, peuvent se modifier, se renégocier les alliances, voire les solidarités que l’on n’obtient plus d’une société globale de plus en plus complexe et divisée » (p. 46-47).

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Différencier aussi strictement les niveaux d’échelle est peut-être un peu réducteur. Un chapitre montre ainsi particulièrement bien la complexité à la fois institutionnelle et géographique (scalaire) de son objet, qui rend la qualification de « local » assez problématique : avec la « Grande Région Saar-Lor-Lux » étudiée par Éric Aubertin, on voit que l’échelle dite « régionale » n’est pas forcément de niveau infra-nationale, car en plus d’être transfrontalière et donc trans-nationale, la Grande Région intègre un État entier, en l’occurrence le Luxembourg.

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La question des identités, dont le territoire est dit « indissociable » est une entrée thématique proposée par l’ouvrage. Dans ce cadre, Ali Aït Abdelmalek analyse les rapports entre identités territoriales (locale, nationale ou européenne) et identités professionnelles (« paysans », « agriculteurs », « entrepreneurs de l’Europe »), mais aussi les stratégies et donc les intérêts différents qui sont associés aux groupes sociaux étudiés. Nicole Mathieu pose la question de l’existence d’une ou des Europe, et l’explore par un chemin apparemment paradoxal, celui d’un commun engouement pour le local et le territoire : « l’idée de local (de territoire) peut-elle devenir un des fondements culturels de l’Europe du iie millénaire ? » (p. 46). Mais autant et plus qu’avec la culture ou l’identité, c’est avec l’économie que la question du territoire est mise en rapport et travaillée, plus ou moins directement et explicitement. Ainsi, Marie-Noëlle Sarget pointe l’absence de territoire stable mais plus encore les problèmes économiques comme obstacles à l’identité européenne : « la pression des États-Unis, la mondialisation, la concurrence économique et scientifique, induisent un changement accéléré, coûteux en abandons, en déchirements, en renoncements, en adaptations forcées des hommes » (p. 60).

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L’économie est au minimum un point de passage ou d’arrivée de nombreuses communications, comme contexte extérieur et englobant, celui de la mondialisation du capitalisme, et parfois même comme un agent de transformation profonde du politique en ses territoires, à commencer par la déstabilisation des États : fondement du projet européen « réellement existant », le marché unique et dérégulé appelle l’ouverture des frontières étatiques au nom de la « libre-concurrence », en fait la mise en concurrence de tous les pays, mais aussi régions, villes et autres localités européennes de niveau infra-national. Conjointement s’observe à toutes les échelles l’affaiblissement d’une autre frontière, celle qui sépare la sphère publique et la sphère privée, si tant est qu’elle ait jamais été étanche. C’est, bien évidemment, à travers le terme et le thème (très à la mode) de la gouvernance que cette question est ici abordée. Le lien fait par les auteurs entre gouvernance et territoire se traduit par l’apparition de nouvelles expressions : la « gouvernance territoriale » utilisée par Daniel Filâtre, mais aussi la « gouvernance néo-territoriale » proposée par Michel Dupâquier pour souligner l’absence de « limites spatiales définies » et la création « de nouveaux territoires transversaux aux territoires institués » (p. 171).

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Quant aux sociétés et espaces ruraux, contrairement à ce que peuvent laisser penser l’introduction et la conclusion de l’ouvrage signées Ali Aït Abdelmalek, ils ne sont pas travaillés par les autres auteurs (à l’exception peut-être de Luc Bodiguel qui traite de la gestion de l’eau dans ses rapports avec l’agriculture). On peut d’ailleurs regretter plus largement que ces deux textes du coordinateur évoquent plus son propre travail que les communications du colloque reprises ici et les débats qu’elles n’ont sans doute pas manqué de provoquer.

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Fabrice Ripoll

Titres recensés

  1. Olivier Buchsenschutz et Claude Mordant, (dir.), Architectures protohistoriques en Europe occidentale du Néolithique final à l’Âge du Fer, Paris, cths, 2005, 548 p., 45 €, isbn 2735506029
  2. Antoine Chancerel, Cyril Marcigny et Emmanuel Ghesquière (dir.), Le Plateau de Mondeville (Calvados) du Néolithique à l’Âge du Bronze, Paris, Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, coll. « Documents d’Archéologie Française », 99, 2006, 205 p., 36 €, isbn 0769 010x
  3. Paolo Fedeli, Écologie antique. Milieux et modes de vie dans le monde romain, Dijon / Quetigny, InFolio éditions, coll. « Archigraphy paysages », 2005, 254 p., 22,90 €, isbn 2884745181
  4. Annie Antoine, Martine Cocaud, et Daniel Pichot, (dir.), La Maison rurale en pays d’habitat dispersé de l’Antiquité au xxe siècle. Actes du colloque tenu à Rennes les 29-30-31 mai 2002, Rennes, pur, 2005, 417 p., 22 €, isbn 286847795x
  5. Martina Camiade, (dir.), L’Albera. Vinyes y vinyaters. Vignes et vignerons, Perpignan, Albera Viva, 2004, 191 p.
  6. Benoît Cursente et Mireille Mousnier, (dir.), Les Territoires du médiéviste, Rennes, pur, coll. « Histoire », 2005, 459 p., 24 €, isbn 2753501807
  7. Antoine Franzini, La Corse du xve siècle. Politique et société (1433-1483), Ajaccio, Alain Piazzola, 2005, 745 p., 28 €, isbn : 2735506037
  8. Martine Grinberg, Écrire les coutumes. Les droits seigneuriaux en France, Paris, puf, 2006, 206 p., 25 € isbn 2130555012
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  11. Michel Figeac, Châteaux et vie quotidienne de la noblesse. De la Renaissance à la douceur des Lumières, Paris, Armand Colin, 2006, 363 p., 26 €, isbn : 2200346166
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  13. Hervé Piant, Une Justice ordinaire. Justice civile et criminelle dans la prévôté royale de Vaucouleurs sous l’Ancien Régime, Rennes, pur, 2006, 306 p., 22 €, isbn : 2753501920
  14. Marinella Carosso, La Généalogie muette. Résonances autour de la transmission en Sardaigne, Paris, cnrs Éditions, 2006, 295 p., 29 €, isbn : 2271064058
  15. Paolo Tedeschi, I Frutti negati ; assetti fondiari, modelli organizzativi, produzioni e mercati agricoli nel bresciano durante l’età della Restaurazione (1814-1859), Brescia, Fondazione Civiltà Bresciana, 2006, 590 p.
  16. Marie-Claude Maurel et Marie Halamska, Démocratie et gouvernement local en Pologne, Paris, cnrs Éditions, 2006, 265 p., 26 €, isbn : 2271064635
  17. Michel Streith, Dynamiques paysannes en Mecklembourg. Survie d’un savoir-faire, Münster, lit Verlag, « Freiburger Sozialanthropologische Studien », 2005, 230 p.
  18. Ali Aït Abdelmalek (dir.), Le Territoire : entre l’Europe et l’État-Nation, Rennes, pur, 2006, 213 p., 15 €, isbn : 2753501882

Pour citer cet article

« Ouvrages », Histoire & Sociétés Rurales 2/2006 (Vol. 26) , p. 193-241
URL : www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2006-2-page-193.htm.


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