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Histoire & Sociétés Rurales

2006/2 (Vol. 26)


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Bernardo Vasconcelos e Sousa, (dir.), Ordens religiosas em Portugal : das origens a Trento. Guia histórico, Lisboa, Livros Horizonte, 2006, 591 p. 28 €

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Voici un instrument de travail qui, malgré les apparences, intéressera fortement les ruralistes, principalement médiévistes. Au Portugal comme ailleurs, les établissements réguliers jouent un rôle moteur dans la saisie et la mise en valeur du sol, ils appuient les stratégies patrimoniales de l’aristocratie, et les plus importants d’entre eux ont exercé la juridiction politique. Les Mendiants prennent en main la culture populaire. Ces fonctions sont ici amplifiées par les besoins en encadrement et en organisation de l’espace, des activités et de la culture dans le contexte d’une mutation brutale, la Reconquête. Depuis le monastère/panthéon royal d’Alcobaça jusqu’au plus humble ermitage, les quelque 450 établissements réguliers portugais ont tous possédé des biens immeubles et exercé des droits sur le sol ; certains ont assuré un encadrement religieux des fidèles à l’échelle locale. Leur connaissance est donc essentielle à l’histoire sociale et économique, voire culturelle, des campagnes. Naturellement, la vision « monastique » du système foncier qu’elle nous donne doit être compensée par la documentation laïque (principalement royale au Portugal) et cléricale séculière.

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La mise en page et la typographie soignées, quelques photographies (malheureusement en noir et blanc), une cartographie (de localisation) abondante, de précieux index (des maisons et des lieux) et une copieuse bibliographie générale font de cet ouvrage une belle réalisation éditoriale, qui atteint parfaitement son objectif pédagogique. Dirigé par Bernardo Vasconcelos e Sousa, professeur à l’Université nouvelle de Lisbonne et ancien directeur des Arquivos Nacionais / Torre do Tombo, préfacé par J. Mattoso (qui en fut l’instigateur), et soutenu par le « Centre d’études historiques » de l’Université catholique portugaise, ce guide des Ordres religieux médiévaux portugais, fruit de trois ans de travail d’une équipe de quatre membres et de nombreux collaborateurs, comble une lacune criante de l’historiographie portugaise en matière d’instruments de travail historiques, ce qui en fera probablement le « Cottineau » portugais ; il s’inscrit dans le vaste chantier heuristique qui a permis au Portugal de se doter récemment d’un excellent dictionnaire d’histoire religieuse (Dicionário de história religiosa de Portugal, Carlos Moreira Azevedo, dir., Lisboa, Círculo de Leitores, 2000, 4 vol.) et d’inventaires d’archives méthodiques enfin efficaces (notamment, depuis 1998, le Guia geral dos fundos da Torre do Tombo, inventoriant en particulier les fonds des institutions d’Ancien Régime, parmi lesquels le très précieux Inventário. Ordens monástico/ conventuais : Ordem de São Bento. Ordem do Carmo. Ordem dos Carmelitas descalços. Ordem dos Frades Menores. Ordem da Conceição de Maria, José Mattoso e.a., coord., Lisboa, ian/tt, 2002, ainsi que les 14 volumes du Recenseamento dos arquivos locais. Câmaras municipais e Misericórdias, Lisboa, ian/tt, depuis 1995).

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Au-delà d’un inventaire des données accessibles, l’ouvrage est aussi un guide de recherche ; à cet égard, la bibliographie finale, quasiment exhaustive (d’une cinquantaine de pages en tout petits caractères !), récapitulant toutes les sources imprimées et les travaux listés dans les introductions et dans les fiches, offre un instrument de travail en histoire monastique remarquable. Les maisons religieuses recensées sont celles qui ont existé depuis les années 1080 (généralisation de la règle bénédictine dans le royaume de León-Castille, dont le nord de l’actuel Portugal est alors un comté) jusqu’en 1521 (fin du règne de Manuel I), mais leur histoire est présentée jusqu’au concile de Trente, qui a introduit des réformes majeures (souvent la fondation d’une congrégation nationale) dans les Ordres antérieurs – et, curieusement, la description des fonds d’archives intégrée dans la notice de chaque établissement concerne la documentation jusqu’à la fin du xvie siècle, ce qui peut induire en erreur qui recherche les sources spécifiquement médiévales.

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Ce guide peut être utilisé de deux façons complémentaires, à la fois comme inventaire « topographique » des maisons ayant existé dans telle zone, permettant de suivre l’évolution chronologique des fondations – et les trois cartes de localisation (en général pour les xie-xiiie, xive-xve et xvie siècles) suivant chaque introduction générale à l’histoire d’un Ordre sont très utiles à cet effet, malgré l’absence des noms des lieux –, mais aussi, dans une optique monographique et localiste, comme introduction à l’histoire et aux archives de chaque maison. Il faut noter que les cartes récapitulatives (p. 503) de l’implantation de toutes les maisons sur l’ensemble du territoire portugais, en trois tranches chronologiques successives, sont presque illisibles et surtout ne distinguent pas les différents Ordres, ce qui interdit d’observer les fortes spécificités régionales des implantations (liées à l’histoire d’une construction territoriale effectuée aux dépens d’al-Andalus, jusqu’en 1250).

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L’introduction expose clairement l’historiographie des recherches, les objectifs et le fonctionnement de l’ouvrage ; elle est suivie par la présentation de la structure des deux types de notices (notice générale de chaque Ordre, au début de chaque chapitre, et fiche de chaque maison) et par une précieuse bibliographie des instruments de travail généraux en histoire religieuse portugaise (incluant les guides d’archives).

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Le volume est ensuite composé de cinq parties, relatives au monachisme pré-bénédictin, aux moines, aux chanoines réguliers, aux Mendiants et aux Ordres militaires, chacune étant précédée par une brève introduction générale sur le type de vie religieuse. La 1ère partie (p. 27-34) peut être mise à part, car elle consiste seulement en la notice historique globale (par J. Mattoso) sur le monachisme « ibérique », suivie d’une utile bibliographie ; quoique cette quasi-exclusion soit logique – car les monastères du haut Moyen Âge, antérieurs à l’uniformisation des années 1055-1200, ne constituent nullement des Ordres –, on regrette de n’avoir aucune liste de ces institutions (dont la faible taille et la brièveté d’existence rendent certes difficile l’identification) et surtout de ce qui a survécu de leurs archives propres (par-delà les interpolations consécutives à la réforme des maisons ou à la migration des documents vers d’autres chartriers).

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Les quatre parties principales ont toutes la même structure, avec une répartition des monastères par Ordre (mais en deux listes successives distinguant monastères masculins et féminins). Parmi les moines au sens strict, les Bénédictins (c’est-à-dire de type clunisien), Cisterciens et Hiéronymites voisinent avec l’institution typiquement portugaise des Ermites Paulistes (congrégation dite de la Serra de Ossa), qui sont uniquement masculins. Parmi les chanoines, à côté des classiques Réguliers Augustiniens, Antonins, Prémontrés et du Saint Sépulcre, on peut noter un monastère de l’Ordre ibérique de Roncevaux et surtout les « Lóios » (de saint Éloi) exclusivement portugais, qui sont des séculiers (à vœux temporaires) de saint Jean l’Évangéliste. Les couvents Mendiants (surtout des Franciscains) représentent la grosse majorité des maisons religieuses portugaises ; les frères Mineurs ont une organisation complexe, en plusieurs « provinces », qui reflètent les scissions entre les différentes observances ; tous les grands Ordres Mendiants sont représentés au Portugal, mais on notera plus particulièrement la présence (très minoritaire mais fonctionnellement remarquable) des Trinitaires (pour la rédemption des captifs) et d’un couvent Mercédaire – qui sont tous localisés au sud, au contact avec l’Islam ibérique puis africain. Enfin, parmi les Ordres militaires, sont présents ceux de Terre Sainte (le Temple étant « nationalisé » sous le nom d’Ordre du Christ après sa suppression comme Ordre international), l’Ordre ibérique (d’origine castillane) de Santiago et l’Ordre totalement portugais d’Avis (même s’il est rattaché plus ou moins fictivement au castillan Calatrava) ; du point de vue de l’étendue des juridictions politiques exercées, ce sont ces Ordres qui dominent de très loin tous les autres établissements réguliers.

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Chacun de ces vingt et un Ordres ayant existé au Portugal bénéficie d’une notice historique générale (presque exclusivement d’histoire institutionnelle, distinguant l’histoire générale de l’Ordre et son histoire spécifique au Portugal) en début de chapitre, suivie par une bibliographie générale (listant les sources imprimées et les études qui ne sont pas spécifiques à chaque maison) et enfin par les cartes de localisation mentionnées précédemment dans ce compte rendu. Du point de vue ruraliste, qui est forcément local ou régional, cette présentation des maisons par institution ne présente évidemment pas un grand intérêt – sauf si l’on adopte une perspective institutionnelle, par exemple pour étudier les pratiques foncières ou juridictionnelles de tel Ordre au Portugal (avec tout ce que cela a d’illusoire quant à l’existence d’une véritable politique d’ensemble).

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Au sein de chaque Ordre, il fallait bien opérer un classement au sein des différents établissements ; le critère n’en est indiqué nulle part, mais c’est évidemment la date de fondation (ou la date d’adoption de la règle, quand celle de fondation est vraiment impossible à estimer, c’est-à-dire pour certains monastères bénédictins, cisterciens et canoniaux les plus anciens, qui remontent parfois au haut Moyen Âge). Si ce critère ne pose pas de problème pour les Ordres « récents », il est évidemment mal adapté pour les plus anciens, fournissant une chronologie très aléatoire ; l’emploi systématique de la date d’adoption de la règle (donc de « réforme » pour les monastères de type ibérique), bien mieux connue, aurait peut-être été plus judicieux, puisque, pour la grande majorité des monastères, cette date constitue aussi celle de la fondation. Par ailleurs, la notion d’« établissement religieux », correspondant à un bâtiment où se tient une vie régulière, est ambiguë pour les ermitages qui ont fusionné dans l’Ordre des Ermites de Saint Paul, et elle est inadaptée pour les Ordres militaires. En effet, pour ces derniers, cette définition conduit à ne rédiger qu’une ou deux fiche(s) d’établissement pour tout l’Ordre, décrivant la maison-mère (dont la localisation a d’ailleurs varié au cours du Moyen Âge) et, éventuellement, une maison féminine (pour les veuves des chevaliers santiaguistes), alors que la vie religieuse et économique des moines-chevaliers s’organise – et, plus encore, est reçue par la société – principalement à l’échelle locale, celle des commanderies ; d’ailleurs, comme ces établissements locaux abritent au moins un chevalier (avec des sergents et une familia), la règle y est observée. Bien sûr, cela rendait difficile la présentation des sources manuscrites, qui n’ont jamais constitué des fonds distincts par commanderie dans les archives ; mais cette focalisation sur le couvent central de chaque Ordre occulte, fâcheusement pour l’historien des campagnes, l’ampleur géographique des implantations et de l’emprise politique et économique des Ordres militaires.

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Les fiches d’établissement comprennent les éléments suivants :

  • une notice historique (factuelle et institutionnelle) plus ou moins développée. Même très brève, elle constitue parfois une véritable nouvelle synthèse, corrigeant, par de nouvelles études ou même par l’inventaire des sources, les chroniques officielles des Ordres (datant des xvie-xviiie siècles) – et, en dehors des quelques grands établissements ayant fait l’objet de notices plus développées dans le récent Dicionário de história religiosa de Portugal ou dans le Dictionnaire d’histoire et de géographie ecclésiastiques, la plupart de ces fiches constituent un répertoire inédit ;

  • une bibliographie des sources imprimées et des études ;

  • quand cela est possible, une notice de l’état matériel actuel des édifices (donnant notamment son statut juridique) ;

  • un inventaire des sources manuscrites.

C’est ce dernier item qui constitue l’apport le plus important pour l’histoire rurale.

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Il est probable que chaque maison a eu son propre chartrier – même si, pour les Ordres militaires, les Paulistes et peut-être les « provinces » franciscaines, la centralisation des documents dès le Moyen Âge obscurcit l’identité administrative des commanderies, des ermitages et de certains couvents tardifs. En tout cas, l’inventaire des documents relatifs à chaque établissement est remarquablement complet, puisque sont identifiées et localisées même les sources intégrées dans les fonds d’autres institutions (quoique pas systématiquement). Les Archives Nationales de Lisbonne, « Districtales » (circonscription dont l’équivalent français serait entre les régions et les départements) et Municipales, ainsi que les riches fonds manuscrits de la Bibliothèque Nationale et des Archives de l’Université de Coimbra ont été explorés, souvent à partir des inventaires existants, mais parfois même en sollicitant des services archivistiques une véritable recherche originale pour ce guide ; le reclassement en cours des Archives Nationales (qui constituent le principal dépôt), donnant lieu aux inventaires signalés supra, et un travail équivalent dans certaines grandes archives « locales » (comme c’est le cas pour l’inventaire fondamental réalisé dans le chaotique fonds des Pergaminhos avulsos de la Bibliothèque Publique d’Évora par J. Bastos Serra) ont été fondamentaux pour conférer rigueur et clarté aux renseignements contenus dans ce guide (par exemple le titre précis de la collection documentaire à demander pour consultation). Les dépôts les plus riches en documents médiévaux sont les Archives Nationales (qui ont souvent récupéré le noyau « fondateur » des chartriers, laissant aux autres archives les séries plus tardives et les livres de copies issus des mêmes chartriers), les Archives Districtales de Braga (pour les monastères bénédictins, qui sont presque tous au nord du Douro) et la Bibliothèque Publique d’Évora (qui joue le rôle d’archives districtales pour le sud du pays, surtout pour les couvents Mendiants) ; en-dehors des Archives Districtales de Porto, les autres dépôts provinciaux conservent généralement des séries tardives, souvent postérieures au xvie siècle (qui ne sont pas décrites dans ce cas, mais dont l’existence fait entrevoir l’ampleur des pertes de documents anciens).

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Bien sûr, ces notices archivistiques ont leurs limites, qui s’expliquent par l’ampleur du travail à réaliser. Pour les fonds des Archives Nationales et Districtales, la typologie documentaire est précisée mais seulement énumérée, sans que l’on puisse avoir une idée de sa répartition – et la pratique de ces fonds montre que les baux agraires constituent souvent l’énorme majorité des actes à partir du xive siècle, tandis que les registres d’administration foncière (censiers et terriers) font presque totalement défaut avant les xive-xve siècles. Le volume de la documentation est donné, en nombre de liasses et de livres (voire en rouleaux), à la fois pour l’ensemble du fonds de l’institution et pour la période chronologique abordée par ce guide ; mais cela ne permet pas de se faire une idée précise de la masse documentaire. Les dates extrêmes des fonds (à prendre avec précautions, car les livres de copies, souvent compilés à partir du xvie siècle au Portugal, sont datés par leur réalisation et non par leur contenu) sont précisées – ce qui permet d’observer les décalages probables entre fondation et constitution du chartrier – mais pas la répartition chronologique ; or, pour beaucoup d’établissements fondés aux xiiie-xive siècles, en particulier les couvents Mendiants, les dates extrêmes sont trompeuses car la très grande majorité de la documentation est massée dans les xve et xvie siècles – et ce défaut est inversé pour les monastères anciens (surtout bénédictins), où c’est le bas Moyen Âge qui est parfois peu représenté dans les fonds (reflet de leur évolution patrimoniale).

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Enfin, il était inévitable que le genre « répertoire d’établissements » adopté par ce guide interdise de rendre justice à la hiérarchie et à la diversité : pour l’historien des campagnes, il y a peu de points communs entre les véritables principautés territoriales des Ordres militaires méridionaux (Avis et Santiago, dont les chartriers ne sont d’ailleurs pas à la hauteur de la puissance juridictionnelle, qui ont délivré des dizaines de chartes de franchises), la puissance foncière (et seigneuriale pour quelques uns) des grands monastères cisterciens et canoniaux, souvent royaux (puissance reflétée par leurs magnifiques archives, qui ont donné lieu aux principales monographies récentes d’histoire socio-économique et de diplomatique, de J. Mattoso sur les Bénédictins du diocèse de Porto, I. Gonçalves sur Alcobaça, M. J. A. Santos sur Almaziva, S. A. Gomes sur Batalha, A. A. Martins sur Sainte-Croix de Coimbra, C. G. da Silva sur Saint-Vincent de Lisbonne, etc.) et les modestes temporels des innombrables ermitages et couvents Mendiants, qui sont fondés par des bourgeois ou des coqs de villages et ne comptent souvent que quelques frères.

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Ces limites, inhérentes au genre du guide, ne doivent pas occulter les éminentes qualités de l’ouvrage ; quiconque a expérimenté les difficultés que rencontre encore l’historien ruraliste à travailler sur les fonds monastiques dans les archives portugaises (avec certains fonds dont la seule existence était parfois quasiment impossible à repérer) sera à même d’apprécier les apports de ce nouvel instrument de travail.

Titres recensés

  1. Bernardo Vasconcelos e Sousa, (dir.), Ordens religiosas em Portugal : das origens a Trento. Guia histórico, Lisboa, Livros Horizonte, 2006, 591 p. 28 €

Pour citer cet article

Boissellier Stéphane, « Instruments de Travail », Histoire & Sociétés Rurales 2/2006 (Vol. 26) , p. 241-247
URL : www.cairn.info/revue-histoire-et-societes-rurales-2006-2-page-241.htm.


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